F AR.1U
Quoiqu’un que vous n’attendez pas... votre neveu, Henri Dauvray.
MADAME MOREL, contrariée.
Henri!... Henri est ici?... Que vient-il faire à Wiesbadc?
FARJU.
N’csl-ce pas un des candidats ïï la main de votre fille aînée ? MADAME MOREL.
Dans les idées de monsieur Morel, c’est possible... mais dans les miennes... non! Je suis désolée!... Sa présence ici peut contrarier bien des projets !
FAItJU.
Quels projets?
MADAME MOREL
Vous les connaîtrez!... Mais, pour le moment, il faut aller au plus pressé... (D’un ton câlin.) Mon eber Farju !... j’ai recours à vous...
F A R J U, à part.
Aïe ! je pressens le chiffre de l’entretien !
MADAME MOREL
Il n’v a que vous ici qui puissiez me tirer de l’embarras...
* Encore!... voyons, expliquez-vous!
MADAME MOREL
Tous ces jours-ci j’étais si peu en veine!
FARJU.
Je devine!... Vous avez voulu, comme tout le monde, cueillir quelques fruits d’or sur le tapis vert de la roulette...
MADAME MOREL
Eli! mon Dieu! oui. Est-ce que toutes ces dames ne jouent
point aux eaux? Ne voyez-vous pas chaque soir madame de la Fertois, madame de Man ille, mademoiselle de Lismore et bien d’autres encore, semer ou récolter des florins sous le râteau des fermiers! C’est forcé... il faut faire comme les autres!... On voit jouer ici tout l’almanach de Gotha !
Quelquefois aussi l’édition contrefaite !
MADAME MOREL, continuant impétueusement.
Il faut qu’Esther prenne le ton général... qu’elle sache se conduire... agir seule au besoin... Cela entre dans mes idées, c’est l’éducation de ces jeunes Anglaises qu’on rencontre partout... au concert... à la promenade... à cheval... qui ont enfin un brevet d’indépendance...
Dont vous voudriez faire l’importation f
MADAME MOREL
C’est tout un système 1 Si nous agissions différemment, nous serions remarquées... dédaignées... et, paraissant pauvres', nous serions (monsieur de Tallevrand l’a dit)... nous serions ridicules! Donc! nous avons joué...
FARJU.
Très-bien... et c’est moi qui ai perdu!
MADAME MOREL
Je me rattraperai... madame d’Apremont m’a confié une combinaison... une martingale... et maintenant que j’ai l’expérience..,
’ FARJU.
L’expérience!... une suite de sottises... elle ne rapporte pas ce qu’elle coûte !
MADAME MOREL
Celle-ci ne m’a coûté que trois mille francs...
LE LUXE
Trois mille francs !
MADAME MOREL
Pour lesquels je compte encore sur vous, Farju !
FARJU.
Diable, comme vous valiez!
MADAME MOREL
Je vais à mon but.
FARJU.
Oui, avec mes chevaux !
MADAME MOREL
Pour que vous m’v suiviez. (Elle s’assied à gauche.) *
FARJU, prenant une chaise et venant s'asseoir près de madame Morel.
Un instant... un instant... chère madame I... Il est grand temps de savoir où doivent s’arrêter les sacrifices que votre amitié m’impose.
MADAME MOREL
Que voulez-vous dire?
FARJU.
Il est nécessaire, je le vois, de vous remettre sous les yeux certains détails que vous paraissez avoir trop oubliés dans votre tourbillon actücl...
MADAME MOREL
Un réquisitoire?
Non... un pou de biographie. (Regardant derrière lui.) Il n’v a personne, soyez tranquille ! Voyons. Elevée et confinée au fond d’une province, vous avez rencontré, il y a vingt-cinq ans, un jeune employé dont la passion pour vous... n’a pas besoin d’être expliquée!...