VI AVANT» PROPOS
XV' siècle^ les impressions primitives de nos écrivains nationaux étaient, pour ainsi dire, à la portée de tout h monde; il était facile de se les procurer sans sacrifice onéreux; leur bon marché relatif les rendait accessibles aux fortunes les plus médiocres» Du moment que la mode est venue de les posséder, de s'en faire un titre à la considération, un moyen de flatter sa vanité, de les regarder en un mot cotnme des objets d*art et d'ameublement, qu'il a été de bon gotU d'avoir une bibliothêijue composée d'ceuvres de choix, ornées d'une reliure splendide, les livres rares ont acquis une valeur de fantaisie, qui a fait de leur possession un attribut à peu pris exclusif de la richesse; c'a été le cas de répéter : Plutus régnât, imperat, vincit. // y eut des protestations et même des grincemefits de dents. Les gens de lettres — genus irritabile vatum — les savants ^ qui sont bilieux par tempérament, dérangés dam leurs habitudes^ frustrés dans leur innocente convoitise, dépouillés sans pitié de ce qu'ils étaient accoutumés à regarder comme leur bien, se sont plaints d'avoir à renoncer ainsi à l'héritage séculaire de leur caste. Ils n'ont donc pas manqué une occasion de verser à flots le ridicule sur les publicainsy«i s'étaient si nm^
AVANT-PROPOt VII
Imcontreustment introduits dans leur vigne; ils ont cherché à faire du bibliophile^ de l'atnateur, du collectionneur étranger à la confrérie de sainte plume une tête de turc. Ce sont, répétent-ils à l'enviy des maniaques, des ignorants vaniteux, des ventrus, quand ce ne sont pas des agioteurs qui spéculent sur les livres comme on spécule à la Bourse.
Cette belle colère n'a pas de motifs; elle est d'autant plus inopportune qu'elle est inutile^ car les choses iront après comme devant. Il faut savoir tolérer ce qu'on ri a pas le pouvoir d^empther. D'abord les livres d'usage^ les seuls à peu d'exceptions près qui soient nécessaires aux gens de lettres et aux savants ^ ne sont pas plus chers aujourd'hui qu'autrefois. Us n'ont pas eu à souffrir dans ce qui touche à l'exercice de leur profession.
La plus-value extraordinaire qu^ont acquise les livres rares n'intéresse que leur amour-propre et leur goût d'amateurs. Sans doute l'acquisition des livres rares est désormais interdite à beaucoup d'entre eux : ce n'est que l'amour de la propriété qui est atteint dans leur personne.
Au lieu de les avoir dans leur cabinet ils les iront voir dans les bibliothèques publiques, fondées à leur intention. Ils se plaignaient