DE LIVRES %^%ES À 'KJBCUEILLTK
E tempérament du bibliophile comporte une dévotion étroite; une peur Ta saisi : tout à l'heure, il n'y aura plus de livres rares à collectionner. Que son émotion se calme : quand il n'y en aura plus, il y en aura encore. Le temps et l'indiflFérence du vulgaire en feront. Lorsque le goût des objets d'art ancien s'est répandu au point d'en rendre l'acquisition trop onéreuse, les industriels à l'aflFût d'une passion nouvelle à satisfaire se sont mis à en fabriquer. Il y a des manufactures d'objets d'art ancien à Paris, à Londres, en Allemagne, en Italie, en Amérique. Il n'est donc pas à craindre
qu'on en manque de sitôt. La profession d'expert est née du besoin de savoir distinguer un antique d'un faux antique.
Pareillement, l'imprimerie, le dessin, la gravure, jusqu'à la photographie, se sont appliqués à contrefaire ou à reproduire les livres anciens dans leur état genuine, comme disent les Anglais. Ces efforts n'ont en vue que de satisfaire aux exigences d'une maladie du goût. Ce n'était pas nécessaire; il y aura toujours des livres rares sans qu'il faille recourir à ces moyens, qui ne sont qu'une exploitation odieuse d'une tendance d'ailleurs légitime.
On se plaint donc vivement que les livres anciens diminuent en nombre et soient à la veille de disparaître de la circulation.
Grâce à l'instabilité actuelle des fortunes et des familles, ceux qui existent et qui ont été un instant confisqués et enterrés dans les cabinets privés, sont d'abord remis en vente tous les vingt-cinq ans. Ce sont des valeurs que les exigences de la vie moderne ne permettent pas d'immobiliser indéfiniment. L'exemple de ce qui vient
d'arriver à la bibliothèque de M. Ambroise Didot est un enseignement. Le savant amateur avait hérité des siens une collection splendide ; il a dépensé une énergie tenace et coûteuse à l'augmenter pendant trois quarts de siècle; on pouvait croire que ce serait le musée de la famille.
La maison Didot est une des grandes maisons de librairie de l'Europe ; elle tient de longtemps dans la typographie un rang qui oblige. Eh bien ! ces trésors amassés lentement et conservés avec un soin jaloux sont en train de se disperser par un effet naturel de cette terrible loi du partage égal qui est le moyen inventé par le code contre la perpétuité des fortunes privées.
Sans doute, poursuivent nos bibliophiles, le mal ne serait pas irréparable si les livres sortaient d'un cabinet particulier pour entrer dans un autre et en sortir encore dans un laps de temps assez court.
Mais il n'en est pas ainsi; les bibliothèques publiques s'en emparent au passage, et, une fois entrés là, leur carrière est terminée. Les bibliothèques publiques
sont des tombeaux où les livres sont voués à un repos éternel. Or, les bibliothèques publiques se multiplient à vue d'œil. Elles pullulent dans chaque contrée de l'Europe; voilà qu'elles commencent à sévir en Amérique, spécialement aux Etats-Unis, où les dollars sont drus. Tous les hivers, des commissionnaires envoyés de la Grande- Bretagne, des Etats-Unis, du Canada enlèvent à prix d'argent le meilleur de chaque vente. Les municipalités commencent à prendre part à la curée; il n'y en aura bientôt plus une au delà de l'Atlantique ni un établissement d'enseignement supérieur, qui n'aient envie de posséder un cabinet de livres anciens achetés à prix d'or sur tous les marchés de l'Europe et destinés à n'y jamais revenir. Dans un avenir prochain, il n'y aura plus rien à glaner; les bibUothèques publiques auront tout avalé.
On pourrait leur répondre que les bibliothèques pubUques font leur métier, qu'en définitive les Uvres anciens sont faits pour être conservés et que, dans les bibliothèques publiques, ils ont plus de
chance qu'ailleurs de ne pas périr. Ce n'est
pas dans l'intérêt des amateurs que les
livres anciens existent; c'est dans l'intérêt
des lettres et des souvenirs nationaux. Ce
double intérêt trouve une satisfaction
immédiate et sûre dans le fait que les
bibliothèques publiques se chargent de
conserver elles-mêmes ce qui courrait le
risque de ne l'être pas si on abandonnait
le sort des livres rares aux caprices
individuels.
Après avoir articulé les griefs énumérés
tout à l'heure, le bibliophile Jacob continue
en ces termes : « Ajoutez à cela que le
nombre des livres rares et précieux est à
peu près fixe et invariable désormais, sans
qu'aucune heureuse circonstance puisse en
modifier le nombre existant. Il n'y a plus
de bibliothèques anciennes à découvrir, et
tous les livres rares et précieux qui ont une
valeur réelle sont cotés à leur taux. Il faut
dire aussi que, depuis le commencement
du siècle, le goût des livres a bien changé
d'objet et de caractère: on ne fait plus, on
ne veut plus de grandes bibliothèques ; les
habitudes de la vie actuelle, le défaut d'espace dans les appartements, l'usage même qu'on fait et qu'on peut faire des livres aujourd'hui, où l'on a si peu de temps pour lire — la lecture n'a jamais tenu tant de place dans la journée de tout le monde — s'opposent invinciblement à ces accumulations, à ces poudreux amas de volumes, rudîs indigestaque moleSy que La Bruyère appelait dédaigneusement des tanneries.
Les in-folio sont passés de mode, les collections volumineuses semblent des épouvantails ; on dédaigne, on repousse tous les ouvrages grecs et latins, en dehors des classiques; on ne songe pas même à composer un ensemble de livres spéciaux, qui représentent un art, une science ou des travaux professionnels. Ce qu'on redoute par-dessus tout, c'est l'envahissement des livres, des gros livres surtout qui s'emparent peu à peu de la maison et qui finissent tôt ou tard par en chasser les habitants. La bibliothèque du bibliophile s'est donc tranformée en salon, en cabinet, en armoire. Il faut à peine un meuble là où il
fallait jadis une galerie ou plusieurs salles consacrées à la bibliothèque. Le livre étant devenu un bijou, il suffit de le mettre dans un écrin.»
Ce n'est point en vue d'assouvir ce genre de frivolité qu'existent les livres rares et anciens. Si la frivolité ne trouvait plus assez d'aliment, personne ne songerait à s'en plaindre hors ceux dont la légèreté y serait intéressée. C'est affaire à ceux qui en sont affectés et qui paient des milliers de francs un exemplaire d'un conte grivois peu utile à conserver ou un roman obscène que les libraires n'ont pas le droit de vendre ostensiblement. L'amour des livres tend de plus en plus à se féminiser chez beaucoup de personnes d'ailleurs étrangères aux lettres, qui placent le goût des choses de l'esprit dans la possession d'une œuvre singulière, sans mérite intrinsèque, tout au plus propre à justifier les corruptions occultes qu'un honnête homme n'ose ni avouer ni nommer.
Les amateurs de cette catégorie ne sont pas même les petits-maîtres de l'ancien régime; ils aspirent à cette qualité sans y
parvenir. Ce qu'ils appellent leur écrin est un meuble dans lequel ils renferment les fantaisies les plus boueuses de la pensée des morts. Il n'y a qu'à les renvoyer au traité de Lucien auquel nous avons fait quelques emprunts. Ils ont une bibliothèque comme les femmes ont un chiffonnier et les fumeurs une boîte à cigares à compartiments, les coquettes une armoire destinée à contenir des parfumeries. Leurs livres ne sont que de la parfumerie littéraire ; ils sont aussi méprisables que le savoir qu'on y puise.
Le bibliophile digne d'intérêt est celui qui se plaît à posséder les chefs-d'œuvre de la littérature, en éditions de luxe si l'on veut, mais dans lesquelles la matière ou la reliure du Uvre sont un honmiage rendu au génie de l'auteur. S'ils ont peu de livres, c'est qu'ils obéissent au précepte d'Ovide : Timeo lectorem unius libri.
Sénèque, qui proscrivait le luxe des Uvres les approuverait. Us ont une existence affairée, peu de loisir à consacrer à la lecture ; il est bon qu'ils se préoccupent de ne point le gaspiller, de n'avoir point à
LE LUXE DES LIVRES Il3
distraire leur attention au hasard, sur des routes qui les mèneraient trop loin et sur lesquelles ils craignent avec raison de s'aventurer. Là est le bon côté de la révolution opérée dans les mœurs à cet égard.
Ces délicats ont trouvé le vrai moyen de se procurer des plaisirs distingués, qui font autant d'honneur à leur goût qu'à leur jugement. Ds sont plus nombreux et plus instruits qu'ils n'avaient été jusqu'ici, et ce n'est pas un mauvais signe : ils perpétuent une tradition déjà vieille et leur exemple témoigne qu'elle n'est pas à la veille de se perdre. Ils sont presque tous les disciples d'Horace, qui tient la place d'honneur dans leur collection. Or, de ce qui se passe toutes les fois qu'un lot de li\T:es rares est à l'encan on peut conclure qu'ils sont au nombre de trois cents là où ils n'étaient auparavant que deux ou trois. Ce sont eux qui ont remis à la mode le livre de petit format, inventé au x\'ii*^ siècle par les Elzevier, qui a fini par vaincre l'in-folio, qui n'est pas seulement commode à lire, mais qui permet seul cette prodigalité d'or.
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de maroquin et de main-d'œuvre par laquelle ils ont l'habitude de montrer le respect intime que l'auteur de leur choix leur inspire. On pardonne ici à l'agrément en faveur de l'utile.
Cela est donc bien. Cependant les professions libérales, les lettrés, les savants, les professeurs, ne sauraient s'acconmioder de ces petits calculs de l'élégance oisive et curieuse. Ils se moquent du petit format et de cette bijouterie spéciale. Or, quand il s'agit de la disparition probable ou non du livre rare, c'est leur intérêt qu'il importe de considérer, car, en fin de compte, ce sont eux qui écrivent les livres, en maintiennent l'autorité et en sont les meilleurs lecteurs; c'est à eux que les livres appartiennent; c'est pour eux que les livres sont faits. Les livres sont leur domaine, leur joie et l'honneur de leurs jours. Les autres, en ce qui concerne les livres, ne sont que des visiteurs ou des parasites qui cherchent à s'approprier le bien d'autrui. Comme ils ne sont que des passants sur les terres de la pensée, ce n'est pas à leur intention que
LE LUXE DES LIVRES Il5
la conservation des livres rares est un but à poursuivre. Ds n'en tireront jamais autre chose que ce qu'ils en tirent maintenant, une distraction d'une heure ou un succès d'amour propre. C'est en faveur des gens de lettres et de leurs successeurs que les bibliothèques happent au passage les livres rares, que les manieurs d'argent regrettent devoir leur échapper sans retour.
Les éditions originales et les auteurs de second ordre, qui n'ont pas été réimprimés, sont indispensables, comme nous Tavons dit, à l'histoire des lettres et à celle des mœurs. Les dépôts publics ne sont pas des tombeaux mais des moyens de conservation mis par l'Etat ou les communes à la disposition exclusive et permanente du savoir et du travail. Qjie les dilettantes et les curieux s'arrangent comme ils pourront de l'intervention de l'Etat dans cette affaire : l'Etat fait son devoir; il poursuit une œuvre d'intérêt général et qu'on n'apprécie point assez, tandis que les amateurs et les brocanteurs ne cherchent dans les livres rares qu'une occasion de lucre ou de plaisir personnel.
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Y a-t-il à craindre d'ailleurs, comme ils le prétendent, que les livres rares leur fassent défaut dans un avenir prochain?
Non certes. Des livres rares, on en fait chaque jour. Un livre devient rare le jour où on ne le vend plus en librairie, c'est-àdire le jour où il est épuisé. Parmi les livres épuisés, il n'y a que les bons livres qui aient le privilège de devenir rares ; les autres sont morts et ne deviennent point rares : le rien n'est point rare. A l'époque où les classiques latins et grecs étaient en faveur, c'étaient eux qui étaient recherchés, rares, disputés. Les incunables, les Aides, les Elzcvicrs, certaines éditions de luxe imprimées en Angleterre, en Hollande ou en France excitaient la convoitise. Ils tenaient le haut bout dans les bibliothèques d'élite. Depuis l'émancipation des langues indigènes, ce sont les produits nationaux, auparavant délaissés, qui ont pris leur place.
Ce déclassement des livres rares et recherchés a détruit des trésors accumulés et donné lieu à la création d'autres trésors qui n'en étaient pas la veille. Il y a eu des
lamentations, des prédictions pessimistes sur la chute prochaine du goût des études, de la culture morale et intellectuelle. Ces pronostics ne se sont pas réalisés. On a continué de cultiver les lettres, de les aimer. Les livres ont été l'objet d'autant de sollicitude que si rien n'était venu déranger les habitudes contractées. Chez nous, les livres français, désormais en possession d'un crédit qu'ils ne perdront plus, se sont installés dans les dépôts publics et privés aux lieu et place des classiques et des humanistes dépossédés. Les poètes, les romanciers, les chroniqueurs, les historiens, les philosophes, en un mot les écrivains de l'époque des origines resteront rares. On les réimprime sans cesse, on imprime ceux qui étaient restés manuscrits, sans rien ôteraux vieilles impressions de leur valeur. Les vieilles impressions resteront précieuses parce qu'elles ne peuvent plus se multiplier. Ceux qui les possèdent les garderont. Le champ est-il épuisé ? Non. Il s'agrandit au contraire à mesure qu'on avance et que la littérature nationale s'enrichit d' œuvres nouvelles.
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Tout à l'heure on se bornait à recueillir les écrivains du xv® siècle; ceux du xvi' sont venus ensuite. Cette moisson faite, on s'est mis à collectionner les écrivains du xvn*. Il n'y a pas longtemps qu'ils moisissaient dans les greniers, sur les quais, dans l'arrière-boutîque des bouquinistes, dans les châteaux de province épargnés par la tempête de 89. Leur tour est arrivé; la moindre plaquette a son prix. Tel poète, qui ne faisait, selon l'expression de Boileau, qu'un saut de chez Barbin à l'épicier, est une rareté qu'on s'arrache. On les débarbouille de la crasse sous laquelle ils végétaient oubliés, on les habille de maroquin, on les dore, on les classe à côté et un peu au-dessous de ceux qui jouissent de la gloire. Ceux-ci ont grandi dans la même proportion. A la vente de M. Ambroise Didot, la première édition collective des œuvres dramatiques de Pierre Corneille a été adjugée quatorze mille francs. Molière, Racine, Boileau, La Fontaine, Pascal, Bossuet, Fénelon, Larochefoucauld, La Bruyère, tous enfin, poètes, prosateurs, théologiens.
moralistes, simples conteurs comme M"' de Lafayette, pamphlétaires comme Bussy, jusqu'aux diseurs de bonne aventure, valent un domaine aux champs. On ne laissera pas une miette de ce festin oflfert à la curiosité et au culte du génie littéraire.
La curée du xvin* siècle va commencer; elle est déjà commencée. Naguère on ne prenait pas garde aux éditions originales de Montesquieu. Il y a quelques années à peine que quelques amateurs ont levé ce lièvre, et voilà qu'il court très fort.
Les éditions anciennes de Voltaire traînaient dans les coins. Ce n'est déjà plus que de l'histoire ancienne. On recherche les éditions originales de La HenriadCy de Charles XII, du Siècle, de Louis XIV ^ d'autres encore. Prochainement il n'y en aura plus. Jean- Jacques Rousseau suivra Voltaire. On s'est déjà rabattu sur les écrivains de second ordre, dont les écrits ont encombré le xviu* siècle. Duclos est coté, Marivaux est coté. Les romanciers ont fait une honteuse fortune. Q.ui s'inquiétait, il y a trente ans, de Le Sage,
de l'abbé Prévost, de Crébillon fils, dç M°* de Tencin, de ce misérable qui a nom Restif de la Bretonne*? Personne.
On ne s'occupait pas davantage du fatras de Diderot, d'Helvétius, du baron 'd'Holbach , de Saint-Martin , le philosophe inconnu. Toute une école d'amateurs a entrepris d'en opérer le sauvetage, et on n'y épargne point l'argent. Après eux, la vogue s'est jetée sur les livres à gravures.
Deux ou trois artistes ont donné le signal.
Aussitôt tout le monde s'est mis en campagne. Quinze ou vingt millions de propriété seront ainsi créés en quelques années. M. Cohen a rédigé un manuel de l'amateur de Uvres à gravures du xviii' siècle, qui est déjà un vade-mecum à l'usage des marchands, des artistes, des gens du monde aflfolés de cette trouvaille inattendue. On n'avait pas encore été témoin d'un pareil engouement. Il y a tel
* Il est juste de reconnaître que les gramres qui décorent les romans de Restif de la Bretonne sont pour les neuf dixièmes dans la vogue actuelle de ses œuvres en éditions du temps.
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ouvrage de Dorât qui était au rebut, qu'on paie deux mille francs à cause des gravures qui le décorent. L'autre jour, vingt-cinq vignettes qui ornent un ouvrage oublié de Voltaire (Ja Philosophie de Neu/totiy I vol. in-8°, 1738) en ont fait porterie prix à mille francs — vente Turner. — Les frères de Concourt et Léon de Labessade ont mis à la mode une autre espèce de livre du xviu* siècle qui pourrissaient dans Tombre : ce sont les pamphlets de ruelles, écrits en ce style mignard et galant qui est le symptôme du mal dont la société va mourir. C'est une veine ouverte et on s'y précipite, tant il est vrai que les incrédules d'aujourd'hui sont beaucoup plus crédules que les pèlerins du moyen âge. Il n'y a pas encore de manuel de l'amateur des pamphlets galants du • xvui* siècle; il ne tardera guère d'y en avoir un.
Eh bien! ceci regarde un passé déjà lointain, qu'il faut avoir étudié avant de l'apprécier, et ce ne saurait être le cas du
premier venu; une éducation spéciale est
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nécessaire ; cette éducation de lettré et d'artiste — car il y a ces deux choses dans le fait d'un amateur éclairé, et ceux qui ne sont pas éclairés sont des amateurs de contrebande — cette éducation de lettré et d'artiste, disons-nous, est un privilège assez peu commun. On compte ceux qui l'ont reçue et l'acquisition des livres qui ont vu le jour dans les siècles qui ont précédé le nôtre est l'objet d'une concurrence effrénée; cela signifie qu'il en subsiste un très petit nombre. Il y a, au contraire, une armée d'amateurs de livres modernes. On appelle ainsi les livres publiés au xix* siècle. Us laisseront un plus long souvenir dans l'histoire des lettres môme que ceux du règne de Louis XIV. Le génie littéraire des deux époques n'est pas en cause. On en pensera ce qu'on voudra. Les contemporains ne sont pas en mesure d'émettre dans cette question un jugement définitif. Ce sera l'œuvre de la postérité, qui séparera l'ivraie du bon grain et sera placée à une distance convenable pour y bien voir. Ce
qui est constant dès aujourd'hui, c'est que la production littéraire au xix* siècle, par le nombre et par l'éclat de ses œuvres, dépasse tout ce dont les âges précédents avaient été témoins. Il n'y a pas seulement l'activité de l'esprit qui a augmenté, ni le nombre de ceux qui sont en état de prendre part au mouvement et qui y ont pris part, en effet ; cela ne suffirait pas à expliquer le phénomène. La cause de cette production anormale est que deux civilisations et deux idéals se sont heurtés de nos jours avec une violence sans exemple; le choc des opinions opposées a occasionné une sorte d'incendie moral. De part et d'autre, le génie et l'originalité aux prises ont créé des personnalités inattendues , et ce qu'on n'avait pas encore vu, pour la première fois dans l'histoire d'une littérature, ce ne sont plus les doctrines ni les arguments apportés pour leur défense que le choc a mis en relief, ce sont les hommes qu'il y avait derrière. Qu'on regarde à Chateaubriand, qu'on regarde à Lamartine, à
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Victor Hugo, à Lamennais, à Balzac, à Thicrs, à Guizot, on fait moins attention à ce qu'ils disent qu'à eux-mêmes. Le talent les a faits rois. A mesure qu'ils produisent, on les suit avec anxiété, non à cause de ce qu'ils affirment ou de ce qu'ils nient; on assiste au développement de leur personnalité. Ce sont des spécimens de la race, des types humains; on s'admire en eux; ils honorent le temps et le pays auxquels ils appartiennent. Chacun de ces arbres a des fruits d'une saveur propre. Ces fruits sont des œuvres littéraires. On les étiquette dans les bibliothèques, comme des plantes dans un jardin botanique, sans y chercher autre chose que la variété et la couleur. C'est ce qu'on appelle l'art pour l'art. Cela n'a pas empêché chacun des écrivains du xix*-* siècle de prendre une voie appropriée à son humeur ou à son aptitude. La philosophie, l'histoire, la morale, réloquence, la poésie, le roman, le pamphlet politique ont été , au même dci:;rc, une source abondante de chefsd'œuvre dans chaque genre. Il y a eu des
écoles; dans chaque genre aussi, ce qui n'était jadis qu'un petit cénacle ouvert à quelques adeptes est devenu un monde.
Au milieu de ce chaos intellectuel, Tonginalité s'est répandue dans tous les sens.
Quant au résultat, nous le répétons, il reste à montrer. Est-ce un concert où l'oreille ravie ne perçoit que des sons qui n'ont plus de réalité une heure après qu'ils sont émis, ou une moisson immense ? On ne sait encore trop; l'heure actuelle, qui est trouble, n'est pas à même de s'en rendre compte. Il y a eu beaucoup de mouvement, des changements à vue. Souvent ce qui était né la veille s'évanouissait le lendemain. Ce qui en reste garde cette contraction des traits qui indique une existence convulsive. De cette mêlée sans nom il semble à quelques-uns qu'il ne survit que des cendres. H faut attendre.
Dans tous les cas, la littérature d'il y a cinquante ans est aussi loin de nous que celle du siècle de Louis XIV.
Aujourd'hui^ le livre et la gravure sont les derniers témoins de ce grand bruit. II
y a dans ces débris de quoi faire la fortune de plusieurs générations d'amateurs, qui rendront un éminent service à rhistoire littéraire. Contrairement aux apparences, il n'y a pas encombrement. Notre âge use vite les livres, parce qu'il vit très vite. Au bout de quelques années, les meilleurs ouvrages sont sortis de la circulation. Par l'effet d'une circonstance étrange au premier abord, ils deviennent aussitôt presque aussi rares que les livres du xvii* siècle.
D'où cela vient-il? De ce qu'ils sont plus près de nos mœurs. Ils ont beaucoup plus d'enthousiastes que les livres anciens proprement dits. C'est ce qui est notanmient arrivé aux écrits de l'école romantique.
Elle n'a été qu'un épisode de la vie littéraire, quoiqu'en réalité elle constitue la seule littérature que la France ait eue au xix^ siècle. En dehors d'elle il y a eu, sans doute, des talents et des écrivains de premier ordre, par exemple des moralistes, des historiens et des philosophes. Encore la plupart lui appartiennent-ils. Bonald et de Maistre sont des romantiques, Augustin
Thierry et Michelet des romantiques ; Jouffroy et Cousin touchent à l'école romantique. Les apologistes du christianisme : Lamennais, Lacordaire, Montalembert, Louis Veuillot, sont aussi des romantiques. N'y eût-il que les romantiques à nommer dans l'histoire littéraire du temps, qu'ils suffiraient à la rendre illustre. « Si la littérature romantique , dit fort bien Charles Asselineau *, n'est pas la littérature du xix* siècle , le XIX* siècle n'a pas de littérature. Retranchez de la littérature contemporaine tous les écrivains, tant poètes que prosateurs, qui ont été flétris ou honorés de l'épithète de romantiques; ôtez Chateaubriand, M"* de Staël, Lamartine, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Charles Nodier, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Emile et Antony Deschamps , Balzac , Auguste Barbier, Georges Sand, Th. Gauthier, Mérimée, Alfred de Musset, J. Janin, M"* Valmore,
* Mélanges tirés d'une bibliothèque romantique, I vol. în-8», i866.
et je VOUS demande ce qui vous restera. »
Il en resterait bien quelques-uns; on en ferait môme un beau bouquet. Mais la plupart sont des étoiles errantes ou les représentants d'écoles disparues. Quoi qu'on fasse, les romantiques donneront à la littérature contemporaine sa physionomie définitive. Il ne s'écrit pas une ligne, il ne se fait pas un vers, il ne pousse pas une fleur dans le champ de la pensée qui n'aient été nourris de cet engrais.
Les œuvres des romantiques ont donné lieu à la formation d'une foule de bibliothèques de choix qui ne doivent rien à celles qu'on a pu créer en dehors. L'art a contribué à les illustrer; il serait pour elles une sauvegarde, quand môme elles ne parviendraient pas à se défendre toutes seules contre l'oubli. Il est un des motifs principaux de la faveur qu'elles rencontrent. L'essor de l'art moderne est Ué d'une manière intime à celui de l'école romantique.
La peinture, la statuaire, la gravure, l'architecture ont associé leurs efforts aux
siens. Leur destinée sera comniune. Il en est de même de la librairie. Il y eut une librairie romantique comme un art romantique. Chaque époque a son format, une façon à elle de construire et d'orner un livre. On ne confond ni un Aide ni un Elzevier avec le produit d'une autre imprimerie. A cet égard encore, les romantiques ont un cachet qui leur servira de passeport devant les amateurs futurs. « L'école romantique, dit Charles Asselineau dans l'ouvrage que nous avons cité plus haut, l'école romantique a eu l'in-S^ de Gosselin et de Renduel, les impressions d'Everat; elle a eu les eaux-fortes de Célestin Nanteuil, les vignettes de Johannot, de Devéria et de Jean Gigoux, et la gravure sur bois restaurée par Thompson etPorret. »
Les livres romantiques ont déjà une légende et un historien, Charles Asselineau, que la poésie a chanté ;
Hamlet qu'on abandonne De Tâge romantique !
Est seul et sans couronne, Mais de la chaîne antique
Même dans Elseneur : Garde nous chaque anneau,
Adieu l'honneur Asselineau !
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Comme le vieil Homère, F«i« lef voir à la file !
Savamment inumère Jusqu'au bibliophile
Les princes, les vassaux Montrant page et bourrel Et ieurf vaisseaux, Jus(}u*à Borel ',
Redif-nouf cette guerre, Car tu fait leur histoire
Les livres faits naguère Si bien que ta mèmoirt
Selon le rituel N*a pas même failli De Renduel I Pour Laiiailly *.
Les notes d'Âssclincau ne sont que des esquisses fort incomplètes. Elles attendent un metteur en œuvre. D'ici là, des curieux préparent la besogne. Ce sont, dit-on des fanatiques. Le fait est qu'il y en a des centaines qui consacrent une fortune entière à ramasser ces reliques. Ils offrent d'une plaquette obscure d'un romantique maintenant aussi inconnu que s'il était inédit, plus que les amateurs de haute volée ne donneraient d'un manuscrit orné de miniatures précieuses. Ceux que l'Etat a commis à la garde des trésors littéraif es qu'il possède, et qui ont charge d'enrichir les dépôts confiés à leurs soins, rient volontiers de cette manie. Il n'y a pas longtemps qu'ils riaient aussi de la fureur de ceux qui
• Ces vers sont de Théodore de Banville.
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couvraient d'or le moindre opuscule des poètes et des conteurs du xvi* siècle ; puis ils n'ont plus ri et se sont mis à les acheter eux-mêmes à des prix dix fois plus élevés qu'ils ne les auraient payés quelques années auparavant. Ils ont l'habitude de venir à l'heure où l'on paie cher; ainsi arrivera-t-il pour les œuvres de l'école romantique. Ils en sentiront le mérite alors qu'il n'y aura plus moyen de se les procurer sans être rançonné.
Ceci concerne cinquante ou soixante écrivains, la plupart poètes et romanciers, qui ont renouvelé le vieil idéal qui végétait dans une forme décrépite, rajeuni la langue et les idées, ouvert une carrière neuve à des sentiments naturels qne le souffle de Voltaire et de V Encyclopédie avait flétris ou corrompus. C'est par le roman encore plus que par le vers et par l'histoire que la littérature contemporaine a reverdi, a Si le roman, remarque Asselineau, est sorti des fadeurs et des frivolités de la fin du dernier siècle ; s'il est devenu une œuvre virile et sociale qu'on a pu lire et écouter sans honte;
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si le drame a surpris et ùniu; si le vers a retenti deux ibis sur renclumc; si la prose a guéri des langueurs et des chloroses du style académique, et si elle a repris la vigueur et Téclat de la santé, c'est à ceuxlà — aux romantiques — que nous le devons; c'est à leur franchise, à leur courageuse horreur de l'ennui, à leur amour sincère du nouveau, de la joie, de la vie, et enfin à cette témérité juvénile qui n*a reculé ni devant le ridicule ni môme devant Tabsurde pour assurer au xix* siècle cette précieuse conquête, la liberté de l'art. J*
Cest à ce titre que les poésies de Lamartine, d'Alfred de Vigny, d'Alfred de Musset, comme celles de Victor Hugo, que les romans de ChAteaubriand, de Balzac, de George Sand, de Jules Sandeau, d'Alexandre Dumas, môme ceux de Frédéric Soulié, d'Hugène Sue et de Paul de Kock, qu'une foule d'autres écrits de nature variée, drames, comédies, aventures, récits de voyages, roman historique, fabliaux et contes exhumés de la poussière des bibliothèques, sont le vrai bagage littéraire du
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xix« siècle, lui serviront de parchemins dans l'avenir. Ceux qui les recueillent font une œuvre patriotique, et ils ont, comme on voit, du pain sur la planche. Qjielle part faut-il accorder au goût du luxe dans l'entreprise? Elle n'est pas aisée à déterminer; mais elle est à coup sûr considérable. A le bien prendre, le goût et l'amour des lettres sont un luxe. Ils sont uniquement à la portée de ceux à qui le luxe est accessible, et par luxe il est juste d'entendre le bien-être : le bien-être matériel et le bien-être de l'esprit, qui vont ensemble, car l'un est la condition de l'autre. En matière de livres comme ailleurs, il y a l'usage et l'abus. Ici l'abus est d'ordinaire inoffensif; tout au plus prête-t-il quelquefois à d'innocents ridicules. Au fait, le luxe des livres est passé dans les mœurs ; on ne l'eu ôtera point. U est un relief éminent de la civilisation et durera autant qu'elle. Sa destinée est liée à celle des arts ; le livre est l'art par excellence, à ce point que l'estime qu'il inspire peut servir à mesurer le degré de culture morale dans chaque
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individu. Il y a un mépris des livres qui est au-dessus de cette culture et la domine de haut, mais il trahit un genre d'élévation si peu commun que dans la pratique il n'y a pas lieu d'en tenir compte. Ce n'est pas lui que le vulgaire a le droit d'invoquer. Ce n'est pas derrière lui non plus qu'ont le droit de se cacher ceux qui dressent des bibliothèques dans leur cave et se félicitent volontiers de leur bon goût *. Celui des livres est une marque de distinction, même chez ceux en qui il est devenu un amour spécial de la propriété, car il y a des amateurs qui sont une simple catégorie d'avares.
* Ccst une vieille histoire et qui ne finira pas demain. Ceci rappelle une anecdote racontée par Balzac. On l'invitait à diner. — Votre bibliothèque est*ellc bien fournie? — Je vous entends : vous y trouverez les meilleurs écrivains de la Champagne, de la Bourgogne et du Bordelais.