EST ÉLEVÉ
''agiotage, la concurrence, le peu de littérature de certains amateurs ont compromis la réputation des livres de choix et môme des livret rares (qu'il importe de ne pas confondre avec les livres de choix) dans le monde de la pensée, dans celui de l'enseignement comme parmi les savants.
Leur mépris est plus apparent que réel.
D'abord, la plupart, n'ayant point employé leur vie à faire pousser de l'argent, ont un revenu modeste; ils aiment les livres et sont môme seuls à les aimer véritablement.
Ils ne dédaignent ni la peau de vélin, ni le papier de Chine, ni le grand papier, ni les
gravures artistiques, ni la reliure, ni les armoiries qui sont des souvenirs; ils savent d'ailleurs le prix qu'il convient d'attacher aux anciens monuments de la langue , paniculièrement aux éditions originales de nos écrivains classiques, qui portent le cachet du temps où ils ont paru et contiennent souvent des leçons précieuses à consulter/ Mais ils font plus de cas du contenu que du contenant ; les livres sont à leurs yeux plutôt des instruments de travail ou de plaisir que des meubles à exposer dans un salon spécial au profit de la vanité de leurs possesseurs. De plus, ils sont fiers de leur manière de voir autant que de leur supériorité réelle. — Bah!
disent-ils devant les pauvres éditions qui garnissent les rayons de leur bibliothèque, il vaut mieux lire Voltaire sur du papier à chandelle que d'en posséder la belle édition de Kehl, dont le prix est de deux mille francs, et de n'y rien entendre. Les livres d'un tel, qui se dit amateur, sont le firuit du rapt et de l'usure. Il a le Virgile de De Thou, la Bible de MaïoU, les Oraisons
funèbres de Bossuet en éditions originales, aux armes d'un prince du sang ou d'un homme d'Etat illustre; il sait à merveille le nom de ceux qui ont possédé avant lui ces bijoux enveloppés d'or et de maroquin; mais il ne les a pas lus et n'est pas en état de les goûter : ils sont audessus de son esprit, la satire de sa conduite et de sa mauvaise éducation. Ce sont des idoles qu'il a placées dans un temple afin de faire croire à la dévotion qu'elles lui inspirent. Parce qu'il a construit un temple à ces idoles et qu'il les a dorées sur tranche, il imagine qu'il est un grand saint dans le royaume des lettres ; il n'y saurait jouer que le rôle d'un goujat : c'est un âne qui a acheté des reliques. Cet autre, qui était marchand de bonnets de coton et qui s'est mis à bouquiner conmie sainte Marie- Madeleine s'est mise à suivre Jésus-Christ, voudrait bien se décrasser. Il mange des oignons crus comme un ermite du mont Athos, afin de payer son relieur qui est un artiste. A son insu, ce grotesque protège les arts, ce qui est une preuve que la sottise
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peut être Utile à quelque chose. Il y en a que le hasard a fait naître dans un palais, qui s'appellent monsieur le duc ou monsieur le marquis et n'en voient pas plus clair.
Leur impuissance ne sait à quoi se prendre.
Us ont une bibliothèque comme ils auraient une écurie et feraient courir des chevaux.
Ils ont découvert ce moyen de se distinguer, faute d'en pouvoir trouver un autre. Le signe caractéristique de tous ces gens-là est qu'ils sont étrangers au savoir contenu dans les livres qu'ils possèdent et que néanmoins ils éprouvent à les posséder la jouissance d'une femme qui a un collier de diamants. Allons 1 qu'ils fassent comme ils l'entendent.
Cette manière d'envisager la question est fort commune parmi les gens de lettres et les professeurs. Il y a eu des membres de l'Académie française qui ont aimé à se vanter de n'avoir pas même dans leur cabinet un exemplaire de leurs propres œuvres : Dieu n'enregistre point les oracles qu'il prononce. Ce sont les gens de lettres, les professeurs et les savants qui ont fait
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du nom de bibliophile un terme de dénigrement. Il n'entraîne aucune incapacité ni aucun déshonneur; la qualité de bibliophile ne frappe pas de la mort civile, mais elle fait sourire certaines gens; elle signifie légèreté, amour superficiel des choses de Tesprit, assez peu de cervelle joint à une tendance maniaque chez ceux qui en sont investis. Tout récemment, dans un discours d'apparat, M. Ernest Bersot, membre de rinstitut et directeur de l'Ecole normale, ayant un éloge à décerner à M. de Chantepie, bibliothécaire de la maison, le félicitait de connaître le contenu des livres qu'il conserve; et comme M. de Chantepie est bibliophile en même temps que bibliothécaire de l'Ecole, M. Ernest Bersot ajoutait : C'est un faux bibliophile.
Cette méchante humeur des lettrés, malgré les nombreux exemples qui semblent la justifier, n'est pas fondée. L'amour des livres de luxe, et surtout Tamour des livres rares, n'exclue ni le goût, ni le talent, ni l'intelligence, ni aucun des éléments qui constituent la supériorité. De ce qu'un
parvenu accumule dans sa galerie de tableaux une série de chefs-d'œuvre, faut-il conclure que la peinture n'est point un art, mais un moyen de satisfaire la sottise vaniteuse de quelques favoris de Plutus ? Il en est du luxe des livres comme de celui des arts en général : on en peut abuser. Sans sortir de France, on peut remarquer que la plupart des honmies qui ont laissé un nom illustre dans notre histoire depuis le xm® siècle, c'est-à-dire depuis qu'il existe une littérature française, se sont fait une gloire et un plaisir d'aimer les livres et d'en posséder. Les ducs de Bourgogne, de la maison de Valois, alliaient notamment l'amour des livres à celui de tout ce qui tend à honorer et embellir la vie. Charles V, René d'Anjou, le duc de Berry, plusieurs autres princes de la maison royale jusqu'à Louis XI, imitèrent la maison de Bourgogne. Depuis Louis XI, cette passion fut en quelque sorte un attribut ordinaire de la couronne. La cour fit comme le souverain; puis ce fut le tour de la noblesse de second ordre, de la bonne bourgeoisie à qui s'at-
taque La Bruyère dont la prudence évite de regarder plus haut. L'irritable moraliste égaie d'abord sa plume aux dépens de n'importe quoi de ce qui a du crédit sur les contemporains. A l'occasion, il aflfecte vis-à-vis des écrivains eux-mêmes le dédain dont il poursuit ceux qui ont une collection de livres, comme en témoigne le passage suivant des Caractères : « Qu'on ne me parle jamais d'encre, de papier, de plume^ de style, d'imprimeur, d'imprimerie; qu'on ne se hasarde plus de me dire: Vous écrivez si bien, Antisthènes, continuez d'écrire.
Ne verrons-nous point de vous un in-folio?
Traitez de toutes les vertus et de tous les vices dans un ouvrage suivi, méthodique, qui n'ait point de fin; ils devraient ajouter et nul cours. Je renonce atout ce qui a été, est et sera livre. Bérylle tombe en syncope à la vue d'un chat, et moi à la vue d'un livre. Suis- je mieux nourri et plus lourdement vêtu? Suis- je dans ma chambre à l'abri du nord ? Ai- je un lit de plume après vingt ans entiers qu'on me débite dans la place ? J'ai un grand nom, dites-vous, et
beaucoup de gloire. Dites que j*ai beaucoup de vent qui ne sert à rien. Ai-je un grain de ce métal qui procure toute chose ? Le vil praticien grossit son mémoire, se fait rembourser les frais qu'il n'avance pas, et il a pour gendre un comte ou un magistrat. »
La Bruyère regarde volontiers l'envers des choses humaines. Son opinion est ici ce qu'elle est souvent, un exposé des motifs qui peuvent servir à mépriser les situations personnelles les plus en vue, les côtés les plus brillants de la civilisation; c'est une vengeance offerte à ceux qui ne sont rien, une raison de se consoler d'être petits par le spectacle du peu que vaut ce qui est grand.
La Bruyère ne manque pas de successeurs dans la tâche de déprécier le luxe des livres. Néanmoins, de nos jours, le luxe des livres a pris un essor inouï, et les prix qu'ils atteignent effraient les économistes.
Est-ce une affaire d'engouement ou de reliure? Non, on verra plus loin qu'il ne s'agit pas d'engouement. Il ne s'agit pas non plus de reliure. Il est vrai que le relieur
moderne est devenu un artiste comme le peintre, comme l'architecte, comme le compositeur de musique. Il y a maintenant, qu'on en rie si l'on veut, des écoles dans l'art de la reliure comme dans les autres arts. Les maîtres qui ont acquis de la réputation ont un atelier qui a sa renommée au même titre que les ateliers de peinture ; ils font des élèves, ont une manière, des secrets professionnels; leur signature se paie; ils la mettent aux œuvres sorties de leurs mains, et quand ils négligent de le foire les amateurs l'exigent; ils se jalousent, ont des hauts et des bas, un nom qui se crée lentement conmie celui des peintres»
des sculpteurs, des architeaes. Aujourd'hui, les œuvres de l'un s'emparent de la vogue au détriment des œuvres de Tautre; demain son nom sera éclipsé par un voisin plus habile ou ayant à un plus haut degré le talent de se faire valoir. D y a l'école de Bozérian, qui est déjà vieille et qui conserve des admirateurs posthumes; celle de Simier, qui a joui d'un grand crédit, qu'elle a perdu ; celle de Thouvenin, qui est
également compromise, à tort ou à raison, mais qui revient périodiquement sur l'eau.
La reliure comme la littérature a eu en France ses périodes d'éclat et de décadence alternatives. Dibdin*, qui a voyagé chez nous durant les années 1817, i8i8eti8i9, constate en ces termes la décadence de la reliure, qui s'est relevée depuis: « La décadence et la chute des empires est un thème qui nous est suffisamment connu dès notre première jeunesse; mais la décadence et la chute de l'art de la reliure à Paris, est un thème qui n'est peut-être pas aussi familier même aux plus célèbres de nos amateurs. Au surplus, voici ce qui en est. L'art bibliopigistique a éprouvé une grande décadence chez les Parisiens ; mais les relieurs actuels espèrent, et déclarent même avec une certaine assurance que leur art n'éprouvera ni une chute absolue,
* Voyage bibliographique, archéologique et pittoresque en France f par le rév. Tho. Frognall Dibditi) traduit de l'anglais avec notes, par Théodore Licquet et G. A. Crapelet. Paris, 1825, chez Crapelet (4 vol. in-8».)
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ni une décourageante dégradation et en cela ils raisonnent bien. Avec un peu de soin et en accordant un peu moins à la vanité nationale, ils ne tomberont pas à un tel degré d'infériorité. Autrefois les Français éclipsaient tout le monde en reliure, c'est ce que prouvent les exemplaires des collections de Préfond, de Boze, Gaignat, et même de La Vallière. Nos Johnson, Montagne et Baumgarten, ne peuvent soutenir la comparaison avec leur Duseuil, Pasdeloup, Derome, etc., aussi bien pour le goût que la perfection des ornements et si vous voulez remonter trois siècles plus haut dans l'histoire de l'art, qui pouvons-nous mettre en parallèle avec Gascon, que l'on croît avoir été relieur des livres de Grolier et même de plusieurs de ceux qui ont appartenu à Henri II et à Diane de Poitiers ? Le restaurateur ou le père, si vous préférez cette dernière expression, de la reliure moderne en France, fut Bozérian l'aîné. Les amateurs de Paris sont enthousiastes fous des livres qu'il a reliés. Lord Spencer possède dans un
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Polybe latin de 1473 , imprimé par Sweynheim et Pannartz, l'un des plus magnifiques spécimens du faire de Bozérian*, mais de bonne foi, je crois que ce même amateur distingué se déferait volontiers de ce volume s'il pouvait en acquérir un autre exemplaire, de dimension égale, d'une aussi bonne condition, mais relié dans le goût plus parfait de l'école anglaise. »
L'événement a confirmé l'opinion de Dibdin. Les reliures de Bozérian ne sont plus guère recherchées maintenant. Lesné, relieur contemporain de Bozérian, a écrit un poème de la reliure où il lui arrive de parodier Boileau comme dans les deux vers suivants :
Gascon parut alors et des premiers en France Sut mettre en sa reliure, une noble élégance.
Durant une vingtaine d'années. Cape fut le grand maître de la reliure française ; Bauzonnet ne venait qu'après, à une assez
* C'est une erreur; il s'agit de Bozérian jeune. Le Polybe en question a figuré jadis à la vente Firmin Didot.
longue distance. La gloire de Cape est en décadence ; ses reliures, qui ont toujours le don de charmer les amateurs, ont cependant diminué de prix ; on a cessé de se les disputer avec autant d'acharnement.
Bauzonnet a repris la corde avec Trautz, qui le continue * ; Niédrée a eu son heure, Belz également, ainsi que Hardy ; Duru est passé de mode, sans être expulsé des bibliothèques d'élite. On substitue chaque année de nouvelles réputations à ces gloires plus ou moins évanouies qui se lèvent à l'horizon et brillent dans leur coin, c'està-dire aux yeux d'un public restreint d'initiés. Lortic ** est maintenant le maître reconnu et acclamé. Ses petits chefisd'oeuvre, qui sont d'une élégance incomparable, ont, grâce à l'autorité dont ils jouissent, le privilège d'être fort chers,
* Bauzonnet qui avait abandonné son état de relieur à Trautz son gendre, l'a repris depuis.
** Il a été décoré à l'occasion de l'Exposition universelle de cette année (1878). C'est la première fois que l'art de la reliure obtient cet honneur officiel dans la personne d'un de ceux qui l'exercent.
sinon inabordables. On se dispute à la porte de l'artiste, qu'il faut avoir la patience d'attendre quelquefois plusieurs années, ce qui est un long temps. Faire attendre le client durant une année entière est devenu un titre à la réputation. Cuzin et David n'ont pas négligé ce nouveau moyen de parvenir et tâchent de justifier la vogue qu'ils ont conquise par l'excellence de leurs produits. Les princes leur écrivent des lettres armoriées auxquelles ils répondent en rechignant sans que ce soit un titre à passer avant les autres. Mon Dieu ! ce sont des tailleurs dont on apprécie la coupe. Il en coûte désormais aussi cher d'habiller un livre qu'un gentilhomme.
On n'en était pas tout à fait là aux XVII® et XVIII* siècles. Les relieurs d'alors étaient déjà des artistes qui possèdent de nos jours une considération méritée, dont les reliures obtiennent souvent le prix d'une toile de maître, mais qui ne jouissaient pas du même crédit du vivant de ceux qui les ont faites. Ils ne signaient pas leurs produits; le plus grand
nombre de ceux-ci sont anonymes. Si quelques noms de relieurs de cette époque ont survécu, il importe plutôt d'attribuer le fait au hasard ou à quelque circonstance industrielle qu'à la considération de ceux qui les portaient. C'étaient des ouvriers réputés tels. Après tout, Mignard avait une boutique et payait patente comme nous l'avons dit plus haut. Les quelques noms qui surnagent parmi ceux des relieurs des XVI*, xvn* et xvth* siècles, sont ceux de Le Gascon, de E. et Qovis Eve, de Ruette, relieur en titre de Louis XEI et de Louis XIV, de Duseuil, de Boyet, de Pasdeloup, de Derome. Les reliures de Le Gascon sont de véritables objets d'art; les armoiries qui décorent souvent les plats des reliures dues à Boyet, Duseuil, Pasdeloup, en font aussi des objets d'art. Leur principal relief est pourtant la simpUcité. Nous avons là, sous les yeux, des reUures de Pasdeloup et Derome, que rien ne distingue, sauf une correction sévère et leur solidité. Cette dernière qualité
était le mérite ordinaire des reliures qui
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n'étaient pas faites, comme les reliures modernes, pour 6tre placées derrière une vitrine, dans un meuble en bois d'ébène ou en palissandre, sans être destinées à se détériorer par Tusage.
Du reste, les produits de la reliure ancienne n'étaient pas considérés comme ayant une valeur artistique. Un moyen simple de s'en convaincre, c'est de consulter les prix de vente qu'ils obtiennent alors qu'ils sortent de l'atelier. Ni la main d'œuvre ni le maroquin employé n'ont de valeur vénale appréciable chez les plus célèbres amateurs du xvm'' siècle, le comte d'Hoym , Cisternay du Fay , Rothelin , Girardot de Préfond. On n'attache de prix qu'au nom de l'auteur, à l'édition, à la conservation intérieure, à la matière du livre, et souvent ce prix est dérisoire. Hn réalité, l'usage est la seule considération à laquelle on obéisse. C'est à partir de 1815 que la question de luxe se pose ; elle va intervenir de plus en plus. A partir de 1860, elle est devenue prépondérante; il est permis d'avancer sans risque
d'exagération que, depuis cette dernière époque, la valeur moyenne des livres anciens est de quatre à cinq fois supérieure ;\ ce qu'elle était auparavant. Quant aux li\Tes utiles leur valeur n'a pas changé ; on peut même ajouter qu'elle est inférieure à ce qu'elle était il y a deux cents ans.
Maintenant la question de luxe est-elle seule à considérer dans l'accroissement incroyable de la valeur des livres anciens ?
Non. Le livre de luxe actuel est à la fois commun et cher. Il constitue une partie de l'ameublement. Le goût de l'ameublement est particulier aux sociétés riches. Celle d'aujourd'hui est plus riche que celle d'aucun siècle antérieur, infiniment plus riche que la société romaine des premiers siècles de notre ère, qui était elle-même très riche. Elle a acquis des besoins conformes à ses moyens. Ce qui n'était jadis chez elle qu'une pièce de ménage est maintenant un objet d'art. Les bois des tropiques, le bronze, le cuivre, les étoffes peintes, la statuaire, l'art, en un mot, sous les formes les plus variées est venu au
secours de ses appétits de bien-être et d*élégance. Le luxe des livres est le couronnement naturel de cet ensemble de besoins nouveaux. Il en est aussi le symbole le plus élevé ; il est une sorte de religion naturaliste et païenne, religion creuse à beaucoup d'égards mais capable de séduction et d'entraînement, qui n'exige une grande hauteur ni d'esprit, ni de caractère, ni de conduite. Dans l'économie de ce culte du bien-être, le livre tient la place des dieux lares de l'antiquité romaine, de la madone du moyen âge, de la panoplie du castel féodal. Ce n'est, si l'on veut, qu'une superstition. On ne croit pas au livre, mais il est de bon ton, quoiqu'on en fesse souvent un jouet ou une enseigne conime chez les avocats ou les médecins. Ceux-ci montrent Hippocrate, les autres Pothier et Dalloz. Cela donne de la considération à une époque où la considération a cessé d'être le privilège du rang ou de la vertu :
on a la considération qu'on peut. Celle qui dérive de la possession d'une bibliothèque de luxe n'est pas entièrement usée.
Mais comme le luxe pour le luxe est à la portée du premier venu à qui le hasard, à moins que ce ne soit le commerce, a octroyé des rentes, en matière de livres comme d'autre chose, il ne s'agit pas uniquement d'être riche, il faut l'être avec discernement. Il y a donc une aristocratie parmi ceux qui ont une bibliothèque. Tout le monde peut se procurer de la peau de vélin, du papier de Chine, du maroquin, des ouvrages à gravures. Ce n'est pas tout:
il y a l'artiste et le livre rare ; c'est à ces deux signes qu'on distingue l'amateur, l'homme de goût, instruit, pourvu d'une éducation spéciale. De sorte qu'on s'évertue aujourd'hui à collectionner des livres rares et des reliures artistiques. Les livres rares ne valent rien, disait Voltaire, qui en parle à un point de vue particulier mais qui:
n'est pas le cas actuel. Si les livres rares ne valent rien, les tableaux de Raphaël ne valent rien non plus. Qu'on suppose en effet le pinceau de Raphaël commun à tous les peintres en bâtiments, combien les produits de ce pinceau vaudraient-ils ? Le génie dans
n'importe quel genre n*est apprécié que parce qu'il est rare. S'il était à la disposition du premier venu, il ne serait pas distingué.
La distinction est ce qui n'est pas commun, qui sort de l'ordinaire. C'est le conunun qui ne vaut rien. On ne vend pas Teau parce qu'il en coule dans les ruisseaux; on ne vend pas l'air parce qu'il entre dans les poumons de tout venant. Si les diamants traînaient partout comme les cailloux des champs, les femmes du monde n'en chargeraient pas leur chevelure et leurs épaules. L'amour des livres étant donné, un volume a de la valeur par le fait seul qu'il est rare.
Une des causes de cette rareté et du prix qu'on y met résulte d'ailleurs des variations du goût. Les humanistes de la Renaissance avaient répandu le goût de la littérature classique et des Uvres écrits dans les idiomes classiques. Jusqu'à la fin du xvm*^ siècle, les livres écrits en latin ont joui du privilège exclusif d'être chers et recherchés. La critique, l'érudition, l'histoire, la morale, la philosophie, les sciences
naturelles et mathématiques parlaient latin.
Puis les langues anciennes, à la suite de l'émancipation littéraire des langues modernes, ont perdu leur crédit. On continue de les cultiver dans les écoles, dans les universités et dans l'Eglise : leur règne social est terminé, qu'il faille s'en réjouir ou le déplorer. On en conserve les monuments dans les dépôts publics ; ils ne sont reçus désormais que par exception et en petit nombre dans les bibliothèques privées. Quand le phénomène s'est produit, il a été suivi d'un autre auquel il était nécessaire de s'attendre. Les langues modernes jusqu'alors tenues à l'écart, et dont on négligeait les œuvres, ont tout à coup pris le premier rang. C'était légitime: elles représentent le passé de chaque race; puisqu'elles avaient une littérature, il était naturel qu'on en recueillît les épaves. On se mit à l'œuvre sans retard. Or il arriva, ce qui était à prévoir, que ces épaves étaient rares. On n'y avait pas fait attention; les livres écrits en langue vulgaire, conune on disait avaient péri, ou il n'en subsistait
qu'un petit nombre d'exemplaires , la plupart endommagés. On se les disputa. Dans l'intervalle de quelques années, ce qui valait cinq sous valut cent francs. C'est de ce côté-là que l'opinion émise par Voltaire que les livres rares ne valent rien se trouva fausse immédiatement. Le moindre opuscule du moindre écrivain des xv* et XVI® siècles fut un trésor. Il y a une raison plus importante qui donne tort à la remarque de Voltaire, remarque que son bon sens ordinaire l'empêcherait de faire, s'il vivait de nos jours. Depuis la jeunesse de Voltaire, car il était jeune lorsqu'il a émis la maxime que les livres rares ne valent rien, depuis la jeunesse de Voltaire, la littérature française a acquis cent cinquante ans d'âge. Non-seulement elle s'est enrichie dans cette longue période, d'une multitude de chefs-d'œuvre, mais les écrivains du xvn*^ siècle, qui étaient presque contemporains de Voltaire, sont devenus classiques au même titre que les auteurs anciens.
Cette gloire, jointe à la destruction partielle des éditions originales de leurs œuvres, a
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donné à celles-ci une valeur considérable.
De cette circonstance est née une catégorie inconnue de livres rares, destinée à ne pas subir le va-et-vient de la mode :
ce sont les éditions originales des auteurs français du siècle de Louis XTV. Us ont fixé la langue ; ils en sont les plus illustres représentants ; leurs écrits sont des reliques que l'on conserve maintenant avec soin. Les écrits des temps antérieuris, lorsqu'ils ne sont pas des chefs-d'œuvre, sont les témoins des mœurs de la nation ; ceuxduxvn^ siècle ont un mérite supérieur; ils indiquent le moment où la langue, parvenue à maturité, confère à ceux qui la parlent ou qui l'écrivent d'une manière distinguée un droit d'enseignement pour l'avenir. Les exemplaires survivants des écrits qu'ils ont laissés sont plus précieux que les pièces déposées aux archives de l'État. Ces pièces relatives à la transmission de la propriété, aux coutumes, aux institutions, aux arts et métiers, aux actes de la royauté, des grands corps de l'Etat, des corporations, à la féodalité, à l'histoire, ont
un immense intérêt. Les monuments de la littérature française en ont davantage.
Ils sont le principal objet de la tradition, les parchemins du génie, une part importante de l'honneur public en France.
Le xvm* siècle, qui avait essayé de rompre avec le passé, a échoué dans la boue et dans le sang ; le xix*, averti par l'événement , s'est aperçu que la civilisation ne datait pas d'hier; il s'est tourné avec violence vers ce qu'on niait la veille. Dans l'impuissance de sauver des mœurs et des institutions qui n'étaient plus, il a voulu au moins en ramasser les débris. Peu à peu le territoire s'est couvert de musées. Là on entreprit de réunir les souvenirs de la vie domestique, publique, intellectuelle, artistique des ancêtres. Qji'y avaitil à cet égard de plus intéressant à conserver que les œuvres de nos écrivains? C'était un hommage à rendre à leur mémoire, autant qu'une satisfaction accordée à soi-même.
Leurs écrits font partie du patrimoine de tous, sont un côté de l'histoire. Ils traduisent en eflFet les habitudes et la manière
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de penser d'une foule de générations éteintes dont ils ont été les interprètes, quelquefois les guides autorisés. On répète volontiers dans la presse et dans les chaires publiques que, le texte des anciens auteurs ayant survécu, il n'y a pas trop à se préoccuper des éditions originales de leurs œuvres, bonnes tout au plus à contenter la curiosité de quelques monomanes. Ceci trahit un genre d'ignorance qu'on est surpris de rencontrer chez des gens d'ailleurs à même d'être bons juges en im pareil sujet. Sans doute, ces éditions originales sont des reUques. Est-ce un si grand mal?
L'Eglise honore les reUques des saints. On a toujours eu du respect pour les choses qui ont appartenu aux grands honunes. Si c'est une faiblesse, elle n'est point particulière à quelques personnes autrement douées que tout le monde; elle est une faiblesse de la nature humaine. Il n'y a pas de famille, de quelque condition qu'elle soit, qui n'attache un souvenir pieux aux objets qui ont servi aux aïeux. Ces éditions originales, dont on affecte de rire, ont
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d'autre part un parfum sut generis qu'apprécient seulement ceux qui les connaissent.
N'ont-elles pas en outre l'avantage plus facilement appréciable d'ûtre la garantie des textes modernes^ textes qu'il est si aisé de corrompre qu'on dirait qu'ils se corrompent d'eux-mûmes , tant il est nécessaire, à chaque édition nouvelle, de les confronter avec les anciens textes ? Il y a là une question d'histoire littéraire cachée derrière une question de textes. De gré ou non, qu'il ait voulu améliorer son œuvre, ou qu'il ait cédé à la nécessité de la modifier, l'auteur y apporte souvent des changements considérables que la comparaison des éditions publiées de son vivant peut seule indiquer, et il y a plus d'un enseignement à tirer de cette enquête. Qjie de fois aussi on a défiguré un texte^ sous prétexte de le rajeunir ou de le corriger.
Il existe en Allemagne une armée de philologues qui passent leur vie à confronter avec les manuscrits les textes des auteurs classiques. Chez nous, il y a pareillement, à l'heure qu'il est, une armée
de philologues occupés à réviser les textes de nos écrivains nationaux. On peut demander à ceux qui sont chargés par la maison Hachette d'éditer la Collection des grands àrivahis de la France si la besogne est facile. Ce n'est pas uniquement une affaire de philologie. On a interpolé, falsifié, torturé le texte de la plupart des auteurs qui sont morts, sous autant de mobiles qu'il y a de passions et d'intérêts en conflit dans le domaine de la pensée.
Enfin, il y a les petits écrivains qui ont disparu de la circulation, soit que l'indiflférence les ait fait tomber dans l'oubli soit qu'on les ait fait disparaître volontairement. Leur mémoire est concentrée dans les éditions du temps, sans lesquelles ils seraient tout à fait morts.
Au sortir du règne de Louis XIV, la littérature firançaise avait à peine une histoire et des antécédents. Les humanistes avaient voulu la tuer au profit des littératures anciennes, absolument comme l'école phUosophique du xvm* siècle avait voulu tuer la tradition au profit de ses propres
idées au bout desquelles était Quatrevingt-treize . Les humanistes avaient presque réussi. Leur succès durait encore au milieu du xvii' siècle où Boileau est un écho attardé de leur fanatisme antinationaL Jusqu'à Boileau, le mépris des livres jadis écrits en français était à l'état de lieu commun. Aux yeux de la critique du temps, la prose française date des Provinciales de Pascal et la poésie française de Malherbe. Si la critique, telle qu'elle se montre dans Boileau, est dans ces dispositions, qu'on se figure celle des gens en us qui peuplent les universités , président à l'enseignement public, pérorent au palais ou même dans les chaires ecclésiastiques. Les auteurs du moyen âge sont enterrés ou manuscrits dans les bibliothèques de couvent; ceux qui sont postérieurs à la découverte de l'imprimerie végètent dans les vieux fonds de librairie ou servent à envelopper des épices. Eh bien I la bibUomanie a exhumé ceux qui étaient restés manuscrits dans le dépôts publics ou privés; elle a opéré le sauvetage des autres dont quelques exemplaires
avaient échappé à grand'peine à la destruction, n se trouve que ces livres rares sont les archives de nos vieilles lettres.
n y a autre chose : afin d'arriver à leur but qui était de discréditer la langue populaire au profit des langues anciennes, les humanistes avaient affublé le moyen âge d'un caractère odieux. Ce sont eux qui ont inventé cette locution : la barbarie du moyen âge, à laquelle croient encore les longues barbes de Técole radicale. La haine dupass é immédiat et encore vivant, inaugurée par les humanistes, propagée par la réforme, le jansénisme, la décadence des mœurs féodales, fut bientôt comme le mot d'ordre général. On fit au régime social dont on sortait une guerre systématique, guerre qui a fait dire un jour à de Maistre que l'histoire, depuis trois siècles, avait l'air d'une conjuration ourdie contre la vérité. Cependant les cadres de la vieille société subsistaient. C'étaient des ruines dont on n'avait pas eu le loisir de se défaire. Et puis si l'opinion se fait vite, les faits sont lents à se mettre d'accord avec elle. Le
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monde féodal subsistait comme une livrée ternie par les âges. Quand la Révolution vint jeter cette ruine à terre, il y eut dans les âmes une protestation d'abord secrète, mais qui ne tarda pas à réagir au dehors. On se dit qu'après tout l'ancien ordre de choses valait mieux que sa réputation, et, dans l'impuissance de le ressusciter, on se prit h le regretter. Il était dorénavant entré dans la légende. Ses racines, à l'insu de ses ennemis, couvraient le sous-sol de chaque district de l'Europe et continuaient d'y végéter fortement. On sentit le vide dans lequel on abordait avec plus d'effroi qu'on n'osait en témoigner. Le romantisme est sorti de là, l'archéologie est sortie de là, l'étude du moyen âge et de ses idiomes est sortie de là, l'histoire moderne est sortie de là, comme nos musées, comme le goût des lettres indigènes de l'époque antérieure aux temps modernes, comme le goût des livres anciens, et en un clin d'œil l'ancien régime confondu à tort avec le moyen âge, mais détruit aussi, fut l'objet du même culte. Du moyen
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âge, on collectionna les manuscrits, les vieux meubles , on restaura les monuments et les tombeaux; de l'ancien régime on recueillit précieusement les tableaux, les étoffes, les monnaies, les bijoux, les livres, les livres armoriés surtout. Leur description est devenue une partie de l'histoire des mœurs autant que de l'histoire littéraire. Tout cela était moins mort qu'on n'aurait cru. A l'usage, on a vu que cette cendre d'un temps qui n'est plus, c'était la cendre de nos aïeux, qu'à chaque objet répondait d'instinct une fibre de notre cœur.
Qiiant aux livres du xvi^ et du xvn® siècles, ils sont loin d'être morts ; ils servent à notre éducation, les sentiments et les idées qu'ils contiennent nous sont communiqués chaque jour par l'enseignement.
Là est le secret de l'immense disproportion qu'on remarque entre le prix qu'on attachait il y a cent ans et celui qu'on attache maintenant aux écrits des vieux écrivains français. Un Montaigne de l'édition de 1595, qui s'était vendu quatre livres en
1748 chez le comte d'Hoym, s'est vendu dix-huit cents francs il y a deux ans. Lorsque Victor Cousin commença à s'occuper de la société du xvii* siècle et se prit d'un amour ardent pour les œuvres littéraires de cette époque, il avait acheté cent soixante firancs les trente-deux pièces originales de format in-4° qui composent l'œuvre dramatique de Pierre Corneille ; on les estime aujourd'hui mille francs l'une. Il y a des pièces de Molière en édition originale qui n'étaient pas cotées il y a un demi siècle et qui valent trois mille francs chacune. Ce ne sont pas des lubies d'amateur comme on se plaît à le répéter ; c'est un côté d'une révolution qui s'opère lentement dans les mœurs, qui a envahi les hautes classes de la société, qui s'étend notoirement à celles qui sont immédiatement au-dessous d'elles, révolution qui révèle un profond retour de conscience vers le passé de la race, et qui témoigne de ce véritable amour de la patrie qui consiste dans le respect des croyances, des mœurs et des institutions qui ont fait la grandeur du pays et créé
LE LUXE DES LIVRES Io3
chez nous une nationalité si vigoureuse qu'elle a pu déteindre sur l'Europe et lui imposer jusqu'à nos modes et notre langue.
Revenons au prix des livres. Le seul fait que les anciennes éditions de nos écrivains, fussent-ils de troisième ordre, ont acquis une grande valeur pécuniaire est pour eux un gage de conservation qui intéresse l'avenir de la littérature française, dont ils sont la tradition inférieure. Elles avaient déjà une partie de leur valeur actuelle qu'on continuait de les détruire comme des papiers inutiles et encombrants.
Dans son Manuel du libraire et de Vamateur de livres y Brunet, qui le premier a entrepris de fixer cette valeur, constate en ces termes le service qu'il a rendu aux lettres : « Le résultat le plus heureux, dit-il, qu'ait obtenu cette partie de mes recherches, c'est d'avoir soustrait à la destruction un grand nombre de livres précieux qui couraient le risque de subir le sort réservé aux papiers inutiles, si la valeur que je leur ai reconnue n'avait éveillé l'attention de leurs possesseurs ; c'est d'avoir empêché qu'une partie de ces mêmes
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livres nous fAt enlevée à vil prix par des itranKcrs ; c'est, enfin, cravoir suggéré aux amateurs de ces bijoux littéraires Tidée de les faire relier avec lui certain luxe» ce qui en assure pour lon^^temps la conservation.»
Ils ne seraient que des souvenirs qu'ils auraient déjà un prix inestimable. Ce genre de respect est une dos passions nobles de la nature humaine, et le mépris qu'il inspire à certaines gens est un stigmate à leur front, (^e mépris est une des formes de la haine que la supériorité, celle d'hier comme celle d'.tujourd'hui, inspire à l'envie impui.sfinnte et hargneuse. L'estime de ce qui fut grand ou honoré rend digne de l'être.
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