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Le luxe des livres;

fEUX qui recherchent les livres rares et ne sont point des gens de lettres, des savants, des professeurs ou des lettrés, sont de la part de ceux-ci l'objet d'wje 7nauvaise humeur voisine du mépris, sinon de la haine. Il y a plus de rancune que de mépris dans cette malveillance. Les amateurs sont des concurrents inattendus, des concurrents devant lesquels on est souvent obligé de baisser pavillon, parce qu'ils sont riches et emploient leurs écus en guise d'arguments. Largent est, en ejfet, un argument décisif en pareille matière. Les meilleurs tropes d^Aristote nont pas le privilège de l'émouvoir. Il lui suffit de se présenter pour vaincre et, à première vue, son intervention est vraiment agaçante.

Il n'y a pas longtemps que les livres rares, les éditions précieuses, les incunables du

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xv^ siècle, les impressions primitives de nos écrivains nationaux étaient, pour ainsi dire, à la portée de tout le monde; il était facile de se les procurer sans sacrifice onéreux; leur bon marché relatif les rendait accessibles aux fortunes les plus médiocres. Du moment que la mode est venue de les posséder, de s'en faire un titre à la considération, un moyen de flatter sa vanité, de les regarder en un mot comme des objets d'art et d'ameublement, quil a été de bon goût d'avoir une bibliothèque composée d' œuvres de choix, ornées d'une reliure splendide, les livres rares ont acquis une valeur de fantaisie, qui a fait de leur possession un attribut a peu près exclusif de la richesse; ça été le cas de répéter : Plutus régnât, imperat, vincit. // y eut des protestations et même des grincements de dents. Les gens de lettres — genus irritabile vatum — les savants, qui sont bilieux par tempérament, dérangés dans leurs habitudes, frustrés dans leur innocente convoitise, dépouillés sans pitié de ce qu'ils étaient accoutumés a regarder comme leur bien, se sont plaints d'avoir a renoncer ainsi a l'héritage séculaire de leur caste. Ils nont donc pas manqué une occasion de verser à flots le ridicule sur les publicains^/wz s'étaient si ma-

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Icncontreusement introduits dans leur vigne; ils ont cherché à faire du bibliophile, de V amateur, du collectionneur étranger à la confrérie de sainte plume une tête de turc. Ce sont, répètent-ils à Venvi, des maniaques, des ignorants vaniteux, des ventrus, quand ce ne sont pas des agioteurs qui spéculent sur les livres comme on spécule à la Bourse.

Cette belle colère na pas de motifs; elle est d'autant plus inopportune qu'elle est inutile, car les choses iront après comme devant. Il faut savoir tolérer ce qu'on na pas le pouvoir d'empêcher. D'abord les livres d'usage, les seuls à peu d'exceptions près qui soient nécessaires aux gens de lettres et aux savants, ne sont pas plus chers aujourd'hui qu'autrefois. Ils n'ont pas eu à souffrir dans ce qui touche à l'exercice de leur profession.

La plus-value extraordinaire qu'ont acquise les livres rares n'intéresse que leur amour-propre et leur goût d'amateurs. Sans doute l'acquisition des livres rares est désormais interdite à beattcoup d'entre eux : ce n'est que l'amour de la propriété qui est atteint dans leur personne.

Au lieu de les avoir dans leur cabinet ils les iront voir dans les bibliothèques publiques , fondées à leur intention. Us se plaignaient

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jadis qu'il n'y eût pas de bibliothèques publiques destinées à les aider dans leurs travaux. C était vrai; mais ils sont à cet égard infiniment plus favorisés que leurs devanciers.

Au commencement du xvii° siècle, il ny avait que trois bibliothèques publiques en Europe : la bibliothèque ambrosienne érigée en 1608 à Milan par le car dictai Borr ornée; la bibliothèque Bodléienne ouverte à Oxford en 16 12; la bibliothèque angélique h Rome {1620), œuvre d'Angelo Rocca. En France, il n'y en avait pas. La première, ouverte au public à partir de 164], fut celle du cardinal Ma:(arin qui porte encore le nom de bibliothèque Ma^arine : celle de l'abbaye de Saint-Victor devint publique en 16^2 . On en ouvrit d'autres à Paris dans le cours du xviii^ siècle : celle des avocats, au Palais de fustice en 1708; celle du roi, Bibliothèque nationale, en 17^6; celle de l'église Sainte-Marguerite en 17^8; celle de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés en 174J; celle de l'Ecole de médecine en 1746; celle de l'abbaye de Sainte-Geneviève en 17 S9', celle de la ville de Paris, Hôtel de Ville, en 176]; celle de la Faculté de théologie, à la Sorbonne, en 1770. Il y en a maintenant

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plus de cent cinquante à Paris, y compris les bibliothèques spéciales, comme celle du Muséum d'histoire naturelle et celle de l'Institut. Ce ne sont pas les livres qui manquent à ceux qui ont envie de s'en servir. Sans doute, si l'on en est réduit à ceux qui existent dans les dépôts publics, il est nécessaire de se déranger pour les consulter, mais il a toujours fallu se déranger plus ou moins; il n^y a pas de collection privée qui puisse suffire a tous les besoins. Mais ce n'est pas de quoi il s'agit. Les plaintes formulées par les gens de lettres sont iîijustes. Le goût des livres s'est répandu. Au lieu d'en être mécontents, ils devraient s'en féliciter. Cela démontre qu'on fait cas de ce qu'ils écrivent, qu'ils occupent au sein de la société moderne une place considérable, nouvelle, imprévue, que leur condition est supérieure à ce qu'elle a été jusqu'ici, eu un mot qu'ils tiennent le haut bout dans un monde où ils ont été longtemps des parasites, où ils ne formaient qu'une domesticité particulière. Ils ne se souviennent pas d'avoir succédé auprès des grands aux nains et aux bouffons, d'avoir vécu durant de longs siècles de pensions et d'aumônes, dans une situation intermédiaire entre celle d'artiste ambulant et celle de valet de chambre. Ce ne

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sont plus des jongleurs à qui on fait don d'un habit le lendemain d'une fête où ils ont joué un rôle. Le temps est loin où Marot se vantait sur le titre de ses ouvrages de la qualité de valet de chambre du roi. Même au xvif siècle, Molière était valet de chambre du roi, Madame de Sablé ayant diminué son train de maison écrivait quelle n avait gardé que son chat, son chien et La Fontaine; La Bruyère amusait à table le prince de Conti.

Aujourd'hui y ils sont émancipés, ne dépendent que du public qui est un protecteur plus généreux, qui respecte leur dignité et, quand ils ont du talent, les récompense par la richesse du plaisir qu'ils lui donnent. Ils peuvent parvenir à tout, même au pouvoir. Il y a vingt journalistes du xix« siècle qui sont devenus ministres. Frédéric Soulié a refusé le Conseil d'Etat ; il y en a qui refusent davantage. La considération dont ils sont investis les a rendus Vobjet de l'envie. Dans la vie privée comme dans le domaine de la politique, il n'y a point de carrière à laquelle il leur soit interdit de prétendre. Sous le dernier empire, on a vu de simples critiques littéraires entrer au Sénat. Est-ce le cas d'envier à quelques parvenus la satisfaction qui consiste à jouir d'une

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bibliothèque? Allons plus loin : les livres ne sont pas faits pour eux, puisque ce sont eux qui les font. Quand ils se plaignent de nen pouvoir acheter, ils ressemblent à un industriel qui se plaint de ce que son produit a de la vogue. Les livres sont les produits spéciaux de l'industrie des gens de lettres. Ceux-ci devraient êtres fiers de la faveur quils obtiennent, de la concurrence qui se dispute leurs œuvres. Cette concurrence témoigne du prix quon attache maintenant aux créations de la pensée. Le règne des livres, c'est le leur. D'autre part, les livres existent surtout à l'intention de ceux qui n'en écrivent pas. Ils n'ont que ce moyen de s'associer à la vie intellectuelle. Bref, ceux qui achètent et collectionnent des livres sont les clients des gens de lettres. Cette disposition du public 7î'est même pas sans inconvénient; elle a provoqué V avènement de la littérature industrielle qui n'est peut-être pas un progrès.

Nous savons bien que cette opinion n'a pas cours. Les esprits chagrins qualifient ^'âge de ipixipiQr la civilisation lisante qui nous envahit . Ils sont quinze ou vingt en Europe qui professent cette doctrine saugrenue. Ce sont les réfractaires du progrès, des excentriques. Les

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autres, à V unanimité, crient aux gens de

lettres :

Vous qui de l'avenir creuse:^ les vastes champs Et jete{ du progrès la semence céleste,

vene^ quon vous couronne de fleurs. Grâce à vous, un nouvel ordre de choses est à Thori- :(on : novus ordo rerum nascitur; vous êtes les prêtres de la pensée, vous travaille^ à V avènement d'un idéal supérieur, vous êtes des prophètes.

Eh bien ! les amateurs de livres rares sont de cet avis, puisque des bouquins dont les sages et les moralistes aiment tant a médire ils font leurs dieux lares.

ANS le mobilier de la société cultivée, le livre tient la place d'honneur; il est le symbole de la supériorité de l'homme et cckù de la civilisation sur la barbarie. Il supplée à la mémoire qui fut le livre des temps primitifs. Durant de longs siècles, la mémoire a été le seul dépôt des notions fournies par l'expérience et des chants par lesquels se transmettaient les souvenirs et les espérances de tous, la tradition des ancêtres, les actes publics, la pensée des morts. En Orient, où la tradition orale est encore une sorte de religion qui survit à la découverte de l'écriture, l'éducation de

la mémoire cominue d'être l'objet d'un soin particulier, car la mémoire est préférable à l'écriture, qui est, dit-on, une chronique froide déposée sur une matière inerte, tandis que la mémoire est un livre précieux que l'imagination nourrit et conserve avec les attributs de la vie. Les adeptes de la tradition orale y soutiennent que les choses perdent à être ensevelies sous une formule trop précise les trois quarts de leur sens, celui des circonstances, par exemple, que l'intonation seule peut rendre avec fidélité, que l'écriture n'est propre qu'à transmettre le squelette de la vérité. On la déguise d'ailleurs à dessein, ajoutentils, parce qu'une fois sortie de la bouche de celui qui la possède elle ne lui appartient plus et qu'il consent avec peine à se dépouiller entièrement de ce bien, le meilleur de tous les biens.

Quoi qu'il en soit, le livre est maintenant à peu près le seul moyen que la pensée puisse avoir de se perpétuer. Il y a longtemps déjà qu'il jouit de ce privilège qu'il n'a pas obtenu sans difficulté. Il n'a

d'abord été qu'une inscription conservée dans le palais des princes ou dans le sanctuaire des temples. Mais qu'il ait été gravé sur une pierre, sur une lame de plomb ou sur une plaque d'airain, il se propose uniformément de faire connaître à la postérité les événements mémorables, les noms des grands hommes, le texte des lois, les institutions et les mœurs, en un mot le passé tout entier de l'espèce. Qii'on le suppose un moment supprimé ; il est possible que la civilisation ne soit pas détruite, mais elle subirait à coup sûr un échec immense.

LE ViCoiL QU'O'K. ^ T)IT T)ES LIVRES

A satire est un fouet qui ne ménage rien; peut-être est-elle le sel dont il faut qu'on assaisonne les choses afin de les empêcher de se corrompre. On abuse de tout en effet ; on abuse de la vertu, de la gloire, du génie, autant au moins que du pouvoir, bien que cela ne fasse pas autant de bruit dans le monde. On a donc abusé des livres. L'abus des livres, c'est le luxe des livres. Il était sensible chez les Romains, même aux yeux des barbares de l'époque des invasions. Laisse donc, disait un chef germain à un de ses subordonnés qui lacérait les feuilles enluminées d'un

manuscrit, tant que les Romains s'amuseront à ces joujoux-là, ils ne seront pas à craindre pour nous. Ce chef germain avaitil raison ? Oui, certes, dans le cas actuel. Le livre enluminé du lettré de la décadence avait perdu sa destination ; il n'était plus qu'un objet d'ameublement;, c'est-àdire un jouet de la vanité, une part du luxe qui avait amolli et désarmé le peupleroi. Le mépris des livres et de l'instruction qu'il représente était dès lors un article de foi chez les hommes du nord. Il témoignait de l'estime brutale qu'ils accordaient au glaive sur le droit et sur l'esprit. Il s'est transmis aux générations féodales du moyen âge. Quand on lit au bas d'une charte : « Un tel a déclaré ne savoir signer attendu sa quahté de gentilhomme )), cq n'est pas une vaine formule mais un trait de mœurs remarquable. Le métier de scribe était devenu un métier servile, indigne d'un homme de quahté. Le préjugé subsista en France jusqu'au xiii'' siècle. Villehardouin raconte dans sa chronique que, lors de la prise de Constantinople par

les Croisés (1205), les barons français se promenaient dans les rues de la ville, une plume d'or sur l'oreille et une écritoire à la ceinture, en guise de dérision. Cela voulait dire que les Grecs du Bas-Empire, qui avaient remplacé l'épée par la plume, devaient voir maintenant qu'une épée leur eût été plus utile. Ce n'était qu'une raillerie de soldat, mais elle venait à propos.

Les stoïciens avaient devancé le mépris des Germains et des barons féodaux.

Qu'Euripide, Euclide, Aristote eussent possédé des collections de livres, ils n'apercevaient là rien qui ne fût très naturel : les livres étaient , chez les poètes , les savants et les philosophes, des instruments professionnels; ils pardonnaient à Hérode Atticus de faire copier à grands frais des manuscrits, aux rois de Pergame d'inventer le parchemin, de fonder des bibliothèques, aux Ptolémées de réunir dans la ville d'Alexandrie les trésors intellectuels de l'ancien monde ; ils approuvaient Asinius PolUon, Jules César, Octave et ses

successeurs d'avoir fait à Rome ce que les rois d'Egypte avaient fait à Alexandrie. Mais ils distinguent toujours les collections d'apparat des collections utiles. Il est vrai que Sénèque, qui a écrit à lui seul de quoi composer une bibliothèque, ne fait pas cette distinction. « Q ue me font, dit-il*, ces bibliothèques, ces livres innombrables, dont le maître pourrait à peine lire les titres s'il y employait toute sa vie ? La quantité accable l'esprit et ne l'instruit

pas Alexandrie vit brûler quatre cent

mille volumes **, superbe monument de l'opulence des rois. Que d'autres le vantent avec Tite-Live, qui dit que ce fut une œuvre de goût et de sollicitude royale. Pour moi, je n'y vois ni goût ni sollicitude, mais un luxe scientifique : que dis-je, scientifique ? ce n'était pas en vue de la science, mais d'en faire parade qu'on rassembla ces collections. C'est ainsi que bien des gens, qui n'ont pas même autant de

'*' De la Tranquillité de l'Ame, ch. ix. ** Ce ne sont donc pas les chrétiens du v^ siècle qui ont brûlé la bibliothèque des Ptolémées,

littérature que des esclaves, ont des livres, non comme objet d'étude mais afin d'en faire l'ornement de leur salle à manger. — Mon argent, dis-tu, sera mieux employé à ces dépenses qu'en vases de Corinthe ou en tableaux. — En toute chose, l'excès est un vice. Qu'est-ce qui te rend si indulgent pour ceux qui achètent des armoires de cèdre ou d'ivoire, font des collections d'auteurs inconnus ou méprisés, baillent au miheu de cette foule de Hvres et n'en apprécient que le dos et les titres? Ainsi ce sont les oisifs chez qui on trouve tout ce qu'il y a de poètes et d'historiens , dans des rayons élevés jusqu'aux toits. Car aujourd'hui, même dans les thermes, on rencontre une bibliothèque, ornement obligé d'une maison respectable. Je le pardonnerais à un excès de zèle pour l'étude; mais on n'achète ces beaux génies et leurs œuvres ornées de leur portrait qu'en vue de la décoration et de rembelHssement des murailles. »

L'humeur de Sénèque est excessive:

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on pourrait lui faire une objection ad homlnem en lui demandant pourquoi il a une plume d'or et un bureau incrusté de pierres précieuses. Ce serait un assez pauvre argument. Il a raison de montrer le ridicule que se donnent certaines gens qui ont envie de laisser croire qu'ils ont plus de littérature qu'ils n'en ont en effet. Mais l'abus ne doit pas déconsidérer l'usage. L'amour des livres, même chez un imbécile, est un hommage rendu aux lettres.

On en peut faire un luxe dans les lieux publics, comme chez les Romains, qui en décoraient les thermes et les murs de leurs salles à manger. Alors poursuivez le luxe et le hbre emploi des richesses. Si on l'admet, et il est indispensable de l'admettre dans un état de civihsation avancée, celui des livres en atténue la vanité; ils témoignent au moins d'une éducation raffinée ou de prétentions à l'avoir reçue et ne sont pas d'un si mauvais exemple.

Si Sénèque vivait de nos jours, il assisterait à un spectacle un peu plus ridicule; non que les bibliothèques pu-

bliques et privées du xix^ siècle soient comme à Rome une pure superfétation, quelques-unes ont une utilité de premier ordre; mais en examinant de près à quels motifs sont ordinairement dus leur fondation et leur entretien, il est permis de concevoir, de l'utilité de plusieurs d'entre elles , une opinion chétive. Prenons, si vous voulez, les bibliothèques populaires. De la manière dont la plupart sont composées et fréquentées, il vaudrait autant mettre du foin et un râtelier dans le local qu'elles occupent. Elles sont l'œuvre d'un maire qui veut avoir des suffrages au scrutin de l'année prochaine, d'une municipalité ambitieuse de laisser une trace de son passage aux affaires, d'un candidat au conseil général ou à la députation qui a besoin de réchauffer le zèle des électeurs. Le dernier objet de leur souci est l'utihté qu'on en peut tirer. C'est un prétexte à se réunir et à festoyer, le jour de l'inauguration. Entrez dans l'étabhssement, il n'y a pas d'installation pour les lecteurs qu'on n'attend pas; ouvrez le

catalogue, quand par hasard il y en a un, vous verrez que la bibliothèque se compose du fonds de magasin d'un hbraire qui a fiiit faillite, d'ouvrages souscrits à quelque œuvre de propagande véreuse. Le mieux qui puisse arriver est qu'un philanthrope du cru ait fourni la bibliothèque de livres relatifs à l'agriculture, à la pêche, à l'élève des abeilles ou des cochons de lait. Trois mois après l'ouverture, il y vient un lecteur par quinzaine; l'année suivante, il n'en vient plus du tout, et l'araignée file sa toile en silence dans la salle déserte. Entrez maintenant dans la bibUothèque communale d'une grande ville de province; l'intérieur a un aspect lamentable; la poussière et le désordre y ont élu domicile ; il y a un bibliothécaire à qui on donne le traitement d'un concierge et qui va voir une fois par semaine comment se portent les livres commis à sa garde. Ils se portent mal; ils pourrissent dans les coins faute de reliure et de soins. On pourrait citer plus d'une bibliothèque publique de Paris ou il entre chaque année des milliers

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de volumes qui seront détruits avant un demi-siècle, faute de reliure, où les livres rares, qu'il serait impossible de remplacer, tombent en lambeaux parce qu'ils ne sont pas conservés, c'est-à-dire pourvus d'un vêtement qui les garantisse de la poussière et permette de les toucher sans les désarticuler. Il n'est encore venu à l'idée de personne qu'il vaudrait mieux avoir moins de livres et consacrer à l'entretien de ceux qu'on possède déjà l'argent qu'on dépense à en acheter d'autres à qui le même sort est réservé.

Ces misères n'existaient pas au temps de Sénèque, où le privilège de posséder des livres était tout à fait aristocratique. Cette passion des livres était venue d'Orient, par l'Asie-Mineure et la Grèce.

Elle était commune en Italie bien avant l'établissement de l'Empire. Paul-Emile fut, dit-on, le premier parmi les patriciens romains qui possédât une collection de livres; il l'avait conquise lors de son expédition en Macédoine ; c'avait été sa part de butin. Dès cette époque, les moeurs de l'Orient

eurent vite acclimaté à Rome le goût des livres. Il ne fut pas un goût isolé. On collectionna des livres comme on collectionnait des vases de Corinthe, des tableaux, des statues, des objets d'ameublement.

Les lettres y eurent directement peu de part comme à l'habitude prise dans les familles patriciennes de faire élever leurs enfants par des précepteurs grecs, de leur procurer des maîtres de danse, d'introduire au barreau des professeurs de déclamation, des philosophes dans les écoles. On avait spolié les nations, on était riche. Les jouissances de la richesse, ce sont le luxe et les arts; on adopta les livres comme le reste.

Le mécontentement de Sénèque dérive de là. Il ne considère dans les collections de livres comme dans l'amoUissement des moeurs romaines que la revanche de l'Orient vaincu. Ce que Rome avait fait par l'épée, les Orientaux étaient en train de le refaire par la corruption. Il y a derrière Sénèque toute une école de moralistes qui pensent comme lui.

Vitruve observe que les salles destinées

à contenir des livres sont construites dans le style oriental. Plusieurs bibliothèques antiques ont été découvertes dans les ruines d'Herculanum. Elles étaient garnies de casiers numérotés renfermant des livres roulés — volumen, de voîvere — comparables à ceux qui existent chez les épiciers et les marchands de papier peint. Ces casiers sont désignés dans Pline le Jeune sous le nom à'armaria , dans Sénèque sous celui de locidamenta , dans Martial sous celui de nidi, dans Juvénal, enfin, sous celui de foruli. Chacune des cases, dans les bibUothèques trouvées à Herculanum, a trois ou quatre pieds de long. C'est le format des volumes, disposés de manière à présenter aux yeux une tranche ornée d'une carte, pittacium, sur laquelle était inscrit le titre de l'ouvrage. Comme son congénère moderne, le bibliophile romain était prodigue et justifiait les imprécations de la morale stoïcienne. On lit dane Boëce* la description à'arma-

* Consolation de la Philosophie.

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ria plaqués d'ivoire, de verre, substance qui était alors précieuse, et de métaux encore plus chers. Il y avait des catalogues, nu dire de Quiintilien : « Il n'est personne, dit-il, quelque étranger qu'il soit à la poésie, qui ne puisse prendre dans une bibliothèque et insérer dans ses ouvrages le catalogue des poètes. >>

duand elles n'étaient pas installées dans les salles à manger, les bibhothèques de luxe étaient des lieux de réunion, des cercles où une nombreuse compagnie allait causer de littérature et d'art, sans doute aussi prendre des rafraîchissements. Celles qu'on trouvait dans les thermes avaient particuhèrement ce caractère. Les livres n'en formaient que le moindre ornement : c'étaient en même temps des musées remplis de tableaux, de bustes, de statues, et souvent un chef-d'œuvre d'architecture, avec des colonnades et des sculptures variées. Qiaelquefois , et c'était même le plus grand nombre des cas, l'entrée n'en était pas Hbre. Elles appartenaient à un collège ou groupe de personnes qui s'é-

taient cotisées pour les fonder. Nos cercles en sont une image, sauf qu'on y boit, qu'on y mange, qu'on y fume, qu'on y joue, toutes occupations étrangères aux cercles antiques, réservés à des plaisirs d'un ordre moins substantiel.

La production des manuscrits, tout autorise à le supposer, avait d'ailleurs pris sous l'empire un énorme développement.

On estime qu'il y avait vingt mille copistes en Europe, au xv^ siècle, c'est-àdire à la veille de la découverte de l'imprimerie. On ne lisait pourtant et on ne possédait de livres que dans les monastères et dans les châteaux. Il est probable que dans le monde romain, du temps des Antonins, le nombre des copistes répandus dans les provinces était quinze ou vingt fois supérieur à ce qu'il était au xv^ siècle. La mode avait propagé le goût des livres, qui était descendu de l'aristocratie aux classes moyennes, c'est-à-dire aux fonctionnaires, aux financiers, aux propriétaires de latifundia, à quiconque, par son industrie ou autrement, était parvenu jusqu'à

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Taisance; et le nombre en était considérable dans une société au moins aussi prospère que la nôtre*. Il y avait déjà le bourgeois gentilhomme, M. Jourdain, qui faisait de la prose et aspirait à faire des vers.

Dans l'empire des Césars, livré aux appétits du luxe et de l'ambition pécuniaire, une bibliothèque et un bibUothécaire mettaient un homme en reUef, le désignaient aux honneurs, aux charges municipales, à l'influence que donne l'amour intelligent des arts dans une société oisive et polie. Avoir l'estime de ceux qui ont du génie ou du talent, n'est-ce pas être digne d'en avoir soi-même ? On ne regarde donc pas à la dépense afin d'arriver à ce résultat; aussi les libraires pullulent. Lucien reproche aux amateurs du ii^ siècle de ne savoir point distinguer entre les livres, de les acheter au hasard, « d'être un don de Mercure pour les bouquinistes hâbleurs y> . Comment pourront-ils savoir qu'un livre est ancien et qu'il a de la valeur, sinon à

* On peut consulter à cet égard Victor Duruy, Histoire des Romains, passim.

cette marque qu'il est moisi? De sorte que ce sont les teignes et Thumidité qui sont leurs conseillers habituels. Dans l'hypothèse qu'ils ne se trompent point dans leurs choix, cet avantage leur sera de peu d'utilité. L'utilité d'un livre consiste dans l'intelligence qu'on en peut avoir : il faut être un homme instruit si on veut le posséder avec fruit. Or, le savoir ne pousse pas dans une bibUothèque comme les oignons dans un jardin. c( Rassemble chez toi, dit Lucien, tous les ouvrages de Démosthène qu'il a écrits de sa propre main, tous ceux de Thucydide, que le même Démosthène a copiés jusqu'à huit fois de sa belle écriture; achète, si tu veux, tous les livres que Sylla a fait transporter d'Athènes à Rome *, quel fruit en retireras-tu ? En vain tu les étendrais et te coucherais dessus ; en vain tu te les appUquerais autour du corps et t'en habillerais comme d'un vêtement. Le singe, dit un proverbe, est toujours singe, eût-il des ornements d'or. Tu as sans cesse un livre à la main et

* Plutarque, Vie de Sylla.

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tu lis continuellement, mais tu ne comprends pas ce que tu lis; tu ressembles à un âne qui secoue les oreilles en entendant jouer de la lyre. Si la possession des livres suffisait à rendre savant celui qui en est le propriétaire, elle serait d'un prix inestimable ; et si le savoir se vendait au marché, il serait à vous seuls qui êtes riches. »>

Ceci est le secret de la haine de Lucien; il est pauvre, il envie la possession des livres qu'il n'a pas le moyen d'acheter ; il se venge sur le dos des collectionneurs, qui ne sont peut-être pas toujours sans reproche mais qu'il noircit à plaisir. Les quelques ridicules qu'ils peuvent avoir ne méritent pas qu'on évoque contre eux les furies de l'enfer. Lucien les accuse de passer leur temps à discuter la valeur d'une copie. C'est déjà une ressource. Lucien n'en convient pas. « Les bouquinistes, dit-il, en savent là-dessus plus long que les amateurs. » Ce genre d'érudition n'empêche pas qu'on ne puisse être un sot, et la plupart des bouquinistes contemporains de Lucien le démontrent de reste, à ce qu'il prétend. Il

retourne le sujet de vingt manières différentes ; il demande si les rayons d'une bibliothèque sont savants à proportion qu'ils sont bien garnis. Les amateurs sont comme les chasseurs qui ont des armes richement ciselées ; ils n'en tuent pas plus de gibier : ce sont des Thersites qui ont emprunté les armes d'Achille. Lucien cite à ce propos un original qui avait payé trois mille drachmes, la lampe d'argile qui servait au philosophe Epictète. Il espérait que la sagesse stoïcienne lui viendrait en dormant à la lumière de la lampe d'Epictète. Il cite encore Denis de Syracuse, qui compose des tragédies froides et finit par acheter fort cher le stylet d'Eschyle ; il n'en sortit pourtant que ce vers :

L'imbécile, ici-bas, se fait illusion.

<( Quel est donc ton espoir ? continue Lucien. Tu consumes tes journées à rouler tes livres, à les coller, à les ébarber, à les frotter de safran et de cèdre, à les habiller de peau, à les garnir d'ombilics (de fermoirs). Leur acquisition t'a-t-elle rendu

plus vertueux ? » C'est tailler de la besogne aux rats, préparer une demeure aux vers. Si encore l'amateur de livres, incapable de s'en servir lui-même, consentait à les prêter à ceux qui ont le talent d'en faire usage ! « Mais non, dit Lucien : tu es comme le chien qui, couché dans une écurie et ne pouvant manger d'orge, ne permet pas au cheval d'en prendre, lui qui peut en manger. » Bref, un amateur ignorant est l'image d'un homme chauve qui achète un peigne.

Ce sont des médisances forcées, plus spirituelles que fondées, et voisines du dépit. Elles n'empêchèrent point la mode d'aller son train^ et ce fut heureux. Lucien n'a pas l'air de savoir que l'empressement des amateurs provoquait, quand même il n'aurait pas eu d'autre avantage, la conservation des œuvres de l'esprit, chose qui n'était pas d'une importance médiocre, en l'absence de l'imprimerie qui permet d'en multiplier les exemplaires indéfiniment.

Au fait, l'amour des livres condamné par les satiriques de diverses écoles, car Lucien n'est point un ennemi du luxe mais un

embryon de Voltaire, qui aime à rire de tout et à se divertir aux dépens de ses contemporains, l'amour des livres, disonsnous, en aurait assuré la transmission sans le souffle violent de l'esprit de secte qui ne tarda pas à en provoquer la destruction, ce que Lucien n'avait pas prévu. Le goût des livres s'était communiqué aux adhérents du christianisme, bien que les livres fussent en mauvaise odeur en Judée, où la tradition orale en tenait Heu. Les chrétiens avaient fondé des bibliothèques ecclésiastiques dans les principales églises de leur communion. Saint Pamphile en avait formé une à Césarée, qui, augmentée par Eusèbe, contint jusqu'à 20,000 volumies.

Dioclétien fit détruire les bibliothèques chrétiennes, dans l'impuissance d'exterminer le christianisme lui-même. Le procédé devait naturellement amener des représailles. Une fois au pouvoir, animés de la même intolérance que leurs ennemis, les chrétiens se hâtèrent de les imiter; ils pourchassèrent et jetèrent au feu toutes les copies qu'ils purent découvrir des écrivains

païens. Ces écrivains païens, ce sont les grands écrivains de l'antiquité. Ceux qui sont perdus, et il y en a plus de la moitié, doivent de ne nous être pas parvenus à cette guerre aux livres, poursuivie de part et d'autre avec acharnement, du côté des partisans de l'ancienne culture classique et de celui de la nouvelle culture chrétienne. Dans le conflit, les amateurs ont disparu avec leurs bibUothèques, sauf quelquesuns qu'on retrouve de loin en loin durant l'agonie lente de l'empire grec.

En Occident, il n'en subsiste aucune trace. On a pourtant exagéré la haine du christianisme contre les livres païens. Ceux qui ont survécu à l'immense crise des invasions germanique et musulmane ont été sauvés par l'Église et mis à l'abri dans des cloîtres. L'amour des livres se réfugia dans les couvents comme une tradition à maintenir et un devoir à observer.

On l'a contesté. Que faut-il alors penser du proverbe qui avait cours au moyen âge : Claustrum sine armario quasi castrum sine armentario, un couvent sans bibliothèque est

comme un camp sans armes? Pourquoi trouve-t-on dans chaque couvent un bibliothécaire dont la fonction ne consiste pas seulement à conserver les livres, mais qui est en même temps copiste et enlumineur ? Au moyen âge, on accorde aux livres un si grand prix qu'on les enchaîne comme on enferme des pierres précieuses dans un coffre de fer afin qu'elles ne puissent être dérobées. Les règlements monastiques contiennent tout un arsenal de peines édictées contre ceux qui volent ou détruisent les livres.

On apporte même trop de soin à les conserver. Tant de précautions finirent par sembler grotesques. Les moines de Saint- Victor, qui avaient édicté la peine de l'excommunication contre quiconque les dépouillerait d'un livre, eurent à subir au xvi^ siècle les railleries de maître François Rabelais. On connaît le catalogue fantastique qu'il a dressé de leur bibliothèque, qui était belle et nombreuse. Tout le sel de Rabelais consiste dans l'énumération de titres comme celui-ci : Item, pois au lard

avec commentaire. Depuis longtemps la légende s'était emparée de l'amour immodéré que les livres inspiraient dans les monastères. Celle-ci a jadis été célèbre. En 1439, deux frères mineurs qui possédaient une nombreuse bibliothèque meurent et comparaissent au tribunal céleste, les mains liées derrière le dos et suivis de deux mulets chargés de livres. A cette question :

— De quel institut êtes- vous?

Ils répondent qu'ils sont de l'institut de Saint-François.

— Eh bien, dit le commissaire du bon Dieu délégué ce jour-là à la porte du paradis, que saint François les juge !

On mande le saint homme, qui s'enquiert des deux moines à quoi tant de livres pouvaient bien leur servir.

— Nous les lisions, disent-ils.

— Mais faisiez-vous ce qu'ils enseignent?

— Non.

L'arrêt de saint François est ainsi conçu :

« — Attendu que, par vanité seulement

et contre la sainte loi de la pauvreté, vous

avez amassé tant de volumes et que vous n'avez rien fait de ce que Dieu vous y ordonne, vous irez, vous et vos livres, dans les ténèbres éternelles, i)

Aussitôt la terre s'ouvre et ençrloutit les deux moines ainsi que les deux mulets chargés de livres *.

* L'habitude de médire des collectionneurs de livres est particulière à l'Italie durant le moyen âge. Ailleurs, il n'y a presque pas de livres; on fait un cas extrême de ceux qu'on possède. Ce que nul écrivain de l'antiquité n'a fait. Richard de Bury l'a fait en Angleterre au xiv^ siècle. Voir son Philobiblion ou Traité de l'amour des livres, dont l'édition princeps est de 1475. M. Hippolyte Cocheris en a publié récemment en France le texte accompagné d'une traduction française *. En Italie, où les lettres classiques n'ont pas cessé un instant d'être cultivées, la tradition hostile aux amateurs s'est maintenue. Pétrarque écrit un traité de Libroriim copia dans lequel on lit : Sunt qui quidquid in libris scriptum domi habent, nosse sibi videntur, cumque ulla de re mentio incidit : hic liber, inquiunt, in armario meo est; hoc tantum, idque sufficere opinantes, ut simul in pectoresit.Elato supercilio conticescunt, ridiculum genus... Galle alio niti oportet, ut ex libris gloriam quœras; non habendi sed noscendi, nec

* Philobiblion, excellent traité sur l'amour des livres, par Richard de Bur}^, évèque de Durham, grand chancelier d'Angleterre, traduit pour la première fois en français, précédé d'une introduction et suivi du texte latio, par H. Cocheris, Paris i86é, i vol. in-12.

A partir de la Renaissance, les bibliothèques privées recommencent à devenir communes. Elles sont de nouveau un objet de luxe à l'usage des grands, des lettrés et de ceux qui se piquent de littérature.

bibliothecae sed memoriae committendi, cerebroque non armario concludendi. Alioqui vel librario publico vel armario ipsi gloriosior nemo erit.

Au xvine siècle, BoUioud-Mermet, auteur d'un opuscule (De la BibliomanieJ d\r\gé conlrtlescoUectionneurs, quoiqu'il fût lui-même un d'entre eux, a d'autres arguments que les anciens ou que La Bruyère à invoquer : c'est la qualité des livres qu'on rencontre dans certaines bibliothèques : « Ce n'est nullement une supposition, dit-il, que cet attrait dépravé auquel s'abandonnent certains bibliomanes, chez qui l'on voit des suites complètes de tout ce que la presse a produit de plus grotesque, de plus frivole et de plus satirique. Rien ne manque dans ces collections : fables, contes, romans, histoires de chevalerie, aventures galantes, poésies burlesques, facéties, bons mots, œuvres macaroniques, traités de magie, de sorcellerie, art divinatoire, mémoires de procédures scandaleuses, chroniques médisantes, libelles diffamatoires, et tant d'autres écrits dictés par une imagination déréglée et par une liberté cynique. » On n'était qu'au début de ce travers; le mal a empiré depuis. Nous ne croyons pas qu'il y ait dans l'histoire des lettres un exemple comparable à celui de Noël, auteur de dictionnaires latins et français encore en usage dans les écoles et dont il fallut vendre la bibliothèque à huis clos.

Comme jadis, elles ne tardent pas à servir encore de cible à l'humeur chagrine de quelques moraUstes qui n'ont pas autre chose à se mettre sous la dent. On n'a rien écrit à cet égard de plus brutal et de plus grossier que ces paroles de La Bruyère : « Je vais, dit-il, trouver cet homme — le bibliophile — qui me reçoit dans une maison où, dès l'escalier, je tombe en faiblesse d'une odeur dé maroquin noir dont ses livres sont tous couverts. Il a beau me crier aux oreilles, pour me ranimer, qu'ils sont tous dorés sur tranche, ornés de filets d'or et de la bonne édition, me nommer les meilleurs les uns après les autres, dire que sa galerie est rempUe, à quelques endroits près qui sont peints de manière qu'on les prend pour de vrais livres arrangés sur des tablettes et que l'œil s'y trompe, ajouter qu'il ne lit jamais, qu'il ne met pas le pied dans cette galerie, qu'il y viendra pour me faire plaisir, je le remercie de sa complaisance et ne veux, non plus que lui, visiter sa tannerie qu'il appelle bibliothèque. »

3o LE LUXE DES LIVRES

La Bruyère était un parasite, habitué à vivre dans la domesticité des grands; il leur rendait en dédain et en mauvais propos l'hospitalité qu'ils lui accordaient. Campé derrière Sénèque et Diogène, sur les hauteurs de la philosophie stoïcienne, il fliisait profession de médire de beaucoup de choses qui lui manquaient. D'abord des femmes, parce qu'il avait une figure de soldat, selon l'expression d'un auteur contemporain, et n'avait point le don de leur être agréable; du pouvoir, qui n'était point à sa portée; des richesses, qui lui faisaient aussi défaut; de la noblesse, parce qu'il n'avait pas de naissance ; du luxe des vêtements, parce que le prince de Conti lui laissait porter des habits râpés ; des palais et de ce qu'ils contiennent, y compris les livres, n'ayant de quoi loger ni des Hvres, ni un mobilier, ni sa personne. C'est l'éternelle fable du renard et des raisins qui sont trop verts. Vivant d'ailleurs dans les couHsses du grand théâtre de la cour, il n'avait qu'à se pencher pour voir défiler une à une les vanités du xvii'' siècle, et

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il était merveilleusement doué pour en saisir à première vue les côtés grotesques. Aucun détail de mœurs ne lui échappe : son œil pénétrant ne laisse passer aucune misère sans la noter d'un mot qui est un stigmate. Dans le musée qu'il nomme Caractères la vérité coule à flots pressés; mais regardez à celui qui la dit et mesurez, si vous pouvez, l'amertume de son fiel; nulle part l'éloge ne tempère l'animosité chagrine; la religion elle-même n'est qu'un sauf-conduit qui sert d'enseigne à son humeur et l'austérité un manteau qui le défend. Il parle des livres du ton d'un homme en colère ; on dirait qu^ils l'ont mordu à la jambe. Ce n'est pas à eux qu'il en veut, mais à ceux qui les possèdent, qui les couvrent de leurs armoiries. Or, ce ne sont pas des manants. Ce sont les grands du royaume, les hommes d'Etat, les gens d'égUse, l'aristocratie mondaine et lettrée, quiconque a, en France, une place considérable au soleil. Le coup de poing du sombre janséniste tombe sur eux comme une lettre de cachet. Leur effarement est

Bi LE LUXE DES LIVRES

inutile et leurs menaces vaines : le roi n'entend pas qu'on touche à ce bouledogue; il lui accorde la protection dont jadis il a honoré MoHère.

Du reste, l'amour des livres est une passion que les gens de lettres pardonnent avec peine à ceux qui ne sont point des leurs. Le xviii^ siècle continue de se moquer des amateurs. Le morceau suivant est un échantillon de l'esprit qu'on y met :

Un officier, nouveau bibliomane, Aidé d'un catalogue et bien clair et bien net,

A son curé montrait un cabinet Et jouait le savant près de l'homme à soutane;

Quand le bon prêtre observa par hasard Qu'il lui manquait un livre utile au militaire, Les Commentaires de César.

— Quoi ! dit l'officier en colère, Me prenez-vous pour un busard ?

Je lis bien, moi, sans commentaire.

Celui-ci est du temps de la Restauration :

Certain bibliomane, ignorant personnage.

Demandait à Panckoucke un magnifique ouvrage, En lui laissant le choix du livre et de l'auteur.

— Parbleu! s'écria le libraire.

Que ne parliez-vous donc plus tôt ?

J'avais ce matin votre affaire:

C'était le plus bel exemplaire

Du Télémaque de Didot.

— De Didot! Télémaque !— Eh ! oui, chacun l'admire.

— Je le connais, il a du bon ;

Mais, tenez, vous avez beau dire, J'aimerai toujours mieux celui de Fénelon.

Ces quolibets sont assez innocents ; ils ont quelquefois leur raison d'être, moins souvent qu'on ne l'imaginerait. Ils ont néanmoins peu d'autorité et jusqu'ici n'ont corrigé personne. Tout au plus sont-ils propres à faire rire la galerie. L'amour des livres n'est pas, si l'on veut, une vertu héroïque ; il est sujet aux mêmes objections que l'amour immodéré de n'importe quel objet. On ne se moque pas de ceux qui aiment le pain parce que c'est un vice commun. Si la sottise vous est désagréable à voir, moquez-vous donc de celle qui encombre le monde, que l'on coudoie dans la rue à chaque heure du jour. Moquezvous de ceux qui vont à Longchamp assister à une course de chevaux, ne voient courir que la sueur sur leur front, restent une journée entière exposés au soleil et à la pluie, rentrent le soir, harassés de fatigue,

avec une basque de moins à leur habit et s'imaginent avoir été à la campagne. Mais laissez les épicuriens de la pensée jouir en paix de la collection de livres de choix qu'ils ont formée, dont ils usent à petite dose comme d'une Hqueur fine, afin de se bien porter et de vivre longtemps. Ils ne font de mal à personne ; leur plaisir est de ceux auxquels on ne se brûle pas les moelles. Cette manière d'agir, moyenne, commune, bourgeoise, tranquille, étrangère aux passions qui dévastent la vie, offre en outre des avantages dont on trouvera l'énumération plus loin.

"DU T%IX ET TfE L^ COX.TUTIO'K. 'DES LIVRES

iN livre était jadis un trésor. Plus les livres sont rares, plus on attache de prix à la substance dont ils sont faits et à l'enveloppe qui les garantit. L'âge d'or du livre est donc l'antiquité. Il était l'orgueil d'une maison et la parure du lieu où il était déposé. Il ne subsiste aucune relique de cette richesse mise au-dessus de toutes les autres par les grands de la Rome impériale. Quelques volumes carbonisés découverts à Herculanum et bientôt tombés en poussière au contact de l'air extérieur n'en sont pas des échantillons qui répondent à l'idée qu'en fournissent les auteurs. On ne pos-

séde aucun manuscrit dont l'origine • soit lantérieure au v^ ou au vi^ siècle *. Encore est-il difficile de savoir au juste à quoi s'en tenir : on prête peut-être un âge exagéré à ceux qui ont survécu. Quoi qu'il en soit^ au moyen âge le livre avait conservé le caractère d'un objet d'art. Il était si cher qu'il n'était accessible qu'aux princes et aux communautés religieuses ; on le cédait par acte public, comme un fief. Dans l'inventaire de la librairie du duc de Berry, au château de Mehun-sur-Yèvre, pubHé par M. Hiver de Beauvoir**, il est question d'ouvriers qui étaient dans le monde d'alors ce que sont de nos jours les peintres, dont les œuvres se vendent au poids de l'or. L'un d'eux, Hennequin de Virelay, demeurant à Paris rue Neuve-Notre-Dame, vendit au duc de Berry plusieurs livres au prix de deux cents écus d'or chacun, ce qui représente sept mille deux cents francs de

* La bibliothèque nationale possède plusieurs manuscrits du v» siècle ou censés être du v» siècle; à partir du sixième, les dates deviennent relativement sûres.

** La Librairie de Jem^ duc de Berry, Paris, 1860.

LF. LUXE DES LIVRES Sy

notre monnaie. En voici un qui est cédé par testament : « Nous, Gérard de Dainville, évêque et comte de Cambray, avons accordé et accordons à Jeanne de Planquis, abbesse de Stremin, diocèse d'Arras, notre sœur, la jouissance et la propriété de notre psautier ci-présent, pendant sa vie. Si ladite sœur meurt avant nous, il reviendra en propriété à nous et à nos héritiers. S'il nous arrivait d'être appelé à Dieu avant elle, ladite Jeanne pourra en disposer selon sa dévotion, en faveur d'une personne qui soit tenue de prier perpétuellement pour nous. Fait à Cambray, en l'an du Seigneur 1374, le quatrième jour de février, en présence de respectable maître Jean Hennelin, chanoine de Beauvais, et de l'official de Cambray, Nicolas de Glosq, chanoine de la sainte église de Saint-Quentin, et de Jean Bugneti, chanoine de l'église de Senlis, et de Jean de Bove, escuyer, et de moi Etienne de Matheny, notaire apostolique.)) Suivent les signatures*. Il est vrai qu'un

* L'original de cet acte est dans un manuscrit de la Bibliothèque Ambroise Didot.

livre à cette époque équivalait à une de nos galeries de tableaux. On y accumulait les miniatures de quinze ou vingt artistes décorateurs, exécutées à grands frais durant un laps de plusieurs années. Dans nos climats humides, les peintures murales étaient interdites. L'Italie, plus favorisée, avait des Campi santi; il n'y fallait pas songer en France ; les fresques eussent été détériorées au bout de quelques hivers. On remplaçait les fresques de Giotto et d'Orcagna par des miniatures dont on interfoliait les manuscrits. Depuis le xii^ jusqu'au xv® siècle, toute l'histoire de la peinture française est dans les missels, livres d'heures, bibles et psautiers du temps. Le missel de Juvénal des Ursins, exécuté au xv^ siècle, cédé à la ville de Paris par M. Ambroise Didot, et détruit en 1871 , dans l'incendie de l'Hôtel-de-Ville, était un véritable musée, où les costumes, les mœurs, les préjugés contemporains étaient en quelque sorte figés. Les manuscrits étaient d'ailleurs calligraphiés sur peau de vélin ; un exemplaire de Virgile exigeait une année de la

LE LUXE DES LIVRES Sg

vie d'un copiste, et si l'on se décidait à l'enluminer, c'était une bien autre dépense. Ce chef-d'œuvre exigeait une reliure digne de lui. C'était la tâche d'un orfèvre et d'un serrurier, beaucoup plus que d'un relieur dans le sens moderne du mot. Il fallait une fortune à consacrer à l'entreprise.

L'invention du papier, qui précéda d'environ deux cents ans celle de l'imprimerie, modifia peu la situation. Il était rare, cher, fabriqué de manière à pouvoir faire concurrence à la peau de véhn. Mais la découverte de l'imprimerie fit tomber immédiatement la rareté et la valeur des Hvres. Vingt ans n'étaient pas écoulés, qu'ils n'étaient déjà plus qu'un instrument de savoir ou d'agrément, ce qui, du reste, est leur destination naturelle. Comme archives de l'État*, d'une ville, comme monument du passé dans une corporation ou dans une famille, le livre restera désormais ce qu'il était auparavant , et il sera manuscrit.

* C'est le caractère de monuments historiques qui appartient à tant de manuscrits, dont on fait cas maintenant mais qu'on méprisait au siècle

Comme œuvre littéraire ou savante, il est, au contraire, sinon à la portée du pr-emier venu , au moins abordable à un grand nombre et il ne perdra plus ce caractère.

La facilité de se le procurer y fait d'autre part attacher moins de valeur. Enfin, le besoin de plus en plus commun de posséder des livres engage les imprimeurs et libraires à épargner le prix de la matière sur laquelle ils opèrent. Dans l'avenir on n'emploiera le vélin que par exception; on ne défendra plus l'intérieur de chaque volume à l'aide d'une armature métallique ou végétale comme s'il valait le prix d'une forteresse. Si un exemplaire périt ou se

dernier, qui fait le ridicule de ces vers insérés par Voltaire dans son Temple du goût :

L'amas curieux et bizarre De vieux manuscrits vermoulus Et la suite inutile et rare D'écrivains qu'on n'a jamais lus.

Voltaire et les philosophes de l'école encyclopédique, s'étaient donné la tâche de tuer la tradition. Ils la poursuivaient sous toutes les formes, même sous celles des livres. On connaît leur opinion sur les arts et l'architecture du moyen Age.

trouve endommagé, il sera aisé de le remplacer. Néanmoins la tradition de luxe qui avait fait du livre un objet rare, réservé à quelques-uns, n'est pas complètement évanouie. Les imprimeurs de Venise et de Rome ne publient pas une édition d'un auteur célèbre sans en tirer plusieurs exemplaires sur vélin , qu'ils font enluminer, quelquefois couvrir de peintures à la main, qu'ils revêtent d'une reliure richement ouvragée. Ce sont des exemplaires de dédicace, que les grands seigneurs, les villes, les corporations, offrent en don dans les circonstances solennelles. Ces reliques de l'art typographique à ses débuts se paient maintenant aussi cher que les tableaux de l'école itahenne du temps. La plupart des dépôts publics de l'Europe en possèdent quelques-uns. A ces origines de l'art moderne de la rehure se rattachent les efforts tentés par quelques curieux de la Renaissance, MaioH, Grolier, qui établit à Lyon un atelier de reliure à son usage exclusif, François P"", Henri II, Diane de Poitiers, De Thou, Catherine de Médicis, Henri III,

Henri IV, qui aimaient les beaux livres et en avaient des collections. Les amateurs ne se bornent point à soigner la reliure ; ils ont souci de la décadence dans laquelle est tombé l'art typographique, s'il faut appeler décadence la préoccupation constante de remplacer la qualité par la quantité, afin de fournir à des besoins qui croissent sans cesse, dans des proportions inattendues. Ils font fabriquer du papier à leur goût, du papier fin qu'ils appellent dès lors grand papier — magna charta; — ils se procurent du vélin de choix, qu'ils donnent à l'imprimeur, afin d'avoir du livre qu'il édite un exemplaire de luxe. Cette recherche est particuHère à la France et à l'Italie. L'Allemagne, qui est le berceau de l'imprimerie, produit du premier coup des chefs-d'œuvre typographiques. Ses livres du xv^ siècle tiennent le haut bout; ceux du xvi^ n'y ressemblent pas. Ils sont imprimés sur du papier à pamphlets. La guerre civile l'absorbe; elle renvoie à des temps plus heureux le goût et l'amour des livres ; il en est de même de l'Angleterre.

Non-seulement ses produits en matière typographique sont mauvais, mais ils sont peu nombreux. Elisabeth, que Shakespeare nomme la belle Vestale assise sur le trône d'Occident, se soucie des lettres comme un chien d'une pièce de m.onnaie ; l'aristocratie fait comme la belle vestale : elle mange, pille les couvents, intrigue, se noie dans l'orgie. Un de ses membres a récemment payé plus de deux mille guinées un Boccace de Valdarfer; à cette époque, le plus lettré d'entre les lords de la Grande- Bretagne n'en aurait pas offert un schelling. La décadence des institutions féodales et l'état de guerre devenu endémique avaient d'ailleurs amené un appauvrissement général. Les Flandres et les Pays-Bas, qui avaient été jadis le centre de la richesse dans l'Europe moyenne, n'étaient plus qu'un coupe-gorge; l'Italie, un coupegorge ; la France, un champ de bataille ; l'Espagne, épuisée par des entreprises audessus de ses forces, râlait. La prospérité mit deux siècles à renaître ; le xvi^ et le xvii*^ sont au nombre des plus pauvres

qu'il y ait dans l'histoire ; le xviii^ l'est encore, mais l'outillage de la civilisation était renouvelé , l'application des sciences naturelles à l'exploitation du sol allait ouvrir un développement de bien-être que la Révolution française interrompra un instant, mais n'arrêtera pas.

Le livre est une partie du luxe de l'ameublement. Or, il n'y a pas cinquante ans que le livre de luxe est estimé à prix d'argent. Sauf exception, le livre n'avait été jusque-là qu'un instrument de travail. Il est maintenant un meuble et un objet d'art.

La reliure, la gravure, la matière du

livre, en un mot, n'est qu'un élém.ent du prix qu'on lui accorde. Un livre provenant de la bibliothèque de MaioU, de GroHer, de Diane de Poitiers, de De Thou, n'a pas de valeur intrinsèque. Le premier Grolier*

* Au mois de juin dernier (1878) lors de la vente de la première partie des livres de M. Ambroise Didot, un exemplaire de Sanna^ar (i vol. in-8, Aide i535), à la reliure de Grolier, qui aurait bien valu 5o francs s'il n'avait pas appartenu à

venu vaut plus cher que la bibliothèque entière de Groliernelui à coûté. On n'en estime que la provenance. Ceux qui n'ont point une provenance illustre, et qui sont chers, le doivent à leur ancienneté, ou à ce qu'ils sont rares. Ce sont des souvenirs. Ces trois faits, provenance, rareté, ancienneté, sont les trois causes de la faveur dont, les anciens livres sont aujourd'hui l'objet. Ce sont des motifs nouveaux d'appréciation qui n'avaient point existé depuis les temps classiques. Sous les règnes de Louis XIV et de Louis XV, lorsqu'il arrivait à une bibliothèque d'être aliénée, les livres qui la composaient, de quelque part qu'ils vinssent, n'avaient de valeur vénale que

Grolier, a atteint le prix de 5, 800 fr.; un Paul Jove (i vol. in-fol. Florentiœ, ex off. Laurentii Torrentini 1549) également à la reliure de Grolier s'est vendu 3,85o fr., les Fables d'Hygin (Basle i535, petit in-fol.) à la reliure de D. Canevari s'est vendu 2,660 fr.; un exemplaire des Statuts de l'ordre de saint Michel (i vol. in-4, Paris vers i53o) aux armes de Henri II et aux emblèmes de Diane de Poitiers s'est vendu i ,35o fr. Ce sont des souvenirs auxquels les amateurs attachent de plus en plus une valeur considérable.

l'usage qu'on en pouvait faire. Ils étaient dans le cas de produits ordinaires de la librairie. Il est vrai qu'on vendait peu de livres provenant d'une bibliothèque à disperser. Les familles étaient stables ; les livres faisaient partie du mobilier de la maison ; ce mobilier lui-même était considéré comme un immeuble et se transmettait intact. La bibliothèque suivait la fortune du mobiHer.

Chez les parvenus qui montaient une maison, c'était souvent le tapissier qui la fournissait; lors de la vente du mobiHer, il la reprenait et s'en défaisait comme il pouvait, en même temps que des fauteuils de la salle à manger, circonstance qui a donné à La Bruyère l'occasion de la sortie que nous avons citée plus haut. Il arrivait même que, dans la noblesse, on se conduisait comme les bourgeois parvenus à l'aisance d'une manière fortuite et retombés dans l'obscurité d'une manière également fortuite. Tel qui était duc et pair ne voyait quelquefois pas d'inconvénient à ce que les livres reliés aux armes de sa maison

passassent dans les mains du premier venu, avec les vieux meubles de son hôtel qui n'étaient plus à la mode ou qui avaient fait un service suffisant. Il y en a quelques exemples.

Quant aux ventes publiques de livres, elles ne remontent pas beaucoup plus haut que les dernières années du règne de Louis XIV. Les collections, grâce au droit d'aînesse, ne se partageaient pas. Cependant, après la Régence, le système de Law, l'avènement des traitants aux affaires, les hauts et les bas qu'entraîne la spéculation ruinaient ou enrichissaient les familles du jour au lendemain et contribuèrent à disperser plusieurs collections. Le mal en vint au point que l'État dut y porter remède. Aux termes d'une ordonnance de poHce en date de 1723, les bibliothèques privées ne purent être mises en vente désormais sans une autorisation spéciale suivie d'une visite faite par le syndic de la communauté des libraires. L'autorisation du Heutenant civil en province, et à Paris du lieutenant de police, n'avait pas seulement en vue

d'empêcher le trafic des livres prohibés ou des papiers de famille. La bibliothèque des grandes maisons était considérée comme un bien de mainmorte ; la coutume admettait que l'aîné des enfants et, à son défaut, l'héritier à titre féodal devaient hériter seuls de la bibHothèque, quitte à indemniser les autres héritiers. Il n'y a là rien de commun avec la loi moderne, qui attribue au débiteur saisi les livres nécessaires à l'exercice de sa profession. L'État ne voulait pas que les bibliothèques privées fussent dispersées lorsqu'il était possible de faire autrement, et il y mettait des entraves systématiques.

C'était aussi une façon de protéger la propriété. Sous l'influence croissante delà misère, le prix des livres était tombé à un prix dérisoire. De plus, l'école janséniste proscrivait le luxe des livres comme une vanité particuUèrement futile. Aussi n'y a-t-il ni Grolier ni De Thou au xvn'^ siècle. Sans l'influence des jésuites et le goût personnel du roi, on aurait proscrit toute espèce de luxe, et surtout celui des arts.

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Les peintres étaient rangés dans la catégorie des histrions et, sinon persécutés, tenus avec une persévérance jalouse dans une condition infime. C'étaient des ouvriers, considérés comme faisant partie de la corporation des tapissiers. Afin de pouvoir exercer son art, Mignard fut obligé d'avoir une boutique et de la tenir ouverte. Le relieur est un homme de peine; son nom est inconnu, même de ceux qui l'emploient. Celui de quelques-uns a surnagé; ce ne sont pas les écrivains qui l'ont recueilli. D'autre part, ils ne signent pas leurs travaux, n'ont aucune prétention à la renommée. Dans un intérêt qui paraît purement industriel, sans doute afin d'étendre leur clientèle, ils collent leur nom et leur adresse sur un feuillet de garde. Nous avons là sous les yeux un petit chef-d'œuvre de Pasdeloup. On lit sur une bande imprimée, au bas du titre de l'ouvrage : ReHé par Pasdeloup le jeune, place Sorbonne, à Paris. Ce sont ces rares indications qui ont permis aux amateurs modernes de leur reconstituer une sorte d'histoire, qui se borne d'ordi-

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naire à un petit nombre d'informations chétives. Ils n'avaient jamais signé, même au moyen âge, où les miniaturistes signent presque toujours. Au xvii^ siècle, ils ne signent plus. En 1679, M"'^ de Montespan offrit au roi un livre, dont la reliure était d'or massif et chaque feuillet une miniature représentant une ville de Hollande, prise dans la campagne de 1672. A qui étaient dues ces miniatures et le travail d'orfèvrerie qui les enveloppait? On ne sait.

Un fait auquel il est juste de rapporter le discrédit dans lequel étaient tombés les produits de la typographie, est évidemment que le livre n'est plus qu'un instrument de guerre intellectuelle. Il y a encombrement ; on n'en soigne plus le côté matériel. Cependant l'hôtel de Rambouillet, le goût du théâtre, du roman, la splendeur littéraire d'une époque qui avait conscience de sa supériorité, avaient engagé quelques personnes à rechercher les livres anciens.

C'étaient des excentriques. Tandis que les savants recueillaient les incunables grecs et latins, qu'on les réimprimait à grands

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frais, — éditions ad usum deîphiniy — les excentriques ramassaient ça et là les poètes des âges précédents, les mystères, les soties, les romans de chevalerie remis en honneur par les érudits. Lesdits excentriques parvenaient à grand'peine à intéresser quelques hommes de cour à cette lubie, comme on disait. Ces excentriques, ce sontBallesdens, CoUetet, le poète crotté, selon l'expression de Boileau; le comédien Rosimond. Ce sont les prédécesseurs de nos bibliophiles. Du reste, ils fourragent à bon marché dans les décombres de la littérature antérieure. On lit dans le Lutetia Parisiorum erudita *, la relation d'un voyage fait à Paris en 172 1 par un Suédois du nom de Georges Wallin**. (( Pour ce qui est des libraires, que j'appellerai minonim gentium, — on appelait ainsi à Rome les familles patriciennes dont l'origine ne remontait pas jusqu'à celle de la république, — c'est-à-

* Nuremberg, 1722, i vol. in-12.

** Voir à ce sujet l'avertissement placé en tête de la Traduction du Voyage de Lister à Paris en 1698, publiée en 1878 par M. de Sermizelles.

dire ceux qui vendent des livres tant vieux que modernes, sous des auvents, sur tous les quais de la Seine et dans toutes les places et carrefours publics, je n'en parle pas et leur nombre ne peut être évalué. Je ne dis rien non plus des amateurs libraires — privatos bibliopolas — qui font le commerce non en public, mais chez eux, — ce sont ceux qui portent maintenant le nom de marchands de livres anciens. — Lorsque j^arrivai à Paris, il y avait encore une quatrième espèce de libraires assez plaisants et qui ne manquaient jamais d'acheteurs. Sur des planches, sur des tables placées dans la rue, étaient étalés des livres de toute espèce, et le marchand invitait à haute voix les passants à les acheter. J'ai encore dans les oreilles ces mots que j'ai entendu répéter souvent: Bon marché! quatre sols, cinq sols la pièce ! Allons, vite, toute sorte de livres curieux ! — Ces mots sont écrits en français dans l'original. — J'étais stupéfait qu'on pût vendre à si vil prix des livres souvent très rares et très bien conditionnés. » Ce n'était pas là que les grands

seigneurs, les savants et les lettrés allaient s'approvisionner. C'étaient les petits bourgeois; l'amateur n'était pas né. C'étaient d'ailleurs les petits auteurs qu'on vendait ainsi à vil prix, ceux qui ne survivent pas à la nouveauté. Ils étaient délaissés dès qu'ils avaient perdu la vogue. Les étalages forains étaient leur dernière station avant de disparaître tout à fait de la mémoire des hommes, ce qui est le sort commun de la médiocrité. Elle n'a pas seulement à souffrir d'être médiocre. Elle a le tort encore plus grave d'être nombreuse. Les écrivains de second ordre sont comme le bois taillis d'une forêt. Tant qu'on est dans la forêt, on les a sous les yeux; ils cachent tout l'horizon, empêchent d'apercevoir les arbres de haute futaie. Mais éloignez-vous un peu ; vous ne les verrez plus que d'une manière indistincte, comme un nuage au fond du ciel. Éloignez-vous encore de quelques pas, et ils ont tout à fait disparu. Hélas ! les grands arbres aussi disparaissent. C'est une affaire de temps et de perspective. Eux aussi s'enfonceront, quoique

plus lentement, dans la nuit sombre qui sert de linceul au génie comme au simple talent.

De nos jours, la critique a exhumé les petits. On ne comprenait pas auparavant que les petits peuvent servir à l'intelligence des grands par comparaison, de quelle utilité ils sont comme mesure moyenne d'une époque de l'histoire des lettres, quand on veut se rendre compte des courants qui agitent la société, des impulsions variées auxquelles elle obéit et que les grands écrivains ne laissent pas assez voir, parce qu'ils ont leur libre arbitre, sont de taille à résister aux influences d'en bas et font les courants au lieu de suivre ceux qui existent. Aussi est-ce la critique, Cousin, Guizot, Villemain, Sainte-Beuve, qui ont évoqué de la tombe cette foule de morts inconnus que la bibliomanie contemporaine se dispute, sans autre motif à son engouement que la rareté. Combien de poètes, de conteurs, de pamphlétaires, d'historiens, de philosophes, de réputations desséchées un article de Sainte-Beuve, une

mention de Cousin, une leçon faite en Sorbonne ou ailleurs n'ont-ils pas rendus à la vie !

Si l'on veut avoir une opinion sur l'état des choses au milieu du xviii^ siècle, à propos de bibliothèques et de livres, on peut consulter Formey *. Cent ans plus tôt, Gabriel Naudé, bibliothécaire de Mazarin, avait traité le même sujet. A parties noms d'auteurs qui ont changé, les ouvrages recommandés sont les mêmes. On les a refaits, voilà tout. D'ici à cent ans, on recommandera le Dictionnaire historique de Bouillet aux jeunes gens qui entrent au collège et aux gens du monde qui ont besoin de ne pas oublier ce qu'ils ont appris sur les bancs. Seulement l'auteur du Dictionnaire historique d'alors ne sera plus Bouillet. Nous lisions récemment dans Guichardin, à propos du siège de Hesdin en 1553, par les armées de Charles-Quint, que les murailles de la ville n'avaient pu

* Conseils pour former une bibliothèque peu nombreuse, mais choisie, i vol. in-i2, nouvelle édition, Berlin, 1756.

résister aux effets terribles de rartillerie moderne. Avant peu, l'artillerie d'aujourd'hui sera dans le cas de l'artillerie moderne de 1553. Pareillement, l'artillerie de Gabriel Naudé paraît insuffisante à Formey, mais il prône toujours l'artillerie, c'est-à-dire qu'il ne conseille plus la même grammaire, le même précis de géométrie, le même dictionnaire géographique. Néanmoins, il lui faut toujours une grammaire, un traité de géométrie élémentaire, un dictionnaire géographique. L'art, la curiosité, le goût, les écrivains classiques lui sont souvent inconnus, lorsqu'ils ne lui inspirent pas du mépris : « Quand un seigneur, dit Formey, ne veut avoir une bibhothèque que par ostentation et pour meubler un de ses appartements, il n'a besoin d'aucune direction; il n'a qu'à acheter à la toise, avoir un bon reUeur et faire décorer le cabinet de ses livres de quelques ornements convenables ; voilà qui est fait ; il a atteint son but. » Ne dirait-on pas qu'on a affaire à Platon et non à l'auteur de la Belle Wol-

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fienne, le chef-d*œuvre de Formey. La belle Wolfienne, « c'est, dit M. Bartholmess, une dame allemande, citoyenne de Berlin, ayant nom Espérance, qui, en se promenant sur les bords de la Sprée et dans les jardins de Charlottenbourg , disserte correctement sur les divers principes de la logique et de la morale, mais qui ne produit d'autre impression que celle dont à la fin elle se trouve accablée elle-même, un profond ennui. » C'est également l'impression qui se dégage des conseils de Formey pour former une bibliothèque peu nombreuse, mais choisie. L'auteur a l'esprit fermé aux choses de l'art, du goût et de la pensée. Le savoir contenu dans sa bibUothèque pourrait à la rigueur faire un cuistre; il ne fera pas un homme de goût ; surtout il ne procurera pas une distraction agréable, ce qui est l'objet poursuivi par un homme qui a du loisir et une heure chaque jour à donner à la lecture. C'est pourtant à cela qu'il vise : c(Un seigneur, dit-il, une dame, qui ont de l'esprit, du goût et des connaissances et qui veulent se ménager les déli-

cieux moments que la lecture peut leur procurer, doivent s'y prendre autrement — autrement que l'homme qui achète des livres à la toise — . Il faut connaître avant que d'aimer, dit une maxime commune.

Ainsi s'ils veulent se faire un choix de livres qu'ils puissent aimer, former un cabinet dans lequel ils entrent toujours avec satisfaction, il faut qu'ils n'y mettent que des livres dont ils connaissent le mérite. » Or, les livres en question sont la plupart des pamphlets de l'école encyclopédique, à laquelle Formey appartient, les sermons des réfugiés de l'édit de Nantes dont il est un descendant, enfin les romans du jour. Ce dernier chapitre est le meilleur du répertoire de Formey, car il a un répertoire. Le choix de Formey comporte une bibliothèque de quatre à cinq mille volumes, où les dictionnaires tiennent la place d'honneur, ce qui est une circonstance notable, empruntée d'ailleurs à Lamothele-Vayer, janséniste du siècle précédent, qui compare les gens qui ont des Uvres qu'ils ne lisent pas à des bossus qui ne sau-

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raient faire un pas sans leur bosse, « et si ne la voient jamais. »

Dans sa lettre à un moine sur l'art de se former une bibliothèque à peu de frais, Lamothe-le-Vayer n'admet que des dictionnaires. (( Quant à ces derniers, je tiens, dit-il, avec des personnes de grande littérature, qu'on ne saurait trop avoir, et c'est chose évidente, qu'il les faut posséder en pleine propriété parce qu'ils sont d'un journalier et perpétuel usage, soit que vous soyez attaché à la lecture et intelHgence de quelque auteur, soit que vous vaquiez à la méditation et composition de quelque ouvrage. » Ces paroles de Lamothe-le- Vayer, qui s'adressent à un moine qui n'est pas riche, peuvent être admises par tout le monde, sauf, pour ceux qui le peuvent, à mettre l'agréable à côté de l'utile.

Le rigorisme inauguré par l'école janséniste est encore la note régnante sous le règne de Voltaire. Les livres rares ne valent rien, avait dit le maître. Personne n'y contredit. Après les conseils de Formey, on peut consulter un opuscule pubHé à la

Haye, en 1761, et réimprimé récemment*.

Mon Dieu ! le luxe des livres est plutôt un ridicule qu'un vice. Qu'on y songe néanmoins : opthni corruptio pessima. L'amour des livres est une passion de fantaisie. « Jamais on ne vit tant de livres de toutes les espèces, de toutes les formes, et jamais on n'a vu si peu de lecteurs dont l'étude sérieuse et l'instruction solide soient le véritable but. On ne lit guère dans le monde que pour le simple amusement. La lecture, destinée à servir de préservatif contre l'ignorance et l'erreur, n'est tout au plus qu'un antidote contre l'ennui. On a tellement perverti l'usage des livres que ces monuments de la savante antiquité, — les livres modernes ne comptent pas encore — ces recueils précieux des productions du génie, autrefois consacrés à perpétuer les vrais principes des sciences, à inspirer le bon goût des lettres, à faciliter le travail, à

* De la Biblîomanie , par Bollioud-Mermet, secrétaire perpétuel de l'Académie de Lyon. Paris, 1866, I vol. in-i2. L'édition de 1761 avait pour titre : Traité de la lecture.

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diriger le jugement, à exercer la mémoire, à faire germer les talents et les vertus, sont maintenant des meubles de pure curiosité, qu'on achète à grands frais, quon montre avec ostentation, qu'on garde sans en tirer aucune utilité. Nous voyons des hommes incapables de s'adonner à aucune lecture suivie et méditée, des hommes qu'un défaut d'éducation a privés des avantages de l'étude, à qui leurs emplois en ôtent même le loisir et le goût , qui affectent néanmoins de former des bibUothèques. D'autres, plus capables de faire usage des livres, amoncellent les volumes dans tous les genres, beaucoup au delà du nombre suffisant et des bornes de leurs connaissances. Quelques-uns , non contents d'en augmenter inutilement le nombre, s'occupent de rassembler ceux qui sont le plus précieusement conditionnés et les plus rares, sans se décourager ni par la difficulté des recherches ni par la cherté des prix. D'autres enfin conçoivent le singulier projet de réunir tous les ouvrages composés dans un genre bizarre et quelquefois licencieux. »

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Il est inutile d'aller plus loin : l'amateur est né ; les caractères précédents le qualifient à peu près tel qu'il existe aujourd'hui; il tient les muses captives : egregios midtos in vinctdis tenes Ubros, comme dit Pétrarque*. Si les livres pouvaient parler, ils diraient qu'il est un dur geôlier. Les bibliophiles se ruinent à ce métier, négligent leurs devoirs de famille. Ce sont les curiosulos d'Apulée, les helluones librorum de Cicéron; ils ressemblent à cet ignorant général, qui compte sur le nombre de ses soldats plus que sur leurs qualités militaires, qui les habille de pourpre et d'or comme si c'était un moyen de gagner des batailles. Ce ne sont pas des lettrés, ce sont des hibliotaphes; ils enterrent les livres, ils ne les possèdent pas. Leurs héritiers se hâteront de disperser leur trésor : « Alors, dit Bollioud-Mermet, on verra ces assortiments si péniblement assemblés se disperser çà et là pour ne plus se rejoindre, pour aller se livrer à presque autant de nouveaux maîtres qu'il y a de

* De librorum copia, dial 43.

différents articles. L'ancien possesseur aura beau mettre son nom sur les titres et barbouiller les frontispices de l'étalage de ses qualités; toutes ces inscriptions ^.v //Z^m, ^.v hihliotheca ne subsisteront qu'autant qu'elles pourront servir à publier sa vanité et sa folie. y>

Le fait est que la prodigalité des amateurs est assez mal récompensée. Le catalogue du comte d'Hoym, dressé par Gabriel Martin (1738) est fort instructif à cet égard. Le luxe des reliures y va jusqu'à la profusion. C'est la fête du maroquin rouge et du veau fauve. Les prix obtenus sont dérisoires. Il est vrai que les livres classiques et d'érudition étaient le fond de la bibliothèque du comte d'Hoym et qu'ils commençaient à perdre de leur crédit. Ce sont encore néanmoins les recueils indigestes de dissertations latines qui jouissent de la plus haute faveur. Une histoire des empereurs romains par les médailles, de Jean Tristan (Paris, 1649, 3 vol. in-folio), est vendue soixante-dix livres ; un recueil de médailles de Spanheim (2 vol. in-folio,

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1717), est vendu cent treize livres; un Montfaucon, deux cent vingt livres ; trois trésors d'antiquités, ensemble, onze cent quarante livres. Par contre, un Marot de 1536, auquel est joint un exemplaire de V Adolescence Clémentine (1538), est adjugé trois livres ; on abandonne pour neuf livres et un sol les quatre ouvrages suivants, qui aujourd'hui vaudraient une ferme dans la Beauce : Maître Pathelin, in-4°, sans date (Trepperel) ; le Grand blason des fausses amours, Paris, 1493 ; le Chevalier délibéré, 1495 ; les Fantaisies du monde.

La vente Rothelin * (1746) a lieu dans des conditions analogues. Maître Pathelin avec le Testament de Villon, en caractères gothiques des premières années du xvi^ siècle, y vaut trois livres ; le Marot de 1532, également trois livres, ce qui serait main-

* Charles d'Orléans, abbé de Rothelin, fils de H. d'Orléans, marquis de Rothelin, et de Gabrielle de Montault de Navailles, seconde fille du maréchal duc de Navailles, né en i6gi, mort en 1744, appartenait à la famille d'Orléans Longueville, issue de Dunois. Il fat le plus savant bibliophile du xvine siècle.

tenant un scandale aux yeux des curieux. Les choses restent en l'état jusqu'à la veille de la Révolution où, dans le catalogue du duc de La Vallière (1784), un Villon de 1532 vaut douze livres, un Pathelin (édit. Nyvert, sans date) six livres. M. Paul Lacroix * se livre à des rapprochements intéressants à propos des monuments de l'ancienne littérature française. Le Roman de la Rose, in-4", sans date, édition Vérard, vendu six livres dix-neuf sous chez • La Vallière, est coté mille francs chez Fontaine; un Villon vendu huit Hvres dix sous chez le comte d'Hoym, est coté treize cents francs ; V Adolescence Clémentine, vendue trois livres chez le comte d'Hoym (1738), est cotée quinze cents francs. Coter n'est pas toujours vendre , objecteront quelques personnes. En cette matière, l'audace atteint presque toujours au succès. Les livres sont dans le cas des tableaux. Un tableau de dix mille francs était une merveille au xviii^ siècle ; en 1852, lors de la vente de la

* Catalogue de la librairie Fontaine pourl'année 18-7. Introduction.

galerie du maréchal Souk, la Conception de Murillo a été achetée cinq cent quatre-vingtquinze mille francs par le musée du Louvre. Qiiand il s'agit de livres anciens ou rares, il y a d'ailleurs des fluctuations énormes dans les prix obtenus. En général, à Paris, chez les marchands de livres anciens de la rive gauche, les livres valent moitié moins que chez les gros bonnets de la rive droite, qui ont une clientèle princière et la confiance des riches amateurs étrangers, tandis que les marchands de la rive gauche sont réduits à celle des savants et des lettrés, qui connaissent mieux la valeur des livres et ne peuvent se permettre certaines foUes. Et puis, il y a sur la rive droite les helluones lihrorum de Cicéron, oisifs fortunés, toute la bande de Juvénal et de Lucien, qui font volontiers une débauche d'écus lorsque par aventure, ils ont joué un beau coup à la Bourse, toutes gens qui regardent plus à la couverture d'un livre et à son état de conservation qu'à son contenu. Il y a aussi ceux qui opèrent sur les livres depuis qu'ils sont devenus des trésors, comme

sur le trois pour cent, faux amateurs qui achètent aujourd'hui et revendent demain, qui font la hausse et la baisse à huit jours d'intervalle. Dix noms se pressent ciu bout de notre plume, qui appartiennent à des individus aussi étrangers aux lettres que pourrait l'être un moujick russe, et qui possèdent des collections de livres de plusieurs centaines de mille francs. Ils accaparent des livres comme jadis on accaparait du blé, avec l'intention de vendre aussitôt que la hausse se manifestera. Ils disposent de trois ou quatre cent mille francs. Dans l'espace d'un an, deux ans, trois ans au plus, ils ont formé une collection splendide, composée de cent ou deux cents articles de choix au plus. A peine est-elle formée, qu'ils songent à la manière de s'en défaire *. Il existe une ma-

* Ce jugement paraîtra sévère à quelques personnes. Mon Dieu ! tout dépend du point de vue auquel on se place. Les vrais amateurs de livres, à qui l'on fait une concurrence qu'ils estiment déloyale, ne considèrent chez ceux qu'ils nomment des spéculateurs ou des amateurs d'occasion que le dépit qu'ils éprouvent. Leurs plaintes ne sont pasabsolument dénuées de fondement. Néanmoins

nière de chauffer les amateurs véritables six mois d'avance, afin de préparer une belle adjudication, comme il y a une manière de lancer une affaire véreuse. Il y a de ces industriels qui ne paient pas leur

leurs adversaires ont souvent d'excellentes raisons à leur opposer. De quel droit nous accusezvous, disent-ils, d'être des spéculateurs ou des amateurs d'occasion? Vous n'êtes pas juges de notre mérite, de notre goût, des motifs qui nous inspirent. Nous avons le droit de considérer vos insinuations comme des insolences. Vous apercevez d'ailleurs la paille qui est dans notre œil et vous ne voyez pas la poutre qui est dans le vôtre. Votre prétendu goût, qui est exclusif du nôtre, est une invention de votre amour-propre. Vous êtes vexés d'être obligés de le payer cher, et vous essayez de vous venger par le dédain. Ce dédain, nous vous le rendons avec usure. Quant à nos spéculations, vous en parlez à votre aise. Nous ne spéculons pas : le hasard nous fait tomber sur un exemplaire d'un livre rare; nous achetons ce livre, car nous ne savons pas si nous en rencontrerons jamais un autre exemple; puis le même hasard nous en fait rencontrer un exemplaire plus parfait que nous achetons encore. Le premier nous étant désormais inutile, nous croyons devoir le rendre à la circulation. Il n'y a pas là de spéculation, mais une simple affaire de goût. Si cela vous offusque, tant pis pour vous. Les amateurs insistent : — Vous formez disent-ils, dans l'espace de quelques mois ou de quelques années,

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tailleur et trouvent de quoi payer deux mille francs l'édition originale d'une pièce de Molière. Ce sont des corsaires. Les marchands suivent l'exemple, et ce n'est pas surprenant. Dès qu'un exemplaire d'un livre ancien a obtenu par hasard, dans une vente, un prix élevé, soit à cause de sa provenance, soit pour tout autre motif, dans l'intervalle de quelques mois, quinze ou vingt catalogues essaient de transformer

une bibliothèque que vous revendez ensuite, afin d'en former une nouvelle et vous bénéficiez de la vente. — Cela démontre que nous savons acheter mieux que vous. Pourquoi notre gain ne serait-il pas légitime? Est-ce que le premier limonadier venu ne gagne pas sur les produits qu'il distribue au public! Pourquoi voulez-vous que ce qui est permis à un limonadier nous soit interdit? D'ailleurs, quand nous vendons notre collection afin d'en former une nouvelle, c'est peut-être que nous avons changé de goût. Vous n'avez rien à y voir. — On ne peut pas dire qu'ils aient tout à fait tort. En réalité, quand même ils se livreraient à un acte de spéculation pure, ils exerceraient un droit que les mœurs ne refusent à personne; puisqu'il est permis à tout venant de spéculer sur n'importe quelle valeur, on ne voit pas pourquoi les livres seraient exclus d'une condition commune à tous les biens mobiliers ou immobiliers.

ce prix de circonstance en un prix définitif, et, comme il y a un mot d'ordre entre les marchands, ils y arrivent. Le procédé se nomme faire le prix d'un livre. Il suffit de s'entendre à huit ou dix, comme dans les opérations de Bourse.

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