TOU^QUOI LE T%IX "DES LIV%ES ^'H.CIE'^IS EST ÉLEVÉ
''agiotage, la concurrence, le peu de littérature de certains amateurs ont compromis la réputation des livres de choix et même des livres rares (qu'il iniporte de ne pas confondre avec les livres de choix) dans le monde de la pensée, dans celui de l'enseignement comme parmi les savants.
Leur mépris est plus apparent que réel. D'abord, la plupart, n'ayant point employé leur vie à faire pousser de l'argent, ont un revenu modeste; ils aiment les livres et sont môme seuls à les aimer véritablement. Ils ne dédaignent ni la peau de véHn, ni le papier de Chine, ni le grand papier, ni les
gravures artistiques, ni la reliure, ni les armoiries qui sont des souvenirs ; ils savent d'ailleurs le prix qu'il convient d'attacher aux anciens monuments de la langue , particulièrement aux éditions originales de nos écrivains classiques, qui portent le cachet du temps où ils ont paru et contiennent souvent des leçons précieuses à consulter. Mais ils font plus de cas du contenu que du contenant ; les livres sont à leurs yeux plutôt des instruments de travail ou de plaisir que des meubles à exposer dans un salon spécial au profit de la vanité de leurs possesseurs. De plus, ils sont fiers de leur manière de voir autant que de leur supériorité réelle. — Bah!
disent-ils devant les pauvres éditions qui garnissent les rayons de leur bibUothèque, il vaut mieux lire Voltaire sur du papier à chandelle que d'en posséder la belle édition de Kehl, dont le prix est de deux mille francs, et de n'y rien entendre. Les livres d'un tel, qui se dit amateur, sont le fruit du rapt et de l'usure. Il a le Virgile de De Thou, la Bible de Maïoli, les Oraisons
funèbres de Bossuet en éditions originales, aux armes d'un prince du sang ou d'un homme d'Etat illustre ; il sait à merveille le nom de ceux qui ont possédé avant lui ces bijoux enveloppés d'or et de maroquin; mais il ne les a pas lus et n'est pas en état de les goûter : ils sont audessus de son esprit, la satire de sa conduite et de sa mauvaise éducation. Ce sont des idoles qu'il a placées dans un temple afin de faire croire à la dévotion qu'elles lui inspirent. Parce qu'il a construit un temple à ces idoles et qu'il les a dorées sur tranche, il imagine qu'il est un grand saint dans le royaume des lettres ; il n'y saurait jouer que le rôle d'un goujat : c'est un âne qui a acheté des reliques. Cet autre, qui était marchand de bonnets de coton et qui s'est mis à bouquiner comme sainte Marie- Madeleine s'est mise à suivre Jésus-Christ, voudrait bien se décrasser. Il mange des oisrnons crus comme un ermite du mont Athos, afin de payer son relieur qui est un artiste. A son insu, ce grotesque protège les arts, ce qui est une preuve que la sottise
peut être Utile à quelque chose. Il y en a que le hasard a fait naître dans un palais, qui s'appellent monsieur le duc ou monsieur le marquis et n'en voient pas plus clair. Leur impuissance ne sait à quoi se prendre. Ils ont une bibUothèque comme ils auraient une écurie et feraient courir des chevaux. Ils ont découvert ce moyen de se distinguer, faute d'en pouvoir trouver un autre. Le signe caractéristique de tous ces gens-là est qu'ils sont étrangers au savoir contenu dans les livres qu'ils possèdent et que néanmoins ils éprouvent à les posséder la jouissance d'une femme qui a un collier de diamants. Allons ! qu'ils fassent comme ils l'entendent.
Cette manière d'envisager la question est fort commune parmi les gens de lettres et les professeurs. Il y a eu des membres de l'Académie française qui ont aimé à se vanter de n'avoir pas même dans leur cabinet un exemplaire de leurs propres œuvres : Dieu n'enregistre point les oracles qu'il prononce. Ce sont les gens de lettres, les professeurs et les savants qui ont fait
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du nom de bibliophile un terme de dénigrement. Il n'entraîne aucune incapacité ni aucun déshonneur; la qualité de bibliophile ne frappe pas de la mort civile, mais elle fliit sourire certaines gens; elle signifie légèreté, amour superficiel des choses de l'esprit, assez peu de cervelle joint à une tendance maniaque chez ceux qui en sont investis. Tout récemment, dans un discours d'apparat, M. Ernest Bersot, membre de l'Institut et directeur de l'Ecole normale, ayant un éloge à décerner à M. de Chantepie, bibhothécaire de la maison, le féUcitait de connaître le contenu des livres qu'il conserve; et comme M. de Chantepie est bibhophile en même temps que bibhothécaire de l'Ecole, M. Ernest Bersot ajoutait : C'est un faux bibliophile.
Cette méchante humeur des lettrés, malgré les nombreux exemples qui semblent la justifier, n'est pas fondée. L'amour des livres de luxe, et surtout l'amour des livres rares, n'exclue ni le goût, ni le talent, ni l'intelhgence, ni aucun des éléments qui constituent la supériorité. De ce qu'un
parvenu accumule dans sa galerie de tableaux une série de chefs-d'œuvre, faut-il conclure que la peinture n'est point un art, mais un moyen de satisfaire la sottise vaniteuse de quelques favoris de Plutus ? Il en est du luxe des livres comme de celui des arts en général: on en peut abuser. Sans sortir de France, on peut remarquer que la plupart des hommes qui ont laissé un nom illustre dans notre histoire depuis le xiii'^ siècle, c'est-à-dire depuis qu'il existe une littérature française, se sont fait une gloire et un plaisir d'aimer les livres et d'en posséder. Les ducs de Bourgogne, de la maison de Valois^ aUiaient notamment l'amour des livres à celui de tout ce qui tend à honorer et embellir la vie. Charles V, René d'Anjou, le duc de Berry, plusieurs autres princes de la maison royale jusqu'à Louis XI, imitèrent la maison de Bourgogne. Depuis Louis XI, cette passion fut en quelque sorte un attribut ordinaire de la couronne. La cour fit comme le souverain; puis ce fut le tour de la noblesse de second ordre, de la bonne bourgeoisie à qui s'at-
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taque La Bruyère dont la prudence évite de regarder plus haut. L'irritable moraliste égaie d'abord sa plume aux dépens de n'importe quoi de ce qui a du crédit sur les contemporains. A l'occasion, il affecte vis-à-vis des écrivains eux-mêmes le dédain dont il poursuit ceux qui ont une collection de livres, comme en témoigne le passage suivant des Caractères : « Qu'on ne me parle jamais d'encre, de papier, de plume^ de style, d'imprimeur, d'imprimerie ; qu'on ne se hasarde plus de me dire: Vous écrivez si bien, Antisthènes, continuez d'écrire. Ne verrons-nous point de vous un in-folio? Traitez de toutes les vertus et de tous les vices dans un ouvrage suivi, méthodique, qui n'ait point de fin; ils devraient ajouter et nul cours. Je renonce atout ce qui a été, est et sera livre. Bérylle tombe en syncope à la vue d'un chat, et moi à la vue d'un livre. Suis-je mieux nourri et plus lourdement vêtu? Suis-je dans ma chambre à l'abri du nord ? Ai-je un lit de plume après vingt ans entiers qu'on me débite dans la place? J'ai un grand nom, dites-vous, et
beaucoup de gloire. Dites que j'ai beaucoup de vent qui ne sert à rien. Ai-je un grain de ce métal qui procure toute chose ? Le vil praticien grossit son mémoire, se fiiit rembourser les frais qu'il n'avance pas, et il apour gendre un comte ou un magistrat. »
La Bruyère regarde volontiers l'envers des choses humaines. Son opinion est ici ce qu'elle est souvent, un exposé des motifs qui peuvent servir à mépriser les situations personnelles les plus en vue, les côtés les plus brillants de la civilisation ; c'est une vengeance offerte à ceux qui ne sont rien, une raison de se consoler d'être petits par le spectacle du peu que vaut ce qui est grand.
La Bruyère ne manque pas de successeurs dans la tâche de déprécier le luxe des livres. Néanmoins, de nos jours, le luxe des livres a pris un essor inouï, et les prix qu'ils atteignent effraient les économistes. Est-ce une affaire d'engouement ou de reliure? Non, on verra plus loin qu'il ne s'agit pas d'engouement. Il ne s'agit pas non plus de reliure. Il est vrai que le reUeur
moderne est devenu un artiste comme le peintre, comme l'architecte, comme le compositeur de musique. Il y a maintenant, qu'on en rie si l'on veut, des écoles dans l'art de la reliure comme dans les autres arts. Les maîtres qui ont acquis de la réputation ont un atelier qui a sa renommée au même titre que les ateliers de peinture ; ils font des élèves, ont une manière, des secrets professionnels; leur signature se paie; ils la mettent aux œuvres sorties de leurs mains, et quand ils négligent de le faire les amateurs l'exigent; ils se jalousent, ont des hauts et des bas, un nom qui se crée lentement comme celui des peintres, des sculpteurs, des architectes. Aujourd'hui, les œuvres de l'un s'emparent de la vogue au détriment des œuvres de l'autre ; demain son nom sera éclipsé par un voisin plus habile ou ayant à un plus haut degré le talent de se faire valoir. Il y a l'école de Bozérian, qui est déjà vieille et qui conserve des admirateurs posthumes; celle de Simier, qui a joui d'un grand crédit, qu'elle a perdu ; celle de Thouvenin, qui est
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également compromise, à tort ou à raison, mais qui revient périodiquement sur l'eau. La reliure comme la littérature a eu en France ses périodes d'éclat et de décadence alternatives. Dibdin*, qui a voyagé chez nous durant les années 1817, i8i8et 1819, constate en ces termes la décadence de la reliure, qui s'est relevée depuis : « La décadence et la chute des empires est un thème qui nous est suffisamment connu dès notre première jeunesse; mais la décadence et la chute de l'art de la reUure à Paris, est un thème qui n'est peut-être pas aussi famiher même aux plus célèbres de nos amateurs. Au surplus, voici ce qui en est. L'art bibliopégistique a éprouvé une grande décadence chez les Parisiens ; mais les reUeurs actuels espèrent, et déclarent même avec une certaine assurance que leur art n'éprouvera ni une chute absolue,
* Voyage bibliographique, archéologique et pittoresque en France, par le rév. Tho. Frognall Dibdin, traduit de l'anglais avec notes, par Théodore Licquet et G. A. Crapelet, Paris, 1825^ chez Crapelet (4 vol. in-S».)
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ni une décourageante dégradation et en cela ils raisonnent bien. Avec un peu de soin et en accordant un peu moins à la vanité nationale, ils ne tomberont pas à un tel degré d'infériorité. Autrefois les Français éclipsaient tout le monde en reliure, c'est ce que prouvent les exemplaires des collections de Préfond, de Boze, Gaignat, et même de La Vallière. Nos Johnson, Montagne et Baumgarten, ne peuvent soutenir la comparaison avec leur Duseuil, Pasdeloup, Derome, etc., aussi bien pour le goût que la perfection des ornements et si vous voulez remonter trois siècles plus haut dans l'histoire de Tart, qui pouvons-nous mettre en parallèle avec Gascon, que l'on croit avoir été relieur des livres de Grolier et même de plusieurs de ceux qui ont appartenu à Henri II et à Diane de Poitiers ? Le restaurateur ou le père , si vous préférez cette dernière expression, de la reliure moderne en France, fut Bozérian l'aîné. Les amateurs de Paris sont enthousiastes fous des livres qu'il a reliés. Lord Spencer possède dans un
Polyhô latin de 1473 , imprimé par Sweynheim et Pannartz, l'un des plus magnifiques spécimens du faire de Bozérian*, mais de bonne foi, je crois que ce même amateur distingué se déferait volontiers de ce volume s'il pouvait en acquérir un autre exemplaire, de dimension égale, d'une aussi bonne condition, mais relié dans le goût plus parfait de l'école anglaise. »
L'événement a confirmé l'opinion de Dibdin. Les reliures de Bozérian ne sont plus guère recherchées maintenant. Lesné, relieur contemporain de Bozérian, a écrit un poème de la reHure où il lui arrive de parodier Boileau comme dans les deux vers suivants :
Gascon parut alors et des premiers en France Sut mettre en sa reliure, une noble élégance.
Durant une vingtaine d'années. Cape fut le grand maître de la reliure française ; Bauzonnet ne venait qu'après, à une assez
* C'est une erreur; il s'agit de Bozérian jeune. Le Polybe en question a figuré jadis à la vente Firmin Didot.
longue distance. La gloire de Cape est en décadence; ses reliures, qui ont toujours le don de charmer les amateurs, ont cependant diminué de prix ; on a cessé de se les disputer avec autant d'acharnement. Bauzonnet a repris la corde avec Trautz, qui le continue * ; Niédrée a eu son heure, Belz également, ainsi que Hardy ; Duru est passé de mode, sans être expulsé des bibhothèques d'élite. On substitue chaque année de nouvelles réputations à ces gloires plus ou moins évanouies qui se lèvent à l'horizon et brillent dans leur coin, c'està-dire aux yeux d'un pubUc restreint d'initiés. Lortic**est maintenant le maître reconnu et acclamé. Ses petits chefsd'œuvre, qui sont d'une élégance incomparable, ont, grâce à l'autorité dont ils jouissent, le privilège d'être fort chers,
* Bauzonnet qui avait abandonné son état de relieur à Trautz son gendre, l'a repris depuis.
** Il a été décoré à l'occasion de l'Exposition universelle de cette année (1878). C'est la première fois que l'art de la reliure obtient cet honneur officiel dans la personne d'un de ceux qui l'exercent.
sinon inabordables. On se dispute à la porte de l'artiste, qu'il faut avoir la patience d'attendre quelquefois plusieurs années, ce qui est un long temps. Faire attendre le client durant une année entière est devenu un titre à la réputation. Cuzin et David n'ont pas négligé ce nouveau moyen de parvenir et tâchent de justifier la vogue qu'ils ont conquise par l'excellence de leurs produits. Les princes leur écrivent des lettres armoriées auxquelles ils répondent en rechignant sans que ce soit un titre à passer avant les autres. Mon Dieu ! ce sont des tailleurs dont on apprécie la coupe. Il en coûte désormais aussi cher d'habiller un livre qu'un gentilhomme.
On n'en était pas tout à fait là aux xvii^ et xviii^ siècles. Les relieurs d'alors étaient déjà des artistes qui possèdent de nos jours une considération méritée, dont les reUures obtiennent souvent le prix d'une toile de maître, mais qui ne jouissaient pas du même crédit du vivant de ceux qui les ont faites. Ils ne signaient pas leurs produits ; le plus grand
nombre de ceux-ci sont anonymes. Si quelques noms de relieurs de cette époque ont survécu, il importe plutôt d'attribuer le fait au hasard ou à quelque circonstance industrielle qu'à la considération de ceux qui les portaient. C'étaient des ouvriers réputés tels. Après tout, Mignard avait une boutique et payait patente comme nous l'avons dit plus haut. Les quelques noms qui surnagent parmi ceux des relieurs des xvi% xvn^ et xviii^ siècles, sont ceux de Le Gascon, de E. et Clovis Eve, de Ruette, relieur en titre de Louis XIII et de Louis XIV, de Duseuil, de Boyet, de Pasdeloup, de Derome. Les reliures de Le Gascon sont de véritables objets d'art; les armoiries qui décorent souvent les plats des reliures dues à Boyet, Duseuil, Pasdeloup, en font aussi des objets d'art. Leur principal relief est pourtant la simpHcité. Nous avons là, sous les yeux, des reliures de Pasdeloup et Derome, que rien ne distingue, sauf une correction sévère et leur soUdité. Cette dernière quahté était le mérite ordinaire des reliures qui
n'étaient pas faites, comme les reliures modernes, pour être placées derrière une vitrine, dans un meuble en bois d'ébène ou en palissandre, sans être destinées à se détériorer par l'usage.
Du reste, les produits de la reliure ancienne n'étaient pas considérés comme ayant une valeur artistique. Un moyen simple de s'en convaincre, c'est de consulter les prix de vente qu'ils obtiennent alors qu'ils sortent de l'atelier. Ni la main d'oeuvre ni le maroquin employé n'ont de valeur vénale appréciable chez les plus célèbres amateurs du xviii^ siècle, le comte d'Hoym , Cisternay du Fay , Rothelin , Girardot de Préfond. On n'attache de prix qu'au nom de l'auteur, à l'édition, à la conservation intérieure, à la matière du livre, et souvent ce prix est dérisoire. En réaUté, l'usage est la seule considération à laquelle on obéisse. C'est à partir de 1815 que la question de luxe se pose; elle va intervenir de plus en plus. A partir de 1860, elle est devenue prépondérante; il est permis d'avancer sans risque
d'exagération que, depuis cette dernière époque , la valeur moyenne des livres anciens est de quatre à cinq fois supérieure à ce qu'elle était auparavant. Quant aux livres utiles leur valeur n'a pas changé ; on peut même ajouter qu'elle est inférieure à ce qu'elle était il y a deux cents ans.
Maintenant la question de luxe est-elle seule à considérer dans l'accroissement incroyable de la valeur des livres anciens ? Non. Le livre de luxe actuel est à la fois commun et cher. Il constitue une partie de l'ameublement. Le goût de l'ameublement est particulier aux sociétés riches. Celle d'aujourd'hui est plus riche que celle d'aucun siècle antérieur, infiniment plus riche que la société romaine des premiers siècles de notre ère, qui était elle-même très riche. Elle a acquis des besoins conformes à ses moyens. Ce qui n'était jadis chez elle qu'une pièce de ménage est maintenant un objet d'art. Les bois des tropiques, le bronze, le cuivre, les étoffes peintes, la statuaire, l'art, en un mot, sous les formes les plus variées est venu au
secours de ses appétits de bien-être et d'élégance. Le luxe des livres est le couronnement naturel de cet ensemble de besoins nouveaux. Il en est aussi le symbole le plus élevé ; il est une sorte de religion naturaliste et païenne, religion creuse à beaucoup d'égards mais capable de séduction et d'entraînement, qui n'exige une grande hauteur ni d'esprit, ni de caractère, ni de conduite. Dans l'économie de ce culte du bien-être, le livre tient la place des dieux lares de l'antiquité romaine, de la madone du moyen âge, de la panoplie du castel féodal. Ce n'est, si l'on veut, qu'une superstition. On ne croit pas au livre, mais il est de bon ton, quoiqu'on en fasse souvent un jouet ou une enseigne comme chez les avocats ou les médecins. Ceux-ci montrent Hippocrate, les autres Pothier et Dalloz. Cela donne de la considération à une époque où la considération a cessé d'être le privilège du rang ou de la vertu : on a la considération qu'on peut. Celle qui dérive de la possession d'une bibliothèque de luxe n'est pas entièrement usée.
Mais comme le luxe pour le luxe est à la portée du premier venu à qui le hasard, à moins que ce ne soit le commerce, a octroyé des rentes, en matière de livres comme d'autre chose , il ne s'agit pas uniquement d'être riche, il faut l'être avec discernement. Il y a donc une aristocratie parmi ceux qui ont une bibliothèque. Tout le monde peut se procurer de la peau de véhn, du papier de Chine, du maroquin, des ouvrages à gravures. Ce n'est pas tout: il y a l'artiste et le livre rare ; c'est à ces deux signes qu'on distingue l'amateur, l'homme de goût, instruit, pourvu d'une éducation spéciale. De sorte qu'on s'évertue aujourd'hui à collectionner des livres rares et des reliures artistiques. Les livres rares ne valent rien, disait Voltaire, qui en parle à un point de vue particulier mais qui n'est pas le cas actuel. Si les livres rares ne valent rien, les tableaux de Raphaël ne valent rien non plus. Qu'on suppose en effet le pinceau de Raphaël commun à tous les peintres en bâtiments, combien les produits de ce pinceau vaudraient-ils ? Le génie dans
n'importe quel genre n'est apprécié que parce qu'il est rare. S'il était à la disposition du premier venu, il ne serait pas distingué. La distinction est ce qui n'est pas commun, qui sort de l'ordinaire. C'est le commun qui ne vaut rien. On ne vend pas l'eau parce qu'il en coule dans les ruisseaux; on ne vend pas l'air parce qu'il entre dans les poumons de tout venant. Si les diamants traînaient partout comme les cailloux des champs, les femmes du monde n'en chargeraient pas leur chevelure et leurs épaules. L'amour des livres étant donné, un volume a de la valeur par le fait seul qu'il est rare.
Une des causes de cette rareté et du prix qu'on y met résulte d'ailleurs des variations du goût. Les humanistes de la Renaissance avaient répandu le goût de la littérature classique et des livres écrits dans les idiomes classiques. Jusqu'à la fin du xviii^ siècle, les livres écrits en latin ont joui du privilège exclusif d'être chers et recherchés. La critique, l'érudition, l'histoire, la morale, la philosophie, les sciences
naturelles et mathématiques parlaient latin. Puis les langues anciennes, à la suite de l'émancipation littéraire des langues modernes, ont perdu leur crédit. On continue de les cultiver dans les écoles, dans les universités et dans l'Edise : leur rèsne social est terminé, qu'il faille s'en réjouir ou le déplorer. On en conserve les monuments dans les dépôts publics ; ils ne sont reçus désormais que par exception et en petit nombre dans les bibliothèques privées. Quand le phénomène s'est produit, il a été suivi d'un autre auquel il était nécessaire de s'attendre. Les langues modernes jusqu'alors tenues à l'écart, et dont on négligeait les œuvres, ont tout à coup pris le premier rang. C'était légitime : elles représentent le passé de chaque race; puisqu'elles avaient une Httérature, il était naturel qu'on en recueillît les épaves. On se mit à l'œuvre sans retard. Or il arriva, ce qui était ci prévoir, que ces épaves étaient rares. On n'y avait pas fait attention; les livres écrits en langue vulgaire, comme on disait avaient péri, ou il n'en subsistait
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qu'un petit nombre d'exemplaires , la plupart endommagés. On se les disputa. Dans l'intervalle de quelques années, ce qui valait cinq sous valut cent francs. C'est de ce côté-là que l'opinion émise par Voltaire que les livres rares ne valent rien se trouva fausse immédiatement. Le moindre opuscule du moindre écrivain des xv^ et xvi^ siècles fut un trésor. Il y a une raison plus importante qui donne tort à la remarque de Voltaire, remarque que son bon sens ordinaire l'empêcherait de faire, s'il vivait de nos jours. Depuis la jeunesse de Voltaire, car il était jeune lorsqu'il a émis la maxime que les livres rares ne valent rien, depuis la jeunesse de Voltaire, la littérature française a acquis cent cinquante ans d'âge. Non-seulement elle s'est enrichie dans cette longue période, d'une multitude de chefs-d'œuvre, mais les écrivains du xvii^ siècle, qui étaient presque contemporains de Voltaire, sont devenus classiques au même titre que les auteurs anciens.
Cette gloire, jointe à la destruction partielle des éditions originales de leurs oeuvres, a
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donné à celles-ci une valeur considérable. De cette circonstance est née une catégorie inconnue de livres rares, destinée à ne pas subir le va-et-vient de la mode : ce sont les éditions originales des auteurs français du siècle de Louis XIV. Ils ont fixé la langue ; ils en sont les plus illustres représentants ; leurs écrits sont des reliques que l'on conserve maintenant avec soin. Les écrits des temps antérieurs, lorsqu'ils ne sont pas des chefs-d'œuvre, sont les témoins des mœurs de la nation ; ceuxduxvii^ siècle ont un mérite supérieur; ils indiquent le moment où la langue, parvenue à maturité, confère à ceux qui la parlent ou qui l'écrivent d'une manière distinguée un droit d'enseignement pour l'avenir. Les exemplaires survivants des écrits qu'ils ont laissés sont plus précieux que les pièces déposées aux archives de l'État. Ces pièces relatives à la transmission de la propriété, aux coutumes, aux institutions, aux arts et métiers, aux actes de la royauté, des grands corps de l'Etat, des corporations, à la féodaHté, à l'histoire, ont
un immense intérêt. Les monuments de la littérature française en ont davantage. Ils sont le principal objet de la tradition, les parchemins du génie, une part importante de l'honneur public en France.
Le xvm^ siècle, qui avait essayé de rompre avec le passé, a échoué dans la boue et dans le sang ; le xix^, averti . par l'événement , s'est aperçu que la civilisation ne datait pas d'hier; il s'est tourné avec violence vers ce qu'on niait la veille. Dans l'impuissance de sauver des mœurs et des institutions qui n'étaient plus, il a voulu au moins en ramasser les débris. Peu à peu le territoire s'est couvert de musées . Là on entreprit de réunir les souvenirs de la vie domestique, publique, intellectuelle, artistique des ancêtres. Qu'y avaitil à cet égard de plus intéressant à conserver que les œuvres de nos écrivains? C'était un hommage à rendre à leur mémoire, autant qu'une satisfaction accordée à soi-même.
Leurs écrits font partie du patrimoine de tous, sont un côté de l'histoire. Ils traduisent en effet les habitudes et la manière
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de penser d'une foule de générations éteintes dont ils ont été les interprètes, quelquefois les guides autorisés. On répète volontiers dans la presse et dans les chaires publiques que, le texte des anciens auteurs ayant survécu, il n'y a pas trop à se préoccuper des éditions originales de leurs œuvres, bonnes tout au plus à contenter la curiosité de quelques monomanes. Ceci trahit un genre d'ignorance qu'on est surpris de rencontrer chez des gens d'ailleurs à même d'être bons juges en un pareil sujet. Sans doute, ces éditions originales sont des reliques. Est-ce un si grand mal? L'EgHse honore les reUques des saints. On a toujours eu du respect pour les choses qui ont appartenu aux grands hommes. Si c'est une faiblesse, elle n'est point particu- Hère à quelques personnes autrement douées que tout le monde; elle est une faiblesse de la nature humaine. Il n'y a pas de famille, de quelque condition qu'elle soit, qui n'attache un souvenir pieux aux objets qui ont servi aux aïeux. Ces éditions originales, dont on affecte de rire, ont
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d'autre part un parfum sui generis qu'apprécient seulement ceux qui les connaissent. N'ont-elles pas en outre l'avantage plus facilement appréciable d'être la garantie des textes modernes, textes qu'il est si aisé de corrompre qu'on dirait qu'ils se corrompent d'eux-mêmes , tant il est nécessaire, à chaque édition nouvelle, de les confronter avec les anciens textes ? Il y a là une question d'histoire littéraire cachée derrière une question de textes. De gré ou non, qu'il ait voulu améliorer son oeuvre, ou qu'il ait cédé à la nécessité de la modifier, Tauteur y apporte souvent des changements considérables que la comparaison des éditions publiées de son vivant peut seule indiquer, et il y a plus d'un enseignement à tirer de cette enquête. Que de fois aussi on a défiguré un texte^ sous prétexte de le rajeunir ou de le corriger. Il existe en Allemagne une armée de philologues qui passent leur vie à confronter avec les manuscrits les textes des auteurs classiques. Chez nous, il y a pareillement, à l'heure qu'il est, une armée
de philologues occupés à réviser les textes de nos écrivains nationaux. On peut demander à ceux qui sont chargés par la maison Hachette d'éditer la Collection des grands écrivains de la France si la besogne est facile. Ce n'est pas uniquement une affaire de philologie. On a interpolé, falsifié, torturé le texte de la plupart des auteurs qui sont morts, sous autant de mobiles qu'il y a de passions et d'intérêts en conflit dans le domaine de la pensée. Enfin, il y a les petits écrivains qui ont disparu de la circulation, soit que l'indifférence les ait fait tomber dans FoubU soit qu'on les ait fait disparaître volontairement. Leur mémoire est concentrée dans les éditions du temps , sans lesquelles ils seraient tout à fait morts.
Au sortir du règne de Louis XIV, la littérature française avait à peine une histoire et des antécédents. Les humanistes avaient voulu la tuer au profit des littératures anciennes, absolument comme l'école philosophique du xviii^ siècle avait voulu tuer la tradition au profit de ses propres
idées au bout desquelles était Quatrevingt-treize . Les humanistes avaient presque réussi. Leur succès durait encore au milieu du xvii^ siècle où Boileau est un écho attardé de leur fanatisme antinational. Jusqu'à Boileau, le mépris des livres jadis écrits en français était à l'état de lieu commun. Aux yeux de la critique du temps, la prose française date des Provinciales de Pascal et la poésie française de Malherbe. Si la critique, telle qu'elle se montre dans Boileau, est dans ces dispositions, qu'on se figure celle des gens en us qui peuplent les universités, président à l'enseignement public, pérorent au palais ou même dans les chaires ecclésiastiques. Les auteurs du mo3^en âge sont enterrés ou manuscrits dans les biWiothèques de couvent; ceux qui sont postérieurs à la découverte de l'imprimerie végètent dans les vieux fonds de Hbrairie ou servent à envelopper des épices. Eh bien ! la bibliomanie a exhumé ceux qui étaient restés manuscrits dans le dépôts pubUcsou privés; elle a opéré le sauvetage des autres dont quelques exemplaires
avaient échappé à grand'peine à la destruction. Il se trouve que ces livres rares sont les archives de nos vieilles lettres.
. Il y a autre chose : afin d'arriver à leur but qui était de discréditer la langue populaire au profit des langues anciennes, les humanistes avaient affublé le moyen âge d'un caractère odieux. Ce sont eux qui ont inventé cette locution : la barbarie du moyen âge, à laquelle croient encore les longues barbes de l'école radicale. La haine dupass é immédiat et encore vivant, inaugurée par les humanistes, propagée par la réforme, le jansénisme, la décadence des mœurs féodales, fut bientôt comme le mot d'ordre général. On fit au régime social dont on sortait une guerre systématique, guerre qui a fait dire un jour à de Maistre que l'histoire, depuis trois siècles, avait l'air d'une conjuration ourdie contre la vérité. Cependant les cadres de la vieille société subsistaient. C'étaient des ruines dont on n'avait pas eu le loisir de se défaire. Et puis si l'opinion se fait vite, les faits sont lents à se mettre d'accord avec elle. Le
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monde féodal subsistait comme une livrée ternie par les âges. Quand la Révolution vint jeter cette ruine à terre, il y eut dans les âmes une protestation d'abord secrète, mais qui ne tarda pas à réagir au dehors. On se dit qu'après tout l'ancien ordre de choses valait mieux que sa réputation, et, dans l'impuissance de le ressusciter, on se prit à le regretter. Il était dorénavant entré dans la légende. Ses racines, à l'insu de ses ennemis, couvraient le sous-sol de chaque district de l'Europe et continuaient d'y végéter fortement. On sentit le vide dans lequel on abordait avec plus d'effroi qu'on n'osait en témoigner. Le romantisme est sorti de là, l'archéologie est sortie de là, l'étude du moyen âge et de ses idiomes est sortie de là, l'histoire moderne est sortie de là, comme nos musées, comme le goût des lettres indigènes de l'époque antérieure aux temps modernes, comme le goût des livres anciens, et en un clin d'œil l'ancien régime confondu à tort avec le moyen âge, mais détruit aussi, fut l'objet du même culte. Du moyen
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âge, on collectionna les manuscrits, les vieux meubles , on restaura les monuments et les tombeaux; de l'ancien régime on recueillit précieusement les tableaux, les étoffes, les monnaies, les bijoux, les livres, les livres armoriés surtout. Leur description est devenue une partie de l'histoire des moeurs autant que de l'histoire littéraire. Tout cela était moins mort qu'on n'aurait cru. A l'usage, on a vu que cette cendre d'un temps qui n'est plus, c'était la cendre de nos aïeux, qu'à chaque objet répondait d'instinct une fibre de notre cœur.
Quant aux Hvres du xvi^ et du xvii^ siècles, ils sont loin d'être morts ; ils servent à notre éducation, les sentiments et les idées qu'ils contiennent nous sont communiqués chaque jour par l'enseignement.
Là est le secret de l'immense disproportion qu'on remarque entre le prix qu'on attachait il y a cent ans et celui qu'on attache maintenant aux écrits des vieux écrivains français. Un Montaigne de l'édition de 1595, qui s'était vendu quatre livres en
1748 chez le comte d'Hoym, s'est vendu dix-huit cents francs il y a deux ans. Lorsque Victor Cousin commença à s'occuper de la société du xvii^ siècle et se prit d'un amour ardent pour les œuvres littéraires de cette époque, il avait acheté cent soixante francs les trente-deux pièces originales de format in-4° qui composent l'œuvre dramatique de Pierre Corneille ; on les estime aujourd'hui mille francs l'une. Il y a des pièces de Molière en édition originale qui n'étaient pas cotées il y a un demi siècle et qui valent trois mille francs chacune. Ce ne sont pas des lubies d'amateur comme on se plaît à le répéter ; c'est un côté d'une révolution qui s'opère lentement dans les mœurs, qui a envahi les hautes classes de la société, qui s'étend notoirement à celles qui sont immédiatement au-dessous d'elles, révolution qui révèle un profond retour de conscience vers le passé de la race, et qui témoigne de ce véritable amour de la patrie qui consiste dans le respect des croyances, des mœurs et des institutions qui ont fait la grandeur du pays et créé
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chez nous une nationalité si vigoureuse qu'elle a pu déteindre sur l'Europe et lui imposer jusqu'à nos modes et notre langue. Revenons au prix des livres. Le seul fait que les anciennes éditions de nos écrivains, fussent-ils de troisième ordre, ont acquis une grande valeur pécuniaire est pour eux un gage de conservation qui intéresse l'avenir de la littérature française, dont ils sont la tradition inférieure. Elles avaient déjà une partie de leur valeur actuelle qu'on continuait de les détruire comme des papiers inutiles et encombrants. Dans son Manuel du libraire et de l'amateur de livres, Brunet, qui le premier a entrepris de fixer cette valeur, constate en ces termes le service qu'il a rendu aux lettres : (( Le résultat le plus heureux, dit-il, qu'ait obtenu cette partie de mes recherches, c'est d'avoir soustrait à la destruction un grand nombre de livres précieux qui couraient le risque de subir le sort réservé aux papiers inutiles, si la valeur que je leur ai reconnue n'avait éveillé l'attention de leurs possesseurs; c'est d'avoir empêché qu'une partie de ces mêmes
livres nous fût enlevée à vil prix par des étrangers ; c'est, enfin, d'avoir suggéré aux amateurs de ces bijoux littéraires l'idée de les faire relier avec un certain luxe, ce qui en assure pour longtemps la conservation.» Ils ne seraient que des souvenirs qu'ils auraient déjà un prix inestimable. Ce genre de respect est une des passions nobles de la nature humaine, et le mépris qu'il inspire à certaines gens est un stigmate à leur front. Ce mépris est une des formes de la haine que la supériorité, celle d'hier comme celle d'aujourd'hui, inspire à l'envie impuissante et hargneuse. L'estime de ce qui fut grand ou honoré, rend digne de l'être.
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E tempérament du bibliophile comporte une dévotion étroite ; une peur l'a saisi : tout à l'heure, il n'y aura plus de livres rares à collectionner. Que son émotion se calme : quand il n'y en aura plus, il y en aura encore. -Le temps et l'indifférence du vulgaire en feront. Lorsque le goût des objets d'art ancien s'est répandu au point d'en rendre l'acquisition trop onéreuse, les industriels à l'affût d'une passion nouvelle à satisfaire se sont mis à en fabriquer. Il y a des manufactures d'objets d'art ancien à Paris, à Londres, en Allemagne, en Italie, en Amérique. Il n'est donc pas à craindre
qu'on en manque de sitôt. La profession d'expert est née du besoin de savoir distinguer un antique d'un faux antique.
Pareillement, l'imprimerie, le dessin, la gravure, jusqu'à la photographie, se sont appliqués à contrefaire ou à reproduire les livres anciens dans leur état genuine, comme disent les Anglais. Ces efforts n'ont en vue que de satisfaire aux exigences d'une maladie du goût. Ce n'était pas nécessaire; il y aura toujours des livres rares sans qu'il faille recourir à ces moyens, qui ne sont qu'une exploitation odieuse d'une tendance d'ailleurs légitime.
On. se plaint donc vivement que les livres anciens diminuent en nombre et soient à la veille de disparaître de la circulation. Grâce à l'instabilité actuelle des fortunes et des familles, ceux qui existent et qui ont été un instant confisqués et enterrés dans les cabinets privés, sont d'abord remis en vente tous les vingt-cinq ans. Ce sont des. valeurs que les exigences de la vie moderne ne permettent pas d'immobiHser indéfiniment. L'exemple de ce qui vient
d'arriver à la bibliothèque de M. Ambroise Didot est un enseignement. Le savant amateur avait hérité des siens une collection splendide ; il a dépensé une énergie tenace et coûteuse à l'augmenter pendant trois quarts de siècle; on pouvait croire que ce serait le musée de la famille. La maison Didot est une des grandes maisons de librairie de l'Europe ; elle tient de longtemps dans la typographie un rang qui oblige. Eh bien ! ces trésors amassés lentement et conservés avec un soin jaloux sont en train de se disperser par un effet naturel de cette terrible loi du partage égal qui est le moyen inventé par le code contre la perpétuité des fortunes privées. Sans doute, poursuivent nos bibliophiles, le mal ne serait pas irréparable si les livres sortaient d'un cabinet particulier pour entrer dans un autre et en sortir encore dans un laps de temps assez court. Mais il n'en est pas ainsi; les bibHothèques publiques s'en emparent au passage, et, une fois entrés là, leur carrière est terminée. Les bibliothèques publiques
sont des tombeaux où les livres sont voués à un repos éternel. Or, les bibliothèques publiques se multiplient à vue d'œil. Elles pullulent dans chaque contrée de l'Europe ; voilà qu'elles commencent à sévir en Amérique, spécialement aux Etats-Unis, où les dollars sont drus. Tous les hivers, des commissionnaires envoyés de la Grande- Bretagne, des Etats-Unis, du Canada enlèvent à prix d'argent le meilleur de chaque vente. Les municipalités commencent à prendre part à la curée;.il n'y en aura bientôt plus une au delà de l'Atlantique ni un établissement d'enseignement supérieur, qui n'aient envie de posséder un cabinet de livres anciens achetés à prix d'or sur tous les marchés de l'Europe et destinés à n'y jamais revenir. Dans un avenir prochain, il n'y aura plus rien à glaner; les bibliothèques publiques auront tout avalé.
On pourrait leur répondre que les bibhothèques publiques font leur métier, qu'en définitive les livres anciens sont faits pour être conservés et que, dans les bibliothèques pubUques, ils ont plus de
chance qu'ailleurs de ne pas périr. Ce n'est pas dans l'intérêt des amateurs que les livres anciens existent; c'est dans l'intérêt des lettres et des souvenirs nationaux. Ce double intérêt trouve une satisfaction immédiate et sûre dans le fait que les bibliothèques publiques se chargent de conserver elles-mêmes ce qui courrait le risque de ne l'être pas si on abandonnait le sort des livres rares aux caprices individuels.
Après avoir articulé les griefs énumérés tout à l'heure, le bibUophile Jacob continue en ces termes : « Ajoutez à cela que le nombre des livres rares et précieux est à peu près fixe et invariable désormais, sans qu'aucune heureuse circonstance puisse en modifier le nombre existant. Il n'y a plus de bibliothèques anciennes à découvrir, et tous les livres rares et précieux qui ont une valeur réelle sont cotés à leur taux. Il faut dire aussi que, depuis le commencement du siècle, le coût des livres a bien chan2;é d'objet et de caractère: on ne fait plus, on ne veut plus de grandes bibliothèques ; les
habitudes de la vie actuelle, le défaut d'espace dans les appartements, l'usage même qu'on fait et qu'on peut faire des livres aujourd'hui, où l'on a si peu de temps pour hre — la lecture n'a jamais tenu tant de place dans la journée de tout le monde — s'opposent invinciblement à ces accumulations, à ces poudreux amas de volumes, rudis indîgestaque moles, que La Bruyère appelait dédaigneusement des tanneries.
Les in-folio sont passés de mode, les collections volumineuses semblent des épouvantails ; on dédaigne, on repousse tous les ouvrages grecs et latins, en dehors des classiques; on ne songe pas même à composer un ensemble de livres spéciaux, qui représentent un art, une science ou des travaux professionnels. Ce qu'on redoute par-dessus tout, c'est l'envahissement des livres, des gros livres surtout qui s'emparent peu à peu de la maison et qui finissent tôt ou tard par en chasser les habitants. La bibhothèque du bibliophile s'est donc tranformée en salon , en cabinet , en armoire. Il faut à peine un meuble là où il
fallait jadis une galerie ou plusieurs salles consacrées à la bibliothèque. Le livre étant devenu un bijou, il suffit de le mettre dans un écrin. »
Ce n'est point en vue d'assouvir ce genre de frivolité qu'existent les livres rares et anciens. Si la frivolité ne trouvait plus assez d'aliment, personne ne songerait à s'en plaindre hors ceux dont la légèreté y serait intéressée. C'est affaire à ceux qui en sont affectés et qui paient des milliers de francs un exemplaire d'un conte grivois peu utile à conserver ou un roman obscène que les libraires n'ont pas le droit de vendre ostensiblement. L'amour des livres tend de plus en plus à se féminiser chez beaucoup de personnes d'ailleurs étrangères aux lettres, qui placent le goût des choses de l'esprit dans la possession d'une œuvre singuUère, sans mérite intrinsèque, tout au plus propre à justifier les corruptions occultes qu'un honnête homme n'ose ni avouer ni nommer. Les amateurs de cette catésforie ne sont pas même les petits-maîtres de l'ancien régime; ils aspirent à cette qualité sans y
parvenir. Ce qu'ils appellent leur écrin est un meuble dans lequel ils renferment les fantaisies les plus boueuses de la pensée des morts. Il n'y a qu'à les renvoyer au traité de Lucien auquel nous avons fait quelques emprunts. Ils ont une bibliothèque comme les femmes ont un chiffonnier et les fumeurs une boîte à cigares à compartiments, les coquettes une armoire destinée à contenir des parfumeries. Leurs livres ne sont que de la parfumerie littéraire ; ils sont aussi méprisables que le savoir qu'on y puise.
Le bibliophile digne d'intérêt est celui qui se plaît à posséder les chefs-d'œuvre de la littérature, en éditions de luxe si l'on veut, mais dans lesquelles la matière ou la reliure du livre sont un hommage rendu au génie de l'auteur. S'ils ont peu de livres, c'est qu'ils obéissent au précepte d'Ovide : Timeo lectorem unius lihri.
Sénèque, qui proscrivait le luxe des livres les approuverait. Ils ont une existence affairée, peu de loisir à consacrer à la lecture ; il est bon qu'ils se préoccupent de ne point le gaspiller, de n'avoir point à
distraire leur attention au tiasard, sur des routes qui les mèneraient trop loin et sur lesquelles ils craignent avec raison de s'aventurer. Là est le bon côté de la révolution opérée dans les mœurs à cet égard. Ces délicats ont trouvé le vrai moyen de se procurer des plaisirs distingués, qui font autant d'honneur à leur goût qu'à leur jugement. Ils sont plus nombreux et plus instruits qu'ils n'avaient été jusqu'ici, et ce n'est pas un mauvais signe : ils perpétuent une tradition déjà vieille et leur exemple témoigne qu'elle n'est pas à la veille de se perdre. Ils sont presque tous les disciples d'Horace, qui tient la place d'honneur dans leur collection. Or, de ce qui se passe toutes les fois qu'un lot de livres rares est à l'encan on peut conclure qu'ils sont au nombre de trois cents là où ils n'étaient auparavant que deux ou trois. Ce sont eux qui ont remis à la mode le livre de petit format, inventé au xyii^ siècle par les Elzevier, qui a fini par vaincre l'in-foUo, qui n'est pas seulement commode à lire, mais qui permet seul cette prodigalité d'or.
de maroquin et de main-d'œuvre par laquelle ils ont l'habitude de montrer le respect intime que l'auteur de leur choix leur inspire. On pardonne ici à l'agrément en faveur de l'utile.
Cela est donc bien. Cependant les professions libérales, les lettrés, les savants, les professeurs, ne sauraient s'accommoder de ces petits calculs de l'élégance oisive et curieuse. Ils se moquent du petit format et de cette bijouterie spéciale. Or, quand il s'agit de la disparition probable ou non du livre rare, c'est leur intérêt qu'il importe de considérer, car, en fin de compte, ce sont eux qui écrivent les livres, en maintiennent l'autorité et en sont les meilleurs lecteurs ; c'est à eux que les livres appartiennent; c'est pour eux que les livres sont faits. Les livres sont leur domaine, leur joie et l'honneur de leurs jours. Les autres, en ce qui concerne les livres, ne sont que des visiteurs ou des parasites qui cherchent à s'approprier le bien d'autrui. Comme ils ne sont que des passants sur les terres de la pensée, ce n'est pas à leur intention que
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la conservation des livres rares est un but à poursuivre. Ils n'en tireront jamais autre chose que ce qu'ils en tirent maintenant, une distraction d'une heure ou un succès d'amour propre. C'est en faveur des gens de lettres et de leurs successeurs que les bibliothèques happent au passage les livres rares, que les manieurs d'argent regrettent devoir leur échapper sans retour. Les éditions originales et les auteurs de second ordre, qui n'ont pas été réimprimés, sont indispensables, comme nous Tavons dit, à l'histoire des lettres et à celle des moeurs. Les dépôts publics ne sont pas des tombeaux mais des moyens de conservation mis par l'Etat ou les communes à la disposition exclusive et permanente du savoir et du travail. Que les dilettantes et les curieux s'arrangent comme ils pourront de l'intervention de l'Etat dans cette affaire : l'Etat fait son devoir; il poursuit une œuvre d'intérêt général et qu'on n'apprécie point assez, tandis que les amateurs et les brocanteurs ne cherchent dans les livres rares qu'une occasion de lucre ou de plaisir personnel.
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Y a-t-il à craindre d'ailleurs, comme ils le prétendem, que les livres rares leur fassent défaut dans un avenir prochain?
Non certes. Des livres rares, on en fait chaque jour. Un livre devient rare le jour où on ne le vend plus en Hbrairie, c'est-àdire le jour où il est épuisé. Parmi les livres épuisés, il n'y a que les bons livres qui aient le privilège de devenir rares ; les autres sont morts et ne deviennent point rares : le rien n'est point rare. A l'époque où les classiques latins et grecs étaient en faveur, c'étaient eux qui étaient recherchés, rares, disputés. Les incunables, les Aides, les Elzeviers, certaines éditions de luxe imprimées en Angleterre, en Hollande ou en France excitaient la convoitise. Ils tenaient le haut bout dans les bibliothèques d'éhte. Depuis l'émancipation des langues indigènes, ce sont les produits nationaux, auparavant délaissés, qui ont pris leur place.
Ce déclassement des livres rares et recherchés a détruit des trésors accumulés et donné Heu à la création d'autres trésors qui n'en étaient pas la veille. Il y a eu des
lamentations, des prédictions pessimistes sur la chute prochaine du goût des études, de la culture morale et intellectuelle. Ces pronostics ne se sont pas réaHsés. On a continué de cultiver les lettres, de les aimer. Les livres ont été l'objet d'autant de sollicitude que si rien n'était venu déranger les habitudes contractées. Chez nous, les livres français, désormais en possession d'un crédit qu'ils ne perdront plus, se sont installés dans les dépôts publics et privés aux lieu et place des classiques et des humanistes dépossédés. Les poètes, les romanciers, les chroniqueurs, les historiens, les philosophes, en un mot les écrivains de l'époque des origines resteront rares. On les réimprime sans cesse, on imprime ceux qui étaient restés manuscrits, sans rien ôteraux vieilles impressions de leur valeur. Les vieilles impressions resteront précieuses parce qu'elles ne peuvent plus se multiplier. Ceux qui les possèdent les garderont. Le champ est-il épuisé ? Non. Il s'agrandit au contraire à mesure qu'on avance et que la littérature nationale s'enrichit d' œuvres nouvelles.
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Tout à l'heure on se bornait à recueillir les écrivains du xv^ siècle; ceux du xvi^ sont venus ensuite. Cette moisson faite, on s'est mis à collectionner les écrivains du XVII^ Il n'y a pas longtemps qu'ils moisissaient dans les greniers^ sur les quais, dans Tarrière-boutique des bouquinistes, dans les châteaux de province épargnés par la tempête de 89. Leur tour est arrivé; la moindre plaquette a son prix. Tel poète, qui ne faisait, selon l'expression deBoileau, qu'un saut de chez Barbin à l'épicier, est une rareté qu'on s'arrache. On les débarbouille de la crasse sous laquelle ils végétaient oubliés, on les habille de maroquin, on les dore, on les classe à côté et un peu au-dessous de ceux qui j ouïssent de la gloire . Ceux-ci ont grandi dans la même proportion. A la vente de M. Ambroise Didot, la première édition collective des œuvres dramatiques de Pierre Corneille a été adjugée quatorze mille francs. MoUère, Racine, Boileau, La Fontaine, Pascal, Bossuet, Fénelon, Larochefoucauld, La Bruyère, tous enfin, poètes, prosateurs, théologiens,
moralistes, simples conteurs comme M"''' de Lafayette, pamphlétaires comme Bussy, jusqu'aux diseurs de bonne aventure, valent un domaine aux champs. On ne laissera pas une miette de ce festin offert à la curiosité et au culte du génie littéraire.
La curée du xviii^ siècle va commencer; elle est déjà commencée. Naguère on ne prenait pas garde aux éditions originales de Montesquieu. Il y a quelques années à peine que quelques amateurs ont levé ce Hèvre, et voilà qu'il court très fort. Les éditions anciennes de Voltaire traînaient dans les coins. Ce n'est déjà plus que de l'histoire ancienne. On recherche les éditions originales de La Henrîade, de Charles XIIj du Siècle de Louis XIV, d'autres encore. Prochainement il n'y en aura plus. Jean-Jacques Rousseau suivra Voltaire. On s'est déjà rabattu sur les écrivains de second ordre, dont les écrits ont encombré le xvm^ siècle. Duclos est coté, Marivaux est coté. Les romanciers ont fait une honteuse fortune. Qui s'inquiétait, il y a trente ans, de Le Sage,
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de l'abbé Prévost, de Crébillon fils, de M""*^ de Tencin, de ce misérable qui a nom Restif de la Bretonne*? Personne.
On ne s'occupait pas davantage du fatras de Diderot, d'Helvétius, du baron d'Holbach , de Saint-Martin , le philosophe inconnu. Toute une école d'amateurs a entrepris d'en opérer le sauvetage, et on n'y épargne point l'argent. Après eux, la vogue s'est jetée sur les livres à gravures. Deux ou trois artistes ont donné le signal. Aussitôt tout le monde s'est mis en campagne. Quinze ou vingt millions de propriété seront ainsi créés en quelques années. M. Cohen a rédigé un manuel de l'amateur de hvres à gravures du xviii^ siècle, qui est déjà un vade-mecum à l'usage des marchands, des artistes, des gens du monde affolés de cette trouvaille inattendue. On n'avait pas encore été témoin d'un pareil engouement. Il y a tel
* Il est juste de reconnaître que les gravures qui décorent les romans de Restif de la Bretonne sont pour les neuf dixièmes dans la vogue actuelle de ses œuvres en éditions du temps.
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ouvrage de Dorât qui était au rebut, qu'on paie deux mille francs à cause des gravures qui le décorent. L'autre jour, vingt-cinq vignettes qui ornent un ouvrage oublié de Voltaire Qa Philosophie de Neiuton, I vol. in-8'', 1738) en ont fait porterie prix à mille francs — vente Turner. — Les frères de Concourt et Léon de Labessade ont mis à la mode une autre espèce de livre du xviii^ siècle qui pourrissaient dans l'ombre : ce sont les pamphlets de ruelles, écrits en ce style mignard et galant qui est le symptôme du mal dont la société va mourir. C'est une veine ouverte et on s'y précipite, tant il est vrai que les incrédules d'aujourd'hui sont beaucoup plus crédules que les pèlerins du moyen âge. Il n'y a pas encore de manuel de l'amateur des pamphlets galants du xviii^ siècle; il ne tardera guère d'y en avoir un.
Eh bien ! ceci regarde un passé déjà lointain, qu'il faut avoir étudié avant de l'apprécier, et ce ne saurait être le cas du premier venu ; une éducation spéciale est
nécessaire ; cette éducation de lettré et d'artiste — car il y a ces deux choses dans le fait d'un amateur éclairé, et ceux qui ne sont pas éclairés sont des amateurs de contrebande — cette éducation de lettré et d'artiste, disons-nous, est un privilège assez peu commun. On compte ceux qui l'ont reçue et l'acquisition des livres qui ont vu le jour dans les siècles qui ont précédé le nôtre est l'objet d'une concurrence effrénée; cela signifie qu'il en subsiste un très petit nombre. Il y a, au contraire, une armée d'amateurs de livres modernes. On appelle ainsi les livres publiés au xix^ siècle. Ils laisseront un plus long souvenir dans l'histoire des lettres même que ceux du règne de Louis XIV. Le génie Httéraire des deux époques n'est pas en cause. On en pensera ce qu'on voudra. Les contemporains ne sont pas en mesure d'émettre dans cette question un jugement définitif. Ce sera l'œuvre de la postérité, qui séparera l'ivraie du bon grain et sera placée à une distance convenable pour y bien voir. Ce
qui est constant dès aujourd'hui, c'est que la production littéraire au xix^ siècle, par le nombre et par l'éclat de ses œuvres, dépasse tout ce dont les âges précédents avaient été témoins. Il n'y a pas seulement l'activité de l'esprit qui a augmenté, ni le nombre de ceux qui sont en état de prendre part au mouvement et qui y ont pris part, en effet ; cela ne suffirait pas à expliquer le phénomène. La cause de cette production anormale est que deux civilisations et deux idéals se sont heurtés de nos jours avec une violence sans exemple; le choc des opinions opposées a occasionné une sorte d'incendie moral. De part et d'autre, le génie et l'originalité aux prises ont créé des personnalités inattendues , et ce qu'on n'avait pas encore vu, pour la première fois dans l'histoire d'une littérature , ce ne sont plus les doctrines ni les arguments apportés pour leur défense que le choc a mis en rehef, ce sont les hommes qu'il y avait derrière. Qu'on regarde à Chateaubriand, qu'on regarde à Lamartine, à
Victor Hugo, à Lamennais, à Balzac,, à Thiers, h. Guizot, on fait moins attention à ce qu'ils disent qu'à eux-mêmes. Le talent les a faits rois. A mesure qu'ils produisent, on les suit avec anxiété, non ci cause de ce qu'ils affirment ou de ce qu'ils nient; on assiste au développement de leur personnalité. Ce sont des spécimens de la race, des types humains; on s'admire en eux; ils honorent le temps et le pays auxquels ils appartiennent. Chacun de ces arbres a des fruits d'une saveur propre. Ces fruits sont des œuvres littéraires. On les étiquette dans les bibliothèques, comme des plantes dans un jardin botanique, sans y chercher autre chose que la variété et la couleur. C'est ce qu'on appelle l'art pour l'art. Cela n'a pas empêché chacun des écrivains du xix^ siècle de prendre une voie appropriée à son humeur ou à son aptitude. La philosophie, l'histoire, la morale, l'éloquence, la poésie, le roman, le pamphlet politique ont été , au même degré, une source abondante de chefsd'œuvre dans chaque genre. Il v a eu des
écoles; dans chaque genre aussi, ce qui n'était jadis qu'un petit cénacle ouvert à quelques adeptes est devenu un monde.
Au milieu de ce chaos intellectuel, l'originalité s'est répandue dans tous les sens. Quant au résultat, nous le répétons, il reste à montrer. Est-ce un concert où l'oreille ravie ne perçoit que des sons qui n'ont plus de réalité une heure après qu'ils sont émis, ou une moisson immense? On ne sait encore trop; l'heure actuelle, qui est trouble, n'est pas à même de s'en rendre compte. Il y a eu beaucoup de mouvement, des changements à vue. Souvent ce qui était né la veille s'évanouissait le lendemain. Ce qui en reste garde cette contraction des traits qui indique une existence convulsive. De cette mêlée sans nom il semble à quelques-uns qu'il ne survit que des cendres. Il faut attendre. Dans tous les cas, la littérature d'il y a cinquante ans est aussi loin de nous que celle du siècle de Louis XIV.
Aujourd'hui^ le livre et la gravure sont les derniers témoins de ce grand bruit. Il
y a dans ces débris de quoi faire la fortune de plusieurs générations d'amateurs, qui rendront un éminent service à l'histoire littéraire. Contrairement aux apparences, il n'y a pas encombrement. Notre âge use vite les livres, parce qu'il vit très vite. Au bout de quelques années, les meilleurs ouvrages sont sortis de la circulation. Par l'effet d'une circonstance étrange au premier abord, ils deviennent aussitôt presque aussi rares que les livres du xvii^ siècle. D'où cela vient-il? De ce qu'ils sont plus près de nos mœurs. Ils ont beaucoup plus d'enthousiastes que les livres anciens proprement dits. C'est ce qui est notamment arrivé aux écrits de l'école romantique. Elle n'a été qu'un épisode de la vie littéraire, quoiqu'en réalité elle constitue la seule littérature que la France ait eue au xix'^ siècle. En dehors d'elle il y a eu, sans doute, des talents et des écrivains de premier ordre, par exemple des moralistes, des historiens et des philosophes. Encore la plupart lui appartiennent-ils. Bonald et de Maistre sont des romantiques, Augustin
Thierry et Michelet des romantiques ; JoufFroy et Cousin touchent à l'école romantique. Les apologistes du christianisme : Lamennais, Lacordaire, Montalembert, Louis Veuillot, sont aussi des romantiques. N'y eût-il que les romantiques à nommer dans l'histoire littéraire du temps, qu'ils suffiraient à la rendre illustre. « Si la littérature romantique , dit fort bien Charles AsseHneau *, n'est pas la littérature du xix^ siècle , le xix^ siècle n'a pas de littérature. Retranchez de la littérature contemporaine tous les écrivains, tant poètes que prosateurs, qui ont été flétris ou honorés de l'épithète de romantiques; ôtez Chateaubriand, M"^ de Staël, Lamartine, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Charles Nodier, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Emile et Antony Deschamps , Balzac , Auguste Barbier, Georges Sand, Th. Gauthier, Mérimée, Alfred de Musset, J. Janin, M"'^ Valmore,
* Mélanges tirés d'une bibliothèque romantique, I vol. in-8o, 1866.
et je VOUS demande ce qui vous restera. » Il en resterait bien quelques-uns; on en ferait même un beau bouquet. Mais la plupart sont des étoiles errantes ou les représentants d'écoles disparues. Quoi qu'on fasse, les romantiques donneront à la littérature contemporaine sa physionomie définitive. Il ne s'écrit pas une ligne, il ne se fait pas un vers, il ne pousse pas une fleur dans le champ de la pensée qui n'aient été nourris de cet engrais.
Les œuvres des romantiques ont donné lieu à la formation d'une foule de bibliothèques de choix qui ne doivent rien à celles qu'on a pu créer en dehors. L'art a contribué à les illustrer; il serait pour elles une sauvegarde, quand même elles ne parviendraient pas à se défendre toutes seules contre l'oubli. Il est un des motifs principaux de la faveur qu'elles rencontrent. L'essor de l'art moderne est lié d'une manière intime à celui de l'école romantique. La peinture, la statuaire, la gravure, l'architecture ont associé leurs efforts aux
siens. Leur destinée sera commune. Il en est de même de la librairie. Il y eut une librairie romantique comme un art romantique. Chaque époque a son format, une f^içon à elle de construire et d'orner un livre. On ne confond ni un Aide ni un Elzevier avec le produit d'une autre imprimerie. A cet égard encore, les romantiques ont un cachet qui leur servira de passeport devant les amateurs futurs. « L'école romantique, dit Charles Asselineau dans l'ouvrage que nous avons cité plus haut, l'école romantique a eu l'in-S" de Gosselin et de Renduel, les impressions d'Everat; elle a eu les eaux-fortes de Célestin Nanteuil, les vignettes de Johannot, de Devéria et de Jean Gigoux, et la gravure sur bois restaurée par Thompson etPorret. » Les livres romantiques ont déjà une légende et un historien, Charles Asselineau, que la poésie a chanté :
Hamlet qu'on abandonne De l'âge romantique !
Est seul et sans couronne, Mais de la chaîne antique
Même dans Elseneur : Garde nous chaque anneau,
Adieu l'honneur Asselineau !
l3o LE LUXE DES LIVRES
Comme le vieil Homère, Fais les voir à la file î
Savamment énumère Jusqu'au bibliophile
Les princes, les vassaux Montrant page et bourrel Et leurs vaisseaux, Jusqu'à Borel ;
Redis -nous cette guerre, Car tu sais leur histoire
Les livres faits naguère Si bien que ta mémoire
Selon le rituel N'a pas même failli DeRenduel! Pour Lassailly *.
Les notes d'Asselineau ne sont que des esquisses fort incomplètes. Elles attendent un metteur en œuvre. D'ici là, des curieux préparent la besogne. Ce sont, dit-on des fanatiques. Le fait est qu'il y en a des centaines qui consacrent une fortune entière à ramasser ces reliques. Ils offrent d'une plaquette obscure d'un romantique main-' tenant aussi inconnu que s'il était inédit, plus que les amateurs de haute volée ne donneraient d'un manuscrit orné de miniatures précieuses. Ceux que l'Etat a commis à la garde des trésors littéraires qu'il possède, et qui ont charge d'enrichir les dépôts confiés à leurs soins, rient volontiers de cette manie. Il n'y a pas longtemps qu'ils riaient aussi de la fureur de ceux qui
* Ces vers sont de Théodore de Banville.
LE LUXE DES LIVRES l3l
couvraient d'or le moindre opuscule des poètes et des conteurs du xvi^ siècle; puis ils n'ont plus ri et se sont mis aies acheter eux-mêmes à des prix dix fois plus élevés qu'ils ne les auraient payés quelques années auparavant. Ils ont l'habitude de venir à l'heure où l'on paie cher; ainsi arrivera-t-il pour les œuvres de l'école romantique. Ils en sentiront le mérite alors qu'il n'y aura plus moyen de se les procurer sans être rançonné.
Ceci concerne cinquante ou soixante écrivains, la plupart poètes et romanciers, qui ont renouvelé le vieil idéal qui végétait dans une forme décrépite, rajeuni la langue et les idées, ouvert une carrière neuve à des sentiments naturels qne le souffle de Voltaire et de V Encyclopédie avait flétris ou corrompus. C'est par le roman encore plus que par le vers et par l'histoire que la littérature contemporaine a reverdi. « Si le roman, remarque Asselineau, est sorti des fadeurs et des frivolités de la fin du dernier siècle ; s'il est devenu une œuvre virile et sociale qu'on a pu lire et écouter sans honte;
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si le drame a surpris et ému; si le vers a retenti deux fois sur l'enclume; si la prose a guéri des langueurs et des chloroses du style académique, et si elle a repris la vigueur et l'éclat de la santé, c'est à ceuxlà — aux romantiques — que nous le devons; c'est à leur franchise, à leur courageuse horreur de l'ennui, à leur amour sincère du nouveau, de la joie, de la vie, et enfin à cette témérité juvénile qui n'a reculé ni devant le ridicule ni même devant l'absurde pour assurer au xix^ siècle cette précieuse conquête, la liberté de l'art. )">
C'est à ce titre que les poésies de Lamartine, d'Alfred de Vigny, d'Alfred de Musset, comme celles de Victor Hugo, que les romans de Chateaubriand, de Balzac, de George Sand, de Jules Sandeau, d'Alexandre Dumas, même ceux de Frédéric SouUé, d'Eugène Sue et de Paul de Kock, qu'une foule d'autres écrits de nature variée, drames, comédies, aventures, récits de voyages, roman historique, fabUaux et contes exhumés de la poussière des bibliothèques, sont le vrai bagage Uttéraire du
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xix*" siècle, lui serviront de parchemins dans l'avenir. Ceux qui les recueillent font une œuvre patriotique, et ils ont, comme on voit, du pain sur la planche. Quelle part faut-il accorder au goût du luxe dans l'entreprise? Elle n'est pas aisée à déterminer; mais elle est à coup sûr considérable. A le bien prendre, le goût et l'amour des lettres sont un luxe. Ils sont uniquement à la portée de ceux à qui le luxe est accessible, et par luxe il est juste d'entendre le bien-être : le bien-être matériel et le bien-être de l'esprit, qui vont ensemble, car l'un est la condition de l'autre. En matière de livres comme ailleurs, il y a l'usage et l'abus. Ici l'abus est d'ordinaire inoffensif; tout au plus prète-t-il quelquefois à d'innocents ridicules. Au fait, le luxe des livres est passé dans les moeurs ; on ne l'en ôtera point. Il est un relief éminent de la civiUsation et durera autant qu'elle. Sa destinée est liée à celle des arts ; le livre est l'art par excellence, à ce point que l'estime qu'il inspire peut servir à mesurer le degré de culture morale dans chaque
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individu. Il y a un mépris des livres qui est au-dessus de cette culture et la domine de haut, mais il trahit un genre d'élévation si peu commun que dans la pratique il n'y a pas lieu d'en tenir compte. Ce n'est pas lui que le vulgaire a le droit d'invoquer. Ce n'est pas derrière lui non plus qu'ont le droit de se cacher ceux qui dressent des bibliothèques dans leur cave et se félicitent volontiers de leur bon goût *. Celui des livres est une marque de distinction, même chez ceux en qui il est devenu un amour spécial de la propriété, car il y a des amateurs qui sont une simple catégorie d'avares.
* C'est une vieille histoire et qui ne finira pas demain. Ceci rappelle une anecdote racontée par Balzac. On l'invitait à diner. — Votre bibliothèque est-elle bien fournie? — Je vous entends : vous y trouverez les meilleurs écrivains de la Champagne, de la Bourgogne et du Bordelais.