CHAPITRE II
Du Luxe au Moyen-Age
Le Moyen-Age offre, en général, un mélange de grossièreté et de raffinements et le poignant spectacle de la misère extrême cotoyant l’opulence. Malgré tout, le progrès social se fait jour peu à peu, en même temps que s’affermit le christianisme. L'art subsiste toujours et le luxe religieux brille d'un grand éclat.
En Gaule, bien avant la conquéte romaine, les Celtes avaient déjà le luxe de la parure, des riches armures, des festins, des vases d’or et d'argent, des étoffes brodées ; ils en fournissaient même aux autres peuples. Avec la civilisation romaine, s’introduisit celui de la domesticité, des demeures, des divertissements de tout genre, et les rudes Gaulois s’adoucirent à ce contact raffiné et voluptueux, qui leur rendait la vie plus facile et plus agréable. Jusqu'au XI: siècle, l'Italie demeura le refuge du luxe public, qui se manifeste surtout alors par les arts décoratifs, que l’on rencontre dans les églises particulière-
ment. Elle est aussi, alors, le foyer principal du faste privé.
Pendant la période Mérovingienne (1) les rois Francs, et notamment Chilpéric, ont la passion des métaux précieux et des trésors. Les femmes déploient un grand luxe de parure. Clovis revêt le costume des empereurs romains et Childebert aime, par-dessus tout, la représentation et les belles armes.
Les abbayes sont, alors, les dépositaires de la civilisation et servent de lien avec le passé Si leur luxe privé et celui du haut clergé ont été souvent excessifs, elles n’en ont pas moins gardé les traditions d'art, d'industrie, de science et de littérature léguées par l’antiquité. Enfin, la royauté et le clergé, d’un commun accord, élèvent une foule de monuments religieux, où l’art décoratif prend une large place, et jouent amsi un grand rôle dans le développement du luxe public. Les fêtes du culte sont splendides et l’orfèvrerie religieuse brille, avec Eloi, d’un incomparable éclat : il en fait un art vraiment francais.
Dagobert donne à la pompe royale une splendeur inusitée, étale un faste oriental, orne les églises et institue de nombreuses fêtes. La chasse est alors le luxe des rois et des grands.
Charlemagne, tout en portant encore plus loin la magnificence, n’encourage que le luxe utile et la culture intellectuelle ; ia dissolution et l'élégance pénètrent quand même dans sa cour, où les femmes
(1) GRÉGOIRE DE Tours, Hist. des Francs.
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jouent un grand rôle. et les riches suivent l'exemple venu d'en haut. L'usage des gants, introduit à l’époque gallo-romaine, se généralise. Les industries de luxe sont florissantes et le faste public, civil et religieux, est extrême. Mais, avec les successeurs de Charlemagne, le goût s’altère et l’art s'abaisse.
Aux approches de l'An Mil, la misère est extrême, les épidémies sévissent ; l'hygiène la plus élémentaire est inconnue, le travail languit. Mais le luxe sans art, sensuel, fastucux et grossier, continue. L'époque fixée pour la fin du monde marque à peine un temps d'arrêt, pendant lequel toutes les richesses vont aux églises. Après, le mouvement reprend, plus accentué que jamais.
Avec l'établissement de la féodalité, qui coïncide avec l’avènement des Capétiens, de grands changements vont se produire dans le faste public et privé.
Tout d’abord, le luxe seigneurial progresse. Ses caractères dominants sont le grand nombre des serviteurs, l'hospitalité généreuse, les plantureux festins, les riches costumes.
La chevalerie, avec ses tournois et ses traditions de galanterie, aide encore à cet essor ; on est luxueux pour plaire. De plus, le rang social se reconnait au faste extérieur.
A la cour du pieux Robert, les modes bizarres et la corruption s’introduisent, avec sa seconde femme, Constance, fille du comte de Toulouse. Dans la
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masse, peu de luxe; pas de bien-être. Les mœurs sont, en général, simples et énergiques.
Au sortür de l'An Mil, l'industrie et le commerce se relèvent. Des églises, nombreuses et splendides, sont bâties, et l’on assiste à une véritable renaissance du luxe décoratif religieux, par lequel se fait l’enseignement de la foule. Les grandes abbayes, comme celle de Saint-Denis, dont le remarquable abbé, Suger, secondé par Louis le Gros, réforme les abus luxueux et donne aux arts une si heureuse impulsion, celles de Cluny, de Saint-Riquier, sont, à la fois, des musées, des écoles, des ateliers, où le bon luxe et l’utile sont l'objet d'une égale sollicitude.
Viennent les Croisades, (1) et, si les chevaliers en rapportent le goût de nouvelles jouissances et de la volupté raffinée, de ce contact avec l'Orient devaient naître d'immenses avantages, pour la civilisation en général: diminution des inégalités sociales, par le rapprochement entre nobles et roturiers qui ont combattu côte à côte; amoindrissement de nombreuses fortunes seigneuriales et une certaine division de la propriété foncière ; formation de la propriété mobilière ; enfin, accroissement des voies de communication, des éléments de luxe utile, du commerce et du bien-être général. Ce mouvement doit durer jusqu'à la Révolution francaise.
Ainsi, au XII et au XIII siècle, un certain confortable, inconnu jusque-là, pénètre dans le château féodal. On se sert encore de lits de paille, mais les
(1) Micuaup, Hisloire des Croisades.
portes ferment mieux, les fenêtres ont des vitraux, le mobilier est moins rare et plus orné. Les vastes salles et les chambres possèdent de riches tentures, d'élégantes boiseries, des peintures murales, de splendides cheminées, des miroirs de verre. L'éclaiïrage se perfectionne : aux torches succède la chandelle !
L'horloge remplace le sablier et la clepsydre. Enfin, les trouvères et les jongleurs, à la solde du riche seigneur, viennent charmer ses loisirs.
Une ère nouvelle s'ouvre, au XIII: siècle, avec Philippe-Auguste et Saint-Louis. Sous ces deux règnes heureux, le pouvoir royal acquiert une autorité prépondérante. Paris est assaini, embelli ; le Louvre, la Sainte-Chapelle et Notre-Dame commencés. Les arts et le luxe utile prospèrent, gräce à une protection éclairée. La pompe rovale s'accroît aussi, par la magnificence du cérémonial, des fêtes et du train de maison. Le luxe des vêtements et du linge de corps prend, au moins chez les grands, une extension considérable. Beaucoup de villes possèdent même des bains. La famine et la misère sont encore hélas ! fréquentes dans le peuple, mais une classe nouvelle, la classe moyenne, née du mouvement communal, a, dès maintenant, elle aussi, sa part de luxe et de bien-être. Les demeures des paysans et des bourgeois sont, souvent encore, laides et peu engageantes ; mais il y a progrès général, pour le mobilier et la nourriture, même dans la condition des classes rurales, jusque là si malheureuses. (1)
(1) H. Donioz, Hisloire des classes rurales,
RAT ee D'une manière générale, le XIV£et le X V® siècles sont marqués par un énorme accroissement de la richesse, succédant aux misères des guerres étrangères et civiles, par d'utiles inventions et de grandes découvertes.
Ils ont fait une place énorme au mauvais luxe et à la décadence morale. En revanche, un immense progrès social s’accomplit ; la route est frayée pour les siècles futurs, l’élan est donné et l'humanité tout entière en profitera.
Dans les campagnes, malgré les ravages des disettes et des guerres, le bien-être augmente ; les paysans sont mieux vêtus, mieux nourris, encore que mal logés. L'usage de la chemise, qui, jusque-là, était un luxe presque royal, commence à s’mtroduire.
Quelques cultivateurs aisés ont même des gobelets et de la vaisselle d’étain, des miroirs, des meubles, un peu d’argenterie.
Paris devient le centre du luxe à la fois matériel et intellectuel, avec ses écoles, ses monuments, ses fêtes civiles et religieuses, ses spectacles. Les arts de luxe, et, en particulier, celui du livre, y recoivent un grand développement.
Mais la sécurité et la salubrité sont encore à peu près inconnues. La haute bourgeoisie rivalise avec la noblesse et toutes deux font preuve d’un faste inouïi, avec leurs riches vêtements et leurs splendides hôtels magnifiquement meublés. Détail piquant: les tables deviennent de plus en plus raffinées ; mais on
ignore encore l'usage des fourchettes et l’on essuie ses doigts à la nappe.
Malheureusement, l'argent acquiert, avec Philippe le Bel, une puissance infinie ; la fiscalité domine et la corruption sociale s’accentue, en même temps que le luxe s’accroit démesurément. En outre, la papauté, établie à Avignon, donne de triste spectacle du faste et d’une vie de plaisirs s’étalant dans une cour pontificale. » (1)
Les règnes de Philippe VI et de Jean le Bon nous montrent des princes s'adonnant à de fastueuses folies, avec une superbe indifférence, au milieu des désastres du pays et de la misère de la masse.
Charles V le Sage relève la France. Une magnificence de bon goût s'allie à Son économie. Ses belles résidences du Louvre, de Saint-Germain, de Melun, renferment de splendides collections artistiques et son trésor offre une infinie variété de richesses. (2)
Au contraire, Charles VI et ses oncles inaugurent une ère de luxe néfaste. L'art survit avec le duc de Berry et Louis d'Orléans : les châteaux de Mehunsur-Yèvre et de Pierrefonds semblent devancer la Renaissance. Mais, dans les fétes, les modes, les plaisirs, tout est extravagance et folie : la débauche et la vie fastueuse se donnent libre carrière.
Avec Charles VIT, s'ajoute à tout cela l'influence des favorites et le faste des camps. La contagion de ce luxe ververs gagne la bourgeoisie, au moins à
(4) BaupriILLART. 0p, cit. III, p. 255.
(2) CHRISTINE DE PisAN, Histoire de Charles V.