‹ Le Luxe et les Lois SomptuairesChapitre 35 sur 35 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

L'histoire nous a montré que toutes les mesures prises par le législateur contre le luxe ont échoué. A Rome, malgré les lois et les impôts somptuaires, TUE est tombé dans de monstrueux abus. Au Moyen-Age et même dans les temps modernes, il a triomphé de toutes les prohibitions : toutes ont été impuissantes à entraver son essor. Il a continué à se développer, et ses manifestations sont devenues chaque jour plus nombreuses.

Aussi, de nos jours, le domaine de l’action publique exercée par les tribunaux est à peu près “abandonné. Nos idées sur la liberté et sur la responsabilité individuelles s'opposent, avec raison, à cette intrusion dans la vie privée. Poursuivre tel excès de table ou de parure comme on poursuit un vol ou un attentat commis contre les personnes, semblerait souverainement révoltant. De plus, une partie de nos lois tend à encourager certaines industries de luxe, par des primes et des récompenses ; après cela, elles ne peuvent aller en proscrire les produits.

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Aux époques de grande civilisation, la corruption des mœurs ne peut guère être enrayée par des mesures légisiatives. Mais l'intervention de la loi se justifie, quand il s’agit de l'hygiène, de la santé, du bon ordre publics. Ainsi, en ce qui concerne l'ivrognerie, la loi a prise, au moins, sur le scandale public. Toutefois. il est à remarquer que les sociétés de tempérance, inspirées par l'initiative privée, ont, sur ce point, une action plus efficace ; elles ont déjà rendu d'immenses services.

Que dire des impôts somptuaires ? Malgré les graves inconvénients qui résultent de leur caractère d'impôts volontaires et de leur rendement très incertain, ils se justifient très bien, puisqu'en définitive ils ne frappent que ceux auxquels il est permis d'avoir du superflu et soulagent ainsi d'autant les classes laborieuses, les plus intéressantes.

Mais si l'on veut s’en servir Comme d’un moyen de répression du luxe, leur impuissance est surabondamment prouvée par les faits. Ainsi, en dépit de taxes parfois énormes sur le tabac, l’alcool, le jeu, etc., on n'a jamais cessé de fumer, de boire, de jouer. Aussi, n'est-ce pas du législateur qu'on doit, ce semble, attendre la meilleure arme pour combattre la corruption ; car les manifestations du luxe, variables à l'infini, finiront toujours par dépasser les prévisions de la réglementation la plus minutieuse.

Mais la part faite au superflu blämable est encore bien grande de nos jours et nous sacrifions beaucoup trop aux vaimes futilités et aux raffinements sensuels.

De quels précieux moyens peut-on espérer une action bienfaisante, qui se ferait sentir sur le bon luxe, pour Pempêcher de devenir exagéré, et qui lutterait contre le mauvais, dont le seul usage est déjà répréhensible ?

La religion et la morale peuvent seules agir ici.

À Rome, malgré les efforts réitérés des pouvoirs publics, le luxe s’est perverti chaque jour davantage : car la morale du paganisme ne pouvait exercer sur les esprits aucune influence salutaire. Au contraire, toutes les nations chez lesquelles ont pénétré les vivitiantes doctrines du christianisme ont su se garder, d’une manière générale, des effroyables excès fastueux auxquels se sont livrés les Romains de la décadence. Déjà, les orgies du Moyen-Age étaient loin des gigantesques débauches romaines.

De plus, si, chez tous les peuples, la diffusion du luxe à sans cesse augmenté au fur et à mesure que la civilisation progressait, il s’est épuré, affiné, il est devenu moins grossier et moins excessif; en s'étendant à un plus grand nombre de consommateurs auxquels il a contribué à apporter le bien-être, il a joué le rôle d'un puissant agent civilisateur, d'un instrument du progrès. Les mœurs se sont adoucies, les inégalités sociales aplanies, dans une certaine mesure.

L'homme civilisé est assurément plus humain, plus compatissant, plus charitable que celui d’autrefois.

I faudrait que la moralité se développât sans

cesse, en même temps que la richesse; il faudrait que l’homme sût avoir la force de résister aux tentations nombreuses du luxe qu'il est à même de se procurer si facilement.

Les remèdes moraux sont donc, semble-t-il, les meilleurs, car ils agissent sur les causes et ont pour effet de refréner la vanité, l’égoisme, la sensualité.

L'instruction morale, l'autorité du père de famille ont ici une influence énorme. Les lois peuvent avoir aussi, Sur ce point, une action incontestable, par le système d'éducation, qui dépend, en partie, des pouvoirs publics : l’enseignement ne doit pas s’occuper seulement des intérêts matériels ; il doit aussi s'efforcer d'exalter l'esprit de sacrifice, d’abnégation, de désintéressement, de dévouement, pour empêcher la prédominance brutale des appétits.

C'est dire que « toute éducation a besoin d’un idéal élevé, d'un frein contre les entraînements du mal, de quelque chose de supérieur que l’homme apprenne à respecter et à aimer. Le sentiment religieux remplit ce rôle de telle facon qu'on ne voit pas comment il pourrait être suppléé. L'idéal chrétien est essentiellement contraire au mauvais luxe, à l'abus du superflu. Tout en recommandant le travail, 1l subordonne l'individu à la règle morale,

à Dieu, et les sens à l'esprit... Ce sont les nations chrétiennes qui occupent le plus haut degré de civilisation sur le globe... THEME

Avec de tels principes, une heureuse réaction sur

(1) BAuUDRILLART, op. cit. t. IV, p. 683 et 684.

on

le luxe privé et public ne peut manquer de se produire : des idées plus sérieuses, des habitudes plus simples, des goûts intellectuels se répandront ; il y aura moins de frivolité dans les mœurs.

Une forte éducation morale s'impose donc. Il faut combattre le luxe qui rend égoïste, par l’idée divine, par l'amour du beau et du vrai, et aussi par l'amour du prochain, du bien et du juste. Il faut que les crovances religieuses se fortitient ; que les idées de charité se développent de plus en plus ; il faut que, sans pour cela renoncer à un légitime bien-être, les plus riches songent à prélever, pour venir en aide aux moins fortunés, une partie des sommes qu'ils ont fj'intention de consacrer au superflu... Ce qu'ils donneront ainsi, on est sûr que le luxe blàmable ne l'aura pas.

Sans doute, certains économistes ont pu dire, avec M. de Laveleye : « L’aumône engendre l’oisiveté, la mendicité, l'inertie » (1).

Mais ces critiques ne doivent s'adresser qu'à une charité mal pratiquée, que tout le monde réprouve. On a raison de blâmer celle qui est faite au hasard, car il y a de faux pauvres qui trouvent dans la mendicité la satisfaction de leurs vices. Mais on ne peut nier que, bien entendue, faite avec discernement, secondée par l'assistance, la charité est excellente et est un moyen de faire parvenir aux pauvres une part du superflu des riches, qui se trouve ainsi soustraite au luxe.

(1) DE LAVELEYE, Lé luxe, p. 11.

La charité est une des gloires des nations chrétiennes : elle y donne des résultats admirables et les sentiments philanthropiques ont une tendance manifeste à s’v développer de plus en plus.

En résumé, donc, il ne faut pas chercher à supprimer le luxe. Il est inhérent à la nature humaine : quoi qu’on fasse, la part la plus considérable des revenus supérieurs aux besoins nécessaires sera toujours consacrée aux dépenses de luxe ; et celui-ci continuera, du reste, à jouer son important rôle économique, qui consisteàstimuler l’activité de l’homme, à créer la variété des occupations, à procurer, en partie, aux classes pauvres, le travail et le salaire rémunérateur dont elles ont besoin pour subsister, à faire progresser l’industrie, à améliorer la production par la recherche constante de produits supérieurs.

Mais on ne doit pas hésiter à désapprouver, sans restriction, la prodigalité, le faste excessif et inutile, celui qui répond simplement à un vain désir d’ostentation. Ce qu'il faut, de même, traiter avec la dermère sévérité et combattre à outrance, c'est le luxe contraire à la morale; c’est le superflu nuisible à l'intelligence et à la santé, celui qui ruine le corps et pervertit l'âme ; c’est, d’une manière générale, tout ce qui se rapporte au luxe de mauvais aloi, car il amollit et corrompt ; et l’homme ne doit pas devenir l'esclave des jouissances et des raffinements.

Au contraire, tant que les dépenses de luxe qui n'ont rien de répréhensible au point de vue moral, ne deviennent pas excessives, on ne peut donc les

condamner. D'ailleurs, avec le perfectionnement moral, mais avec lui seul, on peut espérer que le luxe tendra toujours à s'épurer davantage, à devenir plus judicieux et plus délicat, enfin à exercer, de plus en plus, une heureuse influence sur le développement artistique des nations, sur l'épanouissement des plus belles facultés humaines.

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