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CHAPITRE X

LE BAL DE M. JAMES DE ROTHSCHILD

11 y a fort à penser que la liste précédente ne fut point communiquée à M. de Rothschild, banquier allemand, quand le 3 mars 1 8 “2 1 son hôtel de la rue d’Artois fut ouvert, comme on disait alors, « à la cour et à la ville » .

L’annonce de cette fête donnée à la Chaussée-d’Antin par le banquier mit un peu d’étonnement dans la société parisienne. On savait de lui ces choses seulement : qu’il était Israélite et gros traitant; que son père avait rendu de particuliers services aux têtes couronnées et découronnées, et que lui, M. James, le successeur, venait tantôt d’expédier pour le service de l’Autriche 80 quintaux d’or monnayé à Lindau. En ces temps simples une pareille nouvelle, loin de nuire à M. « Roschill », fit en sa faveur un énorme effet. Le Journal des Débats met à dénombrer les fameux quintaux d’or, chargés sur de formidables charrettes, escortés de gardes, une sorte d’émotion très justifiable. Nombre de pauvres seigneurs rentrés naguère un peu tristes et minables dans leur hôtel et que le milliard sera impuissant à remettre

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en selle, ouvrirent ù la lecture de l’entrefilet leurs grands yeux naïfs. Demeurés fort étrangers aux affaires de finance, dédaigneux même par race, ils en causaient volontiers comme cl’une circonstance ou d’une histoire surprenante, comparable aux contes orientaux, conçue et exécutée en dehors d’eux, et qu'ils ne souhaitaient point d’autrement approfondir. Lui seul, « le prêteur des rois et le roi des prêteurs », eût pu nous dire de quelle façon se fit depuis la pénétration lente de ces masses profondes, inaccessibles et butées. Comment certains mépris d’origine se transformèrent à la longue, et pourquoi beaucoup d’intransigeances hautaines ne résistèrent point à la compromission. On a dit par les ministres, les diplomates, les neutres d’état dont la droite se tendait à l’aristocratie, et la gauche à la finance. Les postes officiels ont leurs obligations. Dans l'occurrence il eut été de mauvaise politique, pour 11e pas dire plus, si l’on eût fait montre de rigueur à l’expéditeur des quintaux d’or. Même pour le bal projeté et sans qu’on en sût très justement mesurer la portée, l’opinion se forma vite ; de proche en proche, du grand au moindre, sur le sentiment très français de n’aller là que pour chercher un sujet de caquets, plusieurs tournèrent au banquier une lettre d’acceptation polie.

Oh! si M. lloschill eût été revêtu alors de la fonction héréditaire obtenue deux ans plus tard, s’il eût pu arborer la fameuse tunique rouge de consul général d’Autriche — qu’il portera dans la suite en toutes circonstances — les épaulettes en graine d’épinards, le grand chapeau et l’épée qui lui donneront bientôt la figure du vainqueur de Waterloo, la nuance s’en fût sûrement marquée ! Dans un pays oû les plus difficiles évitent de poser aux étrangers d’indiscrètes questions, on eût trouvé la raison excellente pour lui serrer les mains et baiser le bout des doigts gantés de Madame. Par malheur, et suivant le mot très perfide d’un homme d’Etat, le financier n’est encore que prince de Galles dans sa partie. Corbière le ministre avait tout loisir de rabrouer les valets de la maison, un jour que, dans une mise assez lâchée, il demandait à parler au maître : « Mon ami, ne soyez point insolent, le patron ne l’est pas encore ! »

liai à la chaussée d'Antin. Groupe exécutant la « Queue du chat ». D'après Eugène Lami.

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MM. de Rothschild frères ont habité la rue de Provence et la rue Lepeletier, en des maisons modestes qu’ils n occupaient d ailleurs pas en entier. Sur la fin de 1820 les deux Irères, James et Anselme, se sont rendus acquéreurs d’hôtels princiers, rue d’Artois, l’ancienne rue Cérutti du Directoire, notre rue Laffitte de maintenant, ouverte sur le boulevard par Laborde, banquier de l empereur Joseph II. L’un de ces hôtels provient de Savary, duc de Rovigo, et a successivement passé à MM. Greffulhe et Perier ; c’est ce dernier qui le céda à M. James. L’autre, bâti sous la Révolution par un traitant nommé Lannois, a appartenu au roi Louis de Hollande et à la reine Hortense. Lannois avait eu l’idée d’en confier la décoration au peintre Prud’hon, et voici où l’histoire prend du piquant.

Amoureux d’allégories et de mylhologies à la mode de son temps, Prud’hon s’était donné la tâche de composer une décoration païenne, où, sons couleur d’antiquité, il pût à sa fantaisie chanter les louanges de son Mécène.

Pour cela il s’était inspiré surtout de la légende dorée spéciale à Plutus et à Mercure, et eût-il travaillé pour les futurs propriétaires du lieu, il n’eùt point voulu dire autrement les choses. Quatre grandes compositions montraient la Richesse, les Arts, les Plaisirs et la Philosophie, avec en dessus et en dessous des sujets moindres, complétant l’arrangement et couvrant l’espace intermédiaire. Comment Prud’hon a-t-il compris son thème?

11 P explique dans son argument : la Richesse est une belle femme, appuyée sur une table dont le montant représente le dieu Plutus. De la main gauche elle tient serré contre son cœur un coffret rempli de pierreries débordantes, et de la droite elle manie une corne d’or « qu’elle semble » offrir aux Arts vers qui elle tourne la tête. Tous les autres personnages pâlissent devant elle ; Vénus elle-même, dont le fils « veut

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voir si le cœur des riches est aussi accessible à ses traits », s’estompe et s’embrume. La Philosophie paraît plus pauvre encore. Enfin Prud’hon, qui en était aux heures méchantes de sa vie, et qui croquait une pomme avant de prendre sa palette, s’est donné la joie de sous-entendus macabres. « Le peintre, dit-il, a voulu indiquer parfois que le temps passe, que la vie s’écoule, que la vieillesse arrive, et que dans l’intervalle nous devons jouir. » Prud’hon avait mis en peinture les théories sociales de Jacques Laffitte.

Toutefois MM. de Rothschild frères n’ont point quitté le numéro 26 de la rue de Provence pour la sotte vanité d’occuper des locaux splendides, et d’y vivre au milieu de chefs-d’œuvre. C’est tout bonnement l’échelon topographique qu’ils ont voulu franchir ; la résolution leur en est passée au moment propice, à la minute fixée d’avance, quand il devenait utile de frapper un grand coup sur les imaginations parisiennes. Si M. James, l’un des frères, n’a point reçu la meilleure part, si l’hôtel de Savary ne saurait entrer en rivalité avec celui de Lannois échu à M. Anselme, l’autre frère, la façade n’en a pas moins fort grand air, la porte en est belle et les devants très larges. Le boulevard est à deux pas, qui permettra les galas et l’évolution des équipages dans les grands jours.

De notre temps, ces vieux souvenirs ont été bouleversés ; les peintures de Prud’hon ont quitté le lieu pour un château en Allemagne. Sous la Restauration, à l’époque du bal, elles apparaissaient toutes fraîches, avec leur allure de prophétie, leur ragoût à la fois espiègle et philosophique, toute l’histoire d’une race d’hommes.

Les fêtes du 3 mars 1821 marquaient donc la prise de possession, l’entrée en jouissance, nous dirions mieux : une pendaison de crémaillère. Les lettres d’invitation, encadrées d’un gaufrage galant par Susse,

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en laissaient deviner les surprises et les raffinements1. Une mention surtout se colportait que les journaux répétaient à l’envi, c’est à savoir l’étrenne promise d’un mobilier entièrement neuf et de draperies tout exprès accrochées. D’honneur, ceci était du dernier bon genre, d’un ton exquis, pour le peu de temps laissé aux architectes! Certaines gens se rappelaient les salons de la Malmaison autrefois construits, décorés et meublés en deux semaines, sur un caprice de l’Empereur. Mais encore n’avait-on fait là-bas que des adaptations, quand il fallait chez M. de Rothschild transformer un palais entier de la base au faite, élargir les escaliers, abattre des murs, bâtir sur le jardin une salle de bal suffisante pour 3 000 personnes.

Le héros de ce conte de fées, le possesseur de lampe merveilleuse à la façon d’Aladin, était ce M. de Rothschild, un jeune homme d’à peine trente ans, un maigrelin seigneur aux favoris courts, au nez gros, aux yeux petits et clairs, entrevu dans sa daumont à Longchamp, aperçu à l’Opéra en la société d’une jeune femme très ornée. Pour Dieu, que voilà bien les Français de tous les règnes ! Hier, personne ne savait, aujourd’hui, le moindre mirliflor avait coudoyé « ce garçon », connaissait sa fortune, souhaitait de paraître bien renseigné sur son compte. « Jacob avait fourni le meuble, Thomire, tous les bronzes, » les tapis sortaient d’ici ou de là, le service de vermeil pour le souper avait coûté tant. Toutes choses grossies, mais vraies à l’origine, qui avaient été mises en oreilles attentives, par hasard, sous le sceau du secret, en priant de 11e souffler mot à âme qui vive. De là tant de récits dont le marquis de Carabas eût rougi, et qui poussaient à leur comble la curiosité et les stupéfactions.

Des coquettes de la société imaginèrent ensemble, sans se l’être avoué, des processions en divers « temples de la fatuité », ou mesdames les banquières avaient commandé leurs parures du dernier goût. La plupart de ces maisons consacraient à l’exposition de ces chefs-d’œuvre de mignonnes chapelles oû les robes s’étalaient au jour, se drapaient et

On dit que certaines dames de la société fournirent les listes de personnes à inviter.

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allumaient les convoitises. Tout a coup, les belles de la cour s’avisaient de manquer d’une babiole, leur carrosse s’arrêtait à la porte des magasins en renom, et, sous le prétexte de choisir un col de blonde, une fleur

de corsage ou des gants, elles allaient distraitement aux montres , feignaient une moue, juraient que cela « était extrême » ; puis, le soir venu, a 1 Opéra ou chez elles, dans leurs caquets du jour, elles se vendaient les unes les autres, tout en daubant la mascarade folle dont ces choses donnaien t l’avant-goû 1 .

De ces ouï-dire, de ces commérages, de mille petites notes égarées en tous lieux, nous parvenons à restituer, dans leur opulence royale, toutes les imaginations déployées, les trouvailles produites, les splendeurs prodiguées, depuis la salle de bal construite en dehors, jusqu’aux salons de réception, aux cabinets de jeu, au buffet dressé, aux antichambres fleuries comme des serres, aux escaliers portant à chaque marche un vase rempli de plantes rares. C’est Berthault l’architecte, l’ancien metteur en scène des fêtes du comte d’Artois avant la Révolution, le dessinateur des parcs de Stains et de Pontchartrain, que M. James de Rothschild a chargé de pourvoir à tout sans compter. Berthault a soudé à l’hôtel je ne saurais dire quel hall immense, de plain-pied avec les appartements, dans lequel on entrait par une énorme baie drapée de courtines aux franges d’or, salle aveuglante de lustres, de candélabres et de glaces, avec de hautes ouvertures gothiques en guise de fenêtres, et pour mobilier seulement des consoles de bronze et des tabourets bleu et or. En un coin, l’estrade pour l’orchestre, très peu élevée, capable de contenir quarante exécutants, et tout enguirlandée de torsades et de festons.

Les cabinets de jeu confisquent plusieurs pièces dans l’hôtel même;

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Danseur en culottes.

D’après Horace Vernet.

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les arrivants auront, dès l’entrée, cette surprise de la lumière très douce des bougies brûlant dans leur flambeau d’argent et faisant des oasis tranquilles parmi les écla ts et les brouhahas des salons illuminés à jour. Puis, tout à l’extrémité du logis, en bonne place, le buffet a été ménagé en gradins et chargé des friandises à la mode, plats montés, sucreries arrangées en temples grecs, en ruines gothiques, en moulins à vent, figures friandes casquées en Minerve, viandes et gibiers aussi — résurrection des goûts de l’Empire — au milieu de tous les vins fameux au monde : français, allemands, espagnols ou hongrois. Des tables seront réservées aux dames, que les cavaliers, restés debout suivant l'usage, serviront entre deux quadrilles, aidés par les premiers maîtres d’hôtel de Paris, des hommes très imposants sous leur frac noir à aiguillettes, et coutumiers des soirées princières.

Le salon de réception, le plus somptueux, pareil à une pagode dans ses dorures et ses soieries, jonché de tous les canapés, les escabeaux, les fauteuils récemment sortis des fabriques, encombré de tableaux et d’objets précieux, est le centre de la fête. On y arrive à l’enfilade de deux ou trois pièces plus petites, maintenues dans les éclairages modérés. Là se tiendront les maîtres de maison, et à chaque entrée nouvelle un laquais soulevant une lourde portière jettera les noms.

Combien d’invités pourront s’ébattre à l’aise! Les mieux informés estiment 2,000, les exagérés doublent le chiffre. La vérité est que 1.500 lettres ont été portées à domicile par des jockeys, et presque toutes ont eu une réponse favorable. Alors, certains calculs se font qui stupéfient. Si 1 on suppose un millier d’équipages défilant devant l’hôtel à partir de neuf heures, fermant les issues, gênant ceux qui suivent, empêchés par ceux qui précédent, c’est, à deux minutes, pour la station

Costume de bal, 1821.

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d’abordage, trente-trois heures perdues, une impossibilité ! Des tapis ont alors été tendus jusque dans la rue, et par essaims, au grand risque d’être froissées et gâtées par les boues, les invitées sauteront sur la chaussée et envahiront la maison entre neuf heures et minuit. Sincèrement, ces chiffres sont de Shéhérazade elle-même, et c’est « Aroun-al- Roschill » qui convie. Plus d’une beauté du grand monde, intriguée, prendra ce soir-là le boulevard de Gand pour gagner le spectacle, et assistera de loin à la cohue par derrière les glaces de son landaulet, — qui sait? — avec un peu de regret peut-être de sa bouderie forcée.

Nos pères ont ouï conter cette légende : En dépit de son assurance, de tout ce qu’il avait pu apprendre des préparatifs étrangers, de l’intense curiosité provoquée, malgré les réponses venues, M. James de Rothschild n’est point tranquille. Dès huit heures, les lustres ont été allumés, les laquais se sont échelonnés, formant une chaîne ininterrompue du vestibule d’honneur au salon de réception. Berthault a donné son dernier coup d’œil à l’arrangement, changeant en hâte certaines dispositions, en présence du maître et de la maîtresse de maison eux-mêmes déjà sous les armes. Lui est très simple dans son frac de soirée — sauf le charivari réellement un peu trop majestueux de sa chaîne de montre et le gros diamant de sa cravate ; — elle, par contre, ruisselle de pierres, d’épis d’or, de choses voyantes et cossues, avec son corsage long à l’anglaise, furieusement serré, sa jupe écourtée et ses cothurnes de satin blanc. Le temps presse ; la police a pris son service dans la rue, la façade de l’hôtel achève de s’embraser de lampions qui mettent dans le brouillard de mars une lueur d’incendie. Toutes les horloges neuves, réglées le matin, battent à la fois les neuf coups, et personne n’est là encore.

La légende assure que, par une fenêtre ouverte donnant sur la chaussée, tout en haut comme ma sœur Anne, deux têtes apparurent en

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ombres chinoises, plongeant les yeux au loin dans la direction du boulevard. Au même moment accouraient, dans un cliquetis de harnais et de lanternes secouées, trois ou quatre carrosses de gala, à la queue-leuleu, précédés de cavaliers et fendant la foule. Les têtes rentrèrent aussitôt, ef. sur les lumières vives parurent se joindre en un baiser d’actions de grâces. Paris venait !

Alors, ce fut la crue aussitôt, l’effrayante poussée des berlines, des coupés, des landaus, des dormeuses de ville, émergeant à la fois par le boulevard, et s’engouffrant dans le mince entonnoir de la rue d’Artois, les uns derrière les autres, au pas, par instant avançant tous ensemble, par moment reculant, les chevaux soudés à la calèche précédente, et enveloppant les chasseurs et les laquais d’arrière de la fumée de leurs naseaux. Là se révélait brutalement l’extrême éclectisme des invitations, le mélange des classes, quand, devant l’ambassadeur d’Autriche, ou touchant à l’attelage très merveilleux du directeur de la Banque royale, de maigres fiacres s’insinuaient, remorquant des chefs de bureau, des membres de l’Académie, voire même un artiste peu habitué au voisinage. Quatre heures durant les badauds attardés eurent ce spectacle d’une mascarade de véhicules plus extraordinaire peut-être qu’à Longchamp, avec tout loisir de plonger à l’intérieur et de se renseigner sur le luxe des parures et la chamarrure des uniformes. L’effet s’en doublait encore des illuminations de la rue ; car il n’y a pas, ce soir de carnaval, queM. de Rothschild, qui festoie et qui flamboie. Tout près de là, Barillon (de file de France) donne un bal, de moindres héros traitent leurs amis, et l’Opéra de la rue Lepeletier attend ses masques.

L’entrée du temple d’or n’est point banale. Au milieu du vestibule dont les portes vitrées s’ouvrent à chaque arrivée, des chasseurs semblables à des officiers étrangers reçoivent les pelisses, les witchouras et les manteaux, et les rangent. Puis les invités passent dans la haie des

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laquais à la française, portant la fleur au côté, les bas blancs, les souliers à boucles, le frac galonné, et ils vont ainsi sur les soyeux tapis, en grande cérémonie de cour, les cavaliers offrant la main aux dames, scandant le pas suivant les principes du professeur de maintien. Le beau monde est celui qui parade le plus; il compte pour galanterie de supérieure essence la façon de mettre les pointes en dehors, de manier son chapeau ou d’arrondir les coudes. Dans cette lutte d’élégance, les moindres ne se démêlent point facilement des autres; ils ont de pareilles enjambées majestueuses, des raideurs tout aussi solennelles, une égale morgue. Certaines erreurs furent très risibles : M. X..., consul général, el le duc de Gaëte jettent leur nom à l’huissier introducteur, qui intervertit les rôles et annonce l’un pour l’autre. Le duc fut le premier à en rire, et M. X... ne s’en froissa pas, vous pouvez penser. Eu égard aux tenues, l’erreur était si excusable!

Quand les ministres apparurent en grand habit, la partie était définitivement gagnée; la note officielle mettait une autre qualité en toutes choses, M. Decazes manquait, mais l’excuse de son enfant malade, la très aristocratique manière dont chacun s’empara aussitôt de ce sujet de conversation, dont on s’ingénia à le plaindre à lui faire sa cour, même en son absence, rompit la glace, et la gaîté naquit de cette peine. Ensuite des saints et des félicitations, après la station obligée pour les dames aux côtés de la maîtresse de maison, on quitta le baise-main et on se répandit. En peu d’instants la salle de bal fut encombrée de jolies personnes rangées en tableau — le mot reçu — de mères, de beaux fils groupés par coteries et attendant l’ouverture des danses. Certains se sont risqués déjà et d’avance ont obtenu leur inscription sur les carnets de bal inventés par Susse, ou sur les éventails, à la mode anglaise.

On se montre les célébrités et les dignitaires : M. de Goltz, ambassadeur de Prusse ; le baron de Vincent, ambassadeur d’Autriche ; lord Stuart, ambassadeur d’Angleterre ; M. Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie. Au hasard des passages ce sont MM. de Live, introducteur des ambassadeurs; de Rémusat le fils, survivancier, le ministre des Pays- Bas, M. de Fayel, lequel ne fait qu’une apparition et doit se rendre

Costume de bal en 1821. D’après Lanté

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chez M. Thuret son consul général. Là-bas M. Roy, ministre des finances, puis l’intendant des Menus venu en curieux, M. deMirbel, de l’Institut, et sa charmante femme; M. Guizot, un tout petit homme sanglé dans un tout petit habit noir. Bien d’autres personnages d'ordre inférieur, chefs de bureau, directeurs de comptabilité dans les ministères, trésoriers de nuances et de costumes divers, mêlés à la nuée des barons — déjà : — baron Ramond, baron Félix, baron Fréville, baron Mounier, aux conseillers à la cour des comptes, aux préfets, aux notaires, aux avoués , même aux artistes, Gérard entre autres, qui fera à deux années de là le portrait des amphitryons, entre celui d’une reine et celui d’un empereur.

Pourtant, que serait la fête, où ces hommes éminents se montreraient seuls, sans les toilettes, les pimpants falbalas de la partie féminine, la câline et capiteuse attraction de ces ravissantes poupées? En conscience, jamais les Robe de bu de M"- bouuot.

Mars 1821.

enchanteurs parisiens, coiffeurs ou costumiers,

n’ont su mieux faire! Tout à l’heure Hippolyte, le sans rival Hippolyte, Hippolyte le Grand, coiffeur de Ja duchesse de Berry, jurait à Mme Barillon que pour sa fortune assurée, il ne saurait accommoder une tête de plus ce soir-là. Dès huit heures du matin il avait été à l’œuvre, pas une dame ne se montrera sans avoir reçu de lui le dernier coup, la consécration d une besogne commencée par d’autres. Était-ce une intention de la part de toutes ces « charmantes », une flatterie à l'adresse du banquier israélite ([lie ces turbans moabites si nombreux dans ses salons, les turbans Rébecca inspirés de Y Ivanhoe de Walter Scott, copiés dans les tableaux de Girodet et qui auréolent si drôlement les femmes brunes? On croirait un uniforme si, dans le nombre, des Gérés ne se montraient chargées d’épis d’or, de raisins d’or, de glands d’or, si des Terpsichores, des reines d Incas, des belles Ferronnières ne mêlaient aux autres la diver-

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sité gracieuse de leurs coques et de leurs frisettes inédites. Sur ces échafaudages de cheveux, mille plumes voltigent, arrachées aux marabouts, aux hérons, aux oiseaux de paradis, s’élèvent en aigrettes, s’abattent en esprits , se festonnent et s’ébouriffent...

Les pierres et les bijoux éclatent, lourdement chez les moins éduquées, discrètement pour les autres ; aux oreilles ce sont des solitaires énormes, des pendants larges, ou des ciselures d’acier plus chères et précieuses que l’or. Sur les gorges de pesantes rivières, des colliers de perles, de grosses chaînes, contraste cherché avec le jansénisme un peu inattendu des toilettes sombres fort de mise alors, avec la candeur quasi virginale des crêpes et des blondes. Le ton n’est pas de s’habiller d’étoffes riches, ni de dentelles. Mme Gros-Davillier, la déesse du lien, plus chargée de pierreries qu’une sultane d’Orient, n’a pas mis 35 louis à la robe, dont le fameux Leroy nous a gardé les factures détaillées. Elle a ce soir-là une jupe de tulle blanc, orné de satin pareil aux boutonnières, avec pour toute garniture trois bandelettes en satin, deux rangs de fleurettes eu velours frisé entremêlées d’épis d’or. Son corsage allongé à la Sévigné et drapé d’une épaule à l’autre est recouvert de deux collerettes de blonde, et serré à la taille d’une ceinture à agrafe. Les dessous de satin blanc ont leur ourlet renforcé d’une paille. Au coté gauche un bouquet de Prévost d’à peine vingt francs. La simplicité même !

Cette année 1821, les modes de l’Empire ont bien décidément vécu. Rien ne reste de ces tailles à la grecque perdues sous les bras, gracieuses pourtant et si joliment seyantes aux jeunes. La tête a repris de l’importance, les épaules se sont élargies, les corsets reviennent, et les jupes très courtes figurent un éteignoir sans un pli. De ce jour jusqu’à nous les buses continueront leur fortune. Pendant le bal Rothschild et les contredanses, l’impression fut d’une ronde de clochettes en fleur.

Le cavalier de distinction est le vivant contraste de sa danseuse ; elle est une cloche, il est un bâton fluet; une baguette, noire d’un bout à l’autre, très mince, très flexible. Le frac est bouffant sur la poitrine, et très flottant aux pans; le pantalon fourreau dessine la jambe, et

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s’arrête en haut de la cheville. Déjà les culottes sont réputées gothiques, il faut pour les oser encore arborer l’uniforme ou « l’habit habillé », tenue de fonctionnaires ou d’officiers. Les fds de banquier n’ont en majorité aucune raison de s’en revêtir.

Dès les premières mesures de l’orchestre les danseurs ont pris rang, chassant devant eux les dignitaires âgés et la foule bourdonnante des politiciens à qui tous endroits sont bons pour satisfaire leur prurit de langage. Eu égard aux dimensions inusitées de la salle, des nouveautés chorégraphiques sont résolues.

On danse le rond à 32 personnes, en glissant sur les pointes, en évitant les pirouettes surannées. 11 est devenu « fort choisi » de paraître ennuyé, de croquer 4 mesures sur 8 pour 2 traversés dans la poule. Au moulinet, il serait de mauvais ton si les dames tournaient très vite sur ellesmêmes suivant l’ancienne observance. Dans Y été vous diriez une promenade, et la queue du chat s’exécute en une série de passes indolentes, presque insensibles et inavouées.

Sortie de bal.

Il faut croire que ces expressions récentes des goûts mondains intéressent quand même et passionnent, car chez M. James de Rochschild la nuit entière fut employée par les beaux tils et les merveilleuses à « se regarder passer », à s’entre-mêler dans d’interminables chaînes anglaises, à patiner de la jolie sorte sur les parquets cirés. Tel est l’enthousiasme que les plus intrépides songent à peine aux rafraîchissements

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apportés par une nuée de laquais sous la conduite de chasseurs. Le souper même, en dépit de ses chatteries et de ses sortilèges, n’entraîna que pour un entr’acte restreint, juste le temps de croquer à la volée les mauviettes en caisses et les meringues glacées. Tout à coup, à la reprise de l’orchestre, le joyeux essaim prit son vol, abandonnant les chefsd’œuvre de Carême aux vieux messieurs, aux bureaucrates lassés de bâiller dans l’embrasure des portes, à cette classe très nombreuse de gens modestes dont la modestie s’arrête précisément au seuil des réfectoires.

Il est quatre heures du matin; les hommes graves se sont éclipsés l’un après l’autre, les salons de jeu se dépeuplent; mais, dans le bal toujours aussi nombreux, messieurs les danseurs et leurs infatigables partenaires reprennent les quadrilles sous les lustres mourants. Huit heures sonnent quand la dernière voiture avancée emporte le dernier valseur dans le brouillard tombant en pluie.

Nocte pliât tota, redeunt spectacula mane ,

Divisum imperium cum Jove James habet.

Quelque malin jésuite a de cette sorte accommodé le distique latin : « La pluie a tombé toute la nuit; on est rentré du spectacle au jour levé. L’empire du monde appartient par moitié à Jupiter et à James. »

Cela fit beaucoup rire les douairières.

Le banquier heureux a eu une bonne presse, ce qui n’est pas énormément dire. Il n’est point encore passé dans les mœurs de s’attarder aux menus faits de la vie, d’en dresser heure par heure la chronique touffue. La Mésangère, gazetier des dames, éditeur des coquetteries et des luxes, a été invité à la fête ; ses phrases en gardent l’éblouissement singulier et la confusion inévitable. Tout ce qui se fût noté aujourd’hui arrête à peine sa plume dédaigneuse et ses descriptions se noient en de

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vagues et oiseuses tournures, sans touches précises ; le nom même de l’opulent seigneur lui fausse compagnie ; il l’affuble à l’anglaise et le fait rimer à Churchill. Une chose l’amuse davantage, ce sont ces « meubles de goût » dont il aura cause de publier les modèles et qui servent pour la première fois.

La Mésangère est de l’autre siècle, il a connu Barras, il a assisté aux raouts de la citoyenne Dervieux, il a fréquenté chez les enrichis du Directoire, et ensuite de l’Empire, lesquels ne calculaient guère. Or, qu’étaient-ils au prix de M. Roschill? Tous ceux-là, si prodigues fussent-ils, avaient lentement accumulé leurs folies ; lui, d’une seule fois jonchait d’inestimables trésors un palais énorme, trop petit cependant puisqu’il avait fallu construire auprès une annexe, et que les moindres recoins recélaient des curiosités, jetées là presque au rancart et comme méprisées. L’assistance composée de « ce que la cour et la ville offrent de plus distingué » est loin de lui produire l’impression du décor. Les invités encombrent et ils gênent. Ils empêchent si bien d’admirer que La Mésangère ira tuer le temps au bal de l’Opéra afin d’attendre l'éclaircie. Foin de ces dames « panachées » chez lesquelles « l'art dissimule les défauts quand la nature les a moins bien partagées » !

Et puis les quadrilles le laissent froid ; c’est bien tout juste s’il s’est enquis du cachet payé à l’orchestre à raison de deux louis par musicien.

11 rentre de l’Opéra à trois heures ; le souper est servi elles salles sont libres, on respire. On peut tout à son aise s’approcher de tant de chefsd'œuvre, palper les soies, manier les sièges. Le gazetier estime et soupèse, renseigné au besoin par l’hôte magnifique ou par Berthault soucieux de sa vieille réputation mondaine. Si La Mésangère ne nous fournit point les chiffres au total, ce n’est pas qu’on loi en ait réclamé le secret; il les omet parce qu’il les croit inutiles ou peu dignes de la <( littérature ».

Que disent la Gazette de France , la Quotidienne , les feuilles aristocratiques et collet-monté, et les papiers officiels? Tous constatent le succès très grand, la belle ordonnance des services, l’affabilité des maîtres. Où les ministres s'assoient, les chroniqueurs s'agenouillent.

« Cette fête a été remarquable par le goût, l’élégance et le bon ton, encore plus que par la richesse. » C’est la Gazette qui parle. Une autre susurre que « rien ne peut donner une plus juste idée des réunions à la mode en Angleterre ». Voici une bien grande flatterie. Songez que le plus beau compliment à faire d’un seigneur de marque est de lui trouver l’allure d’un jockey anglais ! C’est à dessein qu’on tourmente l’orthographe du nom : James de Roschill, cela sonne à la façon du patronymique de M. de Marlborough, et excuse les entraînements.

Qu’importait au héros? Il lui suffisait que la crémaillère fût pendue, et elle l’avait été solidement en présence de la cour et de la ville le 3 mars 1821, le soir de carnaval.

Toque a la Rébecca.

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