CHAPITRE XI
EXTÉRIEURES ATTRACTIONS
La rue de Paris a sous la Restauration un peu de ce qui se voit encore à Londres où le luxe extrême frôle les pires misères. Comme décor, l’irrégularité des maisons, l’absence des trottoirs, un pavé rude; comme population, une (tresse énorme de piétons et de voilures, des embarras de charrettes au milieu desquelles émerge tout à coup la tête poudrée d’un cocher de style. En été, sous les arbres du boulevard, plusieurs endroits s’encombrent de chaises où les ennuyés viennent passer le temps; puis ce sont, à la devanture des cafés ou des glaciers célèbres, d’autres réunions tolérées de personnes, enfermées dans un rempart de barrières, protégées par des tentes et jouissant « à la fois d’un spectacle et d’un rafraîchissement ». Point de gaz encore le soir, au moins jusqu’après 1825, mais aux carrefours des lanternes perfectionnées, et pour auxiliaire de l’éclairage municipal, les devantures de boutiques illuminées, les lanternes de voilures, l’étalage des petits
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marchands en plein vent dont les chandelles tremblotent dans un globe de papier huilé. A longueur de chaussée, de la Madeleine à la Porte-Saint-Martin au moins, la féerie se poursuit des magasins illustres, classés dans le monde entier, qui pour l’instant exposent leurs devantures historiées en cuivre, leurs auvents bariolés et leurs enseignes voyantes. Déjà l’attraction principale est d’un seul côté du boulevard, celui touchant à la Chaussée cl’Antin, à la rue d’Artois, le même que de nos jours encore. Au coin de la rue du Montblanc (la rue de la Chaussée-d’Antin), une pharmacie splendide tient la place de notre Vaudeville; c’est un laboratoire singulier dont les bocaux de couleur ont, le soir venu, des reflets d’incendie. Puis la rue du Montblanc une fois traversée, c’est, en continuant la promenade, un café très merveilleux, couvrant un large espace de ses tables extérieures et de ses tentes rayées. Encore une rue à sauter, — presque une ruelle — la rue du Helder, dont une des maisons d’angle a gardé son cadran solaire du temps de Louis XIV, et tout près, en un endroit feuillu, c’est Coblentz. On ne dit plus Coblentz, on ne dit même plus Gand ; Coblentz a été, aux temps révolutionnaires, une façon de club des pannes , dont on a conservé jusqu’à Charles X les doux usages de flânerie ; là s’entassent les petites maîtresses et les jolis garçons ennuyés. On touche à Tortoni, le glacier faisant le coin de la rue Taitbout, devant lequel les calèches s’arrêtent pour permettre aux femmes de croquer une bavaroise, en hâte, sans quitter les capitons de leur place. Ceci est de ton, et la duchesse de Berry elle-même n’a pas mépris de le faire. Toute l’après-dînée ce sont à la bordure du ruisseau — le ruisseau d’eau courante séparant la chaussée du trottoir pavé — des arrivées d’équipages, une mêlée de laquais et de chasseurs, descendus pour servir leurs maîtres. En 1819, Tortoni a changé les décors de ses salons, mais les gens de la société ne s’y intéressent pas; il serait malséant qu’une femme titrée se montrât au milieu de ces cristaux, par derrière la fameuse statue de Diane protégeant les bouteilles de limonade.
Plus loin, c’est la rue d’Artois (depuis la rue Laffitte), la rue des
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banquiers, chaussée d’or enserrée entre le café Français et le café Riche, presque le même café Riche que nous voyons encore, à peine seulement plus petit et plus rehaussé de dorures. Tout cela, avec le pavillon de Hanovre en face, et les bains chinois, sis à l’endroit du
Le théâtre des variétés et le boulevard en 1828. Aquarelle originale de Civelon ?
Crédit Lyonnais d’aujourd’hui, eonsliUie le boulevard des Italiens, le récent boulevard de Garni, l’ancien boulevard de Coblentz. Ou y voit en outre des cafés et des restaurants, Marc Schœlcher, le marchand de porcelaines, dont les écussons tirent les yeux, et mille petits magasins coquets glissés entre les grands, les perruquiers fameux, les bottiers du monde, les passementiers du high üfe.
A la rue Richelieu, la partie sélect est révolue; un gentilhomme à pied se doit de ne guère dépasser la rue de Richelieu ou la Madeleine. Le boulevard Montmartre a trop de petites gens, de maigres boutiques; L atmosphère n’en est plus vraiment parisienne. Le passage des Variétés y expose deux toits pointus, deux toits de moulin à vent qui sont les panoramas construits sous l’Empire. Le lieu est cher à Plirtus, on dit aussi à Mercure; mais le grand monde l’ignore, sauf que de l’autre côté de la chaussée, Dagoty étale son musée de faïences rares, ses « en avant » suggestifs et ses devantures cerclées de cuivre jaune. Et puis, il y a non loin de là encore Thomire, le maître fondeur de bronzes, lequel vient de se rappeler avoir jadis travaillé pour Louis XVI et l’écrit partout à sa montre. Thomire occupe un palais à pans coupés, une belle maison en façade du boulevard Poissonnière, soutenue de colonnes, à l’escalade d’une côte populaire. Car il faut grimper pour arriver à Thomire, et même pour aller retenir ses places au théâtre de Madame, construit tout auprès, que la duchesse de Berry a rendu une des attractions de la vie mondaine.
Quant au reste du boulevard jusqu’à la Bastille, c’est une étrangeté dont, à soixante ans d’intervalle, nous n’avons plus la moindre idée. Ceci se nomme le boulevard des Petits Spectacles; théâtres de Bobèche, des Funambules, des acrobates nombreux, dont la troupe évolue en plein vent; et la succession s’en poursuit dans une double rangée de maisons vilaines, très ruineuses, basses, jaunies, cachées par d’énormes hêtres, avec tout au bout, sur la place de la Bastille, un gigantesque éléphant en bois; tant de choses inconnues du grand monde, et qu’il méprise, comme aujourd’hui les habitants du parc Monceau ignorent le Marais ou le Jardin des Plantes.
Même aux places recherchées, l’aspect n’a point l’allure qu’on croirait. Imaginez pour la Madeleine et ses alentours une ligne bizarre de pignons, de pans de murs enlisés dans des constructions plus neuves, parmi les brocanteurs, les marchands de marrons, les maraîchers installant sur la chaussée d’affreux et gigantesques parapluies rouges; et, de ce cloaque, la Madeleine émerge, qui en est restée
La terrasse de Tortoni. Les calèches arrêtées, les marchandes de journaux. D’après Henri Monnie
à ses premiers œuvres, à ses piliers inachevés encombrés d'échafaudages, et coiffés de cônes pointus.
On en est là encore, et cependant on a beaucoup de fierté de ce Paris. Tout au plus les gens caustiques établissent-ils des classifications morales dans la topographie de leur ville. Paris n’est Paris que sur les boulevards, au Palais-Royal, au Carrousel peut-être un peu, à la Chaussée d’ An tin et au faubourg Saint-IIonoré; ailleurs c’est Lulèce, Lutèce ou faubourg Saint-Germain, sur les quais de Seine,
Le traîneau du comte d’Orsay. Lithographie d’Aubry.
au Luxembourg. Paris est la vie, le nouveau jeu, le. commerce, toute la jeunesse; Lutèce renferme les aristocraties closes, les salons revêches, les administrations souveraines, les académies. L’étranger, qui vient à Paris, fait un voyage de curiosité à Lutèce; mais qu’on ne s’y trompe pas, les gens de Lutèce sont plus souvent à Paris que ceux de Paris ne sont à Lutèce.
L’exode journalier des Lutéciens explique le luxe des équipages, l’assemblée brillante, qui, de dix heures du matin à quatre heures de la soirée, transforme absolument la physionomie de. Paris. Les Invalides se viennent détendre au boulevard et prendre un air de vie. Pour le hifjh life une course à pied dans ces endroits, une promenade en dormeuse au long des rues fréquentées, valent l’excursion plus loin-
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taine à Boulogne ou à Neuilly. Déjà sous l’Empire, mais autrement plus sous la monarchie, les femmes recherchent cette gaieté; il n’est point malséant de s’arrêter aux boutiques, et d’y choisir personnellement un objet. Mme la duchesse de Berry en a donné l’exemple, et d’elle, le goût en est passé à tout le monde. Pour cette raison, voilà Paris sillonné d’attelages, de jolis couples à pied, de personnes seules suivies d’un jockey grand comme une botte; il y faut joindre les
tilburys élégants de la Chaussée d’Antin ou les calèches du faubourg Saint-Honoré, les plus modestes chars venus du Marais, c’est-à-dire qu’à une même heure delà journée, la population riche converge au même endroit, y jette un brouhaha, une folie très spéciale, ravissement des étrangers et du petit monde.
Un temps fut où les dames mirent à la mode le déjeuner au restaurant, la station rapide en la société d’amis, soit au premier étage de Tortoni (où Prévost cuisait d’exquises côtelettes) , soit chez Véry où le supérieur genre exigeait de se faire servir un déjeuner à la fourchette, en son coupé ; soit même au Bœuf à la mode , dans un cabinet de l’entresol, tenu avec une exquise délicatesse et le raffinement mondain. Une antre fantaisie fut, après la visite aux magasins, d’aller goûter chez Girod, pâtissier au coin de la rue de la Michôdière. Là, entre trois et quatre heures, une nuée de coquettes assiègent le comptoir; une assiette chacune à la main, elles croquent des meringues, des biscuits ou des confitures. Vers 1821, on se risqua à escalader les quelques marches de Tortoni pour avoir vu avant tout le monde la nouvelle décoration amarante et or de la selle. Certaines se vêtent de blanc pour la circonstance, mais le ce price en dure peu ; on imagine autre chose. A cela, et à mille
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fadaises le monde passe ses journées, un peu sevré de réjouissances, sans les voyages faciles, ni les fréquentes courses de chevaux ; sans plus d’extras que Longchamp dans la semaine sainle, le salon de peinture de deux ans l'un, la visite aux musées, la séance à l’Académie, des écoles buissonnières incognito chez Ruggieri, aux montagnes russes, ou la soirée au théâtre.
Alors, faute de moyens de se divertir, le high life s’amuse à la parade
extérieure, aujoli ton des voitures, à des élégances inédites dans les chevaux choisis de grande taille, sous poil alezan ou noir, actionnés magnifiquement cl habillés à l’anglaise. On y joint les calèches de tous modules achetées chez d’Aldringen ou Duchesne; les dormeuses, les berlines, les diligences (combien ces mots ont vieiJli !), des chars à bancs, des carrieks à pompe. Dans l’hiver, on a les traîneaux russes importés par le confie d’Orsay et lancés à un train fou : une beauté esl assise dans la conque, et le cavalier derrière, juché sur une selle de bois, conduit par-dessus la tète de la dame. A première vue, un homme répandu sait dire le
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port d’attache d’un attelage passant dans la rue, et Eugène Larni, encore Lien jeune, en a tenté la classification. C’est au faubourg Saint-Germain le vieux style souvent, les cochers poudrés, les valets en grande tenue galonnée, des chevaux pacifiques, une calèche enfermant une famille de huit ou dix personnes. Gens de cour, ducs et pairs, haute aristocratie! Pour la Chaussée, un coupé pimpant, clairement rechampi, attelé de deux bêtes coquettes et fières, conduit par un cocher en chapeau haut de forme, et servi par des valets de pied costumés de même et portant des guêtres. Finance ou supérieure galanterie ! Au faubourg Saint- Honoré, le landau fermé d’un maréchal, avec, derrière, le chasseur en façon de général anglais ; devant, le cocher gras et fleuri enfoui dans un carrick et, en (lèche, deux mecklembourgeois steppant beau. Puis le Marais sortant sa ferraille d’autrefois, ses carrosses antiques, armoriés, jaune canari, remorqués doucement par un hongre modeste.
Tout, en un mot, ce qu’on trouve à Longchamp dans les premiers jours du printemps pour la chevauchée annuelle, mêlé aux coucous de louage, aux gigues de « demoiselles », aux apocalyptiques charrettes des marchands. Sous la Restauration, Longchamp est resté la bruyante journée, une manière de fête des fous où il est permis de tout essayer en fait de luxes et de coquetteries.
Les personnes âgées ont gardé souvenir du Longchamp de 1821, un des plus gais à la cour et à la ville ; une journée de jeudi saint tombant tard, à la fin d’avril, avec des feuilles aux arbres et un beau soleil chaud dans le ciel. D’ailleurs, on a passé si tristement ces deux années dernières, depuis la mort du duc de Berry, que tout à coup un intense besoin de vivre force la joie. Il est, ce jeudi 19 avril, juste deux heures et demie quand les premières voitures assemblées au boulevard au long du Jardin Turc, commencent le défilé et gagnent l’avenue des Champs- Elysées. C’est le signal. Le soleil, un peu voilé le matin et tout pommelé de nuages, commence à percer. De la place Louis XV jusque tout en haut de l’avenue, « à la hauteur de la maison du docteur Villette », la ligne ininterrompue des calèches se poursuit, empêchant la traversée des piétons, et faisant comme une coulée étincelante au long des arbres
La voiture daine élégante à la chaussée d’Antin. D’après Eugène Lami.
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en bordure. A droite et à gauche, dans la partie réservée aux promeneurs à pied, c’esl une cohue de curieux, ouvriers, bourgeois, ou de modistes, venues exprès de province, et payant un franc le droit de se jucher sur une chaise défoncée. Au milieu de cette haie tour à lour émerveillée ou railleuse, le luxe français caracole à petits pas, et défile à la queue leu-leu dans la poussière, un peu dans la mascarade des véhicules médiocres, pour une fois seulement, car des trois jours consacrés, le mercredi ne compte pas pour les riches, et le vendredi comporte les attelages noirs et les vêtements sombres.
La majorité est de claumont ou de calèches conduites à quatre par deux postillons en jockeys, de dormeuses élancées et flexibles tenues à grandes guides, dephaétons dirigés par le maître, de cabriolets très fins, très souples, secoués au moindre cahot ; et, pêle-mêle, ce sont les diligences de gala, les bogheys des boursiers, les chaises de Bruxelles, les berlines à col de cygne d’où émergent des perruques vieilles de trente ans. les drouskys russes, les calèches à parasol.
Beaucoup de nobles seigneurs et de particuliers célèbres ; ici ou là, le coupé découvert de M. Dccazes, fort simple ;
la dormeuse de Mlle Mars, incrustée et joliment damasquinée; le tilbury délicieux de Bomfield, banquier anglais ; le parasol du duc de Dalmatie; le cabriolet tapageur lancé bon train au trot d'un stepper et qu’on dit appartenir à la lourde et disgracieuse lady Ch...cr; la daumont millionnaire et éclatante de M. .1. de Rothschild, dont la fête récente a fait révolution, et qui arbore, aux yeux éblouis, scs chevaux pommelés gris foncé cl ses jockeys bleu et or. A longueur de spectacle, c’esl l’art du carrossier cl celui dus couturiers qui triomphent ; ceux-là ayant
Longchamp 1821.
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merveilleusement décoré le tabernacle, ceux-ci habillé divinement les ravissantes idoles qu’on y voit exposées. Jamais plus de dorures aux trains, aux harnais, aux coffres, jamais de cochers plus solennels, de jockeys plus bariolés ne se virent ; mais, non plus jamais tant de plumes, de marabouts, de fleurs, de peluches ni de mousselines accumulées. Ce n’est pas le vrai printemps encore, ni le chaud, mais les femmes aiment à tout devancer dans la vie. Les voici mises comme dans la canicule ; Mme de Raguse en tulle blanc, Mme de Pourtalès en crêpe, la princesse Aldobrandini en gaze, la duchesse de Yicence en mousseline ; leurs chapeaux, pareils de forme, en passes rabaissées, sont de ruban-taffetas, de crêpe, de velours, garnis de plumes contournées, et, de loin, leurs larges ombrelles font sur les voitures comme des fleurs rouges, jaunes ou vertes très légères.
Rien ne change moins d’une année à l’autre que cette course, sinon que le temps y sème ses giboulées et ramène bon train les calèches sous l’averse, les ombrelles ruisselantes ou les capotes baissées. Celle après-dînée s’escompte à long intervalle ; les belles qui jurent de n’y vouloir paraître y apparaissent toujours les premières, les mieux habillées ; même le faubourg Saint-
Longchamp 1821.
Germain s’y condamne, faute d’autre réjouissance, comme à une obligation de caste, à une tradition romantique. Mme de Goyon avait une si intéressante manière de murmurer : << Nous sommes bien forcées, nous; il n’y a même que nous qui soyons contraintes ! » Malgré tout, la noblesse ne cherche point à ressusciter le pèlerinage, le temps n’y est plus, les missions remplacent.
Le lendemain, les gazettes décrivent solennellement ce qu’on a vu à Longchamp. On a vu à Longchamp de grosses darnes sveltement accoutrées ; de vilains petits seigneurs ébouriffés et ébouriffants; des enfants étranges, vieillots, rabougris, travestis ; du nankin aux hommes et de
Cheval de course et son jockey a la promenade. D’après H. Vernet.
de l'ancien Longchamp, les courses de chevaux, n’a, sous la Restauration qu'un succès d’estime, limité à une espèce de snobs assez rares ; les gens du peuple n’en md qu’une curiosité de spectacle. Il y manque un décor, l'entrainement des paris, les luxes d’installation. C’est, au Champ-de-Mars, une piste poussiéreuse et inégale, où l’on a dressé cinq pavillons ; l’un réservé aux femmes élégantes, d’autres aux propriétaires de chevaux, un autre au jury. Point de pesage, mais, en un Irès vilain recoin enclos de barrières, les jockeys s’habillent et se pèsent. Tout autour du champ réservé, un talus règne sur lequel les spectateurs non
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la dentelle aux femmes ; on a vu à Longchamp un printemps factice en has, et, en haut, l’hiver dans le ciel, des nuages, du grésil, de la froidure, et pourtant on est prêta recommencer l’année suivante.
Ce qui passionne aujourd’hui toutes les classes de la société à l’égal
payants viennent s’asseoir et se moquer. Trois quarts d’heure d’attente sans l’intérêt du jeu, pour à peine cinq minutes de spectacle ! Combien le coureur Rummel, avec sa veste écarlate, son large pantalon à la cosaque, sa toque à plumes et des escarpins rouges, amuse davantage! En quarante-huit minutes d’une galope enragée, il fait six fois le tour du Champ-de-Mars. Le 3 septembre 1826, deux chevaux ont remporté des
prix : l'un, de 5,000 francs, a été gagné par Snaïl à M. Crémieux, après un galop de cinq minutes et un parcours de 2,052 toises; l’autre prix, de 6,000 francs, est échu à Odysséus au duc de Guiche. Sur le produit, 300 francs reviennent au jockey et 600 à l’entraîneur. Les départs se font en face des tribunes, et, comme aujourd’hui encore, le starter abaisse son drapeau.
Les paris ne sont point réglés ; ils se font de gré à gré entre amateurs, et M. le duc d’Angoulême perd 30 louis contre Louis XVIII à un steeple de 1821 où Sa tous deux assistent. La mode en vient d’Angleterre et ne se limite pas au ring. En juillet 1827, deux officiers de Sa Majesté Britannique se défient à qui parcourra le plus vite un mille dans une des allées du Bois de Boulogne. Une société de jolies personnes et de jeunes gens s’amusent du pari. Les dames se rendent au lieu choisi en amazones bleu de roi avec canezou blanc, chapeau gris et voile vert ; les hommes, à l’anglaise, culotte de peau, hottes à revers, habit marron à collet de velours et chapeau clair. On se passionne pour le colonel ou pour le capitaine à peu près du même âge et montant des bêtes admirablement entraînées. Le capitaine gagna de plusieurs longueurs sans un effort, alors que son concurrent poussait sa pouliche et se perdait en vaines excitations.
J, CouTVBQinl
Amazone au record de 1827.
Calèche de Longchamp conduite à grandes guides. D’après Horace Ycrnet.
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Ce sont là des genres dont les jeunes font un cas particulier, eu égard à leur peu de fréquence. Ils y joignent dans les après-dinées d’hiver une séance de patinage en costumes polonais sur le canal de la Villette, les petites escapades aux montagnes Baujon, aux montagnes russes (le matin,
Cabeiolet pour Longciiamp. Par Eugène Lami.
quand il n’y a point de foule), les jeux chevaleresques à Sablonvillc, vile délaissés, une apparition dédaigneuse à quelque fête de village en grand gala anglais, dans un mail coach. Faute de mieux et à peu près chaque matinée, une promenade au bois, à cheval ou en boghcy pour avoir pris l'air, montré sa gentilhommerie, et revenir crotté. Il est délicieux et fort distingué d’être crotté ; jamais une élégante n’empêche ses jupes de flotter ou de courir sur les flancs de sa monture, elle les y pousserait plutôt. L’amusant est de courir un train d’enfer et d’épouvanter les passants. Le jockey débouta l'arrière du cabriolet, crie gare ! le galant conducteur a trop à penser pour s’occuper de ces misères. Il a sa pose à rectifier, son fouet à tenir savamment, son chapeau à raffermir d’un pimpant geste, et sa bête à garder d’un mauvais pas.
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Les belles qui cherchent à « égarer quelques heures » s’arrêtent au Musée avant le moment des visites ou le passage chez le pâtissier à la mode. C’est une courte station d’art, obligée certains jours quand on est sure de n’être point seule et de trouver une société de son monde et de son goût. On laisse son jockey près du suisse d’en bas, on grimpe l’escalier en berceau du Louvre, on pousse en haut une porte lourde et grinçante et l’on est dans le temple. L’endroit des rendez-vous est la grande galerie aujourd’hui encombrée par les écoles italiennes, sous Louis XVIII réservée à tout le trésor à peu près. Joseph Vernet et Lesucur s'y font vis-à-vis dans un voisinage singulier; seulement, ils sont près de l'entrée et ils servent de ralliement. Lorsque les dames se sont rejointes, ce sont à tout propos des exclamations charmées, en cherchant des poses seyantes, en jugeant de l'effet sur l’entourage. Sincèrement, la visite au musée n’est point pour le chef-d’œuvre ; les tableaux ne sont dans l’occasion qu’un prétexte très naïf pour jouer sa petite comédie du bon ton et du genre exquis; voilà nos mondaines fin de siècle déjà, adorablement serinées par les journaux ou les conversations, et qui se targuent de posséder une opinion bien originale. Inconsciemment et sans y chercher malice la duchesse de Berry a fait école, et ses opinions se répandent; les femmes bien élevées avouent leur faiblesse pour l’art moderne, elles qui s’en fussent gardées sous l'Empire. Au fond, rien de sérieux en ces enthousiasmes; ceci est le pareil snobisme que la passion du bibelot; un engouement irréfléchi, futile, tout extrême un jour en faveur d'une chose, le lendemain appliqué à d’autres aventures. Quand les salons de peinture ouvrent tous les deux ans leurs portes aux artistes contemporains, les femmes de distinction y ont leur jour, le vendredi où l’on n’entre que sur la présentation de cartes peu prodiguées. C’est toujours une façon « d’être au courant » et de se revoir en un salon public, d'y faire
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assaut de toilette et d’érudition. Volontiers est-on pédant chez ce monde-là. On esliine, on classe, on assied une réputation comme au bal on vote un brevet de bon ton et de chic entre deux autres niaiseries. A bien prendre les choses, ce ne sont guère au salon les tableaux qui comptent ; à un moment, sur les trois ou quaires heures, les toilettes seules attirent les regards. Le costume pour le salon a ses règles esthétiques ; il se doit harmonieux de teinte, seyantde coupe, jamais assorti , ce qui est le pire lèse-bon ton.
En 1822 , la réunion du grand monde s’est formée en cour admirative devant un tableau de M. Gérard. On a un mot de saison qu’on emploie à tout propos. On dit que cela est aimable !
Aimable, la Mlle Mars du grand peintre, aimable le talent d’Hersent, la touche de Mme de Mirbel. Les plus intéressés ont à la main le livret officiel relié par Simier d’une peau gaufrée, et ils le feuillettent négligemment. Les femmes attachent à l’intérieur du livre leur billet d’entrée, qui se prêle aux amis comme une loge d’Opéra ou une invitalion au bal des ministres. D’ailleurs,
Toilette de Musée.
il est infiniment « choisi » de connaître
les œuvres avant l’exposition; à force de petites intrigues el de démarches répétées, mesdames les grandes ont obtenu de parcourir les salles avant l’ouverture. Voilà le vernissage en embryon, la naissance d’une fête bien parisienne; on a chez les inoccupés le besoin de savoir et d’avoir vu quand le commun ne connaît pas encore.
Ces jours-là, la cour intérieure du Louvre est extraordinairement encombrée. Adossées au mur, formant un cercle, les voilures sont rangées cote à côte, très pressées, presque toutes semblables, car on a
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pour ces sorties un uniforme, une livrée, un attelage d’un certain style. Ce sont en majorité des calèches découvertes, aux rechampis clairs, aux sièges drapés en housse, qui sont l'intermédiaire entre les fantaisies pour la promenade du matin et les galas réservés aux grandes soirées. Les mêmes carrosses se retrouveront tantôt à la porte des magasins, devant Tortoni, ou là-bas de l’autre côté de l’eau alignés sur le quai Conti les jours de réception à l’Académie.
Car le genre l’a décrété ; il est de ton pour une femme d’aller à l’Académie, de descendre de sa voiture à la grande porte du palais Mazarin et de faire queue en attendant l’ouverture. Eh! oui, la station populaire, le purgatoire avant le paradis ! L’ancienne égalité républicaine n’est plus guère conservée qu’en cet endroit, devant le sourire ironique et béat des deux lions de pierre encore aujourd’hui restés. Lucas père et fils, les Pingard de la Restauration, pour absolument galants et empressés qu'on les voie auprès des belles auditrices, ne se laissent fléchir ni par l’aristocratie, ni par les prières. On doit prendre son rang soi-même, en personne, fût-on princesse, car l’industrie mercenaire des « poseurs » n’a pas été inventée encore. Imaginez ce que put être, en novembre 1822, la station de plus d’une heure sous la pluie torrentielle, les mignonnes emmitouflées de pelisses, mal protégées par leurs parapluies et battant de leurs chaussons les boucs gluantes! Eût-on sa carte bleu-grec, gris-acier ou jaunecitron, on est forcée d’attendre la demie d’une heure. Alors, tout à coup, c’est la bousculade, l’effrayante poussée des dernières venues cherchant à rattraper leur espace ; à l’intérieur ce sont les mantes secouées, les parapluies faisant des mares et qu’il faut conserver quand même, parce que l’Institut n’a point de vestiaire. Ce calvaire, pour une récompense que vous soupçonneriez à peine, pour entendre Saintine prôner l’enseignement mutuel eu phrases redondantes, ou quelque autre vieux monsieur chanter l’institution du jury en vers hexamètres ! Et ces hommes ont été à l’abri, ils ont déjeuné, ils sont bien secs, bien assis, tandis que, dans l’assistance, nombre de marabouts s’inclinent et défaillent, et que beaucoup de personnes charmantes restent debout faute d’un siège.
L Escalier du Louvre -Aquarelle par J.B.Isabey 1817
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Encore, même ruisselantes et MM. Lucas pour leur présenter de; Grâce à ces deux éminences grises, petit coin d’où l’on peut voir et où 1' « excellents » Lucas seront morts, laissant le chaos et l’anarchie régner en maîtres. A la séance du 25 juillet 1825, plusieurs dames adorablement habillées et jolies ont dû quitter la place faute d’un coin possible. Un académicien, joli homme, en simple frac noir, se dérangea pour chercher une chaise à Delphine Gay. Mais en février 1826, probablement pour venger le précédent affront, les spectatrices prirent une revanche. Longtemps avant que la séance fût ouverte elles ont escaladé les places disponibles, même dans l’hémicycle réservé, et ce sont les académiciens qui ne peuvent s’asseoir. Il y a des femmes jusque sous le bureau, jusque dans la tribune des musiciens.
Ici se trahit le côté quelque peu sot de la passion moutonnière des coquettes ; plus il devient pénible de se faufiler en cet « aréopage », plus elles accourent en foule. Avec l'assurance oit les voici d’être écrasées longue séance, de mal entendre et autrement piquées au jeu et enthous prime, quand, par exemple, dans le
trempées, les élégantes ont-elles s excuses de la part du bon Dieu, on a sa place à tout le moins, un on est en vue. Mais après 1825, les à quelques semaines d’intervalle,
Costume d’Ixstitut. 1820.
aux portes, de rester debout une de ne rien voir, elles sont bien iastes. Des journées surtout firent courant d’octobre 1823, Mme Cinti
accepta d interpréter la cantate de Bailly le premier grand prix. Malgré
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que les Lucas fussent encore là et fissent leur police galante, ce fut un assaut contre lequel ni les prières, ni les raisonnements sages ne purent rien. On eut une déception cependant ; l’orchestre bruyant écrasa la voix de la cantatrice et ne permit guère de la suivre ni de la goûter.
D'instant à autre, la duchesse de Berry assistait à ces cohues mondaines, très amusée du désarroi, enchantée du brouhaha qui secouait latorpeur du vieux dôme. En sa compagnie, la vie moderne pénétrait au milieu des abat-jour verts, — il y avait des abat-jour — et des immortels extraordinairement âgés, lesquels émergeaient des toilettes claires « comme des troncs d’arbres dans un parterre de roses ». Une fois que la duchesse s’y trouva, les fauteuils avaient été pris et occupés de suite par les. femmes, si bien que les titulaires durent faire tableau au long des murailles. La drôlerie ne fut point goûtée par les intéressés ; ils en firent leur scène après coup. Mais, en présence de la princesse, ils n’osèrent pas. On les vit très dignes, pareils à des monarques dépossédés, qui sentent la colère mauvaise conseillère à l’encontre des femmes.
Heim avait eu dessein de représenter une de ces chambrées, comme il avait peint la distribution des récompenses au Louvre, en opposant entre eux ces deux termes contradictoires, la femme élégante et le vieil académicien. L’esquisse, ou mieux l'idée seule de ce projet nous est parvenue. On y eût aperçu ces trois générations de littérateurs, de savants et d’artistes, dont l’habit différemment coupé précisait l’âge ; les très anciens, ceux delà création, ayant gardé leur tunique carrée à haut col, leur perruque poudrée du Consulat, et leur chapeau du Directoire ; puis les intermédiaires, plus muscadins déjà, d’allure militaire sous leur frac taillé en façon d’un habit de maréchal de France, leurs cheveux coupés ras et leurs favoris guerriers ; enfin les récents élus, les êphèbes , portant une longue et élégante veste à la française, ayant une autre mode de culotte, de gilet ou de jabots, presque trop pimpants, et relevant leurs cheveux en toupets vainqueurs. Tel, en juillet 1826, Horace Vernet vint s’asseoir aux côtés de son père, non sans provoquer
EXT ÉRI E U RES A T T R ACT IONS
les remarques offusquées des ancêtres, La Mésangère entre autres, — un ancien ami pourtant, — qui proclama l’habit vert un peu lourd pour ses épaules. Tel aussi Lamartine, le 1er avril 1830, si fluet et si jeune sous le frac, et dont le succès fut surtout dans le clan féminin de l’auditoire.
Pour ces jours, les merveilleuses arborent une toilette provocante. On les jugerait accourues dans l’intention de dissiper les sévérités coutu-
mières. En hiver même, et pendant les froidures, elles viennent en robes légères, en capotes de printemps dont les fleurs et les plumes taquinent de leur gaîté les uniformes sombres. Pour dire vrai, aucune ne s’amuse franchement; elles font œuvre de sensibilité et de ton, sans y chercher plus de malice. Ceci, ou le musée, ou le salon de peinture, ou le concert de Mme Berlot, c’est fout un. L’important est d’y avoir figuré pour le pouvoir invoquer, el d’y avoir baillé avec grâce derrière son éventail. En l’honneur de M. de Parante, le 20 novembre 1828, la chambrée esl
LA RESTAURATION
de premier, de tout premier choix. On y voit tous les chapeaux étranges, tous les gigots, les boas, les bérets de gaze, toutes les aigrettes de la haute société. Les hommes mêmes sont en habit bleu de cérémonie, les boutons dorés, le gilet de Casimir et le pantalon gris. Mais quant au recueillement réclamé, au silence solennel, il n’y faut pas compter. Ces gens se pensent en un salon mondain, ils sont à leurs petites intrigues, et le bruit de leurs caquets domine la voix du récipiendaire. A la séance de réception de M. de Lamartine, les dames firent mieux; les osées se vinrent impudemment camper à l’entour de l’orateur, non pour le mieux entendre, mais afin d’être en meilleure évidence et de mettre plus en relief leurs coquetteries du dernier bon genre.
La Chambre des députés a semblablement ses vêpres mondaines, làhaut, à gauche de la tribune, dans une loge décorée par Percier où l’on pénètre sur invitations particulières. Non que les débats touchent ni passionnent les curieuses venues là, mais pour elles toutes, c’est encore un moyen de dépenser une heure ou deux « en idoles », en s’offrant aux regards des législateurs moroses. Un triomphe pour Mmc Decazes, dont la grâce blonde est comme un correctif aux austérités du cadre, et aux discussions endormantes de la tribune ; elle, et aussi lafemme d’un député de la majorité, beauté opulente, arrangée en madone, dont on attend l’arrivée aux séances comme une récréation journalière et une diversion. Puis les femmes ont le sermon aux églises, nouveau prétexte de toilettes tapageuses ; la visite aux calvaires du vendredi saint le lendemain de Longchamp, dans un deuil récréatif; l’office des grandes fêtes carillonnées où l’on a souci de paraître en belle tenue, où l'on vient dans sa calèche de ville presque officiellement, toutes voiles dehors. Parfois un mariage à Saint-Thomas d’Aquin, ou de belles obsèques ; l’imprévu d’une revue militaire au Champ-de-Mars, l’inauguration d’un monument ou d’un canal, une kermesse populaire pour la fête du roi, un retour de troupes. Hélas! combien moins de ces récréations que sous l’Empire! Alors on ne sortait guère dans les rues qu elles ne fussent pavoisées, illuminées, jonchées de monde. Les maréchales finissaient par en être lassées.
ni
Ne faut-il pas aussi fixer pour ses amis et pour soi-même le souvenir d’un bon temps, et garder aux siens une note de sa jeunesse? On va alors passer beaucoup de journées à l’atelier d’un peintre célèbre, chez
Portrait de femme, i>ar Mansion, 1820.
(Chapeau de velours plein, sur une cornelle de lulle.)
Robert Lefèvre au quai d’Orsay, chez Gérard, rue Bonaparte, chez Gros, au fond d’une petite vilaine cour, ou chez Mme de Mirbel, la miniaturiste, plus à même de comprendre un caprice féminin et de saisir 1 intention d’un vêtement ou d’une coiffure. La mondaine a ce tracas à ajouter aux autres, un fracas vraiment et une peine, car le soir, en rentrant chez elle, elle se déclarera abîmée par la pose, fatiguée au
delà de tout, incapable de pousser jusqu’au bout l’aventure. Et le portrait n’avance pas à son gré. Il marche d’autant moins que, sous le plus léger prétexte, elle change l’attitude, souhaite une autre direction des yeux, d’autres coiffures ou des robes différentes. Le peintre en miniature souffre surtout de ces humeurs variables.
11 a sur les épaules les parents appelés, qui jugent chaque coup de pinceau et donnent chacun une idée. Puis, on a voulu consulter MmeVigée- Lebrun, qu’on a connue jadis, et qui a, dans l’ancien temps, représenté la reine Marie-Antoinette. Les gens de la société ont le respect de ces réputations, transmises comme un credo par la génération précédente. Si Mme Vigée conseille un bleu, Mme de Mirbel, ou Singry, ou Augustin devront mettre un bleu. Gérard n’eût pas admis le bleu, pu il l’eût consenti à bon escient... mais un miniaturiste! Peut-être se gênera-t-on un peu de Mme de Mirbel, femme d’un membre de l’Institut, laquelle a eu l’honneur d’une séance près du roi Louis XVIII. Seulement, imaginez les moindres ! Aubry a dû refaire trois fois la tête mutine de Mmc de Solages ; une fois à cause de la toque, une autre fois à cause des chairs trop foncées, une troisième pour les cheveux, dont il n’a pas compris la nuance. Aussi, voilà que les artistes se défient de leur vue et demandent à leurs modèles la couleur qu’ils se trouvent à eux-mêmes, et le développement qu’ils souhaitent à certaines parties de leur accoutrement.
« La taille courte? interroge Au lissier en commençant une esquisse. —
<( Mais non, monsieur, vous le voyez bien, on dit que j’ai le buste « allongé — En effet, madame, je m’en donne garde tout à l’heure, il se « perdait dans un pli de la jupe. — Mais ma jupe n’a pas de pli ! —
« Eli ! que non, madame, j’avais pensé en apercevoir un, mais c’est un » jeu de la lumière — Il faudra, monsieur, craindre cette lumière-là...
' — Oh ! il n’y en a plus, madame, il n’y en aura plus je vous en donne « l’assurance ! »
Hippolyte accommode chaque matin la coiffure en vue de ces stations artistiques ; mais lui aussi est un maître, et rarement consent-il au même arrangement deux fois de suite. Le peintre s’en plaint sur le mode mineur et ses doléances sont transmises au coiffeur qui les reçoit
EXTERIEURES ATT R A C T 1 0 N S
mal. Il eût fait beau voir qu’un barbouilleur infime contraignit un homme comme lui à avoir deux jours la même idée ! Que le peintre imite M. Isabey ! Lui n’a besoin que du visage, et encore ! Le reste, il l’invente. Fût -on coiffée à la girafe, ou en bandeaux à la Lucrèce, Isabey ébouriffe les cheveux, et par-dessus jette une gaze envolée auvent. C’est son genre, ce n’est plus de mode, mais cela ne gêne personne. Il a bien ébouriffé Mme la duchesse d’Angoulême, vous ne croiriez pas !
C’est pourquoi la photographie n’étant point inventée, le physionotrace de Quenedey ne satisfaisant plus, nous devons avoir de leurs portraits une opinion réservée. C’était, avant toute chose, un motif de faire toilette et de passer son temps. Pourvu que la robe fût seyante, la coiffure jolie, les traits plus jeunes, on 11e demandait pas l’impossible. La journée avait été occupée... hors de chez soi.