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Elle donna un coup d'œil aux fauteuils assemés devant la cheminée, à la table à thé, qui brilait dans l'ombre, et aux grandes gerbes pâles les fleurs, montant au-dessus des vases de Chine. ile enfonça la main dans les branches fleuries es obiers pour faire jouer leurs boules argenses. Tout à coup, elle se regarda de loin dans une lace avec une attention sérieuse. La taille camrée, la joue sur l'épaule, elle suivait de l'œil les ndulations de sa forme longue dans le fourreau e satin noir autour duquel flottait une tunique gère, semée de perles où tremblaient des feux »mbres. Puis elle s’approcha de la glace, curieuse > Connaître son visage de ce jour-là. L'image lui | 1
renvoya un regard tranquille, comme si cette aimable femme, qu'elle examinait et qui ne lui déplaisait pas, vivait sans joie aiguë et sans tristesse profonde.
Aux murs du grand salon vide, les figures des tapisseries, vagues comme des ombres, pâlissaient parmi leurs jeux antiques, en leurs grâces mourantes. Comme elles, les statuettes de terre cuite élevées sur des colonnettes, les groupes de vieux Saxe et les peintures de Sèvres, étagés dans Les vitrines, disaient des choses passées. Sur un socle garni de bronzes précieux, le buste de marbre de quelque princesse royale, déguisée en Diane, le visage chiffonné, la poitrine audacieuse, s'échappait de sa draperie tourmentée, tandis qu'au plafond une Nuit, poudrée comme une marquise et environnée d'Amours, semait des fleurs. Tout sommeillait et l’on n'entendait que le pétillement du feu etle bruissement léger des perles dans la gaze.
S'étant détournée de la glace, elle alla soulever le coin d’un rideau et vit par la fenêtre, à travers les arbres noirs du quai, sous un jour blème, la Seine traîner ses moires jaunes. L’ennui du ciel et de l’eau se réfléchissait dans ses prunelles d’un gris fin. Le bateau passa, l’« Hirondelle », débouchant d’une arche du pont de l'Alma et portant d'humbles voyageurs vers Grenelle et Billancourt: Elle le suivit du regard tandis qu'il dérivait dans
le courant fangeux, puis elle Jaissa retomber le rideau et, s'étant assise à son coin accoutumé du canapé, sous les buissons de fleurs, elle prit un livre jeté sur la table, à portée de sa main. Sur la couverture de toile paille brillait ce titre en or : Yseult la Blonde, par Vivian Bell. C'était un recueil de vers français composés par une Anglaise et imprimés à Londres. Elle l'ouvrit et lut au hasard :
Quand la cloche, faisant comme qui chante et prie, Dit dans le ciel ému : « Je vous salue, Marie »,
La vierge, en visitant les pommiers du verger, Frissonne d’avoir vu venir le messager
Qui lui présente un lys rouge et tel qu'on désire Mourir de son parfum sitôt qu’on le respire.
La vierge au jardin clos, dans la douceur du soir, Sent l’âme lui monter aux lèvres, et croit voir Couler sa vie ainsi qu’un ruisseau qui s’épanche En limpide filet de sa poitrine blanche.
Elle lisait, indifférente, distraite, attendant ses iisites et songeant moins à la poésie qu'à la poéesse, cette miss Bell qui était peut-être son amie à plus agréable et qu’elle ne voyait presque aMais, qui, à chacune de leurs rencontres si ares, l'embrassait en l'appelant « darling », lui lonnait brusquement du bec sur la joue, et azouillait; qui, laide et séduisante, presque un eu ridicule et tout à fait exquise, vivait à Fiesole,
en esthète et en philosophe, cependant que l'Angleterre la célébrait comme sa poétesse la plus aimée. Ainsi que Vernon Lee et que Mary Robinson, elle s'était éprise de la vie et de l’art toscans; et, sans même achever son Tristan, dont la première partie avait inspiré à Burne Jones de rèveuses aquarelles, elle faisait des vers provencaux et des vers français sur des pensées italiennes. Elle avait envoyé son Yseult la Blonde à « darling » avec une lettre pour l'inviter à passer un mois chez elle à Fiesole. Elle avait écrit : « Venez, vous verrez les plus belles choses du monde et vous les embellirez. »
Et « darling » se disait qu’elle nirait pas, qu'elle était retenue à Paris. Mais l'idée de revoir miss Bell et l'Italie ne lui était pas indifférente. En feuilletant le livre, elle s'arrêta par hasard à ce Vers :
Amour et gentil cœur sont une même chose.
e . r « x Et elle se demanda, avec une ironie légère et très
douce, si miss Bell avait aimé et ce que pouvaient bien être les amours de miss Bell. La poétesse avait à Fiesole un sigisbée, le prince Albertinelli: Très beau, il semblait bien épais et vulgaire pour plaire à une esthète qui mettait dans le désir d’ai mer le mysticisme d'une Annonciation.
— Bonjour, Thérèse! Je suis vannée.
C'était la princesse Seniavine, souple dans ses fourrures qui semblaient tenir à sa chair brune et sauvage. Elle s'assit brusquement et, de sa voix rude, pourtant caressante, où il ÿ avait de l'homme et de l'oiseau :
— Ce matin, j'ai traversé tout le Bois à pied avec le général Larivière. Je l'ai rencontré dans l'allée des Potins et je l'ai mené jusqu’au pont d Argenteuil, où il voulait absolument acheter au gardien du Bois, pour me la donner, une pie savante, qui fait l'exercice avec un petit fusil. Je suis moulue.
— Mais pourquoi donc avez-vous entraîné le général jusqu'au pont d'Argenteuil?
— Parce qu'il avait la goutte à l’orteil.
Thérèse haussa les épaules en souriant :
— Vous gaspillez votre méchanceté. Vous êtes une gächeuse.
— Et vous voulez, chérie, que j'économise ma bonté et ma méchanceté en vue d’un placement sérieux ?
Elle but du vin de Tokay.
Précédé du bruit puissant de son souffle, le général Larivière s'avança, d'un pas lourd, baisa la main aux deux femmes et s’assit entre elles, l'air tètu et satisfait, l'œil retroussé, riant par tous les petits plis des tempes. |
— Comment va monsieur Martin-Bellème ?
Toujours occupé ? |
Thérèse croyait qu'il était à la Chambre, et même qu'il y faisait un discours.
La princesse Seniavine, qui mangeait des sandwichs au caviar, demanda à madame Martin pourquoi elle n'était pas venue hier chez madame Meillan. On avait joué la comédie.
— Une pièce scandinave. Est-ce que c'était réussi ?
— Oui. Je ne sais pas. J'étais dans le petit salon vert, sous le portrait du duc d'Orléans. Monsieur Le Ménil est venu à moi et il ma rendu un de ces services qu’on n'oublie pas. Il m'a sauvée de monsieur Garain.
Le général, qui avait la pratique des annuaires et emmagasinait dans sa grosse tête tous les renseignements utiles, dressa l'oreille à ce nom.
— Garain, demanda-t-il, le ministre qui faisait partie du cabinet lors de l'exil des princes?
— Lui-même. Je lui plaisais excessivement.
Il me parlait des besoins de son cœur et me regardait avec une tendresse effrayante. Et de, temps en temps, il contemplait en soupirant le portrait du duc d'Orléans. Je lui ai dit : « Mon sieur Garain, vous confondez. C'est ma belle sœur qui est orléaniste. Je ne le suis pas du tout, moi. » À ce moment, monsieur Le Ménil est vent
me conduire au buffet. Il m'a fait de grands compliments... sur mes chevaux. JL m'a dit aussi quil ny avait rien de plus beau que les bois, l'hiver. Il m'a parlé des loups et des louvarts. Cela m'a rafraichie. |
Le général, qui n’aimait pas les jeunes gens, dit qu'il avait rencontré Le Ménil, la veille, au Bois, galopant à tombeau ouvert.
Il déclara que les vieux cavaliers conservaient seuls la bonne tradition, que les gens du monde avaient maintenant le tort de monter comme des jockeys.
— De même pour l'escrime, ajouta-t-il. Autrefois.
La princesse Seniavine l’interrompit brusquement : |
— Général, regardez donc comme madame Martin est jolie. Elle est toujours charmante, mais en ce moment elle l’est plus que jamais. C’est quelle s'ennuie. Rien ne lui va mieux que l’ennul. Depuis que nous sommes ici, nous l'embétons ferme. Aussi voyez-la : le front chargé, le regard vague, la bouche douloureuse. Une victime!
Elle bondit, embrassa tumultueusement Thérèse, et s'enfuit, laissant le général étonné.
Madame Martin-Bellème le supplia de ne pas écouter cette folle.
Il se remit et demanda :
— Et vos poètes, madame?
Il avait peine à pardonner à madame Martin son goût pour des gens qui écrivaient et n étaient pas de son monde.
— Oui, vos poètes? Qu'est devenu ce monsieur Choulette, qui vous fait des visites en cache-nez rouge ?
— Mes poètes, ils m'oublient, ils m'abandonnent. Il ne faut compter sur personne. Les hommes, les choses, rien n'est sûr. La vie est
une trahison suivie. Il ny a que cette pauvre
miss Bell qui ne m'oublie pas. Elle m'a écrit de Florence et envoyé son livre.
— Miss Bell, n'est-ce pas cette jeune personne
qui a l'air, avec ses cheveux jaunes frisottés, d'un
petit chien d'appartement?
Il calcula de tête et fut d'avis quelle devait bien avoir trente ans à cette heure.
Une vieille dame, portant avec une dignité mo-
deste sa couronne de cheveux blancs, et un petit |
homme vif, l'œil fin, entrèrent coup sur coup : -madame Marmet et M. Paul Vence. Puis, très roide, un carreau dans l'œil, parut M. Daniel Salomon, l'arbitre des élégances. Le générals esquiva. On parla du roman de la semaine. Madame Marmet avait plusieurs fois diné avec l'auteur, un homme jeune et très aimable. Paul Vence trouvait le livre ennuyeux. |
— Oh! soupira madame Martin, tous les livres sont ennuyeux. Mais les hommes sont plus ennuyeux que les livres. Et ils sont plus exigeants.
Madame Marmet fit connaître que son mari, qui avait beaucoup de goût littéraire, avait gardé jusqu à la fin de ses jours l’horreur du naturalisme. |
Veuve d'un membre de l’Académie des inseriptons, elle se parait dans Les salons de son veuvage illustre; douce et modeste, d'ailleurs, dans sa robe noire et sous ses beaux cheveux blancs.
Madame Martin dit à M. Daniel Salomon qu'elle voulait le consulter sur un groupe d’enfants.
— C'est du Saint-Cloud. Vous me direz si cela vous plaît. Vous me donnerez aussi votre avis, monsieur Vence, à moins que vous ne méprisiez ces bagatelles.
M. Daniel Salomon regarda Paul Vence à travers Son carreau, avec une hauteur maussade.
Paul Vence faisait du regard le tour du salon :
— Vous avez de belles choses, madame. Ce ne serait rien encore. Mais vous n'avez que de belles choses et qui vous vont bien.
Elle ne cacha pas son plaisir de l'entendre parler de la sorte. Elle tenait Paul Vence pour le seul homme tout à fait intelligent qu’elle reçût. Elle
l'avait apprécié avant que ses livres lui eussent donné une grande renommée. Sa mauvaise santé, son humeur noire, son labeur assidu l'éloignaient du monde. Ce petit homme bilieux n'était guère plaisant. Pourtant elle l’attirait. Elle estimait très haut son ironie profonde, sa fierté sauvage, son talent mûri dans la solitude, et elle l'admirait avec raison comme un excellent écrivain, l'auteur de beaux essais sur les arts et les mœurs.
Le salon s'emplit peu à peu d’une foule brillante. Il ÿ avait maintenant dans le grand cercle des fauteuils madame de Vresson, dont on contait d'effroyables histoires et qui gardait, après vingt ans de scandales mal étouffés, des yeux d'enfant et des joues virginales ; la vieille madame de Morlaine, qui poussait en cris perçants ses mots d'esprit, vive, éperdue, agitant ses formes monstrueuses comme une nageuse entourée de vessies, madame Raymond, la femme de l’académicien; madame Garain, la femme de l’ancien ministre; trois autres dames encore; et, debout contre la cheminée, M. Berthier d'Eyzelles, rédacteur du Journal des Débats, député, qui caressait ses favoris blancs et faisait la roue, tandis que madame de Morlaine lui criait :
.. — Votre article sur le bimétallisme, une perle, un bijou! La fin surtout, une pure ivresse!
Debout, au fond du salon, des jeunes gens de club, très graves, zézayaient entre eux :
— Qu'est-ce qu'il a fait pour obtenir le bouton aux chasses du prince?
— Lui, rien. Sa femme, tout.
Hs avaient leur philosophie. L'un d'eux ne croyait pas aux promesses des hommes :
— Encore des types qui ne me vont pas du tout : le cœur sur la main et sur la bouche.
« Vous vous présentez au cercle? Je vous promets de vous donner une boule blanche... » Si elle sera blanche? Un globe d'albätre! Une bille de néige! On vote : Crac! une truffe! La vie est une sale chose, HERO: J y pense.
— Alors n'y pense pas, dit un troisième.
Daniel Salomon, qui s’était joint à eux, leur soufflait à l'oreille, de sa voix chaste, des secrets d'alcôve. Et à chaque révélation étrange sur madame Raymond, sur madame Berthier d'Eyzelles et sur la princesse Seniavine, il ajoutait négligemment :
— Tout le monde le sait.
Puis, peu à peu, la foule des visiteurs s'écoula. II ne restait plus que madame Marmet et Paul Vence.
Celui-ci s'approcha de la comtesse Martin et lui demanda :
— Quand voulez-vous que je vous présente Dechartre?
C'était la seconde fois qu'il le lui demandait. Elle n'aimait pas à voir de nouveaux visages. Elle répondit avec beaucoup de détachement :
— Votre sculpteur? Quand vous voudrez. J'ai vu de lui, au Champ-de-Mars, des médaillons qui sont très bien. Mais il produit peu. C'est un amateur, n'est-ce pas?
— C'est un délicat. Il n’a pas besoin de travailler pour vivre. Il caresse ses figures avec une lenteur amoureuse. Mais ne vous y trompez pas, madame : il sait et il sent; ce serait un maître s’il ne vivait pas seul. Je le connais depuis l'enfance. On le croit malveillant et chagrin. C’est un passionné et un timide. Ce qui lui manque, ce qui lui manquera toujours pour atteindre au plus haut de son art, c'est la simplicité d'esprit. I s’inquiète, se trouble et gâte ses plus belles impressions. À mon avis, il était moins fait pour la statuaire que pour la poésie ou la philosophie. Il sait beaucoup, et vous serez étonnée de la richesse de son esprit.
Madame Marmet, bienveillante, approuva.
Elle plaisait au monde en paraissant s’y plaire. Elle écoutait beaucoup et parlait peu. Très complaisante, elle donnait du prix à sa complaisance en la faisant un peu attendre. Soit qu'elle eût : vraiment du goût pour madame Martin, soit .
qu'elle sût montrer dans chaque maison où elle
allait des marques discrètes de préférence, elle se chauffait, contente, comme une aïeule, au coin de cette cheminée de pur style Louis XVI, qui convenait à sa beauté de vieille dame indulgente. I] ne lui manquait [à que son bichon.
— Comment va Toby? lui demanda madame Martin. Monsieur Vence, connaissez-vous Toby? Il a de longs poils de soie et un petit nezd'amour, noir.
Madame Marmet goûtait les louanges données à Toby, quand un vieillard rose et blond, aux cheveux bouclés, myope, presque aveugle sous ses lunettes d'or, bas sur jambes, butant contre les meubles, saluant les fauteuils vides, se jetant dans les glaces, poussa son nez crochu jusque devant madame Marmet qui le regarda, indignée.
C'était M. Schmoll, de l’Académie des inscriptions. Il souriait, grimaçant et poupin; il tournait des madrigaux à la comtesse Martin avec cette voix héréditaire, rude et grasse, dont les Juifs ses pères pressaient leurs débiteurs, les paysans d'Alsace, de Pologne et de Crimée. Il traînait lourdement ses phrases. Ce grand philologue, membre de l'Institut de France, savait toutes Îles langues, excepté le français. Et madame Martin s'amusait de ces galanteries lourdes et rouillées comme les ferrailles qu'étalent les brocanteurs, et parmi lesquelles tombaient quelques fleurs sé-
chées de l’Anthologie. M, Schmoll était amateur des poètes et des femmes, et il avait de l'esprit.
Madame Marmet feignit de ne pas le connaître et sortit sans lui rendre son salut.
Quand il eut épuisé ses madrigaux, M. Schmoll devint sombre et pitoyable. Il gémit abondamment. 11 poussa sur lui-même des plaintes aiguës; il n'était ni assez décoré, ni assez pourvu de sinécures, ni suffisamment logé aux frais de l’État, lui, madame Schmoll et leurs cinq filles. I se lamenta avec quelque grandeur. Un peu de l'âme d'Ézéchiel et de Jérémie était en lui.
Par malheur, traînant au ras de la table ses yeux lunettés d'or, il découvrit le livre de Vivian Bell. |
— Ah! Yseult la Blonde, s’écria-t-1l amèrement : vous lisez ce livre, madame. Eh bien, sachez que mademoiselle Vivian Bell m'a volé une inseription, et que, de plus, elle l'a altérée en la mettant en vers! Vous la trouverez à la page 109 du livre :
— Ne pleure pas, toi que j'aimais :
Ce qui n’est plus ne fut jamais.
— Laisse couler ma douleur sombre; Une ombre peut pleurer une ombre.
Vous entendez, madame : Une ombre peut pleurer une ombre. Eh bien! ces mots sont traduits textuellement d'une inscription funéraire que j'ai
publiée et illustrée le premier. L'année dernière, un jour que je diînais chez vous, me trouvant placé à table à côté de mademoiselle Bell, je lui citai cette phrase, qui lui plut beaucoup. A sa demande, dès le lendemain, je traduisis en français l'inscription tout entière et je la lui envoyai. Et voilà que je la trouve tronquée et dénaturée, dans ce volume de vers, avec ce titre : Sur la vote sacrée !... La voie sacrée, c'est moi!
Et il répéta, dans sa mauvaise humeur bouffonne :
— C'est moi, madame, la voie sacrée.
Il était contrarié que le poète n'eût pas parlé de lui à propos de cette inscription. Il aurait voulu lire son nom en tête de la pièce, dans les vers, à la rime. Il voulait toujours voir son nom partout. Et il le cherchait dans les journaux dont ses poches étaient bourrées. Mais il n'avait pas de rancune. Il n'en voulait pas à miss Bell. Il convint de bonne grâce que c'était une personne très distinguée et la poétesse qui faisait aujourd’hui le plus d'honneur à l'Angleterre.
Quand il fut parti, la comtesse Martin demanda très ingénument à M. Paul Vence s’il savait pourquoi la bonne madame Marmet, bienveillante d’ordinaire, avait regardé M. Schmoll avec tant de coère et de silence. Il était surpris qu'elle ne sût pas. — Je ne sais jamais rien.
— Mais la querelle de Joseph Schmoll et de Louis Marmet, dont retentit si longtemps l'Institut, est restée fameuse. Elle n'a cessé que par la mort de Marmet, que son confrère implacable poursuivit jusqu'au Père-Lachaise.
» Le jour où l’on enterra ce pauvre Marmet, il tombait de la neige fondue. Nous étions mouillés et glacés jusqu'aux os. Au bord de la fosse, dans la brume, dans le vent, dans la boue, Schmoll lut sous son parapluie un discours plein de cruauté joviale et de pitié triomphante, qu il porta ensuite aux journaux dans une voiture de deuil. Un ami maladroit le fit voir à la bonne madame Marmet, qui en tomba évanouie. Est-il possible, madame, que vous n'ayez jamais entendu a. de cette querelle savante et féroce?
» La langue étrusque en fut la cause. Marmet en faisait son unique étude. Il était surnommé Marmet l'Étrusque. Ni lui ni personne ne connaissait un seul mot de cette langue perdue jusqu'au dernier vestige. Schmoll répétait sans cesse à Marmet : « Vous savez que vous ne savez pas l'étrusque, mon cher confrère; cest en cela que vous êtes un savant honorable et un bon esprit. » Piqué par ces louanges cruelles, Marmet s avisa de savoir un peu d'étrusque. IT lut à ses confrères des Inscriptions un mémoire sur le rôle des flexions dans l'idiome des anciens toscans. »
Madame Martin demanda ce que c'était qu'une flexion.
— Oh! madame, si je vous donne des éclaircissements, nous allons tout embrouiller. Qu'il vous suffise de savoir que, dans ce mémoire, le pauvre Marmet citait des textes latins et les citait tout de travers. Or, Schmoll est un latiniste de grande valeur et, après Mommsen, le premier
épigraphiste du monde.
» Il reprocha à son jeune confrère (Marmet n'avait pas cinquante ans) de lire trop bien l'étrusque et pas assez bien le latin. Depuis lors, Marmet n'eut plus de repos. À chaque séance, il était persiflé avec une férocité joyeuse et bafoué de telle sorte que, malgré sa douceur, il se fâcha. Schmoll est sans rancune. C'est une vertu de sa race. Il n'en veut pas à ceux qu'il persécute. Un jour, montant l'escalier de l'Institut, en compagnie de Renan et d'Oppert, il rencontra Marmet et lui tendit la main. Marmet refusa de la prendre et dit : « Je ne vous connais pas. — Me prenezvous pour une inscription latine? » répliqua Schmoll. C'est un peu de ce mot-là que le pauvre Marmet est mort et enterré. Vous comprenez maintenant que sa veuve, qui garde pieusement son souvenir, voie son ennemi d'un œil d'horreur.
— Et moi qui les ai fait dîner ensemble, l’un à sôté de l'autre, tout contre!
— Madame, ce n’était pe immoral, non, mais c'était cruel.
— Cher monsieur, je vais peut-être vous choquer, mais S'il fallait absolument choisir, j'aimerais mieux faire une chose immorale qu’une chose cruelle.
Un homme jeune, grand, maigre, le visage brun, coupé d'une longue moustache, entra, salua avec une brusque souplesse :
— Monsieur Vence, je crois que vous connaissez monsieur Le Ménil.
En effet, ils s'étaient déjà trouvés ensemble chez madame Martin et se voyaient quelquefois à la salle d'armes, où Le Ménil était assidu. La veillé encore, ils s'étaient rencontrés chez madame Meillan.
— Madame Meillan, voilà une maison où l’on s'ennuie, dit Paul Vence. |
— Pourtant on y reçoit des académiciens, dit M. Le Ménil. Je ne m’exagère pas leur valeur, mais c'est en somme une élite.
Madame Martin sourit : EE
— Nous savons, monsieur Le Ménil, que chez madame Meillan vous vous êtes occupé des femmes plus que des académiciens. Vous avez conduit la! princesse Seniavine au buffet et vous lui avez, parlé de loups. |
— Comment? de loups? |
PTT SR UE TE SR NE En
— De loups, de louves et de louvarts, et des bois noircis par l'hiver. Nous avons trouvé qu'avec une si Jolie personne c'était un entretien un peu farouche. |
Paul Vence se leva.
— Ainsi vous me le permettez, madame; je vous amènerai mon ami Dechartre. Il a grande envie de vous connaître et j'espère qu'il ne vous déplaira pas. Il a du mouvement et de la vie dans l'esprit. IL est plein d'idées.
Madame Martin l’arrêta :
— Oh! je n’en demande pas tant. Les gens qui ont du naturel et qui se montrent tels qu'ils sont n'ennuient rarement, et quelquefois ils m’amusent.
Quand Paul Vence fut sorti, Le Ménil écouta lécroître le bruit des pas dans l’antichambre et ‘etomber le battant des portes; puis, s’approchant l'elle :
— Demain à trois heures .chez nous, n'est-ce as ?
-— Vous m'aimez donc encore?
Il la pressa de répondre pendant qu'ils étaient euls; elle répliqua, .un peu taquine, qu'il était ard, qu'elle n’attendait plus de visites, et qu’il n’y Vait que son mari qui pût entrer maintenant.
Il la supplia. Alors, sans se faire beaucoup rier :
— Tu veux? Écoute : je serai libre demain toute la journée. Attends-moi rue Spontini à trois heures. Nous irons nous promener après.
Il la remercia d’un regard. Puis, ayant repris sa place devant elle, à l'autre côté de la cheminée, il lui demanda ce que c'était que ce Dechartre qu'elle se faisait présenter.
— Je ne me le fais pas présenter. On me le présente. C'est un sculpteur.
Il se plaignit qu’elle eût besoin de voir de nouveaux visages.
— Un sculpteur? Ils sont généralement un peu brutes, les sculpteurs.
__ Oh! celui-là sculpte si peu! Mais si vous êtes contrarié que je le reçoive, je ne le recevrai pas.
— Je serais contrarié si le monde vous prenait une partie du temps que vous me donnez. | — Mon ami, vous n'avez pas à vous plaindre que je sois trop mondaine. Je ne suis pas même allée hier chez madame Meillan.
— Vous avez raison de vous y montrer le moins possible : ce n'est pas une maison pour vous.
Il s’expliqua. Toutes les femmes qui y allaient avaient eu quelque aventure qu'on savait, quon racontait. Au reste, madame Meillan favorisait les intrigues. 11 donna quelques exemples à +2 #pp
Elle, cependant, les mains étendues sur les bras du fauteuil dans un repos charmant, la tête penchée de côté, regardait mourir le feu. Sa pensée s'était envolée d'elle : il n’en restait plus rien à son visage un peu triste ni sur son corps alangui, plus désirable que jamais dans ce sommeil de l'âme. Elle garda quelque temps une immobilité profonde qui ajoutait à l'attrait de sa chair le charme des choses que l’art a créées.
Il lui demanda à quoi elle pensait. Échappant à demi à la magie mélancolique des braises et des cendres, elle dit :
— Nous irons demain, voulez-vous, dans des quartiers lointains, dans ces quartiers bizarres où l'on voit vivre les pauvres gens. J'aime les vieilles rues de misère.
IL lui promit de satisfaire son goût, tout en laissant voir qu'il le trouvait absurde. Ces promenades où elle l'entrainait quelquefois l’ennuyaient, et il les jugeait dangereuses; on pouvait être vu.
— Et puisque nous avons réussi jusqu’à présent à ne pas faire parler de nous...
Elle secoua la tête.
— Croyez-vous qu'on n'a jamais parlé de nous? Qu'on sache ou qu’on ne sache pas, on parle. Tout ne se sait pas, mais tout se dit.
Elle retomba dans sa songerie. Il la crut mécontente, fâchée pour une raison qu'elle ne disait pas.
Il se pencha sur les beaux yeux vagues qui reflé- |
taient les lueurs du foyer. Mais elle le rassura : — Je ne sais pas du tout si on parle de moi. Et qu'est-ce que cela me fait? Rien ne fait rien. II la quitta. Il allait diner au cercle, où son ami
Caumont, de passage à Paris, l’attendait. Elle Le :
suivit des yeux avec une sympathie paisible. Puis elle se remit à lire dans les cendres.
Elle y revit les jours de son enfance, le château dans lequel elle passait les grands étés tristes,
les bois taillés, le parc humide et sombre, le
bassin où dormaient les eaux vertes, les nymphes de marbre sous les marronniers et le banc sur lequel elle pleurait et désirait mourir. Aujourd'hui encore, elle ignorait la cause de ces jeunes désespoirs, alors que l'éveil ardent de son imagi-
nation et le travail mystérieux de sa chair la
jetaient dans un trouble mêlé de désirs et de
craintes. Enfant, la vie lui faisait envie et peur. .
Et maintenant elle savait que vivre ne vaut pas
tant d'inquiétude ni d'espérance, que c'est une :
chose très ordinaire. Elle devait s'y attendre.
Pourquoi ne l’avait-elle pas prévu? Elle songeait : …
— Je voyais maman. C'était une bonne dame
très simple et pas très heureuse. Je rêvais une . destinée tout autre que la sienne. Pourquoi? Je . sentais autour.de moi le goût fade de la vie, et
rade se à
laspirais l’avenir comme un air plein de sel et l'aromes. Pourquoi? Qu'est-ce que je voulais, et qu'est-ce que j'attendais? N'étais-je pas assez ivertie de la tristesse de tout?
Elle était née riche, dans l'éclat criard d’une ortune trop neuve. Fille de ce Montessuy, qui, Vabord petit employé dans une banque parisienne, fonda, gouverna deux grands établissenents de crédit, trouva pour les soutenir aux ieures difficiles les ressources d'un esprit fécond, a force invincible du caractère, un alliage unique le ruse et de probité, et traita de puissance à uissance avec le gouvernement, elle avait grandi lans ce château historique de Joinville acheté, estauré, meublé magnifiquement par son père et levenu en six ans, avec son parc et ses grandes aux, l'égal en splendeur de Vaux-le-Vicomte, ontessuy faisait rendre à la vie tout ce qu'elle eut donner. Athée instinctif et puissant, il vouait tous les biens de chair et toutes les choses ésirables que produit cette terre. Il entassa dans d galerie et dans les salons de Joinville les taleaux de maîtres et les marbres précieux. A cinuante ans, il eut les plus belles femmes de héâtre et quelques femmes du monde dont il eleva le luxe. Il jouissait de tout ce qu'il y a e précieux dans la société avec la brutalité de on tempérament et la finesse de son esprit,
La
Cependant, la pauvre madame Montessuy, économe et soigneuse, languissait à Joinville, l'air chétif et pauvre, au regard des douze cariatides géantes qui, dans sa ruelle fermée par des balustres d'or, soutenaient le plafond où Lebrun avait peint les Titans foudroyés par Jupiter. C'est là, dans le lit de fer, dressé au pied du grand lit de parade, qu'elle mourut un soir, de tristesse et d'épuisement, n'ayant jamais aimé sur la terre que son mari et son petit salon de damas rouge de la rue de Maubeuge. |
Elle n'avait point eu d'intimité avec sa fille, la sentant, d’instinct, trop loin d'elle, trop libre des: prit, trop hardie de cœur, et devinant, en cette Thérèse, pourtant douce et bonne, le sang fort de Montessuy, cette ardeur d'âme et de chair qui l'avait tant fait souffrir, et qu'elle pardonnait à son mari mieux qu'à sa fille. |
Mais lui, Montessuy, reconnaissait sa fille el l’aimait. Comme tous les grands carnassiers, À avait ses heures de gaîté charmante. Bien qui vécût beaucoup dehors, il s’arrangeait pour dé jeuner presque tous les Jours avec elle, et quel quefois il la menait promener. Il avait l’ententi des bibelots et des chiffons. Du premier coupu voyait, réparait dans les toilettes de la jeune fill les désastres causés par le goût triste et voyan de madame Montessuy. Il instruisait, formait s
Thérèse. Brutal et savoureux, il l'amusait et l’attachait. Près d'elle son instinct, son appétit de conquêtes l'inspirait encore. Lui qui voulait toujours gagner, il gagnait aussi sa fille. Il l'enlevait à sa mère. Elle l’admirait, l’adorait.
Dans sa songerie, elle le revoyait au fond du passé, comme la joie unique de son enfance.
Elle était encore persuadée qu'il n'y avait pas au monde un homme aussi aimable que son père.
A son entrée dans la vie, elle avait désespéré tout de suite de retrouver ailleurs une telle richesse naturelle, une telle plénitude de forces actives ct pensantes. Ce découragement l'avait suivie dans le choix d’un mari, et, peut-être ensuite, dans un choix secret et plus libre.
Son mari, vraiment elle ne l'avait pas choisi du tout. Elle ne savait pas : elle s'était laissé marier par son père qui, veuf alors, embarrassé et inquiet du soin délicat d'une fille, au milieu d'une vie affairée et emportée, avait voulu, à son ordinaire, faire vite et bien. Il considéra les avantages extérieurs, les convenances, apprécia Îles quatre-vingts ans sonnés de noblesse impériale qu'apportait le comte Martin, avec la gloire héréditaire d’une famille qui avait donné des ministres au gouvernement de Juillet et à l'Empire libéral. L'idée ne lui était pas venue qu'elle pût trouver l'amour dans le mariage.
Il se flattait qu'elle y trouverait la satisfaction des désirs fastueux qu'il lui prêtait, la joie d'être et de paraître, cette grandeur commune et forte, cette fierté vulgaire, cette domination matérielle, qui faisaient pour lui tout le prix de la vie, n'ayant pas, au reste, des idées très nettes sur le bonheur d'une honnête femme en ce monde, mais parfaitement sûr que sa fille resterait une honnête femme, C'était là dans son âme un point qu'il n'avait jamais remué, une certitude première.
En songeant à cette confiance absurde et naturelle, qui se raccordait si mal aux expériences et aux idées de Montessuy sur les femmes, elle sourit avec une ironie mélancolique. Et elle admirait mieux son père, trop sage pour se faire une sagesse importune.
Après tout, il ne l'avait pas si mal mariée, à juger le mariage ce quil est pour les gens de loisir. Son mari en valait bien un autre. Il était devenu très supportable. De tout ce qu'elle lisait dans les cendres, à la clarté voilée des lampes, de tous ses souvenirs, celui de la vie commune était le plus effacé. Elle en retrouvait quelques traits isolés d’une précision pénible, quelques images absurdes, une impression vague et fastidieuse. Ce temps avait peu duré et ne laissait rien après lui. Six ans passés, elle ne se rappelait même plus très
ien comment elle avait repris sa liberté, tant la onquête en avait été prompte et facile sur ce mari oid, maladif, égoïste et poli, sur cet homme éché, jauni dans les affaires et dans la politique, iborieux, ambitieux, médiocre. Il n’aimait les 2mmes que par vanité, et il n'avait jamais aimé à sienne, La séparation avait été franche, entière. t depuis lors, étrangers l’un à l’autre, ils se avaient gré tacitement de leur mutuelle délirance, et elle aurait eu de l'amitié pour lui si Ile ne l'avait trouvé rusé, sournois et trop ubtil à lui tirer sa signature quand il avait besoin argent pour des entreprises où il mettait plus -ostentation que d’avidité. A cela près, cet homme vec lequel elle dinait, causait tous les jours, abitait, voyageait, ne lui représentait rien, lavait pas de signification pour elle.
Ramassée sur elle-même, la joue dans la main, evant le foyer éteint, comme une curieuse qui onsulte une sibylle, tandis qu'elle repassait ces anées de solitude, elle revit la figure du marquis 2 Ré. Elle la revit, celle-là, si nette. et si précise Welle en resta surprise. Amené chez elle par son re qui le lui vanta, le marquis de Ré lui parut grand et beau de trente ans de triomphes times et de gloires mondaines. Ses aventures 1 faisaient cortège. Il avait séduit trois généraons de femmes et laissé au cœur de toutes
celles qu'il avait aimées un souvenir impérissable. Sa grâce virile, son élégance sobre et l'habitude de plaire prolongeaient sa jeunesse bien au delà du terme ordinaire. Il distingua tout particuliè. rement la jeune comtesse Martin. Les hommage: de ce connaisseur la flattèrent. En ce moment elle se les rappelait encore avec plaisir. IT avait un tour merveilleux de conversation. Il l’amusa : elle le lui laissa voir, et dès lors, il se promit dans son héroïque frivolité, de terminer dignemen sa vie heureuse par la possession de cette Jeuné femme qu'il appréciait avant tout le monde, e qui visiblement avait du goût pour lui. I déploya pour la prendre les roueries les plu savantes. Mais elle lui échappa très facilement
Elle céda, deux ans plus tard, à Robert Le Méni qui l'avait voulue fortement, avec toute la cha: leur de sa jeunesse, toute la simplicité de soi âme. Elle se disait : « Je me suis donnée à lu parce qu'il m’aimait. » C'était la vérité. La vérité c'était aussi qu'un instinct sourd et puissant l'avai poussée et qu'elle avait obéi aux forces obscure. de son être. Mais cela n'était point d'elle; cl qui était d'elle et de sa conscience, c’est d'avoi cru, consenti, voulu un sentiment vrai. El avait cédé sitôt qu'elle s'était vue aimée jusqu
la souffrance. Elle s'était donnée vite, ave simplicité. Il crut qu'elle s'était donnée légère
ent. Il se trompait. Elle avait senti l'accablenent devant l'irréparable, et cette espèce de onte d'avoir subitement quelque chose à cacher. out ce qu'on avait chuchoté devant elle sur les emmes qui ont des amants vint bourdonner à es oreilles brûülantes. Mais, fière et délicate, ans la perfection de son goût, elle eut soin de acher le prix du don qu'elle faisait et de ne rien ire qui pût engager son ami au delà de ses sentinents. 11 ne soupçonna pas ce malaise moral, qui Pailleurs dura quelques jours à peine et fit place . une tranquillité parfaite. Après trois ans, elle ’approuvait d'une conduite innocente et naturelle. \ayant fait de tort à personne, elle n'avait point le regrets. Elle était contente. Cette liaison, “était encore la meilleure affaire de sa vie. Elle imait, elle était aimée. Sans doute elle n'avait as ressenti l'ivresse rêvée. Mais l’éprouve-t-on amais? Elle était l'amie d'un bon et honnête sarçon, fort apprécié des femmes, très recherché lans le monde, qui passait pour dédaigneux et üfficile et qui lui montrait un sentiment vrai. Le laisir qu'elle lui donnait et la joie d’être belle our lui l'attachaient à cet ami. II lui rendait la je, non pas constamment délicieuse, mais très icile à supporter, et, par moments, agréable.
| Ce qu'elle n'avait pas deviné dans sa solitude, halgré l'avertissement des malaises vagues et des
tristesses sans causes, sa nature intime, son tempérament, sa vocation véritable, il les lui avait révélés. Elle se connut en le connaissant. Ce fut un étonnement heureux. Leurs sympathies n'étaient ni dans l'esprit ni dans l'âme. Elle avait pour lui un goût simple et précis qui ne s’usait pas vite. Et dans ce moment même elle se plaisait à l'idée de le retrouver Le lendemain dans le petit appartement de la rue Spontini, où ils se voyaient depuis trois ans. C'est avec une petite secousse de tête assez violente, avec un haussement d'épaule plus brutal qu’on ne l’eût attendu de cette dame exquise que, seule au coin du feu maintenant éteint, elle se dit à elle-même : « Voilà! j'ai besoin d'amour, moil » |
Il ne faisait déjà plus jour quand ils sortirent du petit entresol de la rue Spontini. Robert Le Ménil fit signe à un fiacre rôdeur ct, jetant sur la bête et sur l'homme un coup d'œil inquiet, entra avec Thérèse dans la voiture. L'un contre l'autre, ils roulaient entre des ombres vagues, coupées de brusques lumières, par la ville fantôme, n'ayant dans l’âme que des impressions douces et mourantes comme ces clartés qui Yenaient se mouiller à la buée des glaces. Tout, en dehors d’eux, leur semblait confus et fuyant, et ils sentaient dans leur âme un vide très doux. La voiture toucha près du Pont-Neuf, sur le quai des Augustins.
Ils descendirent. Un froid sec avivait ce temps morne de janvier. Thérèse respira Jjoyeusement sous sa voilette les souffles qui, traversant Île fleuve, balayaient au ras du sol durei une poussière âcre et blanche comme du sel. Elle était contente d'aller libre parmi les choses inconnues. Elle aimait à voir ce paysage de pierres, qu enveloppait la clarté faible et profonde de l'air; à marcher vite et ferme, le long du quai où les arbres déployaient le tulle noir de leurs branches sur l'horizon roussi par les fumées de la ville; à regarder, penchée sur le parapet, le bras étroit de la Seine roulant ses eaux tragiques; à goûter cette tristesse du fleuve sans berges, et quin'a là. ni saules ni hêtres. Déjà, dans les hauteurs du ciel, les premières étoiles frissonnaient.
— On dirait, fit-elle, que le vent va les éteindre.
Il remarquait aussi qu'elles scintillaient beaucoup. Il ne pensait pas que ce fût signe de pluie. comme le croyaient les paysans. Il avait au contraire observé que neuf fois sur dix la scintilla-
tion des étoiles annonçait le beau temps.
En approchant du Petit-Pont, ils trouvèrent à leur droite des échoppes de ferrailles, éclairées par des lampes fumeuses. Elle y courut, fouilla, du regard la poussière et la rouille des étalages:!
Son instinct de chercheuse mis en éveil, elle; tourna l'angle de la rue et s’aventur» jusque vers
une baraque en appentis, dans laquelle, sous les solives humides du plancher, pendaient des loques sombres. Derrière les vitres sales, une bougie éclairait des casseroles, des vases de porcelaine, une clarinette et une couronne de mariée.
Il ne comprenait pas le plaisir qu'elle prenait :
— Vous attraperez de la vermine. Qu'est-ce qui peut vous intéresser là dedans?
— Tout. Je songe à la pauvre mariée dont la couronne est là sous un globe. Le diner de noces se {it à la porte Maillot. Il y avait un garde républicain dans le cortège. Il y en a dans presque toutes les noces qu'on voit au Bois, le samedi. Ils ne vous émeuvent pas, mon ami, tous ces pauvres êtres ridicules et misérables, qui entrent à leur tour dans la grandeur du passé?
Parmi des tasses à fleurs, ébréchées et dépaeillées, elle découvrit un petit couteau dont le nanche d'ivoire figurait une femme plate et ongue, coiffée à la Maintenon. Elle l’acheta pour quelques sous. Ce qui l’enchantait, c'est qu'elle wait la fourchette. Le Ménil avoua qu'il n’entenlait rien aux bibelots. Mais sa tante de Lannoix tait très connaisseuse. À Caen, les marchands antiquités ne parlaient que d'elle. Elle avait resauré et meublé son château dans le style. C'était lancienne maison des champs de Jean Le Ménil, -onseiller au parlement de Rouen, en 1779. Cette
maison, existant avant lui, était mentionnée dans un titre de 1690, sous le nom de maison de bouteille. Dans une salle du rez-de-chaussée, se trouvaient encore, au fond des armoires blanches, sous un treillis, les livres réunis par Jean Le Ménil. Sa tante de Lannoix, disait-il, avait voulu les mettre en ordre. Elle y avait trouvé des ou vrages légers, ornés de gravures Si libres, qu'elle les avait brûlés.
Elle est donc bête, votre tante? dit Thérèse:
Depuis longtemps les histoires de madame de Lannoix l'impatientaient. Son ami avait en pro: vince une mère, des sœurs, des tantes, une nom: breuse famille, qu'elle ne connaissait pas et qu l'irritait. Il en parlait avec admiration. Elle er prenait de l'humeur. Elle s'impatientait des fréquents séjours qu'il faisait dans cette famille, & dont il rapportait, à ce qu'elle imaginait, un odeur de renfermé, des idées étroites, des senti ments qui la blessaient. Et, de son côté, ils 'éton! nait naïvement et souffrait de cette antipathie. "
Il se tut. La vue d'un cabaret, dont les vitre flambaient à travers les grilles, lui rappela tout, coup le poète Choulette, qui passait pour ivrogne Il demanda avec un peu d'humeur à Thérèsew elle voyait encore ce Ghoulette, qui lui faisait de visites en macfarlane, un cache-nez rouge pal dessus les oreilles. |
LE LYS ROUGE ou
Elle fut contrariée qu'il parlât comme le général Larivière. Elle ne lui avoua pas qu’elle n'avait plus vu Choulette depuis l'automne et qu'il la négligeait avec le sans-gêne d'un homme occupé, apricieux, qui n'était pas du monde.
— Il à de l'esprit, dit-elle, de la fantaisie et ne nature originale. Il me plaît.
Et, comme il lui reprochait d'avoir un goût izarre, elle répondit vivement :
— Je n'ai pas un goût, j'ai des goûts. Vous ne es blèmez pas tous, Je-pense.
Il ne la blämait pas. IL craignait seulement qu'elle ne se fit du tort en recevant un bohème de inquante ans, qui n'avait pas sa place dans une naison respectable.
Elle se récria :
— Pas sa place dans une maison respectable, houlette? Vous ne savez donc pas qu'il va, tous Sans, passer un mois en Vendée chez la maruise de Rieu... oui, chez la marquise de Rieu, 1 catholique, la royaliste, la vieille chouanne, omme elle se nomme elle-même. Mais, puisque houlette vous intéresse, écoutez sa dernière avenire. La voici telle que Paul Vence me l’a contée. & la comprends mieux dans cette rue où il ya cs camisoles et des pots de fleurs aux fenêtres. » Cet hiver, un soir qu'il pleuvait, Choulette nContra chez un liquoriste, dans une rue dont
j'ai oublié le nom, mais qui doit ressembler en misère à celle-ci, une malheureuse fille, dont les garçons du liquoriste n'auraient pas voulu, etqu'il aima pour son humilité. Elle se nomme Maria.
Encore ce nom n'est-il point à elle, c'est celui qu'elle trouva cloué sur sa porte au bout de l'es: calier d'un garni où elle vint loger. Choulette fut touché de cette perfection de pauvreté et d'infamie. Il l’appela sa sœur et lui baïsa les mains. Depuis lors, il ne la quitte plus. Il la mène en cheveux et en fichu dans les cafés du quartier latin où les étudiants riches lisent les revues. Il lui dit des choses très douces. Il pleure; elle pleure. Ils bor vent; et, quand ils ont bu, ils se battent. Il l'aime. Il l'appelle la très chaste, sa croix et son salut. Elle était nu-pieds, il lui a donné un écheveau de grosse laine et des aiguilles à tricoter pour se faire des bas. Et il ferre lui-même les souliers de cette malheureuse avec des clous énormes. Il Iw apprend des vers très faciles à comprendre. D craint d’altérer sa beauté morale en la tirant de & honte où elle vit dans une simplicité parlaite € un dénuement admirable. |
Le Ménil haussa les épaules.
— Mais il est fou, ce Choulette, et monsieu Paul Vence vous conte de jolies histoires! Je n suis pas austère, assurément; mais il y a des im moralités qui me dégoûtent.
[ls marchaient au hasard. Elle devint songeuse :
— Oui, la morale, je sais, le devoir !... Mais le devoir, c'est le diable pour le découvrir. Je vous assure que, les trois quarts du temps, je ne sais vraiment pas où il est, le devoir. C’est comme le hérisson de Miss, à Joinville : nous passions la soirée à le chercher sous les meubles; et quand nous l’avions trouvé, nous allions nous coucher.
Selon lui, il y avait du vrai dans ce qu’elle disait là, et plus même qu'elle ne le croyait. Il y pensait quand il était seul.
— C'est à ce point, que je regrette quelquefois de n'être pas resté dans l’armée. Je prévois ce que vous allez me dire. On s’abrutit dans ce métierà. Sans doute, mais on sait exactement ce que lon a à faire, et c’est beaucoup dans la vie. Je trouve que l'existence de mon oncle, le général de La Briche, est une très belle existence, toute d'honneur, et assez agréable. Mais, maintenant que le pays tout entier s’engouffre dans l’armée, ibn'y à ni ofliciers ni soldats. Cela ressemble à une gare, le dimanche, quand les employés poussent en voiture les voyageurs ahuris. Mon oncle de La Briche connaissait personnellement tous les officiers et tous les soldats de sa brigade. Il a ‘encore leurs noms sur un grand tableau dans sa
salle à manger. Il les relit de temps en temps
pour se distraire. À présent, comment voulezvous qu'un officier connaisse ses hommes?
Elle ne l'écoutait plus. Elle regardait au coin de la rue Galande une marchande de pommes de terre frites qui, nichée derrière un châssis vitré, le visage illuminé, au milieu des grandes ombres, par un feu de braise, plongeant l'écumoire dans la friture chantante, en tirait des croissants dorés dont elle remplissait un cornet de papier jaune où brillaient des brins de paille, tandis qu'une lille rousse, attentive, tendait une pièce de deux sous dans sa main rouge.
Quand la fille emporta son cornet, Thérèse alouse s’aperçut qu'elle avait faim, et elle voulut absolument goûter à ces pommes de terre frites
Il résista d'abord.
— On ne sait pas avec quoi c'est fait.
Mais il fallut enfin qu'il demandût à la mar: chande un cornet de deux sous et veillât à ce qu'on y mît du sel. |
Tandis que, sa voilette retroussée sur le nez, elle mordait aux croissants d’or, il l’entraînait dans les ruelles désertes, loin des becs de gaz. Ils se trouvèrent ainsi ramenés au quai, et virent la masse noire de la cathédrale, s’élevant au delà du bras étroit de la rivière. La lune, suspendue sur la crête dentelée de la nef, argentait les pentes du toit.
— Notre-Dame! dit-elle. Voyez, elle est lourde comme un éléphant et fine comme un insecte. La lune grimpe sur elle, et la regarde avec une malice de singe. Elle ne ressemble pas à la lune campagnarde de Joinville. A Joinville, J'ai mon chemin, un chemin plat avec la lune au bout.
Elle n’y est pas tous les soirs; mais elle y revient fidèlement, pleine, rouge, familière. C'est une voisine de campagne, une dame des environs. Je vais très sérieusement au-devant d'elle, par politesse et par amitié; mais cette lune de Paris, on ne voudrait pas la fréquenter. Ce n'est pas une personne de bonne compagnie. Ce qu'elle a vu, depuis le temps qu'elle se frotte aux toits!
- Il sourit d’un sourire tendre :
— Oh!ton petit chemin, où tu te promenais seule et que tu disais aimer parce qu'il y avait le ciel au bout, pas bien haut, pas bien loin, je le vois comme si jy étais!
C'était au château de Joinville, invité par Montessuy à une chasse, qu'il l'avait vue pour la première fois, qu'il l'avait tout de suite aimée, | voulue. C’est là, un soir, sur la lisière du petit bois, qu'il lui avait dit qu’il l’aimait, et qu'elle
l'avait écouté, muette, la bouche douloureuse et
les yeux vagues.
Ce souvenir du petit chemin où elle se prome-
nait seule, en ces nuits d'automne, l'émut, Île |
troubla, lui fit revivre les heures enchantées des premiers désirs et des craintives espérances. [ lui chercha la main dans son manchon et presse le poignet mince sous les fourrures.
Une fillette, qui portait des violettes sur unc claie jonchée de branches de sapin, reconnut des amoureux et vint leur offrir des fleurs. Il ui pri un bouquet de deux sous et l'offrit à Thérèse.
Elle allait vers la cathédrale. Elle songeait : « C'est une bête énorme; une bête de l’Apocalypse... »
À l’autre bout du pont, une bouquetière, ridée. barbue, celle-là, grise d'ans et de poussière, les poursuivit avec son panier chargé de mimosas el de roses de Nice. Thérèse, qui tenait en ce moment ses violettes à la main, cherchant à le: glisser dans son corsage, répondit gaiement aux offres de la vieille :
— Merci, j'ai ce qu'il me faut. |
— On voit bien que vous êtes jeune! lui crie d’un ton canaille la vieille, en s'éloignant.
Thérèse comprit presque tout de suite, et il lu! vint aux lèvres et à l'œil un petit sourire. Ils pas! saient dans l'ombre du parvis devant les figure! de pierre qui, rangées aux embrasures, portaient! des sceptres et des couronnes. |
— Entrons, dit-elle.
Il n'en avait pas envie. Il éprouvait confusé
ment de la gène, presque de la crainte, à paraitre avec elle dans une église. Il affirma que c'était fermé. Il le croyait, le voulait. Elle poussa le tambour et se glissa dans la nef immense où les arbres inanimés des colonnes montaient vers les hautes ténèbres. Au fond, marchaient des cierges devant des fantômes de prêtres, sous les derniers gémissements des orgues qui se turent. Elle frissonna dans le silence, et dit :
— La tristesse des églises, la nuit, m'émeut; jy sens la grandeur du néant.
Il répondit :
— Nous devons pourtant croire à quelque ‘chose. S'il n’y avait pas de Dieu, si notre âme in était pas immortelle, ce serait trop triste.
Elle resta quelque temps immobile, sous les idraps d'ombre qui pendaient des voûtes, puis :
— Mon pauvre ami, nous ne savons que faire de cette vie si courte, et vous en voulez une autre qui ne finisse pas!
Dans la voiture qui les ramena, il dit gaiement qu il avait passé une bonne journée. Il l’embrassa, content d'elle et de lui. Mais elle n’était pas gagnée par cette bonne humeur. C'était ce qui arrivait le plus souvent entre eux. Les derniers instants qu'ils passaient ensemble étaient gâtés Pour elle par le pressentiment qu'il ne dirait pas
en partant le mot qu'il faut dire. D’habitude, il la quittait court, comme si les choses n avaient pas en lui de prolongements. A chacune de ces sépara-. tions, elle avait le sentiment confus d'une rupture. Elle en souffrait à l'avance, et devenait irritable.
Sous les arbres du Cours-la-Reine, il lui prit la main, la baisa à petits coups.
— N'est-ce pas, Thérèse, que c'est rare de s'aimer comme nous nous aimons? |
— Rare, je ne sais pas; mais je crois que vous m'aimez.
— Et vous?
— Moi aussi je vous aime.
— Et vous m'aimerez toujours?
— Que sait-on jamais?
Et, voyant le visage de son ami s’assombrir :
— Seriez-vous plus tranquille avec une femmes qui jurerait de n’aimer que vous toute la vie?
Il restait inquiet, l'air malheureux. Elle fut bonne, et le rassura tout à fait : ,
— Vous le savez bien, mon ami, je ne suis pas légère. Je ne suis pas une gâcheuse, comme“ la princesse Seniavine.
Presque au bout du Cousin ils se.
dirent adieu, sous les arbres. Il garda la voiture pour se faire mettre rue Royale. Il dinait au cercle“ et allait au théâtre. Il n'avait pas de temps à perdre.
LRLTS ROUGE: - 43
Thérèse rentra chez elle à pied. En vue de la colline du Trocadéro, qui lançait des feux comme une parure de diamants, elle se rappela la bouquetière du Petit-Pont. Cette parole jetée dans le vent noir : « On voit bien que vous êtes jeune! » lui revenait à la mémoire, non plus gouailleuse et grivoise, mais inquiétante et triste. « On voit bien que vous êtes jeune! » Oui, elle était jeune, elle était aimée, et elle s'ennuyait.
Au milieu de la table, la corbeille renfermait un massif de fleurs dans son large cercle de bronze doré, où les aigles s’éployaient parmi des étoiles et des abeilles, sous les anses lourdes formées de cornes d'abondance. Sur les côtés, des Victoires ailées soutenaient les branches enflammées des candélabres. Ce surtout de style Empire avait été donné par Napoléon, en 1812; au comte Martin de l'Aisne, grand-père du comte Martin-Bellème actuel. Martin de l'Aisne, député au Corps législatif en 1809, fut nommé l'année suivante membre de la commission des finances, dont les travaux assidus et secrets convenaient à son esprit laborieux et timide. Bien que libéral
d’origine et de tendances, il plut à l'Empereur par son application et par une exacte probité qui savait n'être pas importune. Deux ans, il fut sous une pluie de faveurs. En 1813, il fit partie de cette majorité modérée quiapprouva le rapport dans lequel M. Lainé, donnant à l'Empire chancelant des leçons tardives, censurait à la fois la puissance et le malheur. Le 1° janvier 1814, il accompagna ses collègues aux Tuileries. L'Empereur leur fit un accueil effrayant. IL chargea dans leurs rangs. Violent et sombre, dans l'horreur de sa force présente ct de sa chute prochaine, il les accabla de sa colère et de son mépris.
Il allait et venait dans leurs lignes consternées, quand, tout à coup, il saisit au hasard le comte Martin par les épaules, le secoua, le traîna, en s'écriant : « Un trône, c'est quatre morceaux de bois recouverts de velours? Non! un trône c'est un homme, et cet homme c’est moi! Vous avez voulu me jeter de la boue. Est-ce le moment de me faire des remontrances quand deux cent mille Cosaques franchissent nos frontières? Votre monsieur Lainé est un méchant homme. On lave
| son linge sale en famille. » Et tandis que sa fureur : se répandait, sublime ou triviale, il tordait dans sa main le collet brodé du député de l'Aisne. « Le peuple me connaît. Il ne vous connaît pas.
Je suis l'élu de la nation. Vous êtes les délégués. obseurs d’un département. » Il leur prédit le sort des Girondins. Le bruit de ses éperons accompagnait les éclats de sa voix. Le comte Martin en resta tremblant et bègue pour le reste de sa vie, et c'est en tremblant que, tapi dans sa maison de Laon, il appela les Bourbons après la défaite de l'Empereur. En vain les deux restaurations, le gouvernement de Juillet et le second Empire couvrirent de croix et de cordons sa poitrine tou-. jours oppressée. Élevé aux plus hautes fonctions, chargé d'honneurs par trois rois et un empereur, il sentit toujours sur son épaule la main du Corse. Il mourut sénateur de Napoléon IN, laissant un fils agité du tremblement héréditaire.
Ce fils avait épousé mademoiselle Bellème, fille du premier président de la cour de Bourges, et, avec elle, les gloires politiques d'une famille qui donna trois ministres à la monarchie tempérée. Les Bellème, gens de robe sous Louis XV, relevèrent les origines jacobines des Martin. Le deuxième comte Martin fit partie de toutes les assemblées jusqu’à sa mort, survenue en 1881: Charles Martin-Bellème, son fils, prit, sans grand'peine, son siège à la Chambre. Ayant épousé mademoiselle Thérèse Montessuy, dont la dot vint soutenir sa fortune politique, il marqua discrètement parmi ces quatre ou cinq bour=
geois titrés et riches qui, ralliés à la démocratie et à la République, furent reçus sans trop de mauvaise grâce par les républicains de carrière, que flattait l'aristocratie des noms et rassurait la médiocrité des esprits.
Dans la salle à manger, où, sur les portes, se devinait çà et là, au milieu des ombres, le poil tacheté des chiens d'Oudry, devant le surtout semé d'étoiles et d'abeilles d’or, entre les deux Victoires portant des lumières, le comte Martin- Bellème faisait les honneurs de sa table avec cette bonne grâce un peu morne, cette politesse triste, naguère encore désignée à l'Élysée pour représenter, auprès d’une grande cour du Nord, la France isolée et recueillie. Il adressait, de temps en temps, des paroles pâles, à droite, à madame Garain, la femme de l’ancien garde des sceaux ; à gauche, à la princesse Seniavine, qui, chargée de diamants, s’ennuyait à crier. Vis-àvis de lui, de l’autre côté de la corbeille, la comtesse Martin, ayant à ses côtés le général Larivière et M. Schmoll, de l’Académie des inscriptions, caressait des souffles de son éventail ses épaules lines et pures. Aux deux demi-cercles, où se prolongeait la table, étaient rangés M. Montessuy, robuste, l'œil bleu et le teint coloré, une jeune cousine, madame Bellème de Saint-Nom, embarrassée de ses longs bras maigres, le peintre
Duvicquet, M. Daniel Salomon, Paul Vence, le député Garain, M. Bellème de Saint-Nom, un sénateur inconnu, et Dechartre, qui dinait pour la première fois dans la maison. La conversation, d'abord grêle et menue, s’enfla, se prolongea en un murmure confus sur lequel s'éleva la voix de Garain : |
— Toute idée fausse est dangereuse. On croit que les rêveurs ne font point de mal, on se trompe : ils en font beaucoup. Les utopies les plus inoffensives en apparence exercent récllement une action nuisible. Elles tendent à inspirer le dégoût de la réalité.
— C'est peut-être aussi, dit Paul Vence, qu la réalité n’est pas belle.
L'ancien garde des sceaux protesta qu'il était l'homme de toutes les améliorations possibles: Et, sans rappeler qu’il avait demandé sous l Empire la suppression des armées permanentes, ets en 1880, la séparation des Églises et de l'État, il déclara que, fidèle à son programme, il restait le serviteur dévoué de la démocratie. Sa devise,, disait-il, était : Ordre et Progrès. Il croyait vrais ment l'avoir trouvée.
Montessuy répliqua, avec sa rude bonhomie“
— Allons, monsieur Garain, soyez sincère:
Avouez qu'il n’y a pas une réforme à faire et qu'on peut tout au plus changer la couleur des,
timbres-poste. Bonnes ou mauvaises, les choses sont ce qu’elles doivent être. Oui, ajouta-t-il, les choses sont ce qu'elles doivent être. Mais elles changent sans cesse. Depuis 1870 la situation industrielle et financière du pays a traversé quatre ou cinq révolutions que les économistes n'avaient pas prévues et qu'ils ne comprennent pas encore. Dans la société comme dans la nature, les transformations s’opèrent par le dedans.
En matière de gouvernement, il s'en tenait aux vues courtes et nettes. Fortement attaché au présent et peu soucieux de l'avenir, les socialistes ne le troublaient guère. Sans s'inquiéter si le soleil et le capital s’éteindraient un jour, Len jouissait. Selon lui, il fallait se laisser Jorter. Il n'y avait que les imbéciles qui résisaient au courant, et que les fous qui le devanaient. À
Mais le comte Martin, triste par nature, avait le sombres pressentiments. Il annonçait à mots ouverts des catastrophes.
| Ses paroles craintives vinrent, à travers les leurs de la corbeille, émouvoir M. Schmoll, qui ommença de gémir et de prophétiser. Il expliqua ue les peuples chrétiens étaient incapables, euls et par eux-mêmes, de sortir tout à fait de à barbarie, et que, sans les Juifs et les Arabes, ÆEurope serait encore aujourd hui, comme aux
temps des croisades, plongée dans l'ignorance la misère, la cruauté.
— Le moyen âge, dit-il, n’est clos que dam les manuels d'histoire qu’on donne aux écoliers pour leur fausser l'esprit. En réalité les barbare: sont toujours les barbares. La mission d'Israë est d’instruire les nations. C'est Israël qui, at moyen âge, apporta en Europe la sagesse di l'Asie. Le socialisme vous effraie. C’est un mä chrétien, comme le monachisme. Et l'anarchie N'y reconnaissez-vous pas la vieille lèpre de: Albigeois et des Vaudois? Les Juifs, qui instru sirent et policèrent l’Europe, peuvent seuls au jourd’hui la sauver du mal évangélique dont ell est dévorée. Mais ils ont manqué à leur devoir Ils se sont faits chrétiens parmi les chrétiens Et Dicu les punit. Il permet qu'on les exile e qu'on les dépouille. L’antisémitisme fait partou des progrès effrayants. En Russie, mes corell gionnaires sont chassés comme des bêtes sat vages. En France, les emplois civils et militaire se ferment aux Juifs. Ils n’ont plus accès dan les cercles aristocratiques. Mon neveu, le jeun Isaac Coblentz, a dû renoncer à la carrière diplo matique, après avoir passé brillamment l’exame d'admission. Les femmes de plusieurs de me collègues, lorsque madame Schmoll leur fa visite, étalent sous ses yeux, avec affectation, de
feuilles antisémitiques. Et croiriez-vous que le ministre de l’'Instruction publique m'a refusé la croix de commandeur que je lui demandais?
Voilà l’ingratitude! voilà l’aberration! L’'antisémitisme, c'est la mort, entendez-vous, de la civilisation européenne.
Ce petit homme avait un naturel qui passait tout l'art du monde. Grotesque et terrible, il Consternait la table par sa sincérité. Madame Martin, qu'il amusait, lui en fit compliment :
— Au moins, lui dit-elle, vous défendez vos coreligionnaires ; vous n'êtes pas, monsieur Schmoll, comme une très belle dame juive de ma connaissance qui, ayant lu dans un journal qu'elle recevait l'élite de la société israélite, alla rier partout qu'on l’insultait.
— Je suis sûr que vous ne savez pas, madame, ‘Ombien la morale juive est belle et supérieure tux autres morales. Connaissez-vous la parabole les Trois Anneaux?
Cette question se perdit dans la rumeur des alogues où se croisaient la politique étrangère, ?s expositions de peinture, les scandales élégants t les discours académiques. On parla du nouveau ôman et de la prochaine pièce. C'était une omédic. Napoléon y avait un rôle épisodique.
La conversation se fixa sur Napoléon plusieurs
Ms misau théâtre et nouvellement étudié dans | | | |
‘a U. OF ILL LG.
des livres très lus, objet de curiosité, personnage à la mode, non plus héros populaire, demi-dieu botté de la patrie, comme aux Jours où Norvins et Béranger, Charlet et Raffet composaient sa légende, mais personnage curieux, type amusant dans son intimité vivante, figure dont le style plaisait aux artistes, dont le mouvement attirait les badauds.
Garain, qui avait fondé sa fortune politique sur la haine de l’Empire, jugeait smcèrement que ce retour du goût national n'était qu'un engouement absurde. Il n'y découvrait aucun danger et n’en éprouvait point de crainte. Chez lui la peur éclatait soudaine et féroce. Pour le moment, il était bien tranquille : car il ne park ni d'interdire les représentations ni de saisir les livres, ni d'emprisonner les auteurs, ni de rien réprimer. Calme et sévère, il ne voyait en Napoléon que le condottiere de Taine, qui donnaà Volney un coup de pied dans le ventre.
Chacun voulut définir le vrai Napoléon. Be comte Martin, en face du surtout impérial et des Victoires ailées, parla avec convenance de Napos léon organisateur et administrateur et le mit très haut comme président du conseil d'État, où sa parole portait la lumière sur les points obscurs.
Garain affirma que dans ces séances trop fameuses, Napoléon, sous prétexte de prendre
une prise de tabac, demandait aux conseillers leurs boîtes d'or ornées de miniatures, garnies de diamants, qu'on ne revoyait plus jamais. A la fin, on n'apportait au conseil que des queues-de-rat. Il tenait l'anecdote du fils Mounier lui-méme.
Montessuy estimait en Napoléon l'esprit d'ordre.
— [Il aimait, dit-il, la besogne bien faite. C’est an goût qu'on n'a plus guère.
Le peintre Duvicquet, qui avait des idées de peintre, était embarrassé. Il ne retrouvait pas sur € masque funèbre rapporté de Sainte-Hélène les aractères de cette face belle et puissante, que les nédailles et les bustes ont consacrée. On pouvait ‘en convaincre, maintenant que le bronze de ce fasque, tiré des greniers, se voyait pendu chez ous les brocanteurs, au milieu d'aigles et de phinx en bois doré. Et selon lui, puisque le rai visage de Napoléon n'était pas napoléonien, À vraie âme de Napoléon pouvait bien ne pas tre napoléonienne. C'était peut-être celle d’un on bourgeois : on l'avait dit, et il inclinait à
: croire. D'ailleurs, Duvicquet, qui se flattait avoir fait les portraits du siècle, savait que S hommes célèbres ne ressemblent guère à |» La , , .
idée qu'on s’en fait.
M. Daniel Salomon fit observer que le masque ont parlait Duvicquet, le moulage pris sur le |
visage inanimé de l'Empereur et rapporté en Europe par le docteur Antommarchi, avait été pour la première fois coulé en bronze et édité par souscription sous Louis-Philippe, en 1835, et qu'alors il avait inspiré de la surprise et de la défiance. On soupçonnait cet Italien, apothicaire de comédie, bavard et affamé, de s'être moqué du monde. Les disciples du docteur Gall, dont le système était alors en faveur, tenaient le masque pour suspect. Ils n’y trouvaient point les bosses du génie, et le front examiné d’après les théories du maître ne présentait dans sa conformation rief de remarquable.
— Précisément, dit la princesse Seniavine Napoléon n'est remarquable que pour avol donné un coup de pied dans le ventre de Volne] et volé des tabatières garnies de diamants. Ces monsieur Garain qui vient de nous l’apprendre
__ Et encore, dit madame Martin, n'est-01 pas bien sûr qu'il ait donné le coup de pied. |
— Comme tout se sait à la longue! “Pi | Fans la princesse. Napoléon n'a rien fait : n’a pas même donné un coup de pied à Von et il avait la tête d’un crétin.
Le général Larivière sentit qu'il devait charge à son tour. Il lança cette phrase :
— Napoléon, sa can pr de 1815 est trè contestée.
Me fre pra
LE LYS ROUGE | du
Le général avait l’idée de plaire à Garain, et il n'avait pas d'autre idée ; toutefois, il parvint avec un peu d'effort à formuler un Jugement d'ensemble :
— Napoléon a commis des fautes; dans sa position il ne devait pas en commettre.
Et il se tut, très rouge.
Madame Martin demanda :
— Et vous, monsieur Vence, que pensez-vous de Napoléon?
— Madame, j'ai peu de goût pour les « trognes à épée »; et les conquérants me semblent tout bonnement des fous dangereux. Malgré tout, cette figure de l'Empereur m'intéresse comme elle intéresse le public. Je lui trouve du caractère et de la vie. Il n’y a pas de poème ni de roman d'aventure qui vaille le Mémorial, qui pourtant est écrit ‘d'une manière ridicule. Ce que je pense de Napo- Jéon, puisque vous voulez bien le savoir, c'estque, fait pour la gloire, il s'y montre dans la simplicité brillante d’un héros d’épopée. Un héros doit être humain. Napoléon fut humain.
—Ohloh! fit-on.
Mais Paul Vence poursuivit :
— Il était violent et léger ; et par là profondément humain. Je veux dire semblable à tout le monde. Il voulut avec une force singulière tout ‘ce que le commun des hommes estime et désire.
Il eut lui-même les illusions qu'il donna aux peuples. Ce fut sa force et sa faiblesse, ce fut sa beauté. Il croyait à la gloire. Il pensait de la vie et du monde à peu près ce qu'en pensait un de ses grenadiers. Il garda toujours cette gravité en= fantine qui se plaît aux jeux des sabres et des tambours, et cette sorte d'innocence qui fait les bons militaires. Il estimait sincèrement la force Il fut l'homme des hommes, la chair de la chair humaine. Il n'eut pas une pensée qui ne fût une action, et toutes ses actions furent grandes et communes. C'est cette vulgaire grandeur qui fait les héros. Et Napoléon est le héros parfait. Son cerveau ne dépassa jamais sa main, cette main petite et belle, qui broya le monde. Il n'eut pas: un seul moment le souci de ce qu'il ne pouvait atteindre.
— Alors, dit Garain, selon vous, ce nest pas un génie intellectuel. Je suis de votre avis:
— Bien sûr, reprit Paul Vence, il avait le génie qu'il faut pour évoluer brillamment dans le cirque civilet militaire du monde. Mais il n’avait pas. le génie spéculatif. Ce génie-là, c’est une autre paire de manches, comme dit Buffon. Nous possédons le recueil deses écrits et de ses paroles Le style a le mouvement et l’image. Et dans cet” amas de pensées il ne se trouve pas une curiositén philosophique, pas un souci de l'inconnaissablen
rs 12
pas une inquiétude du mystère qui enveloppe la destinée. À Sainte-Hélène, quand il parle de Dieu et de l'âme, il semble un bon petit écolier de quatorze ans. Jetée dans le monde, son âme se trouva à la mesure du monde et l’embrassa tout. Rien de cette âme n'alla se perdre dans l'infini. Poète, il ne connut que la poésie de l’action. Il borna à la terre son rêve puissant dela vie. Dans sa puérilité terrible et touchante, il crut qu'un homme peut être grand, et cet enfantillage ne le quitta pas même avec le temps et le malheur. Sa eunesse, ou plutôt sa sublime adolescence dura autant que lui, parce que les jours de sa vie ne s'étaient pas ajoutés les uns aux autres pour forner une maturité consciente. C’est l’état prodieux des hommes d'action. Ils sont tout entiers lans le moment qu'ils vivent et leur génie se amasse sur un point. Îls se renouvellent sans esse, et ne se prolongent pas. Les heures de leur xistence ne sont point liées entre elles par une haîne de méditations graves et désintéressées. 1$ ne continuent pas de vivre; ils se succèdent ans une suite d'actes. Aussi manquent-ils de vie ntérieure. Ce défaut est particulièrement sen- ‘ble chez Napoléon, qui ne vécut jamais au deans de lui-même. De là cette légèreté de caracère qui lui fit supporter aisément le poids énorme e ses maux et de ses fautes. Son âme toujours
neuve renaissait chaque matin. Il eut plus que. tout autre la capacité du divertissement. Le pre“ mier jour qu'il vit le soleil se lever sur son rocher funèbre de Sainte-Hélène, il sauta de son hit en sifflant un air de romance. C'était la paix d'une âme supérieure à la fortune, © était surtout la légè= reté d’un esprit prompt à renaître. Il vivait du de= hors.
Garain, qui n'aimait guère ce tour ingénieux d'esprit et de langage, voulut hâter la conclus sion : | À
— En un mot, dit-il, il y avait du monstre en cet homme. |
__ Les monstres n'existent pas, répliqua Paul Vence. Et les hommes qui passent pour des monstres inspirent l'horreur. Napoléon fut aimé de tout un peuple. Ce fut sa force de soulever sur ses pas l'amour des hommes. La joie de ses soldats était de mourir pour lui. |
La comtesse Martin aurait voulu que Dechartrè | donnât aussi son avis. Mais il s'en défendit avec une espèce d’effroi. |
__ Connaissez-vous, dit Schmoll, la | des Trois Anneaux, inspiration sublime d'un Juif
portugais ?
Garain, tout en félicitant Paul Vence de son brillant paradoxe, regrettait que l'esprit s ‘exerçât ainsi aux dépens de la morale et de la justice. L
FASO te
"2 ri
— Îl y a un principe, dit-il; c'est que les hommes doivent être jugés sur leurs actions.
— Et les femmes? demanda brusquement la princesse Seniavine, les jugez-vous sur leurs actions ? Et comment savez-vous ce qu'elles font ?
Le son des voix se mêlait au tintement clair de l'argenterie. Un air chaud, alourdi de vapeurs, baignait la salle. Les roses appesanties s’effeuillaient sur la nappe. Les pensées montaient plus ardentes aux cerveaux.
Le général Larivière fit des rêves.
— Quand ils m'auront fendu l'oreille, dit-il à sa voisine, jirai vivre à Tours. J'y cultiverai des fleurs.
Etilse vanta d’être un bon jardinier. On avait donné son nom à une rose. Il en était flatté.
Schmoll demanda encore si l’on connaissait la parabole des Trois Anneaux.
Cependant la princesse taquinait le député.
— Vous ne savez donc pas, monsieur Garain, qu on fait les mêmes choses pour des raisons très différentes.
Montessuy ne lui donna pas tort.
— Îl est bien vrai, comme vous dites, madame, que les actions ne prouvent rien. Cette pensée est frappante dans un épisode de la vie de don Juan, quin'aété connu ni de Molière ni de Mozart, et que révèle une légende anglaise dont je dois la
connaissance à mon ami James Lovell, de Londres. On y apprend que le grand séducteur perdit son temps avec trois femmes. L'une était une bourgeoise : elle aimait son mari; l'autre, une religieuse : elle ne consentit point à violer ses vœux. La troisième, qui avait longtemps mené une vie de débauche, devenue laide, se trouvait servante dans un bouge. Après ce quelle avait fait, après ce qu’elle voyait, l'amour ne lui disait plus rien. Ces trois femmes tinrent la même conduite pour des raisons très différentes. Une action ne prouve rien. C’est la masse des actions, leur poids, leur somme qui fait la valeur d'un être humain.
— Certaines de nos actions, dit madame Martin, ont notre air, notre visage : ce sont nos filles” D'autres ne nous ressemblent pas du tout.
Elle se leva et prit le bras du général.
En passant au salon au bras de Garain, la prin= cesse dit :
— Elle a raison, Thérèse... D'autres ne nous ressemblent pas du tout. De petites négresses qu'on a eues en dormant. R
Les nymphes des tapisseries souriaient vaine= ment, dans leur fraicheur passée, aux hôtes qui, ne les voyaient pas. #14 |
Madame Martin servit le café avec sa jeune cousine, madame Bellème de Saint-Nom. Elle fit
à Paul Veuce des compliments sur ce qu'il avait dit à table.
— Vous avez parlé de Napoléon avec uneliberté d'esprit qui est bien rare dans les conversations que j'entends. J'avais remarqué que les petits enfants, quand ils sont très beaux, ont l'air, dès qu'ils boudent, de Napoléon, le soir de Waterloo. Vous m'avez fait sentir les raisons très profondes de cette ressemblance.
Puis, se tournant vers Dechartre :
— Et vous, aimez-vous Napoléon ?
— Madame, je n'aime pas la Révolution. Et Napoléon, c'est la Révolution bottée. |
— Pourquoi, monsieur Dechartre, n'avez-vous
pas dit cela pendant le diner? Mais je vois : vous ne consentez à avoir de l'esprit que dans les petits ‘coins.
| Le comte Martin-Bellème conduisit les hommes ‘au fumoir. Paul Vence resta seul avec les dames. La princesse Seniavine lui demanda s’il avait fini Son roman et quel en était le sujet. C'était une étude, dans laquelle il s’efforçait d'atteindre à cêtte vérité formée d’une suite logique de vraisemblances qui, ajoutées les unes aux autres, atteignent à l'évidence.
— Par là, dit-il, le roman acquiert une force Morale que, dans sa lourde frivolité, n’eut jamais histoire.
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Elle voulut savoir si c'était un livre pour les femmes. [Il affirma que non.
— Vous avez tort, monsieur Vence, de ne pas écrire pour les femmes. C'est tout ce qu'un homme supérieur peut faire pour elles.
Et, comme il voulait savoir ce qui lui donnait cette idée :
— C'est, dit-elle, que je vois toutes les femmes intelligentes prendre des imbéciles.
— Qui les ennuient.
— Bien sûr! Mais les hommes supérieurs les ennuieraient davantage. Ils auraient plus de res sources pour y réussir... Mais dites-moi le sujet de votre roman.
— Vous y tenez?
— Je ne tiens à rien.
— Eh bien! voilà : c’est une étude de mœurs populaires, l'histoire d’un jeune ouvrier sobre et chaste, beau comme une fille, avec une âme de vierge, une âme close. Il est ciseleur et travaille bien. Le soir, près de sa mère, qu'ilaime, il étudie. Il lit des livres. Dans son esprit simple et nu, les idées se logent comme des balles dans un mur. n'a pas de besoins. Il n’a niles passions niles vices qui nous attachent à la vie. Il est solitaire et pur: Doué de vertus fortes, il lui en vient l’orgueil. vit parmi des brutes misérables. IL voit souffrir. Il a du dévouement sans humanité; il a cette
charité froide qu'on nomme l’altruisme; il n'est pas humain parce qu'il n’est pas sensuel.
— Ah! Il faut être sensuel pour être humain?
— Certainement, madame. La pitié est dans les
entrailles comme la tendresse est sur la peau. Il nest pas assez intelligent pour douter. IL est croyant. Il croit ce qu'il a lu. Et il a lu que pour établir le bonheur universel il suffisait de détruire la société. La soif du martyre le dévore. Un matin, ayant embrassé sa mère, il sort ; il va guetter le député socialiste de son arrondissement, le voit, se jette sur lui et lui enfonce un burin dans le ventre en criant : « Vive l'anarchie! » On l'arrête, on le mesure, on le photographie, on l'interroge, on le juge, on le condamne à mort et on le guillotine. Voilà mon roman.
— Ïl nesera pas très amusant, dit la princesse. Mais ce n'est pas de votre faute : vos anarchistes
sont aussi timides et modérés que les autres Français. Les Russes, quand ils s'y mettent, ont plus d'audace et de fantaisie.
La comtesse Martin vint demander à Paul Vence Sil connaissait ce monsieur très doux, qui ne | disait rien et promenait autour de lui ses regards de chien perdu. C'est son mari qui l'avait invité. * Elle ne savait de lui ni son nom, ni rien.
Paul Vence pouvait dire seulement que c'était , un sénateur. Il l'avait vu, un jour, par hasard, au
Luxembourg, dans la galerie qui sert de bibliothèque. |
— J'y venais examiner la coupole où Delacroix a peint, dans un bois de myrtes bleuissant, les héros et les sages de l'antiquité. Il avait cet air pauvre et piteux ; il se chauffait. Il sentait le drap mouillé. Il causait avec de vieux collègues, et 1l disait en se frottant les mains : « Pour moi, ce qui prouve que la République est le meilleur des gouvernements, c'est qu’en 1871, elle a pu fusiller, en une semaine, soixante mille insurgés sans devenir impopulaire. Après une telle répression, tout autre régime se serait rendu impossible. »
— Mais c’est un très méchant homme, dit ma dame Martin. Moi qui avais pitié de lui, en le voyant si timide et si gauche |
Madame Garain, le menton mollement assis sur sa poitrine, sommeillait dans la paix de son âme ménagère, et rêvait de son potager sur le coteau de la Loire, où venaient la saluer les orphéons.
Joseph Schmoll et le général Larivière sorte rent du fumoir, l’œil encore égayé des propos grivois qu'ils venaient d'échanger. Le général s as= sit entre la princesse Seniavine et madame Martin:
— J'ai rencontré ce matin au bois la baronne Warburg, qui montait une bête superbe. Elle ma dit : « Général, comment,faites-vous donc pour avoir toujours de beaux chevaux? » Je lui ai rés.
pondu : « Madame, pour avoir de beaux chevaux, il faut être ou très riche, ou très malin. »
Il était si content de cette riposte qu'il la répéta deux fois, en clignant de l'œil.
Paul Vence s’approcha de la comtesse Martin :
— Je sais le nom du sénateur : il s'appelle Loyer, il est vice-président d'un groupe, etauteur d'un livre de propagande intitulé : Le Crime du 2 Décembre.
Le général poursuivit :
— 1] faisait un temps de chien. Je me suis mis sous le champignon. Le Ménil s’y trouvait. J'étais de mauvaise humeur. Il se moquait de moi, en ledans; je l’ai bien vu. Il s'imagine que, parce que je suis général, je dois aimer le vent, la grêle ?t la neige fondue. C'est absurde! Il m'a dit que e mauvais temps ne lui était pas désagréable, et qu'il allait la semaine prochaine chasser le renard .vec des amis.
Il y eut un silence; le général reprit :
© Je lui souhaite du plaisir, mais je ne l'envie ‘as. La chasse au renard n’est pas bien agréable. } — Mais elle est utile, dit Montessuy.
| Be général haussa les épaules :
| — Le renard n’est dangereux pour les pouullers qu'au printemps, quand il nourrit sa “mille.
— Le renard, répliqua Montessuy, préfère la
garenne à la basse-cour. C'est un fin braconnier, qui fait moins de tort aux fermiers qu'aux chas: seurs. J'en sais quelque chose.
Thérèse, distraite, n'entendait pas la princesse qui lui PARA ES Elle songeait :
«Il ne m'a pas même avertie qu'il s'en allait 14 )
— À quoi pensez-vous, chérie?
— À rien d'intéressant.
Dans la petite chambre sombre, muette, étouffée de rideaux, de portières, de coussins, de peaux d'ours et de tapis d'Orient, les épées, aux lueurs du feu ranimé, étincelaient sur la cretonne des Murs, parmi les cartons de tir et les oripeaux Mlétris des cotillons de trois hivers. Le chiffonnier de bois de rose était surmonté d’une coupe en sont, prix décerné par quelque société de sport. Sur les plaques de porcelaine peinte du guéridon, | un cornet de cristal où couraient des volubilis de cuivre doré, portait des branches de lilas blanc; € partout des lumières palpitaient dans l'ombre chaude. Thérèse et Robert, les yeux accoutumés à l'obscurité, se mouvaient aisément parmi les
objets familiers. Il alluma une cigarette, tandis qu'elle renouait ses cheveux, debout, le dos au feu, devant la psyché où elle se voyait à peine. Mais elle ne voulait ni lampe ni bougies. Elle prenait les épingles dans la petite coupe de verre de Bohème qui était sur la table, à portée de sa main, depuis trois ans. Il la regardait qui passait rapidement dans les ruisseaux d’or fauve de sa chevelure des doigts de lumière, tandis que son visage, durci et bronzé par l’ombre, prenait une expression mystérieuse, presque inquiétante. Elle ne parlait pas.
Il lui dit :
— Tu n’es plus contrariée maintenant, ma bienaimée ? |
Et, comme il la pressait de répondre, de dire quelque chose :
— Que voulez-vous que je vous dise, mon ami?
Je ne puis que vous répéter ce que je vous ai dif, en venant. Je trouve singulier que je sois mformée. de vos projets par le général Larivière. |
Il savait bien qu'elle lui en voulait encore, qu'elle était restée près de lui sèche et contractée, et sans l'abandon qui d'ordinaire la rendait si délicieuse. Mais il affecta de croire que ce n’était, qu'une bouderie près de finir. k
— Ma chérie, je vous ai déjà donné des expli cations. Je vous ai dit et je vous répète que quand’
J ai rencontré Larivière, je venais de recevoir une lettre de Caumont me rappelant ma promesse d'aller détruire les renards dans son bois, et j'y avais répondu courrier par courrier. Je comptais vous en avertir aujourd hui. Je regrette d'avoir été devancé par le général Larivière, mais cela n'a pas d'importance.
Les bras relevés en anse sur sa tête, elle tourna vers lui un regard tranquille, qu’il ne comprit pas.
— Alors vous partez?
— La semaine prochaine, mardi ou mercredi.
Je resterai absent dix jours au plus.
Elle mettait sa toque de loutre piquée d’une branche de gui.
— C'est une chose qui ne peut pas se retarder?
— Oh! non, la peau de renard ne vaudrait plus rien dans un mois. Et puis Caumont a invité de bons camarades à qui mon absence ferait de la peine.
Fixant sa toque sur sa tête par une longue épingle, elle fronça le sourcil.
— C'est très intéressant, cette chasse ?
— Oui, très intéressant, parce que le renard a des ruses qu'il faut déjouer. L'intelligence de ces animaux est vraiment admirable. J'ai observé, Ja nuit, des renards qui chassaient le lapin. Ils ‘avaient organisé une vraie battue, avec des rabat-
teurs. Je vous assure que ce n’est pas facile de. déloger un renard de son terrier. Ces parties de chasse sont très gaies. Caumont a une excellente cave. Pour ma part je ne m'en soucie guère, mais elle est généralement appréciée. Concevez-vous qu'un de ses fermiers est venu lui dire qu'il avait appris d’un sorcier le secret de brider le renard en prononçant des paroles magiques ? Ce n’est pas cette arme-là que j'emploicrai, et je m'engage à vous rapporter une demi-douzaine de belles peaux. |
— Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse?
— On en fait de très jolis tapis.
— Ah! Et vous chasserez pendant huit jours?
— Pas tout à fait. Me trouvant tout près de.
Sémanville, j'irai passer deux jours auprès de ma tante de Lannoix. Elle m'attend. L'année dernière, à cette époque, il y avait là-bas une bien! belle réunion. Elle avait près d’elle ses deux filles et ses trois nièces, avec leurs maris; elles sont toutes les cinq jolies, gaies, charmantes et ifré> prochables. Je les trouverai sans doute, au commencement du mois prochain, tous réunis pour la fête de ma tante, et je m ‘arréterai deux jours à Sémanville.
= Mais, mon ami, restez-y tant que cela vous fera plaisir. Je serais désolée que vous abrégiez à cause de moi un séjour si agréable. |
— Mais vous, Thérèse!
— Moi, mon ami, je me tirerai d'affaire.
Le feu tombait. L'ombre s’épaississait entre eux. Elle dit avec un ton de rêverie et comme dans une attente :
— C'est vrai que ce n'est jamais bien prudent de laisser une femme seule.
Il s’approcha d'elle, cherchant son regard dans l'obscurité. Il lui prit la main.
— Vous m'aimez?
. — Oh! je vous assure que je n’en aime pas un autre... Mais.
— Que ous dire ?
— Rien. Je pense... je pense que nous sommes Séparés tout l'été, que, l'hiver, vous vivez dans votre famille et chez vos amis la moitié du temps, et que, si l’on doit se voir si peu, ce n’est pas la peine de se voir du tout.
Il alluma les bougies. Son visage s’éclaira dur et franc. Il la regardait avec une confiance qui venait moins de la fatuité commune à tous les amants que d'un besoin de dignité régulière qui était en lui. Il croyait en elle par préjugé d’éducation forte et d'intelligence simple.
— Thérèse, je vous aime, et vous m'aimez, Je Je sais. Pourquoi voulez-vous me tourmenter?
Vous avez parfois des sécheresses, des duretés Vraiment pénibles.
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Av’.
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Elle secoua brusquement sa petite tête.
— Que voulez-vous? Je suis âpre et volontaire. C'est dans le sang. Je tiens de mon père. Vous connaissez Joinville; vous avez vu le château, les plafonds de Lebrun, les tapisseries faites au
Maincy pour Fouquet, vous avez vu les jardins
dessinés sur les plans de Le Nôtre, le parc, les
chasses, — vous disiez qu'il n'y en a pas de plus
belles en France; — mais vous n'avez pas vu le
cabinet de travail de mon père : une table de bois blanc et un cartonnier en acajou. C'est de là. que tout sort, mon ami. Sur cette table, devant ce cartonnier, mon père a fait des chiffres pendant | quarante ans, d’abord dans une petite chambre, place de la Bastille, puis dans l'appartement de la” rue de Maubeuge, où je suis née. Nous n’étions. pas encore très riches en. ce temps-là. J'ai vu le”
petit salon de damas rouge avec lequel mon père
s'est mis en ménage et que maman aimait tant. Je suis une enfant de parvenu, ou de conqué* rant, c’est la même chose. Nous sommes des gens, intéressés, nous. Mon père a voulu gagner de
l'argent, posséder ce qui se paye, c'est-à-dire. tout. Moi, je veux gagner et garder... qui? je
n'en sais rien... le bonheur que j'ai... ou que je, n'ai pas. Je suis cupide à ma manière, cupide de rêve, d'illusions. Oh! je sais bien que tout cela n@,
vaut pas la peine qu'on se donne, mais c’est la
peine qui vaut, parce que ma peine, c’est moi, cest ma vie. Je suis âpre à jouir de ce que J'aime, de ce que j'ai cru aimer. Je ne veux pas perdre. Je suis comme papa : je réclame ce qu’on me doit. Et puis.
Elle baissa la voix :
— Et puis, j'ai des sens, moi. Voilà! mon cher. Je vous ennuie. Qu'est-ce que vous voulez? Il ne fallait pas me prendre.
Ces vivacités de langage auxquelles il était accoutumé lui gâtaient son plaisir. Mais il ne s’en alarmait pas. Sensible à tout ce qu’elle faisait, ne l'était guère à ce qu'elle disait et n’attachait pas d'importance aux paroles, surtout venant Pune femme. Parlant peu lui-même, il était à mille lieues de s'imaginer que les paroles sont aussi des actions.
Bien qu'il l’aimât, ou plutôt parce qu'il l’aimait vec force et confiance, il croyait devoir résister . des fantaisies qu'il jugeait absurdes. Cela lui ‘éussissait de faire le maître quand il ne la conrariait pas; et, naïvement, il le faisait touours.
— Vous savez bien, Thérèse, que je ne veux lue vous être agréable en tout. N'ayez donc pas @ caprices avec moi.
— Et pourquoi n’en aurais-je pas avec vous? li je me suis laissé prendre. ou donnée, ce n’était
pas par raison, bien sûr, ni par devoir. C'était par... caprice. |
Il la regarda, surpris et attristé. |
— Le mot vous fâche, mon ami? Mettons qi c'était par amour. Et vraiment c'était de bon cœur et parte que je sentais que vous m'aimiez. Mais l'amour doit être un plaisir, et si je ny trouve pas la satisfaction de ce que vous appelez mes caprices, et de ce qui est mon désir, ma vié, mon amour même, je nen veux plus, j'aime mieux vivre seule. Vous êtes étonnant! Mes caprices! Est-ce qu’il y à autre chose dans IG vie? Votre chasse au renard, ce n'est pas un ca price ? |
Il PAR ont très sincèrement : |
— Si je n'avais pas promis, je vous jure, Thé. rèse, qué je vous sacrilierais ce petit plaisir avet bien de la joie.
Elle sentit qu'il disait vrai. Elle le savait très exact à tenir ses engagements dans les moindres affaires. Sans cesse enchaîné par sa parole, à portait dans les relations mondaines une mint: tieuse exactitude de conscience. Elle entrevil qu'en insistant elle obtiendrait qu'il ne partit pas. Mais il était trop tard : elle ne voulait plus gagner Elle ne cherchait désormais que le plaisir violen! de perdre. Elle fit semblant de prendre au sérieux cette raison, qu'elle trouvait assez niaise :
np Se mr
— Ah! vous avez promis!
Et elle céda perfidement.
Surpris d'abord, il se félicita bientôt au dedans de lui-même de lui avoir fait entendre raison. Il lui sut gré de ne pas s’entêter. Il lui prit la taille, lui mit sur la nuque et sur les paupières de petits baisers honnètes comme une récompense. I montra de l'empressement à lui consacrer ses Journées de Paris.
— Nous pouvons, ma chérie, nous revoir trois ou quatre fois avant mon départ, et plus encore, si vous voulez. Je vous attendrai chez nous aussi Souvent que vous voudrez venir. Voulez-vous demain?
Elle se donna la satisfaction de ne pouvoir tévenir ni le lendemain ni les autres jours. Très doucement, elle disait les empêchements. L'obslacle paraissait d’abord léger : des visites à tendre, une robe à essayer, une vente de charité, les expositions, des tapisseries qu'elle voulait xoir, acheter, peut-être. A l'examen, les difficultés jossirent, s'amassèrent : les visites ne pouvaient eretarder; ce n’était pas une vente, c'était trois rentes où il fallait aller; les expositions fernaient ; les tapisseries partaient pour l'Amérique. infin, c'était impossible qu’elle le revit avant son lépart.
MComme il était dans son caractère de s'arrêter
ra
à des raisons de ce genre, il ne s’aperçut point que ce n’était guère naturel à Thérèse de les soulever. Embarrassé dans ce tissu léger d’obliga: tions mondaines, il ne résista pas, resta muet, el malheureux. | De son bras gauche, élevé sur sa tête, elle sou: leva la portière, posa la main droite sur la clef de la porte; et là, dans les grands pans de saphir el de rubis de la laine orientale, la tête tournée vers l'ami qu’elle quittait, elle lui dit, un peu moqueuse et presque tragique : | — Adieu, Robert! amusez-vous bien. Mes visites, mes courses, vos petits voyages, ce n'es! rien. Il est vrai que la fatalité est faite de ces riens-là. Adieu!
Elle sortit. Il aurait voulu l'accompagner, dl il se faisait scrupule de se montrer avec elle dans. la rue, quand elle ne l’y obligeait pas abso lument. | | Dehors, Thérèse se sentit tout à coup seule seule au monde, sans joie et sans douleur. El rentra chez elle à pied, comme d'habitude. Il fab sait nuit, l'air était glacé, clair et tranquille. Maïs les avenues qu'elle suivait dans une ombre semét de lumières l’enveloppaient de cette tiédeur de villes, si douce aux citadins, et qu'ils senten jusque dans le froid de l'hiver. Elle allait entre
les lignes de masures, de chalets et de bicoques, restes des temps champêtres d'Auteuil, qu’interrompaient çà et là de hautes maisons montrant avec ennui leurs pierres d'attente. Ces boutiques de petits marchands, ces fenêtres monotones, ne lui étaient de rien. Pourtant elle se sentait sous le mystère de l'amitié des choses, et il lui semblait que les pierres, les portes des maisons, ces lumières, là-haut, derrière les vitres, lui étaient favorables. Elle était seule, et elle voulait être seule.
Ces pas qu'elle faisait entre les deux demeures lont elle avait une habitude presque égale, ces as qu'elle avait faits tant de fois, aujourd’hui lui Jaraissaient sans retour. Pourquoi? Qu'est-ce que tte Journée avait apporté? A peine une contraété, pas même une querelle. Et pourtant cette ournée avait une saveur faible, étrange, persisante, un goût inconnu qui ne s’en irait plus. due s’était-il passé? Rien. Et ce rien effaçait tout.
île avait une sorte de certitude obscure qu’elle ie retournerait jamais plus dans cette chambre, lui tantôt encore enfermait le plus secret et le lus cher de sa vie. C'était une liaison sérieuse. Île s'était donnée avec la gravité d’une joie néessaire. Faite pour l'amour, et très raisonnable, Île n'avait pas perdu, dans l’abandon de sa peronne, cet instinct de réflexion, ce besoin de sé-
curité qui étaient très forts en elle. Elle n'avait! pas choisi : on ne choisit guère. Elle ne s'était] pas non plus laissé prendre au hasard et par! surprise, Elle avait fait ce qu’elle avait voulu; autant qu'on fait ce qu’on veut dans ces affaires à. Elle n'avait pas à regretter. On avait été pour. elle ce qu'on devait être : c'était une justice à! rendre à un homme très recherché dans le monde! et qui avait toutes les femmes qu'il voulait. Elle sentait malgré tout que c'était fini, et tout naturellement. Elle songeait avec une mélancolie sèche : « Trois ans de ma vie, un honnête homme] qui m'aime et que j'aimais, car je l'aimais. Il le fallait bien, pour me donner à lui. Je ne suis pas une femme perdue. » Mais elle ne pouvait plus retrouver les sentiments de ce temps-là, les mou! vements de son âme et de sa chair quand elle] s'était donnée. Elle se rappelait des circonstances! petites et tout à fait insignifiantes : les fleurs du papier et les tableaux de la chambre; c'était une! chambre d'hôtel. Il lui souvenait des mots un peu] ridicules et presque touchants qu'il lui avait dits! Mais 1l lui semblait que l'aventure était arrivée une autre femme, à une étrangère qu'elle n’aimait pas beaucoup, qu’elle ne comprenait guère:
Et la chose de tout à l'heure, ces caresses qu'elle emportait sur elle, tout cela était loin. Le lit, les lilas dans le cornet de cristal, la petite
coupe de verre de Bohême où elle trouvait ses épingles, elle voyait tout comme par une fenêtre, quand on passe dans la rue. Elle était sans amertume, et même sans tristesse. Elle n'avait rien à pardonner, hélas! Cette absence d’une semaine, ce n'était pas une trahison, ce n’était pas une faute contre elle, ce n’était rien, c'était tout. C'était la fin. Elle le savait. Elle voulait rompre. Ëlle le voulait comme la pierre qui tombe veut tomber. C'était un consentement à toutes les forces secrètes de son être et de la nature. Elle se disait : « Je n’ai pas de raisons de l'aimer moins. Est-ce que je ne l'aime plus? L'ai-je jamais aimé? » Elle ne savait pas et il lui était indifférent de savoir.
Trois ans pendant lesquels elle s'était donnée deux et quatre fois par semaine. Il y avait des mois où ils s'étaient vus tous les Jours. Ce n'était Jonc rien que cela? Mais la vie ce n’est pas zand'chose, Et ce qu’on met dedans, ce que c’est peu!
Enfin elle n'avait pas à se plaindre. Mais il tälait mieux en finir. Toutes ses réflexions la tamenaient là. Ce n’était pas une résolution : les *ésolutions on en change. C'était plus grave : “était un état de l'esprit et du cœur.
Arrivée à la place dont le milieu est rempli par n bassin, et sur un côté de laquelle s'élève une
église de style rustique, laissant voir sa cloche, dans une arcade ouverte sur le ciel, elle se rappela le bouquet de violettes de deux sous qu'il lui avait offert un soir, sur le Petit-Pont, près de. Notre-Dame. Ils s'étaient aimés ce jour-là peutêtre avec plus d'abandon et de fantaisie que d'habitude. Son cœur s’amollit à ce souvenir. Elle chercha, mais elle ne trouva rien. Le petit, bouquet restait seul, pauvre petit squelette del fleurs, dans son souvenir. | Tandis qu'elle allait songeant, des passants, trompés à la simplicité de sa mise, la suivaient.| L'un d’eux lui fit des propositions : un diner en! cabinet particulier et le théâtre. En dedans, elle! en fut amusée et distraite. Elle n’était pas boule= versée du tout : ce n'était pas une crise. Elle pensa : « Comment font les autres femmes? Et moi qui me félicitais de ne pas gâcher ma vie: Pour ce qu’elle vaut, la vie! » | En vue de la lanterne néo-grecque du Musée des Religions, elle trouva le sol bouleversé par des travaux souterrains. Sur une tranchée pro= fonde, entre des talus de terre noire, des tas de! pavés et des monceaux de dalles, une passerelle, était jetée, faite d’une planche étroite et flexible: Elle s’y était engagée, quand elle vit au bout;! devant elle, un homme arrêté pour l’attendre. I l'avait reconnue et il la saluait. C'était Dechartre:
Elle crut voir, en passant devant lui, qu'il était heureux de cette rencontre; elle le remercia d’un sourire. Il lui demanda la permission de faire quelques pas avec elle. Et ils entrèrent ensemble dans le large espace que remplissait l'air vif. En cet endroit les hautes maisons reculent, s’effacent et découvrent une partie du ciel.
Il lui dit qu'il l’avait reconnue de loin au rythme de ses lignes et de ses mouvements, qui était bien à elle.
— Les beaux mouvements, ajouta-t-il, c’est la musique des yeux.
Elle répondit qu’elle aimait beaucoup la marche ; que c'était son plaisir et sa santé.
Lui aussi se plaisait aux longues courses à pied dans les villes populeuses et dans les belles camvagnes. Le mystère des grands chemins le tenait. Il aimait les voyages : bien que devenus maintenant communs et faciles, ils gardaient pour lui leur charme puissant. Il avait vu des Jours lorés et des nuits transparentes, la Grèce, Égypte, et le Bosphore. Mais c’est à l'Italie qu’il evenait toujours comme à la patrie de son âme. — J”y vais la semaine prochaine, dit-il. Je veux evoir Ravenne endormie dans les pins noirs du lvage stérile. Etes-vous allée à Ravenne, maame? C’est une tombe enchantée, où paraissent es fantômes étincelants. La magie de la mort est
là. Les mosaïques de Saint-Vitale, et des deux Saint-Apollinaire, avec leurs anges barbares ét leurs impératrices nimbées, font sentir les délices monstrueuses de l'Orient. Dépouillé aujourd hui de ses lames d'argent, le tombeau de Galla Placi dia est effrayant, sous sa crypte lumineuse et sombre. Quand on regarde par une fente du sars, cophage, on croit y voir encore la fille de Théodose, assise sur sa chaise d'or, droite dans sa robe! semée de pierreries et brodée de scènes dé] l'Ancien Testament, son beat visage cruel con? servé dur et noir par les aromates et ses mains d'ébène immobiles sur ses genoux. Treize siècles 1 elle garda cette majesté funèbre, jusqu'à ce qu "un enfant, en passant une chandelle par l'ouvér. ture du tombeau, brûülât le corps avec la dalma: tique. | |
Madame Martin-Bellème demanda ce qu'aval fait de son vivant cette morte si obstinée dan: son orgueil. |
__ Deux fois esclave, dit Dechartre, elle redé vint deux fois impératrice. |
- Elle était sans doute jolie, dit mada) Martin. Vous me l'avez fait trop bien voir dan son tombeau : elle m'effraie. N'irez-vous pas | Venise, monsieur Dechartre? où êtes-vous las de gondoles, des canaux bordés de palais et de pigeons de la place Saint-Marc? Je vous avou
que j'aime encore Venise après y être allée plusieurs fois.
Ïl lui donna raison. Il aimait aussi Venise.
Chaque fois qu'il y allait, de sculpteur il devenait peintre et faisait des études. C'est l'air qu'il y aurait voulu peindre.
— Ailleurs, dit-il, même à Florence, le ciel est loin, tout en haut, tout au fond. À Venise, il est partout ; il caresse la terre et l’eau, il enveloppe avec amour les dômes de plomb et les façades de marbre et jette dans l’espace irisé ses perles et ses cristaux. La beauté de Venise, c’est son ciel ét ses femmes. Les Vénitiennes, quelles jolies créatures ! et d’un jet si hardi! Ces formes minces “et souples, qu'on sent pleines sous le châle noir. Ne resterait-il de ces femmes-là qu'un 08, on Wretrouverait dans cet os le charme de leur strucire exquise. Le dimanche, à l’église, elles forment des groupes rieurs, agités, un fouillis de hanches un peu pointues, de nuques élégantes, de sourires fleuris, de regards enflammés. Et tout Icela plie avec une souplesse de jeunes bêtes, au passage d'un prêtre à tête de Vitellius, qui, le Béton répandu sur sa chasuble, porte le calice, précédé de deux enfants de chœur.
I allait d'un pas inégal, au gré de ses idées lantôt pressées, tantôt lentes. Elle marchait plus régulièrement et tendait à le dépasser. Et, la
regardant de côté, il lui trouvait l'allure souple et ferme qu'il aimait. Il remarquait la petite secousse que par instants sa tête volontaire donnait aux brins de gui piqués à sa toque.
Sans y songer, il subissait le charme de cette rencontre presque intime avec une Jeune femme presque inconnue.
Ils étaient arrivés à l’endroit où la large avenue déploie ses quatre rangs de platanes. Ils suivaient le parapet de pierre surmonté d’un rideau de buis, qui cache heureusement la laïideur des bâtiments militaires étalés en contre-bas sur le quai. Au delà se devinait le fleuve, à cet air laiteux qui dans les jours sans brume, repose sur les eaux. Le ciel était clair. Les feux de la ville se mêlaient, aux étoiles. Au sud brillaient les trois clous d'or du Baudrier d'Orion.
— L'année dernière à Venise, chaque matin, en sortant de chez moi, je trouvais devant sa porte, élevée de trois marches sur le canal, une. fille admirable, la tête petite, le cou rond et fort, la hanche libre. Elle était là, dans le soleil et là vermine, pure comme une amphore, capiteuse | comme une fleur. Elle souriait. Quelle bouchek, Le plus riche joyau dans la plus belle lumière: | Je m'aperçus à temps que ce sourire allait à un. garçon boucher, campé derrière moi, son panier | sur la tête. |
A l'angle de la rue courte qui descend sur le quai, entre deux rangées de jardinets, madame Martin ralentit le pas.
— C'est vrai quà Venise, dit-elle, les femmes sont jolies.
— Elles sont presque toutes jolies, madame.
Je parle des filles du peuple, des cigarières, des petites ouvrières des verreries. Les autres sont comme partout.
— Les autres, vous voulez dire les femmes du monde; et vous ne les aimez pas, celles-là?
— Les femmes du monde? Oh! Il y en a de charmantes. Quant à les aimer, c’est toute une affaire.
— Croyez-vous?
Elle lui tendit la main et tourna brusquement l'angle de la rue.
Elle dinait ce soir-là seule avec son mari. La table rétrécie ne portait ni la corbeille aux aigles d’or, ni les Victoires ailées. Les torchères n’éclairaient pas, au-dessus des portes, les chiens d'Ou dry. Tandis qu'il parlait des choses du jour elle s’enfonçait dans une rêverie morne.1l lui semblait qu’elle traversait un brouillard, et qu elle : allait, perdue et loin de tout. C'était une souffrance paisible et presque douce. Elle voyait, vaguement, à travers les brumes, la petite chambres de la rue Spontini transportée par des anges noirs sur un des sommets de l'Himalaya. Et lui, dans le tremblement d'une espèce de fin du monde, il avait disparu, très simple et met=
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tant ses gants. Elle se tâta le poignet pour voir si elle n'avait pas de fièvre. Brusquement, un choc clair d’argenterie sur la table de desserte la réveilla. Elle entendit son mari qui disait :
— Ma chère amie, Gavaut a prononcé aujourd hui à la Chambre un excellent discours sur la question de la caisse des retraites. C’est extraordinaire à quel point ses idées sont devenues saines et comme maintenant il frappe juste. Oh! il a beaucoup gagné. |
Elle ne put s'empêcher de sourire,
— Mais, mon ami, Gavaut, c'est un pauvre diable qui n'a jamais pensé qu'à se tirer de la cohue des affamés et qu'à se pousser. Des idées, Gavaut, il n’en a qu'aux coudes. Est-ce que vraiment on le prend au sérieux dans le monde politique? Croyez bien qu'il n’a jamais fait illu- Sion à une femme, pas même à la sienne. Et cependant, pour donner ces illusions-à, il ne faut pas grand’chose, je vous assure.
Et brusquement elle ajouta :
— Vous savez que miss Bell m'a invitée à passer un mois chez elle, à Fiesole. J'ai accepté, le pars.
Moins surpris que mécontent, il Jui demanda avec qui elle partait.
| Tout de suite elle trouva et dit :
— Avec madame Marmet.
Il n'y avait rien à répondre. Madame Marmet était une espèce de dame de compagnie tout à fait honorable, et désignée spécialement pour l'Italie, où son mari, Marmet l’Étrusque, avait fait des fouilles dans les nécropoles. Il demanda seulement : |
— L'avez-vous prévenue? Et quand pensez:
vous partir ?
— La semaine prochaine.
Il eut la sagesse de ne rien objecter pour le moment, jugeant que l'opposition ne ferait qu'affermir un caprice sans consistance, et craë gnant de donner un corps à cette idée folle. El glissa : |
— Assurément, c'est une agréable distraction que les voyages. J'ai pensé que nous pourrions; au printemps, visiter le Caucase, le Turkestan, la Transcaspie. Voilà un pays intéressant et peu connu. Le général Annenkoff mettrait à notre disposition des voitures, des trains entiers, sur la voie ferrée qu'il a construite. C'est un ami à moi vous lui plaisez beaucoup. Il nous fournira une escorte de cosaques. Cela ne manquera pas d'ak lure. |
Il s’obstinait à vouloir la prendre par la vanité, ne pouvant s’imaginer qu'elle ne fût pas d'âme mondaine et, comme lui, poussée par l’amourpropre. Elle répondit négligemment que ce serait
peut-être un joli voyage. Alors il vanta les montagnes du Caucase, les villes anciennes, les bazars, les costumes, les armes. Il ajouta :
— Nous emmènerons quelques amis, la princesse Seniavine, le général Larivière, peut-être Vence ou Le Ménil.
Elle répondit, avec un petit rire sec, qu'on avait bien le temps de choisir les invités.
I se fit attentif, prévenant.
— Vous ne mangez pas. Vous vous perdrez l'estomac.
Sans croire encore à ce prompt départ, pourtant, il s'en inquiétait. Ils avaient l’un et l’autre repris leur liberté, mais il n’aimait point être seul. Il ne se sentait lui-même qu'avec sa femme, et toute sa maison montée. Et puis, il avait résolu de donner deux ou trois grands dîners politiques pendant la session. Il voyait son parti grandir. C'était le moment de s’affirimer, de paraître avec éclat. Il dit mystérieusement :
… — Telle circonstance peut se présenter où nous aurons besoin du concours de tous nos amis. Vous n’avez pas suivi la marche des événements, Thérèse?
; — Non, mon ami.
| — J'en suis fâché. Vous avez du jugement, lune grande ouverture d'esprit. Si vous aviez |
suivi la marche des événements, vous auriez été frappée du courant qui ramène le pays aux opinions modérées. Le pays est las des exagérations. Il rejette les hommes compromis dans la, politique radicale et dans les persécutions religieuses. IL faudra un jour ou l’autre refaire un ministère Casimir-Perier avec d’autres hommes, et ce jour-là... LE
IL s'arrêta : elle l’écoutait vraiment trop peu et trop mal.
Elle songeait, triste et désenchantée. IL lui semblait que cette jolie femme qui, là-bas, sous les ombres chaudes de la chambre close, trempait ses pieds nus dans la fourrure de l'ours brun, et à qui un ami donnait des baisers sur la nuque tandis qu’elle tordait ses cheveux devant la psyché, ce n'était point elle, ce n’était pas même une femme qu'elle connût beaucoup ni qu'elle vous Iût connaître, mais une dame dont les affaires ne l’intéressaient pas. Une épingle mal piquée dans ses cheveux, une des épingles de la coupe en verre de Bohême, lui glissa dans le cou. Elle frissonna. |
— Il faudra pourtant, dit M. Martin-Bellème, donner trois ou quatre dîners à nos amis polis tiques. Nous mettrons les anciens radicaux avec des gens de notre monde. Il sera bon de trouver aussi quelques jolies femmes. On peut très bien
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viter madame Bérard de la Malle : voilà deux ns qu'on ne dit plus rien d’elle. Qu'en pensezous ?
— Mais, mon ami, puisque je pars la semaine rochaine.…
Il fut consterné.
Ils passèrent tous deux, muets et sombres, ans le petit salon où Paul Vence attendait.
Mvenait souvent, le soir, familièrement.
Elle lui tendit la main.
— Je suis bien contente de vous voir. Je Ous fais des adieux, de petits adieux. Paris st froid et noir. Ce temps me fatigue et m'atste. Je vais passer six semaines à Florence, dez miss Bell.
M. Martin-Bellème leva les yeux au ciel.
Vence demanda si elle n'était pas allée déjà lusieurs fois en Italie.
— Trois fois. Mais je n'ai rien vu. Cette fois veux voir, me Jeter, me tremper dans les ioses. De Florence je ferai des promenades en oscane, dans l'Ombrie. Et, pour finir, j'irai à énise.
— Vous ferez bien. Venise, c’est le repos du Manche, dans la grande semaine de l'Italie éatrice et divine.
— Votre ami Dechartre m'a parlé très joli-
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ment de Venise, de l'air de Venise, qui sème des perles.
— Oui, à Venise, le ciel-est coloste à Florence, il est spirituel. Un vieil auteur a dit. « Le ciel de Florence, léger et subtil, nourri les belles idées des hommes. » J'ai vécu des jours délicieux en Toscane. Je voudrais bien er vivre de nouveaux.
— Venez m'y retrouver.
Il soupira :
— Les journaux, les revues, la tâche quotidienne !…
M. Martin-Bellème dit quil fallait s'incline devant ces raisons, et qu'on était trop heureux de lire les articles et les livres de M. Paul Vence pour vouloir le distraire de son travail.
— Oh! mes livres! On ne dit rien dans un livre de ce qu'on voudrait dire. S’exprimer c’est impossible! Eh! oui, je sais parler avét ma plume, tout comme un autre. Mais parler écrire, quelle pitié! C'est une misère, quand ony songe, que ces petits signes dont sont formés les syllabes, les mots, les phrases. Que devieni l'idée, la belle idée, sous ces méchants hiéro: glyphes à la fois communs et bizarres ? Qu est qu'il en fait, le lecteur, de ma page d'écriture Une suite de faux sens, de contresens et de non: sens. Lire, entendre, c’est traduire. Il y a dt
elles traductions, peut-être; il n’y en a pas de idèles. Qu'est-ce que ça me fait qu'ils admient mes livres, puisque c’est ce qu'ils ont mis edans qu ils admirent? Chaque lecteur substitue es visions aux nôtres. Nous lui fournissons de uoi frotter son imagination. Il est horrible de onner matière à de pareils exercices. C'est une rofession infâme.
— Vous plaisantez, dit M. Martin.
— Je ne crois pas, dit Thérèse. Il reconnaît ue les âmes sont impénétrables aux âmes, et il n souffre. Il se sent seul quand il pense, seul uand il écrit. Quoi qu'on fasse, on est toujours eul au monde. C'est ce qu'il veut dire. Il a raion. On s'explique toujours, on ne se comprend 1mals.
— Il y a les gestes, dit Paul Vence.
— Ne pensez-vous, monsieur Vence, que c'est ncore un genre d'hiéroglyphes? Donnez-moi es nouvelles de monsieur Choulette ? Je ne le ois plus.
Vence répondit que Choulette était très occupé our le moment à réformer le tiers ordre de Saint- ‘rançois. £ | — L'idée de cette œuvre, madame, lui est venue ‘une façon merveilleuse, un jour qu'il allait isiter Maria dans la rue où elle demeure derière l'Hôtel-Dieu, une rue toujours humide, aux
UT VS EES
maisons penchantes. Vous savez que Maria est Le sainte et la martyre qui expie les péchés di peuple. Il tira le picd-de-biche graissé par deu siècles de visiteurs. Soit que la martyre se trou: vât chez le marchand de vin oùelle était familière soit qu'elle fût occupée dans sa chambre, elk n'ouvrit pas. Choulette sonna longtemps, et 8 fort que le pied-de-biche avec le cordon lui rest dans la main. Habile à concevoir les symbolese à pénétrer le sens caché des choses, il compri tout de suite que ce cordon ne s'était pas détacl sans la permission des puissances spirituelles. 4 le médita. Le chanvre était couvert d'une crasit noire ctgluante. Il s’en fit uné ceinture et connu qu'il était choisi pour ramener à la pureté pre mière le tiers ordre de Saint-François. Il renonct à la beauté des femmes, aux délices de la poésie aux éclats de la gloire, et il étudia la vie et doctrine du Bienheureux. Cependant il a vendun son éditeur un livre intitulé Zes Blandices, qu renferme, dit-il, la description de toutes les sorte: d'amours. Il se flatte de s'y être montré crimine avec quelque élégance. Mais, loin de contrarie ses entreprises mystiques, ce livre les favoriser ce sens que, corrigé par un ouvrage ultérieur deviendra très honnête et exemplaire, et parc que l'or, il dit même « les ors », qu'il a reçus en paiement, et qu'on ne lui aurait pas donnés dut
écrit plus chaste, lui serviront à faire un pèlerinage à Assise.
Madame Martin, amusée, demanda ce qu'il y avait de réellement vrai dans cette histoire. Vence répondit qu'il ne fallait pas chercher à le savoir.
Il avouait à demi qu'il était l'historien idéaliste du poète et qu'on ne devait pas prendre les aventures qu il en contait au sens littéral et judaïque.
Du moins affirmait-il que Choulette publiait les Blandices et voulait visiter la cellule et le tombeau de saint François. |
— Mais alors, s’écria madame Martin, je l'emmène en Italie. Monsieur Vence, trouvez-le et amenez-le-moi. Je pars la semaine prochaine.
M. Martin s’excusa de ne pouvoir rester plus longtemps. Il fallait qu'il terminât un rapport qui devait être déposé le lendemain.
Madame Martin dit qu'il n'y avait personne qui Mintéressât plus que Choulette. Paul Vence le ténait aussi pour une grande singularité humaine :
— Il n'est pas bien différent des saints dont nous lisons la vie extraordinaire. Il est sincère comme eux, d'une délicatesse exquise de sentiment et d'une violence d'âme terrible. S'il choque par beaucoup de ses actions, c’est qu'il est plus faible, moins soutenu, ou peut-être seulement observé de plus près. Et puis il y a de mauvais Saints, comme de mauvais anges : Choulette est
DOVE n LR
em
un mauvais saint, voilà tout! Mais ses poèmes sont de vrais poèmes spirituels, et bien plus beaux que tout ce que firent en ce genre, au dix-septième siècle, les évêques de cour et les poètes de théâtre.
Elle l'interrompit :
— Pendant que j'y pense, je veux vous faire compliment de votre ami Dechartre. C'est un esprit charmant. |
Elle ajouta :
— Peut-être un peu trop replié sur lui-même.
Vence lui rappela qu'il avait bien dit que De-, chartre l'intéresserait.
— Je le sais par cœur, c'est un ami d'enfance.
— Vous avez connu sa famille ? |
— Oui. Il est le fils unique de Philippe Dechartre.
— L'architecte ?.… |
— L'architecte qui, sous Napoléon IIT, restaura! tant de châteaux et d'églises en Touraine et danS l'Orléanais. Il avait du goût et du savoir. Solitaire! et très doux, il eut l’imprudence d'attaquer Viol! let-le-Duc, alors tout-puissant. Ce qu'il lui repro=# chaït, c'était de vouloir rétablir les édifices dans | leur plan primitif, tels qu'ils avaient été ou tels qu'ils avaient dû être à l’origine. Philippe De=» chartre voulait, au contraire, quon respectät. tout ce que les siècles avaient ajouté peu à peu à,
une église, à une abbaye, à un château. Faire disparaître les anachronismes et ramener un difice à son unité première, lui semblait une barbarie scientifique aussi redoutable que celle de ‘ignorance. Il disait, il répétait sans cesse : « C'est in crime que d'effacer les empreintes successives mprimées dans la pierre par la main et l'âme de 10 aïieux. Les pierres neuves taillées dans un ieux style sont de faux témoins. » Il voulait que a tâche de l'architecte archéologue fût bornée à outenir et à consolider les murailles. Il avait raion. On lui donna tort. Il acheva de se nuire en nourant jeune, dans le triomphe de son rival. Il aissait pourtant à sa’veuve et à son fils une forlune honnête. Jacques Dechartre fut élevé par sa hère, qui l’adorait. Je ne crois pasque la tendresse iaternelle ait jamais été si impétueuse. Jacques st un charmant garçon; mais c'est un enfant âté. | —JIa l'air pourtant si indifférent, si facile à ivre, si loin de tout !
— Ne vous y fiez pas. C’est une imagination urmentée et tourmentante.
— Est-ce qu'il aime les femmes?
— Pourquoi me demandez-vous cela ?
— Oh! ce n’est pas pour un mariage.
— Oui, il les aime. Je vous ai dit que c'étaitun loïste. 11 n’y a que les égoïstes qui aiment vrai-
ment les femmes. Après la mort de sa mère, a eu une longue liaison avec une actrice connut Jeanne Tancrède. se Madame Martin se rappelait un peu Jeanne Ta crède, pas très jolie, mais très bien faite, d'ur grâce un peu traînante dans ses rôles d’amot reuse. | — Elle-mêne, reprit Paul Vence. Ils vivaie presque tout à fait ensemble dans une petite ma son de la cité des Jasmins, à Auteuil. J'allais soi vent les voir. Je le trouvais perdu dans ses rêve oubliant de modeler une figure qui séchait sot ses linges, seul avec lui-même, suivant son idé absolument incapable d'écouter personne; ell piochant ses rôles, le teint brûlé par le fard, yeux tendres, jolie d'intelligence et d'activité. El se plaignait à moi qu'il fût distrait, maussade, di ficile. Elle l'aimait bien et ne le trompait que po} avoir des rôles. Et, quand elle le trompait, c'été fait tout de suite; après, elle ny pensait plu Une femme sérieuse. Mais elle se laissa vol s’afficha avec Joseph Springer, dans l'espoir qu! la ferait entrer à la Comédie-Française. Dechart: se fâcha et rompit. Maintenant, elle trouve p} pratique de vivre avec ses directeurs, et Jacq plus agréable de faire des voyages. | — Est-ce qu'il la regrette ? :| — Comment voulez-vous qu'on sache ce qui il
passe dans un esprit inquiet et mobile, égoïste et passionné, avide de se donner, prompt à se reprendre, s'aimant généreusement lui-même dans tout ce qu'il rencontre de beau au monde?
Elle changea brusquement de propos.
— Et votre roman, monsieur Vence ?
— J'en suis au dernier chapitre, madame. Mon petit ouvrier ciseleur a été guillotiné. Il est mort avec cette indifférence des vierges sans désir, qui n'ont jamais senti aux lèvres le goût chaud de la vie. Les journaux et le public approuvent avec convenance l'acte de justice qui vient d’être accompli. Mais dans une mansarde, un autre ouver, sobre, triste et chimiste, se jure de commettre le meurtre expiatoire.
m1 se leva et prit congé.
Elle le raÿpela.
m— Monsieur Vence, vous savez que c'est sétieux. Amenez-moi Choulette.
Lorsqu'elle monta dans sa chambre, son mari, sur le palier, la guettait, en robe de chambre de veluche mordorée, une espèce de bonnet de doge Mmcadrant son visage pâle et creux. Il avait un air ‘légravité. Derrière lui, par la porte ouverte de ion cabinet de travail, apparaissaient, sous la \ampe, un amas de dossiers et de documents à
‘ouvertures bleues, les in-quarto ouverts des
nl »
budgets annuels. Avant quelle pût gagner sa chambre, il lui fit signe quil voulait lui parler. |
— Ma chère amie, je ne vous conçois pas. Vous êtes d'une inconséquence qui peut vous faire le plus grand tort. Vous désertez votre maison, sans motif, sans même un prétexte. Et vous voulez courir l'Europe avec qui? avec un bohème, un ivrogne, ce Choulette.
Elle répondit qu'elle voyagerait avec madame Marmet, et qu'il n y avait rien là que de très convenable.
om,
— Mais vous annoncez votre départ à tout le monde, et vous ne savez pas seulement si madame Marmet pourra vous accompagner.
— Oh! elle aura bientôt fait ses malles, la bonne madame Marmet. Il n'y a que son chien qui la retienne à Paris. Elle vous le laissera, vous le soignerez. | — Et votre père, est-il informé de vos projets ?
C'était sa ressource d’invoquer l'autorité de Montessuy, quand la sienne était méconnue. dl savait que sa femme craignait beaucoup de mécontenter son père ou d’être mal jugée par lui. H insista :
— Votre père est plein de sens et de tact. Ja été heureux de me rencontrer plusieurs fois avec
lui dans les conseils que je me suis permis de vous donner. Il trouve comme moi que la maison de madame Meillan n'était pas convenable pour une femme comme vous. Le monde y est très mêlé et la maîtresse de la maison favorise les intrigues. Vous avez un grand tort, je dois vous le dire : c’est de ne pas tenir assez compte de l’opinion du monde. Je me trompe bien si votre père ne trouve pas singulier que vous vous envoliez avec cette... légèreté. Et votre absence sera d’autant plus remarquée, ma chère amie, que dans le cours de cette législature, permettez-moi de vous le rappeler, les circonstances m'ont mis en vue. Mon mérite n'est pour rien assurément dans cette situation. Mais, si vous aviez consenti à m'écouter pendant le dîner, je vous aurais démontré que le : groupe d'hommes politiques auxquels j'appartiens est à deux doigts du pouvoir. Ce n'est pas dans un pareil moment que vous devez renoncer à vos devoirs de maîtresse de maison. Vous le compre- | nez vous-même.
Elle lui répondit :
— Vous m'ennuyez.
| Et, luitournant le dos, elle alla s’enfermer dans . sa chambre.
| | Ce soir-là, dans son lit, elle ouvrit un livre, . | comme à l'ordinaire, avant de s'endormir. C'était ) | | |
un roman. Elle tournait les feuillets avec distraction, quand elle trouva ces lignes :
L'amour est comme la dévotion : il vient tard. On n’est guère amoureuse ni dévote à vingt ans, à moins d’une disposition spéciale, d’une sorte de sainteté native. Les prédestinées elles-mêmes luttent longtemps contre cette grâce d'aimer plus terrible que la foudre qui tombe sur le chemin de Damas. Une femme, le plus souvent, ne cède à l'amour passion qu’à l’âge où la solitude n'effraye plus. C’est qu’en effet la passion est un désert aride, une Thébaïde brülante. La passion, c’est l’ascétisme profane, aussi rude que l'ascétisme religieux.
Aussi voit-on que les grandes amoureuses sont aussi rares que les grandes pénitentes. Ceux qui con= naissent bien la vie et le monde savent que les femmes ne mettent pas volontiers sur leur poitrine délicate le cilice d'un véritable amour. Ils savent que rien n'est moins commun qu’un long sacrifice. Et considérez ce qu'une mondaine doit immoler quand elle aime: Liberté, quiétude, jeux charmants d’une âme libre, coquetterie, amusements, plaisirs, elle y perd tout.
Le flirt est permis. Il est conciliable avec toutes les exigences de la vie élégante. L'amour point. C'est la moins mondaine des passions, la plus antisociale, la plus sauvage, la plus barbare. Aussi le monde le juge-t-il plus sévèrement que la galanterie et que la légèreté des mœurs. En un sens il a raison. Une Par sienne amoureuse dément sa nature et manque a sa fonction, qui est d’être à tous, comme une œuvre d'art. C'en est une, et la plus merveilleuse que l'in= dustrie de l'homme ait jamais produite. C’est un pres
igieux artifice, dû au concours de tous les arts mécaniques et de tous les arts libéraux, c’est l’œuvre commune, c'est le bien commun. Son devoir est de paraitre.
Thérèse ferma le livre et songea que c'étaient des rèves de romanciers qui ne connaissaient pas la vie. Elle le savait bien, elle, qu'il n’y avait dans la réalité ni Carmel de la passion, ni cilice de l'amour, ni vocation belle et terrible à laquelle la prédestinée résistait en vain; elle Le savait, que Pamour, c'était seulement une petite ivresse courte doù l’on sortait un peu triste... Si pourtant elle ne savait pas tout, s’il existait des amours où l’on sabimât délicieusement! Elle éteignit sa lampe. Bes rêves de sa première jeunesse, du fond du passé, revenaient à elle.
Il pleuvait. Madame Martin-Bellème voyait confusément, à travers les glaces ruisselantes de son! coupé, la multitude des parapluies cheminer pareils à des tortues noires sous les eaux du ciel Elle songeait. Ses pensées étaient grises et indistinctes ainsi que les aspects des rues et des places. que la pluie effaçait.
Elle ne savait plus pourquoi l'idée lui était venue d'aller passer un mois chez miss Bell. Et vraiment elle ne l'avait jamais bien su. C'était comme une source d'abord cachée par quelques. brins de plantain, qui, maintenant, formait Me courant d’une eau profonde et rapide. Elle se rappelait bien que le mardi soir, à dîner, elle avait dit tout à coup qu'elle voulait partir, mais
elle ne remontait pas au premier filet de ce désir. Ce n’était pas l’envie d'agir avec Robert Le Ménil comme il agissait avec elle. Sans doute, elle trouvait excellent d'aller se promener aux Cascine tandis qu'il allait chasser le renard. Cela lui paraissait d’une agréable symétrie. Robert, qui était toujours très content de la retrouver, ne la retrouverait pas à son retour. Elle jugeait bon de lui donner cette juste contrariété. Mais elle n'y avait pas songé tout d'abord. Et depuis elle n'y songeait guère, et vraiment elle ne partait pas pour le plaisir de lui faire de la peine et dans l’espièglerie d’une petite vengeance. Elle gardait : contre lui une pensée moins piquante, plus sourde et plus dure. Surtout elle ne voulait pas le revoir de sitôt. Sans que leur liaison fût en rien rompue, il était devenu pour elle un étranger. Il lui apparaissait un homme comme les autres, mieux que la plupart des autres, très bien d'aspect, de ma- | nières, d’un caractère estimable, et qui ne lui. | déplaisait pas, mais ne l'occupait pas beaucoup. ! Tout à coup il était sorti de sa vie. Elle ne se rap- | pelait pas volontiers combien il y avait été mêlé. | L'idée d’être à lui la choquait, lui paraissait une inconvenance. La prévision qu'ils se retrouveraient ensemble dans le petit appartement de la rue Spontini lui était assez pénible pour qu’elle lécartât tout de suite. Elle aimait mieux croire
qu’un événement imprévu, nécessaire, empêche
rait leur réunion : la fin du monde, par exemple.
M. Lagrange, de l’Académie des sciences, lui avait. parlé la veille, chez madame de Morlaine, d’une comète qui, venue de l’abime céleste, rencon= trerait peut-être un jour la terre, l’envelopperaits de sa chevelure flamboyante, la brûlerait de son.
haleine, donnerait à respirer aux animaux et aux plantes des poisons inconnus et ferait mourir tous
les hommes dans un rire frénétique ou dans une.
morne stupeur. C’est cela ou quelque autre chose de ce genre qu'il lui fallait pour le mois prochain:
Il n’était donc pas inexplicable qu’elle eût voulu partir. Mais qu’à son désir de s'envoler se mêlàt. une joie vague, qu'elle fût par avance sous le”
charme de ce qu’elle allait trouver, elle n’y savait
point de raison. La voiture la mit au coin de la.
petite rue de La Chaise.
C'est Là, sous le toit d’une haute maison, au
long du balcon, derrière cinq fenêtres chauffées
le matin par le soleil, que, dans un étroit loge”
ment très propre, demeurait madame Marmet, depuis la mort de son mari.
La comtesse Martin était venue la voir à son jour. Elle trouva dans le salon modeste et relu= sant M. Lagrange, sommeillant dans un fauteuil vis-à-vis de la bonne dame, douce et tranquille sous sa couronne de cheveux blancs.
Ce vieux savant mondain lui était resté fidèle. C'est lui qui, le lendemain des obsèques de Marmet, avait apporté à la malheureuse veuve le discours empoisonné de Schmoll, et qui, pensant la consoler, l'avait vue suffoquée de colère et de douleur. Elle s'était évanouie dans ses bras. Madame Marmet trouvait qu'il manquait de jugement. C'était son meilleur ami. Ils dinaient souvent ensemble aux tables riches.
Madame Martin, fine et ferme dans sa veste de zibeline entr'ouverte sur un flot de dentelles, réveilla de l'éclat charmant de ses yeux gris le bonhomme qui était sensible à la grâce des femmes. Il lui avait dit, la veille, chez madame de Morlaine, comment viendrait La fin du monde. IL lui demanda si elle n'avait pas eu peur en revoyant la nuit ces tableaux de la terre dévorée par les flammes, ou morte de froid, blanche comme la lune. Tandis qu'il lui parlait avec une galanterie affectée, elle regardait la bibliothèque dacajou, qui occupait tout le panneau du salon Opposé aux fenêtres. Il n'y restait guère de livres, Mais sur la tablette inférieure s’allongeait un Squelette avec ses armes. On s’étonnait de voir logé chez cette bonne dame ce guerrier étrusque gardant attaché à son crâne un casque de bronze Lvert, et portant sur sa poitrine disloquée les lames rongées de sa cuirasse. Il dormait, épars et fa-
rouche, parmi des boîtes de bonbons, des vases de porcelaine dorée, des saintes vierges en stuc et de menues boiseries découpées, souvenirs de Lucerne et du Righi. Madame Marmet, dans la gène de son veuvage, avait vendu les livres de travail laissés par son mari; de tous les objets anciens recueillis par l’archéologue, elle n'avait conservé que cet Étrusque. Ce n'est pas qu'on n'eût essayé de l'en débarrasser. Les vieux confrères de Marmet lui en avaient trouvé le placement. Paul Vence avait obtenu de l'adminis tration des musées qu'on l’achetàt pour le Louvre: Mais la bonne veuve n'avait pas voulu s'en séparer. Îl lui semblait qu'avec ce guerrier au casque de bronze vert, ceint d’un léger feuillage d'or, elle eût perdu le nom qu’elle portait digne= ment et cessé d’être la veuve de Louis Marmet, de l’Académie des inscriptions.
— Rassurez-vous, madame: une comète n@ vicndra pas de sitôt heurter la terre. De telles. rencontres sont extrêmement peu probables.
Madame Martin répondit qu'elle ne voyait aucun inconvénient sérieux à ce que la terre et l'huma nité fussent anéanties tout de suite.
Le vieux Lagrange se récria avec une sincérité profonde. Il lui importait grandement que le cataclysme fût retardé. |
Elle le regarda. Son crâne aride nourrissait à
peine quelques cheveux teints en noir. Ses paubières traînaient comme des loques sur ses yeux encore souriants; de longues peaux pendaient sur sa face jaune, et l’on devinait sous les habits un corps desséché.
Elle songea : « Il aime la vie! »
Madame Marmet non plus ne voulait pas que la fin du monde fût si proche.
— Monsieur Lagrange, dit madame Martin, vous habitez, n'est-ce pas, une jolie petite maison dont les fenêtres, tapissées de glycine, regardent le Jardin des plantes? II me semble que c'est une joie de vivre dans ce jardin qui me fait penser aux arches de Noé de mon enfance et au paradis terrestre des vieilles bibles.
Mais il n'était pas charmé. La maison était petite, mal aménagée, infestée de rats.
Elle reconnut qu'on n'était bien nulle part, et qu'il y avait partout des rats, ou réels ou symboliques, des légions de petits êtres qui nous tourmentaient. Pourtant, elle aimait le Jardin des plantes; elle voulait toujours y aller et n'y allait jamais. IL y avait aussi le Muséum, où elle n’était pas entrée, et qu'elle était curieuse de visiter.
Souriant, heureux, il s’offrit à lui en faire les honneurs. C'était sa maison. Il lui montrerait les aérolithes. On en conservait là de superbes.
Elle ne savait pas du tout ce que c'était qu'un
aérolithe. Mais elle se rappela qu’on lui avait dit qu'on voyait au Muséum des os de renne tra vaillés par les premiers hommes, des plaques d'ivoire sur lesquelles étaient gravés des animaux dont la race est depuis longtemps perdue. Elle demanda si c'était vrai. Lagrange ne souriait‘plus® Il répondit avec une indifférence maussade que ces objets concernaient un de ses confrères.
— Ah! dit madame Martin, ce n'est pas votre vitrine. |
Elle s’apercevait que les savants ne sont pas curieux et qu'il est indiscret de les interroger sur ce qui n'est pas dans leur vitrine. Il est vrai que Lagrange avait fait sa fortune scientifique des pierres tombées du ciel. Cela l'avait amené à con sidérer les comètes. Mais il était sage. Depuis. vingt ans il ne s'occupait plus guère que de diner. en ville. :
Quand il fut parti, la comtesse Martin dità madame Marmet ce qu'elle voulait d'elle.
— Je vais la semaine prochaine à Fiesole, chez, miss Bell, et vous venez avec moi. |
La bonne madame Marmet, Le front placide sur. des yeux fureteurs, garda un moment le silence; : refusa mollement, se fit prier et consentit. |
Le rapide de Marseille était formé sur le quai
où couraient les facteurs et roulaient les camions
dans la fumée et Le bruit, sous la clarté livide qui tombait des vitrages. Devant les portières ouvertes, les voyageurs en long manteau allaient et venaient. À l'extrémité de la galerie aveuglée de Suie et de poussière, apparaissait, comme au bout d'une lunette, un petit arc de ciel. Grand comme la main, l'infini du voyage. La comtesse Martin
€t la bonne madame Marmet étaient déjà dans
leur coupé, sous le filet chargé de sacs, les jour-
naux jetés près d'elles sur les coussins. Choulette
ne venait pas, et madame Martin ne l’attendait
plus. Il avait pourtant promis de se trouver à la
gare. [Il avait pris ses arrangements pour le départ et reçu de son éditeur le prix des Blan= dices. Paul Vence l’avait amené, un soir, à l'hôtel
du quai Debilly. Il s'était montré doux, poli, plein de gaieté spirituelle et de joie naïve. Elle se promettait, depuis lors, quelque plaisir à voyager avec un homme de génie, et si original, d’une laideur pittoresque, d’une folie amusante, vieil en= fant perdu, plein de vices sincères et d’innocence. Les portières se fermaient : elle ne l’attendait plus: Aussi n’avait-elle pas dû compter sur cette âme impulsive et vagabonde. Au moment où la machine commençait à pousser des souffles rauques, madame Marmet, qui regardait par la portière, dit tranquillement :
— Je crois que voici monsieur Choulette.
Il longeait le quai, boitant d’une jambe, le cha peau en arrière sur son crâne bossué, la barbe“
inculte et traînant un vieux sac de tapisserie. I
était presque terrible, et, malgré ses cinquante“
ans, avait l’air jeune, tant ses yeux bleus étaient
clairs et luisaient, tant son visage Jauni et creusé”
avait gardé d’audace ingénue, tant jaillissait de ce
vieil homme ruineux l’éternelle adolescence du poète ct de l'artiste. En le voyant, Thérèse re
gretta de s'être donné un compagnon si étrange:
IL allait, jetant dans chaque voiture un regard. brusque, qui devenait peu à peu mauvais et mé”.
fiant. Mais quand, arrivé au coupé des deux dames, il reconnut madame Martin, il sourit si joliment et lui donna le bonjour d’une voix si caressante, quil ne lui restait plus rien du farouche vagabond errant sur le quai, rien que la rès vieille valise de tapisserie qu'il tirait par les anses à demi rompues.
Il la plaça dans le filet avec un soin minutieux, Jarmi les sacs corrects, enveloppés de toile grise, )ù elle fit une tache éclatante et sordide. On vit lors qu’elle était semée de fleurs jaunes, sur un ond couleur de sang.
Très à son aise, il fit compliment à madame Martin des pèlerines de son carrick carmélite.
— Excusez-moi, mesdames, ajouta-t-il, j'ai craint lêtre en retard. Je suis allé entendre ce matin la nesse de six heures à Saint-Séverin, ma paroisse, lans la chapelle de la Vierge, sous ces jolis piliers ‘bsurdes qui montent au ciel en devises de mirlion, comme nous, pauvres pécheurs que nous ommes. |
— Alors, lui dit madame Martin, vous êtes jeux aujourd'hui?
* Etelle lui demanda s’il emportait le cordon de ordre qu’il fondait.
prit un air grave et contristé.
| — Je crains bien, madame, que monsieur Paul ence ne vous ait fait à ce sujet beaucoup de men.
songes absurdes. Ilm'estrevenu qu'il allait semar dans les salons que mon cordon est un cordon d sonnette, et de quelle sonnette! Je serais désol qu'on pût se laisser prendre un moment à des ir ventions si misérables. Mon cordon, madame, es un cordon symbolique. Il est représenté par u simple fil qu'on porte sous les vêtements aprè qu'un pauvre l’a touché en signe que la pauvret est sainte, et qu’elle sauvera le monde. Il n’y de bien qu’en elle ; et depuis que j'ai reçu le pri des Blandices, je me sens injuste et dur. [le bon de savoir que j'ai mis dans mon sac quelques unes de ces cordelettes mystiques. |
Et, montrant du doigt l’horrible tapisserie cou leur de sang rouillé : |
— J'y ai mis aussi une hostie qu'un mauva prêtre m'a donnée, les œuvres de monsieurd Maistre, des chemises et diverses autres chose:
Madame Martin leva les yeux, un peu effaréc Mais la bonne madame Marmet gardait sa plat dité coutumière. :
Tandis que le train roulait à travers les laidew de la banlieue, sur cette frange noire qui bort tristement la ville, Choulette tira de sa pochèu vieux portefeuille dans lequel il se mit à fouille Le scribe, caché sous le vagabond, se révélai Choulette était paperassier sans vouloir le paraîtr(. IL s’assura qu'il n'avait perdu ni les bouts dépi
ier sur lesquels il notait au café ses idées de oèmes, ni la douzaine de lettres flatteuses que, lies, tachées, coupées à tous les plis, il portait ir lui constamment, prêt à les lire à des compaaons de rencontre, la nuit, sous les becs de gaz Yant reconnu qu'il ne lui manquait rien, il ôta 1 portefeuille une lettre pliée dans une enveppe ouverte. Longtemps il l’agita dans sa main ec un air d'impudence mystérieuse, puis il la ndit à la comtesse Martin. C'était une lettre de prémtation que la marquise de Rieu lui avait donnée ur une princesse de la maison de France, une -s proche parente du comte de Chambord, qui, uve et vieillie, vivait retirée aux portes de Flonce. Ayant joui de l'effet qu’il pensait produire, dit qu'il verrait peut-être cette princesse : que ait une bonne personne, et pieuse.
+ Une vraie grande dame, ajouta-t-il, et qui montre pas sa magnilicence par des robes et 8 chapeaux. Elle porte ses chemises six seunes et quelquefois davantage. Les gentils- ‘mmes de sa suite lui ont vu des bas blancs, très es, qui lui tombaient sur les talons. Les vertus s grandes reines d'Espagne revivent en elle. O 5 bas sales, quelle gloire véritable !
reprit la lettre et la renferma dans son portelille. Puis, s'étant armé d’un couteau à manche Lcorne, il attaqua de la pointe une figure à
peine ébauchée dans la poignée de son bâtor Cependant il s’en donnaitlui-même des louanges
— Je suis habile dans tous les arts des men diants et des vagabonds. Je sais ouvrir les sea rures avec un clou et sculpter le bois avec u mauvais eustache.
La tête commençait à paraître. C'était un maigi visage de femme, qui pleurait.
Choulette y voulait exprimer la misère humaint non point simple et touchante, telle que l'avaier pu sentir les hommes d’autrefois, dans un mond mêlé de rudesse et de bonté, mais hideuse « fardée, à cet état de laideur parfaite où l'ont porte les bourgeois libres penseurs et les militaires pi triotes, issus de la Révolution française. Selo lui, le régime actuel n’était qu'hypocrisie et bn talité. Le militarisme lui faisait horreur. |
— La caserne est une invention hideuse di temps modernes. Elle ne remonte qu’au dix-se] tième siècle. Avant, on n'avait que le bon cor] de garde où les soudards jouaient aux cartes faisaient des contes de Merlusine. Louis XIVe un précurseur de la Convention et de Bonapart Mais le mal a atteint sa plénitude depuis l'instifi tion monstrueuse du service pour tous. Avoir fe une obligation aux hommes de tuer, c'est la hon des empereurs et des républiques, le crime d crimes. Aux âges qu'on dit barbares, les villes !
s princes confiaient leur défense à des merceires qui faisaient la guerre en gens avisés et udents; il n'y avait parfois que cinq ou six orts dans une grande bataille. Et quand les cheliers allaient en guerre, du moins n'y étaient-ils int forcés ; ils se faisaient tuer pour leur plai- * Sans doute n'étaient-ils bons qu’à cela. Pernne, au temps de saint Louis, n'aurait eu l’idée nvoyer à la bataille un homme de savoir et entendement. Et l’on n’arrachait pas non plus laboureur à la glèbe pour le mener à lost.
intenant, on fait un devoir à un pauvre paysan tre soldat. On l’exile de la maison dont le toit me dans le silence doré du soir, des grasses uries où paissent les bœufs, des champs, des IS paternels ; onlui enseigne, dans la cour d’une aine caserne, à tuer régulièrement des hommes : le menace, on l’injurie, on le met en prison ; lui dit que c’est un honneur, et, s’il ne veut nt s honorer de cette manière, on le fusille. Il ‘it parce qu'il est sujet à la peur et de tous les maux domestiques le plus doux, le plus riant le plus docile. Nous sommes militaires, en ce, et nous sommes citoyens. Autre motif rgueil, que d’être citoyen ! Cela consiste pour Pauvres à soutenir et à conserver les riches IS leur puissance et leur oisiveté. Ils y doivent failler devant la majestueuse égalité des lois,
. qui interdit au riche comme au pauvre de coucl sous les ponts, de mendier dans les rues et voler du pain. C’est un des bienfaits de la Révo tion. Comme cette révolution a été faite par « fous et des imbéciles au profit des acquéreurs biens nationaux et qu'elle n’aboutit en som:
qu'à l'enrichissement des paysans madrés et bourgeois usuriers, elle éleva, sous le nom d galité, l'empire de la richesse. Elle a livré France aux hommes d'argent, qui depuis «4 ans la dévorent. Ils y sont maîtres et seigneu Le gouvernement apparent, composé de pauv diables piteux, miteux, marmiteux et calamite est aux gages des financiers. Depuis cent a dans ce pays empoisonné, quiconque aime.
pauvres est tenu pour traître à la société. Et L est un homme dangereux quand on dit qu il des misérables. On a fait même des lois con l'indignation et la pitié. Et ce que je dis ici pourrait pas s'imprimer. |
Choulette s’animait, agitait son couteau, tar que, sous le soleil frileux, passaient les char! de terre brune, les bouquets violets des arb dépouillés par l'hiver et les rideaux de peupli au bord des rivières argentées.
Il regarda avec attendrissement la figure sel tée sur son bâton. us “|
— Te voilà, lui dit-il, pauvre Humanité, mail
et pleurante, stupide de honte et de misère, telle que t'ont faite tes maîtres, le soldat et le riche.
La bonne madame Marmet, qui avait un neveu capitaine d'artillerie, jeune homme charmant, attaché à sa profession, était choquée de la violence avec laquelle Choulette attaquait l'armée. Madame Martin n y voyait qu'une fantaisie amusante. Les idées de Choulette ne l’effrayaient pas : elle n’avait peur de rien; mais elle les trouvait un peu absurdes ; elle ne pensait point que le passé eût jamais été meilleur que le présent.
— Je crois, monsieur Choulette, que les hommes ont été de tout temps ce qu'ils sont aujourd’hui, égoistes, violents, avares et sans pitié. Je crois que les lois et les mœurs ont toujours été dures et cruelles aux malheureux.
Entre La Roche et Dijon, ils déjeunèrent dans le wagon-restaurant et y laissèrent Choulette seul avec sa pipe, son verre de bénédictine et son âme irritée.
| Dans le coupé, madame Marmet parla avec une tendresse paisible du mari qu’elle avait perdu. Il l'avait épousée par amour : il lui faisait des vers admirables, qu’elle avait gardéset qu'elle ne montrait à personne. Il était très vif et très gai. On ne Peût pas cru à le voir plus tard fatigué par le travail, affaibli par la maladie. Il avait étudié jusqu'au dernier moment. Souffrant d'une hypertro-
phie du cœur, il ne pouvait se coucher, et passait la nuit dans son fauteuil, avec ses livres sur une tablette. Deux heures avant sa mort, il essaya de lire encore. IL était affectueux et bon. Dans sa souffrance il garda toute sa douceur.
Madame Martin, faute de trouver mieux, lu dit : |
— Vous avez eu de longues années heureuses, vous en gardez le souvenir; c'est encore une par! de bonheur en ce monde. |
Mais la bonne madame Marmet soupira, ur nuage passa sur son front tranquille.
— Oui, dit-elle, Louis fut le meilleur des hommes et le meilleur des maris. Pourtant, il m'’ rendue bien malheureuse. Il n'avait qu'un seu défaut, mais j'en ai cruellement souffert. Il étai jaloux. Lui si bon, si tendre, si généreux, cette horrible passion le rendait injuste, tyrannique violent. Je vous assure bien que ma conduite nt prêtait pas au soupçon. Je n'étais pas coquette Mais j'étais jeune, fraîche; je passais pour presqué jolie. Cela suffisait. Il m'empêchait de sorti seule, me défendait de recevoir des visites en sot absence. Quand nous étions au bal ensemble, jt tremblais d'avance des scènes qu'il me ferait er voiture. |
Et la bonne madame Marmet ajouta en sou:
pirant :
— C'est vrai que j'aimais la danse. Mais il a fallu y renoncer. Il en souffrait trop.
La comtesse Martin laissait paraître sa surprise. Elle s'était toujours figuré Marmet comme un vieux monsieur timide et absorbé, un peu ridicule entre sa femme grasse, blanche, si douce, et le squelette coiffé de bronze et d’or de son guerrier étrusque. Mais l'excellente veuve lui confia qu’à cinquante-cinq ans, quand elle en avait cinquantetrois, Louis restait jaloux comme au premier jour.
Et Thérèse songea que Robert ne l'avait jamais tourmentée de sa jalousie. Était-ce de sa part une preuve de tact et de bon goût, une marque de confiance, ou ne l'aimait-il pas assez pour la faire souffrir? Elle ne le savait pas et elle n'avait pas le cœur à tâcher de le savoir. Il aurait fallu fouiller dans des tiroirs de son âme qu'elle ne voulait pas ‘ouvrir.
… Elle murmura sans y prendre garde :
— Nous voulons être aimées, et quand on nous
jaime, on nous tourmente ou on nous ennuie.
, La journée s’acheva en lectures et en rêveres. Choulette n'avait pas reparu. La nuit couvrit peu à peu de ses cendres grises les mûriers du Dauphiné. Madame Marmet s’endormit d’un sommeil paisible, reposant sur elle-même comme sur un amas d’oreillers. Thérèse la regarda et songea :
« C'est vrai qu'elle est heureuse, puisqu'elle aime à se rappeler. » |
La tristesse de la nuit lui entra dans le cœur. Et lorsque la lune se leva sur les champs d’oliviers, voyant passer ces douces lignes de plaines et de coteaux et couler les ombres bleues, Thérèse, dans ce paysage où tout parlait de paix et d'oubli et rien ne lui parlait d'elle, regretta la Seine, l'Arc de Triomphe et ses rayons d'avenues, les allées du Bois, où, du moins, les arbres et les pierres la connaissaient:
Soudain, avec une brusquerie sournoise, Chou lette se jeta dans le wagon. Armé de son bâton noueux, le visage, la tête tout enveloppés de lainages rouges et de peaux farouches, il lui fit presque peur. C'est ce qu'il voulait. Ses attitudes violentes et sa mise sauvage étaient toujours étudiées. Sans cesse occupé d'effets puérils et bizarres, ilse plaisait à paraître effrayant. Prompt lui-même à l’épouvante, il était content di inspirer les terreurs qu'il éprouvait. Un moment auparæ, vant, comme il fumait sa pipe, seul, au fond du, couloir, il avait ressenti, en voyant la lune court dans les nuées sur la Camargue, une de ces peurs sans cause, une de ces peurs d'enfant, qui bow leversaient son âme imagée et légère. Il était, venu se rassurer auprès de la comtesse Martin.
— Arles, dit-il, Connaissez-vous Arles? C'est
la pure beauté! J'ai vu dans le cloître de Saint- Trophime des colombes se poser sur les épaules des statues, et J'ai vu les petits lézards gris se chauffer au soleil sur les sarcophages des Aliscamps. Les tombes sont maintenant rangées des deux côtés du chemin qui mène à l'église. Elles sont en forme de cuve et servent la nuit de lit aux malheureux. Un soir, me promenant avec Paul Arène, je rencontrai une bonne vieille qui étendait des herbes sèches dans la tombe d'une vierge antique, expirée le jour de ses noces. Nous lui souhaitimes une bonne nuit. Elle répondit : « Dieu vous entende!" Mais un sort mauvais veut que cette cuve soit ouverte du côté du mistral. Si la fente se trouvait dans l’autre partie, je serais couchée comme la reine Jeanne. » - Thérèse ne répondit rien. Elle était assoupie. - Et Choulette frissonna dans le froid de la nuit, ayant peur de la mort.
Dans sa charrette anglaise, qu’elle conduisait elle-même, miss Bell avait amené de la gare de Florence, par les rampes de la colline, la comtesse Martin-Bellème et madame Marmet à sa maison de Fiesole qui, rose et couronnée d’un bandeau de balustres, regardait la ville incomparable. La femme de chambre suivait avec les bagages. Choulette, logé, par les soins de miss Bell, chez la veuve d’un sacristain, dans l'ombre de la cathédrale de Fiesole, n’était attendu que pour le diner. Laide et gentille, les cheveux courts, en veste, une chemise d'homme sur sa poitrine de garçon, presque gracieuse avec très peu de hanches, la poétesse faisait à ses
amies françaises les honneurs du logis qui reflétait les délicatesses ardentes de son goût. Aux murs du salon, des vierges siennoises, pâles, les mains longues, régnaient paisiblement au milieu des anges, des patriarches et des saints, dans les belles architectures dorées des triptyques. Sur un socle se tenait debout une Madeleine, vêtue de ses cheveux, effrayante de maigreur et de vieillesse, quelque mendiante de la route de Pistoïa, brûlée par les soleils et les neiges, qu'avait copiée dans l'argile, avec une fidélité horrible et touchante, un précurseur inconnu de Donatello. Et partout les armoiries de miss Bell : des cloches et des clochettes. Les plus grosses élevaient leur dôme de bronze aux angles de la chambre ; d’autres, se touchant, formaient leur chaîne au pied des murs. De plus petites couraient tout le long des corniches. Il y en avait sur le poêle, sur les coffres et sur les bahuts. Les vitrines étaient remplies de cloches d'argent et de vermeil. Grosses cloches de bronze, marquées du lys florentin, sonnettes du xvi° siècle, faites d’une dame portant un large vertugadin, sonnettes des trépassés, décorées de larmes et d’ossements, sonnettes ajourées, couvertes d'animaux symboliques et de feuillages, qui sonnaient dans les églises au temps de saint Louis, sonnettes de table du xvri° siècle,
ayant une statuette pour poignée, clochettes plates et claires des vaches des vallées du Rutli, cloches indoues qu'on fait résonner mollement avec une corne de cerf, cloches chinoises en forme de cylindre; elles étaient venues là de tous les pays et de tous les temps, à l'appel magique de cette petite miss Bell.
— Vous regardez mes armes parlantes, ditelle à madame Martin. Je crois que toutes ces misses Bell se plaisent ici et je ne serais pas trop étonnée si un Jour elles se mettaient à chanter ensemble. Mais il ne faut pas les admirer toutes également. Il faut garder les louanges les plus pures et les plus ferventes pour celle-ci.
Et, frappant du doigt une cloche sombre et nue, qui rendit un son grêle :
— Celle-ci, reprit-elle, est une sainte villagcoise du cinquième siècle. C'est une fille spirituelle de saint Paulin de Nole, qui le premier fit chanter le ciel sur nos têtes. Elle est d’un métal rare, qu'on a nommé airain de Campanie. Bientôt je vous montrerai près d'elle une florentine de toute gentillesse, la reine des cloches. Elle va, venir. Mais je vous ennuie, darling, avec ces babioles. Et j'ennuie aussi la bonne madame Marmet. C'est mal!
Elle les conduisit à leurs chambres.
Une heure après, madame Martin, reposée,
fraîche, en déshabillé de foulard et de dentelle, descendit sur la terrasse où l’attendait miss Bell. L'air humide, tiédi par un soleil encore faible et déjà généreux, soufflait l'inquiète douceur du printemps. Thérèse, accoudée à la balustrade, baignait ses yeux dans la lumière. À ses pieds, les cyprès élevaient leurs quenouilles noires et les oliviers moutonnaient sur les pentes. Au creux de la vallée, Florence étendait ses dômes, ses tours et la multitude de ses toits rouges, à travers laquelle l’Arno laissait deviner à peine sa ligne ondoyante. Au delà, bleuissaient les collines.
Elle cherchait à reconnaître les jardins Boboli, où ellc s'était promenée dans un premier voyage, les Cascine, qu'elle n'aimait guère, le palais Pitti, Sainte-Marie-de-la-Fleur. Puis l'infini charmant du ciel l’attira. Elle suivait dans les nuages les formes qui s’écoulent.
Après un long silence, Vivian Bell étendit la main vers l'horizon.
— Darling, je ne puis pas dire, je ne sais pas dire. Mais regardez, darling, regardez encore. Ce que vous voyez est unique au monde. Nulle part la nature n’est à ce point subtile, élégante et fine. Le dieu qui fit les collines de Florence était artiste. Oh! il était joaillier, graveur en médailles, sculpteur, fondeur en bronze et peintre; c'était un Florentin. IL n’a fait que cela au monde, darling!
Le reste est d’une main moins délicate, d’un travail moins parfait. Comment voulez-vous que cette colline violette de San Miniato, d’un relief si ferme et si pur, soit de l’auteur du Mont Blanc? Ce n’est pas possible. Ce paysage, darling, a la beauté d’une médaille ancienne et d’une peinture précieuse. Il est une parfaite et mesurée œuvre d'art. Et voici une autre chose que je ne sais pas dire, que je ne sais pas comprendre, et qui est une chose véritable. Dans ce pays, je me sens, et vous vous sentirez comme moi, darling, à demi vivante et à demi morte, dans un état très noble, très triste et très doux. Regardez, regardez beaucoup; vous découvrirez la mélancolie de ces collines qui entourent Florence, et vous verrez une tristesse délicieuse monter de la Terre des morts.
Le soleil penchait à l'horizon. Les pointes des cimes s’éteignaient l’une après l’autre tandis que les nuées s’enflammaient dans le ciel.
Madame Marmet éternua.
Miss Bell fit apporter des châles et avertit Les. Françaises que les soirées étaient fraîches et malignes. |
Et tout à coup :
— Darling, vous connaissez monsieur Jacques Dechartre? Eh bien, il m'a écrit qu'il serait à Florence la semaine prochaine. Je suis contente
que monsieur Jacques Dechartre se rencontre avec vous dans notre ville. Il nous accompagnera aux églises et aux musées, et il sera un bon guide. Il comprend les belles choses parce qu'il les aime. Et il a un exquis talent de sculpteur. Ses figures et ses médaillons sont encore plus admirés en Angleterre qu'en France. Oh! je suis si contente que monsieur Jacques Dechartre se rencontre à Florence avec vous, darling!
Le lendemain, comme, au sortir de Sainte:
Marie-Nouvelle, elles traversaient la place où son plantées, à l’imitation des cirques antiques, deu bornes de marbre, madame Marmet dit à la com tesse Martin :
— Je crois que voici monsieur Choulette.
Assis dans l’échoppe d’un cordonnier, sa pip. à la main, Choulette faisait des gestes rythmiques et semblait réciter des vers. Le savetier florentin tout en poussant l’alène, écoutait avec un bo sourire. C'était un petit homme chauve, qui rep sentait un des types familiers à la peinture fl mande. Sur la table, parmi Les formes de boit les clous, les morceaux de cuir et les boulesd
poix, un pied de basilic étalait sa tête verte et ronde. Un moineau, à qui manquait une patte, qu'on avait remplacée par un bout d'allumette, autillait gaiement sur l'épaule et sur la tête du rieillard.
Madame Martin, égayée à cette vue, appela du euil Choulette qui prononçait très doucement les paroles chantantes, et elle lui demanda pourjuoi il n'était pas allé avec elle visiter la chapelle les Espagnols.
Il se leva et répondit :
— Madame, vous vous occupez de vaines mages, mais moi, je demeure dans la vie et dans à vérité.
Il pressa la main du savetier et suivit les deux ames. Mais les retenant un moment sur le seuil :
— En allant à Sainte-Marie-Nouvelle, leur it-il, j'ai vu ce vieillard qui, courbé sur son uvrage et serrant la forme entre ses genoux omme dans un étau, cousait des chaussures rossières. J'ai senti qu'il était simple et bon. e lui ai dit en italien : « Mon père, voulez-vous ire avec moi un verre de vin de Chianti?»Ila en voulu. Il est allé chercher un flacon et des erres, et j'ai gardé sa demeure.
Et Choulette montra deux verres et une bouille posés sur le poêle.
— Quand il est revenu, nous avons bu
ensemble ; je lui ai dit des choses obscures el bonnes et je l'ai charmé par la douceur des sons. Je retournerai dans son échoppe; j'appren® drai de lui à faire des souliers et à vivre Sani désirs. Après quoi, je n'aurai plus de tristesse. Car seuls le désir et l’oisiveté nous renden! tristes.
La comtesse Martin sourit.
__ Monsieur Choulette, je ne désire rien, € pourtant je ne suis pas gaie. Est-ce qu'il fau aussi que je fasse des souliers ?
Choulette répondit gravement :
— JL n'est pas temps encore.
Parvenus aux jardins des Oricellari, madam:
Marmet se laissa tomber sur un banc. Elle avai examiné à Sainte-Marie-Nouvelle les fresque tranquilles de Ghirlandajo, les stalles du chœut la vierge de Cimabuë, les peintures du cloitr Elle l'avait fait avec soin, pour la mémoire ( son mari, qui avait beaucoup aimé, disait-on, l'a italien. Elle était fatiguée. Choulette s’assit pri d'elle et lui dit :
— Madame, pourriez-vous me dire s'il € vrai que le pape fait faire ses robes chez Wortl
Madame Marmet ne le croyait pas. Pourtan Choulette l'avait entendu dire dans des café Madame Martin était surprise que, catholique socialiste, Choulette parlât avec si peu de respe
à “RE
| LE LYS ROUGE 133 d'un pape ami de la république. Mais il n’aimait guère Léon XIII.
. — La sagesse des princes est courte, dit-il; le salut de l'Église viendra de la république italienne, ainsi que le croit et le veut Léon XIII, mais l'Église ne sera pas sauvée de la manière que le pense ce pieux Machiavel. La révolution fera perdre au pape son denier inique avec le reste de son patrimoine. Et ce sera le salut. Le pape, dépouillé et pauvre, deviendra puissant. Il agitera le monde. On reverra Pierre, Lin, Clet, Anaclet et Clément, les humbles, les ignorants, les saints des premiers jours, qui changèrent la face de la terre. Si demain, par impossible, dans la chaire de Pierre s’asseyait un véritable évèque, un chrétien véritable, j'irais le trouver et je lui D: : « Ne soyez pas le vieillard enseveli vivant dans une tombe d’or, laissez vos camériers, vos gardes nobles et vos cardinaux, quittez votre cour et les simulacres de la puissance. Venez à mon bras mendier votre pain par les nations.
Couvert de haillons, pauvre, malade, mourant, allez le long des routes montrant en vous l'image de Jésus. Dites : « Je mendie mon pain pour la condamnation des riches. » Entrez dans les villes ot criez de porte en porte avec une stupidité sublime : « Soyez humbles, soyez doux, soyez vauvres! » Annoncez dans les cités noires, dans
les bouges et dans les casernes, la paix et la cha rité. On vous méprisera, on vous jettera des pierres. Les gendarmes vous traineront en prison. Vous serez aux humbles comme aux puissants, aux pauvres comme aux riches un sujet de risée, un objet de dégoût et de pitié. Vos prêtres vous déposeront et ils élèveront contre vous un antipape. Tous diront que vous êtes fou. Et il faut qu'ils disent vrai; il faut que vous soyez un fou : les fous ont sauvé le monde. Les hommes vous donneront la couronne d’épines et Le sceptre de roseau et ils vous cracheront au visage, et c’est à ce signe que vous paraîtrez Christ et vrai roi; et c’est par de tels moyens que vous établirez le socialisme chrétien, qui est le royaume de Dieu sur la terre.
Ayant parlé de la sorte, Choulette alluma un de ces longs et tortueux cigares italiens, traversés par une paille. Il en tira quelques bouffées d’une vapeur infecte, puis il reprit tranquille: ment : 4
— Et ce serait pratique. On peut me refuser tout, excepté une vue très nette des situations. Ah! madame Marmet, vous ne saurez jamais à quel point il est vrai que les grandes œuvres dt ce monde ont toujours été accomplies par de:
fous. Croyez-vous, madame Martin, que si sain! François d'Assise avait été raisonnable, il aurai
versé sur la terre, pour le rafraîchissement des peuples, les eaux vives de la charité et tous les parfums de l'amour?
— Je ne sais, répondit madame Martin. Mais
les gens raisonnables m'ont toujours paru bien ennuyeux. Je puis le dire à vous, monsieur Chou- Jette.
[ls retournèrent à Fiesole par le tram qui monte la colline. La pluie tomba. Madame Marmet s'endormit et Choulette se lamenta. Tous ses maux revinrent l’assaillir à la fois : l'humidité de Pair lui donnait des douleurs au genou et il ne pouvait plier la jambe; son sac de voyage, égaré la veille dans le trajet de la gare à Fiesole, ne se retrouvait pas, et c'était un désastre irréparable; une revue parisienne venait de publier un de ses poèmes avec des fautes d'impression, coquilles aussi larges que des bénitiers, vastes comme la conque d’Aphrodite.
Il accusa les hommes et les choses de lui être hostiles et funestes. Il fut puéril, absurde, odieux. Madame Martin, qu'attristaient Choulette et la pluie, croyait que la montée ne finirait pas. Quand elle rentra à la maison des cloches, dans le salon, miss Bell, d’une écriture formée d’après litalique des Aldes, copiait avec de l'encre d'or, Sur une feuille de parchemin, les vers qu'elle avait trouvés dans la nuit. À la venue de son
amie, elle leva sa petite tête laide, éclairée et brûlée par des yeux splendides. :
— Darling, je vous présente le prince Alber:
tinell.
Le prince étalait contre le poèle sa beauté de jeune dieu, que fortifiait une barbe drue et noire: Il salua.
— Madame ferait aimer la France, si ce senti: ment n'était pas déjà dans nos cœurs.
La comtesse et Choulette prièrent miss Bell de leur lire les vers qu'elle écrivait. Elle s’excusa, étrangère, de faire entendre ses incertaines ca: dences au poète français qu'elle goûtait le mieux après François Villon; puis, de sa jolie voix sif flante d'oiseau, elle récita :
Lors au pied des rochers où la source penchante, Pareille à la Naïade et qui rit et qui chante,
Agite ses bras frais et vole vers l’Arno,
Deux beaux enfants avaient échangé leur anneau, Et le bonheur d’aimer coulait dans leurs poitrines Comme l’eau du torrent au versant des collines. Elle avait nom Gemma. Mais l’amant de Gemma, Nul entre les conteurs jamais ne le nomma.
Le jour, ces innocents, la bouche sur la bouche, Mélaïent leurs jeunes corps dans la sauvage couche De thym que visitait la chèvre. Et vers le soir,
A l’heure où l'artisan fatigué va s’asseoir
Sous les tilleuls, surpris, ils regagnaient la ville, | Nul n’avait souci d’eux dans la foule servile, 4
PIC PR ec:
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Et souvent ils pleuraient, se sentant trop heureux. Ils comprirent que vivre était mauvais pour eux.
Or, dans cette prairie où, déchirés de joie,
Ils étaient l’orme vert et la vigne qui ploie,
Et tordaient sous le ciel leurs rameaux gémissants, S’élevait une plante étrange, aux fleurs de sang, Qui dardait son feuillage en pâles fers de lance. Les bergers la nommaient la Plante du silence.
Et Gemma le savait, que le sommeil divin Et l'éternel repos et le rève sans fin Viendraient de cette plante à qui l'aurait mordue.
Un jour qu’elle riait sous l’arbuste étendue, Elle en mit une feuille aux lèvres de l’ami.
Quand il fut dans la joie à jamais endormi, Elle mordit aussi la feuille bien-aimée.
Aux pieds de son amant elle tomba pâmée.
Les colombes au soir sur eux vinrent gémir, Et rien plus ne troubla leur amoureux dormir.
— Cela est bien joli, dit Choulette, et d'une \talie doucement voilée des brumes de Thulé!
— Oui, reprit la comtesse Martin, cela est joli. Mais pourquoi, chère Vivian, vos deux beaux innocents voulaient-ils mourir?
— Oh! darling, parce qu'ils se sentaient aussi heureux que possible, et qu'ils ne désiraient plus rien. C'était désespérant, darling, désespérant. Comment ne comprenez-vous pas cela?
— Et vous croyez que, si nous vivons, c’est que nous espérons encore?
— Oh! oui, darling, nous vivons dans l'attente de ce que Demain, Demain, roi du pays des fées, apportera dans son manteau noir ou bleu, semé de fleurs, d'étoiles, de larmes. OA! bright king To-Morrow !
On s'était habillé pour le dîner. Dans le salon, miss Bell dessinait des monstres, imités de Léonard. Elle les créait, pour savoir ce qu'ils liraient ensuite, bien sûre qu'ils parleraient et qu'ils exprimeraient en rythmes bizarres des idées rares. Elle les écouterait. C'était de cette manière, le plus souvent, qu'elle trouvait ses poèmes.
Le prince Albertinelli fredonnait au piano la sicilienne : O Lola ! Ses doigts effleuraient mollement les touches.
Choulette, plus rude encore que de coutume, demandait du fil et des aiguilles pour raccom-
moder lui-même ses habits. Il gémissait d’avoir |
perdu un humble nécessaire qu'il portait dant sa poche depuis trente ans, et qui lui était che pour la douceur des souvenirs et la force des conseils qu'il en recevait. Il pensait avoir fail cette perte dans une salle profane du Pitt; il ls reprochait aux Médicis et à tous les peintres ita: liens.
Regardant miss Bell d’un œil mauvais :
— Moi, c'est en recousant mes hardes que je compose mes vers. Je me plais au travail de mes mains. Je me chante mes chansons en balayan ma chambre : c’est pourquoi ces chansons son allées au cœur des hommes, comme les vieilles chansons des laboureurs et des artisans, qui son plus belles encore que les miennes, mais non pa: plus naturelles. J'ai cette fierté de ne vouloir & serviteur que moi-même. La veuve du sacristait m'a demandé de réparer mes nippes. Je ne lelu ai pas permis. Il est mal de faire accomplir servi lement par autrui les œuvres auxquelles nou pouvons travailler nous-mêmes avec une nobl liberté. |
Le prince jouait nonchalamment la noncha lante musique. Thérèse, qui, depuis huit jours courait les églises et les musées en compagni de madame Marmet, songeait à l’ennui quel causait sa compagne en découvrant sans cess dans les figures des vieux peintres la ressèm
blance de quelque personne à elle connue. Le matin, au palais Ricardi, sur les seules fresques de Benozzo Gozzoli, elle avait reconnu M. Garain, M. Lagrange, M. Schmoll, la princesse Seniavine en page et M. Renan à cheval. M. Renan, elle s’effrayait elle-même de le retrouver partout. Elle ramenait toutes les idées à son petit cercle d'académiciens et de gens du monde, par un tour facile, qui agaçait son amie. Elle rappelait avec une voix douce les séances publiques de l'Institut, les cours de la Sorbonne, les soirées où brillaient les philosophes spiritualistes et mondains. Quant aux femmes, elles étaient toutes, à son avis, charmantes et irréprochables. Elle dinait chez toutes. Et Thérèse songeait : « Elle est trop prudente, la bonne madame Marmet. Elle m'ennuie. » Et elle méditait de la laisser à Fiesole et d'aller seule visiter les églises. Employant, au dedans d'elle-même, un mot que Le Ménil lui avait appris, elle se disait :
« Je vais semer madame Marmet. »
Un vieillard svelte entra dans le salon. Ses moustaches cirées et sa barbiche blanche lui donnaient l'apparence d’un vieux militaire. Mais son regard trahissait, sous les lunettes, cette douceur des yeux usés dans la science et dans la volupté. C'était un Florentin, ami de miss Bell et du prince, le professeur Arrighi, jadis
adoré des femmes et célèbre maintenant en Tos cane et dans l’Émilie pour ses études sur l’agri culture.
IT plut tout de suite à la comtesse Martin, qui, bien qu’elle ne se fit pas une idée favorable de le vie rustique en Italie, prit soin d'interroger le professeur sur ses méthodes et sur les résultats qu'il en obtenait.
Il procédait avec une énergie prudente.
— La terre, dit-il, est comme les femmes : elle veut qu'on ne soit avec elle ni timide ni brutal.
L'Ave Maria, sonné dans tous les campaniles, faisait du ciel un immense instrument de musique religieuse.
— Darling, dit miss Bell, remarquez-vous que l'air de Florence est sonore et tout argenté, le soir, du son des cloches?
— C'est singulier, dit Choulette, nous avons l'air de gens qui attendent.
Vivian Bell lui répondit qu'ils attendaient, en effet, M. Dechartre. Il était un peu en retard, elle craignait qu'il n'eût manqué le train.
Choulette s'approcha de madame Marmet et, très grave :
—, Madame Marmet, vous est-il possible de regarder une porte, une simple porte de bois peint, comme la vôtre (je suppose) ou la mienne; ou celle-ci, ou toute autre, sans être saisie.
d'épouvante et d'horreur à la pensée du visiteur qui peut à tout moment venir? La porte de notre demeure, madame Marmet, ouvre sur l'infini. Y aviez-vous songé? Savons-nous jamais le vrai nom de celui ou de celle qui, sous une apparence humaine, avec une figure connue, dans des habits vulgaires, entre chez nous?
Pour lui, enfermé dans sa chambre, il n’en pouvait regarder la porte sans que la peur lui fit dresser les cheveux sur la tête.
Mais madame Marmet voyait les portes de son salon s'ouvrir sans épouvante. Elle savait le nom de tous ceux qui venaient chez elle : des personnes charmantes.
= Choulette la regarda avec tristesse et, secouant la tête :
— Madame Marmet, madame Marmet, ceux que vous nommez de leur nom terrestre ont un autre nom, que vous ne connaissez pas, et qui est leur nom véritable.
Madame Martin demanda à Choulette s’il croyait que le malheur eût besoin de franchir le seuil our entrer chez les gens.
— Îl est ingénieux et subtil. Il vient par la ‘enêtre, il traverse les murs. Il ne se montre pas ‘oujours : il est toujours là. Les pauvres portes sont bien innocentes de la venue de ce mauvais risiteur.
Choulette avertit sévèrement madame Martir de ne point nommer mauvaise la visite du mal: heur. |
— Le malheur est notre plus grand maître e notre meilleur ami. C'est lui qui nous enseigné le sens de la vie. Mesdames, quand vous souf: frirez, vous saurez ce quil faut savoir, vous croirez ce qu'il faut croire, vous ferez ce qui faut faire, vous serez ce qu'il faut être. Et vous aurez la joie, que chasse le plaisir. La Joie est timide et ne se plaît point dans les fêtes.
Le prince Albertinelli dit que miss Bell et ses deux amies françaises n'avaient pas besoin d’être malheureuses pour être parfaites et que la doctrine du perfectionnement par la souffrance était une cruauté barbare, en horreur au beau ciel de l'Italie. Puis, dans la langueur de la conversation, il se remit à chercher prudemment les phrases de la gracieuse et banale sicilienne, craignant de glisser sur un air du Trovatore, de même allure.
Vivian Bell interrogeait tout bas les monstres qu'elle avait fait naître, et se plaignait de leurs réponses absurdes et narquoises. 4
— En ce moment, disait-elle, je ne voudrais entendre que des figures de tapisseries qui diraienth des choses pâles, anciennes et précieuses comme, elles. h
Et le beau prince, emporté maintenant au flot e la mélodie, chantait. Sa voix s’étalait, se nuait n queue de paon, se rengorgeait et puis mourait ans des « ah! ah! ah! » pâmés.
La bonne madame Marmet, les yeux sur la orte vitrée, dit :
— Je crois que voici monsieur Dechartre.
Miss Bell l’accueillit par des petits cris d’oiau.
— Monsieur Dechartre, nous étions très impaents de vous voir. Monsieur Choulette disait du al des portes... oui, des portes qui sont aux maions, et il disait aussi que le malheur est un vieux entleman très obligeant. Vous avez perdu toutes sbelles choses. Vous vous êtes beaucoup fait tendre, monsieur Dechartre ; pourquoi?
ML s’excusa : il n'avait pris que le temps de rsser à son hôtel, et de faire très peu de toilette. m'était mème pas allé saluer son bon et grand ini, le San Marco de bronze, si touchant dans sa che, au mur d'Or San Michele. Il donna des ‘uanges à la poétesse et salua la comtesse Martin ‘ec une Joie à peine contenue :
— Avant de quitter Paris, je suis allé vous voir xai Debilly, où l’on m'a appris que vous atten- \ez le printemps à Fiesole, chez miss Bell. J'ai Lalors l'espoir de vous retrouver dans ce pays, 16 j'aime plus que jamais.
Elle lui demanda s’il avait passé d'abord Venise, s’il avait revu, à Ravenne, les impét trices nimbées, les fantômes étincelants.
Non, il ne s'était arrêté nulle part.
Elle ne dit rien.
Son regard restait fixé à l'angle du mur sur cloche de Saint-Paulin.
Il lui dit :
— Vous regardez la nolette.
Vivian Bell jeta ses papiers et ses crayons.
— Vous verrez bientôt une merveille qui vot touchera davantage, monsieur Dechartre. J'aim la main sur la reine des petites cloches. Je trouvée à Rimini, dans un pressoir en ruine, qt sert aujourd’hui de magasin, où j'étais allée che cher de ces vieux bois pénétrés par l'huile, etqt sont devenus si durs, si sombres et si brillants Je l’ai achetée, et l’ai fait emballer moi-même l'attends, je ne vis plus. Vous verrez. El porte sur la panse un Christ en croix, entre| Vierge et saint Jean, avec la date de 1400 et armes des Malatesta.. Monsieur Dechartre, voi n’écoutez pas assez. Écoutez-moi beaucoup. ÆE 1400, Lorenzo Ghiberti, qui fuyait la guerre et} peste, s'était réfugié à Rimini, chez Paolo Male testa. C’est lui qui a certainement modelé le figures de ma cloche. Et vous verrez ici, last maine prochaine, un ouvrage de Ghiberti. |
On vint annoncer qu'elle était servie.
Elle s’excusa de les faire diner à l'italienne. Son uisinier était un poète de Fiesole.
À table, devant les fiasques entourées de paille e maïs, ils parlèrent de ce bienheureux xv°siècle uils aimaient. Le prince Albertinelli loua les rtistes de ce temps pour leur universalité, pour amour fervent qu'ils donnaient à leur art et pour > génie qui les dévorait. IL parlait avec emphase, ‘une voix caressante.
: Dechartre les admirait. Mais il les admirait ‘une autre manière.
: — Pour louer convenablement ces hommes, it-il, qui, de Giotto à Masaccio, travaillèrent lun si bon cœur, je voudrais que la louange fût iodeste et précise. Il faudrait d’abord les montrer ans l'atelier, dans la boutique où ils vivaient en tisans. C'est là, enles voyant à l'ouvrage, qu'on oûterait leur simplicité et leur génie. Ils étaient norants et rudes. Ils avaient lu peu de chose et 1 peu de chose. Les collines qui entourent Flornce fermaient l'horizon de leurs yeux et de leur ne. Ils ne connaissaient que leur ville, l'Écri-
‘re sainte et quelques débris de sculptures antides, étudiés, caressés avec amour.
— Vous dites bien, fit le professeur Arrighi. 5 n'avaient souci que d'employer les meilléurs tocédés. Leur esprit était tout tendu à préparer
| PTE TS"
l’enduit et à bien broyer les couleurs. Celui q imagina de coller une toile sur le panneau, pot que la peinture ne se fendit pas avec le bois, pas pour un homme merveilleux. Chaque maître ava ses recettes et ses formules, qu'il tenait soigne sement cachées.
— Bienheureux temps, reprit Dechartre, « l’on n'avait pas soupçon de cette originalité qi nous cherchons si avidement aujourd'hui. L'a prenti tàchait de faire comme le maître. Il n'ava pas d'autre ambition que de lui ressembler, « c'était sans le vouloir qu'il se montrait différei des autres. Ils travaillaient non pour la gloin mais pour vivre.
— Ils avaient raison, dit Choulette. Rien ne meilleur que de travailler pour vivre.
— Le désir d'atteindre la postérité, poursui Dechartre, ne les troublait pas. Ne connaissar point le passé, ils ne concevaient point l'avenir, leur rêve n'allait pas au delà de leur vie. Ils me taient à bien faire une volonté puissante. Étaï simples,- ils ne se trompaient pas beaucoup voyaient la vérité que notre intelligence nou cache.
Cependant Choulette commençait de conter.
madame Marmet la visite qu'il avait faite, dan la journée, à la princesse de la maison de Franc pour qui la marquise de Ricu lui avait donné un
ettre de présentation. Il se plaisait à faire sentir lue lui, le bohème et le vagabond, il avait été eçu par cette princesse royale chez laquelle ni aiss Bell ni la comtesse Martin n'eussent été dmises, et que le prince Albertinelli se flattait “avoir rencontrée un jour dans une cérémonie.
— Elle se livre, dit le prince, aux pratiques l'une piété minutieuse.
— Elle est admirable de noblesse et de simpliité, dit Choulette. Dans sa maison, entourée de es gentilshommes et de ses dames, elle fait bserver l'étiquette la plus rigoureuse, afin que a grandeur soit une pénitence, et elle va tous >s matins laver le pavé de l'église. C'est une glise de village où fréquentent les poules, tandis lue le curé joue à la briscola avec le sacristain.
Et Choulette, se penchant sur la table, imita vec sa serviette la laveuse accroupie. Puis, releant la tête, il dit gravement :
— Après une attente congrue dans des salons onsécutifs, J'ai été admis à lui baiser la main.
Et il se tut.
Madame Martin impatientée demanda :
— Enfin, qu'est-ce qu'elle vous a dit, cette rincesse admirable de noblesse et de simplicité?
— Elle m'a dit : « Avez-vous visité Florence? nm m'assure qu'il s’y est ouvert depuis peu de rès beaux magasins, qui sont éclairés le soir. »
Elle m'a dit encore : « Nous avons ici un bo pharmacien. Ceux d'Autriche ne sont pas mei leurs. Il m'a posé à la jambe, voilà six semaine: un emplâtre qui nest pas encore tombé:
Telles sont les paroles qué Marie-Thérèse da gna m'adresser. O simple grandeur! à vert chrétienne! à fille de saint Louis! à mervei leux écho de votre voix, très sainte Élisabeth « Hongrie !
Madame Martin sourit. Elle pensait que Chot lette se moquait. Mais il s’en défendit, indign: Et miss Bell donna tort à son amie. C'était, disai elle, un penchant des Français de toujours cron qu'on plaisante.
Puis on revintaux idées d'art qui, dans ce pay se respirent avec l'air.
— Pour moi, dit la comtesse Martin, je ne su pas assez savante pour admirer Giotto et sc école. Ce qui me frappe, c’est la sensualité de € art du quinzième siècle, qu’on dit chrétien. Je n vu de piété et de pureté que dans les images, pou tant bien jolies, de Fra Angelico. Le reste, € figures de vierges et d'anges, sont voluptueuse caressantes, et parfois d'une ingénuité pervers Qu'ont-ils de religieux, ces jeunes rois mage beaux comme des femmes, ce saint Sébastie brillant de jeunesse, qui est comme le Baccht douloureux du christianisme ?
= Dechartre lui répondit qu'il pensait de même et u'il fallait bien qu'ils eussent raison, elle et Lui, suisque Savonarole était de leur avis, et que, ne rouvant de piété à aucun ouvrage d'art, il voulait es brûler tous.
— On voyait déjà, dit-il, à Florence, au temps le ce superbe Manfred, à demi musulman, des iommes qu'on disait de la secte d'Épicure et qui herchaient des arguments contre l'existence de Dieu. Le beau Guido Cavalcanti méprisait les gnorants qui croyaient à l'âme immortelle. On ‘tait de lui ce mot : « La mort des hommes est oute semblable à celle des bêtes. » Plus tard, quand l'antique beauté sortit des tombeaux, le el chrétien parut triste. Les peintres qui trayaillaient dans les églises et dans les cloîtres étaient ni dévots, ni chastes. Le Pérugin était ithée, et ne s’en cachait pas.
— Oui, dit miss Bell, mais on disait qu'il avait a tête dure, et que les vérités célestes ne pou- “aient percer son crànc épais. était âpre etavare, >t tout à fait enfoncé dans les intérêts matériels. [ne pensait qu’à acheter des maisons.
Le professeur Arrighi prit la défense de Pietro Vanucci de Pérouse.
— C'était, dit-il, un homme probe. Et le prieur des Gesuati de Florence eut bien tort de se défier de lui. Ce religieux pratiquait l'art de fabriquer
du bleu d’outremer en broyant des pierres de lapis-lazuli calcinées. L’outremer valait alors sor poids d'or; et le prieur, qui avait sans doute des secrets, estimait le sien plus précieux que le rubis ct le saphir. Il demanda à Pietro Vanucci de déco rer les deux cloîtres de son couvent, etil attendait des merveilles moins de l'habileté du maître que de la beauté de cet outremer répandu sur les ciels. Tout le temps que le peintre travailla dans le cloîtres à l'histoire de Jésus-Christ, le prieur st tenait à son côté et lui présentait la poudre pré cieuse dans un petit sac quil ne lâchait jamais Pietro y puisait, sous le regard du saint homme et trempait son pinceau chargé de couleur dans ur godet plein d'eau, avant d'en frotter l'enduit de le muraille. Il employait de la sorte une grande quantité de poudre. Etle bon Père, voyant sor sachet maigrir et s'épuiser, soupirait : € Jésus combien cette chaux dévore d’outremer! » Quant les fresques furent terminées, quand le Pérugn eut reçu du religieux le prix convenu, il lui mi dans la main un paquet de poudre bleue : « Gec est à vous, mon Père. Votre outremer que je pre nais avec mon pinceau descendait au fond de mor godet, où je le recueillais chaque jour. Je vous rends. Apprenez à vous fier aux hommes de bien…
— Oh! dit Thérèse, il n'y a rien d'extraordinaire à ce que le Pérugin ait été avare et probe.
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ro
Ce ne sont pas toujours les gens intéressés qui
soutles moins scrupuleux. Il y a beaucoup d'avares
honnètes.
— Naturellement, darling! dit miss Bell. Les avares ne veulent rien devoir, et les prodigues
trouvent très supportable d’avoir des dettes. Ils
ne pensent guère à l'argent qu'ils ont, et ils pensent encore moins à celui qu'ils doivent. Je
n'ai pas dit que Pietro Vanucci, de Pérouse, était un homme sans probité. J'ai dit qu'il avait la tête dure, et qu'il achetait des maisons, beaucoup. Je
suis bien contente d'apprendre qu'il a rendu l’outremer au prieur des Gesuati.
— Puisque votre Pietro était riche, dit Choulette, il devait rendre l'’outremer. Les riches sont
moralement tenus d’être probes; les pauvres,
non.
À ce moment, le maître d'hôtel lui présenta le bassin d'argent, au-dessus duquel il penchait laiguière qui contenait l'eau parfumée. C'était in vase ciselé et une coupe à double fond que miss Bell faisait passer, selon l'usage antique, A ses convives, après le repas.
Mais Choulette ne tendit pas même le bout des loigts, sous prétexte de ne point faire le geste de
Pilate, mais, en réalité, parce qu’il n’aimait pas
1se laver les mains.
| Et il se leva. farouche, après miss Bell, qui
sortait de table au bras du professeur Arrighi
Dans le salon, elle dit, en servant le café :
— Monsieur Choulette, pourquoi nous condamnez-vous aux tristesses sauvages de l'égalité? Pourquoi? La flûte de Daphnis ne chanterait pas bien, si elle était faite de sept roseaux égaux. Vous voulez détruire les belles harmonies du maître et des serviteurs, de l’aristocrate et des artisans. Oh! vous êtes un barbare, monsieur Choulette. Vous avez de la pitié pourles nécessiteux et vous n'avez pas de pitié pour la divine Beauté que vous exilez de ce monde. Vous la chassez, monsieur Choulette, vous la répudiez nue et pleurante. Soyez-en sûr : elle ne restera pas sur la terre quand les pauvres petits hommes seront tous faibles, chétifs, ignorants. Oh! défaire les groupes ingénieux que forment dans la société les hommes de con: ditions diverses, les humblesavec les magnifiques; c'est être l'ennemi des pauvres comme des riches, c'est être l'ennemi du genre humain.
— Les ennemis du genre humain! répondit Choulette en sucrant son café, c’est ainsi que le dur Romain nommait les chrétiens qui lui enser gnaient l'amour. |
Dechartre, pendant ce temps, assis près de madame Martin, l’interrogeait sur ses goûts d'artet de beauté, soutenait, conduisait, animaïit ses admirations, la poussait parfois avec une brusquerie
caressante, voulait qu’elle vit tout ce qu'il avait vu, qu'elle aimât tout ce qu'il aimait.
Il ne désirait pas moins qu'elle allàt dans les jardins dès la fine pointe du printemps. Il la contemplait d'avance sur les nobles terrasses, il voyait déjà la lumière jouer à sa nuque et dans ses cheveux, l'ombre des lauriers descendre sur l’orbe assombri de ses yeux. Pour lui, la terre et le ciel
de Florence n'avaient plus à faire qu à servir de parure à cette jeune femme.
Il la loua de cette simplicité avec laquelle elle S'habillait, dans le caractère de sa forme et de sa grâce, de la franchise charmante des lignes qui | naissaient de chacun de ses mouvements Ilaimait, disait-il, cestoilettes animées et vivantes, souples, | spirituelles et libres, qu'on voit si rarement, qu'on | un oublie pas.
Très adulée, elle n'avait jamais entendu de louanges qui lui fissent plus de plaisir. Elle savait qu’elle s’habillait très bien, avec un goût hardi et sûr. Mais aucun homme, excepté son père, ne lui avait fait à ce sujet les compliments d’un connais- 'seur. Elle croyait les hommes capables seulement
de sentir l’effet d’une toilette, sans en comprendre les détails ingénieux. Quelques-uns, qui avaient Vintelligence du chiffon, la déconcertaient par un air efféminé et des goûts équivoques. Elle se rési- \gnait à ne voir apprécier les élégances de sa mise
que par des femmes, qui y apportaient un esprit petit, de la malveillance et de l'envie. L'admira= tion artiste et mäle de Dechartre la surprit et lui plut. Elle reçut agréablement les louanges quil lui donnait, sans songer à les trouver trop intimes et presque indiscrètes.
— Alors, vous regardez les toilettes, monsieur Dechartre ?
Non, il n’en regardait guère. On voyait si peu de femmes bien habillées, même en ce temps, où les femmes s’habillent aussi bien et mieux que jamais ! Il ne prenait pas plaisir à voir marcher des paquets. Mais qu'une femme passât devant lui ayant le rythme et la ligne, il l'en bénissait. |
Il poursuivit, d’une voix un peu plus élevée :
— Je ne puis songer à une femme qui prend soin de se parer chaque jour, sans méditer la grande leçon qu'elle donne aux artistes. Elle s’ha= bille et se coiffe pour peu d'heures, et c'est un soin qui n'est pas perdu. Nous devons, comme elle, orner la vie sans penser à l'avenir. Peindre; sculpter, écrire pour la postérité n’est que la sots tise de l'orgueil.
— Monsieur Dechartre, demanda le prince Albertinelli, que dites-vous, pour miss Bell, d’un peignoir mauve semé de fleurs d'argent? |
— Moi, dit Choulette, je pense si peu à l'avenir terrestre que J'ai écrit mes plus beaux poèmes sur
des feuilles de papier à cigarettes. Elles se sont facilement évanouies, ne laissant à mes vers qu'une espèce d'existence métaphysique.
C'était un air de négligence qu'il se donnait. En fait, il n'avait jamais perdu une ligne de son écriture. Dechartre était plus sincère. Il n'avait point envie de se survivre. Miss Bell l’en blâma.
— Monsieur Dechartre, pour que la vie soit grande et pleine, il faut y mettre le passé et Pavenir. Nos œuvres de poésie et d'art, il faut les accomplir en l'honneur des morts, et dans la pensée de ceux qui naîtront. Et nous participe- (rons ainsi de ce qui fut, de ce qui est et de ce qui sera. Vous ne voulez pas être immortel, ‘monsieur Dechartre. Prenez garde que le Dieu vous entende.
Jlrépondit :
— ]1 me suffit de vivre un moment encore.
Et il prit congé, promettant de revenir le lendemain de bonne heure pour conduire madame Martin à la chapelle Brancacci.
Une heure plus tard, dans la chambre de goût esthétique, tapissée d'étoffes où des citronniers, chargés d'énormes fruits d'or, formaient comme un bois de fécric, Thérèse, la tète sur l’oreiller etson beau bras nu replié sur la tête, songeait, Sous la lampe, et voyait flotter confusément
devant elle les images de sa nouvelle vie : Viviar Bell et ses cloches, ces figures des préraphaélite: légères comme des ombres, ces dames, ces cava liers isolés, indifférents, au milieu des scène: pieuses, un peu tristes et regardant qui vient, mieux plaisants ainsi, et plus amis dans leu: douce léthargie; et, le soir, à la villa de Fiesole le prince Albertinelli, le professeur Arrighi, Chou lette, les propos agiles, le jeu bizarre des idées et Dechartre, l’œil jeune sur un visage un pet fatigué, l’air africain avec son teint bistré et se barbe en pointe. |
Elle songea qu'il avait une imagination char: mante, une âme plus riche que toutes celles qu étaient ouvertes à elle, et un attrait auquel elle ne résistait plus. Elle lui avait tout d’abord reconnu le don de plaire. Elle lui en découvrait maintenant la volonté. Cette idée lui fut délicieuse; elle ferma les yeux comme pour la retenir. Puis, subitement, elle tressaillit.
Elle avait senti un coup sourd, frappé au dedans d'elle, dans le mystère de son être, un heurt douloureux. Elle eut la vision brusque, inattendue, de son ami, le fusil sous le bras, dans les bois. Il allait, de son pas ferme et régulier, dans l'allée profonde. Elle ne pouvail voir son visage, et cela la troublait. Elle ne lui en voulait plus. Elle n’était plus mécontente de
fui. Maintenant, c’est d'elle-même qu'elle était mécontente. Et Robert allait droit devant lui sans tourner la tête, loin, toujours plus loin, jusqu'à n'être plus qu’un point noir dans le bois désolé. Elle se jugeait brusque et capricieuse, et dure, de l'avoir quitté sans adieu, même sans une lettre. C'était son ami, son seul ami. Elle n'en avait jamais eu d'autre. Elle pensa : « Je ne voudrais pas qu'il fût malheureux à cause de moi. »
Peu à peu, elle se rassura. Il l’aimait sans doute; mais il n'était pas très sensible, pas ingémieux, heureusement, à s'inquiéter et à se tourmenter. Elle se dit: «IL chasse. Il est content. Il voit sa tante de Lannoix, qu'il admire... » * Elle se tranquillisa et se reprit aux blandices de ! Florence. En visitant seule les Oflices, un petit | Hercule d'Antonio Pollaiuolo avait, croyait-elle, tout d'abord piqué sa curiosité. Mais, en vérité, elle ne s'y était intéressée que le jour où De- ‘chartre, au hasard d’une causerie, le lui avait vanté pour la force du dessin, la beauté du paysage et l'agrément d’un clair-obscur qui faisait pressentir l’art du Vinci. Et maintenant, se rappelant mal ce petit Hercule, elle éprouvait une ardente impatience de le revoir. Sur ce désir, elle éteignit sa lampe et s’endormit.
Le matin, elle rêva qu’elle rencontrait, dans
y hé irtes
une église déserte, Robert Le Ménil enveloppé d’une pelisse de fourrure qu’elle ne lui connaissait pas. Il l’attendait, mais une foule de prêtres et de fidèles, survenue tout à coup, les avait séparés. Elle ne savait ce qu'il était devenu: Elle n'avait pu voir son visage et cela l’effrayait: S’étant réveillée, elle entendit à sa fenêtre, qu’elle avait laissée ouverte, un petit cri monos tone et triste, et elle vit dans l'aube laiteuse passer une hirondelle. Alors, sans cause, sans raison, elle pleura.
De bonne heure, elle prit plaisir à s’habiller vec un soin délicat et caché. Son cabinet de toielte, sorti d'une fantaisie esthétique de Vivian jell, avec sa poterie grossièrement vernissée, ses tandes cruches de cuivre et le damier de ses arreaux de faïence, ressemblait à une cuisine, nais à une cuisine de féerie. Il était rustique ct nerveilleux à point pour que la comtesse Martin ütla surprise agréable de s’y croire Peau-d’Ane. fandis que sa femme de chambre la coiffait, Île entendit Dechartre et Choulette qui cauaient ensemble sous ses fenêtres. Elle refit tout ‘@ qu'avait fait Pauline, et découvrit hardiment tte ligne de la nuque, qu’elle avait belle. Elle se
regarda une dernière fois dans la glace et des: cendit au Jardin.
Dans le jardin, planté d'ifs comme un cime tière heureux, Dechartre disait des vers de Dante en regardant Florence : « À l'heure où notre esprit, plus étranger à la chair... »
Près de lui, Choulette, assis sur la balustradt de la terrasse, les jambes pendantes et le nez dank sa barbe, scul tait la figure de la Misère sur sot bâton de vagabond.
Et Dechartre reprenait les rimes de la cantique « À l'heure où notre esprit, plus étranger à k chair et moins obsédé de pensées, est presqu divin dans ses visions... » à
Elle venait, le long des buis taillés, sous sor ombrelle, dans sa robe couleur de maïs. Le {nr soleil d'hiver l’enveloppait d'or pâle. |
Dechartre mit de la joie dans le bonjour qui lui donna.
Elle lui dit :
— Vous récitez des vers que je ne connai pas. Je ne connais que Métastase. Mon professeur d'italien aimait beaucoup Métastase ct n'aimai que lui. Quelle est cette heure où l'esprit es divin dans ses visions? |
— Madame, c’est l'aube du jour. Ce peus ètre aussi l'aube de la foi et de l'amour.
Choulette doutait que le poète eût voile
parler des rêves du matin, qui laissent au réveil une impression si vive et parfois si pénible, et qui ne sont pas étrangers à la chair. Mais Dechartre n'avait cité ces vers que dans le ravissement de l'aube d'or qu'il avait vue ce matin sur les collines blondes. 11 s'était depuis long- ‘emps inquiété des images formées pendant le sommeil, et il croyait que ces images ne se rapportent pas à l'objet qui nous occupe le plus, nais au contraire à des idées délaissées pendant jour.
Alors Thérèse se rappela son rêve du matin, le | perdu dans l'allée profonde.
— Oui, disait Dechartre, ce que nous voyons à nuit, ce sont les restes malheureux de ce que ous avons négligé dans la veille. Le rève est ouvent la revanche des choses qu’on méprise u le reproche des êtres abandonnés. De là son nprévu et parfois sa tristesse.
Elle resta un moment songeuse et dit :
— C'est peut-être vrai.
Puis, vivement, elle demanda à Choulette s’il vait achevé le portrait de la Misère.à la pomme & sa canne. Cette Misère était devenue une ïetà, et Choulette y reconnaissait la Vicrge. Il fait même composé un quatrain pour l'écrire >ssous en spirale, un quatrain didactique et "oral. Il ne voulait plus écrire que dans le style
des commandements de Dieu mis en vers français Les quatre vers étaient de cette simple et bonm sorte. Il consentit à les dire :
Je pleure au pied de la Croix, Avec moi pleure, aime et crois Sous cet arbre salutaire
Qui doit ombrager la terre.
Comme au jour de son arrivée, Thérèse s’accoudi à la balustrade de la terrasse et chercha dans lointain, au fond de la mer de lumière, les cime: de Vallombrose, presque aussi fluides que le ciel Jacques Dechartre la regardait. Il croyait 4 voir pour la première fois, tant il découvrait di délicatesse sur ce visage, où le travail de la vi et de l'âme avait mis des profondeurs sans & altérer la grâce jeune et fraîche. La lumière qu'elle aimait, lui était indulgente. Et, vraiment elle était jolie, baignée dans ce jour léger de Flo rence, qui caresse les belles formes et nourti les nobles pensées. Un rose fin montait à se joues bien arrondies. Ses prunelles, d'un gr bleuissant, riaient; et, quand elle parlait, l’éclai de ses dents avait une douceur ardentel la prit d'un regard qui embrassait le buste souple. Ics hanches pleines et la cambrure hardie d la taille. Elle tenait son ombrelle de la mar gauche, l'autre main jouait nue avec des vio,
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Fe,
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ttes. Dechartre avait le goût, l'amour, la folie es belles mains. Les mains présentaient à ses eux une physionomie aussi frappante que Île isage, un caractère, une âme. Celles-là Île wissaient. Il les trouvait sensuelles et spiri- 1elles. IL lui semblait qu'elles étaient nues par olupté. Il en adorait les doigts fuselés, les ngles roses, la paume un peu grasse et tendre, raversée de lignes élégantes comme des araeésques et s’élevant à la base des doigts en etits monts harmonieux. Il les examina avec me attention charmée jusqu à ce qu'elle les eût :rmécs sur le manche de son ombrelle. Alors, n peu en arrière d'elle, il la regarda encore. ‘& buste et les bras d’une ligne gracile et pure, :S hanches riches, les chevilles fines, dans sa elle forme d'amphore vivante, elle lui plut Jute.
: — Monsieur Dechartre, cette tache noire, bas, ce sont les jardins Boboli, n'est-ce pas? 8 les ai vus, il y a trois ans. Ils n'avaient guère &feurs. Pourtant, avec leurs grands arbres 'istes, je les aimais. :
IL fut presque surpris qu’elle parlât, qu’elle ensit. Le son clair de cette voix l'étonnait omme s'il ne l'avait pas encore entendue.
Il répondit au hasard, ct sourit avec effort our cacher le fond brutal et précis de son désir.
Il fut gauche et maladroit. Elle ne parut pa s'en apercevoir. Elle semblait contente. Getk voix profonde, qui se voilait et défaillait, caressait à son insu. Elle disait, comme lui, de: choses faciles :
— Cette vue est bien belle. Le temps es doux.
Le matin, la tête sur l’oreiller brodé d'un écuson en forme de cloche, Thérèse songeait aux rômenades de la veille, à ces Vierges si fines lans un encadrement d’anges, à ces innombrables nfants, peints ou sculptés, tous beaux, tous heueux, qui chantent ingénument par la ville l’alleuia de la grâce et de la beauté. Dans la chapelle lustre des Brancacci, devant ces fresques pâles ‘tresplendissantes comme une aube divine, il Jui vait parlé de Masaccio, dans un langage si vif et 1 coloré, qu'elle avait cru le voir, l'adolescent naître des maîtres, la bouche entr'ouverte, l'œil ombre et bleu, distrait, mourant, ravi. Et elle vait aimé ces merveilles d'un matin plus char-
Rd
mant que le jour. Dechartre était pour elle l’ân de ces formes magniliques, l'esprit de ces nobl choses. C'est par lui, c'est en lui qu'elle comp nait l'art et la vie. Elle ne s’intéressait aux spe tacles du monde qu'autant qu'il s'y intéressait lu même.
Comment cette sympathie lui était-elle venue Elle n'en avait pas un souvenir précis. D'abon lorsque Paul Vence voulut le lui présenter, el n'avait aucun désir de le connaître, aucun pres sentiment qu'il lui plairait. Elle se rappelaitde bronzes élégants, de fines cires signées de 50 nom, qu'elle avait remarqués au salon du Cham} de-Mars ou chez Durand-Ruel. Mais elle n'imag nait pas qu'il pût être lui-même agréable, ni pluss duisant que tant d'artistes et d'amateurs d'art dor elle s'amusait dans ses déjeuners intimes. Quan elle le vit, il lui plut; elle eut l’idée paisible l’attirer, de le voir souvent. Le soir qu'il dinacht elle, elle s’aperçut qu'elle avait pour lui un got très noble qui la flattait elle-même. Mais, bient après, il l'irrita un peu : elle s’impatientait de) voir trop enfermé en lui-mêmeet dans son mond intérieur, trop peu occupé d'elle. Elle aurait voul le troubler. C’est dans cet état d'impatience, « d'ailleurs énervée, se sentant seule au mont qu'elle l'avait rencontré, un soir, devant la gull du Musée des Religions, et qu'il lui avait parlé d
in =
Ravenne et de cette impératrice assise sur une chaise d’or dans son tombeau. Elle l'avait trouvé grave et charmant, la voix chaude, l’œil doux, dans l'ombre de la nuit, mais trop étranger, trop lointain, trop inconnu. Elle en éprouvait comme un malaise, et ne savait plus, à ce moment, le long des buis qui bordent la terrasse, si elle avait envie de le voir tous les jours ou de ne le revoir jamais.
Depuis qu’elle l'avait retrouvé à Florence, elle
se plaisait uniquement à le sentir près d'elle, à l'entendre. Il lui rendait la vie aimable, diverse et colorée, neuve, toute neuve. Il lui révélait les joies délicates et les tristesses délicieuses de la
pensée, il éveillait les voluptés qu'elle portait
dormantes en elle. Maintenant elle était bien dé-
cidée à le garder. Mais comment? Elle prévoyait les difticultés; son esprit lucide et son tempéra-
ment les lui présentaient toutes. Un moment elle
essaya de se tromper elle-même : elle se dit que
peut-être, rêveur, exalté, distrait, perdu dans ses études d'art, il n’avait pas le goût violent des femmes, et qu'il resterait assidu sans se montrer
exigeant. Mais aussitôt, secouant sur l'oreiller sa belle tête qui trempait dans les sombres ruisseaux
: de sa chevelure, elle ne voulut pas se rassurer sur :cette idée. Si Dechartre n’était pas un amoureux, ilperdait pour elle tout son charme. Elle n'osa
plus songer à l’avenir. Elle vivait dans l’heuré présente; heureuse, inquiète et fermant les yeux.
Elle rêvait ainsi, dans l’ombre traversée de flèches de lumière, quand Pauline lui apporta des lettres avec le thé du matin. Sur une enveloppe marquée au chiffre du cercle de la rue Royale, elle reconnut l'écriture rapide et simple de Le Ménil. Elle s'attendait à recevoir cette lettre, surprise seulement que ce qui devait arriver arrivât en effet, comme dans son enfance, lorsque la pendule infaillible sonnait l'heure de la leçon de piano.
Dans sa lettre, Robert lui faisait des reproches raisonnables. Pourquoi être partie sans rien dire, sans laisser un mot d'adieu? Depuis son retour à Paris, il attendait chaque matin une lettre qui n'était pas venue. Il était plus heureux l’ännée précédente, quand il trouvait à son réveil, deux ou trois fois par semaine, des lettres si gentilles et si bien tournées, qu'il regrettait de ne pouvoir faire imprimer. Inquiet, il avait couru chez elle:
€ J'ai été ahuri d'apprendre votre départ. Votre mari m'a reçu. Il m’a dit que, cédant à ses conseils, vous étiez allée finir l'hiver à Florence, auprès de miss Bell. Depuis quelque temps il vous trouvait pâle, maigrie. Il avait pensé qu'un chan: gement d'air vous ferait du bien. Vous ne vous liez pas partir; mais, comme vous étiez de plus
en plus souffrante, il est parvenu à vous décider.
» Je n'ai pas vu, moi, que vous eussiez maigri. , Ilme semblait qu'au contraire votre santé ne laissait rien à désirer. Et puis Florence n’est pas une bonne station d'hiver. Je ne comprends rien à votre départ, j en suis très tourmenté. Rassurezmoi tout de suite, je vous en prie,
» Si vous croyez que c’est agréable pour moi d'avoir de vos nouvelles par votre mari et de recevoir ses confidences ! Il s’afflige de votre absence et ilest désolé que les obligations de la vie publique le retiennent en ce moment à Paris. J'ai entendu dire au cercle qu’il avait des chances de devenir ministre. Ça m'étonne, parce qu'on n'a pas l’habitude de choisir les ministres parmi les gens du monde. »
Puis il lui contait ses histoires de chasse. Il avait rapporté pour elle trois peaux de renard, dont une très belle; la peau d’un brave animal qu'il avait tiré de son terrier par la queue et qui, s étant retourné, l'avait mordu à la main. « Après tout, disait-il, cette bête était dans son droit. »
À Paris il avait des énnuis. Son petit cousin se présentait au cercle. Il craignait qu'il ne fût blackboulé. La candidature était déjà affichée. Dans ces ‘conditions, il n’osait lui conseiller de la retirer ; Cétait prendre une bien grande responsabilité. D'un autre côté, un échec serait vraiment désa-
# Fées
gréable. Il terminait en la suppliant de donner de ses nouvelles et de revenir bientôt.
Ayant lu cette lettre, elle la déchira très doucement, la jeta au feu, et, avec une tristessé sèche, dans une rêverie sans grâce, la regarda brûler.
Sans doute, il avait raison. IL disait ce quil devait dire; il se plaignait comme il devait se plaindre. Que lui répondre? Continuer à lui faire ‘une mauvaise querelle, le bouder encore? Il s'agissait bien de bouderie, maintenant! Le sujet de leur querelle lui était devenu si indifférent qu'elle avait besoin dê réflexion pour se le rappeler. Oh"! non, elle n'avait plus envie de le tourmenter. Combien, au contraire, elle se sentait douce envers lui! Voyant qu'il l'aimait avec confiance, dans une tranquillité têtue, elle s’en attristait et s'en effrayait. Il n'avait pas changé, lui. Il était le même homme qu'avant. Elle n’était plus la même femme. Ils étaient séparés maintenant par des choses imperceptibles et fortes comme ces influences de l'air qui font vivre ou mourir. Quand sa femme de chambre vint l'habiller, elle n'avait pas commencé d'écrire la réponse.
is ellé songeait : « Il a confiance en
- Il est tranquille. » C'est ce qui l'impatiens tait tte plus. Elle s'irritait contre ces gens simples qui ne doutent ni d'eux ni des autres. 4
Le
| … Étant descendue au salon des cloches, elle ÿ Fouva Vivian Bell écrivant, qui lui dit :
— Voulez-vous savoir, darling, ce que je faisais »n vous attendant? Rien et tout. Des vers. Oh! larling, il faut que la poésie, ce soit notre âme Spanchée naturellement.
Thérèse embrassa miss Bell, et, la tête sur ‘épaule de son amie :
— On peut regarder ?
— Oh! darling, regardez. Ce sont des vers faits sur le modèle des chansons populaires de votre pays:
Et Thérèse lut :
Elle jeta la pierre blanche Dans le lac profond,
La pierre sur l'onde tranquille Fit un petit rond.
Alors la jeteuse de pierres Eut honte et douleur
D’avoir mis dans le lac perfide Le poids de son cœur.
— C'est un symbole, Vivian? expliquez-lemoi.
— Oh! darling, pourquoiexpliquer, pourquoi ?
Une image poétique doit avoir plusieurs sens. Celui que vous aurez trouvé sera pour vous Île sens véritable. Mais il y en auntrès clair, my love : c'est qu'il ne faut pas se débarrasser légèrement de ce qu'on a mis dans son cœur.
Les chevaux étaient attelés. Elles allèrent, comme il était convenu, visiter la galerie Albertinelli, via del Moro. Le prince les attendait et Dechartre devait les retrouver dans le palais. En chemin, tandis que la voiture glissait sur les larges dalles de la chaussée, Vivian Bell répandait en petits mots chantants sa gaieté fine et précieuse. Comme elles descendaient entre des maisons roses ou blanches, des jardins en étages, ornés de statues et de fontaines, elle montra à son amie la villa, cachée sous les pins bleuissants, où les dames et les cavaliers du Décaméron allèrent fuir la peste qui ravageait Florence et se divertirent en disant des contes galants, facétieux ou tragiques. Puis elle avoua la bonne pensée qu elle avait eue la veille.
— Vous étiez allée, darling, au Carmine avec monsieur Dechartre, et vous aviez laissé à Fiesole madame Marmet, qui est une agréable vieille dame, une modérée et polie vieille dame. Elle sait beaucoup d'anecdotes sur les personnes de distinction qui habitent Paris. Et lorsqu'elle les conte, elle fait comme mon cuisinier Pampalon quand il sert les œufs sur le plat : il ne les sale pas, mais il met la salière à côté. La languede madame Marmet est très douce. Le sel est à côté, dans ses yeux. C'est le plat de Pampaloni, my love : chacun le mange à son goût. Oh! jaime
beaucoup madame Marmet. Hier, après votre départ, je l'ai trouvée seule et triste dans un coin du salon. Elle pensait à son mari, et c'était une pensée de deuil. Je lui ai dit : « Voulez-vous que le pense aussi à votre mari ? J'y penserai bien volontiers avec vous. On m'a appris qu'il était un savant homme, et membre de la Société royale de Paris. Madame Marmet, parlez-moi de lui. » Elle m'a répondu qu'il s'était voué aux Étrusques, et quil leur avait donné sa vie entière. Oh !'darling, J'ai tout de suite chéri la mémoire de ce monsieur Marmet qui vécut pour les Étrusques. Et c’est alors qu'une bonne idée m'est venue. J'ai dit à madame Marmet : « Nous avons à Fiesole, dans le palais Pretorio, un modeste petit musée étrusque. Venez le visiter avec moil Voulez-vous ? » Elle m'a répondu que c'est ce qu’elle désirait Le plus connaître de toute l'Italie. Nous sommes allées toutes deux au palais Pretorio ; nous-avons vu une lionne et beaucoup de petits hommes de bronze, grotesques, très gras ou très maigres. Les Étrusques étaient un peuple sérieusement gai. Ils faisaient des caricatures d’airain. Mais ces marmousets, les uns accablés de leur gros ventre, les autres étonnés de montrer tous leurs os à nu, madame Marmet les regardait avec une admira- ‘tion douloureuse. Elle les contemplait comme...
Al y a un mot français très beau que je cherche... |
comme les monuments et les trophées de monsieur Marmet. |
Madame Martin sourit. Mais elle était soucieuse. Elle trouvait le ciel maussade, les rues laides, les passants vulgaires.
— Oh! darling, le prince sera bien content de vous recevoir dans son palais.
— Je ne crois pas.
— Pourquoi, darling, pourquoi ?
— Parce que je ne lui plais guère. |
Vivian Bell affirma que le prince, au con:
traire, était un grand admirateur de la comtesse Martin.
Les chevaux s’arrétèrent devant le palais Albertinelli. À la sombre façade, de rustique appareil, étaient scellés ces anneaux de bronze, qui, jadis, dans les nuits de fête, portaient des torches de résine. Ces anneaux marquent, à Florence, l’habitation des plus illustres familles. Le palais avait ainsi un air de fierté farouche; au dedans, il se laissait voir vide, oisif, ennuyé. Le prince s empressa à leur rencontre et les conduisit, à travers les salons démeublés, jusqu'à la galerie. Il s'excusa de montrer des toiles qui n'étaient pas sans doute d'un aspect flatteur. La galerie avait été formée par le cardinal Giulio Albertinelh;à l'époque où dominait le goût, maintenant tombé, du Guide et des Carrache. Son ancêtre s'était plu
rassembler les ouvrages de l'école de Bologne. is il ferait voir à madame Martin quelques eintures qui n'avaient pas déplu à miss Bell; ntre autres, un Mantegna.
La comtesse Martin reconnut du premier coup ‘œil une galerie truquée, un dépôt de faux chefsœuvre à vendre, des toiles pour financiers, mme son père en recevait tant de fois l'offre, uil déclinait par sens des affaires à défaut de ‘ns artiste.
Un valet de chambre vint présenter une carte. Le prince lut tout haut le nom de Jacques Deiartre. En ce moment, il tournait le dos aux ux visiteuses. Son visage prit cette expression > mécontentement cruel qu’on ne voit qu'à des arbres d'empereurs romains. Dechartre était 1 le palier de l'escalier d'honneur.
Le prince alla au-devant de lui avec un sourire nguissant.
— J'ai moi-même, hier, lui dit miss Bell, enagé monsieur Dechartre à venir au palais Albernelli. Je savais vous faire plaisir. 11 désirait voir ptre galerie.
Et c'était vrai que Dechartre avait désiré s’y ouver avec madame Martin. Maintenant, tous iatre, ils allaient parmi les Guide et les Albane. Miss Bell gazouillait au prince de jolies choses 1 ces vieillards et ces vierges dont les manteaux
bleus étaient agités par une tempête immobil Dechartre, pâle, énervé, s ‘approcha de Thérèse lui dit tout bas :
— Cette galerie est un dépôt où les marchant de tableaux du monde entier accrochent le rebt de leurs magasins. Et le prince y vend ce que de juifs n'avaient pu vendre.
Il la conduisit devant une sainte famille expos sur un chevalet drapé de velours vert, et porta sur la bordure le nom de Michel-Ange.
— J'ai vu cette sainte famille chez des ma chands de Londres, de Bâle et de Paris. Comm ils n’en ont pas trouvé les vingt-cinq louis quel vaut, ils ont chargé le dernier des Albertinel d'en demander cinquante mille francs.
Le prince, les voyant chuchoter, et devinai assez bien ce qu'ils disaient, s’approcha très gr cieux.
— ]l existe une réplique de ce tableau qu'on offerte un peu partout. Je n'aflirme pas que celi ci soit l'original. Mais il est toujours resté dans | famille, et les vieux inventaires l’attribuent à! chel-Ange. C’est tout ce que je puis dire. |
Et le prince retourna vers miss Bell, qui che chait les primitifs. |
Dechartre était mal à l'aise. Depuis la veil) il pensait à Thérèse. Il avait toute la nuit son et travaillé sur son image. IL la revoyait dé
euse, mais autrement délicieuse et plus désible encore qu'il ne l'avait rêvée dans l’inimnie; moins fondue et flottante, d’un goût de air plus vif, plus fort, plus âcre, et aussi d’une ne plus mystérieuse ct plus impénétrable. Elle ait triste ; elle lui parut froide et distraite. Il se t qu'il n'était rien pour elle, qu'il devenait imrtun et ridicule. Il s’assombrit et s’irrita. Il lui urmura amèrement dans l'oreille :
— J'avais réfléchi. Je ne voulais pas venir.
ourquoi suis-je venu ?
Elle comprit tout de suite ce qu'il voulait dire, quil la craignait maintenant, et qu'il était ipatient, timide et maladroit. Il lui plaisait nsi, et elle lui savait gré du trouble et des sirs qu'elle lui donnait.
Elle eut des battements de cœur. Mais, affectant comprendre qu'il regrettait de s’être dérangé ur de la mauvaise peinture, elle lui répondit ren effet cette galerie n'avait rien d’intéressant. 5jù sous la terreur de lui déplaire, il fut rassuré crut que vraiment, indifférente et distraite, elle aVait saisi ni l'accent ni la signification de la role échappée.
Il reprit :
= Non, rien d’intéressant.
Le prince, qui retenait les deux visiteuses à Jeuner, pria leur ami de rester avec elles. De-
à NE Mob :
chartre s’excusa. Il allait sortir lorsque, dans À grand salon vide, orné sur les consoles de boîte de confiseur, il se trouva seul avec madam Martin. Il avait eu l’idée de la fuir, il n'avait plu maintenant que l’idée de la revoir. Il lui rappel qu’elle devait, le lendemain, visiter le Bargello __ Vous avez bien voulu me permettre de vou accompagner. | Elle lui demanda s'il ne l'avait pas trouvé ennuyeuse et maussade aujourd’hui. Oh non, ne l'avait pas trouvée ennuyeuse, mais il ava cru voir qu'elle était un peu triste. | — Hélas! ajouta-t-il, vos tristesses, vos joie je n'ai pas le droit de les connaître. | Elle tourna sur lui un regard rapide, presqt dur. 1 —— Vous ne pensez pas que je vais vous prend pour confident, n'est-ce pas? | Et elle s’éloigna brusquement.
At die À D a LEZ
: Après diner, dans le salon plein de cloches et le clochettes, sous les lampes dont les grands ibat-jour ne laissaient monter qu'une obscure umière vers les Vierges siennoises aux longues nains, la bonne madame Marmet se chauffait au sole, une chatte blanche sur ses genoux. La ioïrée était fraiche. Madame Martin, les yeux mcore pleins d'air léger, de cimes violettes et lyeuses antiques tordant leurs bras monstrueux ur le chemin, souriait de fatigue heureuse. Elle ait allée avec miss Bell, Dechartre et madame Marmet, à la Chartreuse d'Ema. Et maintenant, lans la fine ivresse de ses visions, elle oubliait es soucis de l'avant-veille, les lettres impor-
a. ne ES
tunes, les reproches lointains, ét ne songeait pas qu'il y eût autre chose au monde que des clof tres ciselés et peints, avec un puits dans l'herbe de la cour, des villages aux toits rouges et des routes où, bercée de paroles flatteuses, elle voyait poindre le printemps. Dechartre venail de’modeler pour miss Bell la maquette en ct d'une petite Béatrice. Vivian peignait des anges. Penché sur elle, avec mollesse, Le prince Albertinelli, la hanche amplement arrondie, se caressait la barbe et lançait autour de lui des œillades de courtisane.
Répondant à une réflexion de Vivian Bell sw le mariage et l'amour :
— Il faut qu'une femme oise dit-il. Avec un homme aimé des femmes, elle n'est pas tranquille. Avec un homme que les femmes n'aiment pas, elle n’est pas heureuse.
— Darling, demanda miss Bell, que choisissez vous pour une amie qui vous serait chère?
— Je souhaiterais, Vivian, que mon amie fût heureuse, et je souhaiterais aussi qu'elle fût tram: quille. Elle voudrait l'être en haïne de la trahison, des soupçons humiliants, des basses défiances:
— Mais, darling, puisque le prince a dit qu'unt femme ne pouvait pas avoir à la fois Ie bonheur et la sécurité, dites ce que choisit votre amie, dites-le, darling.
— On ne choisit pas, Vivian, on ne choisit as. Ne me faites pas dire ce que je pense du maage.
A ce moment, Choulette parut, l'air magnique d’un de ces mendiants dont s’honorent les ortes des vieilles villes. Il venait de jouer à la riscola avec des paysans, dans un cabaret de iesole.
— Voici monsieur Choulette, dit miss Bell. C'est il qui nous enseignera ce que nous devons enser du mariage. Je suis encline à l'écouter »mme un oracle. Il ne voit pas ce que nous pyons, et il voit ce que nous ne voyons pas.
onsieur Choulette, que pensez-vous du maage ?
Il s'assit et leva en l'air un doigt socratique : — Parlez-vous, mademoiselle, de l'union solenelle de l'homme et de la femme? En ce sens, le ‘ariage est un sacrement. D'où il suit que c’est esque toujours un sacrilège. Quant au mariage vil, c'est une formalité. L'importance qu'on y onne dans notre société est une niaiserie qui itbien fait rire les femmes de l’ancien régime. ous devons ce préjugé, comme tant d’autres, à ‘te eifervescence des bourgeois, à cette poussée is fiscaux et des robins, qu'on a appelée la évolution et qui semble admirable aux gens qui vivent. C'est la mère Gigogne des bètises.
Depuis un siècle il sort quotidiennement de nû velles inepties de ses jupes tricolores. Le maria civil n'est en réalité qu'une inscription, comn tant d'autres, que l'État prend pour s'assurer la condition des personnes : car, dans un Ét policé, chacun doit avoir sa fiche. Et toutes @& liches se valent au regard du fils de Dieu. Mor lement, cette inscription dans un gros regist n'a pas mème la vertu d'induire une femme prendre un amant. Trahir le serment prètéd vant un maire, qui y songe seulement ? Pour donner les joies de l’adultère, il faut être personne pieuse.
— Mais, monsieur, dit Thérèse, nous avonsé mariées à l'église.
Puis, d'un accent de sincérité :
— Je ne comprends pas quun homme:
marie, ni qu'une femme, à l'âge où l’on sait que l'on fait, puisse faire cette folie.
Le prince la regarda avec défiance. Il avait la finesse, mais il était tout à fait incapable concevoir qu'on pût jamais parler sans but, am désintéressement et pour exprimer des idé générales. Il s'imagina que la comtesse Marti Bellème lui découvrait des projets qu’elle voule traverser. Et, comme déjà il songeait à se défend et à se venger, il lui fit des yeux de velours ébl parla avec une tendre galanterie :
— Vous montrez, madame, la fierté des belles et intelligentes Françaises, que le joug irrite. Les Françaises aiment la liberté, et nulle d'elles n’en est plus digne que vous. Moi-même, j'ai un peu vécu en France. J'ai connu et admiré l’élégante société de Paris, les salons, les fêtes, les conversations, Le jeu. Mais dans nos montagnes, sous nos oliviers, nous redevenons des rustiques. Nous
reprenons des mœurs champêtres, et le mariage
est pour nous une idylle pleine de fraîcheur. Vivian Bell examina la maquette que Dechartre avait laissée sur la table.
— Oh! c'est bien ainsi qu'était Béatrice, j'en
suis sûre. Et savez-vous, monsieur Dechartre, quil y a de méchants hommes qui disent que
| Béatrice n'a pas existé?
Choulette déclara qu'il était du nombre de ces
méchants. Il ne croyait pas que Béatrice eût
plus de réalité que ces autres dames par lesquelles les vieux poètes d'amour représentaient quelque idée scolastique d’une ridicule subtilité.
Impatient des louanges égarées qu'il ne recc-
Wait pas, jaloux de Dante, comme de tout l’uni-
vers, très fin lettré d’ailleurs, il crut trouver le
défaut de l’armure et frappa :
— Je soupçonne, dit-il, que la jeune sœur des
anges na jamais vécu que dans l'imagination
sèche de l'altissime poète. Encore y semble-t-elle
une pure allégorie, ou plutôt un exercice de calcul et un thème d'astrologie. Dante qui, entre nous, était un bon docteur de Bologne et avait beaucoup de lunes dans la tête, sous son bonnet carré, Dante croyait à la vertu des nombres:
Ce géomètre enflammé rèvait sur des chiffres, et sa Béatrice est une fleur d’arithmétique. Voilà
tout!
Et il alluma sa pipe.
Vivian Bell se récria :
— Oh! ne parlez pas ainsi, monsieur Chous lette. Vous me faites de la peine, et si notre ami monsieur Gebhart vous entendait, il serait très fàché contre vous. Pour vous punir, le prince Albertinelli va vous lire la cantique dans laquelle Béatrice explique les taches de la lunes Prenez la Divine Comédie, Eusebio. C'est ce livre blanc que vous voyez sur la table. Ouvrez-le et lisez.
Pendant la lecture sous la lampe, Dechartre; assis sur le canapé auprès de la comtesse Martins, parlait tout bas de Dante avec enthousiasme, comme du plus sculpteur des poètes. Il vint à rappeler à Thérèse la peinture qu'ils avaient vue ensemble, l’avant-veille, à Santa-Maria, sur là porte des Servi, fresque presque effacée, où lon devinait à peine encore le poète au chaperon ceint de lauriers, Florence et les sept cercles. Cen
tait assez pour exalter l'artiste. Mais elle n'avait ‘en distingué, elle n'avait pas été émue. Et puis, le en convenait : Dante, trop sombre, ne l’attiait guère. Dechartre, accoutumé à ce qu'elle sntrât dans toutes ses idées d'art et de poésie, iprouva de la surprise et un peu de mécontentement. 11 lui dit tout haut :
— Il y a des choses grandes et fortes que vous 1e sentez pas.
Miss Bell, levant la tète, demanda quelles itäient ces choses que darling ne sentait pas; : quand elle apprit que c'était le génie de Dante, :lle s écria avec une fausse colère :
— Oh! vous n’honorez pas le père, le maître ligne de toutes louanges, le dieu fleuve? Je ne ous aime plus, darling. Je vous déteste.
Et, comme un reproche à Choulette et à la omtesse Martin, elle rappela la piété de ce itoyen de Florence qui prit à l'autel les cierges llumés en l'honneur de Jésus-Christ, et les porta revant le buste de Dante.
Le prince avait repris sa lecture interrompue
! | Au dedans d’elle nous reçut la perle éternelle...
: Dechartre s'obstina à vouloir faire admirer à |
hérèse ce qu’elle ne connaissait pas. Certes 1l al eût facilement sacrifié Dante et tous les poètes
avec le reste de l’univers. Mais près de lui, tre quille et désirée, elle l’irritait à son insu par charme de sa beauté riante. IT s’obstinait à | imposer ses idées, ses passions d'art, Jusqt ses fantaisies et ses caprices. Il la pressait tc bas, en paroles serrées et querelleuses. Elle dit :
— Mon Dieu! que vous êtes violent.
Alors, il se pencha à son oreille, et, d'une vc ardente qu'il cherchait à étouffer :
— ]l faut que vous me preniez avec mon àn Je n'aurais pas de joie à vous gagner avec u âme étrangère.
Cette parole donna à Thérèse un petit friss de peur et de joie.
Le lendemain à son réveil, elle se dit qu'il allait répondre à Robert. Il pleuvait. Elle écouait languissamment les gouttes d'eau tomber sur a terrasse. Vivian Bell, soigneuse et raflinée, Vait fait placer sur la table toute une papeterie itiste : des feuillets imitant le vélin des misels, et d’autres, d'un violet pâle, semés d’une éndre d'argent; des plumes de celluloiïd, blanhes et légères, qu'il fallait manier comme des fnceaux; une encre irisée qui, sur la page, se iuait d'azur et d’or. Thérèse s’impatientait de es délicatesses et de ces préciosités, mal approriées à une lettre qu’elle aurait voulue simple t peu voyante. En s'apercevant que ce nom
| 190 LE LYS ROUGE | d’ «ami », donné à Robert à la première ligne, jouait sur le papier argenté, se teintait en gorge de pigeon et en coquille de nacre, il lui vint aux lèvres un demi-sourire. Les premières phrases lui donnèrent de la peine. Elle précipita le reste, parla beaucoup de Vivian Bell et du prince Albertinelli, un peu de Choulette, dit qu'elle avait vu Dechartre de passage à Florence. Elle vanta quelques tableaux des musées, maïs sans goût et seulement pour remplir les pages. Elle savait que Robert n’entendait rien à la peinture; qu'il admirait uniquement un petit cuirassier, de Detaille, acheté chez Goupil. Elle le revoyait, ce petit cuirassier, qu'il lui avait montré un jour, avec orgueil, dans sa chambre à coucher, près de la glace, sous des portraits de famille. Tout cela, de loin, lui semblait mesquin, ennuyeux et triste. Elle finit sa lettre par des mots d'amitié, d'une douceur qui n'était pas feinte. Car, vraiment, elle ne s'était jamais sentie à ce point paisible et clémente envers son ami. En quatre pages, elle avait peu dit et fait comprendre moins encore. Elle annonçait seulement qu'elle resterait un mois à Florence, dont l'air lui faisait du bien. Elle écrivit ensuite. à son père, à son mari et à la princesse Senia= vine. Elle descendit l'escalier, ses lettres à la main. Dans l'antichambre, elle en jeta trois
sur le plateau d'argent destiné à recevoir les papiers pour la poste. Se méfiant des yeux fureteurs de madame Marmet, elle glissa dans son sac à main la lettre à Le Ménil, comptant sur le hasard des promenades pour la couler dans une boîte.
Presque aussitôt, Dechartre vint prendre les trois amies pour les accompagner dans la ville. Comme il attendait un moment dans l'antichambre, il vit les lettres sur le plateau.
Sans croire en aucune manière à la divination des âmes par l'écriture, il était sensible à là forme des lettres comme à une sorte de dessin qui peut avoir aussi son élégance. L'écriture de Thérèse le charmait pour le souvenir d'elle et comme une fraîche relique, et il en goûtait aussi Ja franchise mordante, le tour hardi et simple. Il contempla les adresses sans les lire, avec une ‘admiration sensuelle.
Ils visitèrent, ce matin-là, Sainte-Marie-Nouvelle, où la comtesse Martin était déjà allée avec Imadame Marmet. Mais miss Bell leur avait fait honte de n'avoir pas vu la belle Ginevra de Benci, sur une fresque du chœur. QIl fallait, disait Vivian, visiter dans la lumière du matin cette figure matinale. » Tandis que la poétesse et Thérèse causaient ensemble, Dechartre, attaché à madame Marmet, écoutait avec patience
des anecdotes où des académiciens dinaient chez des femmes élégantes; et il entrait dans les soucis de cette dame, très préoccupée depuis plusieurs jours d'acheter une voilette de tulle Elle n'en trouvait pas à son goût dans les magasins de Florence, et elle regrettait la rue du Bac.
Au sortir de l'église, ils passèrent devant l'échoppe du savetier que Choulette avait pris pour son maître. Le bonhomme rapiéçait des chaussures rustiques. Le basilic élevait près de lui sa boule verte, et le moineau à la patte de bois pépiait. |
Madame Martin demanda au vieillard sil se portait bien, s’il avait assez de travail pour vivre, s’il était content. À toutes ces questions il répon:dait par le « oui » charmant de l'Italie, le « si», qui chantait doucement dans sa bouche édentée. Elle lui fit dire l’histoire de son moineau: La pauvre bestiole avait un jour trempé sa patte dans la poix bouillante.
— J'ai fait au petit compagnon une jambe de bois avec une allumette, et ilse perche su mon épaule comme autrefois.
— C'est ce bon vieil homme, dit miss Bell qui enseigne la sagesse à monsieur Choulette. 11 y avait à Athènes un cordonnier nommi, Simon, qui écrivait des livres de philosophie, e
ui était l'ami de Socrate. J'ai toujours trouvé que ionsieur Choulette ressemblait à Socrate.
Thérèse demanda au cordonnier de dire son om, son histoire. Il se nommait Serafino Stopini, natif de Stia. Il était vieux. Il avait eu des eines dans sa vie.
Il souleva ses lunettes sur son front, décourant des yeux bleus, très doux et presque teints sous leurs paupières rouges :
— J'ai eu une femme, des enfants, je n'en ai lus. J'ai su des choses que je ne sais plus.
Miss Bell ct madame Marmet s’en étaient allées la recherche d’une voilette.
«Ina au monde, songea Thérèse, que ses ulils, une poignée de clous, le baquet où il empe ses cuirs et un pot de basilic, et il est >Ureux. »
Elle lui dit :
æ Cette plante sent bon et elle fleurira bien-
Il répondit :
— Si la pauvre petite fleurit, elle mourra.
Thérèse, en le quittant, laissa sur la table une èce de monnaie.
Dechartre était près d'elle. Gravement, presque ivèrement, il lui dit :
mm Vous le saviez?
Elle le regarda et attendit.
Il acheva :
— ... que Je vous aime.
Elle continua un moment d’attacher sur lu en silence, le regard de ses yeux clairs dont k paupières battaient. Puis elle fit de la té signe que oui. Et, sans qu'il essayât de, retenir, elle alla rejoindre miss Bell et madan Marmet qui l’attendaient au bout de la rue.
Thérèse, en quittant Dechartre, fut déjeuner avec son amie et madame Marmet chez une très vieille dame florentine que Victor-Emmanuel avait aimée lorsqu'il était duc de Savoie. Depuis rente ans, elle n’était pas sortie une fois de son palais sur l'Arno où, fardée et peinte, coiflée lune perruque violette, elle jouait de la guitare lans les grandes salles blanches. Elle recevait la belle société de Florence, et miss Bell allait souvent la voir. À table, cette recluse de quatre- Wngt-sept ans interrogea la comtesse Martin sur € monde élégant de Paris, dont elle suivait le
mouvement dans les journaux et dans les con-
nn
versations avec une frivolité qui devenait auguste
par la durée. Solitaire, elle gardait le respect € le culte du plaisir.
Au sortir du palazzo, pour fuir le vent qu soufflait sur le fleuve, l’aigre libeccio, mis Bell conduisit ses amies dans les vieilles rue étroites aux maisons de pierre noire, qui bru quement s’entr'ouvrent sur l'horizon où, dansi pureté de l’air, rit une colline, avec trois arbre grèles. Elles allaient, et Vivian montrait à so. amie, sur les façades sordides où pendaient de loques rouges, quelque joyau de. marbre, un Vierge, une fleur de lys, une sainte Catherin dans une niche en coquille. Elles cheminèrent par ces ruelles de l'antique cité, jusqu’à l’églis d'Or San Michele, où Dechartre devait les retrou: ver. Thérèse songeait à lui, maintenant, ave une attention intéressée et minutieuse. Madam Marmet pensait à chercher une voilette; © lui donnait l'espoir d'en trouver une sur Corso. Cette affaire lui rappela une distractio de M. Lagrange qui, un Jour, dans son cour public, en chaire, tira de sa poche une voilette pois d’or et s'en essuya le front, croyant se servi de son mouchoir. Les auditeurs étaient surpris et l’on chuchotait. C'était la voilette que lui ava confiée, la veille, sa nièce, mademoiselle Jeann Michot, qu'il accompagnait au concert. Etmadam Marmet expliqua comment, la trouvant dans
oche de son pardessus, il l'avait prise sur lui, ensant la rendre à sa nièce, et comment, par légarde, il la déploya et l’agita sur l'assistance ui sourialt.
Au nom de Lagrange, Thérèse serappela l'étoile amboyante annoncée par le savant, et se dit avec ne tristesse narquoise que c'était le moment Welle vint finir le monde pour la tirer d'affaire. fais, au-dessus des murs précieux de la vieille glise, elle vit le ciel qui, séché par le vent de la 1er, luisait d'un bleu pâle et cruel. Miss Bell lui ontra une des statues de bronze qui, dans leurs iches ciselées, ornent les façades de l’église. — Voyez, darling, comme ce Saint Georges est sune et fier. Saint Georges était autrefois le chealier dont rêvaient les jeunes filles. Et vous avez que Juliette s’écria en voyant Roméo :
Vraiment, c'est un beau Saint Georges! »
| Mais darling lui trouvait un air correct, enuyeux et têtu. À ce moment, elle se rappela tout | coup la lettre qui était restée dans son sac à nain.
— Je crois que voici monsieur Dechartre, dit h bonne madame Marmet.
| Il les avait cherchées dans l'église, devant le ibernacle d'Orcagna. Il aurait dû se rappeler attrait irrésistible que le Saint Georges de Donaello exerçait sur miss Bell. Iladmirait aussi cette
figure fameuse ; mais il gardait une amitié part culière au Saint Marc, rustique et franc, qu'il pouvaient voir dans sa niche, à gauche, vers cett ruelle sur laquelle passe un massif arc-boutar appuyé à la vieille maison des Cardeurs d laine.
En s'approchant de la statue qu'il désignaiït Thérèse découvrit une boîte aux lettres contre mur de la rue étroite que regardait le saint. De chartre, cependant, s'étant placé à l'endroit cor venable pour voir son bon Marc, parlait de h avec une abondante amitié. 1
— C'est à lui que je fais ma première visite, dè mon arrivée à Florence. J'y ai manqué une seul fois. Il me le pardonnera : c’est un homme exce lent. Il n’est guère apprécié de la foule et n'attir point l'attention. Pour moi, je me plais danss société. IL est vivant. Je comprends qu'après L avoir donné une âme, Donatello lui ait crié, « Marc, pourquoi ne parles-tu pas ? » |
Madame Marmet, lasse d'admirer le Saint Mar et sentant au visage les brûlures du libeccio, en traîna miss Bell vers la rue Calzaioli, à la recher che d'une voilette. |
Elles s’éloignèrent toutes deux, laissant darlin, et Dechartre à leurs admirations. On se retrou verait chez la marchande de modes. |
— Je l'aimais, poursuivit le sculpteur, je lai
mais ce Saint Marc, parce que j'y sentais, mieux encore que dans le Saint Georges, la main et lâme de Donatello, qui fut toute sa vie un bon et pauvre ouvrier. Je l'aime encore plus aujourd'hui, parce qu'il me rappelle, dans sa candeur vénérable et touchante, ce vieux savetier de Santa- Maria-Novella à qui vous parliez si gentiment ce matin. |
— Ah ! dit-elle, je ne sais plus son nom. Avec monsieur Choulette, nous l'appelons Quentin Matsys, parce qu'il ressemble aux vieillards de ce peintre. |
Comme ils tournaient l'angle de l’église pour voir la façade qui regarde la vieille maison des Cardeurs de laine, portant sous son auvent de tuiles rouges l'agneau héraldique, elle se trouva devant la boîte aux lettres, si poudreuse et si rouillée, qu'il semblait que le facteur n'en approchât jamais. Elle y coula sa lettre, sous le regard ingénu de Saint Marc.
Dechartre la vit et sentit comme un coup sourd frappé dans sa poitrine. Il essaya de parler, de Sourire, mais la main gantée qui jetait la lettre lui restait devant les yeux. Il se rappelait avoir vu, le matin, des lettres de Thérèse sur le plateau de l'antichambre. Pourquoi n'avait-elle pas mis celle-ci avec les autres? La raison n'était pas difficile à deviner.
Il restait immobile, songeur, regardait sans voir. Il essayait de se rassurer : peut-être était-ce une lettre insignifiante qu'elle avait voulu cacher à l’agaçante curiosité de madame Marmet.
— Monsieur Dechartre, il serait temps de re- Joindre nos amies chez la modiste du Corso.
Peut-être écrivait-elle à madame Schmoll, qui était brouillée avec madame Marmet. Et tout de suite 1] s’apercevait de la niaiserie de ses suppositions.
C'était bien clair. Elle avait un amant. Elle lui écrivait. Peut-être qu'elle lui disait : « J'ai vu Dechartre aujourd'hui, le pauvre garçon est amoureux de moi. » Mais qu'elle écrivit cela ou autre chose, elle avait un amant. Il n’y avait pas encore songé. La savoir à un autre, brusquement, il en ressentait une souffrance de toute la chair et de toute l'âme. Et cette main, cette petite main glissant la lettre lui restait dans les yeux et y faisait une atroce brûlure.
Elle ne savait pas pourquoi il était devenu tout à coup muet, sombre. C'est en le voyant jeter un regard anxieux sur la boîte aux lettres qu'elle devina. Elle le trouva bizarre d’être jaloux sans en avoir le droit; mais elle ne s’en fâcha pas.
Arrivés sur le Corso, ils virent de loin miss Bell et madame Marmet qui sortaient de la boutique de modes.
POEYS ROUGE 201
Dechartre dit à Thérèse, d’une voix impérieuse tsuppliante :
— J'ai à vous parler. Il faut que je vous voie ule demain; soyez le soir, à six heures, Lunarno AcCciaoli.
Elle ne répondit rien.
Quand, dans son manteau carmélite, elle vin Lungarno Acciaoli, vers six heures et demie, L chartre l’accueillit d’un regard humble et radie. dont elle fut touchée. Le soleil couchant empot prait les eaux grossies de l’Arno. Ils restèrent | moment silencieux. Tandis que, suivant la lig monotone des palais, ils allaient versle Pont Viet elle lui parla la première. |
— Vous voyez, je suis venue. J'ai cru que devais venir. Je ne me sens pas innocente de qui est arrivé. Je le sais bien : j'ai fait ce qu fallait pour que vous fussiez avec moi ce que vo êtes maintenant. Mon attitude vous a donné pensées que vous n'auriez pas eues. |
II semblait ne pas comprendre. Elle reprit :
— J'étais égoiste, j'étais imprudente. Vous me plaisiez ; j'avais du goût pour votre esprit, je ne pouvais plus me passer de vous. J'ai fait ce que Pai pu pour vous attirer, pour vous retenir. J'ai té coquette... Je ne l'étais pas froidement, ni ivec perlidie, mais je l'étais.
IL secoua la tête, niant qu'il s’en fût jamais perçu. |
— Si! J'ai été coquette. Ce n'est pourtant pas mon habitude. Mais je l'ai été avec vous. Je ne lis pas que vous ayez essayé d'en profiter, comme Pailleurs vous aviez le droit de le faire, ni que ous en ayez tiré vanité. Je n'ai pas remarqué jue vous fussiez fat. Il est possible que vous n’en iyez rien vu. Les hommes supérieurs manquent [uelquefois de finesse. Mais je sais bien que je ai pas été ce que je devais être. Et je vous en lemande pardon. Voilà pourquoi je suis venue. éstons bons amis, puisqu'ilen est temps encore. Il lui dit, avec une sombre douceur, qu'il l'ainait. Les premières heures de cet amour avaient té faciles et délicieuses. Il ne voulait que la voir la revoir encore. Mais bientôt elle l'avait troublé, rraché hors de lui, déchiré. Le mal avait éclaté oudain et violent, un jour, sur la terrasse de Miesole. Et maintenant, il n'avait plus le courage le souffrir et de se taire. Il criait vers elle. Il
n'était pas venu avec un dessein arrêté. S'il avait, dit sa passion, c'était par force et malgré lui, dans un inexorable besoin de parler d'elle à elle-même, puisqu'elle était pour lui le seul être qui existàt au monde. Sa vie n'était plus en lui, elle était en elle. Qu'elle le sût donc, qu'il l’aimait, et que ce n'était pas avec de molles et vagues tendresses, mais dans une ardeur sèche et cruelle. Hélas ! il avait l'imagination exacte et précise. Il savait, il voyait sans cesse ce qu'il voulait, et c'était une torture.
Et puis il lui semblait que, mêlés l'un à l autre, ils auraient les joies qui valent que la vie soil vécue. Leur existence serait une œuvre d'art belle et cachée. Ils penseraient, comprendraient, senti: raient ensemble. Ce serait un monde merveilleux d'émotions et d'idées.
__ Nous ferions de la vie un jardin délicieux. Elle feignit de prendre le change sur linno:
cence de ce rêve. | — Vous savez bien que je suis sensible ar charme de votre esprit. Je me suis fait un besoir! de vous voir et de vous entendre. Je ne vous la que trop laissé voir. Comptez sur mon amitié, € ne vous tourmentez plus. | Elle lui tendit la main. Il ne la prit pas et ré pondit brusquement :
— Je ne veux pas de votre amitié. Je n’en veu»
as. Î1 faut que je vous aie tout entière, ou que je le vous voie plus jamais. Vous le savez bien. ourquoime tendez-vous la main avec des paroles érisoires ? Que vous l’ayez voulu ou non, vous n'avez donné de vous une envie désespérée, un oût mortel. Vous êtes devenue mon mal, ma ouffrance, ma torture. Et vous me demandez Pêtre un agréable ami. C'est maintenant que vous tes coquette ct cruelle. Si vous ne pouvez pas d'aimer, laissez-moi partir; j'irai je ne sais où, ous oublier, vous hair. Car je me sens pour vous n fond de haine et de colère. Oh! je vous aime, 2 vous aime !
Elle crut ce qu'il disait, craignit qu'il ne s’en It, et eut peur de la tristesse et de l'ennui de ivre sans lui. Elle dit :
— Je vous ai trouvé dansla vie. Je ne veux pas ous perdre. Je ne le veux pas.
Timide et violent, il balbutiait; les paroles étouffaient dans sa gorge. Le crépuscule desendait des montagnes lointaines, et les derniers lets du soleil pâlissaient à lorient sur la colne de San Miniato. Elle dit encore :
— Si vous connaissiez ma vie, Si VOUS aviez vu mbien elle était vide avant vous, vous sauriez
2que vous êtes pour moi, et vous ne penseriez us à m'abandonner.
Mais, par le son tranquille de sa voix et par le
206 LE LYS ROUGE mouvement égal de ses pas sur les dalles, elll l'irritait. Il lui cria ce qu'il souffrait, le désir brà lant qu'il avait d'elle, la torture de l’idée fixe comment partout, à toute heure, la nuït, le jour il la voyait, l’appelait, lui tendait les bras. Il I: connaissait maintenant, la maladie divine. |
— La grâce de votre pensée, votre courageélé. gant, votre fierté spirituelle, je les respire comm les parfums de votre chair. Il me semble, quan vous parlez, que votre âme flotte sur vos lèvres et je me meurs de ne pouvoir y appuyer mi bouche. Votre âme n’est pour moi que l'odeur d\ votre beauté. J'avais gardé les instincts de hommes primitifs, vous les avez réveillés. Et ji sens que je vous aime avec une simplicité saü: vage. |
Elle le regarda doucement et ne répondit rien! À ce moment, ils virent, dans la nuit tombée, rouler de loin vers eux des lumières et des chants lugubres. Et puis, comme des fantômes chassé, par le vent, apparurent les pénitents noirs. Bt crucifix courait devant eux. C’étaient les Frère! de la Miséricorde, qui, sous la cagoule, tenant de: torches et chantant des psaumes, portaient un mors au cimetière. Selon la coutume italienne, le cor. tège allait de nuit, d’un pas rapide. Les croix, A cercueil, les bannières bondissaïent sur le qua désert. Jacques et Thérèse se rangèrent contrek
nuraille pour laisser passer cette trombe funèbre, es prêtres, les enfants de chœur, les hommes ans visage et, galopant avec eux, la Mort imporune, qu'on ne salue pas sur cette terre volupueuse.
L'avalanche noire avait passé. Les femmes pleuaient en courant après ce cercueil emporté par lès fantômes chaussés de gros souliers ferrés.
Thérèse soupira :
— Que nous aura servi de nous tourmenter sur étte terre ?
Il ne sembla pas l'entendre et reprit d'une voix paisée :
— Avant de vous connaître, je n'étais pas maleureux. J’aimais la vie. J'y étais retenu par des uriosités, des rêves. Je goûtais les formes et l'esrit des formes, les apparences qui caressent et ui flattent. J'avais la joie de voir et de rêver. de “issais de tout et ne dépendais de rien. Mes ésirs, abondants et légers, m'emportaient sans wigue. Je m'intéressais à tout et je ne voulais eh : on ne souffre que par la volonté. Je le sais ujourd'hui. Je n'avais point une volonté sombre. ans le savoir, j'étais heureux. Oh ! c'était peu de hose, c'était seulement ce qu'il faut pour vivre. läintenant. je ne l'ai plus. Mes plaisirs, l'intérêt le je prenais aux images de la vie et de l’art, le Pamusement de créer de mes mains une figure
rêvée, vous m'avez fait tout perdre, et vous n m'avez pas même laissé le regret. Je ne voudrai plus de ma liberté, de ma tranquillité passées. ] me semble qu'avant vous je ne vivais pas. Et maintenant que je me sens vivre, Je ne puis vivr ni Join de vous ni près de vous. Je suis plus misé rable que ces mendiants que nous avons vus su la route d'Ema. Ils avaient de l'air à respirer. E moi, je ne puis respirer que vous, que je n’ai pas Pourtant, je me réjouis de vous avoir rencontrée Cela seul compte dans mon existence. Tout.
l'heure, je croyais vous haïr. Je me trompais. J vous adore et je vous bénis du mal que vou m'avez fait. J'aime tout ce qui me vient de vous
Ils approchaient des arbres noirs, dressés l'entrée du pont San Niccola. De l’autre côté d fleuve, les terrains vagues étalaient leur tristess agrandie par la nuit. Le voyant calme et plei d’une langueur douce, elle crut que son amour tout dans l'imagination, s’envolait en paroles que ses désirs coulaienten rêveries. Elle ne s’étai pas attendue à une résignation si prompte. El était presque déçue d'échapper au danger qu ll avait craint. |
Elle lui tendit la main, plus hardiment cett fois que la première.
— Allons, soyons amis. IL est tard. Retour nons, et conduisez-moi jusqu'à ma voiture, qu
ai laissée place de la Seigneurie. Je serai pour ous ce que j'étais, une excellente amie. Vous ne n'avez pas fâchée.
Mais il l’entraîna du côté de la campagne, dans à solitude croissante de la rive.
— Non, je ne vous laisse pas partir sans vous voir dit ce que je voulais vous dire. Mais je ne ais plus parler, je ne trouve pas les mots. Je ous aime, Je vous veux. Je veux savoir que vous tes à moi. Je vous jure que je ne passerai pas ne nuit encore dans l'horreur d’en douter.
ML la prit, la serra dans ses bras; et, visage ontre visage, épiant la lueur de son regard à traers l'obscurité de la voilette :
— Il faut que vous m'aimiez. Je le veux, et ‘st vous aussi qui l'avez voulu. Dites que vous ‘es à moi. Dites-le!
S'étant dégagée avec douceur, elle répondit une voix faible :
— Je ne peux pas. Je ne peux pas. Vous )yez bien que j'agis franchement avec vous. Je pus disais tout à l'heure que vous ne m'avez pas chée. Mais je ne peux pas faire ce que vous vulez.
Et, rappelant à sa pensée l’absent qui l’attendait, le répéta :
— Je ne peux pas.
Penché sur elle, il interrogeait anxicusement
Mais il ne tourna pas la tête et ne répondit pik
ce regard dont la double étoile tremblait et. voilait.
— Pourquoi? Vous m’aimez, je le sens, je vois. Vous m’aimez. Pourquoi me faire ce tort « n'être pas à moi?
Il l’attira contre sa poitrine, voulant mettre, bouche et son âme sur ces lèvres voilées. Cet fois, elle se déroba avec une volonté agile.
dit :
— Je ne peux pas. Ne m’en demandez pas plu Je ne peux pas être à vous. |
Il eut un tremblement des lèvres, une convi sion de tout le visage. Il Lui cria :
— Vous avez un amant et vous l’aimez. Pol quoi vous moquiez-vous de moi?
— Je vous jure que je n'avais pas envie de r moquer de vous, et que si j'aimais quelqu un | monde, ce serait vous. |
Mais il ne l’écoutait plus. |
— Laissez-moi ! laissez-moi ! |
Et il fuyait vers la campagne noire. L’Arn maintenant répandu sur la rive, formait dans terres grasses des lagunes où la lune, à del voilée, brisait ses clartés incertaines. Il allait, pr les flaques d’eau et de boue, d'une marche rapiG aveugle, affreuse.
Elle eut peur et poussa un cri. Elle l’appe!
LÉCLLYS ROUGE 211
fuyait avec une tranquillité effrayante. Elle urut après lui. Les pieds froissés par les cail- 1x, sa jupe alourdie d’eau, elle le rejoignit, le a vivement à elle :
— Qu'est-ce que vous alliez faire?
Alors, la regardant, il vit dans ses yeux la peur elle avait eue, et il lui dit :
— Ne craignez rien. J’allais sans voir. Je vous sure que je ne cherchais pas à mourir. Oh!
vez tranquille. Je suis désespéré, mais je suis S calme. Je vous fuyais. Je vous demande rdon. Mais je ne pouvais plus, non, je ne pouiS plus vous voir. Laissez-moi, je vous en supe. Adieu!
Elle répondit, troublée et faible :
— Venez! Nous ferons ce que nous pourrons.
lbrestait sombre et ne parlait pas.
Blle répéta :
— Allons, venez!
älle lui prit le bras. La vive douceur de cette in le ranima. J! lui dit :
— Vous voulez bien?
— Je ne veux pas vous perdre.
= Vous me promettez?.…
— Il faut bien.
St, dans son inquiétude et son angoisse, elle init presque en pensant qu'il avait si vite réussi | sa folie.
Il lui dit :
— Demain!
Elle, vivement, avec un instinct de défense :
— Ah'non, Fe demain !
— Vous ne m'aimez pas; vous regrettez d'avt promis.
— Non, je ne regrette pas, mais...
I l’implorait, la suppliait. Elle le regar un moment, détourna la tête, hésita, et dit tr bas :
— Samedi,
Après le dîner, miss Bell dessinait dans le lon. Elle traçait sur le canevas des profils Étrusques barbus, pour un coussin que devait oder madame Marmet. Le prince Albertinelli oisissait les laines avec un sentiment féminin $ nuances. La soirée s'avançait quand Choute, ayant, selon sa coutume, joué à la briscola, ec le cuisinier, chez le traiteur, parut, joyeux comme plein de l'esprit d’un dieu. Il alla s’asoir dans le canapé, à côté de madame Martin, et regarda tendrement. Une volupté mousseuse tllait dans ses yeux verts. Il l’enveloppait, en Lparlant, de louanges poétiques et pittoreses. C'était comme l’ébauche d’une chanson
amoureuse quil improvisait près d'elle. En« phrases courtes, tourmentées et bizarres, il. disait le charme qu'elle exhalait. | Elle songes :
Lui aussi! »
Et elle s’amusa à le taquiner. Elle lui demar s'il n'avait pas trouvé à Florence, dans les I quartiers, quelqu’une de ces personnes auxquel
il s’adressait le plus volontiers. Car on savait préférences. Il avait beau le nier : on nignor pas à quelle porte il avait trouvé Le cordon des tiers ordre. Ses amis l'avaient rencontré sur boulevard Saint-Michel avec des demoiselles cheveux. Son goût pour ces malheureuses cri tures se retrouvait dans ses plus beaux poèm.
— Oh! monsieur Choulette, autant que je pi en juger, elles sont bien mal, vos préférées.
Il répondit avec solennité :
— Madame, vous pouvez recueillir le grain calomnies semées par monsieur Paul Vence etr le jeter à poignées. Je ne m'en garderai pas. 11 mt pas nécessaire que vous sachiez que je suis chas et que j'ai l’âme pure. Mais ne jugez point a légèreté celles que vous appelez des malle reuses, et qui vous devraient être sacrées, pu qu’elles sont malheureuses. La fille méprisée: perdue, c’est l'argile docile au doigt du poti divin : c’est la victime expiatoire et l’autel,
holocauste. Les prostituées sont plus près de lieu que les femmes honnêtes : elles ont perdu 1: superbe et dépouillé l'orgueil. Elles ne se gloifient pas du néant dont la matrone s’honore. les possèdent l'humilité, qui est la pierre anguire des vertus agréables au Ciel. Il leur suffira “un court repentir pour y être les premières, car eurs péchés, sans malice et sans joie, portent en ux le rachat et le pardon. Leurs fautes, qui ont des douleurs, participent des mérites attahés à la douleur. Asservies à l'amour brutal, Iles se sont privées de toute volupté, et elles pprochent par là des hommes qui se sont faits unuques en vue du royaume de Dieu. Elles sont omme nous des coupables, mais la honte coule ur leur crime comme un baume, la souffrance > purifie comme un charbon ardent. C'est pouruoi Dieu entendra le premier regard qu'elles veront vers lui. Un trône est préparé pour elles la droite du Père. Dans le royaume de Dieu, la eine et l'impératrice seront heureuses de s'as- Coir aux pieds de la rôdeuse de barrière. Car ne loyez pas que la maison céleste soit construite ur le plan humain. Il s’en faut de tout, madame. Pourtant il concéda qu'il y avait plus d'un hemin conduisant au salut. On pouvait suivre elui de l'amour.
— L'amour des hommes est bas, dit-il, mais
916 LE LYS RODCE
il s'élève en pentes douloureuses et mène | Dieu. | 4 M Le prince s'était levé. Baïsant la main à mi Bell, il lui dit :
— À samedi.
— Oui, à après-demain, à samedi, reprit V vlan.
Thérèse tressaillit. Samedi! Ils parlaient « samedi tranquillement, comme d’un jour ord naire et prochain. Jusque-là elle n'avait pas voul penser que samedi viendrait si tôt et si naturelle ment. ;
On s'était séparé depuis une demi-heure. Thu rèse, étourdie et lasse, songeait dans son quand elle entendit gratter à la porte de chambre. Le battant s’entr'ouvrit et la petite tà de Vivian parut entre les grands citronniers de. portière.
— Je ne vous ennuie pas, darling? Vous nav!
pas sommeil ?
Non, darling n'avait pas envie de dormir. El se souleva sur son coude. Vivian s’assit sur le si légère qu elle ne le creusa pas.
— Darling, je sais que vous avez beaucoup € raison. Oh! j'en suis sûre. Vous êtes raisonnab comme monsieur Sadler est violoniste. Il joueu peu faux quand il veut. Et vous aussi, quand vot
ie réisonnez pas tout à fait juste, c'est que vous ous donnez un plaisir de virtuose. Oh! darling, jous avez beaucoup de raison et de jugement. Et e viens vous demander un conseil.
Surprise et un peu inquiète, Thérèse se défendit lavoir de la raison. Elle s'en défendit avec sincéité. Mais Vivian ne l’écouta pas.
— J'ai beaucoup lu François Rabelais, my ove. C'est dans Rabelais et dans Villon que j'ai ippris le français. Ils sont de vieux bons maîtres le langage. Mais, darling, connaissez-vous le Panagruel? Oh! le Pantagruel est une belle et noble nille pleine de palais, dans l'aube resplendissante, want que les balayeurs soient passés. Oh! non, larling, les balayeurs n’ont pas enlevé les orlures, et les filles de service n’ont pas lavé les >arvis de marbre. Et j'ai vu que les dames franaises ne lisaient pas le Pantagruel. Vous ne le onnaissez pas? Non? Oh! ce n’est pas nécessaire. Dans le Pantagruel, Panurge demande s’il doit se narier, et il se couvre de ridicule, my love. Eh en, moi, je suis tout aussi risible que lui, Juisque je vous fais la même question.
Thérèse répondit avec un malaise qu'elle ne achait pas :
:— Oh! pour cela, chérie, ne me demandez ien. Je vous ai déjà dit mon avis.
— Mais, darling, vous avez dit seulement que
les hommes ont tort de se marier. Je ne peux pourtant pas prendre le conseil pour moi. |
Madame Martin regarda la petite tête garçon:
nière de miss Bell, qui exprimait bizarrement ls pudeur amoureuse.
Elle dit, en l'embrassant :
— Chérie, il n'y a pas d'homme, au monde, assez exquis et délicat pour vous.
Puis, avec une expression de gravité affec tueuse :
— Vous n'êtes pas un enfant : si l’on vous aimé et que vous aimiez, faites ce que vous croire devoir faire, sans mêler à l'amour des intérêts e! des combinaisons qui n’ont rien à voir avec les sentiments. C’est le conseil d'une amie. |
Miss Bell hésita un moment à comprendre. Puis elle rougit et se leva. Elle était choquée.