‹ Le lys rougeChapitre 2 sur 6 · X VIII · texte numérisé non relu

X VIII

Le samedi, à quatre heures, Thérèse vint,

| Gomme elle avait promis, à la porte du cimetière | des Anglais. Elle trouva Dechartre devant la grille. | [L était sérieux et troublé; il parlait à peine. Elle | fut contente qu'il ne montrât pas sa joie. Il la conduisit le long des murs déserts des jardins jusqu'à une rue étroite quelle ne connaissait | pas. Elle lut sur un écriteau : Via Alfieri. Après y

avoir fait cinquante pas, il s'arrêta devant une allée sombre :

— C'est Là, dit-il.

- Elle le regarda avec une infinie tristesse.

— Vous voulez que j'entre?

Elle le vit résolu et le suivit sans rien dire,

dans l'ombre humide de l'allée. Il traversa une cour où l'herbe poussait entre les dalles. Au fond s'élevait un pavillon à trois fenêtres avec des colonnes et un fronton orné de chèvres et de nymphes: Sur le perron moussu, il tourna dans la serrure une clef qui grinçait et résistait. Il murmura :

— Elle est rouillée.

Elle répondit, sans pensée et sans âme :

— Toutes les clefs sont rouillées dans ce pays-ci.

Ils montèrent un escalier si tranquille sous son bandeau grec, qu'il semblait avoir oublié. le bruit des pas. Il poussa une porte et fit entrer. Thérèse dans la chambre. Sans rien voir, elle alla droit à la fenêtre ouverte qui donnait sur le cimetière. Au-dessus du mur s’élevaient les cimes des pins, qui ne sont pas funèbres sur cette terre où le deuil se mêle à la joie sans la troubler, où la douceur de vivre s'étend jusqu'à l'herbe des morts. Il la prit par la main et la mena à un fauteuil. Elle resta debout et regarda la chambre qu'il avait préparée pour qu'elle ne s’y trouvât pas trop perdue ni à l’aven: ture. Quelques lés de vieille indienne, à figures de comédie, mettaient sur les murs la tristesse. aimable des gaietés passées. IL avait accroché. dans un coin un pastel effacé qu'ils avaient vu ensemble chez l’antiquaire, et que, pour sa grâce

évanouie, elle appelait l'ombre de Rosalba. Un fauteuil d'aïeule, des chaises blanches; sur le guéridon, des tasses peintes et des verres de Venise. A tous les angles, des paravents de papier colorié, où l'on voyait des masques, des grotesques et des bergeries, l'âme légère de Florence, de Bologne et de Venise, au temps des grands-ducs et des derniers doges. Elle remarqua qu'il avait pris soin de cacher le lit derrière un de ces paravents à feuillets gaiement historiés. Une glace, des tapis, et c'était tout. Il n'avait pas osé davantage dans une ville où les brocanteurs ingénieux le suivaient à la piste.

11 ferma la fenêtre et alluma le feu. Elle s’assit dans le fauteuil, et tandis qu'elle y restait toute idroite, il s’agenouilla devant elle, lui prit les \imains, les baisa et la regarda longtemps avec un émerveillement craintif et fier. Puis il posa, proslterné, ses lèvres sur Le bout de la bottine.

… — Qu'est-ce que vous faites?

— Je baise vos pieds qui sont venus.

Il se releva, la tira doucement à lui, et, cher- Chant ses lèvres, il lui mit un long baiser sur la bouche. Elle restait inerte, la tête renversée, les Yeux clos. Sa toque glissa, ses cheveux se répandirent.

Elle se donna sans plus rien défendre d'elle. | Deux heures après, quand déjà le déclin du

soleil allongeait les ombres sur les dalles, Thé-= rèse, qui avait voulu marcher seule dans la ville,! se trouva devant les deux obélisques de Sainte-| Marie-Nouvelle, sans savoir comment elle était) venue jusque-là. Elle vit, à l’angle de la place, le vieux savetier qui, tirant le ligneul d’un geste éternel, son moineau sur l'épaule, souriait. |

Elle entra dans l’échoppe, s'assit sur l” ésca beat Et là, elle dit en français : |

— Quentin Matsys, mon ami, qu'est-ce que.

j'ai fait, et qu'est-ce que je vais devenir? |

Il la regarda tranquillement, avec une bonté. riante, sans comprendre ni s'inquiéter. Rien ne! l'étonnait pus: Elle secoua la tête. |

— Ce que j'ai fait, mon bon Quentin, c’est parce! qu'il souffrait et que je l’aimais. Je ne regrette rien:

Il répondit à son habitude par le « oui » sonore. de l’ Italie :

— Si!

— N'est-ce pas, Quentin, que je n’ai pas n | fait? Mais qu'est-ce qui va arriver maintenant, mon Dieu? k

Elle allait partir. Il lui fit signe d'attendre un Ù peu. Il cueillit avec soin un brin de basilic et ! lui offrit.

— Pour le parfum, signora !

. C'était le lendemain.

| Ayant posé soigneusement sur la table du salon on bâton noueux, sa pipe et son antique sac de apisserie, Choulette salua madame Martin qui isait à la fenêtre. Il allait à Assise. Il s'était vêtu lune casaque de peau de chèvre et il ressemblait ux vieux bergers des Nativités.

— Adieu, madame. Je quitte Fiesole, vous, Jéchartre, Îe trop beau prince Albertinelli et lette gentille ogresse de miss Bell. Je vais üsiter la montagne d'Assise, qu'il faut, dit le Joète, nommer, non plus Assise, mais orient, ärce que c'est de là que s’est levé le soleil de

lamour. Je vais m’agenouiller devant la crypte |

heureuse au fond de laquelle saint François repos, nu, dans une auge de pierre, avec une pierr!

pour oreiller. Car il ne voulut pas emporter mêmi un linceul de ce monde où il laissait la révélatiol

de toute joie et de toute bonté.

— Adieu, monsieur Choulette. Rapportez-mc une médaille de sainte Claire. J'aime beaucou sainte Claire. |

— Vous avez bien raison, madame. C'étai une dame remplie de force et de prudence. Quan: saint François, malade et presque aveugle, vin) passer quelques jours à Saint-Damien, auprès di son amie, elle lui bâtit de ses mains une caban dans le jardin. Il se réjouit. Une langueur dou loureuse et la brûlure de ses paupières lui ôtaien le sommeil. Une troupe de rats énormes venai l'attaquer la nuit. Alors il composa un cantiqu plein d’allégresse pour bénir le splendide ras Soleil, et notre sœur l'Eau, chaste, utile et pure Mes plus beaux vers, ceux même du Jardin clos ont moins de charme inévitable et de splendeu naturelle. Et ïl est juste quilen soit ainsi parce que l'âme de saint François était plu belle que n’est la mienne. Meilleur que tou ceux de mes contemporains qu'il m’a été donn de connaître, je ne vaux rien. Quand Françoi eut trouvé sa chanson du Soleil, il fut très con tent. Il songea : Nousirons, mes frères et moi

ins les villes, nous nous ticndrons avec un th sur la place publique, le jour du marché.

es bonnes gens s'approcheront de nous, et nous ur dirons : « Nous sommes les jongleurs du on Dieu, et nous allons vous chanter un lai.

vous en êtes contents, vous nous donnerez une compense. » Ils s y engageront. Et quand nous irons chanté, nous leur rappellerons leur proesse. Nous leur dirons : « Vous nous devez ne récompense. Et celle que nous vous deman- >»ns, c'est que vous vous aimiez les uns les itres. » Sans doute que, pour tenir leur parole ne pas faire de tort aux pauvres jongleurs de ieu, ils éviteront de nuire à autrui.

Madame Martin trouvait que saint François ait le plus aimable des saints.

— Son œuvre, reprit Choulette, fut détruite ors qu'il vivait encore. Pourtant il mourut “ureux, parce qu'en lui était la joie avec l’humié: Il était en effet le doux chanteur de Dieu. :il convient qu'un autre pauvre poète reprenne : tâche et enseigne au monde la vraie religion la vraie joie. Ce sera moi, madame, si toutefois | puis dépouiller la raison avec l'orgueil. Car tute beauté morale est accomplie en ce monde “cette sagesse inconcevable qui vient de Dieu ‘ressemble à la folie.

— Je ne vous découragerai pas, monsieur

Choulette. Mais je suis inquiète du sort qu vous ferezaux pauvres femmes dans votre socié nouvelle. Vous les enfermerez toutes dans dt couvents. :

— J'avoue, répondit Choulette, qu'elles m'en barrassent beaucoup dans mon projet de réfor mation. La violence avec laquelle on les aim est âcre et mauvaise. Le plaisir qu'elles donne n'est point pacifique et ne conduit pas à la joi J'ai commis pour elles, dans ma vie, deux ou tro crimes abominables, qu’on ne connaît pas. doute que je vous invite jamais à souper, madam dans la nouvelle Sainte-Marie-des-Anges. |

Il prit sa pipe, son sac de tapisserie et sc bâton à tête humaine : |

— Les fautes de l'amour seront pardonnée.

Ou plutôt, on ne fait rien de mal quand on air seulement. Mais l'amour sensuel est fait w haine, d’égoisme et de colère autant que d'amot Pour vous avoir trouvée belle, un soir, sur canapé, j'ai été assailli d'une nuée de pensé violentes. Je revenais de l'albergo, où j'avs entendu le cuisinier de miss Bell improvit magniliquement douze cents vers sur le pa} temps. J'étais inondé d’une Joie céleste que vob vue m'a fait perdre. Il faut qu'une vérité pr fonde soit renfermée dans la malédiction d'Ex.

Car, près de vous, je suis devenu triste et ma

Niels |

ais. J'avais sur les lèvres de douces paroles. les mentaient. Je me sentais au dedans de moiième votre adversaire et votre ennemi, je vous äissais. En vous voyant sourire, jai eu envie le vous tuer.

— Vraiment?

— Oh! madame, c'est un sentiment très naurel, et que vous avez dû inspirer bien des fois. fais le vulgaire l’éprouve sans en avoir conslence, tandis que mon imagination vive me éprésente sans cesse à moi-même. Je contemple non âme, parfois splendide, souvent hideuse. Si ous l'aviez vue en face ce soir-là, vous auriez rié d'épouvante.

Thérèse sourit :

— Adieu, monsieur Choulette, n'oubliez pas à médaille de sainte Claire.

ML posa sa valise à terre; et levant le bras, index dressé, comme qui montre et enseigne :

= Vous n'avez rien à craindre de moi. Mais elui que vous aimerez et qui vous aimera vous ra du mal. Adieu, madame.

reprit ses bagages et sortit. Elle vit sa longue Drme rustique disparaître derrière les cytises du irdin.

: Dans l'après-midi, elle alla à San-Marco, où Véchartre l'attendait. Elle désirait et craignait de revoir si tôt. Elle ressentait une angoisse qu'a-

paisait un sentiment inconnu, d'une douceu profonde. Elle ne retrouvait pas la stupeur de li première fois qu'elle s'était donnée par amour la vision brusque de l’irréparable. Elle était sou des influences plus lentes, plus vagues et plu puissantes. Cette fois, une rêverie charmant trempait le souvenir des caresses reçues et baï gnait la brûlure. Elle était abîmée de trouble e d'inquiétude, mais elle n'éprouvait ni honte r regrets. Elle avait agi moins par sa volonté qu par une force qu'elle devinait meilleure. Ell s’absolvait sur son désintéressement. Elle n comptait sur rien, n'ayant rien calculé. San doute, elle avait eu le tort de se donner quan elle n’était pas libre, mais aussi n’avait-elle rie exigé. Peut-être n’était-elle pour lui qu'une far taisie violente et sincère. Elle ne le connaissak pas. Elle n'avait pas fait l'épreuve de ces bell. imaginations vives et flottantes, qui passent c haut, pour le bien comme pour le mal, la médir crité commune. S'il s’éloignait d'elle brusqü. ment et disparaissait, elle ne le lui reprocher:* pas, elle ne lui en voudrait pas; — du moins el le croyait. — Elle pare en elle le souver’.

et l'empreinte de ce qu’on pouvait trouver. a monde de plus rare et de plus précieux. Il ét peut-être incapable d’un attachement véritable: | avait cru l'aimer. Il l’avait aimée une heure. E?

n'osait pas en souhaiter davantage, dans l’embarras d’une situation fausse dont sa franchise et sa fierté s'irritaient et qui troublait la lucidité de son intelligence. Pendant que le fiacre l'emportait à San-Marco, elle parvint à se persuader qu'il ne Jui dirait rien de ce qu'elle avait été pour lui la veille et que le souvenir de la chambre amoureuse, d'où l'on voyait s'élever dans le ciel les fuseaux noirs des pins, ne laisserait à l'un et à l'autre que le rêve d'un rêve.

Il lui tendit la main devant le marchepied. Avant qu'il eût parlé, elle vit dans son regard qu'il l’aimait et qu'il la demandait encore, et elle s'aperçut en même temps qu'elle le voulait ainsi.

Vous. dit:1l., vous, toi!.. Je suis là depuis midi, j'attendais, sachant que vous ne Viendriez pas encore, mais ne pouvant vivre qu'à la place où je devais vous voir. C'est Vous! Parlez, que je vous voie et que je vous entende.

— Vous m'aimez donc encore?

— C'est maintenant que je t'aime. Je croyais MOus aimer, quand vous n'étiez qu'un fantome chargé de mes désirs. Maintenant, tu es la chair où j'ai mis mon âme. C'est vrai, dites, c'est vrai que vous êtes à moi? Qu'ai-je donc fait pour obtenir le plus grand, l'unique bien de ce monde?

Et ces hommes dont la terre est couverte, ils croient vivre! Moi seul je vis! Dis, qu'ai-je fait pour t'obtenir?

— Oh! ce qu'il fallait faire, c'est bien moi qui l’ai fait. Je vous le dis franchement. Si nous en sommes venus là, c'est ma faute. Voyez-vous; elles ne l'avouent pas toujours, mais c'est tous jours la faute des femmes. Aussi, quoi qu'il arrive, Je ne vous ferai pas de reproches.

Une troupe agile et criarde de mendiants et, de guides, détachée du porche, les entourait avec. une importunité où se méêlait encore une cer= taine grâce que ne perdent jamais les légers, Italiens. Leur subtilité leur faisait deviner des amoureux, etils savaient que les amoureux sont prodigues. Dechartre leur jeta quelques pièces d'argent, et tous retournèrent à leur paresse heureuse. . |

Un gardien municipal accueillit les visiteurs. Madame Martin regrettait de ne pas trouver un moine. La robe blanche des dominicains était si belle, à Santa-Maria-Novella, sous les arcades du cloître! | | |

Ils visitèrent Les cellules où, sur la chaux nuë;| Fra Angelico, aidé de son frère Benedetto, peignit pour les religieux, ses compagnons, des per ti innocentes. |

— Vous rappelez-vous le soir d'hiver où, vous

encontrant sur un pont de chèvre qui franchissait ne tranchée devant le musée Guimet, je vous ai ccompagnée jusqu à cette petite rue bordée de irdinets qui mène au quai Debilly? Avant de Ous séparer, nous nous sommes arrêtés un moent au bord du parapet, sur lequel court un aigre rideau de buis. Vous avez regardé ce buis esséché par l'hiver. Et quand vous êtes partie, > l'ai regardé longtemps.

Ils étaient dans la cellule qu'habita Savonarole, rieur du couvent de San-Marco. Le guide leur sontra le portrait et les reliques du martyr.

— Qu'est-ce que vous pouviez me trouver de ien ce jour-là ? Il ne faisait pas clair.

— Je vous voyais marcher. C'est par les mouéments que les formes parlent. Chacun de vos as me disait les secrets de votre beauté précise charmante. Oh! je n'ai jamais eu l'imagination iscrète à votre égard. Je n'osais vous parler. En [ous voyant j'avais peur. J'étais épouvanté devant elle qui pouvait tout pour moi. Présente, je vous dorais en tremblant. Loin de vous, j'avais toutes 3 impiétés du désir.

— Je ne m'en doutais pas. Mais vous rappelezous la première fois que nous nous sommes vus, uand Paul Vence vous a présenté? Vous étiez Ssis à côté du paravent. Vous regärdiez les miniaures qui y sont accrochées. Vous m'avez dit :

« Cette dame, peinte par Siccardi, ressemble à. k mère d'André Chénier. » Je vous ai répondu, « C’est l’aïeule de mon mari. Comment était mère d'André Chénier? » Et vous avez dit : € O: a son portrait : une Levantine affalée. »

Il se défendit d’avoir parlé d’une façon si impe tinente.

— Mais si! Je me rappelle mieux que vous.

Ils allaient dans le blanc silence du couvent Ils visitèrent la cellule que le bienheureux Ange lico orna de la plus suave peinture. Et là, devan la Vierge qui, dans un ciel pâle, reçoit de Die le Père la couronne immortelle, il prit Thérès dans ses bras et lui mit un baiser sur la bouche presque au regard de deux Anglaises qui allaier par les corridors, consultant le Bædeker. Elle dit :

— Nous allions oublier la cellule de saint A tonin. |

— Thérèse, je souffre, dans mon bonheur, d tout ce qui est de vous et qui m'échappe: J souffre de ce que vous ne viviez pas de moi set et pour moi seul. Je voudrais vous avoir toute vous avoir eue toute dans le passé.

Elle fit un petit mouvement d'épaules. =

— Oh! le passé!

— Le passé, c'est ia seule réalité humal) Tout ce qui est est passé. | 4

Elle leva vers lui ses yeux dont les prunelles ressemblaient à ces ciels charmants mêlés de soleil et de pluie :

— Eh bien, je puis vous le dire : je ne me suis jamais sentie vivre qu'avec vous.

En rentrant à Fiesole, elle trouva une lettre brève et menaçante de Le Ménil. Il ne comprenait rien à son absence prolongée, à son silence. Si elle ne lui annonçait pas tout de suite son retour, il irait la retrouver.

Elle lut, nullement surprise, mais accablée de voir que tout ce qui devait arriver arrivait et que rien ne lui serait épargné de ce quelle avait craint. Elle pouvait encore le calmer et le rassurer. Elle n'avait qu'à lui dire qu'elle l’aimait, qu'elle retournerait bientôt à Paris, qu'il devait renoncer à l'idée folle de la rejoindre ici, que Florence était un village où ils seraient vus tout de suite. Mais il fallait écrire : « Je t'aime. » IL fallait l'endormir avec des paroles caressantes. Elle n'en eut pas le courage. Elle lui laissa entre- Voir la vérité. Elle s’accusa elle-même en termes enveloppés. Elle parla obscurément des âmes emportées dans le flot de la vie, et du peu qu'on est Sur l'océan mouvant des choses. Elle lui demanda

avec une tristesse affectucuse de lui garder un bon souvenir dans un petit coin de son âme.

le

Elle alla porter la lettre à la poste sur la place de Fiesole. Les enfants jouaient à la marelle dans le crépuscule. Elle regarda du haut de la colline la coupe élégante qui porte dans son creux, comme un Joyau, la belle Florence. Et la paix du soir la fit tressaillir. Elle jeta la lettre dans la boîte. Seulement alors, elle eut la vision nette de ce qu'elle avait fait et de ce qu'il en résul: terait.

Sur la place de la Seigneurie, où le soleil fleuri 1 printemps répandait ses roses jaunes, midi imnant dissipait la foule rustique des marchands : grains et de pâtes venus pour le marché. Au ed des Lanzi, devant l'assemblée desstatues, les aciers ambulants avaient dressé, sur des tables dues de cotonnade rouge, les petits châteaux ü portaient à leur base l'inscription Bibtte ghracwe. Et la joie facile descendait du ciel sur la re. Thérèse et Jacques, revenant d'une promede matinale aux jardins Boboli, passaient dent l'illustre loggia. Thérèse regardait la Sabine Jean de Bologne avec cette curiosité intéressée ine femme qui examine une autre femme.

us Dechartre ne regardait que Thérèse. Il lui dit:

Bis

— C'est merveilleux comme la vive lumière d jour flatte votre beauté, vous aime et caresse | nacre fine de vos joues.

__ Qui, dit-elle. La lumière des bougies m durcit les traits. Je l'avais remarqué. Je ne sti pas une femme de soir, malheureusement : c'es plutôt le soir que les femmes ont l'occasion des montrer et de plaire. Le soir, la princesse Senië vine a un beau teint mat et doré ; au soleil, el] est jaune comme un citron. Il faut avouer qu'ell ne s’en inquiète guère. Elle n'est pas coquette:

— Et vous l’êtes ?

— Oh! oui. Autrefois je l’étais pour moi, mail tenant je le suis pour vous. | |

Elle regardait encore la Sabine qui, des bras ! des reins, grande, longue et robuste, a | d'échapper à l’étreinte du Romain. |

— Est-ce qu'il faut qu'une femme, pour ët belle, ait cette sécheresse de forme et cette lo: gueur de membres? Je ne suis pas comme cel moi. | 11 prit soin de la rassurer. Mais elle n'était p. | | inquiète. Elle regardait maintenant le petit ch teau du glacier ambulant dont les cuivres relu saient sur une nappe de coton écarlate. Une eny» subite lui était venue de manger une glace, 1 debout, comme elle avait vu faire tout à L heure des ouvrières de la ville. I dit :

— Attendez un instant.

Il se mit à courir vers la rue quisuit le côté

auche des Lanzi et disparut.

Au bout d’un moment il revint, lui tendant une etite cuiller de vermeil à demi dépouillé par le emps, et dont le manche se terminait par le lys e Florence, au calice émaillé de rouge.

— C'est pour prendre votre glace. Le glacier ne onne pas de cuiller. Il vous aurait fallu tirer la ingue. G'aurait été très joli. Mais vous n'avez as l'habitude.

Elle reconnut la cuiller, un petit joyau qu'elle vait remarqué la veille dans la vitrine d'un antiuaire voisin des Lanzi.

Ils étaient heureux, ils répandaient leur joie leine et simple en paroles légères qui n'avaient oint de sens. Et ils riaient quand le Florentin iur tenait, avec une mimique héréditaire, des ropos renouvelés des vieux conteurs italiens. Île s’amusait du jeu parfait de ce visage antique jovial. Mais elle ne comprenait pas toujours Sparoles. Elle demandait à Jacques :

— Qu'est-ce qu'il a dit?

— Vous voulez le savoir ?

Elle le voulait.

— Eh bien! il a dit qu'il serait heureux si puces de son lit étaient faites comme vous.

Quand elle eut mangé sa glace, il la pressa

d'aller revoir Or San Michele. C'était si près ! (| traverscraient la place en biais et découvriraien tout de suite le vieux joyau de pierre. Ils allèrent Ils regardèrent le Saint Georges et le Saint Mar de bronze. Dechartre revit sur le mur écaillé del maison la boîte aux lettres, et ilse rappela ave une exactitude douloureuse la petite main ganté qui y avait jeté une lettre. Il la trouvait hideuse cette gueule de cuivre qui avait avalé le secret d Thérèse. Il ne pouvait en détourner les yeux Toute sa gaieté s’en était allée. Cependant, ell s’appliquait à aimer la rude statue de | liste.

— Cest vrai qu'il a l'air honnête et france que, s’il parlait, il ne sortirait de sa bouche qu des paroles de vérité. |

Il répliqua amèrement :

— Ce n’est pas la bouche d’une femme.

Elle comprit sa pensée ; et d'un ton très doux

— Mon ami, pourquoi me 6 parles vous ainsi? J suis franche, moi.

— Qu'appelez-vous être franche? Vous save qu’une femme est obligée de mentir.

Elle hésita. Puis :

— Une femme est franche quand elle ne fai pas de mensonges inutiles. |

Thérèse glissait, vêtue de gris sombre, sous les ytises en fleurs. Les buissons d'arbouses coutraient d'étoiles argentées le bord escarpé de la érrasse et, sur le penchant des coteaux, les lauïers dardaient leur flamme odorante. La coupe le Florence était toute fleurie.

LVivian Bell allait, blanche, dans le jardin em- ‘aumé.

"— Vous le voyez, darling. Florence est vraient la ville de la fleur, et ce n’est pas à tort elle porte le lys rouge pour emblème. C'est ête aujourd hui, darling.

| Ah! c'est fête aujourd’hui ?..

= Darling, vous ne savez pas que nous sommes

au premier jour de mai, à Primavera? Vous ne vous êtes pas éveillée ce matin dans une féerie charmante? Oh! darling, vous ne célébrez pas la fête de la Fleur ? Vous ne vous sentez pas Joyeuse; vous quiaimez les fleurs ? Car vous les aimez, my love, je le sais; vous êtes tendre pour elles. Vous m'avez dit qu'elles éprouvaient de la joie ct de la douleur, qu'elles souffraient comme nous.

— Ah ! j'ai dit qu’elles soulfraient comme nous ?

__ Oh! vous l'avez dit. C’est leur fête aujours d'hui. Il faut la célébrer selon la coutume des aïieux, dans les rites consacrés par les vieux peintres.

Thérèse entendait sans comprendre. Elle frois= sait sous son gant la lettre qu'elle venait de recevoir, une lettre portant le timbre-poste italien et ne contenant que deux lignes :

« Je suis descendu cette nuit à l'hôtel de la Grande-Bretagne, Lungarno Acciaoli. Je vous attends dans la matinée. N° 18. » |

__ Oh! darling, vous ne savez pas que c'est la coutume, à Florence, de fêter le renouveau, au premier mai de chaque année ? Mais alors, vous ne compreniez pas tout à fait ce que voulait dire le tableau de Botticelli consacré à la fète dela fleur, ce Printemps délicieux et d'une Joie réveuse. Autrefois, darling, en ce premier jour de mal, toute la ville était en liesse. Les jeunes filles,

êtues d’habits de fête et couronnées d'aubépine, aient en long cortège par le Corso, sous des res de fleurs, et formaient des chœurs sur l’herbe ouvelle, à l'abri des lauriers. Nous ferons comme Iles. Nous danserons dans le jardin.

— Ah ! nous danserons dans le jardin ?

— Oui, darling, et je vous apprendrai des pas scans du quinzième siècle, qui .ont été retroués dans un manuscrit par monsieur Morisson, doyen des bibliothécaires de Londres. Revenez te, my love; nous mettrons des chapeaux de eurs et nous danserons.

— Oui, chérie, nous danserons.

Et, poussant la grille, elle s'enfuit par le petit lemin, qui, raviné comme un lit detorrent, caat ses pierres sous des buissons de roses. Elle

Jeta dans la première voiture qu'elle trouva. cocher avait des bleuets à son chapeau et au anche de son fouet.

— Hôtel de la Grande-Bretagne, Lungarno caoli !

Elle savait où c'était, Lungarno Acciaoli... Elle était allée le soir, et elle revoyait l'or déchiré

soleil sur la nappe agitée du fleuve. Puis ç'avait L la nuit, le murmure sourd des eaux dans le ence, les paroles, les regards qui l'avaient trou- 2, le premier baiser de l'ami, le commenceont de l'irréparable amour. Oh! oui, elle se

rappelait Lungarno Acciaoli et la rive du fleuv au delà du Pont Vieux... Hôtel de la Grande-Bre tagne… Elle savait : une grande façade de piert sur le quai. C'était encore heureux, puisqu'il di vait venir, qu'il fût venu là. Il aurait tout aus bien pu descendre à l'hôtel de la Ville, plac Manin, où était Dechartre. C'était encore heuret qu'ils ne fussent pas porte à porte, dans le mèn corridor... Lungarno Acciaoli!... Ce mort qui avaient vu passer à la course, Sn par les c goules, il était Sn 7 quelque part, dans [l petit cimetière fleuri.

— Numéro 18. |

C'était une chambre nue d'hôtel, avec son poël à la mode italienne. Un jeu de brosses minutie) sement élalé sur la table et FIndicateur des ch mins de fer. Pas un livre, pas un journal. Il étl là : elle vit une grande souffrance sur son visé osseux, un air de fièvre. Elle en éprouva une pression grave et pénible. Il attendit un mot,} geste ; mais elle restait étrangère, n'osant rien! lui offrit une chaise. Elle l'écarta et resta bout. |

— Thérèse, il y a quelque chose que je ne À pas. Parlez. |

Après un moment de silence, elle répol avec une lenteur pénible :

— Mon Dieu, quand j'étais à Paris, pourquoi êtes-vous parti ?

» À la tristesse de l'accent, il crut, il voulut dener un reproche affectueux. Son visage se colora. [l répondit ardemment :

— Ah! si j'avais prévu ! Cette partie de chasse, iu fond, vous pensez bien que je m'en souciais deu ! Mais vous, votre lettre, celle du 27 (il avait le don des dates), m'a jeté dans une inquiétude iorrible. Il était arrivé quelque chose à ce moment-là. Dites-moi tout.

— Mon ami, Je croyais que vous ne m'aimiez lus.

— Mais maintenant que vous savez le contraire ?

— Maintenant.

“Elle resta les bras tombants etles mains jointes.

| Puis avec une tranquillité affectée :

— Mon Dieu! mon ami, nous nous sommes | à sans savoir. On ne sait jamais. Vous êtes êune, plus jeune que moi, puisque nous sommes peu près du même âge. Vous avez, sans doute, les projets pour l'avenir.

| I la regarda fièrement en face. Elle continua, Noins assurée :

— Vos parents, eux, votre mère, vos tantes, otre oncle le général, en ont pour vous, des prots. C'est bien naturel. J'aurais pu devenir un bstacle.. Il vaut mieux que je disparaisse de

ke -

votre vie. Nous garderons un bon souvenir l’und l’autre. ;

Elle lui tendit sa main gantée. Il croisa le bras :

— Alors, tu ne veux plus de moi? Tu crois qu tu m'auras rendu heureux comme pas un homm ne l'a été, et puis mis de côté, et que c’est fin comme cela ! Vraiment, tu crois que tu en as lin avec moi! Qu'est-ce que vous venez me dire Une liaison, cela se dénoue. On se prend, ons quitte... Eh bien, non! vous n'êtes pas une pa sonne qu'on quitte, vous.

— Oui, vous aviez peut-être mis en moi plu qu'on ne met d'ordinaire en pareil cas. J'étais poul vous plus qu'un amusement. Mais, si je ne sui pas la femme que vous croyiez, si je vous àl trompé, si je suis légère... Vous savez : on |'| dit. Eh bien! si je n'ai pas été avec vous ce qui je devais être.

Elle des et reprit d'un ton grave et pur qu, contrastait avec ses paroles : |

— Si, pendant que je vous appartenais, ja) eu des entraînements, des curiosités, si Je vou dis que je ne suis pas faite pour un sentiment sé

TICHXE Il l'interrompit :

— Tu mens. | — Oui, je mens. Et je ne mens pas bien. J

oulais gâter notre passé. J'avais tort. Il est ce que vous savez. Mais.

— Ah! cela! je vous l'ai toujours dit : je ne uis pas sûre. Il y a des femmes, à ce qu’on dit, ui peuvent répondre d'elles. Je vous ai averti ue je n'étais pas comme elles, et que je ne épondais pas de moi.

Il donna de la tête à droite et à gauche, comme ne bête qu'on irrite et qui hésite encore à foncer.

— Qu'est-ce que tu veux dire? Je ne comrends pas. Je ne comprends rien. Parle claireint. clairement, entends-tu? Il y a quelque hose entre nous. Je ne sais pas quoi. Je veux le ioir. Qu'est-ce qu'il y a?

— Je vous le dis, mon ami, il ÿ à que je ne lis pas une femme sûre d'elle-même, et que vous e deviez pas HADoier sur moi. Non! vous ne le Miez pas. Je n'avais rien promis... Et puis, si Wais promis, qu'est-ce que des paroles ?

— Tu ne m'aimes plus. Oh! tu ne m'aimes us, je le vois bien. Mais, tant pis pour toi! Of, je t'aime. Il ne fallait pas te donner. N’es- ‘16 pas te reprendre. Je t'aime et je te garde. Ors, tu croyais te tirer d'affaire tout tranquilleent? Écoute-moi un peu. Tu as tout fait pour le Je t'aime, pour que je te sois attaché, pour l je ne puisse pas vivre sans toi. Nous avons

connu ensemble des plaisirs inimaginables. Et ! n’en refusais pas ta part. Oh! je nete prena pas de force. Tu voulais bien. Il ÿ a six semain encore, tu ne demandais pas mieux. Tu étais to pour moi. J'étais tout pour toi. Il ÿ avait des m ments où nous ne savions plus si j'étais toi si tu étais moi; et puis tu veux que tout d'un cot je ne sache plus, que je ne te connaisse plus, qi tu sois pour moi une étrangère, une dame qu rencontre dans le monde. Ah! tu as un bel aplom toi! Voyons, est-ce que j'ai rêvé? Tes baiser ton souffle sur mon cou, tes cris, ce n'est do) pas vrai? J’invente tout ça, dis? Oh!'ilnyap de doute : tu m’aimais. Je le sens encore sur mt ton amour. Eh bien! je n'ai pas changé. Je st ce que j'étais. Tu n'as rien à me reprocher.

ne t'ai pas trompée avec d'autres femmes. ( n’est pas pour m'en faire un mérite. Je n’auri pas pu. Quand on t'a connue, on trouve a) plus jolies un goût fade. Je n'ai jamais eu l'id de te tromper. Je me suis toujours conduit enve vous en galant homme. Pourquoi ne m ’aimeri!

vous pue Mais réponds-moi, parle donc. I que tu m'aimes encore. Dis-le, puisque c'est vr Viens, viens! Thérèse, tu sentiras tout de su que tu m'aimes comme tu m'aimais autrefois, de le petit nid de la rue Spontini, où nous avons si heureux. Viens!

z” FR

Il se jeta sur elle, ardent, les bras avides. Elle, es yeux pleins d’effroi, le repoussa avec une horeur glaciale.

Il comprit, s'arrêta et dit :

-— Tu as un amant!

Elle abaissa lentement la tête, et puis la releva, rave et muette.

Alors il la frappa à la poitrine, à l'épaule, au isage. Et aussitôt, il recula de honte. Il baissait és yeux et se faisait. Les doigts aux lèvres et se Ongeant les ongles, il s'aperçut que sa main fétait déchirée à une épingle du corsage et sainait. Il se jeta dans un fauteuil, tira son mouhoir pour essuyer le sang et demeura comme différent et sans pensée.

Elle, adossée à la porte, la tête droite, pâle, le égard vague, détachait sa voilette déchirée et édressait son chapeau avec un soin instinctif. Vu petit bruit, naguère délicieux, que faisaient utour d'elle les étoffes froissées, il tressaillit, la egarda et redevint furieux.

…— Qui est-ce? Je veux le savoir.

Ælle ne bougea pas. Son visage blanc portait amarque brûlante du poing qui l'avait frappé. le répondit, avec une fermeté douce :

— Je vous ai dit tout ce que je pouvais vous lire. Ne me demandez plus rien. Ce serait inuile.

Il la regarda d’un regard cruel qu'elle ne connaissait pas.

— Oh!ne me dites pas son nom. Je n'auri pas de peine à le trouver.

Elle se taisait, attristée pour lui, inquiète pou un autre, pleine d’'angoisses et d'alarmes, « pourtant sans regrets, sans amertume, sans affli tion,ayant son âme ailleurs.

Il eut comme un vague sentiment de ce quis passait en elle. Dans sa colère de la voir .

douce et si sereine, de la trouver belle autremer qu'il ne l'avait eue, et belle pour un autre, il et envie de la tuer, et lui cria : |

— Va-t'en! va-t'en!

Puis, accablé par cet effort de haine qui ne l était pas naturel, il se prit la tête dans les man et se mit à sangloter. |

Cette douleur la toucha, lui rendit l'espoir à “ le calmer, d’adoucir les adieux. Elle se fit l'ill: sion qu’elle pouvait peut-être le consoler d’ell! Amicale et confiante, elle vint s'asseoir près f [ui. |

— Mon ami, blâmez-moi. Je suis blimabl et plus encore pitoyable. Méprisez-moi, si voi voulez etsi l’on peut mépriser une malheureu! créature qui est le jouet de la vie. Enfin, juge moi comme vous voudrez. Mais gardez-moi peu d'amitié dans votre colère, un.souvenir aig

st doux, comme ces temps d'automne, où il ya du soleil et de la bise. C'est ce que je mérite. Ne soyez pas dur à la visiteuse agréable et frivole jui passa à travers votre existence. Faites-moi des dieux comme à une voyageuse qui s en va on ne ait où, et qui est triste. Il y a toujours tant de ristesse à partir! Vous étiez irrité contre moi, out à l'heure. Oh! je ne vous le reproche pas. Jen souffre seulement. Gardez-moi un peu de sympathie. Qui sait? L'avenir esttoujours inconnu. Lest bien vague, bien obscur devant moi. Que é puisse me dire que j'ai été bonne, simple, franche avec vous, et que vous ne l'avez pas oublié. Avec le temps, vous comprendrez, vous pardonierez. Dès aujourd’hui ayez un peu de pitié.

Il ne l’écoutait pas, apaisé seulement par la aresse de cette voix, dont les sons coulaient limides et clairs. Il dit en sursaut :

— Vous ne l’aimez pas. C'est moi que vous imez. Alors?

Elle hésita, glissa :

— Ah! dire ce qu'on aime ou ce qu'on n'aime jas, c’est une chose qui n'est pas facile pour une emme, au moins pour moi. Car Je ne sais pas omment font les autres. Mais la vie n'est pas lémente. On est jetée, poussée, ballottée…

Il la regarda, très calme. Il lui était venu une dée ; il avait pris une résolution. C'était simple.

250 LE LYS RHODCE

I pardonnait, il oubliait, pourvu qu'elle luire vint tout de suite. |

— Thérèse, vous ne l’aimez pas? C'était un erreur, un moment d'oubli, une chose horribl et stupide que vous avez faite, par faiblesse, pa surprise, peut-être de dépit. Jurez-moi que vou .ne le reverrez plus.

Il lui prit le bras :

— Jurez-le-moi.

Elle se taisait, les dents serrées, le visage som bre; il lui tordit le poignet. Elle cria : |

— Vous me faites mal!

Folies il suivait son dessein. Il la train jusqu'à la table, sur laquelle se trouvaient, prè du jeu de brosses, une bouteille d'encre et quel ques feuilles de papier à lettres avec une grand,

vignette bleue représentant la façade de l'hôtel aux fenêtres innombrables. |

— Écrivez ce que je vais vous dicter. Je fere

porter la lettre. | Et, comme elle résistait, il la fit tomber | genoux. Fière et tranquille, elle dit : - à — Je ne peux pas, je ne veux pas.

— Pourquoi?

— Parce que... Vous voulez le savoir? Parc, que je l'aime. | Brusquement, il lui làcha le bras. S'il avait e! son revolver sous la main, peut-être ls

liée. Mais, presque aussitôt, sa fureur s'était iouillée de tristesse; et maintenant, désespéré, est lui qui aurait bien voulu mourir.

— Est-ce vrai, ce que vous dites là? Est-ce once possible? Est-ce donc vrai?

— Est-ce que je sais, moi? Est-ce que je peux ire? Est-ce que je comprends encore? Est-ce que di encore une idée, un sentiment, une lueur de uoi que ce soit? Est-ce que...

Avec un peu d'effort, elle ajouta :

— Est-ce que je suis dans ce moment à autre hose qu’à ma tristesse et à votre désespoir?

— Tu l’aimes! tu l’aimes! Qu'est-ce qu'il a, omment est-il, pour que vous l’aimiez?

Il était stupide de surprise, dans un abîme étonnement. Mais ce qu'elle avait dit les avait Ourtant séparés. Il n’osait plus la manier brutaément, la saisir, la frapper, la pétrir comme sa hose mauvaise et rétive, mais sa chose à lui. Il épétait.

— Vous l’aimez! vous l’aimez! Mais qu'est-ce u'il vous a dit, qu'est-ce qu'il vous a fait, pour üe vous l’aimiez? Je vous connais : je ne vous pas dit toutes les fois que vos idées me cho [uaient. Je parie que ce n'est même pas un iümme du monde. Et vous croyez qu'il vous ime? vous le croyez? Eh bien! vous vous troméz :ilne vous aime pas. Il est flatté, tout sim-

plement. Il vous lâchera à la première occasior Quand il vous aura assez compromise, il vor enverra promener. Et vous roulerez dans la gala terie. L'année prochaine, on dira de vous : « EI traîne avec tout le monde. » Cela me contrari pour votre père, qui est un de mes amis, et qu saura votre conduite, car n'espérez pas le trom per, lui.

Elle écoutait, humiliée, mais consolée, son geant à ce qu'elle aurait souffert de le trouve généreux. |

Dans sa simplicité, il la née sincèrement Ce mépris le soulageait. Il s'en mettait plein 1 gorge. |

— Comment la chose s'est-elle faite? Vou pouvez bien me le dire, à moi. |

Elle haussa les épaules avec tant de pitié qu’! n'osa plus continuer sur ce ton. Il redevint hai neux. | |

— Est-ce que vous vous imaginez que je voul aiderai à sauver les apparences, que je retournerë. chez vous, que je continuerai à fréquenter votr| mari, que je tiendrai le chandelier? |

— Je pense que vous ferez ce qu'un galan) homme doit faire. Je ne vous demande rien. J’au rais voulu conserver de vous le souvenir d'u. excellent ami. Je croyais que vous seriez indul gent et bon pour moi. Ce n'est pas possible. J

jois qu'on ne se quitte jamais bien. Plus tard, lus tard vous me jugerez mieux. Adieu!

Il la regarda. Son visage maintenant exprimait lus de douleur que de colère. Elle ne lui avait amais vu ces yeux secs et cernés, ces tempes rides sous des cheveux rares. Il semblait qu'il ùt vieilli en une heure.

— J'aime mieux vous avertir. Il me sera mpossible de vous revoir. Vous n'êtes pas une emme quon peut rencontrer dans le monde juand on l'a eue et qu'on ne l’a plus. Je vous lai dit. Vous n'êtes pas comme les autres. Vous vez un poison à vous, que vous m'avez donné, tque je sens en moi, dans mes veines, partout. ourquoi vous ai-je connue ?

Elle le regarda avec bonté.

— Adieu! et dites-vous que je ne vaux pas des egrets si cuisants.

Alors, quand il vit qu’elle posait la main sur la lef de la porte, quand il sentit, à ce geste, qu'il Jlait la perdre, qu'il ne l'aurait plus jamais, il joussa un cri et s’élança. Il ne se rappelait plus lën. Il lui restait l’étourdissement d’un grand nalheur accompli, d’un deuil irréparable. Et du ond de sa stupeur un désir montait. ]1 voulait la éprendre une fois encore, celle qui s’en allait et @reviendrait plus. Il la tira à lui. Il la voulait implement, de toute la force de sa volonté ani-

male. Elle lui résista de toute sa volonté pré sente, libre et qui veillait. Elle se dégage froissée, arrachée, déchirée, n'ayant pas mêm eu peur.

Il comprit que tout serait inutile; il retrouva l suite oubliée des choses et qu'elle n'était plus lui parce qu'elle était à un autre. Sa souffrance revenue, il lui cracha des HR et la pouss dehors.

Elle resta un moment dans le corridor, atter dant par fierté un mot, un regard digne d’êtr mis sur leur amour passé. |

Mais il cria encore : « Va-t'en », et poussa vic lemment la porte. |

Via Alfieri, elle revit le pavillon au fond de cour où croissait l'herbe pâle. Elle le trouva trar quille et muet, fidèle, avec ses chèvres et sc nymphes, aux amoureux du temps de la grandi duchesse Élisa. Elle se sentit dès l’abord échappé au monde douloureux et brutal et transportée dar. des âges où elle n’avait pas connu la tristesse“ vivre. Au pied de l'escalier, dont les degrés étaiei jonchés de roses, Dechartre l’attendait. Elle jeta dans ses bras et s’y abandonna. Il la port inerte, comme la dépouille précieuse de cel devant qui il avait pâli et tremblé. Elle goûtai les paupières mi-closes, l'humihation superl

l'être une belle proie. Sa fatigue, sa tristesse, ses” légoûts de la journée, Le souvenir de la violence, a liberté reprise, le besoin d'oublier, un reste de peur, tout avivait, irritait sa tendresse. Renversée sur le lit, elle noua ses bras autour du cou de son 1m.

Quand ils revinrent à eux, ils eurent des gaietés d'enfant. Ils riaient, disaient des riens, jouaient, mordaient aux limons, aux oranges, aux pastèques amassés près d'eux sur des assiettes peintes. N'ayant gardé que la fine chemise rose, qui, glissant en écharpe sur l'épaule, découvrait un sein èt voilait l’autre, dont la pointe rougissait à travers, elle jouissait de sa chair offerte. Ses lèvres Sentr'ouvraient sur l'éclair de ses dents humides. Elle demandait, avec une coquette inquiétude, sil n'était pas déçu après le rêve savant qu'il avait lait d'elle.

Dans les lueurs caressantes du jour qu'il avait ménagées, il la contemplait avec une Joie jeune. [lui donnait des louanges et des baisers.

Ils s’oubliaient en caresses mignardes, en querélles amicales, en regards heureux. Puis, subitement graves, les yeux assombris, les lèvres serrées, en proie à cette colère sacrée, qui fait que Pamour ressemble à la haine, ils se reprenaient, se mêlaient et cherchaient l’abîme.

Et elle rouvrait ses yeux noyés et souriait, la

SE

tête sur l’oreiller, les cheveux épars, avec une douceur de convalescente.

Il lui demanda d’où lui venait cette petite marque rouge sur la tempe. Elle répondit qu’elle ne savait plus et que ce n'était rien. Elle mentail à peine et d’un cœur ouvert. Vraiment, elle ne savait plus.

Ils se rappelaient leur belle et courte Histo toute leur vie, qui datait du jour où ai S ‘étaien rencontrés.

— Vous savez, sur la terrasse, le lendemain d votre arrivée. Vous me disiez des paroles vague: et sans suite. J'ai deviné que vous m'aimiez.

— J'avais peur de vous paraître stupide.

— Vous l’étiez un peu; c'était mon triomphe) Je commençais à m'impatienter de vous voir & peu troublé près de moi. Je vous ai aimé avan que vous m'aimiez. Oh! je n’en rougis pas. |

IL lui versa entre les dents une goutte d'ast mousseux. Mais il y avait sur le guéridon un bouteille de vin de Trasimène. Elle voulut goûter, en souvenir de ce lac qu'elle avait m désolé et beau, le soir, dans sa coupe ébréché d’opale. C'était lors de son premier voyage €! Italie. Il y avait de cela six ans. |

Il la querella d'avoir découvert sans luil beauté des choses. |

Elle lui dit :

— Sans toi, je ne savais rien voir. Pourquoi n'es-tu pas venu plus tôt?

Il lui ferma la bouche d’un baiser pesant. Et quand elle revint à elle, brisée de Joie, la chair heureuse et lasse, elle lui cria :

— Oui, je t'aime! Oui, je n'ai jamais aimé que toi !

Le Ménil lui avait écrit : « Je pars demain, sept heures du soir. Trouvez-vous à la gare. » . Elle y était venue. Elle le vit en long mantea, gris à pèlerine, correct et calme, devant les om nibus des hôtels. Il lui dit seulement :

— Ah! vous voilà!

— Mais, mon ami, vous m'avez appelée.

absurde qu'elle reviendrait à l'aimer, et que.

reste serait oublié, ou encore qu'elle lui dirait

Il n'avoua pas qu'il avait écrit dans l’espo

« C'était une épreuve. » | Si elle lui avait parlé ainsi, sur le moment l'aurait crue.

Déçu qu’elle n’ouvrît pas la bouche, il lui é

sèchement : | à

— Qu'est-ce que vous avez à me dire? c'est à vous à parler, ce n’est pas à moi. Je n'ai pas, moi, d'explications à vous donner. Je n'ai pas à me justifier d'une trahison.

— Mon ami, ne soyez pas cruel, ne soyez pas ngrat envers le passé. Voilà ce que j'avais à vous dire. Et j'ai encore à vous dire que je vous quitte avec la tristesse d'une véritable amie.

— C'est tout? Allez le répéter à l’autre, cela lintéressera plus que moi.

— Vous m'avez appelée, je suis venue; ne me le faites pas regretter.

— Je suis fâché de vous avoir dérangée. Vous pouviez sans doute mieux occuper votre journée. Je ne vous retiens pas. Allez le rejoindre, vous 5n mourez d'envie.

À la pensée que ces pauvres et misérables aroles qu'elle entendait exprimaient un moment le l'éternelle douleur humaine, et que la tragédie n avait illustré de pareilles, elle eut une impresion de tristesse mêlée d'ironie, que trahit un pli le ses lèvres. Il crut qu’elle riait.

— Ne riez pas, et écoutez-moi. Avant-hicr, lans la chambre d'hôtel, j'ai voulu vous tuer. J'ai ité si près de le faire que, maintenant, Je sais ce Que c'est. Aussi je ne le ferai pas. Vous pouvez tre bien tranquille. D'ailleurs, à quoi bon?

“mme je tiens, pour moi-même, à observer les

convenances, jirai vous voir à Paris. J'aurai le regret d'apprendre que vous ne pouvez pas me recevoir. Je verrai votre mari, je verrai aussi votre père. Ce sera pour prendre congé, devant faire un voyage un peu long. Adieu, madame!

Au moment où il lui tournait le dos, Thérèst vit miss Bell et le prince Albertinelli qui sor taient de la gare des marchandises et s’avançaien! vers elle. Le prince était très beau. Viviar marchait à son côté avec allégresse. |

— Oh! darling, quelle bonne surprise de vouf trouver ici. Nous venons, le prince ét moi, de reconnaître à la douane la cloche qui es!

arrivée. | |

— Ah!la cloche est arrivée? |

— Elle estici, darling, la cloche de Ghiberti ! Je l'ai vue dans sa cage de bois. Elle ne sonnait pa! parce qu’elle était prisonnière. Mais je veux lu! donner dans ma maison de Fiesole un campanile pour logis. Quand elle sentira l'air de Florence! elle sera heureuse de faire entendre sa voix argen tine. Visitée des colombes, elle sonnera à toute! nos joies et à toutes nos douleurs. Elle sonner:: pour vous, pour moi, pour le prince, pour ki bonne madame Marmet, pour monsieur Chou lette, pour tous nos amis. |

— Chérie, les cloches ne sonnent jamais au) vraies joies et aux vraies douleurs. Ce sont d hon.

nêtes fonctionnaires qui ne connaissent que les sentiments officiels.

— Oh! darling, vous vous trompez beaucoup.

Les cloches sont dans le secret des âmes; elles savent tout. Mais je suis bien contente de vous trouver. Oh ! je sais, my love, pourquoi vous êtes venue à la gare. Votre femme de chambre vous a trahie. Elle m'a dit que vous attendiez une robe rose qui ne venait pas, et que vous en séchiez d'impatience. Mais ne vous mettez pas en peine. Vous êtes toujours la toute belle, my love.

Elle fit monter madame Martin dans la charrette.

— Venez vite, darling, monsieur Jacques Dechartre dine ce soir à la maison, et je ne voudrais pas le faire attendre.

Et, tandis qu'ils allaient dans le silence du soir, par les sentiers pleins de parfums sauvages :

« — Voyez-vous là-bas, darling, les noires qüenouilles des Parques, les cyprès du cimetière. Best là que je veux dormir.

« Mais Thérèse songeait, inquiète : « Ils l'ont vu. L'a-t-elle reconnu ? Je ne crois pas. La place était déjà sombre et semée de petites lumières aveuÿlantes. Le connaissait-elle seulement? Je ne me rappelle pas si elle l’a vu chez moi l’année dernière. » |

Ce qui l’inquiétait, c'était la joie sournoise du prince.

262 LE LYS ROUGE Ve

— Darling, voulez-vous une place à côté de.

moi, dans ce cimetière rustique, et que nous reposions l’une près de l’autre sous un peu de terre. et beaucoup de ciel? Mais j'ai tort de vous faire une invitation que vous ne pouvez pas accepter. Il ne vous est pas permis de dormir votre

sommeil éternel au pied des coteaux de Fiesole, | | my love. 11 faudra que vous reposiez à Paris, : dans un beau monument, à côté du comte Martin- | Bellème. |

— Pourquoi? Vous croyez donc, chérie, que la. femme doit être unie à son mari, même après la mort ? |

— Certainement, elle le doit, darling. Le ma-| riage est pour letemps et pour l'éternité. Vous nel savez donc pas l'histoire des deux jeunes époux! qui s’aimaient, dans la province d'Auvergne ? Ils. moururent presque en même temps et furent mis dans deux tombes séparées par une route. Mais chaque nuit un églantier jetait d'une tombe à l’autre sa tige fleurie. Il fallut réunir les deux cercueils.

Ayant un peu dépassé la Badia, ils virent une procession qui montait les pentes de la colline: Le vent du soir soufflait sur les dernières flammes des cierges portés dans des chandeliers de bois doré. Les files blanches et bleues des confréries accompagnaient les bannières peintes. Puis ve-

Le

naient un petit Saint Jean, blond, frisé, tout nu Sous sa toison d'agneau, et une Sainte Marie-Madeleine de sept ans, dans la robe d’or deses cheveux crépelus. Les gens de Fiesole suivaient en foule. Ba comtesse Martin reconnut Choulette au milieu d'eux. Un cierge d'une main, son livre de l’autre, des lunettes bleues au bout du nez, il chantait ; des lueurs fauves tremblaient aux angles de sa face camuse et sur les bosses de son crâne tourmenté. Sa barbe sauvage se relevait et s’abaissait au rythme du cantique. Sous la dureté des ombres et des lumières qui lui travaillaient le visage, il avait l'air vieux et robuste comme ces solitaires capables d'accomplir un siècle de pénitence.

— Qu'il est beau! dit Thérèse. Il se donne en Spectacle à lui-même. C'est un grand artiste.

— Oh! darling, pourquoi voulez-vous que monsieur Choulette ne soit pas un homme pieux ? Pourquoi? Il y a beaucoup de joie et de beauté à croire. Cela, les poètes le savent. Si monsieur Ghoulette n'avait pas la foi, il ne ferait pas les aädmirables vers qu'il fait.

“ — Et vous, chérie, est-ce que vous avez la foi?

— Oh! oui, je crois en Dieu et à la parole du Christ.

Maintenant, le dais, les bannières, les voiles blancs avaient disparu dans les lacets du chemin montueux. Mais on voyait encore, sur le crâne nu

264 LE LYS ROUGE | de Choulette, la flamme du cierge rejaillir er rayons d or. ph Dechartre, cependant, attendait seul dans lc jardin. Thérèse le trouva accoudé au balcon de le terrasse où il avait sentiles premières souffrances d'aimer. Pendant que miss Bell cherchait avec le prince la place du campanile où elle suspendrail la cloche qui allait venir, il entraîna un momen: son amie sous les cytises. | — Vous m'aviez pourtant promis de vous trou:

ver dans le jardin quand je viendrais. Je vou: attends depuis une heure qui m'a paru mortelle

Vous deviez ne pas sortir. Votre absence m'a sur: pris et désespéré. |

Ellerépondit vaguement qu’elle avait été obligé« d'aller à la gare, et que miss Bell l'avait ramené dans sa charrette. |

IL s’excusa de lui montrer un visage inquiet Mais tout l’effrayait. Son bonheur lui faisait peur!

Déjà on était à table quand parut Choulette!

montrant le visage d'un antique satyre; une joit terrible luisait dans ses yeux de phosphore. De puis son retour d'Assise, il ne vivait plus qu'avet des gens du menu peuple, buvait toute la jour: née du vin de Chianti avec des filles et des arti: sans, à qui il enseignait la joie et l'innocence! l'avènement de Jésus-Christ, et l’abolition pro: chaine de l'impôt et du service militaire. A l'issut

ë la procession, il avait réuni des vagabonds ans les ruines du théâtre romain, et leur avait it, en langage macaronique mêlé de français et e toscan, un sermon qu'il se plut à refaire :

— Les rois, les sénateurs et les juges ont dit : La vie des peuples est en nous. » Or, ils mennt et ils sont le cercueil qui dit : « Je suis le erceau. »

» La vie des peuples est dans les moissons des ampagnes qui jaunissent sous le regard du Seineur. Elle est dans les vignes suspendues aux rmeaux, et dans le sourire et les larmes dont le el baigne les fruits des arbres, aux clos des verers.

» Elle n'est pas dans les lois, qui sont faites par »s riches et les puissants, pour la conservation e la puissance et de la richesse.

» Les chefs des royaumes et des républiques nt mis dans leurs livres que le droit des gens St le droit de guerre. Et ils ont glorifié la vionce. Et ils rendent des honneurs aux conquéants, et ils élèvent sur les places publiques des latues à l'homme et au cheval victorieux. Mais “droit n'est pas de tuer : c'est pourquoi le juste etirera pas de l’urne son numéro à la conscripon. Le droit n’est pas de nourrir la folie et les times du prince qui est élevé sur le royaume ou ur la république : et c'est pourquoi le juste ne

| 266 LE LYS ROUGE | paiera pas l'impôt; et il ne donnera point d’arge aux publicains. Il jouira en paix du fruit de sc travail, et il fera du pain avec le blé qu'il a sem et il mangera les fruits des arbres qu'il a taillé — Ah! monsieur Choulette, dit gravement.

prince Albertinelli, vous avez bien raison de vot intéresser à l’état de nos malheureuses bell campagnes, que le fisc épuise. Quel fruit tirer d'u sol imposé à trente-trois pour cent du reven net? Le maître et les serviteurs sont la proie di publicains. |

Dechartre et madame Martin furent frappés « la sincérité inattendue de son accent. |

Il ajouta :

— J'aime le roi. Je réponds de mon loyalismi Mais les maux des paysans me sont sensibles.

La vérité est qu'il préparait avec une soup obstination une œuvre unique : rétablirle domair rural de Casentino, que son père le prinec Carl officier d'ordonnance de Victor-Emmanuel, ava laissé aux trois quarts dévoré par les usurier: Sa mollesse affectée cachait son opiniàtretés n'avait que des vices utiles et tendus vers l'intér de sa vie. C’est pour redevenir un grand propri taire toscan qu'il avait brocanté des tableau vendu en contrebande les plafonds fameux de s0 palais, plu à de vieilles femmes et finalement cherché la main de miss Bell, qu'il savait tr

f LE LYS ROUGE 267

ibile à gagner de l'argent et très entendue à nir une maison. Îl aimait vraiment la terre et s paysans. Les paroles ardentes de Choulette, il comprenait vaguement, remuaient en lui cet nour. Il se laissait aller à dire sa pensée :

— Dans un pays où le maître et les serviteurs > font qu'une seule famille, Le sort de l’un dénd de celui des autres. Le fisc nous dépouille. uels braves gens que nos fermiers ! Pour remuer “terre, ils sont les premiers hommes du monde. Madame Martin avoua qu'elle ne l’eût pas cru. es campagnes de la Lombardie seules luiavaient iru bien cultivées et coupées de canaux innomfables. Mais la Toscane lui semblait un beau rger sauvage.

Le prince répondit en souriant que peut-être > parlerait-elle pas de cette manière si elle lui fait fait l'honneur de visiter ses fermes de Casenio, qui pourtant avaient enduré les souffrances longs et ruineux procès. Elle aurait vu à ce ie c'est que le paysan italien.

— Je m'occupe beaucoup de mon domaine.

n venais, ce soir, quand j'ai eu le double plaide trouver, à la gare, miss Bell qui reconnaisit sa cloche, et vous, madame, qui étiez en conérsation avec un ami de Paris.

1 avait eu l’idée qu'il serait désagréable à maame Martin en parlant de cette rencontre. Regar-

Vs

dant tout autour de la table, :1l vit le mouveme de surprise inquiète que Dechartre n’avait pu co tenir. Il insista :

— Pardonnez, madame, à un rustique une ce taine prétention à connaître le monde : en :

monsieur qui causait avec vous, J'ai reconnu t Parisien à ce qu'il avait l’air anglais, et que affectant la raideur, il laissait voir une aisan parfaite et une vivacité toute particulière.

— Oh! dit négligemment Thérèse, il y ave longtemps que je ne l'avais vu. Et j ai été tr surprise de le rencontrer à Florence, au mome de son départ.

Elle regarda Dechartre, qui affectait de ne P écouter.

— Mais je le connais, ce monsieur, dit mi Bell. C'est monsieur Le Ménil. Jai diné près « lui deux fois, chez madame Martin, et il a cau: avec moi, très bien. Il m'a dit qu'il aimait le foo ball ; que c'est lui qui a introduit ce jeu en Franc et que maintenant le football est très à la mod Il m'a aussi conté ses aventures de chasse. Il ain les animaux. J'ai remarqué que les chasseu aimaient beaucoup les animaux. Je vous assur darling, que monsieur Le Ménil parle admirabl ment des lièvres. Il connaît leurs habitudes. m'a dit que c'était un plaisir de les voir, au cla de lune, danser dans les bruyères. Il m'a assu

e < % ; LS

LE LYS ROUGE 269 u'ils étaient très intelligents, et qu’il avait vu un eux lièvre, poursuivi par les chiens, forcer à oups de pattes un autre lièvre à sortir du gîte, our donner le change. Darling, est-ce que moneur Le Ménil vous a parlé des lièvres ?

Thérèse répondit qu’elle ne savait pas, qu'elle ouvait les chasseurs ennuyeux.

Miss Bell répliqua. Elle ne croyait pas que k Le Ménil füt jamais ennuyeux en parlant des èvres qui dansent au clair de lune, dans les fuyères et dans les vignes. Elle aurait voulu, mme Phanion, élever un petit lièvre.

— Darling, vous ne connaissez pas Phanion.

h'je suis bien sûre que monsieur Dechartre la nnaît. Elle était belle, et chère aux poètes. Elle ibitait dans l’île de Cos une maison au penchant > la colline, qui, couverte de citronniers et de rébinthes, descendait vers la mer bleue. Et l’on t qu'elle regardait le regard azuré des flots. J'ai nté l’histoire de Phanion à monsieur Le Ménil, “il a été bien content de l’apprendre. Elle avait çu de quelque chasseur un petit hèvre aux lonles oreilles, enlevé à sa mère quand il tétait enre. Elle l'éleva sur ses genoux, etle nourrit des 2urs du printemps. 11 aimait Phanion et il oublia bmère. [1 mourut d’avoir mangé trop de fleurs. hanion le pleura. Elle l'ensevelit dans le jardin citronniers, sous un tombeau qu'elle pouvait

270 LE LYS ROUGE | voir de son lit. Et l'ombre du petit lièvre fut co solée par les chansons des poètes. | La bonne madame Marmet dit que M. Le Méi plaisait par des façons élégantes et discrètes, qi les jeunes gens n'ont plus guère. Elle aurait bic voulu le voir. Elle avait un service à lui di mander.

— C'est pour mon neveu, dit-elle. Il est capi taine d'artillerie, très bien noté et très aimé ses chefs. Son colonel a été longtemps sous 1 ordres d’un oncle de monsieur Le Ménil, le géni ral de La Briche. Si monsieur Le Ménil voula bien demander à son oncle d'écrire un mot € faveur de mon neveu au colonel Faure, je lui € serais bien reconnaissante. D'ailleurs, mon neve n'est pas un étranger pour monsieur Le Ménil.1 se sont trouvés ensemble l'année dernière au b, masqué que le capitaine de Lessay donna, l’hôtel d'Angleterre, aux officiers de la garniso de Caen et aux jeunes gens de famille des env rons. | | Madame Marmet, baissant les yeux, ajouta : à — Les invitées, naturellement, n'étaient pé des femmes du monde. Mais on dit qu'ily en ava de très jolies. Ces messieurs en avaient fait ven de Paris. Mon neveu, qui m’a donné ces détail! était costumé en postillon; monsieur Le Ménil, e hussard de la Mort, et il à eu un très grand "4

-. RESETE

Miss Bell dit qu’elle était bien fâchée de n’avon as appris que M. Le Ménil était à Florence. Cerainement, elle l'aurait invité à venir se reposer à “esole.

Dechartre resta sombre et distrait pendant le este du dîner; et, quand, au moment de se séjarer, Thérèse lui tendit la main, elle sentit qu'il ‘vitait de la presser dans la sienne.

La

Le lendemain, dans le pavillon caché de la vi Alfieri, elle le trouva soucieux. Elle essaya d’abori de le distraire par une ardente gaieté, par les dou ceurs d'une intimité pressante, par l'humilité su perbe d’une maîtresse qui s'offre. Mais il restai sombre. Il avait tout le long de la nuit médité travaillé, formé sa tristesse et son ennui. Il avai trouvé des raisons de souffrir. Sa pensée avai rapproché la main qui glissait une lettre dans! boîte, devant le San Marco de bronze, et l’inconni banal et redoutable qui avait été vu à la gare Maintenant, Jacques Dechartre donnait un visage un nom à sa souffrance. Dans le fauteuil d'aieul, où Thérèse s’était assise le jour de sa bienvenuee

uelle lui avait cette fois offert, il demeurait ssailli d'images pénibles, tandis qu'elle, penchée ar l’un des bras, l’enveloppait de son corps tiède ide son âme aimante. Elle devinait trop bien ce ont il souffrait pour le lui demander simplemèént. Afin de le ramener aux douces idées, elle rapela les secrets de la chambre où ils étaient, et “souvenir de leurs promenades à travers la vies Île trouvait des familiarités BURCIEUseS

— La petite cuiller que vous m'avez donnée jus les Lanzi, la petite cuiller au lys rouge, je Ven sers pour prendre mon thé du matin. Et, au äisir que Jai de la voir à mon réveil, je sens »mbien je t'aime.

Puis, comme il ne répondait qu'en paroles istes et voilées, elle lui dit :

— Je suis là, près de vous, et vous ne vous uciez pas de moi. Vous êtes occupé d’une idée le je ne sais pas. Pourtant j'existe, et une idée, \n'est rien.

— Une idée, ce n’est rien. Croyez-vous? On bheureux ou misérable d'une idée; on vit, on éurt d'une idée. Eh bien, oui, je songe.

— À quoi songez-vous?

— Pourquoi me le demander? Vous le savez jen, je songe à ce que j'ai appris hier soir, et hevous m’aviez caché. Je songe à la rencontre llévous avez faite hier à la gare et qui n’était pas

due au hasard, mais qu’une lettre avait amené une lettre jetée — rappelez-vous — dans la boî d'Or San Michele. Oh! je ne vous fais pas reproches. Je n’en ai pas le droit. Mais pou quoi vous être donnée à moi, si vous n'étiez p libre?

Elle pensa qu'il fallait mentir.

— Vous voulez parler de quelqu'un quejaix hier à la gare? Je vous assure que ç'a été la re contre la plus banale du monde.

Il fut frappé douloureusement de ce quel n’osait pas nommer celui dont elle parlait.

évita aussi de prononcer un nom.

— Thérèse, il n'était pas venu pour vou Vous ne le saviez pas à Florence? Il n'est p autre chose pour vous qu'un homme que voi voyez dans le monde et que vous recevez? Il ne pas celui qui, absent, vous a fait me dire au bo

de l’Arno: «Je ne peux pas! » Ilne vous est riel

Elle répondit résolument : | — Il vient quelquefois chez moi. C'est.

général Larivière qui me l’a présenté. Je n'ai pi autre chose à vous en dire. Je vous assure qui ne m'intéresse en aucune façon, et que je ne co

ÇOIs pas ce que vous pouvez croire. |

Elle éprouvait une sorte de contentementi renier l'homme qui avait soutenu contre elle avt tant de dureté et de violence ses droits de posst:

ur. Mais elle’avait hâte de s'arrêter dans la voie rtueuse. Elle se leva et regarda son ami avec de aux yeux tendres et graves.

— Écoutez-moi : du jour où je me suis donnée vous, ma vie vous appartient tout entière. S'il jus vient un doute, une inquiétude, interrogezoù. Le présent est à vous, et vous savez bien Ml n'y a que vous, vous seul, toi dedans. Quant mon passé, si vous saviez quel néant c'était, us seriez content. Je ne crois pas qu’une autre mme, faite comme moi pour aimer, vous eût porté une âme plus neuve d'amour que la iënne. Cela, je vous le jure. Les années écou- > sans vous, je ne les ai pas vécues. N’en tons pas. Il ne s’y trouve rien dont je puisse oir honte. Avoir regret, c’est autre chose : je grette de vous avoir connu si tard. Pourquoi, )n ami, pourquoi n’êtes-vous pas venu plus tôt? mme serais laissé prendre par vous il y a cinq $; aussi volontiers qu'aujourd'hui. Mais, croyez- H; ne nous fatiguons pas à creuser le temps qui #t plus. Rappelez-vous Lohengrin. Si vous aimez, je suis pour vous le chevalier du cygne. ii je ne vous ai rien demandé. Je n'ai rien ulu savoir. Je ne vous ai pas fait de querelle sujet de mademoiselle Jeanne Tancrède. J'ai {que tu m'aimais, que tu souffrais, et cela m'a

fil... parce que je t’aimais.

— Une femme ne peut pas être jalouse de même manière quun homme, ni sentir ce q nous fait le plus souffrir.

— Je n’en sais rien, Pourquoi?

— Pourquoi? Parce qu'il n'y a pas dans sang, dans la chair d’une femme, cette fure absurde et généreuse de possession, cet antiq instinct dont l’homme s’est fait un droit. L'homr est le dieu qui veut sa créature tout entière. D puis des siècles immémoriaux la femme est fai au partage. C'est le passé, l'obscur passé q détermine nos passions. Nous étions déjà si viei quand nous sommes nés! La jalousie n'est po une femme que la blessure de l’amour-propt Chez l’homme, c’est une torture profonde comr la souffrance morale, continue comme la soi france physique... Tu demandes pourquoi? Par que, malgré ma soumission et mes respects, | dépit de la peur que tu me donnes, tu es!

matière et moi l'idée, tu es la chose, et m l'âme, tu es l'argile et moi l'artisan. Oh! ne t! plains pas. Auprès de l'amphore arrondie et cein de guirlandes, qu'est-ce que l'humble et ru!

potier? Elle est tranquille et belle. Il est mis: rable. Il se tourmente, il veut, il souffre; « vouloir, c’est souffrir. Oui, je suis jaloux. Je s' bien ce qu'il y a dans ma jalousie. Quand je l ex mine, j'y trouve des préjugés héréditaires, !

rgueil de sauvage, une sensibilité maladive, un nélange de violence bète et de faiblesse cruelle, ne révolte imbécile et méchante contre les lois é la vie et du monde. Mais j'ai beau la connaître our ce qu'elle est : elle est et me tourmente. Je uis le chimiste qui, étudiant les propriétés de acide qu'il a avalé, sait avec quelles bases il se ombine et quels sels il forme. Cependant l'acide & brûle et le brülera jusqu'aux os.

— Mon ami, vous êtes absurde.

— Oui, je suis absurde, je le sens mieux que ous ne le sentez vous-même. Vouloir une femme ans tout l'éclat de sa beauté et de son esprit, aîtresse d'elle-même, et qui sait, et qui ose, lus belle en cela et plus désirable, et dont le hoix est libre, volontaire, instruit; la désirer, aimer pour ce qu'elle est et souffrir de ce qu’elle Pa ni la candeur puérile, ni la pâle innocence ui choqueraient en elle, s’il était possible de les brencontrer; lui demander à la fois qu'elle soit Île et ne soit pas elle, l’adorer telle que la vie à faite et regretter amèrement que la vie, qui à tant embellie, l’ait seulement touchée, oh! ‘est absurde. Je t'aime, entends-tu, je t'aime Vec tout ce que tu m'apportes de sensations, Phabitudes, avec tout ce qui vient de tes expélences, avec tout ce qui vient de lui peut-être, l’eux, que sais-je? Ce sont là mes délices et ce

sont mes tortures. Il faut bien qu'il y ait un se profond à cette bêtise publique qui veut que n amours soient coupables. La joie est coupal quand elle estimmense. Voilà pourquoije souff ma bien-aimée.

Elle s’agenouilla devant lui, lui prit les maü l’attira à elle :

— Je ne veux pas que tu souffres, je ne le ve pas. Mais ce serait une folie. Je t'aime et je n jamais aimé que toi. Tu peux me croire : je mens pas.

Il lui mit un baiser sur le front.

— Si tu me trompais, ma chérie, je ne t voudrais pas. Au contraire, je ten serais recc naissant. Quoi de plus légitime, de plus hum que de tromper la douleur? Que deviendrior nous, mon Dieu! si les femmes n'avaient pl pour nous la pitié du mensonge? Mens, ma bi aimée, mens par charité. Donne-moi le songe colore les noirs chagrins. Mens, n’aie pas de sa pules. Tu n'ajouterais qu'une illusion à l’illus de l’amour et de la beauté.

Il soupira :

— Oh! le bon sens! la commune sagesse!

Elle lui demanda ce qu'il voulait dire et que était cette sagesse commune. Il répondit que c él un proverbe sensé, mais brutal, et qu'il va mieux taire.

— Dites-le tout de même.

— Vous voulez que je vous le dise : « Bouche baisée ne perd pas sa fraîcheur. »

Et il ajouta :

— C'est vrai que l'amour conserve la beauté, et que la chair des femmes se nourrit de caresses comme l'abeille de fleurs.

Elle lui mit sur la bouche un serment dans un baiser.

— Je te jure que je n'ai jamais aimé que toi. Oh! non, ce ne sont pas les caresses qui ont conservé ce peu de charmes que je suis heureuse d'avoir pour te l'offrir. Je t'aime! je t'aime!

Mais il se souvenait de la lettre d'Or San Michele et de l'inconnu rencontré à la gare.

— Si vous m aimiez vraiment, vous n aimeriez que moi.

. Elle se leva, indignée :

— Alors, vous croyez que j'en aime un autre?

Mais c'est monstrueux ce que vous dites là. Voilà ce que vous pensez de moi? Et vous dites que vous m'aimez... Tenez! j'ai pitié de vous, parce que vous êtes fou.

— Vraiment, je suis fou? Dites-le-moi. Ditesle-moi encore.

Elle, agenouillée, du creux poli de ses mains, lui enveloppait les tempes et les joues. “Elle lui dit encore qu'il était insensé de s’in-

quiéter d'une vulgaire et banale rencontre. Ell le força de croire, ou plutôt d'oublier. Il ne vit ne sut, ne connut plus rien que ces mains légères ces lèvres ardentes, ces dents avides, cette gorg pleine et toute cette chair offerte. IL n’eut plu d'autre idée que de s’anéantir en elle. Son amer tume et sa colère évanouies ne lui laissaient plu que l’impatient désir de tout oublier, de lui fair tout oublier, et de tomber avec elle dans un mor tel évanouissement. Elle-même, aiguillonnée d'in quiétude et de désir, éprouvant l’infinie passion quelle inspirait, sentant à la fois sa toute-puis: sance et sa faiblesse, rendit amour pour amou avec une fureur inconnue d'elle. Et, dans un rage instinctive, dans une sourde volonté de st donner mieux et plus que jamais, elle osa cc qu'elle n’eût pas cru possible d’oser. Une ombre chaude enveloppait la chambre. Des rayons d’or, dardés au bord des rideaux, éclairaient le panier de fraises posé sur la table près d’un flacon de vin d'Asti. Au chevet du lit, l'ombre claire de la dame vénitienne souriait de ses lèvres décolorées. Les masques de Bergame et de Verone traînaient leur joie silencieuse au long des paravents. Dans un verre, une rose trop lourde tombait feuille à feuille. Le silence était chargé d'amour; ils goûtaient leur fatigue ardente.

Elle s’endormit sur la poitrine de son amant.

Son léger sommeil prolongea sa volupté. Quand elle rouvrit les yeux, elle dit, heureuse :

— Je t'aime. |

Accoudé à l'oreiller, il la regardait avec une sourde angoisse.

Elle lui demanda pourquoi il était triste.

— Tu étais content tout à l’heure. Pourquoi ne l'es-tu plus?

Et, comme il secouait la tête et se taisait :

— Parle. J'aime mieux tes plaintes que ton silence.

Alors, il lui dit :

— Tu veux savoir? ne te fâche pas. Je souffre plus que jamais, parce que je sais maintenant ce que tu donnes.

Elle se retira brusquement, et les yeux pleins äe douleur et de reproche :

— Vous pouvez croire que j'ai été avec un autre ce que Je suis avec vous! Vous me blessez dans ce que j'ai de plus sensible, dans mon amour pour vous. Je ne vous le pardonne pas.

Je vous aime. Je n'ai jamais aimé que vous. Je mai jamais souffert que par vous. Soyez content. Vous me faites beaucoup de mal... Seriez-vous méchant?

— Thérèse, on n'est jamais bon quand on ime.

Assise sur le lit, laissant, comme une bai- |

gneuse, pendre ses jambes nues, elle resta long temps immobile et songeuse. Son visage, que | plaisir avait pâli, se colora, et une larme vir mouiller ses cils.

— Thérèse, vous pleurez!

— Pardonnez-moi, mon ami. C'est la premièr fois que j'aime et qu'on m'aime vraiment. J' peur.

Tandis que le roulement sourd des malles dans les escaliers emplissait la villa des Cloches, que Pauline, chargée de paquets, descendait légèrement les marches, que la bonne madame Marmet, avec une tranquille vigilance, surveillait le départ des colis et que miss Bell achevait de s'habiller dans sa chambre, Thérèse, vêtue de gris pour le voyage, s'accoudant au bord de la terrasse, regardait une fois encore la ville de la Fleur.

Elle s'était décidée à partir. Son mari la rappelait en chacune de ses lettres. Si, comme il l'en priait instamment, elle revenait à Paris dans les premiers jours de mai, ils pourraient, avant

le Grand Prix, donner deux ou trois diners, suivis de réceptions. Son groupe était porté par l'opinion. Le flot le poussait; et Garain estimait que le salon de la comtesse Martin pouvait exercer une influence excellente sur l'avenir du pays. Ces raisons la touchaient peu, mais elle se sentait maintenant de la bienveillance pour son mari et désirait plutôt lui être agréable. Elle avait reçu l'avant-veille une lettre de son père. M. Montessuy, sans entrer dans les vues politiques de son gendre et sans donner de conseils à sa fille, faisait entendre qu'on commençait à parler dans le monde du séjour mystérieux de la comtesse Martin à Florence, parmi des poètes et des artistes, et que la villa des Cloches prenait, de loin, un air de fantaisie sentimentale. Elle-même se sentait observée de trop près, dans ce petit monde de Fiesole. Madame Marmet la gènait, le prince Albertinell l'inquiétait dans sa nouvelle vie. Les rendez-vous au pavillon de la via Alfieri devenaient difficiles et dangereux. Le professeur Arrighi, que le prince fréquentait, l'avait rencontrée, un soir, tandis qu'elle allait par les rues désertes, blottie au côte de Dechartre. Le professeur Arrighi, auteur d'ur traité d'agriculture, était le plus aimable des sages. IL avait détourné son beau visage héroïque, è moustache blanche, et dit seulement, le lende: main, à la jeune femme : « Autrefois, je devinais

le loin l'approche d'une belle personne. Maintenant que j ai passé l'âge d’êtré regardé favorablement par les dames, le ciel a pitié de moi; il m'épargne leur vue. J'ai de très mauvais yeux. Le plus aimable visage, je ne le reconnais plus. » Elle avait compris et se tenait pour avertie. Elle ispirait maintenant à cacher sa joie dans l'immensité de Paris.

Vivian, à qui elle avait annoncé son prochain départ, l'avait pressée de rester quelques jours encore. Mais Thérèse soupçonnait que son amie restait choquée du conseil qu'elle était venue recevoir, une nuit, dans la chambre des citronniers ; que, tout au moins, elle ne se plaisait plus entièrement dans la familiarité d'une confidente qui désapprouvait son choix, et que le prince lui aVait représentée coquette, et peut-être légère. Le départ avait été fixé au 5 mai.

Le jour brillait pur et charmant sur la vallée de l’Arno. Thérèse, songeuse, voyait de la terrasse l'immense rose du matin posée sur la coupe bleue de Florence. Elle se pencha pour découvrir, au pied des pentes fleuries, le point imperceptible où elle avait connu des joies infinies. Eù-bas, le jardin du cimetière faisait une petite tache sombre près de laquelle elle devinait la via Alfieri. Elle se revit dans la chambre si chère où, sans doute, elle n’entrerait plus jamais. Les

heures passées sans retour lui revenaient à la mémoire voilées de deuil. Elle sentit ses yeux s’éteindre, ses genoux fléchir et son âme défaillir; il lui semblait que sa vie n'était plus en elle et qu'elle l'avait laissée dans ce coin où l’on voyait les pins noirs élever leurs cimes immobiles. Elle se reprochait de se troubler ainsi sans raison, quand, au contraire, elle devait se rassurer et se réjouir. Elle savait qu'elle retrouverait Jacques Dechartre à Paris. Ils auraient voulu, l’un et l'autre, y arriver enmême temps, ou plutôt, y aller ensemble. S'ils avaient jugé nécessaire qu'il restât trois ou quatre jours encore à Florence, du moins leur réunion était prochaine, le rendez-vous pris, et elle vivait déjà d'y penser. Elle portait son amour mêlé à sa chair et coulant dans son sang: Pourtant, une part d’elle-même restait dans le pavillon aux chèvres et aux nymphes, une part d'elle-même qui ne lui serait jamais rendue. En pleine ardeur de la vie, elle mourait à des choses infiniment précieuses. Elle se rappelait que Dechartre lui avait dit : « L'amour est fétichiste. J'ai cueilli sur la terrasse les baies noires et desséchées d’un troène, que vous aviez re: gardé. » Pourquoi n’avait-elle pas songé à emporter une petite pierre du pavillon où elle avai oublié le monde?

Un cri de Pauline la tira de ses pensées

Choulette, bondissant d'un buisson de cytises, avait soudainement embrassé la femme de chambre qui portait les manteaux et les sacs dans la voiture. Maintenant il fuyait par les allées, joyeux, hirsute, les oreilles en pointe dressées aux côtés de son crâne luisant. Il salua la comtesse Martin.

— 11 faut donc vous dire adieu, madame ?

Il restait en Italie. Une Dame l'appelait, disaitil; c'était Rome. Il voulait voir les cardinaux. L'un d'eux, qu'on vantait comme un vieillard plein de sens, entrerait peut-être dans l'idée de l'Église socialiste et révolutionnaire. Choulette avait son but : planter sur les ruines de la civilisation injuste et cruelle la croix du Calvaire, non plus morte et nue, mais vive et de ses bras fleuris ombrageant le monde. Il fondait, dans ce dessein, un ordre et un journal. L'ordre, madame Martin le connaissait. Le journal serait à un sou, et rédigé en phrases rythmées et en vers de complainte. Il pourrait, devrait être chanté. Le vers, très simple, violent ou joyeux, était en définitive l’unique langage qui convint au peuple. La prose ne plaisait qu'aux gens d'une intelligence très subtile. Il avait fréquenté les anarchistes chez les troquets de la rue Saint- Jacques. Ils passaient leur soirée à dire et à écouter des romances.

Et 1l ajouta :

— Un journal qui sera un cahier de chansons ira à l’âme du peuple. On m'accorde quelque génie. Je ne sais si l’on a raison, mais il faut convenir que j'ai l'esprit pratique.

Miss Bell descendait les degrés du perron, en mettant ses gants.

— Oh! darling, la ville et les montagnes et le ciel veulent être pleurés de vous. Ils se font beaux aujourd'hui pour vous donner le regret de les quitter et l'envie de les revoir. |

Mais Choulette, que fatiguait l'élégante sécheresse de la nature toscane, regrettait la verte Ombrie et son ciel humide. Il se rappelait Assise, debout et priant sur la plaine grasse, au milieu d’une terre plus amollie et plus humble. |

— Il y a là, dit-il, des bois et des roches, des clairières qui découvrent un peu de ciel avec des nuages blancs. Je m'y suis pres sur la trace du bon saint François, et j y mis son cantique du Soleil en vieilles rimes françaises, simples et pauvres.

Madame Martin dit qu’elle voulait l'entendre. Miss Bell écoutait déjà, et son visage prenait l'expression fervente d'un ange sculpté par Mino:

Choulette les avertit que c'était un ouvrage rustique et sans art. Les vers ne voulaient point être beaux. Ils étaient simples, toutefois impairs,

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pour la légèreté. Puis, d’une voix lente et monotone, 1l récita le cantique :

Je vous louerai, mon Dieu, d’avoir fait aimable et clair Ce monde où vous voulez que nous attendions de vivre. Vous l’avez semé d’or, d’émeraude et d’outremer,

Comme un peintre qui met des peintures dans un livre.

Je vous louerai d’avoir créé le seigneur Soleil,

Qui luit à tout le monde, et de l’avoir voulu faire Aussi beau qu’il est bon, très digne de vous, vermeil, Splendide et rayonnant, en forme exacte de sphère.

Je vous louerai, mon Dieu, pour notre frère le Vent, Pour notre sœur la Lune et pour nos sœurs les Étoiles. Et d’avoir au ciel bleu mis le nuage mouvant

Et tendu les vapeurs du matin comme des toiles.

Je vous louerai Seigneur, je vous bénirai, mon Dieu, Pour le brin de l’hysope et la cime de l’yeuse,

Pour mon frère terrible et plein de bonté, le Feu,

Et pour l'Eau, notre sœur humble, chaste et précieuse.

Pour la Terre qui, forte, à son sein vêtu de fleurs, Nourrit la mère avec l'enfant riant dans les langes,

Et l'homme qui vous aime, et le pauvre dont les pleurs, Au sortir de ses yeux vous sont portés par les anges ;

Pour notre sœur la Vie et pour notre sœur la Mort,

de vous louerai, Seigneur, d’ores à mon ultime heure, Afin d'être en mourant ta nourrisson qui s'endort Dans la belle vesprée et pour une aube meilleure.

— Oh! monsieur Choulette, dit miss Bell, Ce cantique monte vers le ciel comme lea

qu'on voit dans le Campo Santo de Pise, gravissant la montagne aimée des chèvres. Je vais vous dire : le vieil ermite monte, appuyé sur le bâton de la foi, et son pas est inégal, parce que la béquille étant d’un côté, elle met un des pieds en avance sur l'autre. C’est pour cela que vos vers sont inégaux. Oh! je l'ai bien compris.

Le poète accepta cette louange, persuadé de l'avoir inconsciemment méritée.

— Vous avez la foi, monsieur Choulette, dit Thérèse. À quoi vous sert-elle si ce n'est à faire de beaux vers?

— À pécher, madame.

— Oh! nous péchons bien sans cela.

Madame Marmet parut, équipée pour le voyage, dans la joie sereine de retrouver enfin son petil appartement de la rue de la Chaise, son petil chien Toby, son vieil ami M. Lagrange, ct de revoir, après les Étrusques de Fiesole, le guerriel domestique, qui, parmi les boîtes de bonbons regardait à travers la fenêtre le square du Bon: Marché. |

Miss Bell conduisit dans la charrette ses amie: à la gare. ke |

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