‹ Le lys rougeChapitre 5 sur 6 · XX VIII · texte numérisé non relu

XX VIII

La mer bleue, semée d'écueils roses, jetait mollement sa frange argentée au sable fin de la grève, le long de l’'amphithéâtre que terminaient deux cornes d’or. La beauté du jour mettait un rayon du soleil de la Grèce sur la tombe de Chateaubriand. Dans la chambre à ramages, dont le balcon, par delà les myrtes et les tamaris du jardin, dominait la plage, l'océan, les îles et les promontoires, Thérèse lisait les lettres qu’elle était allée chercher le matin au bureau de poste de Saint-Malo, et qu’elle n’avait pu ouvrir dans le bac chargé de passagers. Tout de suite après le déjeuner, elle s'était enfermée dans sa chambre, et là, ses lettres déployées sur ses genoux, elle

lisait avidement, goûtait en hâte sa Joie furtive. Elle devait faire, à deux heures, une promenade en mail, avec son père, son mari, la princesse] Seniavine, madame Berthier d Eyzelles, la femme] du député, et madame Raymond, la femme dé l'académicien. Elle avait deux lettres ce jour-là} La première qu'elle lut exhalait une gaie odeul d'amour. Jacques ne s'était Jamais montré plus!

riant, plus simple, plus heureux, plus char!

mant. |

Depuis qu'il l’aimait, disait-il, il allait si léger et soulevé d’une telle allégresse que ses pieds n touchaient plus la terre. Il n'avait qu'une peur! c'était qu'il ne rêvât, et qu'il ne vint à s’éveiller inconnu d'elle. Sans doute, il faisait un songe! Et quel songe! le pavillon de la via Alfieri, le cabaret de Meudon, les baisers et ces épaules divines, et toute cette peau où riaient des fos: settes, ce corps souple, frais et parfumé comme! un ruisseau coulant dans les fleurs. S'il n’étail pas le dormeur éveillé, il était l’homme ivre qui chante. Il n'avait plus sa raison, par bonheur Absente, il la voyait sans cesse. « Oui, je te voi près de moi, je vois tes cils sur tes prunelles d’ur! gris plus délicieux que tout le bleu du ciel et des fleurs, tes lèvres qui ont la chair et le goût d'ur fruit merveilleux, tes joues où le rire met deux creux adorés, je te vois belle et désirée, mai

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fuyante et qui glisses ; et, quand j'ouvre les bras, tu t'en es allée, et je te découvre loin, bien loin, sur la longue plage blonde, pas plus grande, dans ta robe rose et sous ton ombrelle, qu’un brin fleuri de bruyère. Oh! toute petite, telle que je t'ai vue, un jour, du haut du Campanile, sur la place du Dôme, à Florence. Et je me dis comme je me disais ce jour-là : € Un brin d’herbe,suffirait pour me la cacher tout entière, et elle est pour moi l'infini de la joie et de la douleur. »

Il se plaignait seulement des tourments de l’absence. Et encore mêlait-il à ses plaintes les sourires de l'amour heureux. Il la menaçait en plaisantant de l’aller surprendre à Dinard. «Ne crains rien. On ne me reconnaîtra pas. Je me déguiserai en marchand de plâtres. Ce ne sera pas mentir. Vêtu d’une blouse grise et d'un pantalon de coutil, la barbe et le visage couverts d'une pous- Sière blanche, je sonnerai à la grille de la villa Montessuy. Tu me reconnaîtras, Thérèse, aux statuettes qui chargeront la planche posée sur ma tête. Toutes seront des Amours. Il y aura l'Amour fidèle, l'Amour jaloux, l'Amour tendre, l'Amour vif; il y aura beaucoup d’Amours vifs. Et je crierai dans la langue sonore des artisans de Pise ou de Florence : Tutti qh Amori per la signora Teresina! »

La dernière page de cette lettre était tendre et

recueillie. Il s’en échappait des effusions pieuses qui rappelaient à Thérèse les livres de prières qu'elle lisait, enfant. « Je vous aime, et j'aime tout en vous : la terre qui vous porte, sur laquelle. vous pesez si peu et que vous embellissez, la lumière qui fait que je vous vois, l'air que vous! respirez. J'aime le platane penché de ma cour, parce que vous l'avez vu. Je me suis promené, cette nuit, sur l’avenue où je vous ai rencontrée un soir d'hiver. J'ai cueilli un rameau du buis que. vous aviez regardé. Dans cette ville où vous n êtes | pas, Je ne vois que vous. »

Il lui disait en finissant qu'il allait déjeuner! dehors. En l’absence de madame Fuzellier, partie la veille pour Nevers, sa ville natale, la marmite était renversée ; il irait dans un cabaret de la rue Royale auquel il était accoutumé. Et là, parmi la foule indistincte, il serait seul avec elle.

Thérèse, alanguie par la douceur des caresses! invisibles, ferma les yeux et renversa la tête au | dossier de son fauteuil. En entendant le bruit du mail qui venait se placer devant le perron, elle ouvrit la seconde lettre. Dès qu’elle en vit l’écrié, ture altérée, les lignes précipitées et tombantes, l'aspect triste et violent, elle se troubla. |

Le début obscur laissait paraître une angoisse! soudaine et de noirs soupçons : « Thérèse, Thé-| rèse, pourquoi vous être donnée, si vous ne vous

lonniez pas tout entière? Que me sert-il que vous n'ayez trompé, maintenant que je sais ce que je le voulais pas savoir? »

Elle s'arrêta; ses yeux se voilaient. Elle songea : Nous étions si heureux tout à l'heure! Qu'est-il rrivé, mon Dieu? Et moi qui me réjouissais de à Joie, quand elle n'était déjà plus! Il vaudrait lieux ne pas écrire, puisque les lettres ne monent que des sentiments évanouis, des idées effades. »

Elle lut plus avant. Et, voyant qu'il était déchiré e Jalousie, elle se découragea :

« Di je ne lui ai pas prouvé que je l’aime de utes mes forces, que je l'aime de tout moi, coment le lui persuader jamais ? »

Et elle avait hâte de découvrir la cause de cette tusque folie. Jacques la disait :

Déjeunant dans un cabaret de la rue Royale,

y avait rencontré un ancien camarade qui, nant de prendre les eaux et allant à la mer, aversait Paris. Ils s'étaient mis à causer enmble; le hasard voulut que cet homme, très pandu dans le monde, parlàt de la comtesse artin, qu'il connaissait. Et tout de suite, intermpant le récit, Jacques s’écriait :

« Thérèse, Thérèse, à quoi bon m'avoir menti, lsque je devais apprendre un jour ce que j'étais ul à ignorer? Mais l'erreur vient de moi plus

encore que de vous. Votre lettre, jetée dans 1 boîte d'Or San Michele, vos rendez-vous à la gar de Florence m'’auraient assez instruit, si je m m'étais pas obstiné à garder mes illusions, a mépris de l'évidence. Je ne voulais pas, non, } ne voulais pas savoir que vous étiez à un autn au moment où vous vous donniez à moi, ave cette grâce hardie, cette volupté pleine don je mourrai. J’ignorais, je voulais ignorer. Je n vous demandais plus rien, de peur que vous n pussiez plus mentir; j'étais prudent; et il a fall qu'un imbécile, tout d’un coup, brutalement devant une table de restaurant, m'ouvrit le yeux, me forcât à savoir. Oh! maintenant qu je sais, maintenant que je ne peux plus douter il me semble que douter, c'était délicieux! IL dit le nom, le nom que j'avais déjà entendu | Fiesole, dans la bouche de miss Bell, et ïl | ajouté : « C'est connu, cette histoire-là. » |

» Ainsi, vous l’aimiez, vous l’aimez encore! Et quand, seul dans ma chambre, je mord l’oreiller où tu as mis ta tête, peut-être est! près de toi. [Il y est sans doute. IL va tous le ans aux courses de Dinard. On me l’a dit. Je vois. Je vois tout. Si tu savais les images qi m'obsèdent, tu dirais : € Il est fou! » et tu aura pitié de moi. Oh! que je voudrais oublier, to et tout. Mais je ne peux pas. Tu le sais bien, qu

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je ne peux t'oublier qu’en toi. Je te vois sans esse avec lui. C'est une torture. Je me croyais nalheureux, la nuit, tu sais, sur la berge de Arno. Mais à ce moment je ne savais pas même ce que c'est que de souffrir. »

En achevant de lire cette lettre, Thérèse songea : 6e Une parole lancée au hasard l’a mis dans cet tat. Un mot l’a jeté dans le désespoir et dans la olie. » Elle chercha quel pouvait être le miséable qui avait parlé d’elle de la sorte. Elle soup- Onna deux ou trois jeunes gens que Le Ménil ui avait présentés autrefois en l’avertissant de e méfier d'eux. Et, saisie d’une de ces colères ”ides qu'elle avait héritées de son père, lle se dit : « Je le saurai. » En attendant, que üre? Son ami désespéré, fou, malade, elle ne Ouvait courir à lui, l'embrasser, se jeter sur lui vec un tel abandon de la chair et de l’âme qu'il intit quelle était à lui tout entière et qu'il fût rcé de croire en elle. Écrire! Comme il eût üeux valu l'aller trouver, tomber muette sur M cœur, et, après, lui dire : « Ose croire encore 1e Je ne suis pas toute à toi seul! » Mais elle ne Juvait que lui écrire. Elle avait à peine comencé sa lettre quand elle entendit des voix et “rires dans le jardin. Déjà la princesse Seniane se suspendait à l'échelle du mail. | Thérèse descendit et se montra sur le perron, LA | ù

tranquille, souriante ; son large chapeau de paille; couronné de coquelicots, jetait sur son visage une ombre transparente où brillaient ses yeux gris.

— Mon Dieu, qu'elle est jolie! s’écria la prin: cesse Seniavine. Et quel dommage qu'on ne Ia voie jamais! Dès le matin, elle passe le bac et trotte dans les ruelles de Saint-Malo ; l'après-midi, elle s’enferme dans sa chambre. Elle nous fuit.

Le mail contournait le large cercle de la grève au pied des villas et des jardins étagés sur le flan de la colline. Et l’on voyait à gauche les remparts et le clocher de Saint-Malo sortir de la mer bleue. Puis il s’engagea dans une route bordée de haies vives, le long desquelles passaient des femmes dé Dinard, droites sous leur large coiffe de batiste aux ailes flottantes.

— Malheureusement, dit madame Raymond assise sur le siège à côté de Montessuy, les view costumes se perdent. C'est la faute des chemin detter.

— Il est vrai, dit Montessuy, sans les chemin de fer, les paysans porteraient encore leurs cos tumes pittoresques d'autrefois. Mais nous ne le Verrions pas. |

— Qu'importe! répliqua He Raymond nous les imaginerions. | |

— Mais, demanda la princesse Seniavine, est

e que vous voyez quelquefois des choses intéressantes ? Moi, jamais.

Madame Raymond, qui avait pris danses livres de son mari une vague teinte de philosophie, déclara que les choses n'étaient rien, et que l'idée était tout.

Sans regarder madame Berthier d’Eyzelles, assise à sa droite sur la deuxième banquette, la comtesse Martin murmura :

— Oh! oui, les gens ne voient que leur idée ; ils ne suivent que leur idée. Ils vont, aveugles, sourds. On ne peut pas les arrêter.

— Mais, ma chère, dit le comte Martin placé devant elle, à côté de la princesse, sans idées conductrices, on irait au hasard... À propos, avezvous lu, Montessuy, le discours prononcé par Loyer à l'inauguration de la statue de Cadet-Gassicourt ? Le débutest remarquable. Loyer ne man- ‘que pas de sens politique.

“ La voiture, ayant traversé les prés bordés de saules, gravit une côte et s’'avança sur un vaste “plateau boisé. Longtemps elle longea le mur d'un parc. La route cheminait à perte de vue sous son “ombre humide.

— C'est le Guerric? demanda la princesse Se- |niavine.

Tout à coup, entre deux piliers de pierre surmontés de lions, se dressa, sous sa couronne de

fer à quatre fleurons, la grille, fermée. A travers les barreaux, on découvrait au bout d’une profonde allée de tilleuls les pierres grises du château.

—— Oui, dit Montessuy, c’est le Guerric.

Et, s'adressant à Thérèse :

— Tu as bien connu le marquis de Ré... A soixante-cinq ans, il avait gardé sa force, sa jeu: nesse. Il faisait la mode, décidait des élégances et était aimé. Les jeunes gens copiaient sa redin:gote, son monocle, ses gestes, son insolence exquise, ses manies amusantes. Tout à coup, i abandonna le monde, ferma son hôtel, vendit son écurie, ne se montra plus. Tu te rappelles, Thérèse, sa brusque disparition ? Tu étais mariée depuis peu de temps. Il allait te voir assez souvent. Un jour, on apprit qu’il avait quitté Paris. C’est ici, au Guerric, qu'il était allé en plein hiver. On chercha les raisons de cette retraite subite, on pensa qu'il avait fui sous le coup de quelque cha: grin, dans l’humiliation d’un premier échec et de peur qu'on ne le vit vieillir. La vieillesse, voilà ce qu'il redoutait le plus. Le fait est que depuis six ans qu'il est retiré, il n’est pas sorti une seule fois de son château et de son pare. Il reçoit au Guerric deux ou trois vicillards qui furent les compagnons de sa jeunesse. Cette grille ne s'ouvre que pour eux. Depuis sa retraite, on ne l’a Jamais vu;

on ne le verra jamais. Il met à se cacher l'énergie qu'il mit à paraître. Il n’a pas souffert qu’on épiût son déclin. Il est mort vivant. Je ne trouve pas cela méprisable.

Et Thérèse, se rappelant l’aimable vieillard qui avait voulu finir glorieusement par elle sa vie galante, tourna la tête et regarda le Guerric, dressant sur les cimes grises des chênes ses quatre (ours en poivrières.

Auretour dela promenade, elle dit qu’elle avait la migraine et qu'elle ne pourrait pas diner. Elles’enferma dans sa chambre et tira de son coffre à bijoux R lettre désolante. Elle relut la dernière page.

« La pensée que tu es à un autre me brûle et me déchire. Et puis, je ne voulais pas Le ce fût celui-là! »

C'était une idée fixe. IL avait mis trois fois sur @ même feuillet ces mots :

… « Je ne voulais pas que ce fût celui-là !

Elle aussi n'avait qu’une idée : ne pas le spa our ne pas le perdre, elle eût tout dit, tout fait. Bille se mit à sa table, écrivit, dans l'élan d’une ‘endre et plaintive violence, une lettre où elle tépétait comme un gémissement : « Je t'aime, je ‘“ime, je n'ai jamais aimé que toi. Tu es seul, jeul, entends-tu? dans mon âme, dans tout moi. V'écoute pas un misérable. Écoute-moi. Je n ‘ai Ja- Mais aimé personne, jetejure, personne avant toi. »

Tandis quelle écrivait, le soupir immense de la mer accompagnait le soupir de sa poitrine. Elle voulait, croyait dire des paroles vér= tables ; et tout ce qu'elle disait était vrai de Ia vérité de son amour. Elle entendit le pas pesant et sûr de son père dans l'escalier. Elle cacha sa lettre, et ouvrit la porte. Montessuy, très clin, lui demanda si elle n'allait pas mieux :

— Je venais, lui dit-il, te souhaiter le bonsoir et te demander une chose. Il est probable que je trouverai demain Le Ménil aux courses. IL y va tous les ans. C’est un homme d’habitudes. Sije le rencontre, vois-tu, mignonne, un inconvénient à ce que je l'invite à passer quelques jours ici? Ton mari pense qu'il sera pour toi une distraction agréable. Nous pourrions lui donner la chambre bleue.

— Comme tu voudras. Maïs j'aimerais mieux que tu gardes la chambre bleue pour Paul Vence, qui a très envie de venir. Il est possible aussi que Choulette arrive sans avertir. C’est assez son habitude. On le verra un matin sonnant comme un pauvre à la grille. Tu sais, mon mari se trompé, quand il croit que Le Ménil m'est agréable. E puis il faut, la semaine prochaine, que j'aille passer deux ou trois jours à Paris. |

+ Vingt-quatre heures après sa lettre, Thérèse tvenait de Dinard à la petite maison des Ternes. Il ne lui avait pas été difficile de trouver un prétexte “pour aller à Paris. Elle avait fait le voyage avec “son mari, qui voulait revoir, dans l'Aisne, ses “électeurs travaillés par les socialistes. Elle surprit Jacques, le matin, à l'atelier, tandis qu'il “ébauchait une grande figure de Florence, pleurant, au bord de l’Arno, sa gloire antique.

Le modèle, une longue fille brune, dressée sur un tabouret, très haut, gardait la pose. La lumière crue qui tombait du vitrage sur ce corps pu, en accusait les belles formes, révélait sans

indulgence les teintes mal fondues et les acci-

dents de la peau et décelait les rudes vérités de la nature. Dechartre tourna sur la visiteuse ur regard plein de joie et de douleur, posa son ébaurchoir au bord de la selle, jeta sur la figure un linge mouillé, et, trempant dans l’eau d’une ter: rine ses mains où séchait la glaise, dit au modèle: — Ma fille, c'est assez pour aujourd’hui.

Elle sauta sur le carreau, ramassa une poignée . de lainages sombres et de linges sales et alla se rhabiller derrière le paravent.

Cependant Jacques, entraînant Thérèse, sortit de l'atelier.

Ils passèrent sous le platane, qui des écailles de son tronc écorcé jonchait le sable de la cour. | Elle dit :

— Vous ne croyez plus, n'est-ce pas ? | | Il la conduisit à sa chambre. | |

La lettre écrite de Dinard avait déjà adouci les impressions pénibles. Elle était venue au moment où, las de souffrir, il avait besoin de calme et de tendresse. Quelques lignes d'écriture avaient apaisé son âme, nourrie di images, moins sensible aux choses qu'aux signes des choses. Mais il lui restait au cœur une courbature. 1

Dans la chambre, où tout parlait pour elle, où les meubles, les rideaux, les tapis disaient leur | amour, elle murmura des paroles très douces : 4 |

— Vous avez pu croire... Vous ne Sue donc

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pas ce que vous êtes ?.. C'était une folie !... Comment une femme qui vous a connu pourrait-elle supporter un autre après vous ?

— Mais avant?

— Avant, je vous attendais.

— Et il n'était pas aux courses de Dinard?

Elle ne croyait pas; et, ce qui était bien sûr, cest qu'elle n'y était pas, elle. Les chevaux et les hommes de cheval l’ennuyaient.

— Jacques, ne craignez personne, puisque vous n'êtes comparable à personne.

» Il savait, au contraire, le peu qu'il était, et le peu qu'on est dans ce monde, où les êtres, agités comme, dans le van, les grains et la balle, sont mêlés et séparés par la secousse du rustre ou du dieu. Encore cette idée du van agricole ou mystique représentait trop bien la mesure et l'ordre pour qu'elle pût s'appliquer exactement à la vie. I lui semblait que les hommes étaient des grains Hans la cuvette d'un moulin à café. Il en avait eu a sensation très vive, l’avant-veille, en voyänt madame Fusellier moudre le café dans son mouin.

«Thérèse lui dit :

« — Pourquoi n’avez-vous pas d’orgueil ?

“ Elle ajouta peu de mots, mais elle parlait avec jes yeux, ses bras, avec le souffle qui élevait et ibaissait sa poitrine.

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Dans l’étonnement heureux de la voir et de l’entendre, il se laissa convaincre.

Elle lui demanda qui avait dit cette parole odieuse.

Il n'avait aucune raison de le lui cacher. C'était Daniel Salomon.

Elle n’était pas surprise. Daniel Salomon, qui passait pour ne pouvoir être l'amant d'aucune femme, voulait du moins se mettre dans l’inti mité de toutes, et savoir leurs secrets. Elle devinait pourquoi il avait parlé :

— Jacques, ne soyez pas fâché de ce que je vais vous dire. Vous n'êtes pas très adroit pour cacher vos sentiments. Il a soupçonné que vous maë miez, et il a voulu s’en assurer. Je suis sûre que maintenant il n’a plus de doutes sur nos relations, mais cela m'est bien indifférent. Au contraire, si vous saviez mieux dissimuler, je serais moins tranquille. Je croirais que vous ne m’aimez pas assez.

De peur de l'inquiéter, elle passa vite à d’ autres idées : |

— Je ne vous ai pas dit combien votre ébauche m'a plu. C'est Florence, au bord de 122 Alors, c'est nous ? |

— Oui, j'ai mis dans cette figure l’émotion de mon amour. Elle est triste, et je voudrais qu elle fût belle. Voyez-vous, Thérèse, la beauté est dou-

loureuse. C’est pourquoi, depuis que ma vie est belle, je souffre.

Il fouilla la poche de sa veste de flanelle et en (ira son étui à cigarettes. Mais elle le pressa de s'habiller. Elle l'emmenait déjeuner chez elle. Ils. ne se quitteraient pas de la journée. Ce serait déli- CICUX.

Elle le regarda avec une joie enfantine. Puis elle s’attrista, songeant qu'il lui faudrait, à la fin de la semaine, retourner à Dinard, ensuite aller à Joinville, et que, pendant ce temps, ils seraient séparés. | “ A Joinville, chez son père, elle le ferait inviter pour quelques jours, Mais ils n ‘y seraient pas libres et seuls comme à Paris.

— C'est vrai, dit-il, que Paris nous est bon, dans son immensité confuse.

Et il ajouta : |

__ Même en ton absence, je ne peux plus quitter Paris. Il me serait odieux de vivre dans des

pays qui ne te connaissent pas. Un ciel, des mon-

Magnes, des arbres, des fontaines, des statues qui | ne sauraient pas me parler de toi n'auraient rien

Là me dire.

Pendant qu'il s’habillait, elle feuilletait un

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