livre qu'elle avait trouvé sur la table. C'était les
Mille et une Nuits. Des gravures romantiques étalaient çà et là, dans le texte, des vizirs, des sul-
tanes, des eunuques noirs, des bazars, des caravanes. |
Elle demanda :
— Les Mille et une Nuits, cela vous amuse?
— Beaucoup, répondit-il en nouant sa cravate. Je crois, quand je veux, à ces princes arabes dont les jambes sont devenues de marbre noir et à ces femmes de harem qui errent la nuït dans les cimetières. Ces contes me donnent des rêves faciles, qui font oublier la vie. Hier soir, je me suis couché tout triste, et j'ai lu dans mon lit l’histoire des trois Calenders borgnes.
Elle dit, avec un peu d'amertume :
— Tu cherches à oublier! Moi, je ne consentirais pour rien au monde à perdre le souvenir d'une peine qui me vient de toi.
Ils descendirent ensemble dans la rue. Elle devait prendre une voiture un peu plus loin et le précéder chez elle de quelques minutes.
— Mon mari vous attend à déjeuner.
Ils parlaient en chemin de choses petites, que leur amour faisait grandes et charmantes. Ils arrangeaient leur après-midi pour y mettre abondamment des joies intimes et des plaisirs ingénieux: Elle le consultait sur ses toilettes. Elle ne se décidait pas à le quitter, heureuse d’aller avec lui par les rues qu'emplissaient le soleil et la gaieté de midi. Arrivés à l'avenue des Ternes, ils décou-
vrirent devant eux, sur l'avenue, des boutiques étalant côte à côte, à l’envi, une abondance magnifique de vivres. C’étaient des chapelets de volailles. à la porte du rôtisseur et, chez le fruitier, des caisses d’abricots et de pêches, des pariers de raisin, des tas de poires. Des voitures de fruits et de fleurs bordaient la chaussée. Sous l’auvent vitré d'un restaurant, des hommes et des femmes déjeunaient. Thérèse reconnut parmi eux, seul à une petite table, contre un laurier en caisse, Choulette qui allumait sa pipe.
L'ayant vue, il jeta superbement une pièce de cent sous sur la table, se leva, salua. Il était très grave ; sa longue redingote lui donnait un air de décence et d’austérité.
Il dit qu'il aurait bien voulu visiter madame Martin à Dinard. Mais il avait été retenu en Vendée, auprès de la marquise de Rieu. Cependant, il avait donné une nouvelle édition du Jardin clos, augmentée du Verger de Sainte-Claire. Il avait touché des âmes qu'on eût cru insensibles, fait jaillir des sources dans les rochers.
» — De la sorte, dit-il, j’aiété une manière de Moïse. A1 fouilla dans sa poche et tira de son portefeuille une lettre usée et tachée.
— Voici ce que m'écrit madame Raymond, Pacadémicienne. Je publie ses paroles parce qu elles sont à sa louange.
Et, déployant les minces feuillets, il lut :
— « J'ai fait connaître votre livre à mon mari qui s’est écrié : « C’est du plus pur spiritualismel Voilà un jardin clos qui, du côté des Lys et des. » roses blanches, à bien, j'imagine, une petite! » porte qui s'ouvre sur le chemin de l’Académie. » Choulette goûta ces paroles mêlées dans sa bouche aux parfums de l’eau-de-vie, et remit soi gneusement la lettre en son portefeuille.
Madame Martin félicita le poète d’être le candidat de madame Raymond.
— Vous seriez le mien, monsieur Choulette, si je m'occupais d'élections académiques. Mais estce que l'Institut vous fait envie ?
Il garda quelques instants un silence solennel, puis :
— Je vais de ce pas, madame, conférer avec
diverses notabilités du monde politique et reli-
gieux, qui habitent Neuilly. La marquise de Rieu.
me presse de poser ma candidature, dans son pays,
à un siège sénatorial devenu vacant par la mort
d'un vieillard qui fut, dit-on, général durant sa vie illusoire. Je vais consulter à cet égard des. prêtres, des femmes, des enfants, — à sagesse. éternelle! — boulevard Bineau. Le collège dont Je briguerai les suffrages se trouve dans une terre.
\ Î ondulée et boisée, où des saules étêtés bordent | les champs. Et il n'est pas rare de trouver au
LE LYS ROUGE an Yi
creux d’un de ces vieux saules le squelette d'un chouan, pressant encore son fusil et son chapelet entre ses doigts décharnés. Je ferai coller ma profession de foi sur l'écorce des chênes; on y lira : « Paix aux presbytères! Vienne le jour où les évêques, ayant aux mains la crosse de bois, se feront semblables au plus pauvre desservant de la plus pauvre paroisse! Ce sont les évêques qui ont crucifié Jésus-Christ. Ils se nommaient Anne et Caïphe. Et ils gardent encore ces noms devant le Fils de Dieu. Or, tandis qu'ils l’attachaient à la croix, j'étais le bon larron pendu à son côté. »
[leva son bâton vers Neuilly :
— Dechartre, mon ami, ne pensez-vous pas que le boulevard Bineau poudroie là-bas, à droite”?
— Adieu, monsieur Choulette, dit Thérèse. Ne m'oubliez pas quand vous serez sénateur.
— Madame, je ne vous oublie en aucune de mes oraisons, tant matinales que vespérales. Et je dis à Dieu : « Puisque, dans votre colère, vous lui avez donné la richesse et la beauté, regardezla, Seigneur, avec mansuétude, et traitez-la selon votre grande miséricorde. »
Et il s’en alla, raide et traînant la jambe, par l'avenue populeuse.
Enveloppée d'une mante de drap rose, Thérèse descendit avec Dechartre les degrés du perron. Il était arrivé le matin à Joinville. Elle l'avait fait venir dans le petit cercle des intimes, avant les chasses à courre, où elle craignait que Le Ménil, dont elle n'avait pas de nouvelles, fût invité cette année comme à l'ordinaire. L'air léger de septembre agitait les boucles de ses cheveux, et le soleil penchant faisait briller des points d’or. dans le gris profond de ses prunelles. Derrière. eux, la façade du château étalait, au-dessus des. trois arcades du rez-de-chaussée, dans les intervalles des fenêtres, sur de longues consoles, des bustes d'empereurs romains. Le corps principal
de la maison était resserré entre deux hauts pavillons, que haussait encore, sous leurs grands toits d'ardoises, un ordre démesuré de piliers ioniques. Et à cette disposition se reconnaissait l'art de l'architecte Leveau, qui avait construit en 1650 le château de Joinville-sur-Oise pour ce riche Mareuilles, créature de Mazarin et complice heureux du surintendant Fouquet.
Thérèse et Jacques voyaient devant eux les parterres dont les fleurs formaient de grands rinceaux dessinés par Le Nôtre, le tapis vert, le bassin; puis la grotte avec ses cinq arcades rustiques et ses termes géants, couronnée par les Srands arbres sur lesquels l'automne avait déjà commencé de mettre sa pourpre et son or.
— C'est beau, tout de même, dit Dechartre, cette géométrie verdoyante.
— Oui, dit Thérèse. Mais je songe au platane penché dans la petite cour où l'herbe pousse entre des pierres. Nous y mettrons des fleurs, n'est-ce pas? Appuyée contre l'un des lions de pierre, au visage presque humain, qui veillaient sur les Mossés comblés, au bas des marches, elle se retourna vers le château et, regardant une des Hucarnes en gueule de dragon ouverte au-dessus We la corniche :
« — C'est là qu'est votre chambre; j'y suis
montée hier soir. Au même étage, de l’autre côté, tout au bout, est le bureau de papa. Une table de bois blanc, un cartonnier en acajou, une carafe sur la cheminée : son cabinet de jeune homme. Toute notre fortune en est sortie.
Par les chemins sablés des parterres, ils gagnèrent le mur de buis taillés qui bordait le parc du
côté du midi. Ils passèrent devant l’orangerie,
dont la porte monumentale était surmontée de la croix lorraine de Mareuilles, et s’engagèrent ensuite dans l’allée de tilleuls, au long du tapis vert. Sous les arbres à demi défeuillés, des statues de nymphes frissonnaient dans l'ombre humide, semée de pâles lumières. Un pigeon, posé sur l'épaule d’une des femmes blanches, s’envola. De temps à autre, un souffle de vent détachait une feuille séchée, qui tombait, coquille d'or rouge où restait une goutte de pluie. Thérèse montra la nymphe et dit :
— Elle m'a vue, lorsque enfant j'avais envie de mourir. Je souffrais de désirs et de peur. Je vous attendais. Mais vous étiez si loin!
L’allée des tilleuls s’interrompait, au niveau du rond-point occupé par le grand bassin au milieu duquel s'élevait un groupe de tritons et de néréides soufflant dans leurs conques pour former, lorsque jouaient les eaux, un diadème liquide, aux fleurons d’écume.
— C'est la Couronne de Joinville, dit-elle.
Elle montra un sentier qui, partant du bassin, allait se perdre dans la campagne, du côté du levant.
— Voici mon chemin. Que de fois je m'y suis promenée tristement! J'étais triste, quand je ne Vous COnnaissais pas.
Ils retrouvèrent l'allée qui, avec d’autres tilleuls et d’autres nymphes, cheminait au delà du rond-point. Et ils la suivirent jusqu'aux grottes. C'était, dans le fond du parc, un hémicycle de cinq grandes niches de rocailles surmontées de balustres et séparées par des termes géants. L'un de ces termes, à l'angle du monument, les dominait de sa nudité monstrueuse, et abaissait sur eux son regard de pierre farouche et doux.
— Quand mon père acheta Joinville, dit-elle, les grottes n'étaient qu'un monceau de décombres plein d'herbes et de vipères. Des milliers de lapins y avaient fait leurs trous. Il a rétabli les termes et les arcades d'après les estampes de Perrelle, conservées à la Bibliothèque. IL a été luimême son architecte.
Un désir d'ombre et de mystère les conduisit vers la charmille qui couvre le flanc des grottes. Mais un bruit de pas qu'ils entendirent, venant de l'allée couverte, les fit s'arrêter un moment. Et ils virent, à travers le feuillage, Montessuy |
qui tenait par la taillé la princesse Seniavine Très tranquilles, ils allaient vers le château. Jac ques et Thérèse, rencoignés sous l'énorme terme attendirent qu'ils fussent passés. Puis elle dit\ Dechartre, qui la regardait en silence :
— Je comprends maintenant pourquoi, ce hiver, la princesse Seniavine demandait conseil" papa pour acheter des chevaux.
Cependant Thérèse admirait son père d’avoi conquis cette belle ferme, qui passait pour diffi cile et qu'on savait riche, malgré Les embarras où la mettait son désordre fou. Elle demanda à Jac ques s’il ne trouvait pas la princesse très belle Il lui reconnaissait une splendeur animale et uñ saveur de chair trop forte à son gré; il lui imagi nait des seins marqués d'une grande atéole brune un ventre de safran, de soufre ét d'octe et de jambes velues. Il lui reprochait surtout un graï de peau trop gros. À quoi Thérèsé répliqua qu c'était possible et que, pourtant, lé soir, la pris cesse Seniavine effacait les autres femmes.
Elle mena Jacques aux escaliers moussus qui montant derrière les grottes, conduisaient à Gerbe-de-l’Oise, formée d’une touffe de roseau de plomb, au milieu d’une vasque de marbre rose. Là s’élevaient les grands arbres qui fermaient de perspective du parc et cômmençaient les bois. Es allèrent sous les hautes futaies. Ils se taisaient.
dans le gémissement faible des feuilles. Au delà du rideau magnifique des ormes, s’étendaient les halliers coupés de bouquets de trembles et de bouleaux, dont l'écorce pâle s’allumait d’un derhier rayon de soleil. |
Il la pressa dans ses bras et lui mit des baisers sur les paupières. La nuit descendait du ciel, les premières étoiles tremblaient entre les branches. Dans l'herbe mouillée soupirait la flûte des crapauds. Ils n'allèrent pas plus avant.
Quand elle teprit avec lui, dans la nuït, le chemin du château, il lui restait aux lèvres un goût de baisers et de menthe, et dans les yeux Pimage de son ami qui, debout au tronc d’un bouleau, semblait un faune, tandis que, soulevée dans ses bras, les mains nouées à la nuque, elle se mourait de volupté. Elle sourit sous les tilleuls aux nymphes qui avaient vu les larmes de son enfance. Le Cygne élevait dans le ciel sa croix d'étoiles et la lune mirait sa corne fine au bassin de la Couronne. Les insectes dans l'herbe jetaient des appels d'amour. Au dernier détour de la muaille de buis, Thérèse et Jacques découvrirent a triple masse noire du château, et par les grandes baies du rez-de-chaussée, ils devinaient, dans la touge lumière, des formes qui se mouvaient. La cloche sonnait.
Thérèse s’écria :
— Je n'ai que le temps de m habiller pour le diner. |
Et elle .s’échappa devant les lions de pierre, laissant à son ami une vision de naïade ou d'oréade.
Dans le salon, après le dîner, M. Berthier d Eyzelles lisait le journal, et la princesse Seniavine, devant la table de jeu, faisait une réussite. Thérèse, les yeux mi-clos sur un livre et sentant aux chevilles la piqûre des épines enjambées dans les taillis, derrière la Gerbe-de-l'Oise, se rappelait en frissonnant l'ami qui l'avait prise dans les feuilles comme un faune jouant avec une nymphe. |
La princesse lui demanda si c'était amusant ce qu'elle lisait là.
— Je ne sais pas. Je lisais et je songeais. Paul Vence a raison : « Nous ne trouvons que nous dans les livres. » |
À travers les tentures venaient de la salle de billard les voix brèves des joueurs et le bruit set des billes. |
— Réussite! s’écria la princesse en jetant les cartes. N
Elle avait mis une grosse somme sur un cheval qui courait ce jour-là aux courses de Chantilly.
rq
Thérèse dit qu'elle avait reçu une lettre de desole : miss Bell lui annonçait son prochain nariage avec Le prince Eusebio Albertinelli della Spina.
La princesse se mit à rire :
— Voilà un homme qui lui rendra un fameux service.
— Lequel? demanda Thérèse.
— Celui de la dégoûter des hommes, pardi!
Montessuy entra dans le salon, très gai. Ilavait gagné la partie.
Il s’assit à côté de Berthier d'Eyzelles et, prenant un journal déployé sur le canapé :
* __ Le ministre des finances annonce qu'il dépo- Sera à la rentrée son projet de loi sur les caisses d'épargne.
IL s'agissait d'autoriser les caisses d'épargne à prêter de l'argent aux communes, ce qui eût retiré aux établissements que dirigeait Montessuy leur meilleure clientèle.
“ — Berthier, demanda le financier, êtes-vous résolument hostile à ce projet?
| Berthier inclina la tête.
Montessuy, se levant, posa la main sur l’épaule du député :
“ — Mon cher Berthier, j'ai l'idée que le minisère tombera au début de la session.
Il s’approcha de sa fille :
__ J'ai reçu une lettre bizarre de Le Ménil.
Thérèse alla fermer la porte qui séparait ll salon du billard.
Elle craignait, disait-elle, les courants d'air:
— Une lettre singulière, reprit Montessuy. Lt Ménil ne viendra pas chasser à Joinville. Il « acheté un yacht de quatre-vingts tonneaux Rosebud. Il navigue dans la Méditerranée et nt veut plus vivre que sur l’eau. C'ést dommage Il n’y a que lui qui sache mener la chasse
À ce moment, Dechartre entra dans le salon avec le comte Martin qui, après l’avoir battu au billard, l'ayant pris en amitié, lui éxposait les dangers d’un impôt basé sur le train dé maison et le nombre des domestiques.
Un pâle soleil d'hiver, perçant les brumes de la Seine, éclairait sur les portes de la salle à manger les chiens d'Oudry.
Madame Martin avait à sa droite le député Garäin, ancien garde des sceaux, ancien président du Conseil, à sa gauche M. le sénateur Loyer. A la droite du comte Martin-Bellème, M. Berthier d'Eyzelles. Intime et sobre déjeuher d’affaires. Conformément aux prévisions de Montessuy, le ministère était tombé quatre jours duparavant. Appelé le matin même à l'Elysée, Garain avait accepté la tâche de former un cabinet. Il préparait en déjeunant la combinaison qui dévait être soumise dans la soirée au Président.
Eh. à
Et, tandis qu'ils agitaient des noms, Thérèse revoyait en elle-même les images de sa vie intime.
Elle était revenue à Paris avec le comte Martin dès la rentrée des Chambres, et depuis ce moment elle menait une vie enchantée.
Jacques l’aimait; il l’aimait avec un mélange délicieux de passion et de tendresse, d’ expérience savante et d’ingénuité curieuse. Il était nerveux, irritable, inquiet; mais l'inégalité de son humeur donnait plus de prix à sa gaieté. Cette gaieté artiste, éclatant soudain comme une flamme, caressait l'amour sans l’offenser. Et c'était l’émerveillement de Thérèse que ce rire spirituel de son ami. Elle n'aurait jamais imaginé ce goût sûr qu'il mettait naturellement dans le caprice joyeux et dans la fantaisie familière. Aux premiers temps, il ne lui avait montré qu’une ardeur monotone et sombre. Et cela seul l'avait prise. Mais, depuis, elle avait découvert en lui une âme gaie, abondante et diverse, une grâce unique dans la sensualité, le don de flatter, de contenter toute l’âme avec la chair. |
— Un ministère homogène, s’écria Garain, c’est bientôt dit. 11 n’en faut pas moins s'inspirer des tendances propres aux différentes fractions de la Chambre. |
IL était inquiet. Il se voyait entouré d'autant,
d'embüûches qu'il en avait dressées. Ses collaborateurs eux-mêmes lui devenaient hostiles.
Le comte Martin voulait que le nouveau minisère répondit aux aspirations de l'esprit nouveau.
— Votre liste est formée de personnalités qui liffèrent essentiellement d'origine et de tenlances, dit-il. Or c'est peut-être le fait le plus ‘onsidérable de l'histoire politique de ces derlières années que la possibilité, je dirai la nécesité, d'introduire l'unité de vues dans le gou veriement de la République. Ce sont des idées, non cher Garain, que vous avez exprimées vousñême avec une rare éloquence.
M. Berthier d'Eyzelles se taisait.
Le sénateur Loyer roulait dans ses doigts des oulettes de mie de pain. Antique habitué des rasseries, c'est en pétrissant des miettes ou en dillant des bouchons qu'il trouvait des idées. bleva sa face couperosée d'où pendait une barbe ile. Et, regardant Garain avec des yeux bridés à pétillait un petit feu rouge :
— Je l'ai dit, et l'on n'a pas voulu me croire. fanéantissement de la Droite monarchique a été our les chefs du parti républicain un malheur réparable. On gouvernait contre elle. Le vériible appui d’un gouvernement, c’est l’opposion. L'Empire a gouverné contre les orléanistes
“contre nous: le Seize-Mai a gouverné contre
les républicains. Plus heureux, nous avons gou verné contre la Droite. La Droite, quelle bonn opposition c'était, menaçante, candide, impuis sante, vaste, honnête, impopulaire! Il fallait L garder. On n’a pas su. Et puis, disons-le, tou s’use. Cependant, il faut toujours gouverne contre quelque chose. Il n'y a plus aujourd'hu que les socialistes pour nous donner l’appui qu la Droite nous a prêté quinze ans, avec une & constante générosité. Mais ils sont trop faibles Il faudrait les renforcer, les grandir, en fair un parti politique. C'est, à l'heure qu'il est, 1 premier devoir d’un ministre de l'intérieur.
Garain, qui n'était pas. cynique. ne répondi rien. :
— Garain, vous ne savez pas encore, demand:
le comte Martin, si, avec la présidence, vou: prenez les Sceaux ou l'Intérieur?
Garain répondit que sa décision dépendait di choix que ferait N*#*#, dont la présence étai nécessaire dans le cabinet et qui hésitait encon entre les deux portefeuilles. Lui, Garain, sacri fiait ses convenances personnelles aux intérêt supérieurs.
Le sénateur Loyer grimaça dans sa barbe.
convoitait les Sceaux. Ce désir venait de loin Répétiteur de droit sous l'Empire, il donnait devant les tables des cafés, des leçons appré
ées. Il avait le sens de la chicane. Ayant mmencé sa fortune politique par des articles lroitement faits pour lui valoir des poursuites, s procès et quelques semaines de prison, il lait considéré, depuis lors, la presse comme 1e arme d'opposition, que tout bon gouverment devait briser. Depuisle 4 septembre 1870, rêvait de devenir garde des sceaux pour qu’on & comment le vieux bohème, l’'habitué de lagie au temps de Badinguet, le répétiteur » droit qui, jadis, expliquait le code en sount d’une choucroute garnie, saurait se monr chef suprême de la magistrature.
Des sots, par douzaines, lui avaient grimpé rle dos. Vieilli dans les médiocres honneurs MSénat, mal décrassé, acoquiné à une fille de asserie, pauvre, paresseux, désabusé, son vieil prit jacobin et son mépris sincère du peuple, vivant à ses ambitions, faisaient de lui encore h homme de gouvernement. Cette fois, entré ns la combinaison Garain, il croyait tenir la Stice. Et son protecteur, qui ne la lui donit pas, devenait un rival importun. Il ricana, eupé à modeler dans la mie de pain un petit niche. |
M: Berthier d'Eyzelles, très calme, très grave, Smorne, caressa ses beaux favoris blancs :
— Ne pensez-vous pas aussi, monsieur Garain,
qu'il conviendrait de faire une place dans, cabinet aux hommes qui ont suivi, dès la pr mière heure, la politique vers laquelle nous noi orientons aujourd'hui?
— Ils s’y sont perdus, répliqua Garain, imp tienté. Un homme politique ne doit pas devance: les circonstances. C’est un tort que dave raison trop tôt. On ne fait pas les affaires ay des penseurs. Et puis, parlons franc : si vo voulez un ministère centre gauche, dites-le : me retire. Mais je vous avertis que ni la Chamb nile pays ne seront avec vous. |
__ Il est évident, dit le comte Martin, a faut s'assurer une majorité. |
__ Avec ma liste, elle est faite, notre majori dit Garain. C’est la minorité qui a soutenu | ministère contre nous, plus les voix que nous avons détachées. Messieurs, je fais appel à vol dévouement. |
Et la distribution laborieuse des portefeuill recommençca. Le comte Martin reçut d'ab les Travaux publics, qu'il refusa, faute de co pétence, et ensuite les Affaires étrangères, accepta sans objection.
Mais M. Berthier d'Eyzelles, à qui Gar offrait le Commerce et l'Agriculture, se réser
Loyer fut mis aux Colonies. Il semblait | occupé à faire tenir sur la nappe son caniche
mie de pain. Cependant, il regardait du coin de son petit œil ridé la comtesse Martin, et il la frouvait désirable. Il entrevit vaguement le plaisir de la revoir, à l'avenir, avec un peu d'intimité.
Laissant Garain se débattre, il s’occupait de cette jolie femme, cherchait à deviner ses goûts êt ses habitudes, lui demandait si elle aimait le théâtre, si elle allait quelquefois, le soir, au café avec son mari. Et Thérèse commençait à le trouver plus intéressant que les autres, sous sa crasse épaisse, avec son ignorance du monde, dans son cynisme superbe.
Garain se leva. Il fallait qu'il vit encore N°“, Nttt et N***, avant de porter sa liste au Président de la République. Le comte Martin offrit sa voiture, mais Garain avait la sienne.
— Ne pensez-vous pas, demanda le comte Martin, que le Président puisse faire des objections sur quelques noms?
“ — Le Président, répondit Garain, s'inspirera des nécessités de la situation.
Il avait déjà passé la porte quand il revint, se frappant le front:
— Nous avons oublié le ministre de la guerre! m — Vous trouverez facilement parmi les généraux, dit le comte Martin.
“ — Ah! s’écria Garain, vous croyez que le
choix d’un ministre de la guerre est facile. On voit bien que vous n’avez pas, comme moi, fait partie de trois cabinets et présidé le conseil. Dans mes ministères, et durant ma présidence, les difficultés les plus épineuses sont toujours venues du ministre de la guerre. Les généraux sont tous les mêmes. Celui que j'avais choisi dans le cabinet que j'ai formé, vous le connaissez. Nous l'avions pris étranger aux affaires. Il savait à peine qu’il y eût deux Chambres. Il a fallu lui expliquer tous les rouages du mécanisme parlementaire; lui apprendre qu'il y avait une commission de l’armée, une commission des finances, des sous-commissions, des rapporteurs, une discussion du budget. Il a demandé qu'on lui mît tous ces renseignements sur un petit morceau de papier. Son ignorance des hommes et des choses nous effrayait.. Au bout de quirize jours, il'savait les tours les plus fins du métier, il connaissait personnellement tous les sénateurs et tous Les députés, et il intriguait avec eux contre nous: Sans le secours du président Grévy, qui se méfiait des militaires, il nous culbutait. Et c'était. un général très ordinaire, un général comme les autres. Ah! non, ne croyez pas que le portefeuille. de la Guerre puisse être donné à la hâte, sans réflexion. |
Et de se rappelant son ancien collègue du.
boulevard Saint-Germain, frissonnait encore, Il sortit.
Thérèse se leva. Le sénateur Loyer lui offrit le bras avec les belles attitudes arrondies qu'il avait apprises quarante ans auparavant à Bullier. Elle laissa les hommes politiques au salon. Elle avait hâte de retrouver Dechartre.
Des clartés rousses couvraient la Seine, les quais de pierre et les platanes dorés. Thérèse, en sortant de chez elle, goûta délicieusement la savoureuse âpreté de l'air et la splendeur mourante du jour. Depuis son retour à Paris, heureuse, elle s'égayait chaque matin de la nouveauté du temps. Il lui semblait que c'était pour elle que le vent soufflait dans les arbres déchevelés ou que le gris Min de la pluie trempait l'horizon des avenues, ou que le soleil traînait dans le ciel frileux son bloc “refroidi; pour elle, et afin qu'elle pût dire en entrant dans la petite maison des Ternes : « Il lait du vent, il pleut, le temps est agréable », mettant ainsi l'océan des choses dans l'intimité de son amour. Et tous les jours se levaient beaux pour elle, puisqu'ils la ramenaient tous dans les bras de son ami.
« Tandis qu'elle allait, ce jour-là comme les kutres jours, à la petite maison des Ternes, elle Bongeait à son bonheur inattendu, si plein et dont
elle se sentait enfin assurée. Elle marchait dans cette dernière gloire du soleil déjà touché par l'hiver, et elle se disait :
« Il m'aime, je crois qu’il m'aime OL à fait. Aimer lui est plus facile et plus naturel qu'aux autres hommes. Ils ont dans la vie des idées supé= rieures à eux, une foi, des habitudes, des intérêts. Ils croient en Dieu ou à des devoirs, ou à eux= mêmes. Lui, il ne croit qu'à moi. Je suis son dieu, son devoir et sa vie. » |
Puis elle songea : |
« C'est vrai aussi qu'il n’a besoin de per sonne, pas même de moi. Sa pensée est un monde magnifique où il pourrait vivre aisément. Mais moi, je ne peux pas vivre sans lui. Qu est-ce que je deviendrais, si je ne l'avais plus?»
Elle se rassurait sur ce goût vif, sur cette habitude charmée, qu'il avait pris d'elle. Elle se rappelait qu’elle lui avait dit un jour : « Tu n'as pour moi qu'un amour sensuel. Je ne m'en plains. pas, C ‘est peut-être le seul vrai. » Et il lui avait répondu : « C'est aussi le seul grand et le seul fort. Il a sa mesure et ses armes; il est plein de sens et d'images; il est violent et mystérieux; 4h s'attache à la chair et à l’âme de la chair. Le reste n’est qu'illusion et mensonge. » Elle était presque ie dans sa joie. Les soupçons, les inquiés tudes s'en étaient allés comme les nuées d'un
AE OM DRE 2 Berri
LE GYS ROUGE 39 1
orage d'été. Le plus mauvais temps de leur amour, ç'avait été lorsqu'ils étaient loin l’un de l’autre. I1 ne faut jamais se quitter quand on s'aime.
À l'angle de l'avenue Marceau et de la rue Galilée, elle devina, plutôt qu'elle ne la reconnut, une ombre qui l'avait effleurée, une forme oubliée. Elle crut, elle voulut s’être trompée. Celui qu'elle avait pensé voir n'existait plus, n'avait jamais existé. C'était un fantôme vu dans les limbes d'un monde antérieur, dans les ténèbres d'une demivie. Et elle allait, gardant de cette rencontre indécise une impression de froid, de gène vague, un serrement de cœur.
Comme elle montait l'avenue, elle vit dévaler vers elle les porteurs de journaux qui tenaient à bras tendus les feuilles du soir annonçant en grosses lettres le nouveau ministère.
Elle traversa la place de l'Étoile; ses pas suivaient l’impatience de son désir. Elle voyait Jacques l’attendant au pied de l’escalier, parmi les figures nues de marbre et de bronze, la prenant dans ses bras et la portant, déjà amortie et frémissante de baisers, jusqu'à cette chambre pleine d'ombre et de délices, où la douceur de vivre lui faisait oublier la vie.
Mais, dans la solitude de l’avenue Mac-Mahon, l'ombre déjà entrevue à l’angle de la rue Galilée
s'approcha, se dressa près d'elle avec une précision banale et pémible.
Elle reconnut Robert Le Ménil, qui; l'ayant suivie depuis le quai Debilly, la joignait à l'endroit le plus tranquille et le plus sûr.
Son air, son attitude laissaient voir cette limpidité d'âme qui avait plu à Thérèse autrefois. Son visage naturellement dur, assombri par le hâle et l’'embrun, un peu creusé, très calme, cachait et laissait voir une souffrance profonde.
— J'ai à vous parler:
Elle ralentit le pas. Il marcha à son côté.
=— J'ai cherché à vous oublier. Après ce qui s'était passé, c'était bien naturel, n'est-ce pas? J'ai tout fait pour cela. Il valait mieux vous oublier, bien sûr. Mais je n'ai pas pu. Alors, J'ai acheté un bateau. Et j'ai navigué pendant six mois. Vous savez, peut-être?
Elle fit signe qu'elle savait.
Il reprit :
— Rosebud, un joli ÿacht de quatre-vingts tonneaux. J'avais six hommes d'équipage. Je manœuvrais avec eux. C'était une distraction.
Il se tut. Elle allait lentement, attristée, sur-. tout ennuyée. C'était pour elle une chose absurde ct pénible au delà de tout d'écouter ces paroles … étrangères.
Il reprit :
Dhs 1
— Ce que j'ai souffert sur ce bateau, j'aurais honte de vous le dire.
Elle sentit qu'il disait vrai et détourna la tête.
— Oh! je vous pardonne. J'ai beaucoup réfléchi, seul. J'ai passé des jours et des nuits étendu sur le divan du deck-house; et je retournais sans cesse les mêmes idées dans ma tête. J'ai réfléchi pendant ces six mois plus que Je n'avais fait dans toute ma vie. Ne riez pas. La douleur, il n’y a rien de tel pour élargir l'esprit.
- J'ai compris que, si je vous avais perdue, c'était
de ma faute. Il fallait savoir vous garder. Et, couché à plat ventre, tandis que Rosebud filait sur la mer, je me disais : « Je n'ai pas su. Oh! si
- C'était à recommencer! » À force de penser et de
“souffrir, j'ai compris; j'ai compris que je n'étais
pas entré suffisamment dans vos goûts et dans
“vos idées. Vous êtes une femme supérieure. Je
ne m'en étais pas aperçu, parce que ce n était pas pour cela que je vous aimais. Sans m'en douter, je vous agaçais, je vous froissais.
Elle secoua la tête. Il insista.
— Si! sil Je vous ai souvent froissée. Je ne
“ménageais pas assez votre délicatesse. Il y a eu
des malentendus entre nous. Cela tient à ce que
- nous n'avons pas la même nature. Et puis je n'ai
“pas su vous distraire. Je n'ai pas trouvé les amu-
“sements qu'il vous faut; je ne vous ai pas procuré
le genre de plaisirs qui convient à une femme intelligente comme vous.
Si simple et si vrai dans ses regrets et dans sa douleur, elle le trouvait tout de même sympathique. Elle lui dit doucement :
— Mon ami, je n'ai pas eu à me plaindre de vous.
Il reprit :
— Tout ce que je vous dis là est vrai. Je l'ai compris, tout seul, au large, dans mon bateau. J'y ai passé des heures que je ne souhaiterais pas à l’homme qui m’a causé le plus de mal. Bien des fois j'ai eu envie de me jeter à l’eau. Je ne l'ai pas fait. Est-ce à cause de mes principes religieux et de mes sentiments de famille, ou parce que je n'ai pas eu le courage? Je ne sais. C'était peutêtre que, de loin, vous me reteniez dans la vie. J'étais attiré vers vous, puisque me voilà. Depuis deux jours, je vous guette. Je n'ai pas voulu reparaître chez vous. Je ne vous aurais pas trouvée seule, je n’aurais pas pu vous parler. Et puis vous étiez forcée de me recevoir. J'ai trouvé mieux de vous parler dans la rue. C'est encore une idée que j'ai eue en bateau. Je me suis dit : « Dans la rue, elle ne m’écoutera que si elle veut, comme il y a quatre ans, dans le parc de Joinville, vous savez, sous les statues, près de la Couronne. »
Et il reprit avec un soupir rude :
__ Qui, comme à Joinville, puisque tout est à ecommencer. Il y a deux jours que je vous suette. Hier il pleuvait : vous êtes sortie en voiure. J'aurais pu vous suivre, savoir où vous lliez. J'en avais bien envie. Je ne l'ai pas fait. Je 1e veux pas faire ce qui vous déplairait.
Elle lui tendit la main.
__ Je vous remercie. Je savais bien que je \'aurais pas à regretter la confiance que j'avais mise en vous.
Alarmée, impatiente, énervée, ayant peur de ce qu'il allait dire, elle essaya de rompre et de s'échapper.
__ Adieu! vous avez toute la vie devant vous. Vous êtes heureux. Sachez-le donc, et ne vous fourmentez plus pour ce qui nen vaut pas la peine.
Mais il l’arrêta d’un regard. Son visage avait pris cette expression violente et résolue qu'elle connaissait.
— Je vous ai dit que j'avais à vous parler.
Écoutez-moi une minute.
Elle songeait à Jacques, qui déjà l’attendait.
De rares passants la regardaient et suivaient leur chemin. Elle s’arrêta sous les branches noires
“d’un arbre de Judée, et attendit avec de la pitié et de la peur dans l'âme. n
Il lui dit : ; = Voici : je vous pardonne et j'’oublié tout Réprenez-moi. Je vous promets de ne jamais vou dire un mot du passé. |
Elle tressaillit et laissa paraître un mouvemen si naturel de surprise et de désolation qu'ils’arrêta
Puis, après un moment de réflexion :
— Ce que je vous DEOROPE n'est pas ordinaire je le sais bien. Mais j'ai réfléchi, j'ai pensé à tout C'est la seule chose possible, Pensez-y, Thérèse et ne me répondez pas tout de suite.
— Ce serait mal de vous tromper. Je ne peu pas, je ne veux pas faire ce que vous dites; e vous Savez pourquol. |
Un fiacre passait lentement près d'eux. Elle fit signe au cocher, qui s'arrêta. Il la retint un mo: ment encore.
— J'ai prévu que vous me diriez cela. Et c'est pourquoi je vous dis : Ne me répondez pas tout de suite.
Aussitôt entrée dans la voiture, elle le quitta des yeux. Ge fut pour lui le moment douloureux: il se rappelait le temps où, lorsqu'il fallait se séparer, le regard de ces prunelles d’un gris adorable le suivait longuement avec reconnaissance entre les paupières mi-closes, qu'il avait fatiguées. IT retint un sanglot dans sa poitrine et murmura d’une voix étranglée :
SE
__ Écoutez, je ne peux pas vivre sans vous, je ous aime. Cest maintenant que je vous aime.
\vant, je ne savais pas.
Et pendant qu’elle jetait au hasard l'adresse Pune modiste, il s’éloigna de son allure soupie t vive, un peu saccadée, cette fois.
Elle gardait de cette rencontre un malaise et ne inquiétude. Puisqu'elle devait le revoir, elle urait mieux aimé le retrouver brutal comme à lorence.
» À l'angle de l'avenue, elle cria vivement au ocher :
* __ Rue Demours, aux Ternes.
C'était un vendredi, à l'Opéra. Le rideau venai de descendre sur le laboratoire de Faust. Des pro fondeurs agitées de l'orchestre les lorgnettes s dressaient, et les regards, sous les lumières per dues dans le vide immense, fouillaient la salle di pourpre et d’or. Les écrins sombres des loge renfermaient les têtes étincelantes et les épaule nues des femmes. L’amphithéâtre courbait lon guement au-dessus du parterre sa guirlande di diamants, de fleurs, de chevelures, de chairs, dt gaze et de satin. Onreconnaissait aux avant-scène l'ambassadrice d'Autriche et la duchesse de Glad win; à l’amphithéâtre, Berthe d'Isigny et Jan Tulle, illustrée, la veille, par le suicide d'un amant.
ans les loges, madame Bérard de La Malle, les eux baissés, ses longs cils ombrageant ses joues ures; la princesse Seniavine, qui, superbe, caait sous son éventail des bäillements de panère, madame de Morlaine, entre deux jeunes mmes qu elle formait aux élégances de l'esprit ; ladame Meillan, assurée sur trente ans de beauté puveraine ; madame Berthier d’'Eyzelles, raide bus ses bandeaux gris de fer chargés de dialants. La couperose de son visage rehaussait la ignité de son attitude. Elle était très regardée. in avait appris, dans la matinée, qu'après l'échec € la combinaison Garain, M. Berthier d'Eyzelles ait accepté la mission de former un ministère. ‘es démarches étaient près d'aboutir. Les jouraux publiaient des listes avec le nom de Martinellème pour les finances. Et les lorgnettes se Ournaient inutilement vers la loge encore videde a comtesse Martin.
Un murmure immense de voix emplissait la alle. Au troisième rang de l'orchestre, le général arivière, debout, à sa place accoutumée, causait ec le général de La Briche.
— Je ferai bientôt commetoi, mon vieux camafade, j'irai planter mes choux en Touraine.
«1 était dans une de ses heures de mélancolie, Jù le néant lui apparaissait au bout prochain de a vie. Ilavait flatté Garain, et Garain, le trouvant
trop fin, lui avait préféré, pour ministre del guerre, un général d'artillerie myope et chimé rique. Du moins, Larivière goûtait-il le plaisir d voir Garain abandonné, trahi par ses amis Ber thier d'Eyzelles et Martin-Bellème. Il en riait pa les rides deses petits yeux. Sa patte d’oie s'égayai seule sur son visage bourru. Il riait de profil Lassé d’une longue vie de dissimulation, il s donna tout à coup la joie et la beauté d’exprime sa pensée :
— Vois-tu, mon bon La Briche, ils nous embê tent avec leur armée civile, qui coûte cher et qu ne vaut rien. Les petites armées sont les seule bonnes. C'était l'avis de Napoléon, qui s’y enten dait. | | |
— C'est vrai, c'est bien vrai, soupira le généra de La Briche, ému, les larmes aux yeux.
Montessuy, gagnant son fauteuil, passa devan eux ; Larivière lui tendit la main. |
— On dit que c’est vous, Montessuy, qui ave fait échec à Garain. Tous mes complimernits. |
Montessuy se défendit d'exercer aucune actiot politique. Il n’était ni sénateur, ni député, pa: même conseiller général dans l'Oise. Et, lorgnan la salle : =)
— Regardez, Larivière: il y a dans cette bai gnoire, à droite, une bien jolie femme, brune avec des bandeaux plats sur les joues. |
Et il prit sa place, tranquille, goûtant les réatés de la puissance.
Cependant, au foyer, dans les couloirs, dans 1 salle, les noms des nouveaux ministres pasaient de bouche en bouche, au milieu d’une nolle indifférence : Présidence du Conseil et ntérieur, Berthier d'Eyzelles ; Justice et Cultes, soyer; Finances, Martin-Bellème. On les conaissait tous, hors les titulaires du Commerce, de à Guerre et de la Harne qui n'étaient pas encore ésignés.
Le rideau s'était levé sur le cabaret du deu Jacchus. Les étudiants chantaient leur deuxième hœur, quand madame Martin parut dans sa loge, ës cheveux tordus sur le haut de la tête ; sa robe anche avait des manches comme des ailes, et, ur la draperie du corsage, au sein gauche, brilait un grand lys de rubis.
Miss Bell s’assit près d'elle, en robe Queen Ann le velours vert. Fiancée au prince Eusebio Alberinelli della Spina, elle était venue à Paris comhander son trousseau.
… Dans le mouvement et le bruit de la kernesse :
— Darling, dit miss Bell, vous avez laissé à Morence un ami qui garde précieusement le harme de votre souvenir. C'est le professeur
Wrighi. IL vous réserve la louange qui est pour * à
lui la plus belle : il dit que vous êtes une mus cale créature. Mais comment le professeur Arrigt ne se souviendrait-il pas de vous, darling, quan les cytises du jardin ne vous ont pas oubliée Leurs rameaux défleuris se lamentent de votr absence. Oh! ils vous regrettent, darling.
— Dites-leur, répondit Thérèse, que jai em porté de Fiesole un souvenir dont je veu vivre.
Dans le fond de la loge, M. Martin-Bellèm exprimait à voix basse ses idées à Joseph Springe età Duvicquet. Il disait: « La signature de France est la première du monde. » Il disait en core : « Amortir avec des excédents, non avec de impôts. » Etil inclinait à la prudence en matièr financière.
Et miss Bell :
— Oh! darling, je dirai aux cytises de Fiesol que vous les regrettez, et que vous reviendre bientôt les visiter sur leur colline. Mais, je vou demande : voyez-vous à Paris monsieur De chartre? Moi, je voudrais le voir beaucoup. J l'aime parce qu'ila une âme élégante. Oh ! darling l'âme de monsieur Dechartre est pleine de grâc et d'élégance.
Thérèse répondit que M. Dechartre était san doute dans la salle et qu'il ne manquerait pas d venir saluer miss Bell.
La toile tomba sur le tourbillon coloré de la valse. Les visiteurs se pressaient dans le couloir : financiers, artistes, députés, en un moment s’amassèrent dans le petit salon attenant à la loge. [ls entouraient M. Martin-Bellème, murmuraient des félicitations, lui jetaient par-dessus les têtes des gestes gracieux, et s'entr'étoulfaient pour lui serrer la main. Joseph Schmoll, toussant et geignant, aveugle et sourd, s'ouvrit un chemin dans leur masse méprisée et arriva jusqu'à malame Martin. Il lui prit la main, la couvrit de souffles et de baisers sonores.
— On dit que votre mari est nommé ministre.
Est-ce que c’est vrai?
Elle savait qu'on le disait, mais elle ne croyait pas que rien fût fait encore.
* D'ailleurs, son mari était là.°On pouvait le lui demander.
Sensible aux vérités littérales :
“ — Ah! votre mari, dit-il, n'est pas encore mi- Histre? Quand il sera nommé, je vous demanderai un moment d'entretien. Il s'agit d'une affaire de la plus haute importance.
Puis il se tut, promenant sous ses lunettes d’or ces regards d'aveugle et de visionnaire qui l’entretenaient, malgré l'exactitude brutale de sa nafure, dans une sorte de mysticisme. Il demanda brusquement :
— Vous êtes allée en Italie, cette année, madame ?
Et, sans lui laisser le temps de répondre :
— Je sais, je sais. Vous êtesallée à Rome. Vous avez regardé l’arc de l’infâme Titus, ce marbre exécrable où l’on voit le chandelier à sept branches parmi les dépouilles des Juifs. Eh bien! je vous le dis, madame, c’est à la honte de l'univers que ce monument reste encore debout, dans la ville de Rome, où les papes n'ont subsisté que par l’art des Juifs, argentiers et changeurs. Les Juifs ont apporté en Italie la science de la Grèce et de l'Orient. La Renaissance, madame, est l’œuvre d'Israël. Voilà la vérité méconnue et cer: taine.
Et il sortit à travers la foule des visiteurs, dans le craquement sourd des chapeaux qu'il écrasait.
Cependant, la princesse Seniavine, au bord de sa loge, lorgnait son amie avec cette curio: sité que lui donnait par éclairs la beauté des femmes. Elle fit signe à Paul Vence, qui étai près d’elle :
— Ne trouvez-vous pas que madame Martin es extraordinairement jolie, cette année? Ÿ
Dans le foyer vibrant de lumière et d'or, général de La Briche demandait à Larivière:
— Avez-vous vu mon neveu ?
— Votre neveu ? Le Ménil ?
— Oui, Robert. IL était dans la salle tout à l'heure.
La Briche resta un moment pensif. Puis :
— Îl est venu cet été à Sémanville. Je l'ai trouvé bizarre, absorbé. Un garçon sympathique, franc comme l'or et intelligent. Mais il lui faudrait une occupation, un but dans la vie.
La sonnerie qui annonçait la fin de l’entr’acte s'était tue depuis un moment. Dans le foyer déserté, les deux vieillards allaient.
= Un but dans la vie, répétait La Briche, grand, maigre et voûté, tandis que son camarade, allégé, rajeuni, s’échappant, gagnait l'entrée de 2 scène.
Marguerite, dans le bosquet, filait et chantait. Quand elle eut fini, miss Bell dit à madame Martin :
— Oh! darling, monsieur Choulette m’a écrit une léttre parfaitement belle. Il m'a dit qu’il était très célèbre. Et j'ai été bien contente de le savoir. Et il m'a dit aussi : « La gloire des autres poètes repose dans la myrrhe et les aromates ; la mienne Saigne et gémit sous une pluie de pierres ct d’é- Cailles d'huîtres. » Est-ce que véritablement, my love, les Français lapident le bon monsieur Chou- Jette ?
ki Tandis que Thérèse rassurait miss Bell, Loyer, impérieux, se fit ouvrir la loge.
— Je viens de l'Élysée.
Il eut la galanterie d'annoncer d’abord à madame Martin la nouvelle.
— Les décrets sont signés. Votre mari a les Finances. C’est un joli portefeuille.
— Le Président de la République, demanda M. Martin-Bellème, n’a pas fait d’objection quand mon nom a été prononcé devant lui?
— Non. Berthier a fait valoir au Président la probité héréditaire des Martin, votre situation de fortune, et surtout les liens qui vous attachent à certaines personnalités du monde financier, dont le concours peut être utile au gouvernement. Et le Président, selon l'heureuse expression de Garain, s’est inspiré des nécessités de la situation. Il a signé.
Sur la face jaunie du comte Martin passèrent deux ou trois rides. Il souriait. |
— Le décret, reprit Loyer, paraîtra demain à l'Officiel. J'ai accompagné moi-même dans un sapin l’attaché de cabinet qui le portait à la com: position. C'était plus sûr. Du temps de Grévy, qui pourtant n’était pas une bête, on interceptail les décrets dans le trajet de l'Élysée au quai Vol taire. :
Et Loyer se jeta sur une chaise. Là, goûtan des yeux et des narines les épaules de madamt Martin : |
— On ne dira plus, comme du temps de mon pauvre ami Gambetta, que la République manque de femmes. Vous nous donnerez de belles fêtes, madame, dans les salons du ministère.
Marguerite, se regardant au miroir, avec son collier et ses boucles d'oreilles, chantait l'air des bijoux.
— Il faudra, dit le comte Martin, rédiger la déclaration. J'y ai songé. En ce qui concerne mon département, j'ai trouvé, je crois, la formule : ‘« Amortir avec des excédents, non avec des impôts. »
Loyer haussa les épaules.
— Mon cher Martin, nous n'avons rien d’essentiel à changer dans la déclaration du précédent cabinet : la situation est restée sensiblement la même.
Il se frappa le front.
— Bigre! j'oubliais. Nous avons mis à la Guerre votre ami, le vieux Larivière, sans le consulter. Je suis chargé de l’avertir.
Il pensait le trouver dans le café du boulevard “où vont les militaires. Mais le comte Martin savait “que le général était dans la salle.
— ]1 faut mettre la main dessus, dit Loyer.
Saluant :
— Vous permettez, comtesse, que j emmène “votre mari ?
Ils venaient de sortir, quand Jacques Dechartre et Paul Vence entrèrent dans la loge. | — Je vous félicite, madame, dit Paul Vence,
Mais elle se tourna vers Dechartre :
— J'espère que vous ne venez pas me féliciter, VOS 2 |
Paul Vence lui demanda si elle allait s'installer dans les appartements du ministère.
Elle se réeria :
— Ah! non, par exemple!
— Du moins, madame, reprit Paul Vence, vous irez aux bals de l'Élysée et des ministères ; et nous admirerons par quel art vous y garderez votre charme mystérieux, comment vous y serez encore celle dont on rêve.
— Les changements de ministères, dit madame Martin, vous inspirent, monsieur Vence, des réflexions bien frivoles.
— Madame, reprit Paul Vence, je ne dirai pas, comme Renan, mon maître bien-aimé : « Qu’estce que cela fait à Sirius? » parce qu'on me répondrait raisonnablement : « Que fait le gros Sirius à la petite Terre? » Mais je suis toujours un peu surpris de voir des personnes adultes et même vieilles se laisser abuser par l’illusion du pouvoir, comme si la faim, l'amour et la mort, toutes les nécessités ignobles ou sublimes de la vie, n'exerçaient pas sur la foule des hommes un empire
trop souverain pour laisser aux maîtres de chair autre chose qu’une puissance de papier et un empire de paroles. Et, ce qui est plus merveilleux encore, c'est que les peuples croient aussi qu'ils ont d’autres chefs d’État et d’autres ministres que leurs misères, leurs désirs et leur imbécillité. Il était sage, celui qui a dit : « Donnons aux hommes pour témoins et pour juges l'Ironie et la Pitié. »
— Mais, monsieur Vence, dit madame Martin en riant, c'est vous-même qui avez écrit cela. Je vous lis.
Cependant les deux ministres cherchaient vainement le général dans la salle et dans les couloirs. Sur le conseil des ouvreuses, ils passèrent dans les coulisses, et, à travers les décors qui “'élevaient et s’abaissaient, dans la foule des jeunes Allemandes en jupe rouge, des sorcières, des démons, des courtisanes de l'antiquité, ils gagnèrent le foyer de la danse. La vaste salle, ornée de peintures allégoriques, presque déserte, avait cet air de gravité que donnent à leurs institutions l'État et la fortune.
Deux danseuses se tenaient immobiles, un pied sur la barre qui règne le long des murs. (à et Jà des hommes en habit noir et des femmes en Jupe courte et bouffante formaient des groupes “silencieux.
Loyer et Martin-Bellème, en entrant, ôtèrent leur chapeau. Ils aperçurent, au fond de la salle, Larivière avec une jolie fille, dont la tunique rose, retenue par une ceinture d'or, était fendue aux hanches sur le maillot.
Elle tenait à la main une coupe de carton doré: En s’approchant, ils entendirent qu'elle disait au général :
— Vous êtes vieux, vous, mais Je suis sûre que vous en faites au moins autant que lui.
Et elle montrait dédaigneusement de son bras nu un jeune homme qui, près d'eux, une fleur de gardénia à la boutonnière, ricanait.
Loyer fit signe au général quil voulait ui parler; et, le poussant contre la barre : |
— J'ai le plaisir de vous annoncer que vous êtes nommé ministre de la Guerre.
Larivière, méfiant, ne répondit rien. Cet homme mal mis, à cheveux longs, qui, dans son habit flottant et poussiéreux, ressemblait à un prestis digitateur de beuglant, lui inspirait si peu de con: fiance, qu'il soupçonnait un piège, peut-être! même une mauvaise plaisanterie. |
— Monsieur Loyer, garde des Sceaux, dit le
comte Martin. - | | Loyer fut pressant : :
— Général, vous ne pouvez vous dérober.
J'ai, répondu de votre acceptation. En hésitant,}
vous favorisez un retour offensif de Garain. Il est traître.
— Mon cher collègue, vous exagérez, dit le comte Martin. Mais Garain manque peut-être un peu de franchise. Et l'adhésion du général est urgente.
— La patrie avant tout, répondit Larivière en bredouillant d'émotion.
— Vous savez, mon général, reprit Loyer : les lois existantes appliquées avec une inflexible modération. Ne sortez pas de là.
IL fixait du regard les deux danseuses qui tendaient sur la barre leur jambe mus- £lée:
Larivière murmurait :
— Le moral de l’armée excellent... La bonne volonté des chefs à la hauteur des circonstances les plus critiques.
Loyer lui tapa sur l'épaule :
— Mon cher collègue, les grandes armées ont du bon.
— Je suis de votre avis, répondit Larivière, l’armée actuelle répond aux nécessités supérieures de la défense nationale.
— Les grandes armées ont cela de bon, reprit Loyer, qu’elles rendent la guerre impossible. Il faudrait être fou pour engager dans une guerre ces forces démesurées dont le maniement passe
toute faculté humaine. C’est bien votre avis, n'estce pas, général?
Le général Larivière cligna de l'œil.
— La situation, dit-il, exige une grande circonspection. Nous sommes en face d'un inconnu redoutable. |
Alors Loyer, regardant son collègue de la Guerre avec un doux mépris :
— Dans le cas très improbable d’une guerre, ne pensez-vous pas, mon cher collègue, que les vrais généraux, ce seraient les chefs de gare ?
Les trois ministres sortirent par l'escalier de l'administration. Le Président du Conseil les attendait chez lui.
Le dernier acte commençait; madame Martin n'avait plus dans sa loge que Dechartre avec miss Bell. Miss Bell disait :
— Je suis réjouie, darling, — comment ditesvous en français? — je suis exaltée en pensant. que vous portez sur le cœur le lys rouge de Florence. Et monsieur Dechartre, qui a une âme artiste, doit être bien content aussi de voir à votre corsage ce gentil joyau, Oh! je voudrais. connaître le joaillier qui l’a fait, darling. Ge lys est svelte et souple comme la fleur d'iris. Oh! il. est élégant, magnifique et cruel. Avez-vous re-. marqué, my love, que les beaux joyaux ont un air de magnifique cruauté? |
— Mon joaillier, dit Thérèse, il est ici, et vous l'avez nommé : c’est monsieur Dechartre qui a bien voulu dessiner ce bijou.
La loge s’ouvrit. Thérèse tourna à demi la tête et vit dans l'ombre Le Ménil, qui la saluait.
— Transmettez, je vous prie, madame, mes félicitations à votre mari.
IL la complimenta un peu sèchement sur sa bonne mine. Il eut pour miss Bell quelques paroles obligeantes et correctes.
Thérèse l'entendait, anxieuse, la bouche entr'ouverte, dans l'effort douloureux de répondre des choses insignifiantes. Il lui demanda si elle avait passé une bonne saison à Joinville. Il aurait bien voulu y aller au moment des chasses, Mais il n'avait pas pu. IL avait navigué sur la Méditerranée ; ensuite, il avait chassé à Sémanville.
— Oh! monsieur Le Ménil, dit miss Bell, vous avez erré sur la mer bleue. Avez-vous vu des sirènes ?
Non, il n’avait pas rencontré de sirènes; mais, pendant trois jours, un dauphin avait nagé dans les eaux du yacht.
- Miss Bell lui demanda si ce dauphin aimait la musique.
» Il ne croyait pas.
— Les dauphins, dit-il, sont tout bonnement de petits cachalots que les marins appellent des
oies de mer, à cause d'une certaine ressemblanct dans la forme de la tête. |
Mais miss Bell ne voulait pas croire que monstre qui porta le poète Arion au promontoir de Ténare eût une tête d'oie.
— Monsieur Le Ménil, si, l’année prochaine un dauphin vient encore nager autour de votr bateau, je vous prie, jouez pour lui, sur la flûte l'hymne à Apollon delphique. Aimez-vous la mer monsieur Le Ménil?
— Je préfère les bois.
Maître de lui, très simple, il parlait avec tran: quillité.
— Oh! monsieur Le Ménil, je sais que vou:
aimez beaucoup les bois et les clairières où les petits lièvres dansent au clair de la lune.
Dechartre, pâle, se leva et sortit.
C'était la scène de l’église. Marguerite, age: nouillée, se tordait les mains, la tête entraînée au poids des longues nattes blondes. Et les von de l'orgue et du chœur firent retentir la prose des morts :
Quand du Seigneur le jour luira, Sa croix au ciel resplendira, Et l’univers s’écroulera.
— Oh! darling, savez-vous que cette prose des morts que l’on chante dans les églises catho:
liques vient d’un ermitage franciscain ? Elle garde le bruit du vent qui souffle, l'hiver, dans les mélèzes, sur la cime de l’Alverne.
Thérèse n’entendait pas. Son âme s'était écoulée par la petite porte de la loge.
Il se fit dans le salon un bruit de fauteuils culbutés. Schmoll revenait. IL avait appris que M. Martin-Bellème était nommé ministre. Tout de suite il réclamait la croix de commandeur et un appartement plus vaste à l'Institut. Le sien était sombre, exigu, insuffisant pour sa femme et ses cinq filles. 11 avait dû établir son cabinet de travail dans une soupente. Il traîna de longues plaintes, et ne consentit à partir qu'après avoir
reçu l'assurance que madame Martin parlerait
pour lui.
— Monsieur Le Ménil, demanda miss Bell,
est-ce que vous naviguerez l’année prochaine ?
Le Ménil pensait que non. Il n’avait pas l'in-
tention de garder Rosebud. La mer était triste.
Et calme, énergique, têtu, il regarda Thérèse. Sur la scène, dans la prison de Marguerite, Méphistophélès chantait : « Le jour est levé », et l'orchestre imitait le galop effrayant des chevaux.
Thérèse murmura :
— J'ai mal à la tête, on étoulfe ici.
Le Ménil alla entr'ouvrir la porte. La phrase claire de Marguerite, appelant les
anges, monta en blanches étincelles dans l'air.
— Darling, je vais vous dire : cette pauvre Marguerite ne veut pas être sauvée selon la chair et, pour cela, elle est sauvée en esprit et en vérité. Je crois une chose, darling, je crois fermement que nous serons tous sauvés. Oh ! oui, je crois à la purification finale des pécheurs.
Thérèse se leva, longue et blanche, au côté la fleur sanglante. Miss Bell, immobile, écoutait la musique. Le Ménil, dans le salon, prit Ie manteau de madame Martin. Et, tandis qu'il le tenait déployé, elle traversa la loge, le salon, et s'arrêta devant la glace près de la porte entr'ouverte. Il posa sur les épaules nues, en les effleurant des doigts, la grande chape de velours rouge brodé d’or et doublé d'hermine, et dit tout bas, d'une voix bréve, très nette : |
— Thérèse, je vous aime. Rappelez-vous ce que je vous ai demandé avant-hier. Je serai tous les jours, tous les jours à partir de trois heures, chez nous, rue Spontini.
À ce moment, comme cile faisait un mouvement du col pour ajuster son manteau, elle vit Dechartre, la main sur le bouton de la porte. Il avait entendu. 11 la regarda avec tout cé que des yeux humains peuvent contenir de reproches et de douleur. Puis il s’enfonça dans le vague du couloir. Elle sentit des marteaux de feu
battre dans sa poitrine et resta immobile sur le seuil.
— Tu m'attendais? lui dit Montessuy qui venait la prendre. Tu es très abandonnée, aujourd hui ; le vais vous reconduire, toi et miss Bell.
Ve RENE
Dans la voiture, dans sa chambre, elle revoyait ce regard de son ami, ce regard cruel et douloureux. Elle lui connaissait cette facilité au désespoir, cette prompte volonté de ne plus vouloir. Elle l'avait vu fuir ainsi sur la berge de l'Arno. Heureuse alors, dans sa tristesse et son angoisse, elle avait pu courir à lui, lui crier : « Venez! » Cette fois encore, entourée, surveillée, elle aurait dû trouver, dire quelque chose, ne pas le laisser partir muet et désolé. Elle était restée surprise, accablée. L'accident avait été si absurde et si rapide ! Elle se sentait trop loin de Le Ménil pour le poursuivre de sa colère et elle l’écartait de sa pensée. C'est à elle-même qu'elle faisait
des reproches amers d'avoir laissé partir son ami, sans un mot, sans un regard où elle eût mis son àme.
Tandis que Pauline attendait pour la déshabiller, elle allait et venait d’impatience. Puis elle s'arrêtait brusquement. Dans les glaces obscures où se noyaient les reflets des bougies, elle voyait le couloir du théâtre et son ami la fuyant sans retour.
Où était-il maintenant? Que se disait-il, seul ? C'était pour elle un supplice de ne pouvoir le rejoindre, le revoir, tout de suite.
Elle appuya longtemps ses mains sur son cœur, elle étouffait.
Pauline poussa un petit cri. Elle voyait sur le corsage blanc de sa maîtresse des gouttes de sang. Thérèse, sans le savoir, s'était déchiré la main aux étamines du lys rouge.
Elle détacha le joyau emblématique, qu'elle avait porté devant tous comme le secret éclatant de son cœur, et, le tenant entre ses doigts, elle le contempla longtemps. Alors elle revit les jours de Florence, la cellule de San-Marco où le baiser de son ami vint peser doucement sur sa bouche, tandis qu’à travers ses cils abaissés elle aperce- Wait vaguement encore les anges et le ciel bleu peints sur la muraille, les Lanzi, et la fontaine “éclatante du glacier sur la nappe de cotonnade
rouge ; le pavillon de la via Alfieri, ses nymphes, ses chèvres, et la chambre où les bergers et les masques des paravents entendaient ses cris et ses longs silences.
Non, tout cela, ce n’était pas les ombres du passé, les fantômes des heures anciennes, c'était la réalité présente de son amour. Et un mot jeté stupidement par un étranger détruirait ces belles choses! Heureusement, ce n’était pas possible. Son amour, son amant ne dépendaient pas d'une telle misère. Si seulement elle pouvait courir chez lui, comme elle était là, à demi dévêtue, dans la nuit, entrer dans sa chambre... Elle le trouverait devant le feu, les coudes aux genoux, la tête entre les mains, triste. Alors, les doigts dans les cheveux de son ami, elle le forcerait à relever la tête, à voir qu'elle l'aimait, qu'elle était sa chose, son trésor vivant de joie et d'amour.
Elle avait renvoyé sa femme de chambre. Dans, son lit, la lampe allumée, elle remuait une seule idée en son esprit.
C'était un accident, un accident absurde. Il le comprendrait bien, que leur amour n avait ..
à voir à cette chose bête. Quelle folie! Iui, s in= quiéter d'un autre! Comme s'il ÿ avait d'autres hommes au monde!
M. Martin-Bellème entr'ouvrit la porte de la. chambre. Voyant de la lumière, il entra.
— Vous ne dormez pas, Thérèse?
Il venait de conférer chez Berthier d'Eyzelles ivec ses collègues. IL voulait demander conseil sur certains points à sa femme, qu'il savait intelisente. Surtout il avait besoin d'entendre des Jaroles sincères.
— C'est fait, dit-il. Vous m'aiderez, chère amie, ‘en suis sûr, dans une situation très enviée, mais lussi très difficile et même périlleuse, que Je vous lois en partie, puisque j y ai été porté surtout par influence puissante de votre père.
11 la consulta sur le choix d’un chef de cabinet.
Elle le conseilla de son mieux: Elle le trouvait ensé, calme, et pas plus sot que les autres.
Il s'enfonça dans des réflexions :
— Il faut que je défende devant le Sénat le Judget tel qu’il a été voté par la Chambre. Ce Judget renferme des innovations que je n'ap- Jrouvais pas. Député, je les ai combattues.
Ministre, je les soutiendrai. Je regardais les hoses par le dehors. Vues du dedans, elles hangent d'aspect. Et puis je ne suis plus libre.
Il soupira :
— Ah! si l'on savait le peu que nous pouvons Juand nous sommes au pouvoir!
- II lui fit part de ses impressions. Berthier se éservait. Les autres restaient impénétrables. Boyer seul se montrait excessivement autoritaire.
Elle l’écoutait sans attention et sans impatience Ce visage et cette voix pâle marquaient pour elle comme une horloge, les minutes qui passaien une à une, lentement.
— Il a eu des saillies bizarres, Loyer. Au mo ment où il se déclarait strictement concordataire « Les évêques, a-t-il dit, sont des préfets spiri tuels. Je les protégerai, puisqu'ils m'appartien nent. Et par eux je tiendrai les gardes champêtre des âmes : les curés. » ;
Il lui rappela qu'elle devrait aller dans ui monde qui n'était pas le sien et qui la choquerai sans doute par sa vulgarité. Mais leur situatioi exigeait qu'ils ne méprisassent personne. D'ail leurs, il comptait sur son tact et sur son dévoue ment. Elle le regarda, un peu effarée.
— Rien ne presse, mon ami. Nous verron plus tard.
Il était fatigué. accablé. Il lui souhaita le bon soir, lui conseilla de dormir. Elle se perdrait l: santé à lire ainsi toute la nuit. Il la laissa.
Elle entendit le bruit de ses pas, un peu plu: lourds que de coutume, tandis qu'il traversait l cabinet de travail encombré de livres bleus et di journaux, pour gagner sa chambre où il dormi rait, peut-être. Puis elle sentit peser sur elle ll silence de la nuit. Elle regarda sa montre. Il étai une heure et demie.
Elle se dit : « Il souffre aussi, lui... Il m'a ‘egardée avec tant de désespoir et de colère! »
Elle avait tout son courage et toute son ardeur.. 2e qui l'impatientait, c'était d'être là, prisonnière, t comme au secret. Libre quand viendrait le our, elle irait, elle le verrait, elle lui expliquerait out. C'était si clair! Dans la monotonie doulou- ‘euse de sa pensée, elle écoutait le roulement les charrettes qui, à longs intervalles, passaient sur le quai. Ce bruit, qui lui coupait les heures, occupait, l'intéressait presque. Elle tendait oreille à la rumeur d’abord faible et lointaine, duis grossie et dans laquelle se distinguaient le rottement des roues, le grincement des essieux, e choc des sabots ferrés, et qui, s’affaiblissant peu i peu, finissait en un murmure imperceptible.
Et, quand revenait le silence, elle retombait lans son idée.
Il comprendrait qu’elle l'aimait, qu'elle n'avait famais aimé que lui. Le malheur, c'est que la nuit lùt si lente à couler. Elle n’osait pas regarder sa montre, de peur d'y voir l’accablante immobilité lu temps.
Elle se leva, alla à la fenêtre et souleva les fideaux. Une lueur pâle était répandue dans le ciel nuageux. Elle crut que c'était le jour qui commençait à poindre. Elle regarda sa montre. Il était trois heures .et demie.
Elle retourna à la fenêtre. L'infini sombre d@ dehors l'attirait. Elle regarda. Le trottoir luisai sous les becs de gaz. Une pluie invisible € muette tombait du ciel blafard. Tout à coup, unt voix monta dans le silence; aiguë et puis grave saccadée, elle semblait faite de plusieurs voix qu se répondaient. C'était un ivrogne qui, battant trottoir et se heurtant aux arbres, menait unt longue dispute avec les êtres de son rêve auxquel il donnait généreusement la parole, et qu'il acca blait ensuite sous de grands gestes et des mot impérieux. Thérèse voyait, le long du parapet, N pauvre homme flotter, dans sa blouse’ blanche comme une loque au vent de la nuit, ct ell entendait çà et là des mots qui revenaient san cesse : € Voilà ce que je lui dis, au gouverne ment! »
Saisie par le froid, elle se ‘remit au lit. Un angoisse lui vint. Elle pensa : « Il est jaloux, à l'est follement. C'est une affaire de nerfs et d sang. Mais son amour aussi est une affaire d sang ct de nerfs. Son amour et sa jalousie, c'es une même chose. Un autre comprendrait.
suffirait de contenter son amour-propre. » Mai l'ui, il était jaloux avec une monstrueuse sensua lité. Elle le savait, qu'en lui la jalousie était un torture physique, une plaie avivée, élargie pa toutes les tenailles de l'imagination. Elle savai
combien le mal était profond. Elle l'avait vu pälir devant le Saint Marc de bronze, quand elle avait jeté une lettre dans la boîte, au mur de la vieille maison florentine, alors qu'il ne la possédait qu'en désir et qu’en rêve.
Elle se rappelait ses plaintes étouffées, ses brusques tristesses, plus tard, après les longs baisers, et le mystère douloureux des paroles qu'il répétait sans cesse : € Il faut que je t'oublie en toi. » Elle revoyait la lettre de Dinard, et ce désespoir furieux pour un mot entendu à la table d'un cabaret. Elle sentait que le coup avait été porté par hasard à l'endroit sensible, à la plaie saignante. Mais elle ne perdait pas courage. Elle dirait tout, elle avouerait tout, et tous ses aveux cricraient : « Je t'aime, je n'ai jamais aimé que toi! » Elle ne l'avait pas trahi. Elle ne lui apprendrait rien quil n'eût déjà deviné. Elle avait menti si peu, le moins possible, et seulement pour ne pas lui faire de la peine. Comment ne comprendrait-il pas? Il valait mieux qu'il sût tout, puisque ce tout n'était rien. Elle se représentait sans cesse les mêmes idées, se répétait les mêmes paroles.
Sa lampe ne jetait plus qu'une lueur fumeuse. Elle alluma des bougies. Il était six heures et “demie. Elle s'aperçut qu’elle avait sommeillé. Elle courut à la fenêtre. Le ciel était noir et mêlé à la
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terre dans un chaos de ténèbres épaisses. Alors, il lui vint la curiosité de savoir exactement à
quelle heure le soleil se lèverait. Elle n’en avait aucune idée. Elle pensait seulement que les nuits
étaient très longues en décembre. Elle chercha à se rappeler, mais elle ne trouva pas. Elle ne” songea point à regarder le calendrier oublié sur.
la table. Les pas lourds des ouvriers qui passaient par escouades, le bruit des voitures de laitiers et
de maraichers frappèrent son oreille comme des-
sons de bon augure. Elle tressaillit à ce premier
réveil de la ville.
A neuf heures, dans la cour de la petite maison, elle trouva M. Fusellier qui balayait sous la pluie, en fumant sa pipe. Madame Fusellier sortit de sa loge. Ils avaient tous deux l'air embarrassé. C’est madame Fusellier qui parla la première :
— Monsieur Jacques n’est pas chez lui.
Et, comme Thérèse restait silencieuse, immobile, Fusellier s’approcha, avec son balai, cachant de la main gauche sa pipe derrière son dos :
— Monsieur Jacques n'est pas encore rentré.
— Je l’attendrai, dit Thérèse.
Madame Fusellier la conduisit dans Île salon où elle alluma le feu. Et, comme le bois fumait
tuent
et ne flambait pas, elle restait penchée, 16 deux mains sur les cuisses.
— C'est la pluie, dit-elle, qui rabat la fumée.
Madame Martin murmura que ce n'était pas la peine de faire du feu, qu'elle n'avait pas froid.
Elle se vit dans une glace.
Elle était blême, avec des plaques ardentes aux joues. Alors seulement elle sentit qu’elle avait les pieds glacés. Elle s'approcha du feu. Madame Fusellier, la voyant inquiète, chercha une bonne parole :
*— Monsieur Jacques ne tardera pas à rentrer. Que madame se chauffe en.attendant.
Un jour triste tombait avec la pluie sur le pla- « fond vitré. Le long des murs, la Dame à la licorne, le geste roide et la chair amortie, n’était plus belle parmi les cavaliers, dans la forêt pleine de . fleurs et d'oiseaux. Thérèse se répétait ces mots : € I n'est pas rentré. » Et, à force de les redire, elle en perdait le sens. Les veux brûlants, elle regardait la porte.
Elle resta ainsi, sans mouvement, sans pensée, un temps dont elle ne savait pas la durée : peutètre une demi-heure. Un bruit de pas vint, la porte s’ouvrit. Il entra. Elle vit qu'il était trempé de pluie et de boue, brûlé de fièvre.
Elle arrêta sur lui un regard si sincère et si
franc qu'il en fut frappé. Mais, presque aussitôt, il rappela du dedans de lui-même toute sa souffrance.
I] lui dit :
— Que me voulez-vous encore? Vous m'avez fait tout le mal que vous pouviez me faire.
La fatigue lui donnait un air de douceur. Elle en fut effrayée.
— Jacques, écoutez-moi..…
Il lui fit signe qu'il n'avait rien à entendre d'elle.
— Jacques, écoutez-moi. Je ne vous ai pas trompé. Oh! non, je ne vous ai pas trompé. Estce que c'était possible? Est-ce que.
Il l’interrompit :
— Ayez pitié de moi. Ne me faites plus de mal. Laissez-moi, je vous en supplie. Si vous saviez la nuit que j'ai passée, vous n'auriez pas le courage de me tourmenter encore.
Il se laissa tomber sur le divan où, six mois auparavant, il lui avait donné des baisers sous sa voilette.
Il avait marché toute la nuit, au hasard, remonté la Seine, jusqu’à la trouver bordée de saules et de peupliers. Pour ne pas trop souffrir, il avait imaginé des distractions. Sur le quai de Bercy, il avait regardé la lune courir dans les nuages. Pendant une heure il l'avait vue se voiler
et reparaître. Puis il s'était mis à compter les
fenêtres des maisons, avec un soin minutieux. La
pluie avait commencé de tomber. Il était allé aux Halles, avait bu de l’eau-de-vie dans un cabaret. Une fille très grosse, qui louchait, lui avait dit: «T'as pas l’air heureux. » Il s'était assoupi sur la banquette de cuir. Ç’avait été un bon mo-
ment.
à Gé URSS
Les images de cette nuit douloureuse passaient
dans ses yeux. Il dit :
— Je me suis rappelé la nuit de l’Arno. Vous m'avez gâté toute la joie et toute la beauté du monde.
Il la supplia de le laisser seul. Dans sa lassitude il avait une grande pitié de lui-même. Il aurait voulu dormir; non pas mourir : la mort jui faisait horreur. Mais dormir et ne plus jamais se réveiller. Cependant il la voyait devant lui, tant désirée et aussi désirable qu'autrefois dans le trouble de son teint et malgré la fixité pénible de ses yeux secs. Et douteuse maintenant, plus mystérieuse que jamais. [l la voyait. Sa haine se ranimait avec sa souffrance. D'un regard mauvais, il cherchait sur elle le souvenir des caresses qu'il ne-lui avait pas données.
Elle tendit vers lui les bras :
— Écoutez-moi, Jacques.
U lui fit signe qu'il était inutile qu’elle parlât,
Pourtant, il avait envie de l'entendre et déjà il écoutait avidement. Ce qu'elle allait dire, il le détestait et le rejetait d'avance, mais c'était tout ce qui l'intéressait au monde. Elle dit :
— Vous avez pu croire que je vous trahissais, que je ne vivais pas en vous seul et de vous seul. Mais vous ne comprenez donc rien?
Vous ne voyez donc pas que, si cet homme était mon amant, il n'aurait pas eu besoin de me parler au théâtre, dans cette loge; il aurait eu mille autres moyens de me donner un rendezvous. Oh! non, mon ami, je vous assure bien que depuis que J'ai le bonheur, — aujourd'hui encore, désolée, torturée, je dis le bonheur, — de vous connaître, j'ai été toute à vous. Est-ce que j'aurais pu être à un autre? C'est monstrueux, ce que vous imaginez. Mais je t'aime, je t'aime! Je n'aime que toi. Je n'ai jamais aimé que toi.
IL répondit lentement, avec une pesanteur cruelle :
— «Je serai tous les jours, à partir de trois heures, chez nous, rue Spontini. » Ce nest pas un amant, votre amant qui vous disait cela? Non? C'était un étranger, un inconnu.
Elle se dressa debout, et, avec une gravité douloureuse :
— Oui, j'ai été à lui. Vous le saviez bien.
Je l'avais nié, j'avais menti, pour ne pas vous affliger, pour ne pas vous irriter. Je vous voyais inquiet, ombrageux. Mais j'avais menti si peu et si mal! Tu le savais. Ne me le reproche pas. Tu le savais, tu m'as parlé souvent du passé, et puis on t'a dit un jour au restaurant... Et tu en imaginais plus qu'il n’y en avait jamais eu. En mentant, Je ne t'ai pas trompé. Si {tu savais le peu que c'était dans ma viel Voilà! je ne te connaissais pas. Je ne savais pas que tu devais venir. Je m’ennuyais.
Elle se jeta à genoux :
— J'ai eu tort. Il fallait t'attendre. Mui, si tu savais à quel point cela n'existe plus, n'a jamais existé.
Et sa voix, modulant une plainte doucé et chantante, dit :
— Pourquoi n'es-tu pas venu plus tôt? Pourquoi ?
Elle se traîna jusqu’à lui, voulut lui prendre les mains, les genoux. Il la repoussa. |
— J'étais stupide. Je ne croyais pas, je ne savais pas. Je ne voulais pas savoir. |
Il se leva et, dans un éclat de haine :
— Je ne voulais pas, je ne voulais pas que ce fût celui-là. | |
Elle s’assit à la place qu'il avait quittée, et là, plaintive, à voix basse, elle expliqua le passé.
Dans ce temps-là, elle était jetée, seule, dans un monde horriblement banal. Cela s’était fait, elle avait cédé. Mais tout de suite elle avait regretté. Oh! s’il savait la tristesse morne de sa vie, il ne serait pas jaloux, il la plaindrait. .
Elle secoua la tête, et, le regardant à travers les mèches défaites de ses cheveux :
— Mais je te parle d'une autre femme. Je n'ai rien de commun avec cette femme-là. Moi, je n'existe que depuis que je t’ai connu, depuis que j'ai été à toi.
IL s’était mis à marcher dans la chambre, d'un pas fou, comme tout à l'heure sur la berge de la Seine. Il éclata d’un rire douloureux :
— Oui, mais, pendant que tu m'aimais, l’autre femme, celle qui n’était pas toi?
Elle le regarda, indignée :
— Tu peux croire...
— Vous ne l'avez pas revu à Florence, vous ne l'avez pas reconduit à la gare?
Elle lui dit comment il était venu la retrouver en Italie, qu’elle l'avait vu, qu'elle avait compu, qu'il était parti irrité et que, depuis, il cherchait à la reprendre, mais qu’elle n'y avait pas même fait attention.
— Mon ami, je ne vois, je ne sais que toi au monde. z
Il secoua la tête.
€ sl ai AP MAÉ
— Je ne te crois pas.
Elle se révolta :
— Je vous ai tout dit. Accusez-moi, condamnez-moi, mais ne m'offensez pas dans mon amour pour vous. Cela, je vous le défends.
De sa main gauche il secouvrit les deux yeux.
— Laissez-moi. Vous m'avez fait trop de mal.
Je vous ai tant aimée que toutes les douleurs: que vous auriez pu me donner, je les prendrais, je les garderais, je les aimerais; mais celle-là est hideuse. Je la hais. Laissez-moi, je souffre trop. Adieu. :
Droite, ses petits pieds fixés au tapis :
— Je suis venue. C'est mon bonheur, c'est ma vie que Je dispute. Je suis àpre, vous le savez. de ne men irai pas.
Et elle redit tout ce qu'elle avait dit. Violente et sincère, sûre d'elle, elle expliqua comment elle avait rompu le lien déjà si lâche et qui l'impatientait; comment, du jour où elle s'était donnée dans le pavillon de la via Alfieri, elle n'avait été qu'à lui, sans regrets, certes, sans un regard, sans une pensée égarés. Mais, en lui parlant d'un autre, elle lirritait. Et il lui. criait :
— Je ne vous crois pas!
Alors elle recommença de dire ce qu’elle avait. dit. | |
Et tout à coup, d'instinct, elle regarda sa montre :
— Mon Dieu! il est midi.
| Elle avait jeté bien des fois le même cri d'alarme, quand l'heure des adieux venait les surprendre. Et Jacques tressaillit en entendant cette parole Rilere si douloureuse, cette fois, et désespérée. Quelques minutes encore elle répandit des paroles ardentes et mouillées de larmes. Puis il fallut bien qu’elle s’en allât; elle n'avait rien
gagné.
Chez elle, elle trouva dans l’antichambre les Dames de la halle qui l'attendaient pour lui offrir un bouquet. Elle se rappela que son mari était ministre. IL y avait pour elle des paquets de télégrammes, de cartes et de lettres, des félicitations, des demandes. Madame Marmet lui écrivait pour la prier de recommander son neveu au général Larivière.
Elle entra dans la salle à manger, et tomba accablée sur une chaise. M. Martin-Bellème achevait de déjeuner. IL était attendu en même temps au conseil de cabinet et chez le ministre démissionnaire des finances à qui il devait une visite. Déjà l'obséquiosité prudente du personnel l’avait flatté, inquiété, lassé.
— N'oubliez pas, chère amie, dit-il, d'aller
voir madame Berthier d'Eyzelles. Vous savez qu'elle est susceptible. 3
Elle ne répondit pas. Tandis quil trempait dans le bol de cristal ses doigts jaunes, il leva la tète et la vit si lasse et si défaite qu'il n'osa plus rien dire. |
Il se trouvait devant un secret quil ne vou: lait pas connaître, devant une douleur intime qu'un seul mot pouvait faire éclater. Il en ressentit de l'inquiétude, de la peur et comme une sorte de respect.
Il jeta sa serviette :
— Excusez-moi, chère amie.
Et il sortit.
Elle essaya de manger. Elle ne put rien avaler. Tout lui donnait un dégoût insurmontable.
Vers deux heures elle revint à la petite maison des Ternes. Elle trouva Jacques dans sa chambre. Il fumait une pipe de bois. Une tasse de calé, presque vide, était sur la table. Il la regarda avec une dureté dont elle fut glacée. Elle n'osait pas parler, sentant que tout ce qu'elle pourrait dire l’offenseraitet l’irriterait, et que, discrète etmuette, seulement en se montrant, elle ranimait sa colère. IL savait qu'elle reviendrait; il l'avait attendue avec l’impatience de la haine, d'un cœur aussi anxieux qu'il l’attendait naguère dans le pavillon de la via Alfieri. Elle eut une lueur soudaine
et elle vit qu'elle avait eu tort de venir; qu'absente, il l'aurait désirée, voulue, appelée, peutêtre. Mais il était trop tard; et, d’ailleurs, elle ne cherchait pas à être habile.
Elle lui dit :
— Vous voyez. Je suis revenue, je n'ai pas pu faire autrement. Et puis, c'était tout naturel, puisque je t'aime. Et tu le sais.
Elle l'avait bien senti, quetout ce qu'elle pourrait dire ne ferait que l’irriter. Il lui demanda si elle en disait autant rue Spontini.
Elle le regarda avec une tristesse profonde :
— Jacques, vous me l'avez dit plusieurs fois, que vous me gardiez un fondsde haine et de colère. Vous aimez à me faire souffrir. Je le vois bien.
Avec une ardente patience, longuement, elle lui redit sa vie entière, le peu qu'elle y avait mis, les tristesses du passé, et comment, depuis qu'il l'avait prise, elle ne vivait que par lui, en lui.
Les paroles coulaient limpides comme son regard. Elle s'était assise près de lui. Elle l'effleurait par moment de ses doigts devenus timides et de son souffle trop chaud. IT l'écoutait avec une avidité mauvaise. Cruel envers lui-mème, il voulut tout savoir : les derniers rendez-vous avec l’autre, la rupture. Elle lui rapporta fidèle-
4 à id
ment ce qui s'était passé à l'hôtel d'Angleterre :
mais elle transporta la scène dehors, dans une.
allée des Cascine, de peur que l’image de leur triste entretien dans une chambre close n'irritât encore son ami. Puis elle expliqua le rendezvous à la gare. Elle n'avait pas voulu désespérer un homme violent et qui souffrait. Depuis, elle n'avait pas eu de nouvelles de lui, jusqu’au jour où il lui avait parlé avenue Mac-Mahon.
Elle répéta ce qu'il avait dit sous l'arbre de Judée. Le surlendemain, elle l'avait vu à l'Opéra, dans sa loge. Certes, elle ne l'avait pas encouragé à venir. C'était la vérité.
C'était la vérité. Mais le poison ancien, lentement amassé en lui, le brûlait. Le passé, l'irréparable passé, elle le lui rendait présent par ses aveux. Îl en voyait des images qui le torturalent.
Il lui dit :
— Je ne vous crois pas. Et si je vous croyais, je ne pourrais plus vous revoir, à la seule idée que vous avez été à cet homme. Je vous l'ai
dit, je vous l'ai écrit, — vous vous rappelez, à Dinard. — Je ne voulais pas que ce fût celui-là. Et depuis.
Il s'arrêta. Elle dit : :
— Vous savez bien que, depuis, il n’y a rien eu.
— Depuis, je l'ai vu.
Ils restèrent longtemps silencieux. Enfin elle dit, étonnée et plaintive :
— Mais, mon ami, vous deviez pourtant bien penser que telle que je suis, mariée comme je l’étais… On voit tousles jours des femmes apporter à leur amant un passé plus lourd que le mien et se faire aimer, pourtant. Ah! mon passé, si vous pouviez savoir le peu que c'était !
— Je sais ce que vous donnez. On ne peut pas vous pardonner, à vous, ce qu'on pardonnerait à une autre.
— Mais, mon ami, je suis comme les autres.
— Non, vous n'êtes pas comme les autres. A vous, on ne peut rien pardonner.
Il parlait la bouche serrée, les dents haineuses. Ses yeux, ces yeux quelle avait vus si grands, chargés de flammes douces, maintenant secs, durs, rétrécis entre les paupières plissées, lui jetaient un regard nouveau. Il lui fit peur.
Elle alla se mettre au fond de la chambre, sur une chaise, et là, le cœur gros, les prunelles étonnées, comme un enfant, elle resta longtemps tremblante, étouffée de sanglots. Puis elle se mit à pleurer.
Il soupira :
— Pourquoi vous ai-je connue ?
Elle répondit dans ses larmes :
— Moi, je ne regrette pas de vous avoir connu. J'en meurs, et je ne regrette pas. J'ai aimé.
Il s'entêta méchamment à la faire souffrir. Il se sentait odieux et ne pouvait s'arrêter.
— C'est possible, après tout, que moi aussi, vous m ayez aimé.
Elle, avec des larmes :
— Mais je n'ai aimé que vous. Je vous ai trop. aimé. Et c’est de cela que vous me punissez... Oh! vous pouvez penser que j'étais avec un autre ce que J'ai été avec vous!
— Pourquoi pas?
Elle le regarda sans force, sans courage :
— C'est vrai, que vous ne me croyez pas, dités ?
Elle ajouta très doucement :
— Sije me tuais, me croiriez-vous?
— Non, je ne vous croirais pas.
Elle s’essuya les joues avec son mouchoir; puis, levant ses yeux qui brillaient à travers ses larmes :
— Alors, c'est finil
Elle se leva, revit dans la chambre les mille. choses avec lesquelles elle avait vécu dans une intimité riante et voluptueuse, qu'elle faisait siennes, et qui tout à coup ne lui étaient plus de rien, et qui la regardaient comme une étrangère … et comme une ennemie : elle revit les médailles .
florentines, qui luirappelaient Fiesole et les heures enchantées de l'Italie; le profil ébauché par Dechartre, cette tête de gamine, qui riait dans sa jolie maigreur souffrante. Elle s'arrêta un moment, avec sympathie, devant cette petite marchande de journaux qui, elle aussi, était venue là et qui avait disparu, emportée dans l'immensité effrayante de la vie et des choses.
Elle répéta :
— Alors, c'est fini?
Il se tut.
Le crépuscule effaçait déjà les formes.
Elle dit :
— Qu'est-ce que je vais devenir ?
Il répondit :
— Et moi, que deviendrai-je ?
Ils se regardèrent avec pitié, parce que chacun avait pitié de soi-même.
Thérèse dit encore :
— Et moi qui craignais de vieillir, pour vous, pour moi, pour que notre bel amour ne finît pas ! I valait mieux ne pas naître. Oui, ce serait meilleur que je ne fusse pas née. Quel pressentiment avais-je donc quand, toute petite, sous les tilleuls de Joinville, près de la Couronne, devant les nymphes de marbre, je voulais mourir ?
Les bras tombants et les mains jointes, elle leva
les yeux; son regard mouillé jeta dans l'ombre une lueur.
— Etil n’y a pas moyen de vous faire sentir que ce que Je vous dis est vrai, que jamais, depuis que je suis à vous, jamais... Mais comment aurais-je pu? L'idée seule m'en paraît horrible, absurde. Vous me connaissez donc si peu ?
Il secoua la tête tristement :
. — Non je ne vous connais pas.
Elle interrogea encore une fois d’un regard toutes les choses qui, dans la chambre, les avaient vus s'aimer. -
— Mais alors, ce que nous avons été l’un pour l'autre... c'était vain, c'était inutile. On se brise l'un contre l’autre, on ne se mêle pas!
Elle se révolta. Ce n'était pas possible qu'il ne sentit pas ce qu'il était pour elle.
Et, dans l'ardeur de son amour déchiré, elle se jeta sur lui, l’enveloppa de baisers, de larmes, de cris, de morsures.
IT oublia tout, la prit endolorie, brisée, heureuse, la pressa dans ses bras avec la rage morne du désir. Déjà, la tête renversée au bord de l’oreiller, elle souriait dans les larmes. Brusquement il s'arracha d'elle.
— Je ne vous vois plus seule. Je vois l’autre avec vous, toujours.
Elle le regarda, muette, indignée, désespérée. Elle se leva, rajusta sa robe et ses cheveux, avec un sentiment inconnu de honte. Puis, sentant que tout était fini, elle promena autour d'elle le regard étonné de ses yeux qui ne voyaient plus, et sortit Jentement.