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CHAPITRE V

LES RISQUES DU MÉTIER DE PRINCE. LES CONJU- RATIONS, l'humanisme et l'imitation DE l'antiquité .

Le souci qui dévorait César Borgia ronge également tous les « princes nouveaux » , tous les tyrans dont l'État, comme le sien, manque de fondamento . Comme César, ils sentent à chaque instant combien leur domination est instable et précaire. Pour la plupart partis de rien, élevés par art ou hasard, ils tremblent de retourner subitement à rien. Un jour ils ont vu passer « l'occasion » , ils l'ont connue, ils l'ont cueillie; mais qui sait le temps que durera « la fortune » et si comme celle de César, — forluna verde, — elle se gardera « verte » ? Même la plus « fraîche » se dessèche, la plus constante même est infidèle. Le tyran, le « prince nouveau » est partout

entouré de périls ; jamais son œil ni son oreille ne se peuvent reposer : il faut qu'il épie et qu'il écoute .

Il est menacé du dehors; car cet autre tyran, cet autre « prince nouveau » , son voisin, a sans doute envie de s'arrondir, qui est, lui aussi, « grand connaisseur de l'occasion, »> grand favori de la fortune, et n'observe sa foi que lorsqu'il a intérêt à ne pas la violer : point de paix, point d'amitié, point d'alliance, point de parentado, de mariage ou de parenté, aucune union de la chair ou de l'esprit, aucun lien humain ou divin qui donne envers lui, contre lui, la moindre sûreté (1). Au dedans, le tyran est moins tranquille encore. S'il a ses armes propres, — le proprii arme, — s'il est à lui-même son propre capitaine, il est à la merci d'un plus fort que lui; et s'il ne les a point, s'il se sert de bandes qu'il loue, il est à la merci du dernier de ses condottieri, qui se dit : pourquoi celui-ci, et non pas moi? Il est n'importe qui, venu de n'importe où, n'importe comment; et, en revanche, n'importe qui, — un savetier de San Ginegio pour Ridolfo da Gamerino (2) , — peut se mettre

(1) Une des plus édifiantes histoires en ce genre est celle de Vidovero de Brescia avec Pandolfo Malatesta de Rimini, son vieux complice (1495). — Voyez Jacob Burokhardt, ta Civilisation en Italie au temps de la Renaissance, t. Ier, p. 33.

(2) V. Franco Sacchetti, édit. d'Ottavio Gigli, Nouvelle 90, t. Ier, p. 225.

en tête de lui lor la terra, de lui enlever cet État, où il est un «déraciné » qu'une longue possession n'y enracine pas.

Rarement il a l'hérédité, cette perpétuité de la puissance; presque jamais, il n'a la légitimité, qui la confirme, la conserve et la consacre. Ni légitimité politique : il a acquis l'État ou par la guerre ou par la trahison, ou par le dol ou par le vol, ou en don ou en dot, en détrônant l'ancien seigneur, ou en s'en faisant adopter, ou en en épousant la fille. Ni légitimité de famille : fût-il prince, fils de prince, fils authentique de son père, et lui succédàt-il, il n'en est pas toujours le fils légitime et ne lui succède pas toujours légitimement. De par les mœurs dissolues, de par la facilité sans règle et sans frein de ce temps, les bâtards pullulent : autant de cours, autant de nichées. Des vingt-sept Baglioni, qui, selon la légende, auraient été tués en une seule fois, il y avait certainement une bonne douzaine de bâtards; et l'on se rappelle l'observation, un peu étonnée, de Gomines, à propos des San Severino de Salerne : « Faut entendre que leur père, le seigneur Robert de Sainct Séverin, estoit de la maison de Sainct Séverin, sailly d'une fille bastarde ; mais ils ne font point grande différence au païs d'Italie d'un enfant bastard à un légitime (1). » Devenu prince, sa bâtardise lui sera

(1) Liv. VII, chap. n.

peut-être une faiblesse : pour le devenir, elle ne lui est nullement un obstacle.

«A T illégitimité politique des princes du quinzième siècle, écrit Jacob Burckhardt (1), se rattachait l'indifférence à l'égard de la légitimité de la naissance, indifférence qui choquait tant les étrangers. . . L'une était en quelque sorte la conséquence naturelle de l'autre. . . Il n'y avait plus en Italie une seule maison princière qui n'eût eu et qui n'eût supporté bénévolement dans la ligne principale quelque descendance illégitime. Les Aragonais de Naples étaient la branché bâtarde de la maison, car ce fut le frère d'Alphonse Ier qui hérita de T Aragon lui-même. Peut-être le grand Frédéric d'Urbin n'était-il pas un vrai Montefeltro. Lorsque Pie II se rendit au Congrès de Mantoue (1459), huit bâtards de la maison d'Esté vinrent à sa rencontre, et parmi eux se trouvaient Borso, le duc régnant lui-même, et deux fils illégitimes de son frère et prédécesseur Leonello, également illégitime. Il y a plus : ce dernier avait eu une épouse légitime; c'était une fille illégitime d'Alphonse Ier et d'une Africaine. Souvent aussi l'on reconnaissait des droits aux bâtards, notamment quand les fils légitimes étaient mineurs et que la vacance du trône créait de sérieux dangers ; on admettait une sorte de droit d'aînesse, sans examiner si la naissance du

(1) Ouvr. cite, t. Ier, p. 24-25.

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prince qui prenait la couronne était légitime ou non. »

Ce n'est qu'au seizième siècle que le Florentin Benedetto Varchi dégagera le principe, que la succession des fils légitimes est « commandée par la raison et qu elle a été, de toute éternité, conforme à la volonté du ciel » ; c'est alors seulement que le cardinal Hippolyte de Médicis songera à tirer son droit à régner du fait « qu'il était issu d'une union peut-être légitime, ou du moins qu'il était fils d'une femme noble, et non d'une servante (comme le duc Alexandre » (1) . Jusque-là, fils légitimes et bâtards sont sur le même rang, courent la même chance, si bien que, légitime, je veux dire fils légitime, le prince doit continuellement se méfier des bâtards, et, bâtard, redouter continuellement les fils légitimes, sans négliger les autres bâtards. Et non seulement le frère doit se garder du frère ou du demi-frère, avoué ou caché, régulier ou aventureux; mais le père doit se garder du fils, de ceux qui sont sa lignée officielle comme de ceux qui sont sa progéniture naturelle ; le mari, de sa femme, de ses maîtresses et de leurs amis; l'oncle, du neveu et le neveu, de l'oncle : l'ordre successoral n'est pas plus assuré que chez les Turcs.

La tyrannie étant affaire de famille, le crime pour la tyrannie, lui aussi, est affaire de famille.

(1) Jacob Bubckhardt, ouvr. cité, t. Ier, p. 25.

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Entre héritiers possibles, on s'arrange par le fer et par le poison. C'est encore Burckhardt qui le remarque : « Si du moins les princes avaient pu se fier à leurs plus proches parents! Mais, dans des situations où tout était illégitime, il ne pouvait s'établir un sérieux droit d'hérédité, soit pour la succession au pouvoir, soit pour le partage des biens; aussi, dans les moments de crise, un cousin ou un oncle résolu écartait-il, dans l'intérêt de la maison elle-même, le fils mineur ou incapable du prince qui n'était plus. De même il y avait des discussions continuelles à propos de l'exclusion ou de la reconnaissance des bâtards. Il arriva ainsi qu'un grand nombre de ces familles comptaient dans leur sein des membres mécontents, qu'on voyait assez souvent recourir à la trahison ouverte et se venger en tuant leurs proches. D'autres, vivant dans l'exil, se résignent à leur sort et considèrent leur situation sous un point de vue tout objectif, comme, par exemple, ce Visconti qui péchait au filet dans le lac de Garde. Le messager de son rival lui ayant demandé comment et quand il comptait revenir à Milan, il lui répondit : « Par le même chemin par «lequel j'en suis sorti, mais pas avant que les « crimes de mon ennemi aient dépassé mes propres « méfaits. » Parfois aussi, les parents du souverain immolent ce dernier à la morale publique, violée d'une manière par trop scandaleuse, afin de sauver ainsi la maison elle-même. Dans certains

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États, l'autorité réside dans l'ensemble de la famille, de telle sorte que le prince régnant est tenu de s'éclairer des conseils des siens; dans ce cas aussi, le partage du pouvoir ou de l'influence provoquait facilement les plus sanglantes querelles (1) » .

Cette double illégitimité, politique et de naissance, isole le souverain, que l'abondance d'héritiers possibles et l'absence d'héritier certain désigne comme une cible vivante à tous les coups. Aussi toutes les histoires des villes italiennes, les histoires de toutes les maisons princières, grandes ou petites, sont-elles pleines de crimes de famille. Les Visconti, les Sforza de Milan, les Baglioni de Pérouse, les Malatesta de Rimini, les Manfredi de Faenza, de minuscules seigneurs comme les Pic de la Mirandole (2) , et de très hauts seigneurs comme les Este de Ferrare, les Médicis de Florence, de plus hauts encore, des rois, les Aragon de Naples, et de plus hauts que des rois, des empereurs, ont plié sous cette loi commune. Quand on veut faire l'éloge d'une famille illustre, celle des Gonzague de Mantoue, on dit simplement d'elle qu' « elle peut montrer ses morts » (3) .

Il en est beaucoup des leurs que les Visconti n'auraient pas pu montrer. L'un d'eux, Bernabô,

(1) Jacob Buuckhardt, ouvr. cité, t. Ier, p. 10 et 11.

(2) Id.y ibid.y p. 42. D'après Lilio Gregorio Giraldi, à propos du meurtre de Francesco Pico.

(3) /</., ibid., p. 55.

au dire des contemporains, eut, « à ne pouvoir s'y méprendre » , quelque ressemblance « avec les plus cruels des empereurs romains » (1). Le conteur Franco Sacchetti, dans les Nouvelles de qui il revient à plusieurs reprises, souligne ce trait, bien que non sans précaution. « Ce seigneur, en son temps, fut redouté de plus de gens qu'autre seigneur; et, quoiqu'il fût cruel, pourtant dans ses cruautés il y avait grande part de justice. » Il fut à tout le moins original jusqu'à en être fantasque, et fantasque jusqu'à une fantaisie qui ne connaissait ni réserve ni mesure. « Son principal but politique est la chasse au sanglier; celui qui ose empiéter sur les droits de l'auguste chasseur périt dans les plus affreux supplices ; le peuple tremblant est obligé de nourrir pour lui cinq mille chiens de chasse, et répond sur sa tête du bienêtre de ces animaux (2) . » Justement ce fut à propos de deux de ces chiens mal nourris que Bernabô posa à « un riche abbé » les quatre questions auxquelles le meunier du couvent, au lieu et place du religieux embarrassé, répondit si subtilement, et dont la troisième, pour ne pas rapporter les autres, était : « Que fait-on en

(1) Burckhardt, ibid . , p. 14. — Sur la façon dont les Visconti s'étaient substitués aux Délia Torre, v. Machiavel, Istorie florentine, liv. Ier, chap. xxvii.

(2) Jacob Burckhardt, ouvr. cité, p. 14. — Paul Jove dit « deux mille » . Elogia virorum bellica virtute illustrium, liv. II, édit. de Bâle, 1575, p. 84-85 : Barnabas.

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enfer? — Ce qu'on y fait? dit le hardi meunier. On y taille, écartèle, vole et pend, ni plus ni moins que vous faites ici. » Enchanté de l'esprit du rustre, Bernabo lui aurait donné l'abbaye et laissé l'abbé au moulin (1) , en prince qui n'a pas à se gêner pour donner ce qui ne lui appartient pas. Il ne se gêne pas davantage pour prendre : « Il fait rentrer les impôts par tous les moyens de contrainte imaginables, il donne à chacune de ses filles une dot de cent mille florins d'or et amasse un trésor énorme... Ce qui est caractéristique, c'est le coup de main par lequel son neveu Giangaleazzo s'empara de sa personne (1385) ; c'est un de ces complots heureux dont le récit fait encore battre le cœur des historiens d'un autre siècle (2) . »

Jean Galéas était de ces jeunes hommes auxquels on ne prend pas garde, et, pour ainsi dire, qu'on ne prend pas au sérieux dans leur famille. On le croyait endormi et inerte, parce qu'il cultivait plutôt les lettres que les armes, qu'il versait dans la dévotion, et fuyait l'excès des plaisirs. Fait de la sorte, il n'inspirait aux siens, grands batailleurs et grands viveurs, que pitié et mépris :

(1) Le Novelle cli Franco Sacchetti, édition Ottavio Gigli, Nouvelle 4, t. Ier, p. 11. — Cf. Nouvelles 74, 82, 152, 164, 188, 193, 222.

(2) Jacob Burckhardt, ibid. — Bernabo a\ait dix filles mariées. Voy. Paul Jove, ouvr. cité, p. 85. — Cf. Pauli Jovn Novocomensis, episcopi Nucerini , in Vitas duodecim Vicecomitum Mediolani principum, Baie, 1578, p. 78-82.

de la haine, par surcroît, et de l'envie, car il était riche, et ils savaient bien ce qu'ils feraient de ces richesses dont lui-même ne faisait rien. Ils avaient donc formé le projet de se débarrasser de lui (l), mais des espions l'avertirent; il prit alors une résolution que nous avons déjà vu prendre à d'autres, et qui est à la base de bien des conspirations semblables : <» Mieux vaut le lui foire qu'il ne nous le fasse ! » Comment se méfier d'un saint, qui ne sort de prière que pour partir en pèlerinage? Giangaleazzo annonce la pieuse intention de se rendre à une chapelle de la Vierge dans les montagnes : en bon oncle, Bernabô vient au-devant de lui, hors les portes; mais ils ne se sont pas embrassés que le neveu a fait entourer l'oncle de gens sûrs, l'enchaîne et l'emmène, pour le jeter quelques jours après dans un cachot où il mourra misérablement, précédant de peu ses enfants, les cousins du nouveau maître, déchus, et, comme le dit l'évêque de Nocera en son latin précieux et prétentieux : magnis exilii et egestalis jactati fluctibus (2) .

Lorsqu'il meurt à son tour, sans qu'on sache clairement si c'est de fièvre ou de poison (3) , Giangaleazzo laisse deux fils légitimes, Giovanni-

(1) Ainsi Bernardo Varano de Camerino fit disparaître (1434) deux de ses frères parce que ses fils avaient envie de leur héritage. Voy. Burckhabdt, ouvr. cité, t. Ier, p. 34.

(2) Paul Jove, Eloqia..., p. 85, s. v° Barnabas.

(3) Ici., ibid., p. 86.

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Maria qu'il fait duc de Milan, et Filippo qui devient comte de Ticino, outre un bâtard, Gabriel, « né d'une concubine noble » et qui, étant l'aîné des trois, ne cède la place que contre un dédommagement du côté de Pise (1). De même que son grand-oncle Bernabô, Giovanni-Maria a la manie des chiens : mais ceux-ci sont féroces, et leur «maître » Giramo ou Girolamo, par ordre du duc, les dresse à l'être. On leur livre en pâture des hommes, d'abord des criminels, et puis des innocents, qu'ils déchirent de leurs crocs, « à Tincroyable horreur et gémissement du peuple épouvanté (2) . » Un beau jour, ce peuple se révolte contre le duc et ses molosses, et Giovanni- Maria est assassiné; mais c'est, selon la classification de Machiavel, un complot de privatif de simples citoyens ; nous n'avons pas à insister ici, où nous ne cherchons qu'à déterminer la position du prince, du tyran, vis-à-vis de sa famille même.

Filippo-Maria, qui succéda à Giovanni son frère, eut un règne long (trente-cinq ans, 1412- 1447) et relativement calme, dont toutes les difficultés, et toutes les cruautés, — suivant le précepte qui sera formulé plus tard , — se produisirent ou se commirent au début. Il montra plus que de l'ingratitude envers la veuve du fameux condot-

(1) Paul Jove, ouvr. cité, p. 88.

(2) ld.y ibid.

tiere Facino Cane, Béatrix de Tende, dont il n'avait pas refusé la maturité, pour en épouser les trésors. Grâce à eux, grâce à elle, il avait pu reprendre Milan aux fils de Bernabô, Sacramoro et Carlo, qui s'en étaient emparés (1). La chose faite, il s'aperçut que sa femme avait des rides, et, afin de convoler avec une plus jeune, de naissance princière, une fille du duc de Savoie, il lui intenta, — aimable ironie ! — devant des juges à lui, un procès en adultère. Malgré ses dénégations et ses serments, elle fut condamnée à mourir sous la hache (2) . Mais, quand son empire se fut affermi, Filippo-Maria couvrit d'un voile de libéralité et de générosité ses anciens péchés (3) .

Il fut le dernier des Visconti, et, parce qu'à lui vint aboutir toute une lignée de douze princes, dont chacun dut se résigner à être, — en dépit

(1) Paul Jove, Elogia, p. 90. Les conjurés avaient, aussitôt après le meurtre de Giovanni-Maria, proclamé un autre bâtard de Bernabô, Astorre. Voy. Paul Jove, In Vitas duodecim Vicecomiturriy p. 93.

(2) Paul Jove, Elogia, p. 90.

(3) Id.y ibid.y p. 91. La première femme de Francesco Sforza,

— qui devint ensuite le gendre du dernier des Visconti, Filippo- Maria, et trouva dans son héritage le duché de Milan, — une riche héritière de Calabre, Polyxène Ruffa, comtesse de Montalto, de qui Francesco avait eu une fille, périt d une façon à peu près pareille, empoisonnée, avec son enfant, par une tante qui convoitait la succession. Ce même Francesco Sforza, prototype de l'honneur militaire de ce temps, au dire des chroniqueurs, livra son gendre, Jacopo Piccinino, à Ferdinand, roi de Naples.

— Burckhardt, ouvr. cite', t. Ier, p. 32; Machiavel, Istorie florentine, t. VII, chap. vm.

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da nom qui leur était commun, — « un prince nouveau, » et où les types du tyran, — Bernabô, Giovanni-Maria, — ne manquèrent pas, la vie qu'il mène peut être retenue comme le type de la vie du tyran, même heureux : « Ce que la crainte peut faire d'un homme richement doué, qui se trouve dans une haute situation, se trouve, pour ainsi dire, mathématiquement complet chez lui : l'État n'a qu'un but, la sécurité du prince, et tous les moyens dont il dispose tendent à ce but unique; seulement l'égoisme féroce de ce souverain ne dégénéra pas en cruauté. Il habite le château de Milan, dans l'enceinte duquel on voyait les jardins, les allées et les manèges les plus magnifiques; il n'en sort guère, et reste de longues années sans mettre le pied dans la ville ; ses excursions ont pour but les villes de la campagne, où s'élèvent ses superbes châteaux; la flottille de barques, que traînent des chevaux rapides et qui le promène sur des canaux spécialement creusés à cet effet, est organisée en vue de toutes les exigences de l'étiquette. Toute personne qui venait au château était l'objet d'une surveillance minutieuse ; défense de stationner près d'une fenêtre, afin qu'on ne pût correspondre par signes avec le dehors (1). Ceux qui

(1) Ludovic le More renchérit encore sur ces précautions : « Il tenait à distance ceux qui venaient lui-présenter des requêtes : il était séparé d'eux par une barre, ce qui obligeait les gens à parler très haut pour se faire entendre »> . Même sévérité à Ferrare,

devaient faire partie de l'entourage du prince étaient soumis à toute une série d'épreuves savamment calculées : quand ils les avaient subies avec succès, il leur confiait les plus hautes fonctions diplomatiques ou en faisait des laquais, car l'un était aussi honorable que l'autre (1) . Et c'est cet homme qui a soutenu des guerres longues et difficiles, et qui a traité constamment de grandes affaires politiques, c'est-à-dire qui a dû sans cesse envoyer dans toutes les directions des hommes munis des pouvoirs les plus étendus ! Ce qui faisait sa sécurité, c'est que tous ces gens-là

de la part des Este. « Le duc en personne examine tous les jours la liste des étrangers, que les hôteliers sont rigoureusement tenus de présenter au palais. » A Bologne, sous Jean II Bentivoglio, «il fallait que chaque étranger de passage prît un bulletin d'entrée pour avoir le droit de sortir de la ville. » — Burckhardt, p. 53, 64. — Cf. sur ces bullette, ou bullettini, Franco Sacchetti, Nouvelle 117, édit. Gigli, t. Ier, p. 279; Messer Dolcibene, essendo nella citta di Padova, e non volendo il Signore che si partisse, con una nuova e sottile astuzia alsuo dispetto si parte. — Frédéric d'Urbin est une exception : « Comme ,il se sentait en sécurité dans un pays où tout le monde trouvait, grâce à lui, de l'argent à gagner et où personne ne mendiait, il sortait toujours sans armes et presque sans escorte ; aucun autre prince n'aurait pu, comme # lui, se promener dans des jardins sans clôture, prendre son frugal repas dans une salle ouverte à tous les regards » . Cependant, comme prince, « il avait la moralité politique de ses pareils. » Voy. Burckhardt, ouvr. cité, t. Ier, 57. — Cf. Paul Jove, Elogia, liv. III, p. 167, Federicus Feltrius, Urbini dux.

(1) Non pas tout à fait cependant. Voyez la Nouvelle 74 de Sacchetti, où il est justement question de Bernabô : Messer Beltrando da Imola manda an notaio per ambasciadore a messer Bernabô, il quale, veggendolo piccolino e giallo, il tratta corne mérita. Édit. Gigli, t. Ier, p. 176.

se défiaient les uns des autres; c'est que les condottieri étaient surveillés par des espions; c'est que les négociateurs et les hauts fonctionnaires ne savaient à quoi s'en tenir et ne pouvaient jamais s'entendre, parce que le prince semait habilement la division entre eux, et surtout parce qu'il avait soin d'accoupler chaque fois un honnête homme et un coquin. Même dans son for intérieur, Philippe-Marie est tranquille et concilie deux courants d'idées diamétralement opposés : il croit aux astres et à une aveugle fatalité, et en même temps il invoque la protection de toute une légion de saints; il lit des auteurs anciens, goûte les poésies de Dante et de Pétrarque et se fait lire des romans de chevalerie français. Enfin, ce même homme, qui ne voulait jamais entendre parler de la mort et qui faisait disparaître du château jusqu'à ses favoris mourants, afin que le trépas de personne ne vînt attrister un séjour voué à la joie, ce même homme a hâté volontairement sa fin en laissant se fermer une plaie et en refusant de se laisser pratiquer une saignée, et il est mort avec noblesse et dignité (1). »

Voilà une famille de tyrans ou de princes italiens, à la mode des quatorzième, quinzième et seizième siècles. Elles sont toutes comme celle-là. Chez les Sforza, que le mariage de Francesco substitue aux Visconti, Ludovic le More joue et

(1) Jacob BuRCKHàRDT, ouvr. cité, t. Ier, p. 47-49.

probablement empoisonne (1) son neveu et pupille Galeazzo. Chez les Médicis, Giovanni attaque à coups de poignard son cousin Pietro dans un bal; Laurent le Magnifique veut marier une de ses filles à l'un de ses neveux, mais un frère, à qui l'alliance déplaît, y coupe court, paraît-il, en l'empoisonnant. Lorenzino, en 1537, se chargera d'expédier Alexandre (2). Chez les Este, « le gouvernement se distingue par un singulier mélange de despotisme et de popularité. Dans l'intérieur du palais se passent des scènes épouvantables : une princesse, soupçonnée d'avoir commis le crime d'adultère avec un fils né d'un autre lit, est décapitée (1425); des princes, légitimes aussi bien qu'illégitimes, s'enfuient de la cour et sont menacés, même à l'étranger, par les assassins envoyés à leur poursuite (1471)... Le bâta rd d'un bâtard veut détrôner le seul héritier légitime (Hercule Ier); plus tard (1493), ce dernier empoisonna, dit-on, sa femme, après avoir découvert qu'elle voulait l'empoisonner lui-même; il commit, à ce qu'on prétend, ce crime à l'instigation de Ferrante, frère de l'épouse criminelle. Citons enfin le complot ourdi par deux bâtards contre leurs frères, le duc régnant Alphonse Ier et le cardinal Hippolyte (1506), complot qui fut découvert à temps et puni de la réclu-

(1) Pasoliki, Caterina Sforza, t. II, p. 5.

(2) ibicL, p. 4.

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sion perpétuelle (1) ». Les Baglioni sont une race d'Atrides : est-il une tragédie antique qui égale en terreur celle dont leurs demeures furent le théâtre, en l'été de Tan 1500, lors du mariage d'Astorre avec Lavinia Colonna (2)? Gentile et Carlo, deux cousins, à Tassant de 1503, se jettent l'un sur l'autre « comme deux lions (3) » . Il est banal d'assassiner son beau-père, comme Pandolfo Petrucci (4), ou son oncle comme Oliverotto da Fermo (5), ou son mari, comme la femme de Galeotto Manfredi de Faenza (6). Pour la couronne! Ce sont des natures indomptables, ou peut-être des natures domptées par l'âpre volonté, l'ambition farouche, une obsédante et absorbante passion ; des hommes, surhommes ou soushommes, «qui appliquent une sauvage énergie à poursuivre, non pas des chimères, mais des réalités, et qui arrivent à leur but, parce qu'ils se servent de tous les moyens, même les plus condamnables (7), » malgré tous les obstacles, contre toute loi et toute foi, en passant sur le

(1) Jacob Burckhardt, ouvr. cité, t. Ier, p. 59.

(2) Ici., ibid.,p. 35. — Cf. Pasquale Villari, Niccolà Machiavelli e i suoi ternpi, t. Ier, p. 486.

(3) Villari, ibid., p. 488, d'après Matarazzo, Cronaca di Perugia, nell' Archivio storico Italiano, vol. XVI, parte II, p. 59.

(4) Paul Jove, Elogia.

(5) Machiavel, // libro del Principe, chap. vin.

(6) Villari, ouvr. cité, t. Ier, p. 76. — Cf. Machiavel, Istorie florentine, liv. VIII, chap. xxxv.

(7) Jacob Burckhardt, ouvr. cité, t. Ier, p. 17.

corps de leur père, de leur mère, de leur femme, de leur frère ou de leur fils.

Voici maintenant le prince arrivé, le tyran luimême : il exige de son système nerveux un tel effort, il lui impose une tension si continue, qu'il le détraque. C'est toujours un neurasthénique; c'est souvent un hystérique sanguinaire; c'est quelquefois un dément absolu, fou de folie furieuse.

La maison d'Aragon, en sa branche napolitaine, en a fourni plus d'un exemple. Alphonse Ier, qui déclare la guerre à sa mère adoptive, la reine Jeanne (laquelle, d'ailleurs, mérite, par son infamie, tous les châtiments), est un bon prince, quoiqu'un peu trop prodigue de l'argent de ses sujets et magnifique à leurs dépens (1) , en comparaison de son successeur, Ferdinand, Ferrante. Ce successeur, il ne se donna point grand'peine pour le choisir : célibataire endurci, à défaut d'enfants légitimes, il prit un bâtard (né « d'une noble concubine » , dit Paul Jove ; « d'une dame

(1) Jacob Burckuardt, ouvr. cité, t. Ier, p. 44. — Cf. Machiavel, Istorie florentine, liv. Ier, chap. xxxvm.

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espagnole, » dit Jacob Burckhardt) , qui lui parut avoir « le caractère royal » , et qui était peut-être son fils, mais peut-être était celui d'un Marrano de Valence (1) ; déclarant que ce Ferrante seraitroi assez légitimement, s'il savait à force d'opiniâtre virtù s'attacher la fortune. Intellectuellement, le choix n'est pas mauvais; mais Alphonse, pourtant, s'est trompé : ce n'est pas le caractère, c'est l'esprit qui, chez Ferrante, pourrait être qualifié de royal. « D'une activité infatigable, reconnu comme une des plus fortes têtes politiques, réglé dans sa vie, il applique toutes ses forces, la sûreté d'une mémoire implacable et la profondeur d une dissimulation sans exemple, à la destruction de ses ennemis. » Pour une cause ou pour une autre, par inclination naturelle ou par rancune, « il se fit une habitude des cruautés les plus monstrueuses. . . Outre la chasse, où il ne ménageait rien ni personne, il se livrait à deux genres de plaisirs : il aimait à avoir dans son voisinage ses ennemis, soit vivants et enfermés dans des cages bien solides, soit morts et embaumés, avec le costume qu'ils portaient de leur vivant. Il ricanait quand il parlait des prisonniers à ses confidents; quant à sa collection de momies, il n'en faisait même pas mystère... La manière dont tous ces faits ont été racontés par Caracciolo

(1) Burckhardt, ibid. — Cf. Paul Jove, Elogia, liv. III, Alfonsus Neapolit. rex, p. 135-137.

et par Porzio fait dresser les cheveux sur la tête (1). » Le fils aîné de Ferdinand, Alphonse, duc de Galabre, est digne d'un tel père. Gomines le proclame sans ambages « l'homme le plus cruel, le plus pervers, le plus vicieux et le plus commun qu'on eût jamais vu » ; et, p »r surcroît, il est lâche, de cette lâcheté imbécile de certains fauves : « Jamais homme cruel ne fut hardi (2) . »

Jamais ou rarement. Sigismond Malatesta de Rimini était aussi, à un degré inférieur dans la hiérarchie seigneuriale, un fameux compagnon (3), et son petit-fils Pandolfo, ce « scé-

(1) Burckhàrdtv, ibid . , p. 45. — Villari, JSiccolo Machiavelli, t. Ier, p. 82, 253.

(2) Id.? ibid., p. 47, d'après Comines.

(3) Villari, Niccolo Machiavelli, t. Ier, p. 165, l'appelle « un vrai monstre de cruauté. Il répudia sa première femme, après en avoir reçu la dot; la deuxième et la troisième, il les tua par jalousie ou par vengeance » ; en revanche, il aima ardemment jusqu'à la mort sa concubine Isotta, à laquelle il dédia comme à une sainte — Divœ Isottœ sacrum — un monument dans l'église de San Francesco. «Ensanglanté de mille crimes, il était irreligieux et cynique outre mesure. Sur sa tombe, il voulait qu'on gravât cette inscription (par allusion à ses armes) :

PORTO LE CORNA en' OGn' UNO LE VEDE E TAL LE PORTA CHE NON SE LO CREDE.

Il niait Dieu, il niait l'immortalité de l'âme, et quand arrivaient les excommunications du pape, il demandait si les excommuniés continueraient à goûter le bon vin et les bons diners. » Les moins méchants de ses tours étaient des farces de gamin. Voir Villari, ibid. — On a raconté la même chose de Francesco degli Ordelaffi : «Etant à raisonner avec ses amis, il disait : Voici que nous sommes excommuniés; néanmoins le pain, la viande, le vin que noustbuvons, cela fait bon, cela fait brave! » Pasolini, I tiranni di Romagna, p. 167-

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lérat, souillé du sang de son frère et tant d'autres, que les habitants révoltés bombardèrent dans son château fort » , ne le lui cédait assurément en rien (1). La Romaine, du reste, où fleurit et foisonna la tyrannie, devait produire des tyrans d'une rude plante. Ainsi Francesco degli Ordelaffi, de Forli. C'était, à ce que rapporte l'anonyme auteur d'une Vie de Cola di Rienzo, « un perfide chien patarin, rebelle de la Sainte Église. Trente ans il avait été excommunié et son pays interdit sans messe chanter ; il tenait occupées beaucoup de terres de l'Église, la ville de Forli, la ville de Gesena , Forlimpopoli , Gastrocaro, Brettinoro, Imola, Gazzolo. . . Ge Francesco Ordelaffi était un homme désespéré, qui portait aux prélats une haine mortelle et ne pouvait souffrir les prêtres, ... un perHde tyran obstiné. » Il chasse de Forli la garnison pontificale, bat, emmène et emprisonne l'archevêque de Ravenne, rase les maisons des chanoines, soulève le peuple contre le Pape, précipite par la fenêtre ceux qui hésitent, et, pour faire sa paix avec le Saint-Siège, accepte d'en être le vicaire, moyennant un tribut qu'il n'a garde de payer. Cité à affirmer sa foi, il ne comparait pas, est condamné au feu comme hérétique et idolâtre. Mais lui, « lorsqu'il entendit les cloches sonner l'excommunication, aussitôt il fit sonner les autres cloches, et excommunia

(1) BURCKHÀRDT, OUVV . Cité, t. Ier, p. 41.

le Pape et les cardinaux et, ce qui fut pis, fit brûler sur la place un Pape et des cardinaux qui étaient de papier rempli de foin. » On prêche la croisade contre lui tout comme contre les musulmans; aller en Romagne vaut autant d'indulgences qu'aller en Palestine. « Ah! c'est ainsi, dit-il aux ennemis qu'il capture; vous êtes des croisés; mais votre croix est de drap, et le drap se déchire; je veux vous marquer d'une croix qui ne s'use pas! » Cette croix, il la leur fait imprimer sous la plante des pieds avec un fer rouge. A d'autres, il dit : « Vous êtes venus pour sauver votre âme ; si je vous lâche, vous retournerez peut-être à vos premiers péchés; il vaut mieux que, dans votre grâce toute fraîche (littéralement : dans votre « tendresse « , — in questa vostra tenerezza — ), tandis que vous êtes contrits, vous mouriez : Dieu vous recevra dans sa cité » (1). « Cela dit, ajoute le vieux texte, il les faisait écorcher, pendre, décapiter, transpercer, tenailler et mourir divers martyres. » On l'accuse d'avoir, parce qu'ils le priaient de céder, lancé un couteau dans le dos de son fils et tranché la tête à sa fille. Si les faits ne sont pas rigoureusement établis, que l'accusation ait pu être portée sans invraisemblance prouve du moins qu'on l'en croyait généralement capable. Après la reddition

(1) Chronique d'un Anonyme, citée par Pasouni, I tiranni di Romagna, p. 179.

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de Cesena, par elle pourtant défendue héroïquement, et jusqu'à l'épuisement de la dernière chance, sa femme, une des grandes viragos italiennes, la plus grande avec Catherine Sforza, Marzia, surnommée Giadegli Ubaldini, n'ose plus reparaître en sa présence : elle attend, pour le rejoindre, que l'adversité l'ait brisé. Aux yeux d'un pareil être, le ciel est vide et la terre n'est pleine que de lui. De sa part, c'est, en vérité, « le déchaînement de l'égoïsme sous ses traits les plus horribles (1) . » Toutefois, par une des contradictions paradoxales qu'offrent aussi un Sigismond Malatesta, un Ferrante de Naples, un Giovanni-Maria Visconti, ses adversaires les plus décidés le reconnaissent : Francesco degli Ordelaffi, le Francesco des croisés et des excommunications, ce même Francesco qui, selon Leone Gobelli, « employait ses heures de loisir à distiller les plus puissants poisons, » malgré ce qu'on savait de lui et ce qu'on en soupçonnait, « était incarné avec les Forliviens et aimé chèrement; il témoignait une pieuse charité, mariait les orphelines, dotait lespucelles, et subvenait aux pauvres gens de son amitié (2) . »

Mais le prince de ces princes, le modèle des tyrans, — s'il est permis de parler de « modèle »

(1) Jacob Burcrhardt, ouvr. cité, t. Ier, p. 2.

(2) Voyez Pasolini, / tiranni di Romagna, d'après les chroniques contemporaines, et particulièrement d'après la chronique d'un Anonyme, p. 160-183.

dans l'ignoble et dans l'odieux, — Ezzelino da Romano, le troisième, fils d'Ezzelino le moine, et petit-fils d'Ezzelino le bègue, n'avait pas de ces faiblesses. Il reste l'exemplaire et le parangon, en ce qu'il fut le créateur d'un genre dont il s'affirma le maître, et où l'on ne put, après lui, faire mieux, c'est-à-dire pis. « Aucun des imitateurs d'Ezzelino n'a égalé ce dernier, sous le rapport de l'énormité des crimes commis : César Borgia lui-même lui est demeuré inférieur à cet égard » (1). Paul Jove nous le fait voir portentum humani generis, avec « un front obtus et bestial, une pâleur atroce et des yeux de vipère » , (mais de ces yeux-là l'évêque de Nocera abuse peut-être un peu, car il les a déjà prêtés à César et il les prêtera encore à d'autres tyrans) . Plus simplement, avec son front têtu, ses gros yeux durs, sa large barbe, sa lourde armure aux hautes épaulettes de fer, timbrée de l'aigle impériale en sa qualité de vicaire et de beau-fils de Frédéric II, la hache qu'il tient dans sa droite couverte d'un épais gantelet, Ezzelino a l'air d'une brute. Il est possible qu'étant tout ce que Paul Jove a dit : vir suspiciosus, vafer, invidus, sœvus et semper ad imperium anhelans, il ait, comme l'évêque le note, excellé à entrer dans la peau de tous les personnages, à la façon des comédiens, et appris à changer de figure, presque

(1) Jacob Burgkhardt, ouvr . cité, t. Ier, p. 5.

<le personnalité, suivant les besoins du moment, à mentir du geste, de la voix, des yeux, à scruter les cachettes de l'esprit d'autrui , et, par un incroyable artifice de dissimulation, à explorer les sentiments même les plus intimes des hommes les plus rusés. Alors, le jour où fut dessiné le portrait que nous avons de lui, il s'était composé le visage d'un homme qui ne pense à rien, mais rageusement en colère.

Une basse et sanglante aventure avait précédé le second mariage de son père, Ezzelino le moine, et la naissance de ce troisième Ezzelino qui, «fruit d'un ventre malheureux et d'une criminelle semence, devait (comme il faut le croire), par un prodigieux concours d'astres malins, surpasser en sévices les Phalaris, les Denys et les Néron » (1) . Il avait une nombreuse armée où se confondaient toutes les nations, l' Allemand y voisinant avec le Sarrasin. Pour l'entretenir (à présent on ne peut plus que transcrire et traduire) , pour entretenir cette armée, il ne se faisait point scrupule — mais quel scrupule se serait-il fait? — de « confisquer toutes les fortunes des villes; condamner et proscrire les citoyens opulents ; dépouiller les temples de leurs offrandes;... ne

(1) Paul Jove, Elogia, liv. Ier, p. 41-46. Actiolinus tyrannus. — Cf. l'épitaphe que Ht à Ezzelino le poète Antonio Francesco Rainebi :

Sylla, Nero, Caïus, Marius, Mezentius : his tu, Azoline. ipso et saevior es Phalari.

souffrir personne qui fût puissant par son argent, son autorité ou sa clientèle. D'un esprit audacieux, avare, extrêmement impie et jamais saturé de meurtres, étendant sur tous une haine mortelle, il avait à ce point dévasté les villes les plus florissantes, que, lorsqu'il avait expédié ceux des partis adverses qui lui étaient suspects, il attaquait ensuite inhumainement les Gibelins, ses meilleurs amis et ses intimes familiers. Il avait construit en chaque ville et place forte de ténébreuses et horribles prisons, où il enfermait par troupeaux les hommes qu'il avait pris en haine, afin qu'épuisés de faim et rongés de malpropreté misérable, accablés par une atroce odeur et la livide obscurité, ils mourussent cruellement dans les fers et le collier de force, et que pour tous les autres, pâles d'angoisse, l'immense puanteur des cadavres en putréfaction fît venir, de contagion et de peur, une mort souhaitée. Car l'inclémence des gardiens était telle qu'ils ne nettoyaient qu'à intervalles d'un mois les cachots comblés d'une épaisse couche d'ordure et de l'abondante sanie des cadavres corrompus, et qu'ils retiraient avec des crocs au milieu des mourants les corps amoncelés des morts. Nulle part, même les plus vastes prisons ne pouvaient recevoir les captifs même accumulés en tas; les nombreuses brigades de tortionnaires et de bourreaux ne suffisaient pas aux supplices, ni aux exécutions par la corde et par la hache. Des hommes étaient déchirés vifs

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en lanières avec des couteaux. D'autres, pêlemêle, par groupe, en longue série, étaient liés à des palissades , enveloppés de flammes et brûlés . . . C'était pour le tortionnaire et le bourreau crime capital que de hâter les supplices : il fallait que la vie fût, par minutes et moments, prolongée pour de longues tortures. Quant aux innocents, qu'il eût destinés à la mort, il cherchait dans son extrême cruauté la louange d'une feinte clémence, en les renvoyant avec un œil, un bras ou une jambe ; à ceux qui pleuraient la mort de leurs proches, il arrachait les yeux pour les faire cesser de pleurer; à ceux qui, de terreur, méditaient la fuite, pour leur épargner la fatigue de la route, il amputait les pieds; à ceux qui osaient plaindre le malheur des autres, il coupait la langue, afin qu'ils ne pussent vociférer longtemps. Les délateurs eux-mêmes, repris pour indulgence et incurie quand ils ne livraient pas les noms des gens à condamner, étaient conduits sur une haute tour, pour être vus plus sûrement et, affreux amusement, mais peine méritée, précipités dans le fossé. Il estimait cependant comme un trait d'immense humanité de faire grâce de la vie aux femmes et aux enfants des condamnés, sous cette condition que les femmes auraient les seins coupés et que les mâles seraient traités de manière à lui assurer l'extinction non douteuse de la race ennemie. Pas un seul instant la fureur de cette âme abominable ne se relâche, mais, dans des

accès de sauvagerie chaque jour ravivés, — sed in dies rediviva feritate debacchanlem, — il livre au plus effroyable supplice, si l'on en doit croire les auteurs contemporains, plus de trente mille personnes de tout sexe et de tout âge » (1) .

Il n'est pas étonnant que contre des princes de cette espèce, même moins barbarement délirants qu'Ezzelino, des bras armés se soient levés. Ce qui le serait plutôt, si tant de patience ne s'expliquait naturellement par la faiblesse, c'est qu'ils ne se soient levés ni plus souvent, ni plus vite. En somme, les conspirations sont fréquentes, parce que les raisons de conspirer sont multiples, et qu'il n'y a, au contraire, qu'une raison de ne pas conspirer, qui est l'impuissance où l'on est de le faire, l'insolence de la fortune du tyran, ou le manque d'occasion. En cela, comme dans toutes les affaires humaines, actions et réactions s'appellent et se commandent. Le tyran a le sentiment de son instabilité, de sa précarité ; il n'en est que plus pressé de vider la coupe; sachant qu'il n'est que d'un jour, c'est un jour- qu'il ne veut pas perdre; n'étant pas le maître de l'heure, mais seulement un maître d'une heure, cet égoïsme aveugle et sourd, déjà développé en lui par les circonstances mêmes de son élévation et de sa domination, s'en accroît encore : il voit l'État tout entier en lui-même, il ne voit que lui dans

(1) Paul Jove, Elogia, liv. Ier, p. 43-44,

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l'État et l'État qu'en lui : il le rapporte tout entier à lui, et peu lui importe qu'il l'emporte avec lui. Des princes, des rois, des empereurs, des pontifes, et même de très grands pontifes, en sont là : « Jouissons de la Papauté, puisque Dieu nous l'a donnée, » dira Léon X à son frère Julien (1) . Le peuple, d'autre part, a le sentiment de l'illégitimité du tyran : il sait d'où il vient, comment il est venu, et il ne l'estime pas, s'il ne le méprise. Comme il ne voit en lui de respect pour personne ni pour rien, pour aucune grandeur, homme ou chose, pour aucune majesté divine ou humaine, il n'a pour lui aucun respect. Un Gabrino Fondolo, tyran de Crémone, peut bien avoir la pensée de jeter en bas de la grande tour ses hôtes, le Pape et l'Empereur (2) , mais il n'est pas dans Crémone un mendiant qui ne puisse avoir l'envie ou l'idée de lui en faire autant.

La défiance même fouette et surexcite la défiance : lequel des deux, du prince ou du sujet, préviendra l'autre? L'excuse commode, et en apparence si plausible, qui a servi à couvrir tant de mauvais coups : « Mieux vaut le lui faire qu'il ne nous le fasse , » est en effet à double tranchant ; le sujet y recourt contre le prince, mais le prince y recourt contre le sujet. Par un phénomène dont nos grands-pères ont vu la répétition en France,

(1) Villari, Niccolo Machiavelli, t. III, p. 4 : « Godatnoci il Papato, poichè Dio ce l'ha dato. »

(2) Jacob Burcka.rdt, ouvr. cité, t. Ier, p. 21.

il y a cent treize ans, ainsi que la défiance, la terreur est double : et tel qui tue ne tue que par peur d'être tué. Il serait préférable d'aimer et de se faire aimer, comme Pétrarque en donne le conseil au tyran : « Tu dois être non le maître de tes sujets, mais leur père ; tu dois les aimer comme tes enfants, que dis-je ! comme toi-même. Tu dois aussi leur imposer de l'affection pour toi, non de la crainte, car la crainte engendre la haine. Tes armes, tes satellites, tes soudards, tu peux les tourner contre l'ennemi : contre tes sujets, tu ne peux rien avec une garde du corps; ce n'est que parla bienveillance que tu peux les gagner. Sans doute, je ne parle que des citoyens qui désirent la conservation de l'Etat, car celui qui ne rêve que des changements est un rebelle et un ennemi de la chose publique (1) . » La réserve finale peut être logiquement nécessaire, mais elle est pratiquement inutile, parce qu'il n'y a pas, il ne saurait y avoir, dans un pareil État, qui n'est pas fait pour eux, qui n'est fait que pour le Prince, où ils sont eux-mêmes faits pour le Prince, « de citoyens qui désirent la conservation de l'État. » Il pourrait donc être préférable, mais il est impossible que le tyran se fasse aimer. En retour, il est impossible qu'il aime.

La littérature, comme l'histoire elle-même, en

(1) A Francesco da Carrara, seigneur de Padoue. (28 nov. 1373), Petrarcjë Epistolœ senileSy lib. XIV, p. 1,

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porte témoignage, et il serait inutile qu'il aimât. Entre le prince et le peuple, l'atmosphère n'est point d'amour réciproque. Dante est plus près du cœur du peuple, quand, blâmant « ce qu'il y a de bas et d'inintelligent dans l'avidité et l'ambition des princes de nouvelle création n , il s'écrie : « Que disent leurs trompettes, leurs cors et leurs flûtes, sinon : À nous, bourreaux! à nous oiseaux de proie (1) ! » EtMatteo Villani en juge sainement quand il remarque : « De même que les tyrannies s'élèvent, grandissent et se consolident, de même grandit en silence dans leur sein le germe fatal d'où sortiront pour elles le trouble et la ruine (2). » Les Nouvelles, certes, ne sont pas des documents de tous points irrécusables, et il faut toujours prendre cum grano salis les anecdotes qu'elles nous content; néanmoins, sur l'état d'esprit, sur les façons de penser et d'être, sur le milieu, comme nous disons aujourd'hui, elles nous donnent, et elles seules nous donnent des indications précieuses. Depuis les moralités en quelques lignes par où se terminent ordinairement les petits récits

(1) Traduction, ou plutôt abréviation de Jacob Burckiurdt, ouvr. cité, t. Ier, p. 12. Voici le texte même (De vulgari Eloquio), lib. Ier, cap. xn : « Quid nunc personat tuba novissimi Federici? Quid tintinnabulum II Caroli? Quid cornua Johannis et Azzonis marchionum potentum? Quid aliorum magnatum tibias? nisi : Venite, carnifices, Venite, altriplices, Venite, avaritiae sectatores. » Edit. de Pietro Fraticelli (t. II des Opère minori), 1861, Florence, Barbera, p. 174.

(2) Matteo Villani, VI, p. 1.

de Franco Sacchetti , jusqu'aux dédicaces ou envois plus compassés qui précèdent ceux de Bandello, il y a là, pour un espace d'à peu près deux siècles, des sources très abondantes.

Chez Sacchetti surtout. « Seigneur est vin de fiasco , fait-il dire à un pensionnaire (provvisionato) de Ludovic de Gonzague, seigneur de Mantoue : le matin il est bon, et le soir il est gâté (1) » . Il faut profiter de l'instant où le prince est en d'heureuses dispositions, mais il est imprudent, insensé, de séjourner longtemps à la cour. «Reste donc avec les seigneurs a bastalena qui voudra : ce qui est sûr, c'est que, si l'on ne sait pas les quitter, si l'on reste avec eux a bastalena, il est rare qu'on s'en trouve bien (2) . » — « Or considère, lecteur, combien est ignorant celui qui fait longue demeure à la cour d'un seigneur, et comme en un clin d'oeil ils se retournent et le défont. Et gare, s'il est dangereux, que, venant à rêver qu'un serviteur le tue, il ne le tienne pour vrai et ne le défasse. Et, par conséquent, qui veut se lever du jeu, quand il a la poche pleine, qu'il ne reste pas jusqu'à la fin de la guerre (3) . »

(1) Nouvelle 65, édit. Ottavio GiGLi,t. Ier, p. 155. Messer Lodovico da Mantova per una piccola parola, che per sollazzo (lice un suo provvisionato, gli toglie cio che egliha.

(2) Nouvelle 61, ibid., p. 146. Messer Guglielmo cla CastelbarcOy perche un suo provvisionato mangia maccheroni col pane, gli toqlie cio che con lui molti anni ha guadagnato.

(?)) Nouvelle 62, ibid., p. 148. Messer Martino, avendo tenuto uno provvisionato a far sua fatti, eparendogli che fusse arricchito,

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Emplir sa poche et s'en aller : autrement, pour rien, pour un petit mot (1), pour avoir mangé, en temps de disette, du pain et du macaroni (2) , accusation de crime d'État, confiscation, et l'on s'en va comme on était venu, tout nu, et il eût été plus sage de ne pas venir, car on ne s'en va pas toujours. Tout est là : savoir saisir Theureuse disposition de ce prince qui tourne et change du matin au soir. « A qui il arrive de faire une chose belle ou laide devant un seigneur^ quand il est bien disposé, c'est bien fait... Mais à beaucoup il est advenu le contraire, parce que l'esprit d'un seigneur paraîtra parfois calme, tandis qu'au dedans de lui-même il combat avec diverses gens, et en divers endroits (3). Presque jamais, qu'on ne l'oublie pas, le tyran n'est en paix avec luimême ou avec les autres : le vent dans le feuillage l'émeut; un bruit de pas, le vol d'un insecte, retentit en son cerveau que ses nerfs ébranlent sans cesse de lancinantes secousses. « Oh! qu'un seigneur est à recommander, quand par un homme vil lui est faite semblable offense, s'il ne

domanda veder ragione da lui, il quale, con nuova malizia, fa C'A' egli è contento non rivederla,

(1) Franco Saccuetti, Nouvelle 65.

(2) Id., ibid., Nouvelle 61.

(3) Id.y ibid. } Nouvelle 82, p. 196. Un Genovese quasi nomo di corte, per una festa che si fa a Melano, giugne dinanzi a messe?e Bcrnabo, il quale, volendo veclere corne sostiene al bere, il fa pi ovare con un gran bevitore suo famiglio ; e l Genovese il vince.

s'en soucie comme ne s'en soucia celui-ci, montrant sa magnanimité et l'esprit libéral qui le fait grand, et monte jusqu'aux étoiles, pour avoir négligé et fait peu d'estime de ces choses que beaucoup de lâches grossissent, craignant que toute mouche ne les pique (1). » Aussi bien la névrose du prince gagne-t-elle le peuple : il est, lui aussi, comme hyperesthésié par des secousses répétées ; les tumultes naissent aisément dans cet état trépidant : «Et ainsi sont et ignorants et fous les peuples qui, particulièrement en temps de guerre, s'il tombe un quarteron de noix, ou si une chatte casse un plat, s'émeuvent à rumeur, croyant que ce sont les ennemis, et là-dessus, comme grives ivres, s'enfuient en désordre la tête perdue (2). »

(1) Franco Sacchetti, Nouvelle 90, p. 228. Un calzolajo di San Ginegio tratta di tor la terra a messer Ridolfo da CamerinOy al quale, essendo venuto agli orecchi, con belle parole lo fa ricredente del suo errore, e perdonali.

(2) Id., ibid., Nouvelle 132, p. 314. Essendo stati assaliti quelli da Macerata dal conte Luzzo, una notte venendo una grande acqua, credendo che siano li nemici, con nuovi modi tut ta la terra va a romore. Un exemple curieux de cette surexcitation de l'esprit populaire est celui que Burckiiardt, ouvr. cite', t. Ier, p. 27, rapporte en ces termes : « Une vieille anecdote, une de ces anecdotes qui sont vraies partout et nulle part, peint ces rapports (les rapports des gouvernements avec leurs condottieri) à peu près de la manière suivante : les citoyens d'une ville (c'est de Sienne qu'il s'agit probablement) avaient un général qui les avait délivrés d'une incursion ennemie; tous les jours ils se demandaient quelle récompense on devait lui décerner; ils finirent par déclarer qu'ils ne pourraient jamais le récompenser assez^

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En cette universelle trépidation, en ce perpétuel tremblement des esprits et des cœurs, le prince qui s'inquiète d'une mouche et le peuple qui fuit devant une grande pluie, criant : « Au secours! Aux armes! » sont toujours prêts à se jeter l'un sur l'autre. C'est pourquoi le tyran n'est pas bon et ne peut pas l'être; s'il l'était, il ne le resterait pas; s'il le restait, il le serait à l'excès, il serait dupe. Et c'est pourquoi le conseil de se faire aimer est vain , mais celui de se faire craindre , passé un certain degré, ne l'est pas moins. Machiavel les lui donnera successivement tous les deux : dans le Prince (1513) , il lui a conseillé de se faire craindre ; dans les Isiorie florentine (à la fin du septième livre et par conséquent vers 1525) , il lui conseille de se faire aimer. Mais s'il ne dépend pas du prince de se faire aimer, tandis qu'il dépend de lui de se faire craindre, il doit bien prendre garde à ne pas dépasser la limite, à ne pas toucher le point où il n'y aurait plus de crainte plus grande que celle même qu'il inspirerait; il doit ne pas s'interrompre un instant de se faire craindre assez, sans en venir jamais à se faire craindre trop. Sinon, s'il n'y a pas de crainte plus

même s'ils l'investissaient de l'autorité suprême. Alors l'un d eux prit la parole et dit : Tuons-le, ensuite nous l'adorerons comme un patron de la ville. Et il fut traité peu après comme le sénat de Rome traita Romulus. » Autre preuve d'hyperesthésie nerveuse : à Florence, une caisse que des jeunes gens renversent pendant un sermon de Savonarole provoque une panique effroyable. Voy. J. T. Peurens, Jérôme Savonarole , t. Ier.

grande que la crainte du prince, celle-ci supprime toutes les autres, et devient un mobile d'action.

Tout, au surplus, est mobile d'action pour un tel peuple contre un tel prince : l'illégitimité du tyran, ses offenses, ses bienfaits même, et même l'oisiveté de gens qui, sous lui, ne travaillant que pour lui, n'ont de goût ou d'intérêt à rien faire (1). Avec le besoin de tout analyser et l'habitude de tout réduire en formule, qui sont les marques de son génie, Machiavel a soigneusement distingué entre les offenses que le prince peut commettre envers ses sujets : 1° dans les biens; 2° dans le sang; 3° dans l'honneur, et, pour l'honneur, il subdivise en deux espèces : contre les femmes, et contre la considération personnelle du citoyen. De là, autant de causes de conspiration, dont il donne une double suite d'exemples, rangés parallèlement : anciens et modernes. Parmi les modernes, ce sont, pour offense contre les biens, la conjuration des Pazzi, frustrés de la succession des Borromei (2) ; pour offense contre les femmes, la conjuration de Giulio Belanti, contre Pandolfo, tyran de Sienne (3) . Et l'on conspire autant et

(1) C'est une des plus fines observations de Jacob Burckhardt, ouvr. cité; d'après Machiavel, d'ailleurs : Islorie florentine, liv. "VII, chap. xii.

(2) De' Discorsi sulla prima Deca cli Tito-Livio, lib, III, chap. vi. Délie congiurc; édit. de 1550, p. 261, 267, 269.

(3) Ibid.f p. 271.

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plus . pour trop de bienfaits que pour trop d'injures. Machiavel cite, à ce sujet, le complot de Jacopo d'Appiano contre Piero Gambacorti, seigneur de Pise, et le complot de Goppola contre Ferdinand d'Aragon (1) . Toutle monde conspire, ou tout le monde est susceptible de conspirer, petits et grands, car il n'est personne de si misérable qu'il ne puisse tenter de s'évader de sa misère, personne de si désarmé qu'il n'ait un couteau. Le tyran aurait tort de faire fi de ce désespoir des petits (2) , mais il aurait tort de compter sur la bienveillance des grands, de ceux qu'il a élevés ou enrichis, fussent-ils ses familiers les plus proches. Plus près de lui, ils n'ont que plus d'occasions, et sans doute plus de tentations contre lui. La conspiration leur est plus facile et le succès en est plus probable (3). Si bien que, voyant le prince guetté par ses parents, par ses courtisans, par les grands et par les petits, détesté pour ses offenses et pour ses bienfaits, après lui avoir conseillé successivement de se faire craindre et de se faire aimer, Machiavel cherche encore, — et il ne le trouve pas, — le moyen de

(1) De Discorsi, p. 259.

(2) Aussi l'avis du fabuliste est-il rappelé à propos par Sacchetti :

Tu qui summa potes, ne despiee parva potenti.

(3) Par exemple, le complot qui aboutit à la mort de Girolamo Riario, vicomte de Forli et d'Imola. Voy. Pasolini, Caterina Sforza, t. Ier, liv. III, chap. un, p. 195-204. — Cf. Machiavel, Istorie florentine, liv. VIII, chap. xxxrv.

le garantir des conjurations qui le menacent : « Caresse les hommes, lui dit-il, ou assure-toi d eux, et ne les contrains pas à l'extrémité de penser qu'il leur faut ou mourir ou tuer (1). » C'est bien cela : se faire aimer et se faire craindre à la fois. Mais comment le faire? A la vérité, Machiavel lui-même ne sait plus. Ce qu'il sait et ce qu'il retient, c'est que Juvénal avait raison :

Ad generum Cereris sine caede et vulnere pauci Descendunt reges, et sicca morte tyranni.

Oui, peu de tyrans, princes ou rois. Pas un sujet n'est si petit qu'il ne puisse conspirer, et pas un prince n'est si puissant qu'il soit à l'abri des conspirations. Elles ne respectent point même les trônes les plus vénérables. QueFundsbergse vante de porter à l'arçon de sa selle un lacet d'or « pour étrangler le pape Clément » , ce n'est qu'une fanfaronnade de reître grossier (2) ; mais les machinations du cardinal Petrucci contre Léon X (3) et du cardinal Colonna contre Clément VII sont autre chose (4) . A meilleure raison quand le trône ni le prince n'ont rien de respectable : quand le fondamento de l'État est de boue et de larmes; quand l'institution est récente, quand la

(1) De Discorsi sulla prima Deçà, liv. III, chap. vi, édit. de 1550, p. 266.

(2) Pasolini, Caterina Sforza, t. II, p. 36.

(3) Villari, Niccold Machiavelli, t. III, p. 20-21.

(4) Id., ibid., p. 340-341. .

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légitimité est absente, quand le seul droit perceptible ou imaginable du prince à la principauté est pleinement et exclusivement ce que les Allemands appellent le Faustrecht, le droit du poing, qui est peut-être le plus certain tant qu'il dure, mais qui a le grave défaut de ne pas durer certainement, et qu'efface, qu'annule, avec ni plus ni moins de légitimité, le droit victorieux d'un poing plus fort. Alors, un gai conteur comme Boccace ne se gêne pas pour dire : « Dois-je donner au despote le nom de prince ou de roi et lui obéir comme à un supérieur? Non, car il est l'ennemi commun. Contre lui je puis employer les armes, les conspirations, les espions, le guet-apens, la ruse; car il s'agit d'une œuvre sacrée, nécessaire. Il n'y a pas de sacrifice plus agréable que le sang des tyrans (1). » Alors, tous les autres motifs, tous les motifs « privés » de conspirer subsistant, — l'offense, le bienfait, la peur, la vengeance, l'ambition, la passion de la gloire, l'extension de la personnalité, l'expansion de l'individu qui vise à se projeter haut dans le monde et loin dans l'histoire, — un motif plus noble encore ou du moins plus général vient s'y mêler : le désir de

(1) De casibus virorum illiislrium, lib. II, chap. xv. La haine s'étend aux serviteurs, aux instruments du prince. Sur le cas de Gregorio Zampante de Lucques, capitano cli giustizia ou chef de la police d'Hercule d'Esté, à Ferrare, v. Jacob Burckhàrdt, ouvr. cité, t. Ier, p. 65. Et le meurtre du tyran se décide joyeusement. On appelle cela « lui faire la fête » : « Io credo che li habino facto la festa. » Pasolini, Caterina Sforza, t. Ier, p. 146.

« libérer la patrie m du tyran proclamé «l'ennemi commun. » Même en ses assassins illustres, l'antiquité va renaître; la littérature, l'humanisme, le romanisme vont travailler comme un ferment la pâte déjà pétrie dont se font les conspirations : la conjuration classique se prépare à ressusciter.

Classique, ou à demi, plus d'une conjuration l'est par certains côtés, à la fin du quinzième siècle. Auparavant, les conjurés crient bien dans la bagarre : « Liberté ! liberté ! Mort aux tyrans ! » Mais la libération de la patrie n'est qu'un prétexte dont ils colorent et déguisent leurs vrais motifs. Ces vrais motifs sont des motifs privés, ceux qu'on vient de dire, et quelques autres encore : il n'y entre aucun souci de littérature, l'imitation de l'antiquité n'y est pour rien. Elle n'est pour rien, par exemple, à Florence, dans la conjuration des Bardi et des Frescobaldi (1340) (1) , ni dans celle qui chasse de la ville le duc Gautier d'Athènes (1343) (2) ; pour rien, en 1397, dans la conspira-

(1) Machiavel, Istorie florentine, liv. II, chap. xxxn.

(2) Ici., ibid., liv. II, chap. xxxvn.

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tion contre Maso degli Albizzi, qui finit dans le drame de Santa Reparata (1), ni dans celle des fuoruscùi, en 1400, qui finit presque dans une comédie (2) . Elle n'est même pour rien, plus de soixante ans après, en 1466, dans la grande conjuration de Diotisalvi Neroni contre Pierre de Médicis, laquelle n'eut que les motifs et n'usa que des moyens ordinaires (3) . Une conjuration plus grande et plus célèbre encore, celle des Pazzi (1478) , ne se rattache à l'humanisme que par cette circonstance, — insuffisante pour qu'on l'en fasse découler, — qu'un fils de Pogge, Jacopo, «jeune lettré, mais ambitieux et très désireux de choses nouvelles, » s'y compromit (4) . A Gênes, la littérature n'est pour rien dans la conspiration par laquelle Francesco Spinola expulse le gouverneur milanais (1435) (5) , ni dans celles de Pietro d'Oria et de Prospero Adorno , vers 1475 (6) . Vers le même temps, Niccolô d'Esté, en conspirant contre le duc Hercule, à Ferrare, ne songe pas à égaler l'antique : ce n'est qu'une histoire de famille (7). A Bologne, quand Battista Canneschi, en 1445, tue Annibale Bentivoglio (8), il ne se sent pas

(1) Machiavel, Istorie florentine, liv. III, chap. xxvn.

(2) Ici. y ibid., liv. III, chap. xxvm. — Cf. ibid., chap. xix.

(3) Id.? ibid., liv. VII, chap. x et suiv.

(4) Id., ibid. , liv. VIII, chap. I à x.

(5) Id., ibid., liv. V, chap. vu.

(6) Pasolini, Caterina Sforza, t. Ier, p. 66.

(7) Id., ibid.

(8) Machiavel, Istorie florentine, liv. V, chap. ix.

poussé par un lointain ancêtre, compagnon de Gatilina.

Seule Rome, avec Cola di Rienzo, dès 1350, montre quelque chose de romain; mais où le romain se serait-il réveillé plus tôt qu'à Rome, dans ce peuple de Rome chez qui jamais n'est morte, à travers les temps, la conscience de la grandeur romaine, éternelle comme la ville même? Orgueil si profond, espoir si vivace, qu'il y a une quinzaine ou une vingtaine d'années, pour l'application d'une loi sur le bonificamenlo delVagro romano, on mesura les distances à partir de la pierre effritée que l'on croit qui fut le milliaire d'or du Forum romain. Rome, au milieu du quinzième siècle, revit donc la Rome des siècles païens : une république romaine, ayant à sa tête un tribun du peuple, et la vision fut brève, mais, pendant qu'elle passa, Rome fut de nouveau dans Rome (1) . Avec Stefano Porcari (1452) , l'humanisme, la littérature, la passion de la gloire s'affirment franchement comme mobiles d'action et causes de conspiration. « Citoyen romain, noble par le sang et par la doctrine, mais beaucoup plus encore par excellence d'esprit, » messer Stefano désirait faire ou du moins tenter œuvre digne de mémoire ; et il ne lui semblait pas qu'il y en eût de plus digne que d'arracher Rome au gouvernement des prélats pour y restituer les

(1) Machiavel, t. Ier, chap. xxxi.

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anciennes formes et les mœurs anciennes. Un passage de la canzone de Pétrarque : Spirto gentil che quelle membra reggi, le hantait ; celui qui dit:

Sopra il monte Tarpeo, canzon, vedrai Un cavalier ch'Italia tutta onora, Pensoso più d'altrui che di se stesso.

Ce cavalier, honoré de toute l'Italie, qu'apercevait sur le mont Tarpéien le génie divinement prophétique du poète, point de doute, c'était lui, messer Stefano ! Dès lors, plus de retenue. Il se découvre si maladroitement que le Pape le confine à Bologne. Mais le cavalier l'attire dans ses pas ! Il va et vient, en courses rapides, de Bologne à Rome. Croyant enfin le destin propice, il ordonne un splendide hanquet, où il invite tous ses complices et leurs amis. Lorsqu'ils sont à table, le dîner servi, il paraît. Il paraît vêtu de drap d'or, chargé de colliers et d'ornements, afin de « se donner majesté et réputation » . Il embrasse les convives, et entame une longue harangue, toute pleine des mots magiques, des mots antiques de « vertu » et de «gloire» . Naturellement, il n'avait pas achevé sa péroraison que le Souverain Pontife était averti. Cette nuit même, messer Stefano Porcari et la plupart de ses complices furent arrêtés, et, plus tard, livrés au bourreau. « Telle fut, écrit Machiavel, la fin qu'eut son dessein; et vraiment son intention peut être louée de quelqu'un, mais son jugement sera, de chacun, toujours

blâmé (1). » C'est, en effet, puéril, et, si l'on le veut, c'est un complot de théâtre; mais le banquet, le baiser, le décor, le costume, les présages ou la prédiction, la vertu, la gloire, tout y est : c'est la première des conjurations réellement littéraires, humanistes et classiques.

De cette sorte de conjuration, les deux parfaits modèles demeurent la conspiration de Lampognano, Visconti et Olgiato contre Galeazzo Sforza, à Milan, en 1476, et la conspiration de Pietro Paolo Boscoli contre les Médicis, à Florence, en 1513. Sous le règne du duc Galeazzo, il y avait à Milan un rhéteur, du nom de Cola Montano ou de'Montani, « homme lettré et ambitieux » (2) , qui enseignait la langue latine aux jeunes gens des premières familles de cette cité. Ce Cola, soit qu'il eût en haine la vie et les manières du duc, soit qu'un autre motif le guidât en tous les raisonnements (3) , détestait de vivre sous

(1) Machiavel, Istorie florentine, liv. VI, chap. xxix.

(2) Pour le récit de cette conjuration, je suis presque littéralement le texte de Machiavel, Istorie florentine, liv. VII, chap. xxxiii et xxxiv, où s'affirme l'incomparable maîtrise du secrétaire florentin, en y ajoutant quelques traits empruntés le plus souvent aux Annales du camérier Bernardino Corio, témoin oculaire des faits.

(3) Paul Jove lui prête un motif personnel assez singulier : « Hic Cola, quondam Galeacii paedagogus dirum in principem odium conceperat impotenti ejus contumelia percitus, quôd ille, puerilium verberum nimis memor, postquam adolevit, imperiumque suscepit, ipsi Colae tanquam immiti subagrestique praeceptori, acceptas olim plagas nudatis clunibus loro palàm rependi jussisset. » — Elogiorum lib. III, édit. de Baie, 1575, p. 154.

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un prince qui n'était pas bon, appelant glorieux et heureux ceux à qui la nature et la fortune avaient accordé de naître et de vivre dans une république, montrant comment tous les hommes fameux s'étaient élevés dans les républiques, et non sous les princes, parce que celles-là produisent les hommes vertueux, et ceux-ci les éteignent, les républiques faisant leur profit de la vertu d'autrui , et les princes la craignant. Il ne parlait dans ses leçons que des Brutus et des Cassius (1), car les Brutus et les Cassius étaient redevenus à la mode, etlon était loin du temps où Dante lui-même, quoi qu'il pensât des tyrans et de la tyrannie, les associait aux parjures et aux félons, à Judas Iscariote, le traître des traîtres ?

Quell' anima lassù, ch'ha maggior pcna Disse'l Maestro, è Giuda Scariotto, Che'l capo ha dentro, e fuor le gambe mena;

(1) Paul Jove, ibid. — Cf. Pasolini, Caterina $fo?-za, t. Ier, p. 52 : « Catilina, à l'entendre, était le plus grand des héros; Salluste, son auteur de prédilection. » — . D'après Allegretti, Diarii sanesi, dans Muratori, t. XXIII, col. 777. — L'histoire sainte, elle aussi, était mise à contribution. Bientôt, à Florence, « après la chute des Médicis (1494), on allait enlever de leur palais le groupe en bronze de Donatello, représentant Judith et sa victime Holopherne, et le placer devant le palais des Seigneurs, à l'endroit où l'on vit plus tard le David de Michel-Ange, avec cette inscription : Exemption salutis publicœ cives posuere. » Burckhardt, ouvr. cite', t. Ier, p. 75. Le Florentin Alamanno Rinuccini (né en 1419) parle, avec un enthousiasme qui ne choisit pas, des meurtriers et de leur action ÇRicordi, publiés par G. Auzzi, Florence, 1840).

De gli altrî duo ch' hanno'l capo di sotto

Quei che pende dal negro ceffo, è Bruto : Vedi corne si storce, e non fa motto ;

E l'altro è Cassio, che par si membruto (1).

Les jeunes gens avec qui Cola Montano avait pris le plus de familiarité étaient Giovanni Andréa Lampognano (ou Lampugnani) , Carlo Visconti et Girolamo Olgiato. Avec eux il s'était entretenu plusieurs fois de l'exécrable nature du prince, du malheur d'être gouverné par lui; et il vint en telle confiance d'esprit et de volonté auprès de ces jeunes gens, qu'il leur fit jurer que, quand l'âge le leur permettrait, ils délivreraient leur patrie de la tyrannie de ce prince. Ces jeunes gens donc étant pleins de ce désir, qui s'accrut toujours avec les années, les mœurs et les façons du duc, et ensuite les injures particulières qui leur furent faites, les pressèrent de le mettre à exécution. Galeazzo était libidineux et cruel : pour ces deux vices, de nombreux exemples l'avaient rendu très odieux; parce qu'il ne lui suffisait pas de corrompre les femmes nobles, mais encore il le publiait (2) ; et il ne se conten-

(!) Inferno, chant XXXIV.

(i) Paul Jove, ouvr. et passage cités (p. 153) : « Nam ea tum erat ex multo ocio luxiariantis seculi conditio, in ipsis praecipuè nobilioribus matronis, ut totutn pudicitiae decus ab humanitate aulœ alienum prorsùs et subagreste putaretur, ideoque princeps ad licentiarn libidinis proclinatus, et juventœ vigore venustateque oris supra omnes spectatu dignissimus, procacibus fœminarurn oculis et desideriis cupidissimè deserviret. Erat enim tum

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tait pas de faire mourir les hommes, s'il ne le faisait de quelque cruelle manière. En outre, il ne vivait pas sans quelque soupçon infamant d'avoir tué sa mère, parce que, n'estimant pas être prince, tant qu'elle était là, il s'était comporté avec elle de telle sorte que l'envie lui vînt de se retirer en son siège dotal de Crémone, dans lequel voyage, prise de maladie subite, elle mourut : d'où beaucoup jugèrent que son fils avait fait mourir la duchesse. Galeazzo avait, par les femmes, déshonoré Carlo et Girolamo (1) , et à Giovannandrea il n'avait pas voulu concéder la possession de l'abbaye de Miramondo, qui avait été par le Pontife résignée à l'un de ses parents (2) .

vulgatum inter famiinas, nullam ex principis concubitu fieri impudicam, eorumque maritos, qui ineptis hirci videri possent, ita excellere aureis cornibus, ut dignitate cunctos anteirent. »

(1) Paul Jove, ibid. : « Carolus gentilium suorum totius principatus fortunam ad Sfortianos delatam a?grè ferens, germana? sororis probro quam Galeacius adamaret, atque subigeret, permovebatur, tantô indignantiùs, quôd eam decoro adolescenti, qui œtatis flore m principi fruendum dedisset, conciliasse et communicasse suspicaretur. Principem enim in amore improbum, atque adeo impudentein plerique vel falso existiinabant, ut aliéna? libidini lenocinii obsequium lubens praebere crederetur. »

(2) Id.y ibid. : « Andréas, consumpto magna ex parte patrimonio, propter rei domestica? inopiam, superbiœ ipsius atque luxuriaî adversam, turbido ferocique ingenio, res novas moliri, quas ex caede principis certo sibi commodo cessuras, et conjurare oninino statuerat : ad audendum vero immane usque adeo et periculosum facinus vehementer incitabat^ ilîata sibi injuria a Castellioneo Comensium antistite, a quo sacri latifundii possessione eontra jus interrupta locatione, se periniquè spoliatum querebatur. Totum autein ejus injuriae odiique venenum vertebat in princi-

Ces injures privées accrurent chez ces jeunes gens la volonté , en les vengeant, de délivrer la patrie de tant de maux; espérant, s'ils réussissaient à le tuer, être suivis non seulement de beaucoup de nobles, mais du peuple tout entier. Ainsi les injures privées y sont encore, mais le bien public y est aussi, et la passion de la gloire, le souffle de l'antiquité, la flamme romaine, surtout pour Girolamo Olgiato, animent, échauffent et éclairent tout.

C'est pourquoi, résolus à cette entreprise, ils se réunissaient souvent (1); de quoi leur ancienne familiarité empêchait de s'étonner. Ils discouraient toujours de la même chose, et pour affermir davantage leur cœur à l'exécution, avec les gaines des poignards qu'ils avaient destinés à cette œuvre, ils se frappaient l'un l'autre dans les flancs et dans la poitrine (2) . Ils discutèrent du temps et

pcui, qui a se suppliciter deprecante eam contumeliam ssepe rogatus, adversarium in extrahenda lits prœpotentem, neque avertere, neque mollire voluisset. »

(1) Voyez, dans Corio, les aveux d'Olgiato : « Quisque nostrum magis socios potissime et infmitos alios sollicitare, infestare, alter alteri benevolos se facere capit. Aliquid aliquibus parum donare ; siiîiul magis noctu edere, bibere, vigilare, nostra omnia bona polliceri. » Il y a jusqu'au dernier moment, chez Olgiato, une curieuse recherche de la phrase.

(2) Allegretto Allegretïi (Diarii sanesi), raconte même qu'ils avaient fabriqué un faux duc, habillé somptueusement en Galeazzo, qu'ils le cachaient, et souvent allaient le menacer en face et lui dire des vilenies pour les injustices qu'il leur faisait; et qu'ensuite iis le frappaient et le déchiraient pour s'enrager (incanirsi) d'autant plus fort contre le vrai duc, quand ils auraient à passer à Faction. — Voy. Pasousi, ouvr, cité, t. Ier, p. 53.

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du lieu. Dans le château, ne leur paraissait pas sûr; à la chasse, incertain et périlleux; pendant que le duc allait en promenade par la ville, difficile et pas faisable; dans les banquets, douteux : aussi décidèrent-ils de l'assaillir dans quelque cérémonie et fête publique, où ils fussent certains qu'il viendrait, et où sous diverses couleurs ils pussent convoquer leurs amis. Ils conclurent encore que, si pour quelque cause quelqu'un d'entre eux était retenu par la cour, les autres devaient quand même tuer le duc par le fer et ses ennemis assemblés.

L'an 1476 courait, et la fête de la Nativité du Christ était proche ; et parce que le prince avait coutume, le jour de saint Etienne, de visiter en grande pompe le temple de ce martyr, ils décidèrent que c'était là le temps et le lieu commodes à l'exécution de leur dessein. Le matin de ce jour étant venu, ils firent armer quelques-uns de leurs plus fidèles amis et serviteurs, disant qu'ils voulaient aller à l'aide de Giovannandrea, qui contre le gré de quelques opposants se proposait de conduire dans ses propriétés un aqueduc; et ainsi armés ils les conduisirent à l'église, alléguant qu'ils voulaient, avant de partir, prendre congé du prince. Ils firent encore venir en ce lieu sous différents prétextes plusieurs autres amis et conjurés, espérant que, la chose faite, chacun les suivrait dans le reste de l'entreprise. Leur intention était, quand le prince serait mort, de re-

joindre ces hommes armés, et de parcourir cette partie de la ville où ils estimaient que le peuple, à cause de la faim dont il souffrait, devait facilement les suivre ; ils se proposaient de lui donner à piller la maison de messer Gecco Simonetta, de Giovanni Botti et de Francesco Lucani, tous hommes importants dans le gouvernement; et par ce moyen de se mettre eux-mêmes en sûreté et de rendre la liberté au peuple.

Ce projet de livrer les maisons au pillage gâte un peu le personnage des tyrannicides, mais c'était alors une coutume, et comme la part faite au feu (1) . On pourrait s'étonner aussi de les voir choisir une église pour théâtre de leur forfait, fût-il à leurs yeux un exploit; par eux, le sang allait souiller le parvis. Ils en furent peut-être un moment émus, comme devait l'être, deux ans après, à Florence, lors de la conjuration des Pazzi, le capitaine Giovan Batista da Montesecco, qui refusa d'ajouter le sacrilège à la trahison en frappant, dans le Dôme même, Laurent et Julien de Médicis (2) ; refus qui, bien que deux prêtres se fussent entendus pour prendre la place de Giovan Batista, fit manquer en partie le com-

(1) Ainsi, à Naples, lorsque les princes d'Aragon furent obligés de s'enfuir; àForli^ après l'assassinat de Girolamo Riario, etc. — Voy. Burckhardt, ouvr. cité, t. Ier, p. 55; Pasolim, Caterina Sforza, t. Ier, chap. xm et xiv.

(2) Machiavel, lstorie florentine, liv. VIII, chap. v. — Cf. Burckuardt, ouvr . cité, p. 72; Villari, Niccolo Machiavelli, t. Ier, p. 49; Pasolini, Caterina Sforza, t. Ier, p. 97.

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plot, parce qu'il força les conjurés à changer à la hâte leurs dispositions (1) . Mais il y avait des précédents, et d'ailleurs les églises n'étaient pas ce qu'elles sont maintenant, consacrées uniquement à la prière : on s'y assemblait pour des actes dont on pourrait dire qu'ils n'avaient rien de religieux (2) , si la religion n'eût pénétré toute la vie civile, politique et sociale de ce temps-là. Jean- Marie Visconti, en 1412, avait été assassiné à l'entrée de l'église Saint-Gothard de Milan; les Chiavelli de Fabriano, en 1435, avaient été frappés pendant la grand'messe, au moment où le célébrant prononçait les mots : Et incarnalus est, signal convenu entre les conjurés (3) .

Et puis la haine d'Olgiato et de ses compagnons, leur surexcitation et leur enthousiasme étaient tels que, de bonne foi, leur entreprise leur apparaissait non seulement grande devant les hommes , mais sainte devant Dieu : et sainte, ils la vouèrent au saint, près de l'autel de qui ils allaient frapper. Girolamo, dans sa confession, l'avoue et presque s'en vante : « Tous ces huit ou dix jours avant Noël, nous nous réunîmes en armes derrière Saint-Ambroise, dans la ruelle qui sépare les deux jardins du monastère. Là, les pactes

(1) Machiavel, Istorie florentine — De' Discorsi, liv. III, chap. vi.

(2) Machiavel, Istorie florentine, liv. III, chap. v.

(3) Burckhardt, ouvr. cité, p. 72. — En 1484, la tentative devait être renouvelée dans l'église Saint-Ambroise de Milan contre Ludovic le More par les partisans de la duchesse Bonne.

jurés, j'entrai dans l'église et me jetai aux pieds d'une statue du saint. — 0 grand Père Ambroise, dis-je, soutien de notre cité, espérance et refuge du peuple milanais, si le dessein t'est agréable que nous tes concitoyens et fidèles avons formé seulement pour donner la liberté à la patrie, soisnous propice au milieu des doutes } des périls de cette grande entreprise par laquelle nous voulons en finir une fois avec la tyrannie, et avec tant de scélératesse ! » Ensuite : « Dans la nuit qui précéda le jour de saint Étienne, nous nous réunîmes de nouveau, comme si nous n'avions plus dû, après cela, nous trouver ensemble. Dans cette dernière réunion, nous échangeons encore les serments déjà faits : nous fixons l'heure où nous entrerons dans l'église, nous distribuons les rôles à chacun de nous, nous imaginons tous les cas possibles et y pourvoyons. A l'aube, nous entrons dans l'église et nous supplions le saint premier martyr Étienne de favoriser une entreprise aussi grande, aussi sainte, et de ne pas s'indigner de voir son temple souillé par l'effusion du sang, puisque par ce sang la cité et la patrie entière retournaient à liberté. Cette oraison avait été composée à l'avance par Carlo Visconti, et nous la récitâmes avec les autres prières qui se trouvent dans les rituels pour l'invocation du premier martyr. Les prières finies, nous ouïmes la messe, et, celle-ci terminée, j'appelai l'archiprêtre Barenzo, et je lui demandai les clefs de ses

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chambres ; quand je les eus, je m'en retournai un moment chez moi, pour revenir me cacher plus tard dans l'habitation de l'archiprêtre et y attendre mes compagnons (1) . »

Le duc, d'autre part, avait eu de mauvais présages (2) ; aussi, le jour ayant paru, endossa-t-il, ainsi qu'il le faisait souvent, une cuirasse que tout à coup il retira, comme si elle le gênait dans sa toilette ou sa personne : il voulut entendre la messe au château, et il se trouva que le chapelain était déjà parti à Saint-Étienne, avec tous ses ornements ; le duc voulut qu'à la place de ce chapelain, l'évêque de Corne célébrât la messe, mais l'évêque allégua certains empêchements raisonnables (3) ; si bien que, presque forcé, le duc décida d'aller au temple, mais d'abord il fit venir

(1) « L'archiprêtre n'était pas dans le secret, mais il avait tout compris. Aux invectives des conjurés contre le duc, il donnait toujours raison, mais haussait les épaules et disait : — Eh, oui ! Pur troppo ! — Mais que faire? » — Pasolini, Caterina Sforza, t. Ier, p. 62.

(2) Pasolini, ouvr. cité, t. Ier, p. 54, d'après Corio et Ripa-

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