MONTI
(3) « Il paraît, note le comte Pasolini, que ce désir d'ouïr la messe au château était un simulacre du duc pour jcontenter sa femme et que la réponse de l'évêque de Côme avait été d'avance dictée par lui. Il avait peur d'aller à l'église, mais pourtant il voulait y aller, comme nous le fait entendre son fidèle camérier, parce qu'il y était attendu « da alcune sua amanti e da certe altre che non scrivo per onestà, » qui avaient été forcées de s'y rendre elle-mêmes par ordre du prince. » — Quant à la cuirasse mise et ôtée, si le duc l'ôta, c'est peut-être qu'elle gênait sa respiration, « car il avait le souffle court et pénible. » — Jd.y ibid., p. 55.
Giangaleazzo et Ermes, ses fils ; il les embrassa et baisa bien des fois, et il semblait qu'il ne pût s'en détacher (1) ; cependant, à la fin, sa résolution prise, il sortit du château, et, s'étant placé à cheval entre l'ambassadeur de Ferrare et celui de Mantoue, il se rendit à Saint-Étienne.
De la chambre de l'archiprêtre, tous trois assis auprès du feu dans une tranquillité romaine, Lampugnani, Visconti et Olgiato entendirent s'approcher le cortège : « Alors, vite, écrit Girolamo, nous descendîmes dans l'église (2) » . Giovannandrea et Girolamo se mirent à droite de la porte, et Carlo à gauche. Ceux qui précédaient le duc entraient déjà dans le temple, et puis luimême entra entouré d'une grande multitude, comme il convenait en cette solennité à une pompe ducale. Les premiers qui bougèrent furent Lampugnani et Girolamo. Simulant de faire faire place au prince, ils s'approchèrent de lui et, tirant les armes courtes et aiguës qu'ils avaient cachées dans leurs manches, ils l'assaillirent. Lampugnani lui porta deux blessures; l'une au ventre, l'autre au visage; Girolamo le frappa encore au visage et à la poitrine. Carlo Visconti, parce qu'il s'était mis plus près de la porte et que le duc était déjà passé devant lui quand il fut
(1) Machiavel, ici, doit suivre Como qui emploie les mêmes expressions.
(2) Aveux écrits de Girolamo Olgiato à son défenseur Marco Trotti et à la duchesse Bonne.
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assailli par ses compagnons, ne put le frapper par devant, mais de deux coups il lui traversa l'échiné et l'épaule; et ces six blessures furent si rapides et si subites que le duc fut à terre avant que personne se fût aperçu du fait; et il ne put rien faire ou dire d'autre, sauf, en tombant, d'appeler une seule fois le nom de Notre-Dame à son aide. Olgiato triomphe : « Nous avons fait du duc ce que nous avions préparé ; et maintenant, vive Dieu! en récompense de toutes ses cruautés, de toutes ses débauches, il est là étendu mort, exemple formidable que même pour les tyrans il y a pourtant une justice (1) ! »
Cependant, le duc tombé, une grande rumeur s'éleva, beaucoup d'épées sortirent du fourreau, et, comme il arrive dans les cas imprévus, les uns s'enfuyaient du temple, et les autres couraient vers le bruit, sans avoir aucune certitude ou raison de la chose. Néanmoins ceux qui étaient le plus près du duc, qui l'avaient vu tuer et avaient reconnu les meurtriers, les poursuivirent; un des conjurés, Giovannandrea, en voulant sortir, sejeta parmi les femmes, et comme elles étaient nombreuses et, suivant leur coutume, assises à terre, il s'empêtra et fut retenu dans leurs vêtements, ce qui fit qu'un More, estafier du duc, le rejoignit et le tua (2) .
(1) Aveux d'Olgiato.
(2) D'après Paul Jove, Elogiorum liv. III, p. 154, ce More s'appelait Gallo. Un autre estafier du duc, un colosse, Francesco
Carlo fut tué aussi. Quanta Girolamo, il a conté lui-même sa fuite éperdue : « Je réussis à m'échapper, et me réfugiai à la maison de mon père. Et alors ce père cruel, dénaturé, après qu'il eut entendu de moi que le prince avait été tué, et que j'étais non seulement le compagnon, mais l'ami des meurtriers, oubliant tout sentiment de naturelle charité paternelle, me vitupère et me chasse avec toute espèce de honte, me menaçant même de m'occire si j'eusse osé m'arrêter dans sa maison. Atterré, j'entre dans la maison voisine de Domenico Calcaterra, mon beau-frère, et là je me cache sur la cime du grenier à blé, au milieu des cris et des hurlements de quelques femmes, seules à s'émouvoir et à me plaindre » . Le beaufrère d'Olgiato le chasse à son tour; seuls, sa mère et le curé de sa paroisse en prennent pitié ; on lui apporte un habit de prêtre. « Et ainsi, avec une cotte au dos et un béret de prêtre en tête, je le suivis (le curé) à sa maison, où, me laissant, il s'en alla à ses affaires. Cependant, tandis que j'étais dans la maison du curé, de grandes pensées me bouillaient dans l'esprit. Et je pensais à me lever dans le silence de la nuit, à exciter le peuple à donner le sac aux maisons de Gicco Simonetta, de Giovanni Botta et de Francesco Lucca, très haïs de la plèbe. J'étais certain que le peuple, aigri parla
da Ripa, tombe aux côtés du duc. Pasolini, ouvr. cité, t. Ier» p. 58.
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disette, m'aurait suivi... Mais voici qu'étant toujours caché dans la maison du curé , j 'entends monter de la rue une rumeur sourde, épouvantable. C'étaient les voix de la populace qui traînait le cadavre du pauvre Lampugnani. . .Je restai atterré, et le cœur me faillit. » Le soir, le curé revient. Il rapporte des nouvelles : la ville est tout indignée de l'assassinat du duc. Olgiato ne peut le croire; et. pendant qu'il y réfléchit, les sbires des Sforza font irruption, tournent, cherchent, fouillent partout à grand fracas. « Alors je compris que cette maison était suspecte . Je n'eus plus de paix. Travesti en facchino, avec le vêtement retourné et le béret enfoncé sur les yeux, j allai dans la maison de Filippo Marescotti. Mais, chassé de là, plutôt par hasard que par choix, je m'en vins chez Gabriele délia Flora, où un enfant et deux serviteurs m'accueillirent avec grande pitié et me cachèrent, dans une partie des plus secrètes de la maison. Je restai là jusqu'à ce que pour moi arrivât l'heure fatale. . . Et maintenant, ô toi, très sainte mère de Dieu (et toi, duchesse Bonne, si coupable que je puisse paraître à tes yeux) , je vous implore à genoux afin que par votre clémence et bénignité vous vouliez bien vous souvenir que j'ai, moi aussi, une âme, et laisser à ces misérables membres seulement ce qu'il me faut de force pour que je puisse bien confesser mes péchés (1) . »
(1) Aveux de Girolamo Olgiato.
Ce cri déchirant que Girolamo jette dans la torture, la duchesse l'écoute ; elle lui envoie un confesseur, qui lui demande s'il se repent. Sur quoi, de sa voix brisée et si faible qu'elle n'est plus qu'un gémissement : « Je sais... que j'ai mérité pour mes péchés des tourments plus grands encore, si mon corps eût pu les supporter. Mais la sainte œuvre pour laquelle je meurs tranquillise ma conscience. Je ne crois pas, à cause d'elle, avoir mérité de peine, j'espère même que pour elle mes péchés trouveront miséricorde auprès de mon suprême Juge. . . Non, je ne me repens pas. . . Et si je devais dix fois renaître, pour dix fois périr parmi ces tourments, oui, oui, je donnerais mon sang, je donnerais toutes mes forces, pour une fin aussi sainte. » Il passa ses dernières heures à composer Fépitaphe de Galeazzo : à l'immortelle honte du duc, à l'immortel honneur de lui-même et de ses amis :
Quem non armatae potuerant mille phalanges Sternere, privata Galeaz dux Sfortia dextra Goncidit, atque illum minime juvere cadentem Astantes famuli, nec opes, nec castra, nec urbes. Unde patet sa?vo nil tutum esse tyranno, Hinc patet humanis quae sit fiducia rébus (1).
Stupéfaits de sa constance au milieu des supplices, les argousins eux-mêmes ont les larmes
(1) Paul Jove, Elogiorum, liv. III, p. 155. Avec une autre epitaphe de Jove le jeune.
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aux yeux. On appelle le bourreau pour l'écarteler, mais le bourreau aussi est ému, la main lui tremble; le couteau, à plusieurs reprises, n'entre pas et ne fait que des écorchures. Un cri aigu échappe à Girolamo, mais il se ressaisit, et s'encourage, « disant ces paroles en langue latine, parce qu'il était lettré : Mors acerba, fama perpétua, siabit vêtus memoria Jacti! Il était digne, remarque Bernardino Gorio, de mourir pour la foi du Christ. Enfin, Girolamo expira. Il avait vingt- trois ans, et, comme il était imberbe, il en paraissait moins encore. Un morceau de son cadavre fut pendu à chacune des portes de la ville, et la tète, piquée au bout d'une lance, fut exposée au sommet de la tour du Broletto Nuovo, sur la place des Marchands (1) .
Les caractères distinctifs de la conjuration d'Olgiato, à Milan, se retrouvent, à un demisiècle d'intervalle, dans la conjuration, découverte en 1513, de Pietro Paolo Boscoli à Florence . L'enseignement des humanistes a porté ses fruits. On n'a pas cessé de lire Salluste, Tacite, Tite- Live, et les tyrannicides en sont friands, mais certains tyrans, ou, — si Frédéric de Monte feltro,
(1) Quant à Cola Montano, son sort ne fut pas plus enviable. Il avait, en 1474, fait un discours contre Laurent de Médicis, le traitant de tyran, de sacrilège et d'excommunié; Laurent, dès que l'occasion s'en présenta, le fit prendre et pendre comme un voleur. Son cadavre fut laissé en pâture aux corbeaux. Pasolint, ouvr. cité, t. Ier, p. 65, note 1.
duc d'Urbin, est le dernier, en ce pays et à cette époque, à qui I on puisse donner le nom de tyran, — certains princes ne le leur cèdent pas d'une page (1). Conspirateurs, patriotes, politiques et capitaines prennent à l'envi leurs modèles en Grèce et à Rome, bien entendu dans la Grèce et la Rome antique : ils ont toujours présents aux regards les Brutus, les César, les Lycurgue, les Solon, les Épaminondas (2). Ce Coluccio Salutati qui, dès 1375, se posait à Florence en amant de la liberté (3) ; ce Niccolô Niccoli, son émule, dont le thème ordinaire était une « exhortation à la virtù (4) ; ce Pogge même, Poggio Bracciolini, pour qui « louer la viriù valait autant que d'être virtuoso (5) » ; ce Giannozzo Manetti dont T éloquence attendrissait les chefs de bande et leur faisait rendre les chevaux volés (6) , avaient laissé des héritiers et peuplé l'Italie de leurs disciples. De toutes parts l'antiquité sortait de terre : une race infiniment sensible, intelligente, entreprenante, hardie, artiste, la respirait par tous les pores, l'incorporait à son être moral et social, sans s'occuper au surplus des combinaisons plus
(1) Jacob Burckhàrdt, ouvr. cité, t. Ier, p. 58.
(2) Pasquale Villari, Niccolô Machiavelli, t. II, p. 194.
(3) Id., ibid., t. Pr, p. 103.
(4) Id.} ibid., t. Ier, p. 106.
(5) Id., ibid., t. Ier, p. 117.
(6) Id., ibid., t. Ier, p. 128. — Cf. Pasolini, Caterina Sforza, t. II, p. 32, 34, 35, 47, à propos de Jean des Bandes Noires, qui est vraiment un type d'homme virtuoso.
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ou moins étranges que pouvait produire en elle une pareille confusion d'éléments disparates ; et rien ne serait plus déconcertant que ce mélange d'habitudes chrétiennes et d'idées païennes chez les Olgiato et les Boscoli, si, précisément, dans cette résurrection de l'antiquité, dans ce renouveau de l'ancien monde, il ne s'était comme déposé au fond des âmes, par-dessus une couche de christianisme essentiel, une couche de paganisme superficiel et artificiel, qui revivait surtout par la beauté et dans la beauté des formes (1), et transfigurait, défigurait tout; ou plutôt qui n'était jamais complètement mort, et qui faisait, par exemple, que Dante lui-même appelait quelque part Dieu le père : sommo Giove (2) .
Or, à Florence, au commencement de 1513, un jeune homme nommé Pietro Paolo Boscoli, notoire adversaire des Médicis, laissa tomber de sa poche un feuillet où étaient inscrits dix-huit ou vingt noms. On le ramassa, on le lut, on le porta aux Huit, qui, soupçonnant une conspiration, firent emprisonner aussitôt Boscoli et son confident Agostino Gapponi, d'autres encore. Soumis à la question, ils ne firent point difficulté de reconnaître qu'ils avaient en effet conçu le
(1) Sur le sentiment du beau dans l'Italie des quinzième et seizième siècles, voy. Burckhardt, ouvr. cité, passim, et particulièrement Villari, Niccolo Machiavelli, t. Ier, p. 234. Et sur le sens réaliste, id.9 ibid., p.' 254.
(2) Purgatorio, canto VI, in fine.
dessein de rappeler la patrie à la liberté. Pietro Paolo ne se cacha pas d'être hanté par l'image de Brutus et d'avoir solennellement fait vœu de l'imiter, pourvu qu'il trouvât un Gassius : il l'avait rencontré en Agostino (1) ; mais, de complot, il n'y en avait pas eu, ils n'avaient mis personne au courant de leur projet. Ils n'en furent pas moins décapités dans leur prison, le 28 février : Gapponi, indifférent et comme dédaigneux; Boscoli, intrépide aussi, mais agité de pensers divers (2) . C'est cette agitation d'âme de Pietro Paolo mourant qui donne à sa conjuration, à peine esquissée, l'intérêt que, sans elle, elle n'aurait pas. Le tableau que nous en a laissé son ami, Luca délia Robbia (non pas le grand sculpteur, mais un autre Luca de la même famille), constitue un document historique de premier ordre, au dire de M. Villari, pour la connaissance « des conditions psychologiques de l'esprit italien en ce temps-là (3) » .
Ici encore, il n'y a qu'à traduire. « Quand, vers le soir, arriva la nouvelle de la prochaine exécution, Boscoli fut très agité. Il prit l'Évangile et le lisait, invoquant l'esprit de Savonarole pour l'interpréter ; il demanda un confesseur du
(1) Capponi, d'après Paul Jove, De Vita Leonis X, liv. III, édit. de Bâle, p. 55.
(2) Burcrhardt, ouvr. cité, t. Ier, p. 75. — Cf. Paul Jove, oavr. et passage cites.
(3) Pasquale Villari, Niccolà Machiavelli, t. II, p. 192.
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couvent de San Marco. A Gapponi qui, presque avec des reproches, lui disait : « 0 Pietro Paolo, vous ne mourez donc pas content! » il ne fit pas même attention. Il ne redoutait pas la mort; la pensée qui le tourmentait était autre. Il lui semblait trouver la force de mourir dans le stoïcisme des philosophes antiques, dans les réminiscences des héros païens, qui exaltaient les conjurations et inspiraient la haine de la tyrannie. Mais il ne trouvait en soi ni la force ni le moyen de mourir avec la conscience tranquille d'un bon chrétien. Se tournant vers son consolateur Délia Robbia, il s'écria : « Ah! Luca, ôtez-moi de la tête Brutus, afin que je fasse ce pas entièrement en bon chrétien. » Et il se désespérait en une angoisse douloureuse. Le confesseur arrivé, Délia Robbia alla tout de suite à sa rencontre, lui demanda en secret : « Est-il bien vrai que saint Thomas condamne les conjurations? » Et, sur la réponse affirmative du frère, il reprit : « Eh bien! dites-le-lui, afin qu'il ne meure pas en erreur. » Quand le confesseur, voyant la grande agitation du malheureux jeune homme, s'efforça de l'encourager à affronter la mort, Boscoli, aussitôt, répondit avec vivacité : « Mon Père, ne perdez point de temps à cela; parce que, pour cela, les philosophes me suffisent. Aidez-moi à faire cette mort pour l'amour du Christ. » Mené finalement sur le lieu du supplice, le bourreau, avec une singulière et toscane courtoisie, lui demanda de lui bander
les yeux, et s'offrit à prier Dieu pour lui. Boscoli lui répondit : « Fais ton office; mais, quand tu m'auras mis sur le billot, laisse-moi y rester un peu, et puis dépêche-moi. J'accepte que tu pries Dieu pour moi. » Il avait résolu de faire en cette dernière heure l'extrême effort pour s'unir à Dieu. Le confesseur resta dans l'admiration de Boscoli à ce point que, rencontré dans la suite par Délia Robbia, il lui dit qu'il avait pleuré huit jours continuellement, tant il s'était dans cette nuit funeste pris d'affection pour le vaillant jeune homme. « Je le crois un bienheureux martyr, conclut-il, — un martyr en allé tout droit au Paradis, sans s'arrêter dans le Purgatoire. Et puis, quant aux conjurations, sur lesquelles tu m'as alors interrogé, je dois te dire que saint Thomas fait une distinction. Si les tyrans sont élus par le peuple, il n'est pas permis de conjurer contre eux; mais si, au contraire, ils s'imposent par la force, c'est même un mérite de le faire. Ne le répète pourtant à personne : autrement on dira : « Ces frères arrangent toujours les choses selon leurs inclinations. » Luca délia Robbia ajoute que, de retour chez lui, il ouvrit saint Thomas et y trouva ce qu'avait dit le frère (1) . »
(1) Pasquale Villabi, Niccolô Machiavelli, t. II, p. 194. — D'après la Recitazione del Caso di Pietro Paolo Boscoli e di Agostino Capponi, scritta da Luca della Robbia l'anno 1513, publiée dans YArchivio storico, vol. Ier, p. 283-309.
AVANT MACHIAVEL
Le nom de Machiavel étant inscrit sur la liste de Boscoli, il fut pris comme les autres, et, lui aussi, mis à la question. M. Villari a exposé savamment les raisons pour lesquelles il ne pouvait être sérieusement impliqué dans la conspiration (1) . Mais, sans en chercher tant de preuves, une seule réflexion suffit. C'était, il est vrai, l'année même où il allait écrire le Prince, avec ou sans les intentions mystérieuses qu'on a voulu y voir. Trois ans devaient encore s'écouler avant qu'il composât les Discours sur les Décades, et sept ans avant qu'il reçût des Médicis la charge d'écrire son Histoire de Florence (2) . Mais on peut croire que le secrétaire, destitué de son emploi en 1512 (3), quelque rancune qu'il en pût avoir, n en était point à méditer pour la première fois sur les conjurations.
Qu'il eût comme ses contemporains l'hallucination de la grandeur romaine, qu'il fût comme eux grisé de l'esprit antique, qu'il entendît sonner à son oreille et bourdonner en son cerveau les mots retentissants de gloire et de virtù, qu'il donnât à
(1) Villari, ouvr. cité, t. II, p. 194 à 202.
(2) Suivant la chronologie établie par MM. P. Fanfani et L. Passerini (le Istorie florentine di Niccolô Machiavelli, ridotte alla vera lezione su codici e stampe antiche; 1873, Firenze, tipografia Cenniniana), le Prince aurait été écrit en décembre 1513; les Discours, à partir d'octobre 1516 ; le Istorie florentine, de novembre 1521 à 1527. — Sur cette même chronologie, voy. Y ouvr. cité de M. Villari.
(3) 8 novembre 1512.
cette virtù un sens tout spécial, qu'il considérât peu la valeur proprement morale, la qualité de l'acte virluoso (1) , et qu'il louât, à l'égal des héros les moins équivoques, les Brutus et les Gassius (2) , cela est possible, cela est probable, cela est sûr. S'il avait quelques doutes au sujet des conjurations, ce n'étaient pas les mêmes que ceux des théologiens : il ne doutait pas de leur légitimité, mais de leur utilité. Ou plutôt, il ne doutait pas : à travers les opinions en apparence un peu contradictoires qu'il semble avoir professées là-dessus, il était arrivé à une certitude, sinon de doctrine, — il ne s'en embarrassait guère, — du moins de fait; à tout le moins, il était en route vers cette certitude. Il estimait que c'était un bonheur de vivre sous un bon prince, mais une nécessité de savoir s'accommoder même d'un médiocre. Surtout, il avait mesuré, pesé, jugé ce que les
(1) Villari, ouvr. cité, t. Ier, p. 93.
(2) Paul Jove, FAogia virorum literis illastrium, quotquot vel nostra vel avorum mernoria vixere. Ex ejusdem musaeo (cujus descriptionem unà exhibemus) ad vivum expressis imaginibus exornata; Bâle, 1577, p. 163; s. v°. Nicolaus Machiavellus : « Caeterum, quôd olim, ejecto Soderino, a Mediceis in quaestione tortus fuisset, ab his, leniendo dolori, annuam scribendae historiée mercedein promeruit; ita tamen ut, aegrè compresse» odio, quum, dicendo scribendoque, Brutos et Gassios laudaret, ejus conjurationis architectus fuisse pularetur, in qua Ajacetus poeta, et Alamanus, ex ipsa turma praetoria levissimus eques, concepti sceleris capite pœnas dederunt. » — La chronologie de MM. Fanfani et Passerini mentionne cette conjuration à la date de février 1513. — Cf. du même Paul Jove, De Vita Lconis X, liv. III, édit. de Bâle, p. 55.
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conjurations coûtent et ce qu'elles donnent : il avait fait le bilan comparé des risques du métier de prince et du métier de conspirateur.
Bien que teinté d'humanisme, et s'en piquant, il ne partageait nullement les illusions des humanistes : en se nourrissant comme eux de l'antiquité, il évitait de se repaître, comme eux, de chimères. « Ainsi que les mauvais médecins, ceux-ci ne voyaient la fin du mal que dans la suppression du symptôme, et s imaginaient qu'il suffisait d'assassiner le prince pour s'assurer aussitôt la liberté (1) . » Machiavel n'était pas de ces mauvais médecins : ce n'était pas un médecin, mais un anatomiste, un physiologiste de la politique. Il savait, d'une certitude de fait, qu'il ne suffisait pas d'assassiner le prince. Il savait, par l'observation, que le plus souvent, pour une cause ou pour une autre, soit parce qu'on part trop vite, soit parce qu'on tarde trop longtemps, soit parce qu'on s'arrête trop tôt, les unes parce qu'il y a des lâches, d'autres parce qu'il y a des traîtres, d'autres parce qu'il y a des espions ou simplement des indiscrets, les conjurations ne réussissent pas (2), et que, même lorsqu'elles réussissent, il faut encore se demander à quoi elles ont réussi. La leçon qu'il tirait de la conspiration d'Olgiato, il l'appliquait à toutes les autres, et la
(1) BURGKHARDT, OUV7\ Cité, t. Ier, p. 70.
(2) De' Discorsi sulla prima Deca di Tito-Livio, liv. III, chap. vi.
dédiait à tous les intéressés, tyrans et tyrannicides : « Que les princes apprennent donc à vivre de manière à se faire respecter et aimer en sorte que personne ne puisse, les tuant, espérer se sauver; et que les autres connaissent combien cette pensée est vaine qui nous fait nous confier trop en ce qu'une multitude, encore que mécontente, en tes périls te suive et t'accompagne (1) . »
Cette vérité, des gens fermés, comme le sont les rhéteurs, à toute réalité, ne l'apercevaient pas ; mais le grand réaliste du Prince, des Discours sur Tite-Live et des Istorie florentine ne pouvait pas n'en point être persuadé, à savoir : qu'à ce mai d'État, la tyrannie, cet autre mal, la conjuration, n'était pas un remède; que ce n'était pas le cas de dire : Morte la bête, mort le venin; et que, le tyran abattu, la tyrannie n'était pas détruite.
(1) Istorie florentine, liv. VII, chap. xxxiv, in fine.