CHAPITRE VI
l'état italien et la science politique avant machiavel
Si César Borgia a été l'original du Prince, et si sa vie, ou du moins certains temps, certains traits de sa vie ont été par Machiavel retenus comme exemple et donnés par lui en leçon, c'est pourtant là une base bien étroite et bien mince pour porter un si vaste et si haut édifice, l'œuvre du secrétaire florentin. De cette constatation, César Borgia fut une des sources du Prince, sort donc cette question : quelles furent, en général, les sources du machiavélisme? Et cette première question, à son tour, en appellerait une deuxième et une troisième : qu'est-ce exactement que le machiavélisme? Qu'est-ce vraiment que Machiavel?
Fut-il vraiment un « politique d'enfer » , comme quelqu'un l'a nommé, qui, avec un rire mauvais et au plus outrageant mépris de l'homme et de l'humanité, passa ses jours et ses nuits à mettre en maximes monstrueuses les inventions d'un diabolique génie? Ou, comme d'autres le mur-
murent, fut-ce seulement quelque gratte-papier, un peu pédant, un peu brouillon, qui, le plus naïvement du monde, sans le savoir ni le vouloir, alla droit devant lui, débitant des énormités que sa candeur même l'empêchait de voir si grosses? Ou, peut-être, fut-ce un mystificateur qui, tranquillement, le sachant et le voulant, prit à tâche « d'étonner les gens » ? Ou enfin, et tout simplement, ne fut-ce pas plutôt un de ces serviteurs rares, supérieurs à leur emploi, qui, mêlés par profession à de petites affaires, en rêvent, par inclination, de considérables; retenu de corps dans une médiocrité et une pauvreté d'où l'âme s'échappe; curieux de lettres, sinon professionnellement lettré ; plus pénétré de sens pratique que ne l'est un érudit ou un philosophe ; plus tourmenté que ne l'est un fonctionnaire des éternels et universels problèmes d'État; doué d'une admirable force d'analyse et d une égale puissance de style; grand liseur, grand observateur, grand généralisateur ; grand « écriveur » , si je l'ose dire, qui se trouve être un très grand écrivain?
On aura presque répondu à toutes ces questions, quand on aura répondu à la première : quelles furent les sources du machiavélisme? Mais il faut, pour y répondre, déterminer ce que Machiavel tira de lui-même, ce qu'il prit ailleurs et où il le prit, ce que lui fournirent, d'une part, l'expérience, et, de l'autre, l'histoire; il faut exami-
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ner successivement comment et pour combien, dans la composition de ce fonds d'où le travail de son imagination ardente et de sa froide raison fit surgir le machiavélisme proprement machiavélique, entrèrent les données réelles empruntées à l'observation de l'État italien contemporain ou récent; le secours de ses lectures des annales anciennes ; l'apport de ce que nous avons appelé « le machiavélisme avant Machiavel, le machiavélisme perpétuel » .
Machiavel n'eut qu'à regarder autour de lui pour avoir sous les yeux, en Italie et dans le présent, tous les genres d'États qu'il devait décrire : principats de toutes les espèces, héréditaires, mixtes et nouveaux, civils (quel que soit au juste le sens de l'adjectif civili) et ecclésiastiques, acquis par les armes du prince et sa vinù personnelle ou par les armes d'autrui et F aveugle fortune, quelquefois par le crime; maintenus par la justice, la clémence, la loyauté, ou par l'arbitraire, la cruauté, la trahison; protégés par l'amour ou, plus souvent, minés par la haine des peuples : à Milan, les Sforza; à Rome, les Sixte IV, les Inno-
cent VIII, les Alexandre VI; à Naples, la lignée des Alphonse et des Ferdinand; puis, au centre de la péninsule, à droite et à gauche, sur la Romagne et sur l'Ombrie, la nuée de corbeaux que chasse l'aigle, les tyranneaux fuyant devant César. Quelques républiques aussi : deux surtout, Venise et Florence elle-même. Le secrétaire put, sans quitter son bureau, méditer à loisir sur les mutations des gouvernements, et sa ville natale lui futcomme un microcosme où il vitnaître, grandir, mourir, où il vit se marier, se reproduire, se survivre en se transformant, et se conserver en se déformant, toutes les formes et toutes les combinaisons de formes qu'était capable, en l'espace de deux ou trois siècles, d'inventer l'esprit florentin.
Esprit mobile, subtil et « archisubtil » , suivant le mot de Dante, que le poète répète volontiers, et dont l'amertume ironique s'adoucit peut-être d'une secrète fierté : / arcisottile ingegno fiorentino. — « 0 ma Florence... Athènes et Lacédémone qui firent les antiques lois et furent si policées, quant à bien ordonner leur vie se distinguèrent peu, au prix de toi qui fais de si subtils arrangements qu'à la mi-novembre n'arrive pas ce que tu as filé en octobre. Que de fois, du temps qu'il te souvient, as-tu changé lois, monnaies, offices et coutumes, et renouvelé tes membres? Et, pour peu que tu te rappelles et que tu voies la lumière, tu te verras pareille à cette malade, qui ne peut trouver de repos sur sa couche, mais qui, en se
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retournant, trompe sa douleur (1). » De même Pétrarque, cité par Guichardin, qui souscrit à ce jugement : « O ingénia magis acria quam maturaï dit-il des Florentins; car c'est chez eux une propriété naturelle d'avoir le vif et l'aigu, plus que le mûr et le grave (2) . »
Sur son lit enfiévré, l'inconstante et inquiète Florence s'est si souvent retournée ; elle a si souvent changé ses institutions ; tant de magistratures qu'on croyait vivaces ont paru pour disparaître, tant d'autres au contraire qu'on croyait mortes sont tout à coup revenues, et tant d'autres encore coexistent, si différentes d'âge, de caractère, d'origine et d'intention qu'un Florentin même, et même un Florentin très averti, a besoin de faire effort pour s'y reconnaître. Cette architecture de lois, que l'inépuisable fécondité de ces « esprits vifs, aigus et subtils » surcharge sans arrêt, est devenue, dès le treizième siècle, si touffue et si hérissée que l'on propose une nouvelle loi pour interdire de faire trop de nouvelles lois (3) ! Trop abondantes d'ailleurs, elles sont mal observées ou ne le sont pas du tout. Elles subsistent cependant, encombrent les archives de la
(1) Purgatorio, chant VI, in fine.
(2) Opère inédite di Francesco Guicciardini, illustrate da Giuseppe Canestrini e pubblicate per cura dei conti Piero e Luigi Guicciardini. Volume primo. Ricordi politici e civili, CDIII, p. 224.
(3) ïbid., CCCXCVIII, p. 222.
commune, et formeraient, si on les compilait, un corpus juris très épais.
A ne retenir que celles qu'on pourrait qualifier cT « organiques » , celles qui ont eu pour objet cT « organiser » le gouvernement de la République, c'est encore une broussaille au bord de laquelle plus d'un historien, longtemps, a hésité. Machiavel, dans sa Préface, dans le Proemw de ses Istorie florentine, nous confie qu'il voulait d'abord prendre son point de départ au commencement de la grandeur des Médicis, avec Giovanni et Gosimo, en 1434, car il pensait que « messer Lionardo d'Arezzo et messer Poggio, deux très excellents historiens, avaient narré particulièrement toutes les choses qui étaient antérieurement arrivées. » Mais la réflexion l'avait conduit à modifier son plan : « Quand, ensuite, j'ai lu attentivement leurs écrits, pour voir en quels ordre et manière ils procédaient, afin qu'en les imitant notre histoire fût mieux approuvée des lecteurs, j'ai trouvé comment, dans la description des guerres faites par les Florentins aux princes et aux peuples étrangers, ils ont été fort diligents ; mais des discordes civiles et des inimitiés intérieures et des effets qui en sont nés, il en est une partie qu'ils ont absolument tue, et l'autre si brièvement résumée, qu'elle ne peut apporter aux lecteurs aucun profit ou plaisir. »
Pourquoi ce silence ou cette discrétion? Par
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crainte de ne point intéresser? Par peur de blesser ou de déplaire? Machiavel ne cédera ni à l'un ni à l'autre de ces scrupules : il entrera dans le détail des divisions de Florence, parce que, « si jamais d'aucune république les divisions furent notables, celles de Florence le sont au plus haut point — sono notabilissime . » — Les autres « se sont contentées d'une » , après quoi, selon l'accident, elles se sont ou accrues ou ruinées ; « mais Florence, non contente d'une, en a fait beaucoup. » A Rome, lorsque les rois eurent été chassés, s'éleva la désunion entre les nobles et la plèbe et elle dura tant que dura Rome. Ainsi à Athènes et partout où fleurirent des républiques. « Mais, à Florence, premièrement les nobles se divisèrent entre eux ; puis les nobles et le peuple; enfin le peuple et la plèbe ; et bien des fois il arriva qu'un de ces partis, étant demeuré le plus fort, se divisât en deux; desquelles divisions il résulta autant de morts, autant de destructions de familles qu'il en résulta jamais dans une autre ville dont on ait mémoire. »
Que la cité y ait résisté, quelle preuve en faveur de la virtù des citoyens ! Ayant fait cela contre la Fortune, que n'eût-elle pas pu faire avec elle! « Si Florence avait eu le bonheur, après qu'elle se fut libérée de l'Empire, d'avoir pi*is forme de gouvernement qui l'eût maintenue unie, je ne sais quelle république, ou moderne ou antique, lui eût été supérieure. » Ce bonheur,
hélas! lui avait manqué, elle n'avait pu s'unir; et d aller de division en division l'avait condamnée à aller de forme en forme, et à travers toutes les confusions, toutes les corruptions de toutes les formes, au gré toujours divers de ses incorrigibles caprices, sans se fixer ni s'asseoir en une forme assez stable pour faire au dehors la figure et donner au dedans l'impression d'un gouvernement. Le récit de ces divisions séculaires commande l'étude, au moins esquissée, de ces formes fugitives; et nous entrons dans « la forêt obscure » ! Mais, pour quiconque poursuit l'entreprise que poursuit Machiavel, et, ayant disserté des diverses espèces de principat, veut disserter maintenant des « diverses espèces de républiques » , tout un domaine s'étend, prodigieusement riche.
En effet, que de républiques en une seule : aristocratique, oligarchique, à tendance démocratique, de direction démagogique, théocratique avec Savonarole, consulaire avec les gonfaloniers à vie, et, quoi que l'accouplement des mots ait d'étrange, quasiment monarchique avec les premiers Médicis! Par là-dessus ou là-dessous, une commune marchande et une commune militaire, les métiers et les quartiers, les arts et les compagnies; du travail, du négoce, du commerce de spéculation, de la banque, du jeu, du luxe; des bourgeois qui font les seigneurs, et d'autres pour qui faire les seigneurs, c'est faire les bour-
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geois; le « gros » et le « menu » , un peuple et une populace, ceux qui ont, ceux qui veulent avoir; par là-dessus encore, surtout cela ou sous tout cela, des ambitions de grande nation et des haines de petite ville, des querelles privées qui tournent à des luttes de partis, des rancunes de mariage rompu qui s'achèvent en disputes constitutionnelles ; les suspects et les bannis, les ammoniii, les fuorusciti; sur tout cela, sous tout cela, chez tous, l'appétit de comprendre, la faim et la soif de savoir, l'irrésistible besoin d'être, l'instinct tout-puissant de créer; une avidité d'intelligence qui ne se contient pas et ne s'interdit rien ; le plein épanouissement de la pleine personnalité se débordant soi-même et débordant le monde au ciel comme sur la terre, riant, niant, criant, priant, ivre, quand les humanistes parlent, de joie païenne, et, quand les piagnoni passent, abîmée dans la pénitence chrétienne, tour à tour emportée par l'amour de ressusciter et par la rage de détruire, possédée de toutes les folies du beau, depuis la folie de la chair jusqu'à la folie de la croix : trois siècles au moins ainsi faits, et dix ou douze générations, que de choses et quels hommes! Quelle psychologie et quelle politique! Quel document et quelle leçon ! Machiavel entend n'en pas perdre et n'en pas laisser perdre un mot. Pèlerin passionné, il refait « de bonnes jambes » , suivant l'expression favorite de son héros César, le chemin des révolutions de Florence.
Il a eu soin de nous prévenir, en son Proemio, que, dans les quatre premiers livres des Istorie, il ne ferait que résumer rapidement ce qui était advenu, à Florence et en Italie, depuis la chute de l'empire romain jusqu'aux Médicis (1434) ; et que seuls les quatre derniers livres descendraient au détail des événements, à mesure qu'ils se rapprocheraient de la période contemporaine. Du point de vue spécial où l'on doit se placer quand, comme nous, on recherche les sources du machiavélisme, les premiers livres des Histoires florentines n'en sont pas moins ceux qui présentent peut-être le plus vif intérêt; ou, pour préciser, les plus intéressants à ce point de vue sont les livres II, III, IV et VII. Ce sont ceux où « la matière » du machiavélisme est recueillie avec le plus d'abondance ; je veux dire ceux qui contiennent presque toute la somme d'expériences pratiques d'où, plus tard, Machiavel tirera ses conclusions théoriques, dégagera ses formules. La raison en est que, de la chute de l'empire romain à 1434, les quatre premiers livres couvrent une bien plus longue durée que les quatre derniers,, de 1434 à 1492, et que, sauf une douzaine d'années sous Gosme, Pierre et Laurent (livre VII), de 1434 à la réforme profonde, à la révolution de 1494, la nerveuse Florence se tient relativement tranquille sur son lit. Mais que ce soit à telie ou telle page, peu importe : là, certainement, dans les Istorie florentine, est une grosse part; là, probablement, est la plus
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grosse part de la substance dont le génie de Machiavel s'est nourri, bien que les Jstorie soient, par rang de date, postérieures aux deux ouvrages qui renferment l'essence même du machiavélisme, le Livre du Prince et le Discours sur la première Décade de Tite-Live. Leur importance, en qui ce concerne la formation de la pensée, du jugement et, si Ton le veut, de la doctrine du secrétaire florentin, ne fait nul doute pour qui sait quel soin attentif, — malgré les erreurs, plus ou moins nombreuses, que des historiens modernes ont cru pouvoir relever, — Machiavel a apporté à rassembler mois par mois, jour par jour, ces éléments de fait. Or, on le sait par la publication de la copie que son petit-fils, Giuliano de' Ricci, fit de ses notes allant de la mort de Gosme à septembre et octobre 1501 (1) ; notes dont l'authenticité aurait comme garantie, à défaut d'autres témoignages, le coup de pouce où l'ou sent l'ongle, et, dans la liberté de l'improvisation, de l'impression fixée pour soi seul, le jaillissement du mot qui est à l'homme, qui n'est qu'à lui, qui est lui, l'àpre hauteur, l'acre saveur du verbe machiavélique.
(1) Biblioteca nazionale . Codice contenente la copia fatta da Rosso Antonio Martini nel 1726 dell apografo di Giuliano de' Ricci sugli autografi del Machiavelli suo avolo : a carte 239. Incipit : Po?t mortem Cosimi. Voyez : Le Istorie florentine di Niccold Machiavelli ridotte alla ver a lezione su codici e stampe antiche, vol. II che contiene i frammenti inediti e le bozze délie storie, e i ricordi e gli estratti délie lettere dé' Dieci ; coll' aggiunta
Machiavel, que nous avons surpris jouissant en dilettante de ce « rare spectacle » , le bel ordre de l'armée de César en marche, le long de la mer et au pied des monts, de Fano vers Sinigaglia, se donne, avec une sorte de volupté cérébrale, le spectacle non moins rare — et combien plus instructif! — de Florence, dans le désordre apparent de ses fantaisies, en marche vers l'inévitable fin, sous l'inéluctable loi de ses destinées. La question n'est pas pour le moment de savoir si le tableau qu'il en trace est exact en tous ses détails ; si, même exact, il ne serait pas incomplet. En ces sortes de sujets, la concision ne s'obtient, cela est à craindre, qu'aux dépens de la précision : comment une trentaine de paragraphes dispersés en ses huit livres eussent-ils suffi à Machiavel, quelles que fussent « sa puissance de vision et sa puissance d'expression » , quand Tommaso Forti n'a pas eu trop des trois cents chapitres de son Foro fiorentmo (1) pour se débrouiller au milieu du chaos des temps, des faits et des lois? Pareillement Donato Giannotti a dù s'y
délia Vita di Castruccio Castracani, per cura di L. Passeuini et G. Milanesi. Tipografia Cenniniana, Firenze, Roma, 1874.
(1) Le manuscrit de cet ouvrage est à la Magliabechiana, où M. Perrens l'a consulté pour la préparation de son livre : Jérôme Savonarole. M. Delescluze, Florence et ses vicissitudes, t. II,. avait utilisé surtout le chap. ix de la Chronique de Goro Dati (chronique de l'an 1433 environ) ; mais, comme M. Perrens le fait observer, « Goro Dati commet beaucoup d'erreurs et est bien moins complet que Forti. »
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reprendre à plusieurs fois pour décrire avec la fidélité nécessaire les institutions de Florence (l) . Mais ce qui nous intéresse ici, ce n'est pas tant ce qu'ont été en réalité ces institutions et leurs mutations ou révolutions; c'est plutôt ce que Machiavel a vu et cru qu'elles avaient été. C'est tout d'abord qu'il ait voulu voir, qu'il ait compris qu'il fallait comprendre, qu'il ait conçu qu'on devait conclure, que, derrière le spectacle, il ait deviné l'enseignement, et au fil des temps, à travers les faits, sous l'amoncellement des lois, cherché la loi .
Si nul historien, même excellent, non pas même le Fogge ni Léonard Arétin, n'avait, avant lui, donné cette place dans sa composition aux divisions de la cité, nul historien après lui n'a manqué de la leur faire : ni Guichardin, ni Bruto, ni Nardi, ni Varchi. Il semble que tous comme lui aient ressenti personnellement, en tant que membres (au sens propre) de l'État florentin, l'énervante trépidation de cette espèce de chorée constitutionnelle. La lassitude que Dante en éprouvait déjà au commencement du quator-
(1) Voyez Discorso sopj-a il fermare il governo di Firenze l'anno 1527, rliritto al magnifico Gonfaloniere di Giustizia^ Niccold di Piero Capponi ; Discorso intorno alla forma délia Repubblîca di Firenze; et surtout le chap. v du liv. Ier délia Bepubblica fiorentina. Voyez Opère politiche e letterarie di Donato Gusnotti collazionate sui manoscritti e annotate da F. L. PouDom, precedute da un discorso di Atto Vannucci, t vol. in-i6, Florence, Le Monnier, 1850, t. Ier.
zième siècle s'est exaspérée, au commencement du seizième, en une souffrance aiguë. Giannotti, quoique discret, s'en plaint : « C'est pourquoi chacun devrait extrêmement désirer à Florence une forme de gouvernement ainsi faite et préférer vivre en une situation moindre sous un régime qui se pût juger perpétuel, à vivre en une plus grande sous un autre régime qui chaque jour fût exposé aux changements. Car, dans ces villes où fréquemment se font des mutations de gouvernement, toute classe de citoyens pâtit ; tel parti qui, sous telle administration, vit riche et honoré, sous telle autre vit pauvre et dédaigné, si bien qu'il n'est personne qui puisse dire que les mutations de l'État lui soient profitables ; parce que le gain qui se fait dans l'une est compensé par la perte qui se fait dans l'autre (1) . »
Guichardin est plus vif et répète volontiers en ses Ricordi que changer ainsi et toujours changer, c'est faire un effort inutile : « Ne vous fatiguez pas, conseille-t-il, en ces changements qui ne changent pas les effets qui vous déplaisent, mais seulement les visages des hommes, parce qu'ils vous laissent aussi peu satisfait que vous l'étiez auparavant (littéralement, parce qu'on reste avec la même mauvaise satisfaction). Par exemple, que sert-il d'ôter de chez les Médicis Ser Gio-
(1) Délia Repubblica fiorentina libro primo, cap. v. Opère politiche e Utterarie di Donato Giannotti, édit, Polidori, t. Ier, p. 64-65.
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vianni da Poppi, si, à sa place, entre SerBernardo da san Miniato, homme de la même qualité et condition? » Ou bien : « Qui se mêle à Florence de TÉtat, s'il ne le fait par nécessité, ou s'il n'y court la chance de devenir chef du gouvernement, est peu prudent ; parce qu'il met en péril lui-même et tout ce qu'il a, si la chose ne réussit pas : s'il réussit, il obtient à peine une petite partie de ce qu'il avait espéré ; mais quelle folie c'est déjouer à un jeu où l'on peut sans comparaison perdre plus que gagner, et, ce qui n'importe peut-être pas moins, une fois que l'État sera changé, être soumis au perpétuel tourment d'avoir toujours à craindre un changement nouveau » (1) ! Et pourquoi? Pour rien : « Tout ce qui a été dans le passé et qui est à présent sera encore dans l'avenir, mais on change et les noms et les superficies des choses, en sorte que qui n'a pas bon œil ne les reconnaît pas, ni ne sait se régler là-dessus, ou en juger par le moyen de cette observation (2) » .
Machiavel, comme Guichardin, comme Giannotti, a « bon œil » : de cette observation, il saura, lui, tirer une règle; mais, dès ce moment,
• (1) Ce sont là des pensées auxquelles tenait Guichardin, puisqu'on les retrouve sous des formes différentes dans les différentes rédactions de ses Ricordi. — Cf. CCLXXV, CCLXXVI, p. 180 et 181. Opère inédite di Francesco Guicciardini, édit. Canestrini et Guicciardini, volume primo, Florence, 1857. (2) Ibid., LXXVI, p. 113.
il a une opinion, et c'est, comme Guichardin le fera proclamer par le prudent Bernardo del INero, qu'il ne vaut pas la peine de « changer le mal d'estomac en mal de tête (1) » . Que ce soit l'un ou l'autre mal, tantôt l'un, tantôt l'autre, cette versatilité, cette incapacité de supporter et de s'accommoder, cette « ingouvernabilité » , s'il est permis de forger le mot, est et demeure un mal de Florence; on pourrait même dire : le mal florentin, si d'ailleurs l'Italie lotit entière n'en était infectée. Le Florentin exilé de sa patrie, un Dante qui va cherchant et appelant a la paix » , ne la trouve nulle part; nulle part il ne trouve de consolation ni de remède. Ce qu'il fuit, au contraire, le poursuit en tous lieux : la terre italienne tremble politiquement des Alpes à l'Adriatique. Milan, Gènes, Vérone, Padoue, Ferrare, Lucques, Pérouse, Sienne, Bologne, Imola, Forli, Ravenne, Naples, le Nord, le Centre et le Midi, sont également en convulsion; et ce n'était avancer rien de trop téméraire que de montrer, dans l'Italie d'alors, une « multitude d'États foisonnant, pullulant, pourrissant, se faisant, se défaisant, se refaisant » (2) non seulement sous une poussée interne, mais souvent sous une pression extérieure (3) ; ce
(1) Del regqimento di Firenze libvo primo, t. II des Opère inédite di Franceseo Guicciardini, édit. Canestrini et Guicciardini, p. 100.
(2) Voyez cbap. Ier.
(3) Voyez au chap. iar, dans la confession de Giovambatista
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n'est pas trop présumer et préjuger que de voir en cette extrême mobilité, opposée à « l'immobilité traditionnelle et mystique » des autres États dans le même temps, la marque et le signe, le cachet de l'État italien des quatorzième, quinzième et seizième siècles, par quoi il est ce qu'il est, pour son originalité et pour son malheur.
Un seul État en Italie paraît avoir échappé à ces secousses, avoir d'assez bonne heure pris son équilibre, s'être confirmé et consolidé : par une singulière anomalie à la théorie du milieu, c'est celui dont le sol est le plus mouvant, un État de sable et d'eau, l'État de la lagune, Venise. Aussi tout le monde a-t-il les yeux fixés sur lui et, avant de l'admirer pour sa grandeur, on l'admire pour sa sagesse. Vers l'an 1500, l'État vénitien est, au regard des autres États italiens, ce que sera, vers 1800, l'État britannique au regard des autres États européens. On envie et l'on veut copier les institutions vénitiennes, ainsi qu'on enviera et l'on copiera les institutions britanniques. A Florence, en particulier, tout ce qui observe, tout ce qui pense, tout ce qui agit ne jure plus, en fait d'organisation de l'État, que par Venise. Là, dans l'imitation des institutions de Venise, si Ton avait un gonfalonier perpétuel qui fût comme son doge, un grand Conseil qui rappelât son grand Conseil,
da Montesecco, les intentions de Sixte IV envers Laurent de Médicis.
une Quarantie calquée sur les siennes, là serait la fin de cette longue misère de Florence, le mal des révolutions. Guichardin l'indique (l), Donato Giannotti insiste : « En ce temps fut ordonné, avec l'aide de fra Girolamo Savonarola, homme très avisé, le Grand Conseil. Et vraiment, quel qu'en fût l'auteur (beaucoup disent que ce fut fra Girolamo, et d'autres, que la proposition lui en fut faite par Pavolantonio Soderini, qui, ayant été peu auparavant ambassadeur à Venise, prit exemple du Grand Conseil vénitien, pour l'introduire ensuite à Florence) ; qui que ce soit donc qui en ait été l'auteur, il fut mieux inspiré que Giano délia Bella et que le cardinal de Prato (2) . »
Mais, de Giano délia Bella à Savonarole et au retour des Médicis, de 1295 à 1494 ou à 1512, les fantaisies, même mauvaises, du subtil, de l'archisubtil esprit florentin, ne se fussent-elles traduites qu'en de très éphémères réalisations, n'eussent-elles vécu que d'octobre à novembre, n'eussent-elles été qu'un tour de plus sur la
(1) Francesco Guicciardini, Del reggimenlo di Firenze libro secondo, édit. Cankstrini et Guicciardini, p. 180-181.
(2) Donato Giannotti, Délia Repubblica fiorentina libro primo, édit., Polidori, p. 87. Que Savonarole ait été persuadé de la supériorité du gouvernement vénitien, voyez Perrens, ouvr.cité, t. Ier, p. 128, note 1 : « Credo che non sia la la migliore (Repubblica ou forma) di quella de' Viniziani, e che voi pigliate esemplo da loro, resecando perô qualche cosa di quelle che non sono a proposito nè el bisogno nostro, come è quella del duce. h 13* Pied. sop. Aggœo, 3* dimanche de l'avent de 1494 (Ven. 1544, P 99, i*).
couche douloureuse où les factions avaient étendu la cité, tout cela pourtant, c'était de l'histoire, et par conséquent de la vie, et par conséquent de la matière ou des matériaux pour les constructions de la politique. Ces mille fantaisies réalisées étaient autant d'expériences sur le réel. Le plus réaliste des hommes qui se soient jamais essayés aux constructions de la politique, avait en elles, à portée de sa main, à pied d'œuvre, une carrière, une mine inépuisable , tout un Forum enseveli d'où l'on pourrait extraire, ainsi que les papes bâtisseurs d'églises l'avaient fait du Forum romain, du plomb, de l'argile et du marbre : il s'y fournit abondamment.
L'histoire de Florence fut une des sources, l'une des principales, où puisa l'auteur du Prince et du Discours sur la première Décade. Mais ce ne fut pas la seule. Nous savons par lui-même qu'il avait fait de Pogge (1) et de Léonard Arétin (2)
(1) Poggii (1380-1459) Historia Florentina a J. B. Recanato... édita... Muratori, Rerum italicarum scriptoresy t. XX, p. 157 et suiv.
(2) Leonardi Aretini (Lionardo Bruni 1369-1444), Rerum suo tempore qestarum Commentarius (1378-1440), ibid.y t. XIX, p. 909 et suiv.
une étude diligente. Sans doute d'autres historiens ou chroniqueurs lui servirent-ils encore : Y Histoire de Florence, de Ricordano Malaspina (1) ; la Chronique florentine, de Dino Compagni (2) ; celles de Giovanni (3) , de Matteo et de Filippo Villani (4) ; les commentaires de Gino Capponi, de Rébus Florentinorum (5), une histoire anonyme de Florence entre les années 1406 et 1438 (6) ; l'histoire aussi de Bartolommeo Scala (7) ; enfin quelques « vies » de Florentins illustres, comme Neri Capponi (8)
(1) Historia Florentina, auctore Ricordano Malespini ^ou Malaspina, commencement du treizième siècle-1281) patritio Florentino ab eâ urbe conditâ ad annum usque M CC LXXXI, italicè conscripta, cum continuatione Jachetti ex Francisco fratre ejus nepotis, protracta ad annum usque MCGLXXXVI. Nunc castigatior prodit. Muratori, t. VIII, p. 877 et suiv.
(2) Dini Compagni (lin du treizième siècle à 1323) Chronicon Florentinum italicâ linguâ scriptum, ab anno M CC LXXX ad annum M CCC XII, nunc primum in lucem emergit ex msto codice clarissimi viri Apostoli Zeni. Ibid., t. IX, p. 463 et suiv.
(3) Joannis Villani Florentini (fin du treizième siècle à 1348) Historia univci salis a conditâ Florentiâ usque ad annum MCCCXLVIII, italicè scripta. Ibid., t. XIII, p. 1 et suiv.
(4) Matthaei Villani (frère du précédent) ejusque filii Philippi, Historia ab anno M CGC XLVIII ad annum M CCC LXIV. Ibid., t. XIV, p. 1 et suiv.
(5) Gino Capponi (mort en 1420) Monumenta historica de rébus Florentinorum, ab anno M CCC LXXVIII, usque ad annum M CD XXIX, cum continuatione Nerii illius filii usque ad annum M CD LVI. Ibid., t. XVIII, p. 1097 et suiv.
(6) Historia Florentina, italicè conscripta, auctore anonymo (de 1406 à 1438). Ibid., t. XIX, p. 945 et suiv.
(7) Bartolommeo Scala (1430-1495), De Historia florentina, Gn/Evirjs et Burmann, Thésaurus anticjuitatum Italiœ, t. VIII.
(8) Vita clar. viri Nerii Capponi (1388-1457), a Barthol. Pla-
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ou Giannozzo Manetti (1), tous ouvrages dont il n'est pas improbable ou du moins impossible que Machiavel ait eu connaissance, imprimés ou manuscrits.
Il n'est pas impossible non plus qu'il ait connu, en dehors de Florence, quelques-unes des nombreuses chroniques, biographies ou oraisons funèbres, que la piété des Italiens ne s'est point, depuis lors, lassée de recueillir, en mémoire d'illustres ancêtres, touchant les choses et les hommes de Gênes, de Milan, de Venise, de Ferrare, des Romagnes, de Naples et de la Cour pontificale (2) .
Mais de lui-même encore nous tenons qu'après ou qu'avec « une longue expérience des temps
tinensi, Muratori, Rerum italicarum scriptores? t. XX, p. 19 et suiv.
(1) Vita Jannotii Manetti (1396-1459), ibid., p. 519.
(2) Parmi ces sources possibles, on rangera, — conjecturalement, il est vrai, — plusieurs pièces imprimées plus tard soit dans le recueil de Muratori, soit dans celui de Gr^evius et Burmann, Thésaurus antiquitatum et historiarum Italiœy telles que le Diarium Ferrariense (1404-1502) (t. XXIV, p. 155 et suiv.); le Commentarius, de Leon-Battista Alberti, de Conjuratione Porcaria; Franc. Aleardi Veronensis, Oratio in laudem Francisai Sfortiœ ; Oratio parentalis in laudem Blancœ Mariœ Sfortiœ Vicecomilis ; Oratio funebris in morte Philippi Mariœ Vicecomitis ; Oratio in laudem Joannis Galeatii Sfoi^tiœ (t. XXV), dont il faut rapprocher, au t. XVII, Oratio funebris Joannis Galeatii Vicecomitis peraeti anno M CDU et Oratio tune habita in ejus laudem a Fr. Petro de Castelletto, et, au t. XIX : Leodrisii Cribelli, De Vita rebusque qestis Sfortiœ bellicosissimi Ducis, ac initiis Francisci Sfortiœ Vicecomitis ejus filii, etc.
modernes » , ce qui a le plus servi à Machiavel, ce dont il s'est le plus servi, c'est « la lecture continuelle des anciens (1) » . En quoi d'ailleurs il ne se distingue pas des autres écrivains politiques de Florence, qui, de toute manière, sont le plus près de lui : de Guichardin et de Giannotti. Ce dernier, Donato Giannotti, dit lui aussi, expressément, qu'on ne saurait « raisonner et disputer comment doit être faite une république » , si l'on n'a acquis « l'intelligence des affaires humaines, et que l'on n'en saurait acquérir l'intelligence que par la lecture assidue des choses antiques et pour avoir pratiqué et connu quelque administration civile (2). » La seule différence est que Giannotti met au premier rang la lecture, au second, l'expérience, tandis que Machiavel met la lecture au second rang et l'expérience au premier : il la croit pourtant nécessaire, cette « lec-
(1) Dédicace du Prince à Laurent de Médicis : « Desiderando io adunque offerirmi alla vostra Magn. con qualche testiuione délia servitù mia verso di quella, non ho truovato tra la mia suppellettile cosa quale io habbi più cara 6 tanto stimi, quanto la cognitione délie attioni delli huomini grandi, imparata da me con una lunga sperienza délie cose moderne, et con una continoua lettione délie antiche... » Edit. de 1550.
{%) « Ma, considerando io che il ragionare e disputare corne fatta debbe essere una repubblica, puô eziandio colui il quale per l'assidua lezione délie cose antiche, e per aver praticato e conosciuto qualche civile amminifttrazione, ha fatto acquisto di qualche intelligenzia délie cose umane ; non mi parendo essere indegno al tutto di questa Iode... » Donato Giannotti, Dédicace au cardinal Niccolô Ilidolli des quatre livres délia Repubblica Fiorentina. Édit. Polidori-Vànnocci, t. Ier, p. 61.
ture des choses anciennes » , et il en use largement, peut-être en abuse-t-il un peu, au gré de certains juges, et peut-être est-ce un peu à lui que s'adresse la boutade de Guichardin : « Combien se trompent ceux qui à tout propos allèguent les Romains! Il faudrait avoir une cité conditionnée comme était la leur, et puis se gouverner selon cet exemple; lequel, pour qui a les qualités disproportionnées, est aussi disproportionné qu'il le serait de vouloir qu'un âne fasse la course d'un cheval (1) . »
Machiavel n'a garde de vouloir, — en cela le reproche ne l'atteint pas, — que l'âne marche au pas du cheval, que Florence se hausse et s'enfle jusqu'à Rome; mais volontiers « il allègue les Romains » , et c'est pour lui plus qu'une habitude, presque une méthode, d'aller puiser chez les anciens les leçons et les exemples qu'il propose aux modernes. Chez quels anciens? Avant tout et à peu près exclusivement les historiens, latins ou grecs, beaucoup plus les latins que les grecs. Tite-Live fut son livre de chevet, celui dont il s'attacha à extraire la moelle, en la mélangeant, paraît-il, au suc de Tacite (2) ; l'Art de
(1) « Quanto si ingannano coloro che a ogni parola allegano e Romani ! Bisognerebbe avère una città condizionata comme era la loro, e poi govcrnarsi secondo quello esemplo ; il quale a chi ha le qualità disproporzionate è tanto disproporzionato, quanto sarebbe volere che uno asino facesse il corso di uno cavallo. » Francesco Guicciardini, Opère inédite, édit. Canestrini et Guicciardini, t. Ier, Ricordi politici e civili, GX, p. 125.
(2) Bayle, Dictionnaire historique et ci itione article Machia-
la Guerre devrait à Végèce ce qu'il a de meilleur (1) ; et Ton a cru relever aussi, dans lePîince, dans les Discours ou dans la Vie de Castruccio, des traces de Polybe, dlsocrate, de Plutarque, de Diogène de Laërce, de Diodore de Sicile. Et puis, dans un assaut d'érudition, de savants critiques jettent à la tête de Machiavel, comme pour l'accabler sous le poids de ses emprunts, quelques lambeaux des philosophes, — Aristote, Platon, Xénophon, — et quelques bribes des poètes, épiques, lyriques ou tragiques, — Homère, Pindare, Euripide, et même comiques, — Plaute, Térence, — sans oublier (car il fît un Ane d'or) les romanciers, — Apulée et Lucien (2) . — Il ne faut
vel, en note : « M. Amelot prouve que Machiavel n'est que le disciple ou l'interprète de Tacite » .
(1) Voyez Nouvelles découvertes sur la guerre, par le chevalier de Folàrd. Paris, 1724, in-12, p. 4.
(2) Voyez Machiavel par Nourrisson, membre de l'Institut, Nouvelle édition augmentée d'un Appendice sur Machiavel et les classiques anciens. Paris, librairie académique Didier et Cie, 1883, in-12, chap. n, p. 23-35; Appendices, t. I, II et III, p. 305- 329. A la figure d'Agathocle, Machiavel aurait pris les principaux traits de celle de Castruccio, d'après Diogène de Laërce (Vie d'AristippeJ et Diodore de Sicile (Biblioth. histor., 19e et 20e liv). Il aurait transporté au liv. Ier, chap. n, des Discours sur Tite-Live ; De combien d'espèces so?it les républiques, le liv. VI de Polybe, et, en outre, le chap. xxm survivant du liv. IX perdu. Les premières phrases de la Dédicace du Prince à Laurent de Médicis ne feraient que reproduire le début du discours d lsocrate à Nicoclès sur le principat, et l'idée même de l'ouvrage serait tirée du discours sur la paix à Philippe de Macédoine. Enfin, le Dialogue sur la colère et les moyens de la réprimer (quant à l'authenticité, très contestable, de ce dialogue,
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pourtant rien exagérer, et il semble bien qu'ici Ton exagère. Tout cela est plus ou moins sûr, et tout cela, au fond, est sans intérêt ou sans importance. Machiavel savait-il le grec? Ne le savait-il pas? Lisait-il les auteurs dans le texte? Ne les a-t-il lus que dans une traduction? La dispute là-dessus sera toujours d'allure assez pédan-
voyez P. Villari, Niccolà Machiavclli, t. III, p. 193-194), imiterait de très près le 7cep! àopynaiccç de Plutarque. Sur le point de savoir comment il les aurait connus, dans le texte ou par une traduction, directement ou par le recueil de Constantin Porphyrogénete, dont deux livres, entre cinquante-trois, auraient été sauvés, le 27e et le 50e, contenant, le 27e, Trspt TtpecpettoV, des fragments de Polybe, Denys d'Halicarnassc, Diodore de Sicile, Dion Cassius, etc., le 50e, rapî apsxyjç xal xaxia;, des fragments d'Aristote, Timée, Hypéride, Démétrius de Phalère, Polybe, Diodore de Sicile, Nicolas de Damas, Denys d'Halicarnasse, Appien, Dion Cassius, etc., voyez Nourrisson, ouvr. cité, Appendice, Rapports présentes a l Académie des sciences morales et politiques dans les séances des 11 novembre 1876 et 25 mai 1878, concernant trois brochures de M. Costantino Triantafillis, professeur de langue et littérature grecques à l'Ecole commerciale de Venise. Sur le même sujet, cf. la lettre du professeur Enea Piccolomini, de Pise, à M. Villarî, ouvr. cité, t. I, Documenti, p. 540-543; et dans Nourrisson, ouvr. cité, Appendice III, p. 329 et suiv., la liste, d'après M. Ambroise Firmin-Didot, (Aide Manuce et i Hellénisme a Venise), des ouvrages grecs imprimés en traduction à la tin du quinzième siècle. Pour Aristote, Machiavel aurait utilisé dans les Discours le cinquième livre de la Politique, et le Prince du secrétaire florentin ne serait que le tyran du grand péripatéticien ; Homère et Platon auraient à réclamer quelque chose dans le Discours sur la réforme du gouvernement de Florence; Xénophon, en plusieurs passages, des Discours sur Tite-Live ; la Clitie serait une copie de la Casino, de Plaute; et quant à Y Andrienne de TÉrence, Machiavel l'aurait purement et simplement traduite, etc.
tesque, comme elle le sera toujours quand il s'agira de décider si Machiavel fut vraiment un lettré, digne d'être admis parmi l'élite laurée des humanistes, ou seulement un demi-lettré, un « honnête homme» amateur de belles-lettres, ou moins encore, une sorte de « primaire » supérieur, qui se serait, par les hasards de sa carrière, frotté à de doctes compagnies et qui aurait, ainsi que l'insinue Paul Jove, cueilli au passage, dans les entretiens de son chef Marcello Virgilio, les fleurs latines et grecques dont il émailla ses écrits (1)? « C'est lui qui nous l'avoue, » dit l'évêque de Nocera. Mais, au contraire, en maint endroit, et notamment dans la charmante épître à Francesco Vettori, du 10 décembre 1513, Machiavel vante les délices de son commerce intime avec les poètes anciens ou modernes : « En partant du bois, je m'en vais à une fontaine, et de là à mes appeaux: j'ai sous le bras un livre, ou Dante ou Pétrarque, ou l'un de ces poètes mineurs, comme Tibulle, Ovide et autres... (2). »
(1) « Constat euin, sicuti ipse nobis fatebatur, a Marcello Virgilio, cujus et notarius et assecla publici muneris fuit, Graecae atque Latinae linguœ flores accepisse, quos scriptis suis insereret» . Paul Jove, Elogia virorum doctrina illustrium, s. v° Nicolaus
Macciavellus .
(2) «Partitomi del bosco, io me ne vo ad una fonte, et di quivi in un mio uccellare ; ho un libro sotto, o Dante o Petrarca, o uno di questi poeti minori, corne Tibullo, Ovidio et simili. » Lettere familiari di N. Machiavelli, pubblicate per cura di Edoardo Alvisi, un vol. in-32. Firenze, Sansoni, 1883. Lettre CXXXVII, à Francesco Vettori, p. 307.
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Des poètes, majeurs ou mineurs, il ne retire qu'un agrément de plus pour ses promenades, de la rêverie dans le mouvement. Des historiens anciens, ses préférés, que tire-t-il? Au sortir de l'auberge, sur la route, où il a joué au trictrac avec l'hôte, le boucher, le meunier et les deux boulangers; «le soir venu, je m'en retourne à la maison, et j'entre dans mon cabinet : à la porte, je dépouille ce vêtement de tous les jours, plein de fange et de boue, et je me mets des habits royaux et curiaux ; puis, ainsi décemment vêtu, j'entre dans les antiques cours des hommes antiques, où, par eux reçu amoureusement, je me repais de cette nourriture, qui solum est mienne, et pour laquelle je suis né; où j'ose parler avec eux, et je les interroge sur la raison de leurs actions, et eux, par leur grande courtoisie (intraduisible : per loro hamaniià) ils me répondent; et je ne sens pendant quatre heures de temps aucun ennui, je chasse tout souci, je ne crains pas la pauvreté, je ne m'effraie pas de la mort : je me transfère tout en eux. Et parce que Dante dit qu'on n'acquiert point de science sans retenir ce qu'on a entendu, j'ai noté ce dont par leur conversation je me suis fait un capital, et composé un opuscule De principaiibus, où je pénètre aussi profondément que je puis dans la méditation de ce sujet. . . (1) »
Comment ne pas sentir l'orgueil qui frémit, la
(1) « Venuta la sera, mi ritorno in casa, et entro nel mio
force qui vibre en ces mots : « Je me repais de cette nourriture qui n'est qu'à moi et pour laquelle je suis né... Je les interroge et ils me répondent. . . je me transfère tout en eux » ? Mais aussi ne saisit-on pas le mécanisme de pensée, le procédé de travail de Machiavel, en ces autres mots : « Je note leurs paroles, je m'en fais un capital, et je m'enfonce dans la méditation » ? Ce qu'il demande à cette troupe d'hommes graves, entre lesquels brillent les plus purs philosophes de la Grèce et de Rome, et avec qui l'on a voulu qu'il eût fait le songe et formé le vœu de demeurer l'éternité dans l'enfer (1) , ce qu'il attend de ces nobles esprits, c'est l'aliment de son esprit : il ne leur prend pas ce qui les a faits ce qu'ils sont, mais de quoi se faire ce qu'il sera» Loin de se fondre et de se perdre en eux, et, quoi
scrittoio ; et in sull' uscio mi spoglio quella vesta cotidiana, piena di fango et di loto, et mi metto panni reali et curiali; et rivestito condecentemente entro nelle antique corti degli antiqui huomini, dove, da loro ricevuto amorevolmente, mi pasco di quel cibo» che solum è mio, et ch'io nacqui per lui ; dove io non mi vergogno parlare con loro, et domandoli délia ragione délie loro actioni, et quelli per loro humanità mi rispondono ; et non sento per quattro hore di tempo alcuna noia, sdimentico ogni affanno, non temo la povertà, non mi sbigottisce la morte : tutto mi transferisco in loro. E perché Dante dice che non fa scienza senza ritener lo havere inteso, io ho notato quello di che per la loro conversazione ho fatto capitale, e composto uno opuscolo De principatibuSy dove io mi profondo quanto io posso nelle cogitazioni di questo subictto... » Lcttere familiari, p. 308-309.
(i) Sur le prétendu songe de Machiavel, voyez P. Villari» Niccolà Machiavelli, t. III, p. 365.
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qu'il en dise, de s'y transférer tout, il se les transfère tous, il se les assimile, il en fait sa substance, il s'en fait un capital. Machiavel n'est pas ou n'est plus un humaniste qui admire et qui imite, mais un politique qui apprend et qui utilise; il ne lit pas pour le plaisir de lire, parce qu'il n'écrit pas pour le plaisir d'écrire.
C'est aussi bien le point de vue où se placera après lui Donato Giannotti. 11 empruntera aux anciens. . . « Il n'est pas besoin de m'étendre sur cette matière, car elle a été longuement prouvée par Aristote; duquel, comme d'une source abondante, qui a répandu par tout le monde de très larges fleuves de doctrine, j'ai pris tous les fondements de mon bref discours (1) . » Mais il appliquera aux modernes, et à tels modernes nommément désignés, nettement déterminés. Les sages de l'antiquité qui ont traité du gouvernement des républiques l'ont fait « en général » et ne se sont pas bornés à considérer une seule cité ; au contraire, « par la grandeur de leur esprit et de leur vertu, ils ont embrassé tous les gouvernements qui se peuvent introduire dans toutes les cités. Mais notre intention est de traiter seule-
(1) « Ma non è mestieri distendersi sopra taie materia, perché diffusamente è provata da Aristotele ; dal quale io, corne da uno abbundantissimo fonte, che ha sparso per tutto il mondo larghissimi tiumi di dottrina, ho preso tutti i fondamenti di questo mio brève discorso. » Delta Repubblica fiorentina libro primo, chap. m, Opère politiche e letterarie di Donato Giannotti, édit. Poudori-Vannucci, t. Ier, p. 71.
ment du gouvernement de notre ville, non seulement parce que par-dessus toutes choses chacun est obligé à sa patrie, mais encore parce que, soulevant un grand faix, les forces de mon esprit ne suffiraient pas à le porter (1)... Notre sujet est donc la cité de Florence telle qu'elle est, dans laquelle nous voulons introduire une forme de république qui convienne à sa qualité ; parce que toute forme ne convient pas à chaque cité ; mais seulement celle-là qui peut en une telle cité longtemps durer (2) . »
C'est encore l'idée qu'exprime Guichardin, soit directement et personnellement, dans ses Ricordi, soit par la bouche des quatre Florentins de distinction qu'il fait parler dans son Reggimenio. De ces quatre interlocuteurs, son père seul, Piero Guicciardini, peut, à un degré quelconque, passer pour un philosophe, ami d'un
(1) « ... ed è stata la loro considerazione non particolare, ma universale, perché non si sono diritti ad una sola città; anzi, per la grandezza dell' ingegno e virtù loro, hanno compreso tutti i governi che in tutte le città si possono introdurre. Ma la nostra intenzione è di trattare solamente del governo délia nostra Città, non solamente perché innanzi a tutte l'altre cose ciascuno è alla sua patria obbligato, ma perché ancora abbracciandosi gran fascio, non saria poi dalle forze del mio ingegno sostenuto. » GiantîOtti, ibid., chap. n, p. 68.
(2) « E adunque il subietto nostro la città di Firenze taie quale ella è, nella quale vogliamo introdurre una forma di repubblica conveniente aile sua qualità ; perché non ogni forma conviene a ciascuna città, ma solamente quella la quale puote in tal città lungo tempo durare. « Id.? ibid.y p. 69.
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ami de Platon, disciple de Marsile Ficin. Les trois autres n'y prétendent pas, et plutôt ils s'en défendraient. Gomme on le complimente sur la connaissance qu'il montre des Grecs et des Romains, le vieux Bernardo del Nero, sans nier qu'il ait parfois goûté la conversation de ce même messer Marsile (1), fait cet aveu, auquel pourraient plus ou moins s'associer Piero Capponi et Pagolantonio Soderini : « Je n'ai pas de lettres, et vous le savez tous : mais j'ai eu plaisir à lire les livres traduits en langue vulgaire, autant que j'en ai pu avoir, d'où j'ai appris quelqu'une des choses que j'ai alléguées aujourd'hui ; mais parce qu'elles sont peu, que je ne les possède pas bien à ma guise, et que je ne crois pas que ces livres traduits aient le suc qu'ont les latins, j'ai toujours évité de laisser voir que j'en aie même la plus petite notion; j'estime que je gagnerai plus de réputation à être tenu pour tout à fait ignorant de ces choses, et pour parler sans le secours d'aucun auteur, que, voulant me servir du peu que j'ai lu, à donner motif d'être tenu pour un vantard, ou à laisser croire que je fais plus de compte de ces choses qu'en vérité je ne fais » (2) .
(1) « Non dicono i vostri filosofi, se messer Marsilio Ficino, con chi qualche volta n' ho parlato, mi ha referito il vero, che essendo tre le spezie de' governi, etc.. » Francesco Guicciardini, Del regqimento cli Firenze, libro primo. Opère inédite, édit. Canestrini et Guicciardini, t. II, p. 15.
(2) là., ibid.j libro secondo, p. 171.
Tous sont d'accord en ce point qu'un homme qui a appris les affaires d'État, non dans les livres, mais par l'expérience et dans la pratique, ce qui est le vrai moyen d'apprendre, en sait autant et plus que philosophe qui fut jamais (1) . Quand on dit tous, on ne dit pas seulement les quatre interlocuteurs des deux livres du Reggimento, mais tous les Florentins de ce temps-là, même lettrés et à demi humanistes : Machiavel, Guichardin, Giannotti, et d'autres qui sont moins célèbres, qui n'ont point écrit en forme de traité, foule quasi anonyme de magistrats ou d'ambassadeurs dont on n'a guère que la correspondance, mais qui n'en constituent pas moins , sous ces trois maîtres , et autour de quelques représentants auxnoms glorieux, les Albizzi, les Strozzi, les Capponi, les Vettori, les Pitti, les Pazzi, les Ridolfi, une école politique nouvelle.
Et c'est la règle de cette nouvelle école de ne pas s'abandonner aux spéculations dogmatiques ou métaphysiques, de ne pas bâtir sur les nuages, de ne jamais perdre le contact avec la terre, avec un coin mesuré et délimité de la terre. Elle est positive ou positiviste, réaliste, et par-dessus tout florentine, ce qui signifie qu'elle rapporte tout à Florence. Les deux écoles qui l'avaient précédée, l'école guelfe et l'école gibeline, avaient, que ce soit la première ou la seconde, celle-ci ou celle-là, — celle-ci avec Dante et
(1) GmcciARDiNi, ibid.9 libro primo, p. 13 et 14.
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Marsile de Padoue, celle-là avec saint Thomas d'Aquin et Gilles de Rome, — conçu, tracé, développé le plan d'une monarchie universelle, le seul débat entre elles étant de savoir si ce serait à l'Empereur ou au Pape que seraient attribués le sceptre, la couronne et le globe, lequel des deux glaives briserait l'autre.
Dans l'école guelfe, Gilles de Rome, à l'exemple de saint Thomas d'Aquin, disserte, en général, De Regimine principum ; les Florentins, Guichardin, Giannotti et Machiavel, malgré le Prince, ne disserteront plus guère que du gouvernement de Florence, ou, en tout cas, que des affaires italiennes. Prenons le De Regimine de saint Thomas ; parcourons-en la table des matières, pour les deux premiers livres, les seuls dont l'authenticité, en tout ou en partie, ne soit pas contestée. Je ne dis pas qu'on n'y trouvera point, surtout au commencement du livre II, quelques chapitres dont Machiavel n'ait pu se souvenir au début soit du Prince, soit des Discours, soit des I s lorie florentine; mais il n'y en a peut-être qu'un, le chapitre IV du premier livre, qui soit proprement historique (1) ; et, même quand les mêmes ques-
(I) Cap. iv. Quomodo variatum est dominium apud Romanos, et quod inteïdum apudeos magis aucta est Respublica ex dominio plurium. — D. Thomas Aquinas, De rébus publiais et Principum institutione, libri IV. Lugduni Batavorum, ex officina Joannis Maire, 1643, in-32. — Cf. les chapitres i, il, m et iv, du livre II. Qitaliter ad fegem pertinel instituere civitatem vel castra,... Ibid.
tions sont posées, elles sont posées ici comme des questions d'école, et là comme des questions de cour ou de chancellerie. Il en est de l'œuvre de Gilles de Rome ainsi que de celle de saint Thomas. Bien que ce soit comme un manuel d'éducation royale, composé pour Philippe le Bel, il a pour objet déclaré de « former le prince à la vertu » ; or, la vertu, chez le prince, consiste, d'après Gilles de Rome, essentiellement en deux choses : 1° plaire à Dieu; 2° acquérir la prudence ; et, pour l'acquérir, penser à ce qui est utile à l'État, examiner le bien et le mal, repasser en esprit les bonnes coutumes et les bonnes lois ; dans la paix, bien choisir ses conseillers et ses juges; en vue de la guerre, bien soigner son armée et sa marine.
Si l'on reconnaît à ce trait une préoccupation qui survivra en Machiavel, auteur des Sept livres de V art de la Guerre, et qui lui survivra à lui-même en d'autres écrivains politiques (1) , le simple énoncé de ces propositions suffit à marquer la distance qui, par l'esprit plus encore que dans le temps, sépare Machiavel de Gilles de Rome. Il lui sera indifférent de « former le prince à la vertu » pourvu qu'il le forme au gouvernement, et ce n'est point de « plaire à Dieu » qu'il lui fera son premier devoir. Ou encore il ne s'embarrassera
(1) Par exemple, en Frachetta, qui fera suivre son discours Dell' arte dello Stato d'un discours Dell' arte délia Gaerra.
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pas dans les finesses d'une théorie, qui demeure assez confuse, du gouvernement naturel ou conforme à la nature, ni dans les ergotages, qui demeurent parfaitement vains, sur les trois espèces de gouvernement : ou annuels, ou à vie, ou héréditaires et perpétuels, ni dans les détours de la casuistique qui dicte au prince trois manières de vivre, dont une au moins, — quant à soi-même, — n'intéresse pas le secrétaire florentin ; dont la deuxième, — quant à la maison, — ne l'intéresse que médiocrement; et dont la troisième, — quant au royaume, — est à peu près la seule qu'il juge digne de son attention (1) . Ainsi, la morale personnelle comme l'économie domestique, Machiavel la rejettera, pour s'en tenir exclusivement à la politique : dans l'État il ne voudra voir que l'État, et dans le prince que l'homme de l'État. Après quoi, que le prince plaise ou déplaise à Dieu, qu'il sauve son âme ou la perde, qu'il ruine ou enrichisse sa famille, cela ne regarde pas ou regarde à peine son conseiller; cela ne regarde, selon les cas, que son intendant ou son confesseur.
En ce qui concerne l'école gibeline, la dissertation de Dante, De Monarchia, en peut à juste titre passer pour l'ouvrage capital. Et d'abord parce qu'elle est de Dante, de ce « Dante Alighieri,
(1) Sur Gilles de Rome, ou Egidio Romaino, ou Egidio Colonna^. voyez Histoire littéraire de la France, t. XXX, p. 517.
céleste par sa patrie, Florentin par sa demeure, de race angélique, de profession philosophe-poète, lequel, dit Marsile Ficin (1), quoiqu'il ne parlât pas en langue grecque avec le père sacré des philosophes, Platon, néanmoins lui parla si bien en esprit qu'il orna ses livres de beaucoup de sentences platoniques. » Mais de ces trois livres, le premier est destiné à démontrer « la nécessité de la monarchie» ; le deuxième, «comment le peuple romain s'est de droit attribué l'office de la monarchie ou l'empire» ; le troisième, «comment l'autorité du monarque ou de l'empire dépend immédiatement de Dieu. » Immédiatement, c'est-à-dire sans l'intervention, sans l'intermédiaire du Pape, au besoin contre lui : Dieu le Père et l'Empereur. Et c'est-à-dire, tout compté et pesé, que Dante, comme saint Thomas, et l'école gibeline comme l'école guelfe, pense à la monarchie universelle,
(1) Proemio di Marsilio Ficino Fiorentino sopra la Monarchia di Dante y tradotta da lui di latino in lingua toscana. A Bernardo <lel Nero ed Antonio di Tuccio Manetti, cittadini fiorentini. — Cette dédicace est la preuve que Bernardo del Nero, quoiqu'il « n'eût pas de lettres » , conversait volontiers, ainsi que Gcichardin le lui fait dire, avec les érudits, et notamment avec Marsile Ficin, qui traite Bernardo et Antonio de « très chers amis » , dilettissimi miei. — Dante Alighieri, Opère minori, édition Pietro Fraticelu, 2e édit. in-16, Florence, Barbera, 1861 (avec une note du professeur Witte). — De Monarchia, liber primus : De necessilate monarchiœ ; — liber secundus : Quomodo romanus populus de jure sibi adsciverit officinm monarchiœ, sive imperii ; — liber tertius : Qualiter auctorilas monarchœ, sive imperii, dependet a Deo immédiasé.
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dont il se contente de dépouiller le Pape pour revêtir l'Empereur. Le De Monarchiâ est donc encore, visant la monarchie universelle, un traité de politique universelle, et par là même, outre qu'il est de Dante, philosophico-poétique. L'un des grands Italiens du Risorgimento, Gesare Balbo, aura beau qualifier l'Alighieri de « politique pratique et expérimental » , (et du reste, Dante, « céleste par sa patrie » , était « par son habitation » trop Florentin, pour qu'il n'y ait pas dans ce jugement un peu de vrai) ; néanmoins, qui voudra connaître « un politique pratique et expérimental » sera plus sûr de le rencontrer dans le Prince, les Discours et les Legazioni que dans le De Monarchiâ; de Machiavel ou de Dante, le plus Florentin est probablement Machiavel; ou, pour suivre la comparaison, Dante est plus céleste que Florentin, mais Machiavel est plus Florentin que céleste, — et les choses de ce monde ne sont pas célestes, et la politique est chose de ce monde.
Le plus près de Machiavel, l'homme à qui il aurait pu devoir davantage, celui auquel il se peut qu'il doive quelque chose, c'est Marsile de Padoue, avec son Defensor pacis. Celui-ci est le moins « abstracteur de quintessence n , le plus politique de tous ; il est de tous le moins enfoncé dans les idées et dans les formes du moyen âge, le plus dégagé, le plus libre, on est tenté de dire le plus moderne; car n'est-ce pas être « moderne » , l'être déjà au quatorzième siècle, que
de prôner la séparation des pouvoirs ou plus exactement la distinction des deux puissances, spirituelle et temporelle, l'indépendance de la loi civile, la laïcité de l'État ? Marsile de Padoue est le moins métaphysicien, le moins raisonneur, et, — en donnant au mot le sens que Guichardin et Ëernardo del Nero lui donnaient, — le moins « philosophe » de ceux qui alors écrivaient sur la politique. Il est celui qui fait à l'observation la plus large ou la moins petite part; il a le mérite, rare en son temps, s'il doit devenir commun en son pays, de lui faire sa part; et c'est assez, joint à ce que Machiavel a pu directement y prendre, pour qu'on n'ait pas le droit d'affirmer du Defensor pacis qu'il ne contient aucune parcelle de machiavélisme prémachiavélique (1) .
Le De Regimine principum, de saint Thomas d'Aquin, est vraisemblablement des environs de 1265 (2) ; le De Regimine, de Gilles de Rome, des environs de 1285; le De Monarchiâ, de Dante, antérieur à 131 1 ; le Defensor pacis, de Marsile de
(1) Sur Marsile de Padoue (Marsiglio Raimondini ou Mainardino), voyez Sigmund Riezler, Die literarischen Widersacher der Pcipste zùr Zeit Ludwig des Bajers. Ein Beitragzûr Geschichte der Kampfe zwischen Staat und Kirche. — Cfr. Historia Patavinay apud Gr^evium et Burmànn, Thésaurus antiquitatum Italiœ, t. VI, p. 3, 170.
(2) Bien entendu, le livre Ier et les quatre premiers chapitres du livre II seulement; le reste étant ou postérieur ou très postérieur et ne pouvant être en aucune manière de saint Thomas d'Aquin.
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Padoue, est de 1327. La seconde moitié du treizième siècle et la première moitié du quatorzième ont, quant à la science politique, — et qu'il s'agisse de l'école guelfe ou de l'école gibeline, mais évidemment l'école guelfe au plus haut degré, — appartenu aux théologiens : la théorie jusqu'ici a été, est ici une théologie. La seconde moitié du quatorzième siècle et tout le quinzième appartiennent aux humanistes. Déjà, en Marsile de Padoue, on apercevait le passage de la scolastique à une science politique affranchie ; au quinzième siècle, l'érudition ayant, dans l'estime des hommes, détrôné la scolastique, la science politique en Italie ne tarde pas à en ressentir les effets. Elle s'émancipe au spectacle des républiques changées en tyrannies et des tyrannies renversées les unes sur les autres, à la vue des luttes où s'affirme la valeur de la « personnalité réveillée » , comme dit Jacob Burckhardt (1) , de « l'individu développé » , qui surgit, armé de courage et de calcul, de la force et de la ruse ; à l'évocation aussi des républiques anciennes, de la république romaine. Elle s'habitue et elle habitue à considérer les faits sociaux comme d'ordre purement humain et naturel : sous l'influence des humanistes, et dans une acception particulière, elle s humanise, je veux dire qu'elle se « dédivi-
(1) La Civilisation en Italie au temps de la Renaissance, traduction de M. Schmitt, t. Ier, deuxième partie, chap. n.
nise » . Seulement les humanistes, aux maximes tirées de l'Écriture sainte, en substituent d'autres, tirées de l'antiquité païenne, mais ne sortent pas, eux non plus, du vague et du général. Comme ceux de l'école guelfe et de l'école gibeline n'étaient guère que des recueils de maximes des Pères, leurs traités à eux ne sont guère que des florilèges de phrases classiques. Ainsi les écrits de Panormita, de Platina, le Principe, de Jacopo Pontano, le De Infelicitate principum, de Poggio Bracciolini. Chose d'autant plus singulière, et manie d'autant plus fâcheuse, que presque tous sont de bons observateurs, comme ils le prouvent par leurs récits de voyage : et Pogge et Pontano eux-mêmes, et Enea Silvio Piccolomini, le futur pape Pie II; que plusieurs d'entre eux sont mêlés aux affaires, font « de la politique pratique » au service des princes ; et qu'enfin par eux se serait serrée fortement la chaîne qui relie, à travers l'histoire de la science politique italienne, l'école florentine à l'école gibeline et dont on peut placer dans la main de Marsile de Padoue le premier maillon. Mais il semble que d'être vrais et simples serait pour les humanistes déchoir de la haute dignité littéraire où ils se sont guindés ! Secrétaires de princes, ils sont plus humanistes que secrétaires.
Au contraire, voici venir le temps où les secrétaires d'État vont être plus secrétaires qu'humanistes, plus attentifs aux choses d'État qu'à la
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rhétorique , plus soigneux du fond que de la forme . Marcello Virgilio, à Florence, aura pour successeur Machiavel. Les humanistes secrétaires faisaient delà littérature, les secrétaires humanistes, ou seulement lettrés, n'en feront plus. Si on le veut, ils distingueront bien encore entre la composition littéraire d'une part, et d'autre part le genre familier ou la rédaction administrative : Machiavel, par exemple, d'une part, dans ses Œuvres, et, de l'autre, dans ses Lettres ou ses Relazioni. Mais nulle part, ici ni là, on ne sacrifiera à une fausse noblesse la vérité, — je veux dire la réalité, — et la simplicité. Il y aura une manière de parler ou d'écrire, telle que rien ne sera moins machiavélique, au sens devenu vulgaire, — et si parfaitement erroné ! — de ce mot, mais que rien, en son vrai sens, ne le sera davantage. Rien en effet de plus direct, de plus droit, — oserai-je ajouter de plus franc, et franc jusqu'à la brusquerie?— rien assurément déplus «plongeant» , de plus « fouillant » , de plus « déshabillant » , rien de plus cru et de plus nu que ce style. Rien de moins retors, et rien de plus spontané, de plus coloré, même dans le plus gris des genres, le plus volontairement éteint, la dépêche diplomatique. Ce n'est pas un Machiavel, un Guichardin, un Giannotti, ce n'est pas un de ces Florentins qui userait sa vie à enfermer des bavardages de bureau, des futilités de salon, des confiseries de cercle en des papillotes savamment
frisées! Ce ne sont pas eux qui, parmi tant d'affaires, feraient leur grande affaire de fignoler des Eleganiiœ! Mais tout de même c'estpar les humanistes et par les diplomates, d'abord parles humanistes chargés de missions, qui s'en acquittaient heureusement à cause du prestige de leur éloquence, comme Manetti se faisant restituer les chevaux volés, ensuite par les diplomates ornés de lettres, habiles à voir exactement ce qui est et à rendre exactement ce qu'ils ont vu, créant d'instinct, sans qu'ils aient voulu créer une méthode, la méthode inductive et expérimentale ; c'est par eux que la science politique italienne est allée de la scolastique au réalisme ; des écoles gibeline et guelfe à 1 école florentine ; et de saint Thomas ou de Dante à Machiavel.
Cette méthode, on ne peut même pas dire qu'ils l'ont créée; on ne peut pas dire qui l'a créée, puisque c'est la race, le moment, le milieu, la nation tout entière qui en ont véritablement été les créateurs (1) . Au quatorzième et au quinzième siècle, les révolutions ont ouvert en Italie, et particulièrement à Florence, une grande école de politique, devant laquelle devait pâlir la gloire et de la philosophie antique et des anciennes écoles guelfe et gibeline: ^Les maîtres incomparables qui enseignent la politique aux Florentins, ce sont les faits, c'est la vie. C'est le contact des choses qui
(1) Cf. Villabi, Niccolô Machiavelli, t. II, p. 230.
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fait leur méthode « inductive » , c'est la connaissance des effets et de leur relation aux causes qui la fait « expérimentale » .
Tout le monde, tout de suite, en subit l'influence ; les théologiens, les mystiques, les visionnaires eux-mêmes. Savonarole, dans son premier système, est encore tout proche et tout plein de saint Thomas. Il argumente comme lui sur le monarque et le tyran, sur le meilleur gouvernement, où que ce soit et en soi, in absiracio (1) . Mais son second système, — celui qui prend corps et fonctionne, — est construit in re : à côté de la thèse, il admet l'hypothèse : « Le gouvernement d'un seul, quand il est bon, est préférable à tous les autres bons gouvernements, et, s'il était possible, il faudrait l'imposer à tous les peuples, — mais il arrive que ce qui est excellent en soi ne peut convenir en certains lieux à certaines personnes. (2) » Ainsi le gouvernement monarchique à Florence. Peut-être, dans les Traitait, comme dans le Compendium, le commencement est-il
(1) Compendium philosophiœ moralis : « Il y a, entre la monarchie et la tyrannie, un abîme infranchissable, parce que le tyran rapporte tout à lui, et le monarque à l'État; parce que le tyran gouverne tout seul et le monarque avec des conseillers et des lois. . . Il faut qu'une multitude se réunisse sous un seul chef. . . le gouvernement de la multitude par un seul est en soi le meilleur. » — Voy. Ad. Franck, Réformateurs et publicistes de l'Europe, t. Ier, Moyen âge, Renaissance, p. 251-287. Cf. F. T. Perrens, Jérôme Savonarole, 2 vol. in-8°.
(2) Trattati eirca il reggimento di Firenze. — Cf. Perrens, ibid.
encore du saint Thomas (le prince doit être un, parce que le roi des abeilles est un, la raison est une, le cœur est un : et Dante aussi disait : parce que l ame est une, parce que le soleil est un) ; mais la fin est déjà du Machiavel, à qui il faudra d'autres raisons. Le commencement est encore de la dissertation, la fin est déjà de l'observation. Le commencement est de la scolastique, la fin est de la politique. Coïncidence intéressante : les traités de Savonarole sur le gouvernement de Florence sont probablement des derniers mois de 1497 ou des premiers mois de 1498, et Guichardin date de 1494 le colloque mémorable qu'il a recueilli sous le même titre. De la confrontation des Traités et du Dialogue ressort donc très clai- . rement l'idée qu'on se faisait de la politique, à Florence, dans les dix dernières années du quinzième siècle. Cette idée est commune à tous, à Machiavel, à Guichardin, à Giannotti, à Savonarole, pour ce bon motif que les faits leur ont été communs, que la vie leur a été commune, et commune par conséquent la leçon des choses, l'expérience. Il ne serait sans doute pas impossible de retrouver dans les Trattati de fra Hieronimo l'origine de certaines formules qu'on serait d'abord tenté de croire spécifiquement machiavéliques, et telles que celle-ci : « Comme les méchants sont toujours plus nombreux que les bons et que chacun aime qui lui ressemble... ; » ni, sous le portrait du tyran que Savonarole ébauche
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en son Trattato secondo, quelques lignes du Prince. Mais ce n'est pas parce que Machiavel, dans sa jeunesse, aurait été un sectateur de Savonarole, un piagnone; c'est parce que tous deux étaient de leur temps et de leur pays ; tous deux ont vécu à Florence, tous deux ont fait l'expérience florentine, tous deux sont de l'école florentine, dont le machiavélisme est la première et, du premier coup, la suprême, la souveraine incarnation ; car, au fond, qu'est-ce que le machiavélisme? Un réalisme florentin.
Premièrement, c'est un réalisme, c'est le réalisme lui-même. Toutici est positif, pratique, politique. La grande querelle qui a rempli le moyen âge et divisé les deux écoles guelfe et gibeline, — celle de la suprématie du Pape ou de l'Empereur, — n'est peut-être point tout à fait absente de la pensée de Machiavel; mais, s'il pose encore cette question, il la pose d'une façon très différente : il la transporte sur vin autre terrain, il l'examine en sa réalité; il juge de la qualité de l'une et l'autre, puissance, spirituelle ou temporelle, aux fruits qu'elle a portés, à ce qu'elle a donné, à ce qu'on en peut attendre pour la cause qui lui est chère et sacrée par-dessus toutes, pour la libération, sinon pour l'unification de l'Italie. Machiavel n'est plus ni guelfe ni gibelin. Il est Florentin et Italien. S'il devait à tout prix être de l'un des deux anciens partis, il serait bien plutôt gibelin, à cause précisément de ses aspirations vers l'unité italienne,
cette unité dût-elle se faire d'abord sous un prince étranger, sous l'Empereur, parce qu'il est convaincu que la Papauté est l'obstacle, l'a toujours été, le sera toujours. Mais, qu'il songe soit à l'unité de l'État en Italie, soit à l'unité du Prince dans l'État, aucune trace en lui des assimilations et allégories scolastiques de Gilles de Rome ou de Dante, — les mêmes pour l'Empire et pour l'Église : « Le corps n'a qu'une âme, l'univers n'a qu'un Dieu, les peuples ne doivent avoir qu'un chef, le monde ne doit avoir qu'un maître. »
Semblablement, ces Florentins de la fin du quinzième siècle, Machiavel, Giannotti, Guichardin et les personnages qu'il fait mouvoir, Bernardo del Nero, Pagolantonio Soderini, ne s'abstiendront peut-être pas absolument de s'exercer sur les mérites comparés de la monarchie, de l'oligarchie et de la démocratie : mais ils le feront historiquement, non plus théoriquement, c'est-àdire qu'en cela aussi, par eux, la science politique se fera positive et réaliste. Elle deviendra par eux, à Florence, dans les dernières années du quinzième et les premières années du seizième siècle, ce que pendant des siècles, et pour des siècles encore, elle demeurera en Italie : admirablement claire, pratique et efficace; après quoi, veut-on que nous ajoutions qu'elle a quelque chose d'un peu étroit et de pas très haut, qu'elle est, à sa naissance, un peu communale ou municipale, et qu'elle ne s'élargit ou ne s'élève plus
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tard que jusqu'à être nationale, en cessant d'être impériale ou pontificale, sans aspirer à être mondiale ou universelle? Je l'ajouterai donc, mais je l'en louerai, si la philosophie est une chose, mais si la politique en est une autre, et s'il n'y a de philosophie « que du général » ; mais si « du général » il ne saurait y avoir de politique. Les Florentins l'auront faite telle, et elle se maintiendra telle, non pas seulement avec un Nifo qui ne fut qu'un plagiaire (1), mais avec les Sabellico (2) , les Gastiglione (3) , les Contarini (4) , les
(1) Aug. Niphi (1473-1538), De Regnandi peritiâ... Plagiat du Prince, publié (1523) neuf ans avant ce traité même (1532) et du vivant, mais à l'insu de Machiavel, mort en 1527. — V<yy, Nourrisson, Machiavel, chap. xn etsuiv. — Cf. Tiiuboschi, Storia délia letteratura italiana (1822-1826); et Gabriel NaudÉ, Niphi opuscula rnoralia et politica, cum. Gab. Naudaei judicio, 1645.
(2) M. Ant. Cocc. Sabellici (1436-1508), De Situ urbis Venetœ, magistratibus, et officia prœtoris, atcjue scribarum ingeniosa description ut et ejusdem genethliacum ac oraculum. — Editio omnium postrema, magisque in ordinem redacta. Thésaurus anti- (juitatum et historiarum Italiœ de Gr.evius et Burmann, Lugduni Betavorum, Petrus van der Aa, 1722, t. V, pars prima. (Quatre traités séparés.)
(3) Baldessar Castiglione (1478-1529). // Cortegiano (Opère volgari e latine, édit. de Giov. Antonio et Gaetano Volpi, Padoue, 1733).
(4) Gasparis Contareni (1483-1542), patricii Veneti et S. R. E. Cardinalis, De Magistribus et Republica Venetorum libri quinque, cum notis Nicolai Crassi. Accesserunt Balthasaris Bonifacii de majoribus comitiis et judiciis capitalibus duae epistolœ. Editio novissima, emendatior et auctior. Dans le Thésaurus antiquitatum. — Cf. Pier Maria Contarini, Compendio universal di Republica, nel quai si tratta le diverse manière d'instituir la Republica. Venise, 1602.
Strozzi (I), les Paruta (2), les Boccalini (3), les Gramigna (4), les Botero (5), les Frachetta (G),
(1) Ciriaco Strozzi (1504-1565). — Kyriaci Strozzi, De Republicâ libri duo, uonus et decimus, illis octo additi, quos scriptos reliquit Aristoteles, Graeci antè facti, nunc primum ab eodeiu Stroza latinitate donati. Florence. Apud Juntas, 1563.
(2) Paolo Paruta (1540-1588). — Discorsi politici di Paolo Paruta nobile vinetiano, cavalière e procurator di San Marco. Ne i quali si considerano diversi stati illustri e memorabili di Principi e di Republiche antiche e moderne. Divisi in due libri. Aggiontovi nel fine un suo soliloquio, nel quale l'Auttore fa un brève essamine de' tutto il corso délia sua vita. In Genova, appresso Giuseppe Pavoni, MDG. Con licenza di superiori. — Cf. Délia perfezione délia vita politica Libri très. Venise, 1579, etc., et la thèse de M. x^lfred MÉziÈres.
(3) Traiano Boccalini (1556-1613). La Bilancia politica ditutte le opère di T. B. — (Osservazioni sopra i sei libri di G. Tacito. Sopra il primo libro délie Storie. e sopra la Vita di Giulio Agricola). Gastellana. G. Hermann Widerhold, 1678.
(4) Vincenzo Gramigna, Del governo tirannico e regio libri due, ail' 111° e Rev° Signore il sig. Gle Scipione Borghese... Naples, Tarquinio Longo, 1615.
(5) Joannis Boteri (1540-1617), viri clarissimi, tractatus duo : Prior, de illustriurn statu et politia, libris X; Posterior, de origine urbium, earum excellentia et augendi ratione, libris LU comprehensiy ex Ltalico primum in Germanicum, atque exinde in Latinum translatif... auctore M. Georgio Draudio cive Francofurtensi — Ursellis apud Gornelium Sutorium, Lazare Zeizner, bibliop. Argentorat, f. 1602. — Traduction du livre Délie Cause délia grandez%a délia città. Rome, 1588. Délia Ragione di Stato libri X. Venise, 1589, in-4°,
(6) jGirolamo Frachetta (1560-1620). L'Ldea del libro de' governi di Stato e di Guerra, con due discorsi, l'uno intorno la Hagione di Stato, e l'altro intorno la Ragione di Guerra, del niedesimo. Al Sereniss. Sig. Duca di Mantova e del Monferrato. Venise, Damian Zenaro, 1592. — Seminario del libro di governi di Stato e di Guerra. Venise, 1613. — (Sommaire ou programme d'un grand traité).
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les Crasso (1), pour s'épanouir et fructifier magnifiquement, en passant par les Alfieri (2) , dans les prophètes, dans les apôtres, dans les héros du Risorgimenio; si bien que, le machiavélisme contenant en principe toute la science politique italienne, et cette science éminemment et essentiellement réaliste tendant de tout son effort aux réalisations, il se trouve contenir en germe toute l'Italie, dans qui il se réalisera, ou qui se réalisera par lui.
Gampanella déclare quelque part d'un ton de certitude que « le machiavélisme est issu de
(1) Nicolaï Grassi Veneti (fin du seizième — première moitié du dix-septième siècle). De Forma potentissimœ ac flore ntissimœ Reipublicœ Venetœ per omnem ejus aetatem mista, antehac auctoris notis in Donati Jannotii Dialogum, etGasparis Contareni de Republica Venetorum libros V. subjunctus, nunc vero ob elegantiam suam separatim impressus. Editio novissima, nitidior et emendatior. Thésaurus antiquitatum et historiarum Italiœ. — Le livre de Francesco Patrizi (mort en 1494), Del Reverendo Monsignor Francesco Patritii Sanese vescovo Gaiettano, sopra aile cose appartenenti ad una citta libéra e famiglia nobile ; tradotti in lingua toscana da Giovanni Fabrini Fiorentino, abeneficio de' figliuoli di Messer Antonio Massimi nobile Romano, M. Domenico, e M. Horatio, libri nove (Venise-Aide, 1545), est intermédiaire, plus près peut-être encore de l'ancienne école que de la nouvelle.
(2) Vittorio Alfieri, De la tyrannie.
l'aristotélisme (1) » . Ce que nous savons de Machiavel et de ses contemporains, de ses concitoyens voués à l'étude et à la pratique des affaires d'État, des Guicciardini, des Giannotti, des Soderini, des Bernardo del Nero, montre qu'il n'en est rien, ou très peu de chose. Je souscrirais bien plus volontiers au jugement de M. Pasquale Villari, relevant « la nécessité historique de ce que beaucoup ont appelé le machiavélisme (2) » . Non, le machiavélisme n'est pas sorti de l'aristotélisme : il est sorti du milieu et du moment. Nous l'avons vu faire ses premiers pas avec Muzzo et Francesco Sforza, avec Bianca Maria Visconti et Girolamo Riario ; croître avec Caterina Sforza; atteindre en César Borgia son entier développement. Nous l'avons vu dans le Prince et dans les conjurations, dans la tyrannie et dans le tyrannicide. L'Individu libre et lâché, ruant, sous les coups de la Fortune, la Bête souple et superbe, renard et lion, toujours à l'affût ou à l'assaut de la proie, le Surhomme était né quand ce livre fut écrit.
Machiavel ne vint que parce que les temps du machiavélisme étaient venus. Il ne leur apporta pas, il leur prit 1' « amoralité » de ses formules; cette sorte d' « indifférence au contenu » (3) qui
(1) Voyez Nourrisson, Machiavel, p. 198.
(2) Pasquale Viliari, Niccolô Machiavelli e i suoi ternpi, t. 1er, Préface, p. xn.
(3) F. BrunetiÈre, Histoire de la Littérature française, fasci-
fait que pour lui il n'est ni bien ni mal, il n'est que fins et moyens, qu'échec et succès; le mépris de toute sensibilité vraie ou fausse, juste ou excessive ; le goût de « la manière forte » , puisque le quatrain passé en proverbe : « Sot qui espère gouverner avec les mômeries d'un faire paternel (1) , » n'est pas de lui, et qu'un autre mot tout pareil : « On ne gouverne pas les États avec des patenôtres (2) , » est de Gosme de Médicis; le sentiment que la valeur personnelle, et par surcroît la faveur du prince, établissent l'égalité entre les hommes : c'est encore Gosme de Médicis qui l'assure : « Avec quelques aunes de drap rouge on fait de nouveaux citoyens et de bons (3) . » Il y a tout cela dans le machiavélisme, où il y a d'ailleurs autre chose; c'est cela le machiavélisme, et c'est d'ailleurs autre chose; tout cela est dans Machiavel, mais tout cela n'est pas de Machiavel.
J'ai essayé de dégager, d'une part, ce que la science politique italienne pourra devoir au
cule 1er, chap. Ier. La Renaissance italienne ; d'après Francesco de Sasctis, Storia délia Letteratura italiana, 2e édit. , Naples, 1873; Morano; t. Ier, p. 368 et suiv.
(1) Stolto chi reqqere Speia un governo Con le buaggini D'un far patei no !
Voyez Pàsolini, Caterina Sforza, t. Ier, p. 124.
(2) « Coi paternostri non si governano gli Stati » . Voy. Villari, Niccolo Machiavelli, t. Ier, p. 44.
(3) « Con poche canne di panno rosato si fanno nuovi cittadini e da bene » . Ibid.
machiavélisme, et, d'autre part, ce que le machiavélisme doit aux réalités italiennes d'alors. Mais, voulût-on voir là une contradiction, je suis obligé maintenant de noter que bien des préceptes, en lesquels on a cru reconnaître la marque de fabrique du secrétaire florentin, n'ont rien de proprement, d'exclusivement machiavélique, rien de proprement, d'exclusivement italien. Rien de proprement machiavélique : « Nie toujours ce que tu ne veux pas qu'on sache, et affirme ce que tu veux qu'on croie: parce qu'encore qu'il y ait beaucoup de signes et presque certitude du contraire, d'affirmer ou de nier gaillardement met souvent dans l'hésitation l'esprit de celui qui t'écoute. » Le conseil est-il de Machiavel? Non ; il est de Guichardin. Mais rien d'exclusivement italien. Quel Machiavel a dit — où l'a-t-on dit, et quand l'a-t-on dit : — « Annulez avec des caresses et les autres moyens un ennemi qui se tient sous votre puissance; mais n'exercez aucune pitié à l'égard du vaincu qui implore merci. — - On vit de cette manière dans la sécurité, car un ennemi tué ne donne plus d'inquiétudes. — Portez un ennemi sur vos épaules tant que le moment favorable n'est pas arrivé ; puis, au temps révolu, brisez- le, comme on casse une cruche d'argile avec une pierre. — Il ne faut pas relâcher un ennemi, quelque touchantes paroles qu'il vous dise. Soyez pour lui sans pitié; on doit tuer sans scrupule un être malfaisant. — Détruisez un
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ennemi ou par des caresses ou par des largesses, soit en semant la division chez lui, soit en usant de la force : employez, pour le détruire, tous les moyens. » — Ainsi parla Zarathustrà, ou presque : car ce sont les discours que le brahme Kamika tient dans le Maha-Bharata, au roi Dhritaràshtra (1) .
Ce n'était donc rien dire de trop que de parler, nous, d'un « machiavélisme perpétuel » . Perpétuel et universel, avec de très longues racines dans le passé, de très longues projections dans l'avenir, antérieur et postérieur à Machiavel, contemporain et concitoyen des Florentins, des Italiens de la fin du quinzième siècle, mais contemporain et concitoyen aussi de tous les hommes de tous les temps et de tous les pays, vieux et jeune comme l'humanité. Quoi d'étonnant au surplus , si le machiavélisme est la politique même , et si la politique est bien « l'art de plier soit les hommes aux choses, soit les choses aux hommes, et de conformer les moyens au but» ? Seulement, en Italie, à Florence, vers la fin du quinzième siècle, toutes les conditions, etles plus favorables, à un degré jamais atteint, se sont trouvées réunies : le machiavélisme a rencontré Machiavel : je veux dire que ce qu'il y avait, avant Machiavel, de machiavélisme en suspension dans
(1) Voyez le Maha-Bharata } poème épique de Krishna-Dwaipayana, traduit par Hipp. Fauche, Paris, 1863, p. 590 et suiv. — Ce passage m'a été signalé par M. Jean Jaurès, que j'en remercie.
l'humanité de tous les pays et de tous les temps a rencontré le Florentin, l'Italien de la fin du quinzième siècle qui Ta fixé et exprimé, situé et daté : le vrai machiavélisme, le machiavélisme de Machiavel, est sorti de là, de la rencontre de cet homme, de ces hommes et de ces choses dans ce milieu. Il s'agit à présent de déterminer, textes en main, ce qu'est le vrai machiavélisme, le machiavélisme de Machiavel.