DU TRAVAIL, DU REPOS ET DU SOMMEIL
1 . Le travail est indispensable à la conservation de la santé; le travail appelle l'appétit; il facilite et améliore la digestion; il donne un sommeil calme et profond; il fortifie
les organes et rend leur action plus parfaite; la paresse et l'oisiveté, au contraire, les énervent et les affaiblissent, en même temps qu'elles ont l'inconvénient de gcàter le cœur et de corrompre l'esprit : la paresse n'est-elle pas la mère de tous les vices?
Le travail, pour avoir les effets salutaires dont nous venons de parler, doit être nécessairement modéré. Le travail exagéré a des conséquences fâcheuses pour la santé. Le résultat d'un travail immodéré est, en premier lieu, la courbature, et la conséquence finale, l'amaigrissement et l'épuisement de l'individu.
Il ne sera pas oiseux de faire ici une légère digression pour nous occuper un instant du travail dans les manufactures, et pour examiner l'influence malheureuse qu'il exerce sur la condition physique et morale des ouvriers.
La civilisation, qui se répand de plus en plus en Europe, n'est pas toujours marquée, comme nous lavons dit dans notre avant-propos, par des progrès dans la santé des peuples, et si l'on a déjà beaucoup obtenu sous ce rapport par les perfectionnements de l'hygiène, il est certaines parties qui présentent encore à l'observateur sérieux de bien fâcheux résultats. Ce triste côté de la civilisation, c'est le travail dans les manufactures, et l'on ne s'avance pas trop en affirmant qu'il dégrade, sous le double rapport physique et moral, les populations qui s'y livrent.
Le dépérissement de la classe ouvrière dans les grands centres manufacturiers est un mal qu'on ne saurait nier, et c'est surtout par le peu d'aptitude de cette classe au service militaire qu'il se révèle.
Les causes qui déterminent la dégradation des ouvriers des manufactures sont fort nombreuses : les unes sont engendrées par les ouvriers eux-mêmes, d'autres sont inhérentes à leur position. Parmi ces dernières, le défaut d'habitations convenables occupe la première ligne.
On a eu raison de dire que les rues sont aux villes ce que les poumons sont au corps humain. De même que les poumons, par l'intermédiaire des artères, portent l'élément respiratoire jusque dans les parties les plus intimes de l'organisme, de même les rues distribuent l'air jusque dans les dernières profondeurs des habitations.
Les demeures des ouvriers sont, dans presque toutes les villes manufacturières, petites et malsaines, obscures et humides. Souvent une famille entière, qui n'a pour grabat qu'une botte de paille et pour couverture que quelques méchants vêtements, est entassée dans un bouge ou dans une caverne, inaccessible à l'air et à la lumière, et indigne d'héberger même nos animaux domestiques.
Aujourd'hui, la cherté des loyers oblige généralement les ouvriers à se loger dans les villages environnants, d'ordinaire éloignés d'une lieue, une lieue et demie et même plus, des manufactures où ils travaillent; il en résulte pour eux l'obligation d'ajouter à leur travail, déjà si pénible, deux ou trois lieues de chemin par jour, et cela par tous les temps et malgré toutes les intempéries de l'atmosphère.
Ensuite leurs vêtements sont généralement insuffisants et trop froids en hiver; leur nourriture est grossière et de mauvaise qualité; enfin, leur travail est exagéré et ne rapporte pas assez pour leur permettre de se procurer les choses indispensables à la vie.
Indépendamment de toutes ces causes, qui contribuent à la misère des classes industrielles, il en est d'autres qui dépendent de l'ouvrier seul : elles proviennent de ses vices, de ses défauts.
C'est d'abord l'ivrognerie , passion brutale à la satisfaction de laquelle l'ouvrier consacre une grande partie de son gain. Il en résulte que non-seulement cet abus des alcooliques altère sa santé, mais encore qu'il lui ôte les moyens de satisfaire à ses besoins les plus urgents, ainsi qu'à ceux de sa famille. Presque tout son argent étant dépensé le
dimanche et le lundi, il ne lui reste plus rien pour se procurer un logement convenable, des vêtements suffisants, une nourriture en rapport avec le travail qu'il exécute.
C'est également cette misère incessante, dans laquelle il reste plongé jusqu'à la fin de sa vie, qui entraîne l'ouvrier à faire travailler prématurément ses jeunes enfants, afin de profiter de leur gain pour se donner un peu plus d'aisance et quelquefois aussi pour assouvir plus facilement son goût pour les boissons alcooliques. Il est enfin un autre ordre de circonstances, telles que la malpropreté, l'ignorance, le libertinage et la corruption prématurés des jeunes sujets.
Comment remédier à des désordres aussi nombreux, et relever les ouvriers des manufactures de l'état de dégradation physique et morale dans lequel ils sont tombés depuis le commencement de ce siècle ?
Divers moyens ont été signalés : voici, d'après nous, ceux dont on pourrait faire raisonnablement l'essai :
Rendre l'instruction primaire obligatoire; encourager la création de cités ouvrières aux portes des villes ; détruire tous ces cloaques immondes décorés par ironie des noms d'impasses et de bataillons carrés; n'admettre, dans les manufactures, que les enfants âgés de plus de douze ans; séparer, dans les ateliers, les sujets des deux sexes; favoriser le mariage; instituer des prix de propreté et de bonne conduite; soutenir les caisses de secours mutuels, d'épargne et de prévoyance ; établir enfin des maisons de retraite où ces travailleurs seraient admis moyennant le versement d'une faible somme d'argent.
2. Si le travail est nécessaire et même indispensable pour l'entretien de la santé, dans tous les cas, il ne l'est qu'à la condition expresse d'être entremêlé de repos : les fonctions de la vie de relation déterminent, dans les forces vitales, des pertes considérables, dont la réparation exige nécessairement des temps de relâche, et I on ne peut enfreindre cette loi sans porter de grands préjudices à l'économie entière.
Le repos est encore nécessaire pour un autre motif. Car, malgré la véstitude de cerlains ateliers, il est impossible que l'air ne s'y corrompe point, lorsque le séjour se prolonge longtemps. Dans l'absence d'une ventilation efficace, la vïciation de l'air est en raison directe du temps passé dans les salles.
En thèse générale, le repos doit être subordonné au plus ou moins de fatigue déployée par l'ouvrier dans l'exercice de sa profession.
Il est bon de cesser de travailler lorsqu'on ressent une forte courbature; car vouloir continuer son travail dans cette circonstance, serait s'exposer à de graves accidents.
Le travail exagéré, à part qu'il provoque une vieillesse prématurée et expose l'ouvrier a ne plus savoir travailler à un âge peu avancé , produit encore l'amaigrissement , détruit la fraîcheur, détermine des céphalalgies et des douleurs dans les membres, échauffe le corps qui semble être nourri d'un sang qui brûle dans ses veines.
Les jours de repos seront consacrés, par les travailleurs qui exercent un métier fatigant, à réparer leurs forces, ei par ceux qui exercent une profession sédentaire, à des promenades en plein air, à des courses, à des jeux gymnastiques, qui permettent le développement des muscles.
Enfin, le repos est encore nécessaire pour un autre motif. Toute profession, quelle qu'elle soit, qui absorbe entièrement celui qui l'exerce, peut finir par l'hébéter; l'ouvrier tout entier à une tache matérielle, et ne cessant de reproduire les mêmes mouvements, sentirait peu à peu s'énerver et se paralyser en lui les organes de la pensée, si le repos du corps ne venait pas de temps en temps rendre à l'intelligence quelque liberté.
3. Le sommeil est indispensable à la vie, et l'on ne peut, sans danger, prolonger l'état de veille au delà des limites indiquées par l'âge et la constitution des individus.
Le sommeil est le grand moyen dont l'homme peut dis-
poser pour compenser la consommation trop grande des tissus, rétablir l'équilibre des forces vitales et les maintenir dans un état satisfaisant. Le sommeil,
... Quand l'homme accablé sent de son faible corps, Les organes vaincus, sans force et sans ressorts, Vient, par un calme heureux soulager la nature Et lui porter l'oubli des peines qu'elle endure.
Henriade, ch. VIL
Six à huit heures de bon sommeil suffisent à l'homme jouissant d'une heureuse santé. Le défaut absolu ou la trop grande brièveté du sommeil altère la santé et souvent aussi le caractère. L'homme qui dort peu est plus irascible, plus maigre, moins susceptible d'un travail soutenu ; il digère mal, il a les mains brûlantes, le corps échauffé, peu d'appétit, et presque toujours de la tristesse ou de la préoccupation.
D un autre côté, l'excès de sommeil, comme de repos, rend lourd, maussade, détruit les forces, ralentit la circulation du sang, diminue l'appétit, rend la digestion difficile, amène la maigreur et le dépérissement ou un embonpoint excessif, et, à la suite de ce dernier, l'oppression, l'asthme, l'apoplexie et beaucoup d'autres accidents.
La nature nous a indiqué le temps qu'il convient de donner au sommeil : il faut lui obéir. On se trouve mal de faire du jour la nuit et de la nuit le jour. C'est une fort mauvaise habitude de dormir après le dîner. En général, il ne faut pas se livrer au sommeil après avoir mangé, et si l'on est obligé de se coucher tout de suite après le dernier repas, il faut que ce repas soit léger.