VI. Fractures
On appelle fractures les solutions de continuité des os produites à l'instant par l'action d'une violence extérieure et quelquefois aussi par la seule contraction musculaire.
Les violences extérieures sont les causes efficientes ordinaires des fractures
Les fractures arrivent presque toujours aux os longs, et peuvent se faire dans les divers points de leur longueur. Elles sont simples ou compliquées. La fracture est simple.
quand l'os seul est brise et que les parties molles voisines n'ont éprouvé qu'une lésion légère ; elle est eompliquée, lorsqu'elle est accompagnée de contusions violentes, de plaies aux parties molles, voisines de la fracture, de blessures de gros vaisseaux, de convulsions, de luxation, etc., etc.
On reconnaît, en général, l'existence d'une fracture à une douleur plus ou moins vive, à l'impossibilité de mouvoir le membre affecté, à la mauvaise conformation et au raccourcissement des membres, à l'écartement ou aux inégalités senties par le toucher, enfin à la crépitation produite par le frottement des pièces osseuses.
Le traitement de la plupart des fractures comprend trois indications principales : réduire les fragments dans leur position naturelle; les maintenir dans celte position pendant le temps nécessaire à la consolidation ; prévenir les accidents ou les combattre si déjà ils sont développés.
Il faut dans tous les cas de fracture appeler sans délai un chirurgien qui saura faire cesser immédiatement les douleurs en la réduisant ; mais en attendant son arrivée, qui peut tarder plus ou moins longtemps, le malade souffre, et les souffrances peuvent même compromettre la vie du malade.
Il n'est pas une personne attachée au service sanitaire d'un hôpital qui n'ait remorqué soment la façon vraiment barbare dont les blessés y sont transportés.
Les membres fracturés ont toujours subi une difformité si grande que, sans contredit, le déplacement des os est cent fois plus grave que la cause vulnérantequi en a déterminé la rupture. Nous avons vu, par exemple, des jambes dont le talon était en avant, la pointe en arrière; d'autres fois la cuisse, étant rompue, former de ses deux moitiés un angle plus ou moins aigu, dont la fracture formait le sommet. Que l'on ajoute à ces difformités monstrueuses, plus ou moins longtemps maintenues, le balancement du membre disloqué pendant toute la durée du transport, cl l'on concevra sans peine que la fracture la plus légère doit nécessairement devenir fort grave,
mortelle même. Joignez à cela les douleurs déchirantes du blessé, la permanence de l'hémorrhagie. les angoisses qui en résultent, et chacun saura apprécier l'impossibilité qu'il y a souvent de sauver un blessé dans des circonstances si compromettantes.
C'est pour ces graves raisons que nous voudrions qu'on enseignât aux ouvriers la manière de réduire les fractures, et que l'on trouvât, dans tous les ateliers où les travailleurs sont en grand nombre, un appareil à pansement renfermant du sparadrap, de la charpie, des compresses, des bandes, des attelles en bois ou en carton.
Que faut-il pour réduire une fracture ?
Connaître la conformation naturelle des membres, et les ramener en tirant avec douceur en sens inverse sur les deux extrémités : par exemple, la jambe étant cassée, on place le pied de façon que le gros orteil soit sur la même ligne que le bord interne de la rotule; puis on applique un appareil qui maintient le membre dans cette position.
Pourquoi les ouvriers ne le feraient-ils pas? Mainte fois nous l'avons vu faire par les infirmiers dans nos hôpitaux, et certes ils ne sont pas doués d'une plus grande somme d'intelligence que les ouvriers.
Nos ouvriers, quels qu'ils soient, dans l'exercice de leur métier, ne font-ils pas chaque jour des ouvrages qui réclament bien plus d'adresse?
Nous avons connu à l'hôpital St-Pierre, à l'époque où nous y étions attaché comme élève, dans le service de M. le professeur Seutin, un infirmier tellement adroit dans l'art d'appliquer les bandages amidonnés, qu'on se plaisait à profiter de ses leçons.
Qu'y a-t-il du reste de si difficile dans le traitement d'une fracture? Considérée en elle-même, elle guérit toujours. Ce n'est pas le chirurgien qui guérit, c'est la nature. L'homme de l'art ne fait qn'assurer l'immobilité des fragments jusqu'à la solidification du calus, do même qu'un menuisier main-
tient le sergent qui soutient deux pièces de bois en contact jusqu'à ce que la colle interposée entre les deux surfaces à joindre ait acquis la dureté nécessaire.
Voici quelques moyens dont on peut user en attendant le chirurgien :
Pour la fracture du bras, quelle qu'elle soit, il suffit de rapprocher le bras du tronc, de l'y maintenir fixé au moyen d'une bande ou d'une serviette, de fléchir l'avant -bras à angle droit sur bras et de le soutenir avec une écharpe. Pour la fracture de l'avant-bras, on applique sur sa face antérieure et sur sa face postérieure, une attelle en bois ou en carton, garnie de linge, qu'on maintient fixée par une bande roulée, et on le soutient avec une écharpe ;
Pour les fractures de la cuisse, on place sous le jarret trois ou quatre coussins, de grandeur décroissante de bas en haut ; on dispose ensuite d'autres coussins, de manière à former un double plan incliné. La cuisse à demi fléchie repose sur le plan qui lui correspond; la jambe également fléchie appuyée sur l'autre. On maintient le membre dans cette position avec un drap plié en cravate, dont la partie moyenne embrasse les pieds, et dont les extrémités sont attachées aux deux côtés du lit.
Quand des circonstances empêcheront de se servir de ce moyen, on aura recours au suivant :
On rapprochera doucement la cuisse brisée de la cuisse saine, cette dernière servira d'attelle ou de tutrice à l'autre, et on la maintiendra dans cette position au moyen d'une bande roulée ou de tout autre lien.
Pour les fractures de la jambe, on peut recourir aux deux moyens dont nous venons de parler, ou bien réduire la fracture de la manière que nous avons indiquée plus haut, et la maintenir réduite en appliquant sur le côté interne et sur le côté externe du membre une attelle en bois ou en carton, garnie de linge, qu'on fixe au moyen d'une bande roulée.