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CHAPITRE DEUXIEME

Les Conquêtes.

Mgr Canoz, Vicaire Apostolique. — Tournée pastorale. — Revers. — Béatification de l'Apôtre du Marava. — Conquêtes sur le Schisme. — Autres fruits recueillis. — Nécrologe.

2e Période : 1847-1858.

Talis ... decebat ut nobis esset Po7itifex. Hebr., VII, 26.

A.R une heureuse disposition de la Providence, le P. Bertrand et ses compagnons, en arrivant au Maduré, furent placés sous la juridiction de Mgr de Drusipare, Vicaire Apostolique de Pondichéry; ce qui leur valut de faire l'apprentissage de la vie de missionnaire sous la haute direction de cet excellent prélat, et en compagnie de deux vétérans de l'apostolat, tous deux hommes de zèle et d'une longue expérience. La Nouvelle Mission du Maduré fut ainsi, durant les dix premières années, une annexe du vicariat de Pondichéry ; mais cet état n'était que provisoire.C'était l'intention du Saint-Siège d'augmenter le nombre des vicariats apostoliques dans l'Inde, dès que les circonstances lui paraîtraient favorables. Déjà, en 1845, la mission de Coimbatour et celle du Maïssour avaient été détachées de Pondichéry, et placées chacune sous le gouvernement d'un missionnaire revêtu de la dignité épiscopale. Quant à

MGR CANOZ.

la mission du Maduré, Rome avait, dès 1837, décrété son érection en vicariat, et le P. Bertrand avait reçu

directement de la Propagande les Bulles qui le nommaient Vicaire Apostolique. Si le décret resta alors sans exécution, c'est parce que l'humilité du religieux et les instances que le P. Roothaan, Général de la Compagnie, fit auprès du Saint-Père, y mirent obstacle. Mais ce n'était qu'un sursis ; l'affaire, restée alors en suspens, fut reprise quelques années plus tard et définitivement conclue. Un des derniers actes du pontificat de Grégoire XVI fut un décret qui érigeait le Maduré en Vicariat Apostolique (1846).

L'honneur cette fois, ou plutôt le fardeau de l'épiscopat, fut imposé au R. P. Alexis Canoz, qui depuis trois ans gouvernait la Mission. Le choix ne pouvait être plus heureux, et tous y applaudirent, excepté celui qui en était l'objet. L'humble religieux, dans une lettre qu'il écrivit au mois de mai (1847) au Très Révérend P. Roothaan, s'exprimait ainsi :

« Me voilà donc condamné à porter une croix plus pesante ; fiât voluntas Dei! Puisque la volonté de notre T. R. P. Général et les ordres exprès de Sa Sainteté me l'imposent, je me soumets avec humilité. Ce qui me console, c'est l'assurance qui m'a été donnée, que je ne cesserai pas pour cela d'être religieux delà Compagnie de Jésus, et de jouir de tous les avantages de ma précieuse vocation. Regardez-moi donc toujours comme le plus humble de vos enfants ; car le caractère que je vais recevoir par obéissance, ne changera rien à mes sentiments d'amour et de dévouement envers la Compagnie, notre mère commune, à laquelle

je suis heureux d'appartenir toujours. » La Propagande avait, en effet, formellement déclaré, sur la demande du R. P. Roothaan, « que dans le cas donné, le Jésuite revêtu de la dignité de Vicaire Apostolique, reste Jésuite », in dato casu manet religiosus.

Le sacre du nouvel évêque eut lieu à Trichinopoly, le 29 juin, en la fête des SS. Apôtres Pierre et Paul (1847). C'était l'anniversaire de la consécration de la cathédrale. Monseigneur Ludovic, de l'ordre des Carmes Déchaussés, archevêque de Vérapoly, fut le prélat consécrateur. Il était assisté de Mgr Bonnand et de Mgr de Brésillac, celui-ci premier Vicaire Apostolique de Coimbatour. La grande cérémonie avait attiré à Trichinopoly une vingtaine de Pères, c'est-àdire presque tous les missionnaires du Maduré, et un certain nombre de prêtres des vicariatsvoisins. «Jamais depuis la création du monde, dit le narrateur de cette grande solennité, notre ville n'avait vu une fête pareille ; jamais tant de prêtres assemblés, jamais tant d'évêques. » Les chrétiens étaient accourus en foule de tous les points de la Mission.

L'émotion de la foule fut à son comble, quand le nouveau prélat, la mitre en tête et la crosse en main, descendit les degrés de l'autel et fendit les flots pressés du peuple, en répandant ses premières bénédictions.

Aux vêpres solennelles, qui furent chantées dans la soirée, 1 evêque pontifia pour la première fois dans sa cathédrale. Le P. Clément Castanier, qu'on appelait l'orateur tamoul, monta en chaire et, dans un sermon comme il savait les faire dans les grandes circonstan-

MOR CANOZ.

ces, il traduisit les sentiments dont les cœurs étaient remplis. Durant la journée, les pétards, les canons, accompagnement obligé de toute fête indienne, firent entendre leurs détonations ; et, après le salut du Saint- Sacrement, à la tombée de la nuit, un splendide feu d'artifice couronna ce jour d'allégresse.

La solennité extérieure eut son complément dans une fête de famille, dont la piété filiale et la charité fraternelle firent tous les frais. On était si heureux de se trouver ensemble. Le passé et ses souvenirs amers étaient oubliés; ce jour devait commencer une ère nouvelle ; l'avenir se peignait des plus brillantes couleurs. En réalité, l'avenir devait, du moins pour longtemps, ressembler au passé : mais le cœur de l'homme est ainsi fait ; il s'ouvre volontiers à l'espérance. Donc, tandis que l'évêque envisageait comme une charge la dignité dont il venait d'être investi et déjà en sentait le poids, la joie débordait dans sa famille. Tout naturellement cette joie se traduisit par des chants. On chanta le prélat consécrateur ; on chanta les prélats ses assistants ; surtout on chanta le héros de la fête. Un chant parut, plus que tout autre, exprimer le sentiment qui dominait dans l'assistance ; il roulait tout entier sur les noms de père et de seigneur, deux noms que le nouvel évêqueporteraitdésormais et sauraità merveille associer en sa personne (!).

Par le sacré de Mgr Canoz devenu Vicaire Apostolique du Maduré, la Mission fut définitivement constituée. Deux années auparavant, un décret de la

1. L'auteur de cette pièce était le P. Louis Tassis. Nous en citons quelques couplets dans la Notice sur ce missionnaire. (V. 2e vol.)

Propagande, en attribuant au vicariat de Pondichéry les chrétientés de Pratacoudy et de Vadouguerpatty, qui sont sur la rive gauche du Cavery, et en assignant à la mission du Maduré la partie du collectorat de Tanjaour qui s'étend sur la rive droite du Vettar. branche du Cavery, avait renfermé le vicariat apostolique du Maduré dans ses limites naturelles : savoir, le Cavery et le Vettar au nord, la longue chaîne des Ghattes à l'ouest, l'Océan au sud et à l'est. Ainsi limitée, la Nouvelle Mission embrasse une étendue de pays d'environ 300 kilomètres de long sur 150 ou 200 de large. On y compte environ 6,000,000 d'habitants. Le nombre des catholiques, si nous nous en tenons aux chiffres approximatifs que donnent les missionnaires de cette époque, était d'environ 160,000 ; ceux qui reconnaissaient l'autorité du Vicaire Apostolique dépassaient 120,000. Trente-un prêtres, dont deux étaient encore novices, composaient le personnel de la Mission.

L'évêque était en même temps supérieur des Religieux et, dans le principe, supérieur unique, si nous exceptons le collège Saint-Joseph de Négapatam, qui fut, dès sa fondation en 1844, placé sous le gouvernement immédiat d'un Père ayant le titre de Recteur. Mais la Mission était trop vaste pour être administrée directement par une seule personne ; c'est pourquoi, dès l'année 1849, deux supérieurs furent chargés de l'administration immédiate, l'un des chrétientés du nord, l'autre de celles du sud. Un supérieur fut pareillement établi pour la partie centrale en 1853; et depuis lors la mission du Maduré est restée divisée en trois

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grands districts : celui du nord, celui du centre et celui du sud.

On avait espéré que la solennité du 29 juin porterait un grand coup au schisme ; il n'en fut pas ainsi. En vain Mgr Canoz adressa à chacun des prêtres de Goa une circulaire traduite en portugais, où il leur annonçait les dernières dispositions du Saint-Siège ; savoir, l'érection du Maduré en vicariat et sa nomination à la dignité de Vicaire Apostolique. En vain il les invita à reconnaître sa juridiction spirituelle ; nous ne sachons pas qu'un seul prêtre goanais ait fait acte de soumission. Toujours encouragés par l'archevêque de Goa, ils persévérèrent dans leur révolte, et, avec eux, des milliers de chrétiens, qui redoutaient l'autorité d'un Vicaire Apostolique et trouvaient leur compte à s'y soustraire.

Cependant les fidèles appelaient de leurs vœux le jour où il leur serait donné d'offrir leurs hommages au Pontife que Rome venait de leur donner. On était en 1848, l'année des troubles et des révolutions en France et en Italie. Il ne tint pas à Mgr Canoz que cette même année ne fût pour son vicariat une année de concorde et de paix. Il résolut de visiter, en premier lieu, les chrétientés du sud. Là, en effet, il avait bien des brebis à pacifier. Le schisme était resté vivacesur la côte, depuis les luttes du P. Alexandre Martin ; et, bien que l'événement du 29 juin l'eût un moment humilié et déconcerté, il n'avait pas tardé à relever la tête.

Parti de Trichinopoly au mois de janvier, l'évêque ne fit que saluer en passant Maleyadipatty, Dindigul,

Maduré, Palamcottah. Il semble que sa première intention était de visiter d'abord Tuticorin ; mais le P. Puccinelli, chargé de cette chrétienté, travaillait depuis plusieurs années à la construction d'une grande église qui n'était pas encore terminée ; la visite de Tuticorin fut ajournée. Mgr Canoz poursuivit sa marche vers le sud et s'arrêta à Punicaèl, gros village sur la côte.

C'était une course de plus de deux cents milles que le prélat avait dû faire, non en chemin de fer ; l'idée de doter les Indes de chemins de fer n'avait encore germé dans aucune tête; mais dans une voiture cahotante que traînaient des bœufs du pays, souvent par de mauvais chemins, et parfois à travers les sables ou les marais. On faisait dix ou douze milles dans la matinée, ayant soin de partir de grand matin ; on s'arrêtait vers neuf ou dix heures, pour laisser tomber la grande chaleur ; puis on se remettait en route et on faisait encore une douzaine de milles dans la soirée. La nuit se passait dans la voiture, à moins qu'on n'arrivât le soir à une de ces hôtelleries indiennes qu'on appelle Sattram, qui fournissent un abri au voyageur, et rien de plus. Pour toute nourriture il fallait se contenter des provisions qu'on emportait avec soi, quel que fût l'état où la chaleur les eût réduites. C'est dans ces conditions que le Vicaire Apostolique du Maduré fit longtemps la visite de son vicariat. Ajoutons qu'aujourd'hui même, si on excepte les deux grandes lignes de Trichinopoly à Tuticorin et de Trichinopoly à Négapatam, ailleurs, dans tout le Marava par exemple, l'évêque voyage à

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peu près de la même manière et dans les mêmes conditions que Mgr Canoz en 1848.

Les nombreuses chrétientés de la côte, depuis Punicaèl jusqu'au Cap Comorin, reçurent successivement la visite de leur évêque. Manapade, petite ville riche en souvenirs, où l'on montre encore, à deux pas delà mer, au milieu des sables, une grotte qui servit jadis de chapelle à saint François-Xavier ; Manapade, la résidence du dernier Provincial du Malabar, fut le lieu où Mgr Canoz célébra les grandes cérémonies du Jeudi-Saint. Après Manapade vinrent Obarry, Edindagarey, Coutapouly, etc. En avançant ainsi le long des côtes, il atteignit les limites du vicariat de Vérapoly. L'amitié et la reconnaissance lui firent un devoir de visiter le vénérable prélat qui lui avait conféré la plénitude du sacerdoce. Après quelques semaines d'un repos bien mérité, il reprit ses courses apostoliques, visita Vadakenkoulam ; et, poursuivant sa marche, tantôt le long des côtes, tantôt dans l'intérieur des terres, à travers une plaine sablonneuse, il arriva enfin à Tuticorin où le P. Puccinelli l'attendait pour l'inauguration de la nouvelle église.

Mgr Canoz, en rendant compte au P. Provincial de sa tournée épiscopale, décrivait ainsi l'accueil qu'il reçut à Tuticorin :

« Notre entrée dans la ville fut vraiment solennelle. Imaginez douze arcs de triomphe, ornés avec autant de goût que de variété; une forêt de bannières, parmi lesquelles on distinguait les pavillons du gouvernement et ceux du fort ; des flots de peuple, où les schismatiques et les protestants se confondaient avec les

catholiques, etc. Une longue procession, venue à ma rencontre, me conduisit, revêtu de mes plus beaux habits pontificaux, à travers cette foule, au son de la musique et au chant des psaumes et des cantiques. L'église était richement parée, et l'éclat de mille lumières rehaussait encore sa beauté. Ce fut pour nous un jour de joie et de triomphe dans une ville qui nous a causé tant de chagrin. »

Résumant les fruits de sa visite dans le sud, Mgr Canoz disait : « J'ai fait l'administration de toutes les chrétientés ; j'ai reçu la soumission des mutins, accordé des pardons, répandu des bénédictions, laissé partout les populations dans la paix et dans de bons sentiments;» puis il ajoutait : « Dieu veuille que cela dure ! » Et encore : « Aujourd'hui nous vous annonçons la victoire remportée, la paix enfin rétablie, et le lendemain nous sommes de nouveau en pleine guerre. Le schisme, dans cette contrée, c'est l'hydre aux têtes toujours renaissantes, ou comme ces humeurs malignes cachées dans un corps et qui font éruption tantôt d'un côté, tantôt d'un autre ; à peine a-t-on guéri un membre que l'éruption paraît dans un autre membre. » L'avenir ne devait que trop justifier ces tristes prévisions.

De Tuticorin Mgr Canoz se rendit à Maduré, où il avait donné rendez-vous aux missionnaires de Dindigul et du Marava. Il passa avec eux quelques jours qu'il employa à régler les affaires les plus urgentes de ces districts, et revint ensuite à Trichinopoly. Cette première visite n'avait pas duré moins d'un an. Plus de 12,000 personnes avaient reçu le sacrement de Confir-

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mation ; plus de 20,000 les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie.

Les mêmes expéditions pacifiques se continuèrent les deux années suivantes (1849- 1850). Aucun district ne fut oublié, et l'impatience où étaient les fidèles de voir leur évêque se trouva satisfaite. Tous, il est vrai, connaissaient déjà l'élu du Pontife romain ; car Mgr Canoz avait eu occasion de visiter la Mission durant les trois ans qu'il l'avait gouvernée comme simple supérieur. Tous néanmoins s'attendaient à le voir en quelque sorte transfiguré. Un simple Souami qui devient évêque ! Aux yeux des Indiens, c'est comme s'il revêtait une seconde nature. Ils furent agréablement surpris de le retrouver tel qu'ils l'avaient connu : même bonté, même affabilité, plus un air de douce majesté qui était loin de leur déplaire.

Mgr Canoz ne recueillit pas que des consolations dans ces tournées pastorales. Le Marava, où il avait débuté dans la carrière de missionnaire, qui lui rappelait tant de souvenirs, quelques-uns bien douloureux, mais d'autant plus chers ; le Marava le revit avec ses insignes pontificaux. Il en parcourut les chrétientés ; il alla au devant des populations ; mais le schisme avait glacé les cœurs ; les populations ne répondirent pas à ses avances. Les meilleurs osaient à peine se montrer. On eût dit que le pays était sous l'impression de la terreur. Le feu couvait sous la cendre, prêt à éclater en un immense incendie. Mgr Canoz constata avec douleur le triste état de cette partie de la Mission. Mais où le mal abondait alors, la grâce devait surabonder un jour, et la froideur du premier accueil devait

plus tard faire place au plus magnifique enthousiasme.

Plus de trois ans s'étaient écoulés depuis que Mgr Canoz avait reçu la consécration épiscopale. Il avait parcouru tout son vicariat ; il s'était renseigné de visu sur l'état de chaque chrétienté, sur les besoins de chaque district et de toute la Mission; il importait que les supérieurs de la Compagnie, et particulièrement le Père de tous les fidèles, fussent renseignés à leur tour. Après avoir confié la direction générale des affaires au P. Clément Castanier, qu'il établit dans la charge de pro-vicaire, Mgr Canoz, accompagné par le P. Guillaume Strikland, s'embarqua pour l'Europe vers le commencement de 185 1 ('). Il se rendit d'abord à Rome.

Il entretint longuement des intérêts de sa chère Mission le grand Pape Pie IX, qui lui fît espérer la prochaine béatification du vénérable Jean de Britto ; le Cardinal Préfet de la Propagande, le R. P. Jean Roothaan, Général de la Compagnie. S'arrachant ensuite aux attraits de la Ville éternelle, il parcourut les principales villes de France, d'Angleterre, de Hollande, de Belgique, recueillant des aumônes et faisant naître des vocations pour le Maduré. Son passage dans les maisons de la Compagnie était une fête pour la communauté. Nous aimons surtout à nous le représenter

1. Le P. William Strikland était arrivé au Maduré en 1847, et avait depuis lors rempli l'office de chapelain auprès des soldats catholiques de Trichinopoly. Sa santé ne pouvant s'accommoder du climat de l'Inde, il dut rentrer en Europe. Nous lui devons un aperçu, en anglais, des œuvres des missionnaires, qui fut d'un grand secours au P. Saint-Cyr lorsqu'il fut envoyé en Europe pour quêter des aumônes en faveur du Maduré. Le P. Strikland vivait encore en ces dernières années.

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