CHAPITRE XVn
Parmi ses occupations diverses, le vieux bachelier trouvait dans l'antique église une source inépuisable d'intérêt et d'agrément. U en était devenu fier, comme la plupart des hommes le sont des merveilles du petit monde où ils se meuvent ; il en avai^ fait une étude particulière ; il en avait appris l'histoire ;
plus d'un jour d'été îe trouva dans Tintérieur. de Téglise, plus d'une soirée dliiver le vit au coin du feu du desseryant, méditant sur ce sujet favori et ajoutant quelque richesse nouvelle à son petit trésor de traditions et de légendes.
Gomme il n'était pas de ces esprits farouches qui voudraient mettre à nu la Vérité, en la dépouillant du peu de voiles et de vêtements que le temps et la féconde imagination des poëtes aiment à lui prêter, des agréments qui la décorent et servent, comme les eaux de son puits , à donner des grâces de plus aux charmes qu'ils cachent et montrent à moitié, à éveiller l'intérêt et la curiosité plutôt qu'à faire nattre la langueur et l'indifférence; comme, loin de ressembler à ces censeurs moroses et e^durcis, le vieux bachelier aimait à voir la déesse couronnée de ces guirlandes de fleurs sauvages que la tradition a tressées pour lui en faire une brillante parure, et qui souvent ont d'au* tant plus de fraîcheur qu'elles ont plus de simplicité ; il marchait d'un pas léger et posait une main légère sur la poussière des siècles. Il aurait été bien fâché de soulever aucune des nobles pierres qu'on y avait élevées sur les tombes , pour voir s'il était vrai qu'il y eût là-dessous quelque cœur honnête et loyal. Ainsi , par exemple , il y avait un vieux cénotaphe de pierre grossière qui, depuis longues générations, passait pour contenir les ossements d'un certain baron , lequel , après avoir porté le ravage , le pillage et le meurtre en pays étranger, était revenu plein de repentir et de douleur faire pénitence et mourir dans sa patrie. Or, de doctes antiquaires avaient récemment découvert que cette tradition n'était nuUement fondée , et que le baron en question était mort , à les en croire , les armes à la main sur un champ de bataille , en grinçant des dents et proférant des malédictions jusqu'à son dernier soupir. Le vieux bachelier soutint haut et ferme que la tradition seule était véridique ; que le ba* ron, repentant de ses crimes, avait fait de grandes charités et rendu doucement son âme à Dieu; et que, si jamais baron monta au ciel, celui-ci y était assurément bien tranquille. Autre exemple : lorsque les mêmes archéologues prétendirent prouver qu'un certain caveau secret ne contenait nullement la tombe d'une vieille dame qui avait été pendue, traînée sur la claie et écartelée par les ordres de la glorieuse reine Elisabeth, pour avoir secouru un malheureux prêtre qui se mourait de faim et de soif à sa porte , le vieux garçon soutint solennellement, envers et oontre
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tous , que l'église était sanctifiée par la présence des cendres de la pauvre dame ; il démontra que les restes de la victime avaient été recueillis pendant la nuit aux quatre coins de la ville , apportés en secret dans Téglise, et déposés dans le caveau, n y a plus : le vieux bachelier, dans Texoès de son patriotisme local, alla jusqu'à nier la gloire de la reine Elisabeth et à dire tout haut qu'il mettait bien au-dessus d'une pareille gloire celle de la plus humble femme du royaume qui avait au cœur de la tendresse et de la piété. Quant à la tradition d'après laquelle la pierre plate posée près de la port n'était point le tombeau du misérable qui avait déshérité son fils unique et légué à l'églisô une sonune d'argent pour établir un carillon , le vieux bachelier s'empressa de l'admettre ; il disait qu'il était impossible que le pays eût jamais produit un tel monstre. En un mot, il voulait bien que toute pierre ou toute plaque de cuivre fCLt le monument des actions seules dont la mémoire était digne de survivre, mais pour les autres, elles ne méritaient que l'oubli. Qu'ils eussent été. ensevelis dans la terre consacrée , à la bonne heure , mais il les y laissait enfouis profondément, pour ne jamais revoir le jour.
Ce fut par les soins d'un si bon maître que l'enfant apprit facilement sa tâche. Déjà fortement émue par le monument silencieux et la paisible beauté du site au sein duquel il élevait sa majestueuse vieillesse entourée cfune jeunesse perpétuelle, il semblait à Nelly, lorsqu'elle entenda t ces récits , que «ette église était le sanctuaire de toute bonté , de toute vertu. C'était comme un autre monde , où jamais le péché ni le chagrin n'étaient apparus , un lieu de repos inaltérable , où le mal n'osait mettre le pied.
Après lui avoir raconté , au sujet de presque toutes les tombes et les pierres sépulcrales, l'histoire qui s'y rattachait;, il la conduisit dans la vieille crypte , maintenant un simple caveau noir, et lui montra comment elle était éclairée au temps des moines; comment, parmi les lampes qui pendaient du plafond, et les encensoirs qui, en se balançant, exhalaient les parfums de la myrrhe , et les chapes brillantes d'or et d'argent , et les peintures, et les étoffes précieuses, et les joyaux tout rayonnants, tout étisicelants sur les arcades profondes , le chant des voix de vieillards avait retenti plus d'une fois à minuit dans les siècles reculés, tandis que des ombres dont le visage se caohait sous un capuchon étaient agenouillées tout autour à prier en défilant les
grains de leur rosaire. Be là, il la ramena dans Téglise et lui fit remarquer, au haut des vieilles murailles , de petites galeries le loAg desquelles les nonnes avaient coutume de passer, à peine visibles de si loin dans leur costume sombre ^ s'y arrêtant parfois comme de titistes fantômes pour écouter les cantiques. Il lui apprenait aussi comment les guerriers, dont les images étaient couchées sur les tombes, avaient autrefois porté ces armes maintenant brisées; comme quoi ceci avait été un heaume, ceci un bouclier, ceci un gantelet; comme quoi ils avaient tenu Tépée à deux mains et assené sur l'ennemi les coups terribles de leur masse de fer. Tout ce qu'il disait, l'enfant le recueillait précieusement dans son esprit. Que de fois, la nuit, elle s'éveilla , d'un rêve du temps passé et sortit de son lit pour aller regarder au dehors la vieille église, souhaitant avec ardeur de voir les croisées s'éclairer et d'entendre le son de l'orgue et les chants apportés sur l'aile du vent!
Le vieux fossoyeur ne tarda pas à aller mieux. Quand il fut sur pied, il apprit à Tenfant bien d'autres choses, quoique de nature différente. Il n'était pas encore en état de travailler; mais un jour qu'il y avait une fosse à creuser, il alla surveiller l'homme chargé de ce soin. Il était justement ce jour-là d'une humeur communicative ; et l'enfant, d'abord debout à côté de lui, puis assise à ses pieds sur l'herbe, tournant vers lui son visage pensif, commença à causer avec le vieillard.
L'homme qui servait d'aide au fossoyeur était un peu plus âgé que lui, quoique beaucoup plus actif. Mais il était sourd, et lorsque le fossoyeur, qui par parenthèse eût. fait à grand'peine un mille de chemin en une demi-journée, échangeait une observa- * tion avec lui au sujet de son ouvrage, l'enfant ne pouvait s'empêcher de remarquer qu'il y mettait une sorte de pitié impa* tiente pour l'infirmité de cet homme, comme s'il eût été lui-même *a plus forte et la plus alerte des créatures vivantes.
c Je suis fâchée de vous voir faire cette besogne, liit l'enfant en s'approchant. Je n'avais pas entendu dire qu'il y eût quelqu^un de mort.
— Elle habitait un autre hameau, ma chère, répondit le fossoyeur, à trois milles d'ici.
' — Était-elle jeune ?
— Oui.... oui; pas plus de soixante-quatre ans, je pense. David, avait-elle plus de soixante-quatre ans? »
David, qui bêchait ferme, n'entendit pas un mot de cette question. Le fossoyeur, qui ne pouvait réussir à l'atteindre avec sa béquille et qui était aussi trop infirme pour se lever sans assistance, appela son attention en lui jetant sur son bonnet de coton rouge, une motte de terre.
c Qu'est-ce qu'il y a? dit David en le regardant.
— Quel âge avait Becky Morgan? demanda le fossoyeur. - — Becky Morgan? répéta David.
•^ Oui, répliqua le fossoyeur; ajoutant d'un ton à moitié compatissant et & moitié grondeur, mais sans être entendu de son vieux compagnon : Yous devenez bien sourd, Davy, terriblement sourd. »
Ce dernier, interrompant sa besogne, se mit à nettoyer sa bêche avec un morceau d'ardoise qu'il avait sous la main à cet effet, et grattant dans son opération l'essence d'autant de Becky Morgans que le ciel seul peut en connaître, il se mit à réfle'chir sur cette matière.
c Laissez-moi y penser, dit-il ensuite. J'ai vu, la nuit dernière, qu'on avait écrit sur le cercueil.... N'était-ce pas soixantedix-neuf an^,?
— Non, non!
— Ah 1 oui, c'était cela, reprit le vieillard avec un soupir. Car je me souviens d'avoir pensé qu'elle était à^peu près du même âge que nous. Oui, c'était soixante-dix-neuf ans.
-— Êtes-vous SÛT de n'avoir pas mal lu, Davy? demanda le fossoyeur, laissant voir sur ses traits une certaine émotion. *
— Hein?... dit l'autre; répétez-moi cela.
— U est très-sourd I II est tout à fait sourd I s'écria vivement le fossoyeur. Êtes- vous sûr d'avoir bien lu?
— Oh I oui. Pourquoi pas ?
— Il est tout à fait sourd, murmura le fossoyeur; et puis je crois qu'il tombe en enfance, i.
Nelly se demandait avec quelque étonnement quelle raison le fossoyeur pouvait avoir de parler ainsi, quand, à dire vrai, son assistant n'avait pas moins d'intelligence que lui et était infiniment plus robuste. Mais le fossoyeur n'ayant rien ajouté de plus, Nelly ne donna pas suite à cette réflexion.
c Vous m'avez parlé, dit-elle, de vos travaux de jardinage. Est-ce que vous plantez quelque chose ici?
— Dans le cimetière?... Non, je n'y mets rien.
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— J'y ai vu dès fleurs et des arbustes. Tenez, en voici Jà-bas. Je m'imaginais qu'ils avaient poussé par vos soins, quoiqu'ils soient bien chétifs.
— Ils poussent à la grâce de Dieu, et Dieu sans doute a ses raisons' pour qu'ils ne se montrent pas ici dans tout leur éclat.
— Je ne vous comprends pas.
— Eh bien 1 écoutez. Ces arbustes marquent les tombes de ceux qui avaient des amis tendres et dévoués.
— J'en étais sûre!... s'écria l'enfant. Ils ont bienfait, vraiment : cela me fait plaisir à penser.
— Oui, répliqua le fossoyeur; mais, attendez. Regardez-les, ces arbustes; voyez comme ils penchent leur tète, comme ils sont languissants, comme ils dépérissent, ^'n devinez-vous la cause?
— Non, répondit l'enfant.
— C'est que la mémoire de ceux qui sont couchés en ce lien périt si vite I D'abord on vient soigner ces fleurs le matin, vers midi et le soir; bientôt les visites sont moins fréquentes ; une fois par jour, une fois par semaine; d'une fois par semaine, elles arrivent à ne plus avoir lieu qu'une fois par mois ; puis les intervalles sont éloignés et incertains; et enfin l'on ne vient plus du tout. Il est rare que ces marq[ues de souvenir fleurissent longtemps. J'ai vu les fleurs d'été les plus passagères leur survivre presque toujours.
— Ce que vous m'apprenez là m'afflige extrêmement.
— Ahl répondit le vieillard en hochant la tôte, c'est ainsi que s'expriment les braves gens qui entrent ici pour parcourir notre cimetière; mais moi je pense tout autrement, c C'est, me disent-ils, une louable habitude que vous avez dans ce pays de cultiver la terre autour des tombes,' mais il est triste de voir toutes ces plantes s'étioler ou mourir. » Je leur demande pardon en leur répondant que, selon moi, c'est bon sign^pour le bonheur de ceux qui survivent. C'est comme ça ; la nature le veut.
— Peut-êtrç cela vient-il de ce que les parents qui les pleurent s'habituent à regarder dans le jour le ciel bleu, et pendant la nuit les étoiles, et h, penser que les morts habitent là et non dans leurs tombeaux. »
L'enfant avait prononcé ces paroles avec chaleur. Ce fut d'un accent de doute que le vieillard lui répondit : c Oui, p^ut-étre. Ce n'est pas impossible.
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^ Qu'il en soit ainsi ou non, pensa Nelly, je ferai de cet en« droit mon jardin. Ce ne sera pas déjà si rude d'y donner un petit coup de bêche, et je suis certidne que j'y trouverai du plaisir, i
Le fossoyeur ne remarqua ni la coloration de ses joues brû« lantes ni les larmes qui humectaient ses yeux. Il s'était tourné yers Darid qu'il appela par son nom. Bien évidemment la ques tion de l'âge de Becky Morgan le troublait encore, quoique l'en faut eût peine à comprendre pourquoi.
Le deuxième ou troisième appel fait par son nom attira enfin l'attention du y^euz compagnon, qui interrompit sa tâche, s'appuya sur sa bêche et posa sa main contre son oreille dure.
c Est-ce que tous m'appelez ? dit-il.
. — J'aurais cru, Dayy, répondit le fossoyeur, que Becky Mor<* gan.... et il montra la tombe, était bien plus ^ée que tous ou moi.
— Soixante-dix-neuf ans, répondit le yieillard avec un triste balancement de tête. Je vous dis que je l'ai vu.
— Vous l'avez vu?... Oui; mais, Davy, les femmes n'avouent pas toujours leur âge.
— - Cest possible tout de môme, s'écria le compagnon , dont les yeux brillèrent tout à coup. Elle pouvait bien être plus âgée.
— J'en suis sûr. Songez donc seulement comme eUe paraissait Tieille. Vous et moi nous n'avions l'air que d'enfants au* près d'elle.
— Elle pkraissait vieUle, répéta David. Yous avez raison; elle paraissait vieille.
— Rappelez-vous, dit le fossoyeur, combien depuis longues, longues années, elle paraissait vieille; comment voulez-vous qu'elle n*eût que soixante-dix-neuf ans, notre âge seulement?
— Elle devait avoir pour le moins cinq ans de plus que nous! s'écria l'autre.
— Cinq ans!... repartît le fosspyeur; dites plutôt dix. EUe avait bien quatre-vingt-neuf ans. Rappelez-vous l'époque à laquelle sa fille mourut. Certainement elle avait quatre-vingt-neuf ans comme un jour, et la voilà qui veut se donner dix ans de moins!... vanité humaine!... i
Bn fait de réflexions morales' sur ce thème abondant, le compagnon ne resta pas en arrière, et tous deux ensemble y ajou-
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tèrent des commentaires nombreux , d'après Tautorité desquels il eût été .permis de se demander, non pas si la défunte avait bien Tâge qu'on lui supposait, mais si elle n'avait pas parfaitement atteint la limite patriarcale de la centaine. Lorsqu'ils eurent décidé la question à leur satisfaction mutuelle, le fossoyeur, avec l'aide de son ami, se leva pour partir.
c U fait froid à rester assis à cette place, dit-il, et il faut que je preni^e des ménagements jusqu'à l'été prochain.
— Qu'est-ce ? demanda David.
— Il est très-sourd, le pauvre diable 1... Bonjour.
— Ah ! dit David le suivant du regard, il baisse considérablement. *Gomme il vieillit tous les jours 1 i
Ce fat ainsi qu'ils se séparèrent, chacun de son côté, persuadé que l'autre avait moins de temps à Vivre que lui ; tous deux grandement consolés et rassurés par la petite fiction dont ils étaient tombés d'accord sur l'âge de Becky Morgan, car, grâce à cet expédient, la mort n'était plus pour eux un précédent de fâcheux augure, puisqu'elle leur promettait au moins une dizaine d'années à vivre encore.
L'enfant resta quelques minutes à considérer le vieux sourd, comme il rejetait la terre avec sa pelle, s'arrêtant souvent pour tousser et reprendre haleine, et se répétant entre les dents, avec une sorte de joie grave , que le fossoyeur baissait rapidement. A la fin elle s'éloigna et, traversant toute pensive le cimetière, elle rencontra, sans s'y attendre le maître d'école qui était assis au soleil sur un tertre vert et lisait.
c Nell icil... dit-il amicalement, tandis qu'il fermait son livre. U m'est bien agréable de vous voir respirer en plein air , en pleine lumière. Je craignais que vous ne fussiez encore dans l'église où vous vous tenez si souvent.
— Tous le craigniez I... dit l'enfant en s'asseyant auprès de lui. N'est-ce pas un lieu convenable ?
— Sans doute, sans dou^. Mais il faut être gaie quelquefois. Allons, ne secouez pas la tète et ne souriez pas si tristement.
— Non, si vous lisiez dans mon cœur , vous n'y verriez pas de tristesse. Ne me regardez donc pas ainsi, conmie si vous me supposiez du" chagrin. Il n'y a pas sur la terre une créature plus heureuse que je ne le suis maintenant. »
Pleine de reconnaissance et de tendresse, l'enfant prit la main du mattre d'école ef la pressa entre les siennes.
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Ils gardèrent un silence de quelques moments; puis Ndly murmufïi :
c C'est la volonté du ciel !
— Quoi donc ?
— Tout ça, tout ce qui nous concerne. . Mais lequel de nous est triste maintenant? Ce n'est pas moi toujours, vous voyez que je souris.
— Et moi aussi, dit-il, je souris à Tidée que nous rirons encore plus d'une fois ici. Ne causiez-vous pas avec quelqu'un là'bas?
— Oui.
— De quelque chose qui vous aura rendue triste?... j Ici il y eut un long silence.
c Qu'est-ce que c'était? demanda tendrement le maître d'école. Allons, dites<-moi c^ que c'était.
— Je m'affligeais, dit l'enfant fondant en larmes, je m'affligeais de penser que ceux qui meurent parmi nous sont bientôt oubliés.
— Et pensez- vous, dit le maître d'école, remarquant le regard qu'elle avait promené autour d'elle, qu'un tombeau sans visiteurs, un arbre languissant, une fleur ou deux fanées soient des preuves d'oubli ou de froide négligence? Pensez-vous qu'il n'y ait pas, en dehors des fleurs ou des arbustes, des pensées en action, des souvenirs vivants pour perpétuer la mémoire des morts? Nell, Nell, il y a peut-être dans le monde en ce moment bien des gens occupés au travail, dont les bonnes actions et les bonnes pensées n'ont d'autre source que ces tombeaux en apparence si négligés.
— Ne m'en dites pas davantage^ s'écria l'enfant. Ke m'en dites pas davantage. Je sens, je comprends cela. Gomment ai-je pu l'oublier? je n'avais pourtant qu'à penser à vous.
— Il n'est rien, dit vivement son ami, non, rien d'innocent et de bon qui puisse mourir et être oublié. Si nous ne croyons pas à cela, ne croyons plus à rien. Un petit enfant, un enfant bégayant à peine qui meurt au berceau, revivra dane les plu^ doux souvenirs de ceux qui l'aimèrent, et remplira là-haut son rôle en rachetant les péchés du monde, bien que son corp& puisse être réduit en cendres ou enseveli dans les profondeurs de l'Océan. Il n'y a pas un petit ange dont se recrute l'armée du ciel, qui ne fasse sur la terre son œuvre sainte en faveur de ceux
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qui Tont chéri ici-bas. Oublié t ohl si Toxi pouvait fouillera l6iir source les bonnes actions des créatures humaines, combien la .mort elle-même paraîtrait belle 1 et comme on trouverait que la charité, la mansuétude, la piire affection ont pris souvent naissance dans la poussière des tombes 1
— Oui, dit Nelly, c'est la vérité ; je le sais. Qui peut mieux que moi en reconnaître la force, moi pour qui votre petit écolier est toujours vivant t.. . Cher, cher bon ami, si vous saviez tout le bien que vous meiaites! »
/ Le pauvre maître d'école se pencha vers elle sans rien répou' dre, car son cœur était plein.
Qs étaient encore assis au même endroit quand le grand-père arriva. Avant qu'ils eussent pu échanger une parole, Thorloge de réglisd sonna Thdure de la classe, et le maître d'école se retira. * - 5^ •
c Un brave homme, dit le grand-père le suivant des yeux; un excejilent homme. Sûrement ce n'est pas lui qui nous fera jamais du mal. Nous sommes, en sûreté ici enfin, n'est-ce pas? Nous ne nous en irons jamais d'ici? >
L'enûmt inclina la tête et sourit.
c Elle a besoin de repos , reprit le vieillard en lui caressant la joue. Trop pâle! trop pâlel Elle n'est plus ce qu'elle était...
'— Quand? demanda Nelly.
— Ahl oui.... quand? Combien y a-t-il de semaines? Pourrais-je les compter sur mes doigts?... Mais il vaut mieux les oublier ; heureusement elles sont passées.
— Heureusement, cher grand-papa, répondit /enfant. Oui, nous les oublierons; oui, si jamais elles reviennent à notre souvenir, ce sevi seulement comme un mauvais rêve qui «e sera évanoui.
— Chut ! dit le vieillard la poussant vivement aveo sa main et regardant par^-dessus son épaule. Ne parle plus de ce rêve ni de toutes les souffrances qu'il a causées. Ici il n'y a pas de rêves* C'est un lieu paisible; les rêves se sont éloignés. N'y pensons }amais, de peur qu'ils ne reviennent nous poursuivre. Les yeux fatigués et les joues creuses, la pluie, le iroid et la faim, et avant cela des horreurs pires encore, voilà ce qu'il nous faut oublier si nous voulons vivre tranquilles ici.
— Merci, ô mon*l)ieul s'écria intérieurement Nellyi pour cet heureux changement!
Ls Magasin b'AKTiQuiTÉa. 143
-^ Je serai patient, dit le yieiUard, je serai humble , plein de reconnaissance et de soumission si tu yeux bien me garder. Mais ne f éloigne pas de moi, ne pars point seule; laisse-moi demeurer auprès de Nell, je serai tout à fait sincère et docile.
— Que je parte! que je m'en aille seule I répliquas Fenfant aTecûne gaieté feinte; en yérité, ce serait une drôle de plaisanterie. Voyez, mon cher grand-papa, nous ferons de cet endroit notre jardin. Pourquoi pas? La place est excellente. Demain nous commencerons et travaillerons ensemble, Tun près de Tautre.
— C'est une bonne idée I s'écria le grand-père. Eh bieni c'est cela, ma mignonne, nous commencerons demain. »
Rien d'égal au plaisir du vieillard, lorsque le lendemain ils entreprirent leur travail. Rien d'égal à son insouciance pour les images funèbres que rappelait ce lieu. Ils arrachèrentdes tombes les longues herbes et hs orties, éclaircirent les pauvres arbustes, extirpèrent les racines, nettoyèrent le gazon doux en le débarrassant des feuilles mortes et des mauvaises herbes. Ils étaient encore dans toute l'ardeur de leurs opérations quand l'enfant, levant sa tête qui était penchée vers le sol, remarqua que le vieux bachelier était assis sur une barrière voisine à les observer^
c C'est très-bien, très-bien, dit le petit gentleman, adressant un signe d'amitié 4 Nell qui le saluait. Sst-ce qiie vous avez fait tout cela ce matin? »
Nelly répondit en baissant les yeux :
c C'est peu de chose, monsieur, en comparaison 4o ce que nous voulons faire.
— Un bon ouvrage, un bon ouvrage , dit le if eux garçon. Mais ne vous ocouperez-vous que des tombes des enfants et des jeunes gens t
— Nous en viendrons bientôt aux autres, monsieur, » répondit Nell en détournant la tète et parlant bas.
Ce n'était là qu'un petit incident; cette préférence marquée pouvait être volontaire ou bien due au hasard , ou tenir à la sympathie que Nelly éprouvait pour la jeunesse sans en avoir conscience elle-même. Mais ce fait, qu'il n'avait pas remarqué d'abord, parut produire une impression sur le vieillard. Il jeta un regard rapide sur les tombes, puis contempla avec anxiété son enfant qu'il attira contre lui et à qui il ordonna de se re-
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poser. Quelque chose qui depuis longtemps avait échappé à sa mémoire sembla s'agiter péniblement dans son esprit. Une pouvait l'en effacer, comme il avait fait d'autres sujets plus gl^aves; mais l'impression grandit, grandit encore, se reproduisit plusieurs fois ee même jour, et souvent dans la suite. Une fois, tandis qu'ils étaient à l'œuvre, l'enfant, voyant que s on grand-père se retournait fréquemment et la regardait avec inquiétude comme s'il s'efforçait de résoudre quelques doutes cruels ou de réunir quelques pensées dispersées, le pressa de s'expliquer à ce sujet, c Ce n'est rien, dit-il, rien I » Et posant sur son bras la tête de Nelly, il lui caressa la joue avec sa main et murmura :
c Chaque jour elle devient plus forte. Ce sera bientôt une femme. »
CHAHTRE XVm.
A partir de ce temps , il s'éleva dans le cœur du vieillard, à l'égard de l'enfant, une sollicitude vigilante qui ne le quittait plus. Il y a dans le cœur humain des cordes étranges, variées, qui ne vibrent que^ par accident : elles resteront .muettes et sourdes aux appels les plus passionnés, les plus ardents, et puis un jour enfin elles répondront au contact le plus léger et le plus fortuit. Dans les esprits les plus insensibles ou les plus enfantins, il y a un certain fonds de réflexion que l'art suscite rarement et que toute l'habiUlté du monde ne pourrait inspirer : il se révèle par hasard comme se sont révélées la plupart des grandes vérités, quand celui qui les découvrait n'avait en vue que le but le plus simple.
Du jour où s'était passée cette scène intime, le vieillard n'ou- ]blia plus un seul moment la faiblesse et le dévouen;ient de l'enfant. A partir de ce petit incident, lui qui l'avait vue traverser, à ses côtés, tant d'obstacles et de souffrances, sans l'envisager autrement que comme la compagne naturelle des misères qu'il ressentait si cruellement lui-même et qu'il déplorait aussi bien pour lui que pour elle, il sentit intérieurement s'éveiller l'intelligence de sa dette envers Nelly et de l'état où ces misères
ravalent réduite. Depuis cette époque jusqu'à la fin, jamais, non, jainais, même dans un moment d'oubli, il ne se préoccupa plus de sa propre personne; jamais aucune pensée, aucune considération d'intérêt particulier ne vint le distraire de la contemplation du gracieux objet de son amour.
Il la suivait partout pour guetter l'instant où elle serait fatiguée et sentirait le besoin de s'appuyer sur son bras ; il s'asseyait en face d'elle au coin de la cheminée, heureux de veiller sur elle et de la regarder, jusqu'à ce qu'elle relevât la tête et lui sourtt oomme autrefois; il lui épargnait avec empressement les soins domestiques qui eussent pu excéder la mesure de ses fcrces; pendant les sombres et froides nuits, il se levait pour écbuter le souffle de son enfant endormie, et parfois il restait penché des heures entières au chevet de son lit rien que pour avoir le plaisir de toucher sa main. Celui qui sait tout peut seul savoir combien d'espérances, combien de craintes, combien de pensées d'affection profonde se croisaient dans ce cœur déchiré, et quel changement s'était opéré chez le pauvre vieillard.
Quelquefois (bien des semaines s'étaient écoulées déjà) l'enfant, épuisée même au bout de peu d'efforts, passait toute la soirée sur un lit de repos devant le feu. Alors le maître d'école apportait des livres et lui faisait la lecture à haute voix ; mais rarement la soirée s'écoulait sans que le vieux bachelier vint aussi et se mît à lire à son tour. Le grand-père restait assis à écouter, il n'écoutait guère, mais il tenait ses yeux fixés sur l'enfant ; et si elle souriait , si elle s'animait au récit qu'elle entendait, le yieillard disait que ce récit était plein d'intérêt, et il se prenait à aimer le livre. Lorsque, dans la causerie de la soirée, le vieux bachelier racontait quelque histoire qui plaisait à Nelly, et les histoires du vieux bachelier ne manquaient jamais de lui plaire, le vieillard s'efforçait, bien qu'à grand'peine , de la graver dans son esprit ; de plus, quand le vieux bachelier prenait congé d'eux, parfois le vieillard courait après lui et le priait humblement de vouloir bien lui redire quelque partie de son histoire qu'il dé-^ sirait apprendre pour obtenir un sourire de Nelly.»
Mais ces circonstances ne se produisaient par bonheur que rarement : car l'enfant n'aijaait qu'à être dehors et à se promener dans son jardin solennel. Bien des personnes aussi venaient visiter l'église; et comme ceux qui étaient venus parlaient de l'enfant à leurs amis, il s'en présentait beaucoup d'autres : si bibU
Ll KAaiBIH D'AKTIÛDITiS. — U 10
que, même à cette époque de Taimée, il y avait foule de visiteurs. Le vieillard les suivait à quelque distance le long de rëglise, écoutant la voix si chère à son cœur; et quand les étrangers avaient quitté Nelly et /s' éloignaient, il se mêlait à eux pour saisir quelques lambeaux de leur conversation; ou bien dans ce but, il restait à la porte, la tête découverte, guettant lé moment où ils passeraient. Ceux-ci vantaient toujours Tesprit et la beauté de Tenfani, et le vieillard était fier de les entendre I Mais qu'ajoutaient donc si souvent ces visiteurs, pour que le cœur du vieillard fût torturé et pour que le pauvre homme allât tout seul gémir et sangloter dans un coin sombre? Hélas I qu'ils étaient indifférents à se^ yeux, ceux qui n'éprouvaient pour elle que le faible intérêt du moment, ceux qui s'en allaient oublier dès la semaine suivante l'existence d'un être si charmant, même après l'avoir vu , même après en avoir eu pitié , même après avoir adressé au grand-père un adieu plein de compassion et chuchoté enti'e eux, en passant, d'un air mystérieux I
Parmi les gens du village aussi il n'y en avait pas un qui ne ressentît de l'affection pour la pauvre Nelly : tous éprouvaient le même sentiment ; tous avaient non-seulement de la tendresse pour elle, mais une pitié qui croissait chaque jour. Les écoliers eux-mêmes, tout légers et insouciants qu'ils étaient^ aimaient ^elly. Le plus hébété d'entre eux eût été bien fâché de ne pas l'avoir aperçue à sa place accoutumée lorsqu'il sp rendait à la classe, et il se fût volontiers détourné de son chemin pour aller demander de ses nouvelles à la fenêtre garnie de barreaux. Si elle était assise dans l'église, les écoliers y hasardaient tout doucement un regard à travers la porte entre-bâiUée , mais ils ne s'avisaient point de lui parler, à moins qu'elle ne se levât et ne vint leur adresser la parole. Ils lui reconnaissaient quelque chose de supérieur qui l'élevait au-dessus d'eux.
Quand le dimanche revenait, il n'y avait dans l'église que de pauvres gens; car le château où avaient vécu les anciens seigneurs du pays n'était plus qu'une ruine abandonnée; et, à sept milles à la rohde , il n'existait que d'humbles cultivateurs. En ce jour consacré à la prière et jusque dans le lieu .saint l'on témoignait à Nelly le même intérêt que partout ailleurs. On se réunissait autour d'elle sous le porche, avant et après le service. Les tout petits enfants s'attachaient à sa jupe ; les vieillards et les femmes interrompaient leurs commérages pour lui adresser
un salut affectueux. ï^lusieurs qui étaient Tenus d'une distance ae trois à quatre milles^ lui apportaient leur modeste présent; et les plus pauvres, les plus infimes avaient au moins pour elle des vœux sortis du cœur.
Elle avait voué une tendresse toute particulière aux jeunes enfants qu'elle avait vus pou^ la première ^ois jouant dans le cimetière. L'un d'eux, celui qui avait parlé de son frère, étai^ son petit favori, son ami ; souvent, à l'église, il se tenait assis auprès d'elle, ou bien il montait avec elle jusqu'au somniet de la tour. Il était heureux de la soutenir, ou de simaginer du moins qu'il lui prêtait appui, et bientôt ils devinrent inséparables.
Il advint qu'un jour, comme Nelly était seule, dans le vieux cimetière, occupée à lire, le jeûne garçon y accourut, les yeux pleins de larmes , et après l'avoir tenue un moment à quelque distance de lui en la contemplant àxement, jeta avec uiie ardeur passionnée ses petits bras autour du cou de sa jeune amie.
c Qu'est-ce donc? dit Nelly cherchant à le calmer. Qu^-a-t-ilî
— Elle n'en est pas encore un!.,, s^écria l'enfant l'embrassant plus étroitement encore. Non, non!... Elle n'e est pas un!... »
Elle le regarda avec surprise, et lui débarrassant le front des cheveux qui le couvraient, elle demanda en l'embrassant au pe^ tit homme ce qu'il voulait dire.
c Chère Nell, s'écria4-il, il ne faut pas que vous en soyez un!... Nous ne les revoyons plus. Jamais ils ne viennent jouer avec nous, jamais ils ne viennent nous parler^ Restez telle que vous êtes. Vous êtes bien mieux comme ça.
— Je ne vous comprends pas.... Expliquez-vous.
— Eh bien, ils disent, reprit le petit garçon en la regardant en face, ils disent que vous serez un ange avant que les oiseaux aient recommencé à chanter. Mais vous ne le voulez pas, n'estil pas vrai? Nell, ne nous quittez pas, quoique le ciel soit bien brillant. Ne nous quittez pas I... »
Nelly baissa la tête, et couvrit son visage de ses mains.
c C'est bon, c'est bon , elle ne veut pas t s'écria le petit garçon, se réjouissant à travers ses larmes. N'est-ce pas qiiô vous xi'irez pas au ciel? Vous savez combien ça nous ferait de peine. Chère Nell, dites-moi que vous resterez avec nous. Oh! je vou en prie, je vous en prie, dites-moi que vous le voulez ! »
Le petit garçon joignit les mains et s'agenouilla devant Nelly.
c Regardez-moi seulement , Kell , reprit-il, et dites^moi que TOUS resterez, et alors je verrai bien qu'ils se trompaient, et je ne pleurerai plus. Nell, ne me direz-yous pas oui ? i
NeWj continuait de baisser la tête et de se yoiler le visage ; ses sanglots troublaient seuls le silence morne qu'elle gardait toujours ^
i c Au boiït de quelque temps, poursuivit le petit garçon en s'efforçant de lui prendre une de ses mains, les bons anges seront satisfaits de penser que vous n'êtes point parmi eux et que vous êtes restée ici pour être avec nous. Willy est allé les rejoindre ; mais s'il avait su combien il allait me manquer, la nuit, dans notre petit lit, sûrement il ne m'aurait pas quitté. »
Nelly ne put pas encore lui répondre , elle sanglotait comme si son cœur était prêt à se briser.
t Pourquoi pàrtiriez-vous , chère Nelly? Je sais que vous ne seriez pas heureuse si vous appreniez que nous pleurons à cause de votre perte. Ils disent que Willy est maintenant dans* le ciel, où l'été dure toujours, et cependant je suis sûr qu'il s'afÛige, quand je me couche sur son lit de gazon, de ne pouvoir revenir m' embrasser, t
Il ajouta en la caressant et en pressant son visage contre celui de Nelly :
c lirais si vous voulez absolument partir, au moins aimez bien Willy, pour l'amour de moi. Dites-lui combien je l'aime encore, combien je l'aimais ; et quand je songerai que vous êtes tous deux ensemble, tous deux heureux, je tâcherai de supporter cela et jamais je ne vous causerai de peine en faisant quelque chose de mal. Oh t jamais, jamais 1... »
Nelly laissa le petit garçon lui prendre les mains et se les mettre autour du cou. Il y eut alors un silence mêlé de larmes ; mais il s'écoula peu de temps avant que Nelly regardât son petit ami avec un sourire et lui promît, d'une voix douce et calme, qu'elle resterait, et qu'il serait son ami tant que le ciel la laisserait sur terre. Il se frotta les mains avec joie et la remercia nombre de fois. £lle le pria- de ne rien dire à personne de ce qui s'était passé entre eux, et il l'assura d'un accent chaleureux qu'il n'en dirait jamais l'ien.
En effet , Nelly n'entendit jamais dire qu'il en eût parlé : désormais il était de moitié dans ses promenades comme dans
LE MAGASIN D'ANTIQUITES. U9
ses méditations, et jamais cependant il ne toucha un seul mot» du sujet qu'il savait lui ayoir fait de la peine, bien qu'il ne se rendtt pas compte de"^ la cause de ce chagrin. Il y avait encore en lui un certain sentiment de défiance : souvent, en effet, il venait même dans les soirées sombres, et d'une voix timide, s'informer, à travers la porte, si Nelly allait bien : quand on lui ré pondait que oui et qu'on l'invitait à entrer, il s'asseyait aux pieds de Nelly sur un petit tabouret et restait ainsi patiemment jusqu'à ce qu'on vint le chercher pour le ramener chez lui. Dès le matin, il ne manquait pas de rôder autour de la maison pour demander des nouvelles de Nelly ; et soit le matin, soit dans la journée, soit enfin dans la soirée, il laissait là le jeu et ses compagnons de plaisir pour la suivre partout où elle allait.
Une fois le vieux fossoyeur dit à Nelly :
c Cest un bon petit garçon» tout de même. Quand son frère atné mourut,... frère atné, c'est cela qui est drôle, un frère atné de sept ans, je me rappelle qu'il en fut frappé jusqu'au 'fond du cœur. »
, Nelly songea à ce que le maître d'école lui avait dit de l'oubli où tombaient les morts, et elle jugea que son petit ami donnait un démenti à ce préjugé.
c Quoique ça, je pense qu'il s'est remis l'esprit en repos ; car il est assez gai parfois. Je parierais bien que vous et lui vous avez été écouter le vieux puits.
— Vraiment non, répliqua Nelly. J'aurais eu trop peur d'aller auprès.... Je ne vais pas souvent dans cette partie basse de l'église ; je ne connais même pas l'endroit.
— Venez-y avec moi, dit le fossoyeur. Je n'étais encore qu'un enfant que J0 le connaissais déjà. Venez t... »
Us descendirent les marches étroites qui menaient à la crypte et s'arrêtèrent parmi les arcades sombres, dans un endroit plein de ténèbres et de tristesse.
c C'est ici, dit le vieillard. Donnez-moi la main pendant que vous relèverez le couvercle, de peur que vous ne veniez à trél)ucher et à tomber dans le puits. Je suis trop vieux et trop chargé de rhumatismes pour pouvoir me pencher moi-même.
— Est-ce noir et effrayant t... s'écria l'enfant.
— Regardez au fond, » dit le vieillard en montrant du doigt l'orifice du puits.
L'enfant obéit et plongea sou regard dans l'abîme.
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c Ce puits ne ressemble-t-il pas à un tombeau? dit le Tieillard.
— Oui, 11 ressemble à un tombeau, répéta Venfant.
— Souvent je me suis imaginé, dit le fossoyeur, qu'on avait dû le creuser dans l'origine pour rendre la vieille église plus lugubre, et les moines plus pieux et plus austères. On a l'intention de le fermer et de le murer, à ce qu'ils disent. »
L'enfant était encore à contempler pensive le souterrain.
c Mais bah 1 nous verrons, dit le fossoyeur, bien des jeunes tètes ensevelies dans l'autre terre, avant qu'on bouche ce jouF<là. Dieu le sait 1 Soi-disant c'est pour le printemps prochain.
— Les oiseam recommenceront à chanter, au printemps, pensa l'enfant le soir, pendant qu'elle était appuyée à sa petite fenêtre et contemplait le soleil couchant. Le printemps 1... la belle et heureuse saison 1 »
GHAPITBE XK.
Un jour ou deux après le thé donné par Quilp au Désert^ M, Swiveller se rendit, à l'heure accoutumée, è^ l'étude deSampson Brass. Se trouvant seul ^dans ce temple de la probité , il posa son chapeau sur le pupitre;' puis, tirant de sa poche une étroite bande de crêpe noir, il se mit à l'appliquer autour de sa coiffure, et à l'y fixer avec des épingles, en signe de deuil. Quand il eut terminé l'arrangement de cet appendice , il contempla son œuvre avec une complaisance toute paternelle, et replaça son chapeau sur sa tête, très-penchë sur un œil pour en rendre l'effet plus lugubre. Tout étant disposé de fjBiQon à le satisfaire complètement, il enfonça ses mains dans ses poches et «trpenta l'étude de long en large à pas comptés.
c Toujours il en fut ainsi pour moi, dit M. Swiveller, tocjours. Oui, toujours il en fût ainsi, depuis ma première enfance où j'ai vu s'écrouler mes plus chères espérances ; jamais je n'ai aimé un arbre ou une fleu^ sans voir l'arbre dépérir et la fleur se faner la première entre toutes. J'avais élevé une gentille gabelle i)Our me rejouir dans la contemplation de ses doux yeux
npirs : mais quand elle eu viiit h m^ H^tl coimattrQ et k m'aimer, ila fallu que ce .fût pour épouçer un jardinier-fleuriste I >
Accablé par ces réflexions , il s'arrêta court dey^iit le fauteuil des clients, et S9 jet4 d4Q3 Içs br^ qu'U 3em}>lait lui tendre pour ^ le Qonsoler.
c Et Yoili, reprit-il ayee ^^ç sorte d'amertume railleuse, voilà la yie, ^m^ dout^, Qhl certainement. Pourquoi pas? C'est bon : je n^ t§];x plu^ me plaindre. 9
Puis, retiri^^t 9on pb^peau de s» t^te ^t le contemplant avec férocité, comme si defl coQi^idératiQn^ pécuniaires Tempéchaient senles de le fouler au^ pifids, il poursuivit ainsi :
< Je porterai cet emblème de la perfidie d'une femme, en mémoire de celle avec qui je ne suivrai plus les détours du labyrinthe, de celle à qui je n'adresserai plus de toast a^ec le vin rosé, de celle qui jusqu'à la 0n empoisonnera le baume de ma courte existence !.,. Ab 1 ab I ah | »
Ici il peut être nécessaire de faire observer, de peur que la fin de ce monologue ne paraisse peu convenable , qi^ M, Swiveller ne se fût pas élevé à ce diapason de fou rire si fort en opposition assurément avec ses réflexions solennelles , n'était que se trouvant en humeur théâtrale , il accomplissait Seulement ce jeu de scène qu'on appelle dans le mélodrame ; €Rire infervcU. » En effet il paraîtrait que dans les enfers , ces diables-là rieut toujours par syllabes , et toujours en trois syllabes , jamais plus jamais n:ioins , ce qui est chez cette race un trait de caractère fort remarquable et tout à fait digne d'attention.
L'écho des imprécationsv sinistres était à peine éteint et M. Swiyeilaj? se tenait encore assis avec tous les signes du désespoir dans le fauteuil des clients , quand vint à retentir la sonnette , ou, pour mieux accommoder le mot à rhumeullr actuelle de l'infortuné, le glas funèbre de la cloche de l'étude. Il ouvrit vivement la porte et aperçut la tête expressive de M. Chukster. Us échangèrent on bonjour fraternel.
c Tous voilà diablement de bonne heure dans oe vieux et pestilentiel abattoir, dit le gentleman, se posant sur ùue jambe tandis qu'il balançait l'autre avec une aisance parfaite-
«^ Mais oui, un peu, répondit Richard.
— Un peu I répéta M. Chukster avec cet air de gracieux badinage qui lui allait si bien. Parbleu 1 je le crois. Savez-vous, mon bon, quelle heure il est t Neuf heures et demie passées du matin 1
— Kst-ce que vous n'entrez pas? dit Richard. Je suis tout seul. Vous savez, Swiveller, solus : « Cest V heure du sabbat.,,. '
— Où le cimetière s^ouvre.,., -
— Et où les tombeaux rendent leurs morts,.,. »
En terminant cette citation iu»crcrJ<^e dans l'entretien familier, chacun des deux gentlemen prit la pose de rigueur; puis revenant aussitôt à la vile prose , ils entrèrent dans l'étude. Ces tirades lyriques étaient familières aux glorieux Apollinistes, c'étaient comme les chaînons qui les liaient les uns aux autres et les élevaient au-dessus de la froide et terne humanité.
c Eh hien I comment cela va-t-il, mon gaillard? dit M. Ghukster en prenant un tabouret. J'ai été obligé de me rendre dans la Cité pour certaines petites affaires qui me concernent , et je n'ai pu passer devant le coin de cette rue sans voir si vous étiez arrivé ; mais sur mon âme, je ne m'attendais pas à vous rencontrer. Il est si prodigieusement de bonne heure ! »
M. Swiveller lui exprima ses remerclments ; et comme la suite de la conversation témoigna qu'il se portait bien et que M. Ghukster était également dans cette condition désirable, ces deux messieurs , d'accord en cela avec la coutume antique et soienneUe de la Société fraternelle à laquelle ils appartenaient , unirent leurs voix dans un passage du duo populaire de : c Tout va bien I » en faisant un long trille sur la finale.
c Et quoi de neuf? dit Richard.
— La ville est aussi plate, mon cher ami, répondit M. Ghukster, que la si^ace d'un four hollandais. Pas de nouvelles. Par parenthèse , votre locataire est bien le plus singulier original. Il échappe à la perspicacité la plus vigoureuse. Jamais on ne vit d'homme semblable 1
— Qu'est-ce qu'il a donc fait encore?
— Par Jupiter I monsieur, répondit M. Ghukster^en tirant une tabatière oblongue, dont le couvercle était orné d'une tête de renard en cuivre curieusement ciselée, cet homme est impénétrable. Monsieur, cet homme s'est lié par un commerce d'amitié avec notre apprenti derc. Celui-ci n'est pas méchant, mais il est extraordinairement lourd et doucereux. S'il avait besoin d'un ami, ne pouvait-il pas en choisir un qui sût dire deux mots, le charmer par ses manières et sa convejrsation? J'ai mes défauts, monsieur....
— Nullement, nullement.*
— Si, si, j'ai mes défauts; personne ne connaît ses défauts mieux que moi.^Mais je ne suis pas doucereux. Mes plus grands ennemis, tout homme a ses ennemis, monsieur, et j'ai les miens, ne m'ont jamais accusé d'être doucereux. Et je vous le dis, monsieur, si je ne possédais pas plus de ces qualités, qui d'ordinaire attachent l'homme à ses semblables, que n'en possède notre apprenti clerc, j'irais plutôt prendre un fromage de Ghester et me l'attacher au cou pour me noyer. Je mourrais dé- ' gradé comme j'aurais Técu. Je le ferais, sur mon honneur I » / M. Ghukster s'arrêta après cette période, frotta la tête du renard juste sur le bout du nez avec la phalangette de l'index, prit une pincée de tabac et regarda fixement M. Swiveller, comme pour lui dire que, s'il s'imaginait qu'il allait éternuw, il se trompait bien.
c Non content, monsieur, continua-t-il, de s'être lié avec Abe], il, a cultivé la connaissance du père et de la mère. Depuis qu'il est revenu de cette chasse aux oies sauvages, il a toujours été fourré chez ces gens-là : en ce moment même il y est encore. 11 protège en outre ce jeune snob^ vous savez; vous pourrez le voir, monsieur, constamment en route, sdit pour aller à notre maison soit pour en revenir; et cependant, Àoi, monsieur, sauf quelques formes banales de politesse, je ne suppose pas qu'il ait jamais échangé plus d'une demi -douzaine de motsiavec moi. Maintenant, sur mon âmel vous me connaissez, ajouta M. Ghukster secouant gravement la tête, comme on a l'habitude de le faire quand on juge que les choses vont un peu trop loin ; c'est une affaire si humiliante que, si je n'éprouvais quelque sympathie pour le patron et ne savais pas qu'il ne pourrait jamais marcher sans moi, je serais forcé de rompre nos relations. En vérité, je n'aurais pas d'autre alternative. »
M. Swiveller, qui ëtait assis sur un autre tabouret en face de son ami, ranima le feu dans un excès de sympathie, mais sans prononcer ime parole.
c Quant au jeune snob, monsieur, poursuivit M. Ghukster avec un regarda prophétique, vous verrez qu'il tournera mal. Notre profession nous permet de connaître quelques-uns des replis du cœur humain; croyez-en ma parole, ce garçon-là, qui était revenu soi-disant pour achever de gagner son schelling, se révélera un de ces jours sous ses couleurs véritables. G'est un fripon) monsieur. Il faut que ce soit un fripon. »
M. Chukst^r s'étant levé eût probablement continué sur le môme sujet et avec plus d'emphase encore, mais un coup appliqué à la porte et qui semblait annoncer Tarriyée de quelque client, l'obligea de prendre un air^de calme qui ne s'accordait guère avec la violence de ses dernières paroles. En entendant ce même bruit^ M. Swiveller imprima à son tabouret un mouvement rapide dé rotation sur un des pieds et le fit tourner en face du pupitre, où il fourra le tisonnier que, dans le trouble de ses esprits, il avait oublié de déposer à sa place légitime, en Cfiant :
c Entrez! »
Or, qui est-ce qui se présentât Précisément ce mémo Kit qui venait d'être le thème des injures de M. Ghuksterl Jamais homme ne reprit si vivement courage et ne parut plus féroce que M. Ghul^ster lorçqu'il vit le nouveau venu. O^ant à M. Swiveller, il considéra un moment Kit; puis sautant à bas de soo tabouret et retirant le tisonnier de l'endroit où il l'avait caché, il s'en servit pour exécuter avec une sorte de frénésie toutes les passes et les parades de l'escrime à l'espadon.
c Le gentleman est-il chez lui?» dit Kit passablement étonné de cette réception ^eu ordinaire.
Avant que M. Swiveller eût pu répondre, M. Ghukster saisit l'occasion pour protester du ton d'un homme indigné contre cette manière de demander les gens, manière irrespectueuse, dit-il, et digne d'un snob.
c Lorsque vous voyez deux gentlemen ici présents, comment osez-vous dire le gentleman? Ne pouviez-vous dire au moins l'autre gentleman? ou plutôt, car il n*est pas impossible que celui qiïe vous demandez soit de qualité inférieure, pourquoi n'avezvous pas dit son nom tout court, laissant â ceux qui vous entendent 1q soin de lui donner eux-mêmes sa qualité? J'ai quelque raison de croire que c'est une insulte personnelle que vous avez voulu me faire ; je ne suis pas homme à permettre que l'on s'avise de badiner avec moi, comme certains snobs que je ne veux point nommer pourraient bien l'apprendre à leurs dépens.
— Je demande le gentleman de là-haut, dit Kit se tounsaat vers Richard Swiveller. Est-il chez lui?
— Pourquoi? répondit Richard.
— Parce que s'il y est, j'ai une lettre pour lui
, LE MAGrASIN D^ANTIQUITÉS, 155
— De quelle part?
— De la part de M. Garland.
— Çhl... munnura Hichard avec une eiftrôme politesse. "Vous pouyez alors me la remettre, monsieur. Et si vous atteadez une réponse, monsieur, vous pouvez Tattendre, monsieur, dans le couloir, qui est un appartement spacieux et bien aëré, monsieur.
— Je vous remercie, répondit Kjt. Mais je ne dois donner cette lettre qu'au genUeiâan, s'il vous platt. »
L'audac§ excessive de cette réplique mit tellement M. Chukster l^ors 4§ lui-même et excita à un si haut deg^ë sa fibre seng^ Bible à l'endroit de la dignité de son ami, que le maître clerc déclara que, s'il n'était retenu par des considération^ officielles, il anéantirait |Çit sur place; quand l'affront était aggravé par le9 circonstances extraordinaires qui l'accompagnaient, le juste châtiment qui en eût résulté ne pouvait manquer de recevoir, selon lui, ]a sanction, l'approbation d'un jury anglais, qui ne ferait aucune difficulté de rapporter un verdict d'homicide justifiable et d'y joindre un haut témoignage en faveur de la moralité et du caractère du vengeur de l'affront. Loin de s'enflammer ainsi sur ce sujet, M. SwiveUer éprouva un peu de hqnte de l'emportement de son ami, surtout en face du s^g-froid et de l'air calme de Kit, et il ne savait trop que faire quand on entendit le gentleman appeler à haute voix, sur Fescalier.
€ Hé! cria-t-il, u'ai-je pas vu venir quelqu'un pour moi?
— Oui, monsieur, répondit Richard. Certainement, monsieur,
— Alors, où est-il?
— Ici, monsieur, répliquî^ Mf Swiveller. Allons, jeune homme, n'entendez-vous pas qu'on vous appelle? Êtes-vous sourd? »
Kit n.'eut pas l'air d'avoir la moindre envie de poursuivre le débat, mais il se précipita vers l'escalier et laissa les glorieux ApoUinistes se regarder l'un l'autre en silence.
c Qu'est-ce que je vous disais? s'écria M. Ghokster. Que peusez-vous de cela? »
M. Swiveller était au fond ce qu'on appelle un bon enfant Gomme il ne voyait rien dans la conduite de Kit de répréhensible ni de blâmable, il se trouva assez embarrassé pour répondre. Il fut tiré de peine cependant par l'arrivée de M. Brass et de sa sœur Sally, dont l'aspect fit fuir précipitamment M. Ghukster
156 • LE MAGASIN D'ANTIQUI-l^ES.
Le procureur jet son aimable compagne avaient ^'air d'avoir tenu une consultation après leur frugal déjeuner, sur quelque sujet d'un grand intérêt et d'une haute importance. Quand avaient lieu de semblables conférences, Brass et Sally apparaissaient généralement à Tétude une demi-heure plus tard que de coutume et avec un air souriant, comme si les plans qu'ils venaient de tramer avaient tranquillisé leurs esprits et jeté un rayon de lumière sur leurs doutes pénibles. En ce moment, ' par exemple, ils semblaient plus gais encore que d'habitude; miss Sally avait quelque chose d'onctueux, et M. Brass se frottait les mains comme un homme qui se sent l'hu&eur joyeuse et l'esprit libre de tout souci.
c Eh bien, monsieur Richard !... dit le procureur, comment allons-nous ce matin? Sommes-nous dispos et content, monsieur?... Hein, monsieur Richard?
— Très-bien, monsieur, répondit Swîveller.
— A merveille. Ah! ahl soyons gais comme des pinsons, monsieur Richard, pourquoi pas? C'est un monde charmant que le monde où nous vivons, monsieur. Il s'y trouve de mauvaises gens, monsieur Richard; mais s'il n'y avait pas de mauvaises gens, il n'y ausait pas de bons procureurs. Ahl ahl est-il venu quelque lettre par la poste ce matin, monsieur Richard? »
M. Swiveller répondit négativement.
c Ah I reprit Brass , ça ne fait rien. S'il y a peu de besogne aujourd'hui, il y en aura davantage demain. Un cœur satisfait, monsieur Richard, c'est la douceur de l'existence. Il n'est venu personne, monsieur? \
— Mon ami seulement, répondit M. Richard, c Puissions-nous ne jamais manquer d'un....
— r^'un ami, » continua vivement Brass, c ou d'une bouteille à lui offrir. » Ahl ahl C'est ainsi que dit la chanson, n'est-il pas vrai? Une jolie chanson, monsieur Richard, une jolie chanson. J'en aime le sentiment. Ahl ahl Votre ami est, je pense, le jeune homme de l'étude de Witherden? Oui. « Puissions-nous ne jamais manquer d'un..... » Il n'y a rien d'ailleurs , monsieur Richard?
— Quelqu'un seulement chez le locataire*
— En vérité? Quelqu'un qhez le locataire, ahl ahl... c Puissions-nous ne jamais manquw d'un ami ou d'une.... » Quelqu'un chez le locataire, disiez-vous, monsieur Richard?
— Oui, dit celui-ci u{l peu surpris du décousu des paroles de 80& patron. Ils sont ensemble en ce moment.
— Ensemble I... s'écria Brass. Ahl ahl Qu'ils y restent, joyeux et libres, tirelirelirel... N'est-ce pas, monsieur Richard? Ahl ahl
— Certainement.
— Et, dit Brass en fouillant dans ses papiers, quel est ce visiteur? Ce n'est pas, j'espère, une dame, monsieur Richard? Vous savez qu'à Bevis-Marks on tient à la morale, monsieur! c Quand femme jolie se livre à la folie.... » et cetera. Vous dites donc, monsieur Richard?
— C'est un autre jeune homme qui appartient aussi à Witherden ou à peu près, un nommé Eit.
— Eitl... répéta Brass. Singulier noml... Le nom d'une pochette de maître à danser ^ !... Ahl ahl Ce Kit est ici? »
Richard regarda miss Sally, s'étonnant tout bas qu'elle ne gourmandât point cette exubérance d'esprit extraordinaire chez M. Brass. Mais comme elle n^essayait nullement de la réprimer, et qu'au contraire même elle semblait y donner .un acquiescement tacite, Richard conclut de ce bon accord qu'ils venaient sans doute de perpétrer ensemble quelque fourberie, dont ils avaient, d^éjà reçu le salaire.
— Youlez-vous avoir la bonté, monsieur Richard, dit Sampson en tirant i;ne lettre de son pupitre , d'aller porter ceci à Peckham Rye?Il n'y a pas de réponse; mais la lettre est particulière et' doit être remise en main propre. Vous mettrez votre voiture à la charge de l'étude, vous comprenez? Ne ménagez pas l'étude ; tirez-en tout ce que vous pourrez. C'est la devise d'un clerc. N'est-ce pas, monsieur Richard? ahl ah 1 »
M. Swiveller retira solennellement sa veste de canotier, endossa son habit, prit son chapeau au crochet, mit la lettre dans sa poche, et partit. Sitôt qu'il fut dehors, miss Sally Brass se leva, et adressant un aimable sourire à son frère, qui fit un signe de tête et se frotta le nez en inanière de réponse, elle se retira-également.
éampson Brass ne fut pas plutôt seul, qu'il ouvrit toute grande
Ja porte de l'étude, et s'établit à son pupitre qui était juste en
face. De cette façon, il ne pouvait manquer de voir les gens qui