CHAPITRE XXI
M. Swiveller et sa partenaire jouèrent plusieurs parties avec des succès variés, jusqu'à ce que la perte de trois pièces de sixpence, ï'absorption graduelle de la bière et le son des horloges, qui annoncèrent dix heures du soir, rappelèrent à ce gentleman la fuite rapide du temps et la nécessité pour lui de sa retirer avant le retour de M. Sampson et de miss Sally Brass.
c Marquise, dit-il d'un .ton de gravité, en présence de ces circonstances impérieuses, je demanderai à Votre Seigneurie la permission de mettre le jeu dans ma poche, et de vous quitter maintenant que j'ai achevé ce pot; vous faisant seulement observer, marquise, que, si la vie coule comme un fleuve, je ne m'alarme pas de la voir couler si vite, madame , puisqu'une pareille absinthe croit sur ses bords, et que de tels yeux éclairent ses ondes pendant qu'elles suivent leur cours. Marquise, à votre santé I Excusez-moi de garder mon chapeau ; mais le palais est humide, et le pavé de marbre est, pardon de l'expression, fanf;eux. ^
Gommo précaution contre ce dernier inconvénient, M. Striveller était resté, durant tout le temps, assis avec les pieds en l'air posés contre la plaque de la cheminée, position qu'il gardait encore lorsqu'il donna cours à ces observations apologé-
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tiques, tandis qu'il savourait lentement les dernières gouttes du nectar.
c Le baron Sampsono Brasso et sa charmante sœur sont, me dites-YOus, au spectacle? » dit M/Swiyeller, appuyant d'aplomb son bras gauche sur la table et élevant sa voix avec sa jambe droite, à la maniôre des bandits de l^étoe.
' La marquise fit un signe de tête.
cAhl dit M. Swiveller avec un majestueux froncement de sourcils, c'est bien, marquise 1 Mais que nous importe 1... Du vin, holà 1 »
Comme accompagnement à ces déclamations mélodramatiques il se présenta le vidrecome avec beaucoup de respect et fit da* quer ses lèvres avec une satisfaction farouche.
La petite servante, qui était loin de posséder aussi bien que M. Swiveller le secret des fieeUes théâtrales, n'ayant jamais vu une comédie ni entendu parler de rien de semblable, à moins que ce ne fût par hasard, à travers les fentes des portes ou en tout autre endroit défendu, fut passablement alarmée de ces dé* monstrations si nouvelles pour elle ; et ses regards témoignèrent si^nanifestement de son trouble, que M. Swiveller jugea qu'il devait, par charité, échanger sa pose de brigand contre une al« titude plus confanne à la vie habituelle.
c Est-ce qu'ils vous laissent souvent ici pour voler où la gloire les appelle ? demanda»-t-i].
— Ohl oui, je crois bienl répondit la petite servante, Miss Sally estsi^o^ffifiiM/
— Si..-?
•— Si ga^mmel » répéta la marquise.
Après un moment de réflexion, M. Swiveller se détermina à ne plus se préoccuper de rectifier le langage de la jeune fille et à la laisser babiller à l'aise : il était évident que sa langue était déliée par la bière à llubsinthe; et d'ailleurs, elle n'était pas asses souvent en humeur de discourir pour qu'il dût perdre le temps à discuter un petit barbarisme de plus ou de moins.
c Bs v^nt quelquefois voir M. Quilp, dit la petite servante atFec un regard fûté; ils vont bien aussi ailleurs. Dieu merci.
— Est-ce que M. Brass est aussi un ^yogiMur?... demanda Dieit
—Pas la moitié autant que miss Sally, pour sûr, répondit la petite servante en secouant la tète. Dieu meroil il ne ferait rien de hen sans elle.
— Vrai, il ne ferait rien?
— Miss Sally Ta si bien mis au pas, dit la petite servante, qu'il lui demande toujours son avis; quelquefois même il en profite. Bonté divine ! je crois bien qu'il ne le laisse pas tomber par terre.
— Je suppose, dit Richard, qu'ils se consultent souvent et qu'ils ont l'occasion de parler de beaucoiQ) de gens, de moi par exemple, heini marquise? »
La marquise remua la tête d'une manière très-prononcée.
c Est-ce CD bien?» demanda M. Swivelle^.
La marquise changea le mouvement de ^a tête, qui, sans cesser cependant de remuer, commença tout à coup à tourner de droite à gauche et de gauche à droite avec une vivacité négative qui pouvait faire craindre que le cou ne se disloquât, par occasion.
— Hum 1 murmura Richard. Marquise, serait-ce trop exiger de votre confiance que de vous prier de m' apprendre ce qu'ils disent du très-humble individu qui a en ce moment l'honneur de...?
— Miss Sally dit que vous êtes un garçon sans cervelle.
— Très-bien, marquise; ceci n'est pas un mauvais compliment. La gaieté, marquise, n'est point une qualité basse. Le vieux roi Gole était lui-même un joyeux compère, si nous devons ajouter foi à l'histoire.
— Mais elle dit, poursuivit sa compagne, qu'il n'y a pas à se fier à vous.
— Eh bien 1 au fait, marquise, dit M. SWiveller d'un air pensif, plusieurs dames et messieurs, non pas positivement des personnes d'une profession libérale, mais des gens du commerce, madame, oui, du commerce, ont fait à mon sujet la môme remarque. L'obscur citoyen, qui tient un hôtel dans cette rue, penchait fortement ce soir vers cette opinion quand je lui ai commandé de préparer le festin. C'esi un préjugé populaire, marquise ; et pourtant je ne sais vraiment sur quoi il est fondé, car j'ai dans le temps obtenu crédit pour un chiffre considérable, et je puis dire que jamais je n'ai manqué au crédit. C'est plutôt lui qui m'a manqué ; mais moi, jamais.... M. Brass par- Ibige l'opinion de. sa sœur, à ce que je suppose? >
Son amie fit un nouveau signe de tête, mais affîrmatif cette fois, eny joignant pourtant un regard malin qui semblait donner à supposer que les opinions de M. Brass à cet égard étaient encore
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plus prononcées que celles de sa sœur ; puis, par un retour sur elle-même, elle ajouta d'un ton suppliant : ^ « Surtout n'en dites rien, car je serais battue à mort.
— Marquise, dit M. Swiveller en se levant, la parole d'un gentleman a autant do valeur que son billet, quelquefois même elle en a davantage ; dans le cas présent, par exemple, où son billet pourrait rencontrer du doute et de la méfiance. Je suis votre ami, et j'espère que nous pourrons jouer encore plusieurs parties liées dai\s ce même saJon. Mais, à propos, marquise, ajouta Richard s'arrétant dans son trajet vers la porte et décrivant lentement un cercle autour de la petite servante qui le suivait avec la chandelle à la main, il est évident pour moi que vous devez avoir l'habitude comptante de faire prendre l'air à votre œil par le trou de la serrure pour en savoir si long.
— C'était seulement parce que je voulais savoir, répondit en tremblant la marquise, où était cachée la clef du garde-manger, voilà tout ; et si je l'avais trouvée, je n'aurais pas pris grand'chose, seulement de quoi apaiser ma faim.
— Alors vous ne l'avez pas trouvée ; car vous seriez plus graÉse. Bonsoir, marquise. Porte-toi bien, et si je te quitte pour jamais, à jamais porte-toi bien. Tends la chaîne de la iprte, marquise, de crainte d'accident. »
Sur ces dernières recommandations, M. Swiveller sortit de la maison; et, trouvant qu'il avait bu tout autant qu'il convenait à sa constitution (la bière à l'absinthe est un breuvage si capiteux 1} il se détermina sagement à se rendre chez lui et à se mettre au lit. Il gagna donc ses appartements, car il avait conservé, la ficticm du pluriel ; et, comme ses appartements n'étaient qu'à une courte distance de l'étude, bientôt Richard se trouva dans sa chambre à coucher où, ayant ôté une botte et oublié l'autre à son pied, il se laissa aller à une profonde méditation.
c Cette marquise, se dit-il en croisant ses bras, est une per* sonne tout à fait extraordinaire. Le mystère l'entoure. Elle Ignore le goût de la bière. Elle ne connaît pas son nom (ce qui est moins étonnant), et elle n'a pris quelques notions bornées de la société qu'à travers les trous des serrures. Tout cela étaitf il écrit dans sa destinée, ou bien quelque créancier inconnu a-t-il mis l'embargo sur les décrets du sort? Mystère profond et terrible 1 »
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Ses réffexions étant arrivées à cette conclusion satisfaisante, Richard se souvint de la botte qui était restée à son pied ; il se mit en devoir de la retirer avec une rare solennité, secouant tout le temps sa tête d'un air grave, et soupirant profondément.
Il dit ensuite, en mettant son bonnet de nuit juste de la même :nanière qu'il posait son chapeau, sur le coin de l'œil :
c Ces parties liées me rappellent le foyer conjugal. La femme ie Cheggs joue au cribbage, à l'impériale, peut-être. Elle fait sauter la banque en ce moment. On l'entraîne de plaisir en plaisir, pour dissiper ses regrets; mais c'est égal, ils la suivent partout. Aujourd'hui, je puis le dire, ajouta Richard en posant de profil sa joue gauche et regardant avec complaisance au miroir la réflexion d'une très-petite ligne de favoris, aujourd'hui, je puis le dire, le fer a pénétré dans son cœur. C'est bien faitl... »
Tombant ensuite de ce sentiment farouche et féroce dans une pensée tendre et pathétique, M. Swiveller poussa un gémissement, arpenta sa chambre d'un air égaré, fit mine de se tirer une poignée de cheveux, mais jugea à propos de s'en tenir à la démonstration, et se contenta d'arracher le gland de son bonnet de coton. Enfin se déshabillant avec une sombre résolution, Il se mit sttL lit.
Dans cette triste position, d'autres eussent eu recours à la boisson; mais, comme M. Swiveller en avait usé précédemment, il recourut seulement à sa flûte, en face de cette pensée affireuse et trop certaine que Sophie Wackles était à jamais perdue pour lui. Après mûres considérations, il pensa que c'était là une bonne, sonore et lugubre occupation, non-seulement en harmonie avec la tristesse de ses propres idées, mais capable d'éveiller chez les voisins de la sympathie pour le jeune célibataire. En conséquence, il poussa une petite table près de son chevet, et, disposant de son mieux la lumière et son cahier de musique, il tira la flûte de sa boîte et commença à jouer de la façon la plus funèbre.
C'était l'air toujours avec mélancolie, air qui, lorsqu'on le joue au lit très-lentement sur la flûte, et lorsqu^n outre il a l'inconvénient d'être joué par un gentleman peu au Mi de l'instrument et qui est forcé de donner plusieurs fois la même note avant de trouver la suivante, ne produit pas un effet trèssaisissant. Cependant, durant la moitié* de la nuit et même davantage, M. Swiveller, tantôt étendu sur le dos avec les jeax
fixés au plafond, sortant du lit à moitié pour mieux lire son cahier de musique, joua vingt fois de suite cet air infortuné, ne s'arrêtant guère qu'une ou deux minutes pour respirer et faire des monologues sur le compte de la marquise ; après quoi, il recommençait à jouer avec un redoublement de vigueur. Ce ne fut qu'après avoir épuisé ses divers sujets de méditation, et avoir soufflé dans sa flûte jusqu'à la lie l'essence de la bière à l'absinthe ; ce ne fut qu'après avoir mis la tête à l'envers à tous les gens de la maison et des maisons voisines, peut-être de toute la rue, qu'il ferma son cahier, éteignit sa chandelle, et, se trouvant enfin l'esprit dispos et soulagé, se tourna contre le mur et s'endormit.
Le matin , au réveil , son moral était parfaitement rétabli. Il prit encore une demi-heure d'exercice sur sa flûte. Après avoir gracieusement reçu congé de la maîtresse de la maison, qui, pour lui intimer l'ordre de déguerpir, l'attendait sur l'escalier depuis le point du jour, il se rendit à Bevis-Marks. Là, la belle Sally était déjà à son poste, et son visage offrait le doux rayonnement qui brille au front de la chaste Diane.
M. Swiveller lui adressa un signe de tête eféchangea son habit contre sa veste aquatique, ce qui lui prenait un certain temps, car les manches en étaient si justes, que c'était toujours une opération difficile et laborieuse. Cette difficulté vaincue, Richard s'assit devant le pupitre, à sa place accoutumée.
Miss Brass rompit brusquement le silence.
« N'aveZ'VOi^ pas trouvé ce matin un portecrayon en argent, dites?
— J'en ai peu rencontré dans la rue, répondit M. Swiveller. J'en ai vu un cependant , un gros portecr-ayon , d'air très-respectable; mais, comme il était en compagnie d'un vieux canif et d'un jeune cure-dent, avec lesquels il paraissait en conversation réglée , je me serais fait conscience de le déranger.
— Voyons! pas de bêtise, avez-vous notre portecrayon? répliqua miss Brass sérieusement ; oui ou non?
— Il faut donc que vous soyez enragée pour m' adresser sérieusement une pareille question? s'écrit M. Swiveller. Est- ce que vous ne voyez pas que je ne fais que d'arriver?
— A la bonne heure ; mais tout ce que je sais, dit-elle, c'est qu'on ne peut pas le retrouver, et qu'il a disparu, cette semaine un jour où je l'avais laissé sur ce pupitre
— Holà 1 pensa Richard ; j'espère que la marquise n'aura pas travaillé de ce côté.
— Il 7 avait aussi, dit miss Sally, un couteau de même modèle. Ces deux objets m'avaient été donnés par mon père, il y a bien des années, et tous deux ont disparu. N'avez-vous rien perdu vous-même?»
M Swiveller porta involontairement la main à sa veste pour s'assurer que c'était bien une yeste et non un habit à basques; et, s'étant convaincu bien vite que ce vêtement, Tunique effet mobilier qu'il possédât dans Bevis-Marks, était en parfaite sûreté, il ^t une réponse négative.
c C'est fort désagréable, Dick, reprit miss Brass en ouvrant sa boîte d'étain et se rafraîchissant avec tme pincée de tabac; mais, entre nous, entre nous qui sommes des amis, car si Sammy venait à le savoir, ça n'en finirait pas, il y a aussi de l'argent de l'étude qu'on avait laissé traîner et qui a disparu de même. Pour ma part, j'ai perdu en trois fois trois écus.
— Vous n'y pensez pas 1 s'écria Richard^ Prenez garde à ce que TOUS dites, mon vieux; car c'est chose sérieuse. Ëtes-vous bien sûre de votre fait ? N'y a-t-il pas quelque erreur?
— C'est très-réel, répondit miss Brass avec énergie, et il ne peut y avoir aucune erreur.
— Alors, par Jupiter 1 pensa Richard en posant sa plume, j'ai bien peur que ce ne soit la marquise qui ait fait le coup 1 »
Plus il retournait ce sujet dans son esprit, plus il ne pouvait s'empêcher de croire que très-probablemenf la misérable petite servante était la coupable. Quand il considérait à quelle chétive nourriture elle était réduite, dans quel état d'abandon et d'ignorance elle vivait, et combien sa malice naturelle avait dû être aiguisée par la nécessité et les privations, il n'en faisait pas l'ombre d'un doute. Et cependant elle lui inspirait tant de pitié ; il était tellement pénible pour Richard de voir une cause si grave troubler l'originalité de leur connaissance, qu'il se disait en lui-même, et très-sincèrement, que si on lui offrait d'une part cinquante livres sterling et de Tautre .la preuve de l'innocence de la marquise, il n'hésiterait pas à repousser l'argent.
Tandis qu'il était plongé dans ces profondes et tristes mëditationSc miss Sally s'assit en secouant la tête d'un air de grand mystère et d'inquiétude sérieuse : on venait d'entendre dans le couloir la voix de Sampson chantant un gai refrain, et bientôt
le gentleman lui-même apparut tout rayonnant de son sourire vertueux.
c Bonjour, monsieur Richard. Eh bien I monsieur, voici que nous commençons une nouvelle journée, le corps fortifié par le sommeil et le déjeuner, l'esprit frais et dispos. Nous voici, monsieur Richard, levés avec le soleil pour suivre notre petit train comme lui, notre petit train de devoirs journaliers, monsieur, et pour accomplir comme lui notre traïvail de la journée avec profit pour nous-mêmes et pour nos semblables. Quelle réflexion charmante, monsieur I Quelle charmante réflexion I j
Tout en adressant ces paroles à son clerc, M. Brass s'était mis avec une certaine affectation à examiner soigneusement du côté du jour un billet de banque de cinq livres qu'il tenait à la main.
Mais M. Richard ne témoignant aucun enthousiasme à ce discours, son patron tourna les yeux vers lui et remarqua tout haut qu'il paraissait troublé.
c Tous êtes agité, monsieur, dit-il. Monsieur Richard, nous nous attendions à^ vous trouver gaiement à l'ouvrage et non pas dans un état d'abattement. Il est juste, monsieur Richard, que....'!
Ici la chaste Sarah poussa un gros soupir.
c ciel! dit M. Sampson, vous aussil... Qu'y a*t-il donc? monsieur Richard.... > •
Et regardant miss Sally, Richard comprit qu'elle lui faisait signe d'instruire son frère du sujet de leur conversation récente. Gomme sa propre position n'était pas très-agréable jusqu'à ce que la question eût été vidée de manière ou d'autre, il obéit, et miss Brass, roulant entre ses doigts sa tabatière d'une façon désordonnée, confirma le rapport de M. Swiveiler.
Sampson perdit contenance , et l'anxiété se peignit sur ses traits. Au lieu de déplorer amèrement la perte de son argent, comme miss Sally s'y attendait, il alla sur la pointe du pied jus- ^ qu'à la porte, l'ouvrit* regarda dehors, referma la porte tout doucement, revint sur la pointe du pied et dit à voix basse :
c C'est une circonstance extraordinaire et pénible , monsieur Richard, c'est une circonstancenirès-pénible. Le fait est que moi-même j'ai perdu récemment plusieurs petites sommes que j'avais laissées sur mon pupitre ; je m'étais donné de garde d'en parler, espérant que le hasard ferait découvrir le
coupid)le ; mais non, je n'ai rien pu d^ouvrir. Sally, monsieur Richard, c'est une très-malheureuse afTaire I >
Tout en parlant^ Sampson posa le Inllet de banque sur son pupitre parmi d'autres papiers» comme par mégarde, et mit ses mains dans ses poches. Richard Swiyeller lui montra le billet et l'avertit de le reprendre.
cNon, monsieur Richard, dit Brass avec émotion; ixon, je ne le reprendrai pas. Je le laisserai en cet endroit, monsieur. Le reprendre, monsieur Richard, ce serait jeter un doute sur vous, et j'ai en vous, monsieur, une confumce illiinitée. Nous kdssefcmslà ce billet, monsieur, s'il voob plaît; pour rien au monde, je ne voudrais le reprendre. 4
St, ois disant, M. Brass lui frappa deux ou trois fois sur l'épaule, de la façon la plus amicale.
c Soyez certain, ajouta-t-il, que je n'ai pas moins confiance en votre probité qu'en la mienne. >
En tout autre temps, M. Swivaller eût attaché médiocrement d'importance à ce compliment; mais vu les circonstances présentes, il éprouva un grand soulagement de cette assurance qn^on ne lui faisait peint l'injure de le soupçonner. Il répondit convenablement. Alors M. Brass le prit f)ar la main et parut s'abandonner à une sombre méditation; il en fut de même de miss Sally. Richard aussi s'était plongé dans ses pensées. A tout moment, il craignait d'entendre accuser la marquise, car il ne pouvait f 'empéi^er de la croire coupable.
Durant quelques minutes, ils restèrent tous trois dans cettft attitude.
Soudain miss Sally donna un grand coup sur le pupitre avec son poing fermé en s'écriant :
c Je le ti^is. i
En effet, elle tenait le pupitre, et eUe avait touché juste; car elle en fit voler un morceau de son poing nûgnon ; mais ce ja'était pas là le sens de ses paroles.
c Eh bien I dit Brass avec impatience. 'ÏSxpliquez^vousl
— Eh bied l répliqua la sœur, d'un air de triomphe, depuis ces trois ou quatre dernières semaines n'y a-t-il pas pas eu quelqu' un qui rôdait dans l'étude et dehors? Cette personne n'a4>«lle pas été laissée seule quelquefois dans l'étude, grâce à votre cou 'fiance? et me soutiendrez-vous que ce n'est pas là le voleur?
— Quelle personne ?••• cria Brass.
<— Attendez donc, comment Tappelez-yous?... Kit!
— Le domestique de M. Garland?
— Certainement. ^
— Jamais I s'écria Brass, jamais I Ne me parlez pas de ça. Pas mot de plus I j
Et il secouait la téta, et il agitait ses deux mains comme s'il eût voulu détruire dix mille toiles d'araignée, c Jamais je ne croirai cela de lui; jamais I
— Eh bien I moi, je purie, répéta miss Brass en humant ane noayelle prise de tabac, je parie que c'est notre voleur.
— Eh bien I moi, je parie, répliqua Sampson avec violence, que ce n'est pas lui. Qu'est-ce que c'est que cela? Gomment osezvous l'accuser? Des caractères comme celui-là doivent-ils être en butte à des insinuations pareilles? Savez-vous bien que c'est le garçon le plus honnête et le plus fidèle qui ait jamais existé, et qu'il a une réputation sans tache?... Entrez, entrez. >
Ces derniers mots ne s'adressaient pas à miss Sally, quoiqu'ils eussent été prononcés sur le même ton que les chaleureuses remontrances qui avaient précédé, mais à une personne qui venait de frapper à la {orte de l'étude; et à peine M. Brass les eut-il fait entendre, que Kit lui-même parut et dit :
c Le gentleman d'en haut est-il chez lui, monsieur, s'il vous plaît?
— Oui, Kit, dit Brass encore enflammé d'une vertueuse indignation et regardant sa sœur avec des yeux pleins de courroux et les sourcils froncés; oui. Kit, il j est. Je suis charmé de vous voir, Kit; je me réjouis de vous voir. Passez par ici. Kit, en redescendant, i
Et quand le jeune homme se fut retiré :
a Ce garçon-là un voleur! s'écria Brass; lui un voleur, avec cette physionomie franche et ouverte I... Je lui confierais de l'or sans le compter. Monsieur Richard, ayez la bonté de vous rendre immédiatement chezWraspet Compagnie, dans Broad-Street, et d'y demander s'ils ont eu des instructions pour paraître dans l'affaire Karmen et Painter. Ce garçon-là un voleur! reprit Sampson en ricanant de colère. Suis-je donc aveugle, sourd, imbécile? Est-ce que je ne sais pas juger la nature humaine d'un Doup d'œil? Kit un voleur! Bahl »
Jetant à miss Sally cette interjection finale avec un in- ^ommeiîsurable dédain, Sampson Brass plongea la tête dans son
pupitre comme pour se soustraire à la vue des misères et des bassesses de ce monde, et jeter un dernier défi à la mëdisance, ^ l'abri du couvercle à demi dos.
CHAPHBE XXn.
M. Sampson Brass était seul dans Tétude, au moment où Kit, ayant rempli sa commission, sortit de chez le gentleman et des^ cendit Tescalier, environ un quart d'heure après être monté. Le procureur ne chantait point comme à Tordinaire. Il n'était pas non plus assis à son pupitre. La porte , toute grande ouverte, laissa voir M. Brass adossé au feu et ayant un air si étrange» que Kit s'imagina qu'il lui avait pris quelque indisposition subite. ^
« Qu'y a-t-il donc, monsieur^ dit Kit.
— Ce qu'il y al... répondit vivement Brass. Rien. Pourquoi y aurait-il quelque phoseî
— Vous êtes tellement pâle, que je vous aurais à peine reconnu.
— Ba]|Ll bah 1^ pure imagination, cria Brass en se penchant pour relever les cendres; jamais je n'ai été mieux. Kit; jamais de ma vie je ne me suis mieux porté. Je sui« même très-gai. Ah ! ah I Comment va notre ami d'en haut?
-^ Beaucoup mieux.
— J'en suis ravi ; mille remerclments. Un parfait gentle mani honnête, libéral, généreux, ne donnant aucun embarras; un admirable locataire. Ah I ah ! M. Garland \se porte bien, j'espère, Kit? Et mon ami le poney, mon ami intime, vous savez? Ahl ahl >
^Kit donna des nouvelles satisfaisantes de tout le petit monde d'Abel-Cottage. M. Brass , qui semblait distrait et impatieni , se plaça sur son tabouret, et invita Kit à s'approcher en le prenant par la boutonnière.
c J'ai pensé. Kit, dit le procureur, que je pourrais faire gagner à votre mère quelques petits émolimients. Tous avez votre mère, je crois? Si j'ai bonne mémoire , vpus m'avez raconté que....
— Oh! oui, monsieur, oui, certainement.
— Une yeuve , n'est-ce pas ? une veuv§ laborieuse ?
— La femme la plus dure à la besogne et la meilleure mère qui ait jamais existé, monsieur.
'— Ahl s'écria Brass, c'est touchant, trôs-touchant. Une pauvre veoye luttant pour tenir ses orphelins dans un état décent et confortable. C'est un délicieux tableau de vertu humaine. Déposez votire ckapeau, Kit.
— Merci, monsieur, il faut que je m'en aille tout de suite.
— Posez-le toujours, pendant que vous êtes là, dit Brass, qui lui prit son chapeau des mains et mit quelque désordre dans les papiers en lui cherchant une place sur le pupitre. Je pensais, Kit, que très-souvent nous avons à louer des maisons pour les personnes de notre clientèle, etc. Or, voua savez que nous sommes obligés de mettre du monde dans ces maisons pour les surveiller, et malheureusement ce sont trop souvent des gens à qui nous ne pouvons nous fier. Qui nous empêcherait d*avoir une personne en qui nous pussions avoir une confiance absolue, en même temps que nous nous donnerions la douceur de faire une bonne action ? Je m'explique : qui nous empêcherait d'employer cette digne femme , v«tre mère , tantôt à une besogne , tantôt à une autre? Elle aurait l^t logement, et un bon logement, à peu près toute l'année, sans impositions, en outre une allocation hebdomadaire ; tout cela donnerait à votre famille liien des avantages dont elle ne saurait jouir dans sa condition présente. Qu'est-ce que vous en pensez ? Y voyez-vous quelque objection? Je n'ai pas en oela d'autre désir que de vous rendre service, Kit; ainsi ne vous g^nez pas, expliquez- vous librement. » .
En parlant ainsi, 'Brass remua deux ou trois fois le chapeau qu'il glissa de nouveau parmi les papiers, avec l'air de chercher quelque chose.
c Quelle objection pourrais-je faire à une proposition aussi bienveillante que la vôtre, monsieur? répondit Kit d'un accent pénétré. Je ne sais vraiment, monsieur, comment vous remercier,
— Eh bien ! alors, i dit Brass se tournant tout à coup vers lui et approchant son visage de celui de Kit , av^c un sourire si repoussant que le jeune homme, même dans toute la plénitude de sa reconnaissance , recula presque effrayé, « ehl bien, alors c'est faitl i
Li: :.:a(jasin d'antiquités. — n 12
178 LE MAGASIN ITANTIQUITËS.
Kit l6 regarda d'un air de trouble.
c C'est fait; dis-je, reprit Sampson se frottant les mains et reprenant ses manières doucereuses. Ah! ahl vous verrez, Kit, TOUS verrez. lifois, bon Dieu t que M. Richard tarde à revenir) Quel ennuyeux flâneur I... Voulez-vous bien veiller sur Tétude une' minute , le temps seulement de monter là-haut? une minute seulement. Je ne vous tiendrai pas un instant de plu j, Kit. >
En même temps, M. Brass s'élança hors de Tétiide où il revint presque aussitôt. M. Swiveller rentra; et comme Kit sortait en toute hâte de la chambra pour regagner le temps perdu, miss Brass elle-même le rencontra au seuil de la porte.
c Oh ! dit ironiquement Sally, qui en entrant le suivit de Tœil, voici votre favori qui s'en va, Sammy !
— Oui, il s'en va, répondit Brass. Mon favori , tant que vous voudrez. Un honnête garçon, monsieur Richard, un digne jeune homme.
-^Hem I fit' miss Brass avec une petite toux provoquante.
— Je vous dis , drôlesse, s'écria Sampson aveo colère, que je donnerais ma vie en gage de sa probité. Est-ce que ça ne finira pas? Serai-je toujours harcelé, obsédé par vos honteux soupçons? N'avez-vous aucuA respect pour le vrai mérite, méchant garnement que vous êtes? Teuez, si vous ^ulez que je vous le dise,
. je suspecterais plutôt votre honnêteté que la sienne! i
Miss Sali/ tira sa tabatière d'étain et huma longuement et lentement une prise de tabac , tout en attachant sur son frère un regard fixe et ferme.
c Elle me rendra fou de rage, monsieur Riishard, dit Brass; elle m'exaspère au delà de toute mesure. Je suis enflammé , Je suis outré , monsieur. Ce ne sont pas là les manières , ce n'est pas là la tenue d'un homme qui est dans les affaires; mais elle me met hors de moil
— Pourquoi ne le laissez-vous pas tranquille ? 4it Richard à miss Sally.
— Parce que c'est plus fort qu'elle, monsieur, répliqua Sampson ; parce que c'est un besoin de sa nature que de m'irriter et de me vexer; je crois que sans cela elle tomberait malade. Mais n'importe, n'importe; j'ai fait ce que' je voulais. J'ai montré ma confiance en ce jeune homme. Aujourd'hui enoore, il a gardé l'étude. Ahl aht... Fil vilaine vipère 1 >
La belle vierg^huma une nouvelle prise de tabac et mit dans
sa poGhe sa botte d'étain, tout en continuant de contempler son xrère ayec un sang-froid parfait.
c Aujourd'hui encore il vient de garder Tétude, répéta Brass d'un ton triomphant; je lui ai donné cette nouyelle preuve de ma confiance, et je ne m'en tiendrai pas là. £h bien! où donc est le?...
— Qu'avez-vous perdu? demanda M. Swiveller.
— ciel !..., s'écria Brass, tâtant toutes ses poches l'une aprôs l'autre , regardant dans le pupitre, dessus, dessous ) et bouleversant d'une main fébrile les papiers voisins ; le billet, monsieur Richard t le biUet de banque de cinq livres , qu'esVil devenu? Je l'avais laissé iei.... Dieu me pardonne I
— Allons 1... s'écria à son tour miss Sally, tressaillant, frap-> pant ses mains et semant les papiers sur le plancher. Disparu!... Qui est-ce qui avait raison?... Qui est-ce qui l'a pris?.*. Ce n'est pas pour les cinq livres!... Qu'est-ce que- c'est que oela^ cinq livres?... Mais ce garçon est honnôte, vous savez, trèshonnête. Ce serait une indignité de le soupçonner. Ne courez pas après lui. Non, non , pour rien au monde I...
— Sur ma parole , monsieur Richard, répliqua je procureur, qui n'avait cessé de fouiller ses poches avec tous les signes de la plus vive agitation , je crains que ce ne soit une vilaine affaire. Certainement le billet de banque a disparu, monsieur; que fautil faire?
— Ne courez pas après lui , dit miss Sally , se bourrant de plus en plus le nez de tabac. Non, non, gardez-vous-en bien. Laissezlui le temps de s»-débarrasser du billet. Ce serait trop cruel de le surprendre en flagrant délit! i
M. Swiveller et Saii^son Brass se regardèrent mutuellement après av#ir regardé miss Brass ; l'un et l'autre étaient botieyersés. Soudçdn, par une même impulsion, ils saisirent leurs chapeaux et s'élancèrent dans la rue dont ils prirent le milieu, renversant tout sur leur passage , comme s'ils couraient pour échapper à la mort.
Or^ justement Kit avait couru aussi, bien qu'un peu moins vite 9 et comme il était parti depuis quelques minutes , il avait sur eux une assez grande avance. Cependant, eomme ils connaissaient bien son itinéraire, du train dont ils allaient, ils l'eurent bientôt rattrapé, au moment où il venait de reprendre haleine pour reoommeneev à courir,
c Arréjkez I... cria Sampson lui posant une main sur répaule, tandis que If. Swiveller le happait de l'autre côté. Pas si vite, monsieur. Vous êtes donc, bien pressé ?
— Oui , je le suis, dit Kit les regardant tous deux avec une vive surprise.
— IL... il.... m'est pénible de vous soupçonner, dit Sampson d'une voix haletante; mais un objet de quelque valeur vient de disparaître del'étude. J'espère que vous ne savez pas ce que c'est.
— Savoir quoil bon Dieu, monsieur BrassI s'écria Kit tremblant delà tête aux pieds. Tous ne supposez pas....
— jT^on, non, dit vivement Brass. Je ne suppose rien. Ce n'est pas moi qui vous accuse. Vous allez me suivre tranquillement chez moi, j'espère?
— Volontiers. Pourquoi pas ?
— Certainement ! dit Brass. Pourquoi pas? J'ai bien peur que ]a chose ne finisse pas par un ce pourquoi pas. » Si vous saviez quels assauts j'ai eus à supporter ce matin pour vous défendre, Christophe, voms en seriez peiné.
— Et moi , je suis sûr que vous regretterez , monsieur, de m'avoir soupçpnné. Allons , revenons vite chez vous.
' — Oui, oui! s'écria Brass. Le plus tôt sera le mieux. Monstieur Richard, ayeiz la bonté de prendre ce bras; moi, je vais prendre celui-ci. , 11 n'est pas facile de marcher trois de front ; mais dans \q$ circonstances où nous nous trouvons, c'est indispensable ; il n'y a pas d'autre moyen, j
Kit passa du blanc au rouge et du rouge au blanc lorsqu'ils s'assurèrent ainsi de sa personne, et un momenl il parut disposé à résister. Mais , faisant un prompt retour sur lui-même , et songeant que s'il engageait une lutte , il pourrait être traîné par le collet à travers les rues, il se borna à répéter d'un accent plein de sincérité et avec des larmes dans les yeux , qu'ils auraient bien du regret de ce qu'ils faisaient là , et se laissa emmener. Tandis qu'ils reprenaient le chemin de l'étude, M. Swifeller , à qui ses fonctions présentes répugnaient extrêmement, saisit un instant propice pour souffler à l'oreille de Kit que, s'il consentait à avouer sa faute, fût-ce par un simple mouvement de tête, et qu'il lui promît de ne plus recommencer à l'avenir, il l'autorisait à donner un croc-en-jambe à Sampson Brass pour se sauver ; mais Kit ayant repoussé cette offre avec indignation, il ne resta plus d'autre parti à Swiveller que de le
LE MAGASIN D'ANTIQUITES. 181
tenir fenne jusqu'à ce qu'ils eussent atteint Bevis-Mi^ks, où on le mit en présence de la charmante Sarah , qui prit aussitôt la précaution de fermer la porte à clef.
« Maintenant, dit Brass, vous savez, Christophe, Tinnocence ne saurait mieux ressortir que d'un examen minutieux qui satisfasse pleinement toutes les parties. En conséquence , si vous voulez bien permettre qu'on vous fouille , ce sera poupr tout le monde un grand soulagement. >
U accompagna ces paroles d'une démonstration qui indiquait le genre d'enquête à pratiquer, autrement dit, il retourna la coiffe de son cha];|eaii.
Fouillez-moi, dit fièrement Kit en croisant ses bras. Mais songez-y bien, lAonsieur, vous en aurez dujegret jusqu'à la fin de vos jours.
— C'est assurément une circonstance très-pénible , dit Brass avec un soupir, comme il plongeait sa main dans une des poches de Kit et en retirait une collection variée de^menus objets ; c'est une circonstance très-pénible. Il n'y â rien là dedans, monsieur Richard ; parfait, parfait. Rien non plus ici , monsieur. Rien dans la veste, monsieur Richard ; rien dans les basques de l'habit. Vraiment j'en suis ravi, i
Richard Swiveller, tenant à la main le chapeau de Kit, suivait l'opération avec le plus vif intérêt , et dissimulait du mieux possible un léger sourire , tandis que Brass , fermant un œil, sondait avec l'autre l'intérieur d'une des manches du pauvre jeune homme comme il eût regardé dans un télescope. Soudain Samp-^ son, se retournant vivement vers son clerc, lui ordonna ds fouiller le chapeau.
c U y a un mouchoir, dit Richard.
— Nul mal à cela , monsieur, répondit Brass appliquant son œil à l'autre manche et parlant du ton d'un homme qui aperçoit devant lui une perspective illimitée. Un mouchoir, c*est trèsinnocent. Quoique pourtant la Faculté ne considère pfint, je pense, monsieur Richard, l'habitude de porter un mouchoir dans un chapeau comme très-favorable à la santé. J'ai entend dire que cela tient la tête trop chaude. Mais à tout autre point de vue, l'examen est satisfaisant, très-satisfaisant. »
Une triple exclamation jetée à la fois par Richard Swiveller, miss Sally et Kit lui-même, arrêta net le procureur. Sampson tourna la tête et vit Richard le billet de banque à la main.
182 LE MAGASIN D'AKTIQUIÏÉS.
c Dans le chapeau?.... s'écria Brass avec une sortô de glapissement.
— Sous le mouchoir, et caché dans la doublure, i^ 4it Ridiàrd, frappé d'horreur à cette découverte.
M. Brass regarda àuccessiremeni Richard, misé Sàlljr, les murs , le plafond et le plancher, tout enfin , excepté Kit qui était demeuré stupéfié et incapable de faire tm mouyement:
c Et voilà, s'écria Brass en joignant Ses mains, Voilà donc ce que c'est que ce monde qui tourne sur son axe , sôUmiS aux influences de la lune et aux révolutions qui S'opèrent autour des corps célestes et ainsi de suite 1... Yoîlà donc la nature humaine I... nature, naturel... Yoilà le malheureux que je voulais faire profiter des ressources de ma petite industrie, et pour qui, même en^ ce moment encore, j'éprouve une compassion telle, que je le laisserais volontiers partir t.. . Mais, ajouta M. Brass d'un accent plus fehne, avant tout je suis homme de loi, et par conséquent mon devoir est de donner l'exemple en mettant à exécution les lois de mon heureuse patrie. Pardonnesmoi, ma chère Sally, et tenez-le ferme de l'autre côté. Monsieur Richard , ayez la bonté de courir chercher un constable. Le temps de la faiblesse est passé, monsieur; la force monde est avenue. tJn constable, monsieur^ s'il vous plaît I »
CHAPITBE XXm.
£ît était comme plongé dans un sommeil léthargique, les yeux tout grands ouverts et fixés sur le sol, sans prendre garde à là main tremblante de M. Brass qui le tenait par un des bouts de sa cralïite, ni à la serre beaucoup plus solide de miss Sally qui en avait étreint l'autre bout ; cependant les précautions de la vieille fille n'étaient pas pour lui sans inconvénient : car miss Sali j, cette femme enchanteresse , outre qu'elle lui enfonçait de temps en^temps les phalanges de ses doigts dans la gorge un peuplas qu'ilne fallait, avait dès le premier moment appréhendé si fortement ce malheureux , que' même dans le désordre et l'égarement àe ses pensées , il ne pouvait s'empêcher de se sentir sof-
foqué. Il resta dans cette posture , entre le frèM et la sœur, passif et n'opposant aucune résistance, jusqu'au moment où M. Swireller revint suivi d'un constable.
Ce fonctionnaire était sans doute familiarisé avec des scènes de cette nature ; les vols qui cliaquô jour défilaient sous ses yeux , depuis le minime larcin jusqu'à TefiTraction dans les mai- • sons habitées, ou les aventures de grand chemin, h'étaient peut lui i^u'une affaire comme une autre ; il ne voyait dans les individus coupables de ces méfaits qu'autant de pratiques qui venaient se faire servir au magasin de loi criminelle en 'gros et en détail dont il tenait le comptoir; aussi reçut-il de M. Brass le rapport de c6 qui s'était passé à peu près avec autant d'intérêt et de surprise qu'en pourrait montrer ua entiepreneuir de pofilpes funèbres, s'il lui fallait écouter dans les plus minutieux détails le récit de la dernière maladie du mort auquel il vient rendre par profession les devoirs suprêmes. Gô fût donc avec une parfaite indifférence qu'il arrêta K'it.
c Nous ferons bien, dit ce ministre subalterne de la policé , de le conduire au bureau du magistrat , tandis que celui-ci y est encore. Je vous prierai, monsieur Brass , de venir avec nous, ainsi que....»
n regarda miss Sally d'un air d'hésitation et de doute, comme s'il ne savait comment qualifier une personne qui pouvait être prise aussi raisonnablement pour un griffon ou tout autre monstre mythologique.
c Madame, hein? dit Sampson.
— Ah ! oui.... madame, répliqua le constable. Le jeune homme qui a découvert le billet est nécessaire également.
— Monsieur Richard, monsieur, dit Brass d'une voix dolente Quelle triste nécessité !...Mais l'autel de la patrie, monsieur....
— Vous prendrez un^ fiacre , je supposé? interrompit le constable saisissant avec peu de précaution par le bras , au-dessus du coude, Kit que ses gardiens avaient relâché. Yeuillez en envoyer chercher un.
— Mais permettez-moi de dire un mot, s'écria Kit levant ses yeux et regardant autour de lui d'un air de supplication. Un mot seulement 1 Je suis aussi innocent que pas un de vous. Sur mou âme, je ne suis pas coupable. Moi, un voleur I Ahl monsieur Brass, vous ne le croyez pas, j'en suis sûr. C'est bien ma^ de votre part.
184 LE MAGASIN D'ANTIQUITES.
— Je Yous donne ma p«role\ constable.... > dit Brass.
Mais ici le constable l'intefrompit, en yertu de ce principe constitutionnel: «r Les paroles volent, > faisant observer que les paroles ne sont que de la bouillie pour les chats , mais que les serments en justice sont la nourriture des hommes forts.
c Parfaitement juste, constable, dit Brass toujours sur le même ton dolent ; c'est d'une exactitude rigoureuse. Constable , . je fais devant vous le serment qu'il y a quelques minutes à peine, avant d'avoir fait cette fatale découverte , j'avais encore tant d'estime pour ce jeune homme, que je lui eusse confié.... Un fiacre, monsieur Richard! Vous tardez bien, monsieur I...
— Tous ne trouverez personne, s'écria Kit, pour peu qu'il me connaisse, qui n'ait confiance en moi. Qu'on demande à qui que ce soit si jamais l'on a douté de ma probité , si jamais j'ai fait tort d'un farthing à personne. Autrefois , quand j'étais pauvre, quand j'avais faim , ai-je jamais été pris en faute , et peuton supposer que je commencerais- à l'être aujourd'hui?... Ohl réfléchissez à ce que vous faites. Gomment , avec Dette affreuse accusation qui pèse sur moi , oserais- je jamais revoir les meilleurs amis qu'il y ait au monde ? »
M. Brass répondit que le prisonnier aurait bien fait de penser à tout cela plus tôt ; et il était en train de lui adresser d'autres observations d'une nature aussi peu consolante , quand on entendit le locataire demander, du haut de l'escalier, ce qu'il y avait et pourquoi tout ce tapage et ce bruit de pas qui remplissaient la maison.
Involontairement, Kit fit un mouvement pour s'élancer vers la porte , dans son désir de répondre lui-même ; mais il fut vivement retenu par le constable, et il eut la douleur de voir M. Saknpson Brass sortir seul pour aller raconter les faits à sa manière.
Quand M. Brass fut de retour, il dit, au sujet du gentleman:
c II est comme nous tous : il ne voulait pas y croire. Que ne puiskije moi-même mettre en doute le témoignage de mes sens I Mais malheureusement ce témoignage est irréfragable. Mes yeux n'ont pas besoin de subir un débat contradictoire, et, en disant cela avec véhémence, il clignotait et frottait ses yeux, fis sont bien obligés de s'en tenir à leur impression première. Allons , Sarahl j'ej^tends le fiacre qui roule dans Bevis-Marks; mettes
votre chapeau; nous partirons immédiatement. Triste commission I II me semble que je vais à l'enterrement.
— Monsieur Brass, dit Kit, accordez-moi une fayeur. Conduisez-moi d*abord chez M. Witherden. > '
Sampson secoua la tête d'un air d'irrésolution.
c Je vous en prie, dit le jeune homme. Mon maître y est. Au nom du ciel, conduisez-moi là d'abord.
— En vérité , je ne sais pas.... balbutia Iç procureur, qui peutêtre avait ses raisons secrètes pour désirer de se présenter sous le jour le plus favorable aux yeux du notaire. Constable, combien de temps avons-nous?»
Le constable, qui, durant toute cette scène, avait mâchonné une paille avec la plus grande philosophie , répondit que, si l'on partait tout de suite, on aurait bien le temps ; mais que , si l'on s'amusait à lanterner, il faudrait aller tout droit à Mansion- House ; et finalement , il déclara que ça lui était bien égal, qu'on en ferait ce qu'on voudrait.
M. Richard Swi7l3ller, que le fiacre avait amené , était resté incrusté dans le meilleur coin sur la banquette de derrière. M. Brass invita le constable à faire avancer le prisonnier, et se déclara prêt à partir. En conséquence , le constable, tenant toujours Kit de la même manière et le poussant un peu devant lui, à la distance réglementaire d'envj^on trois quarts de bras , le fit monter dans la voiture où il le survit. Miss Sally grimpa ensuite. . La voiture se trouvant remplie par les quatre personnes qui l'occupaient, M. Sampson Brass se jucha sur le siège et fit partir le cocher.
Encore étourdi complètement par le changement soudain et terrible qui s'était opéré dans son sort, Kit était assis tristement, promenant son r^ard i travers la glace de la portière. Il appelait de tous ses vœux l'apparition dans la rue de quelque phénomène monstrueux qui pût lui donner lieu de croire avec raison qu'il faisait un rêve. Hélas! tous les objets qu'il apercevait n'étaient que trop réels et trop connus; c'était la même sue» cession de détours de rue, c'étaient les mêmes maisons, les mêmes flots de gens courant sur le trottoir , les uns près des ' autres, dans diverses directions; le même mouvement de charrettes et de voitures sur la chaussée; les mêmes étalages bien connus à la porte des boutiques : une régularité dans le bruit et le tumulte, telle que jamais rêve n'en a possédé. Toute faatds-
tique qu'elle semblait être^ la situation n'ei^ était donc pas moins réelle. Kit était arrêté sous une accusation de yol; le billet de banque ayait été trtuyé sur lui, bien qu'il fût innocent en pensée comme en action , et on remmenait prisonnier I
Absorbé par ces cruelles idées , songeant dans Taffliction de son cœur à sa mère et au petit Jacob, se disant que la conscience même de son innocence ne suffirait pas pour soutenir sa fermeté en face de ses amis, si ces derniers le croyaient coupable ; perdant de plus en plus Fespérance et le courage à mesure qu'on approchait de la maison du notaire , le pauvre Kit continuait de regarder fixement sans rien yoir à travers la glace ^ quand tout à coup , comme si le nain avait été évoqué par une conjuration magique , la hideuse face de Quilp lui apparut. Quel rayonnement de joie il y avait sur cette face I Quilp était à la fenêtre d'une taverne d'où il promenait ses regards dans la rue ; et il se penchait si fort en avant, les coudes appuyés sur le rebord de la croisée et la tête posée entre ses deux mains, que cette attitude, ainsi que se^ efforts pour comprimer un éclat de rire, le faisaient paraître tout bouffi, tout gonflé et deux fois plus gros et plus large que de coutume. En le reconnaissant, M. Brass fit immédiatement arrêter la voiture juste en face de l'endroit où était le nain. Celui-ci ôta son chapeau et salua les voyageurs âjvec une hideuse et grotesque politesse.
— Obéi cria-t-il. Où allez-vous ainsi, Brass? Où allez-vous? Quoi! Sally est aussi avec vous? Douce Sally ! Et Richard? Aimable '&î(;hard I Et Kit ? Honnête Kit 1
— il est tout à fait jovial 1... dit Brass au cocher. Ahl monsieur, une triste affaire!... Ne croyez jamais à la probité, monsieur.
— Pourquoi pas ? répliqua le nain. Pourquoi pas, coquin de procureur?
« — Un billet de^ banque se perd dans notre étude, monsieur, dit Brass en secouant la tête, et il se retrouve dans son chapeau. Je Savais laissé seul un moment auparavant. Pas moyeu de se faire illusion, monsieur. Une kyri3lle de preuves. Rien n'y manque.
— Eh I quoi, s'écria le nain, avançant son corps à moitié hors de la fenêtre, Kit un voleur I Kit un voleur! Ah! ahl ahl £h
ien, c'est le voleur le plus laid qu'on puisse montrer pour un
LE MAGASIN ft'ANTiQXTITÉS. 187
penny. Œé, Kit! Aàl ah! ahl Gomment? vous avez fait arrêter ce pauvre Kit avant qu'il ait eu seulement le temps de me rosser. Est-ce malheureux! Ohé, Kit! >
Et en même temps, il fit entendre une explosion de Hre qui fit trembliéir lé cocher sur son siège , montrant du doigt la perche d'un teinturier voisin, d'où pendaient diverses étoffes , qui fîgu* raient, par analogie, un homme accroché au gibet.
« Ah I toilà comme ça finit, Kit?... cria-t-il en se frottant rudement les mains. Ah! ah! ah! Quel chagrin pour le petit Jacob et pour son aimable inèrel... Bràss, envoyez-lui le ministre du Petit-Béthel, pour qu'il l'assiste et le console. Holà, Kit, holà! En avant, marche, cocher. Bonjour, bonjour. Kit ; bonne chance; bon courage ; toutes mes amitiés aux Garland, à la bonne chère dame et au gentleman. Dites-leur, je vous prié, (Jue fai demandé de lètrrîs inouvelles. Bien dés vœux pour eux, pour vous, pour tout le monde. Kit, pour tout le monde! i
Ces vœux et ces adieut coulaient comme un torfent, et le flot en durait encore lorsque là voiture fut hors de vu6. Bieû sûr enfin de ne plus apercevoir le fiacre , Quilp releva la tête et se roula sur le parquet dans un accès de joie furibonde.
On arriva chez le notaire, ce qui ne fut pas long, car on avait rencontré le nain dans une rue voisiné, à très-peu dé distance de la maison de M. Witherden. Brass descendit ; et ouvrant d'un air triste la portière du fiacre^ il invita sa sœur à l'accompagner dans l'étude, pour préparer les excellentes personnes qui se buvaient dans la maison à la fâcheuse nouvelle qu'on leur apportait, n requit également l'assistance de M. SwiveSerl Tous trois entrèrent dans l'étude, M. Sampson dohiiant le bras à sa sœur, et M. Swiveller seul, derrière eux.
Le notaire était assis devant lô feu, au fond de l'étude; il causait avec M. Abel et M. Garland; M. Ghukster, assis à son pupitre, attrapait comme il pouivait à la volée quelques lambeaux de leur conversation. Tout en tournant le bouton. M. Brass observa, à travers le vitrage de la porte, cette disposition locale ; et voyant que le notaire l'avait reconnu, il commença à secouer la tête et à soupirer profondément, tout le long de la cloison qui les séparait encore.
c Monsieur, dit Sampson, retirant son chapeau et portant à ses lèvres les dpux premiers doigts du gant de castor de sa main droite, je me noinme Brass,' Brass de Bevis-Marks, monsieur.
188 LE MAGASIN D'ANTIQUITES.
J'ai eu rhonneur et le plaisir, monsieur, de soutenir contre vous quelques petites affaires testamentaires. Comment ya votre santé, monsieur?
— Mon clerc est là pour s'entendre avec vous, monsieur Brass, sur l'affaire qui vous amène, dit le notaire, l'éloignant par un geste.
— Je vous remercie, monsieur, je vous remercie certainement. Permettez-moi, monsieur, de vous présenter ma sœur; presque un de nos collègues, monsieur, malgré la faiblesse de son sexe; une femme qui m'est précieuse, monsieur, dans mes travaux. Monsieur Richard, ayez la bonté d'approcher, s'il vous plaît. Non réellement, dit Brass, faisant quelques pas entre le notaire et son cabinet, vers lequel celui-ci avait commencé à battre en retraite, et parlant du ton d'un homme offensé, réellement, monsieur, avec votre permission je requiers de vous personnellement un mot ou deux d'entretien.
— Monsieur Brass, répondit avec vivacité le notaire, je suis occupé. Vous voyez bien que je suis occupé avec monsieur. Si vous voulez conimuniquer votre affaire à M. Ghukster que voici là-bas, vous pouvez compter de sa part sur toute Tattention qu'elle mérite.
— Messieurs, dit Brass, portant sa main droite le long de son gilet et regardant avec un sourire affable les deux Garland père et fils, messieurs, j'en appelle à vous; veuillez considérer que je m'adresse à vous. J'appartiens à la justice. Je suis qualifié c gentleman » par acte du parlement. Mon titre, je le maintiens en vertu d'une patente annuelle de douze livres sterling pour mon diplôme. Je ne suis pas de vos musiciens, de vos acteurs, de vos faiseurs de livres, de vos peintres, tous gens qui prennent un état sans garantie du gouvernement. Je ne suis pas de vos bohémiens ou vagabonds. Quiconque m'intente une poursuite, est obligé de m'appeler gentleman; sinon, son action est nulle et de nul effet. Eh bien ! je vous le demande, est-ce comma ça qu'on doit me recevoir? En effet, messieurs
— Bien, bien, interrompit le notaire. Ayez la bonté d'exposer votre affaire, monsieur Brass.
— M'y voici, monsieur. Ah! monsieur Witherden! vous êtes loin de vous douter de.... Mais je ne me laisserai pas aller aux digressions. Je pense que le nom d'un de ces messieurs est Garland. • •
— De tous deux, dit le notaire.
— Yraiment I... dit Brass avec le salut le plus humble. J'eusse dû le penser, d'après la ressemblance qui est prodigieuse. Enchanté d'avoir l'honneur d'être présenté à deux gentlemen de leur distinction, quoique la circonstance qui me vaut cette faveur soit bien pénible. Un de vous, messieurs, a un domestique appelé Kit?
— Tous deux, répondit le notaire.
— Deux Kit!... dit Brass en souriant. Bon Dieut
— Un Kit, monsieur, répliqua M. Witherden avec impatience; un Kit qui est au service de ces deux messieurs. Eh bien, qu'y a-1ril?
— Ce qu'il y a, monsieur I... répondit Brass en baissant la voix de manière à faire impression sur l'auditoire. Ce jeune homme, monsieur, en qui j'avais une confiance entière et sans limites; que j'avais toujours traité comme s'il était mon égal; ce jeune homme a ce matin commis un vol dans mon étude, et il a été saisi en flagrant délit.
— C'est quelque fausseté 1 s'écria le notaire. •^ Ce n'est pas possible, dit M. Abel.
— Je n'en crois pas un mot, » dit le viçux gentleman.
M. Brass promena sur eux un regard calme et répondit avec lemème sang-froid :
c Monsieur Witherden, vos paroles sont de celles qu'on peut actionner ; et si j'étais un homme de bas étage, qui ne pût supporter bravement la calomnie y« je vous poursuivrais en dommages. Mais dans ma position, je me borne à mépriser de pareilles expressions. Je respecte la chaleureuse indignation de l'autre gentleman, et je regrette sincèrement d'être le messager d'aussi mauvaises nouvelles. Je ne me fusse certainement pas exposé à une commission si pénible, n'était que le jeune homme a demandé d'être conduit ici d'abord et que j'ai cédé à ses prières. Monsieur Chukster, voulez-fDus avoi| la bonté de frapper à la fenêtre pour avertir le constable qui attend dans le fiacre?»
A ces mots, les trois gentlemen s'entre-regardèîent avec consternation. M. Chukster, exécutant la prière qui lui était adressée et quittant son tabouret avec l'ardeur d'un prophète qui Toit l'accomplissement de ses prédictions à jour fixe, tint la porte ouverte pour laisser entrer le malheureux prisonnier.
Quelle scène lorsque le pauvre Kit entra I Jetant les accents
à la fois éloquents et rudes quQ lui dictait la yërilë, il appela le ciel en t^oignage de son innocence, et déclara deyant Dieu qu'il ne savait pas comment le billet avait pu être trouvé sur luil Quelle confusion de langues, avant que tous les détails fussent relatés et les preuves énoncées! Quel morne silence quand tout eut été dit, et quels regards de doute et de surprisa furent échangés par les trois amis I
c N'est-il pas possible, dit M. Witherden après une longue pause, que ce billet soit tombé accidentellement dans le chapeau, par exemple, quand en a écarté les papiers qui se trouvaient sur le pupitre?»
Mais on lui fit comprendre clairement que c'était impossible. M. Swiveller, bien qu'il ne voulût pas être un témoin à oharge, ne put s'empéeher de démontrer, d'après la place qu'occupait le billet dans le chapeau, qu'on devait l'y lavoir caché tout exprès.
« Je suis désolé, dit Brass, affreusement désolé. Lorsqu'il sera mis en jugement, je m'estimerai heureux de le recommander à l'indulgence du tribunal en raison de ses bons antécé-f dents. Xavais déjà perdu de l'argent, mais il ne s'ensuit pas positivement que ce soit ce garçon qui l'ait pris. La présomption est contre lui, elle ^st très-forte ; mais, après tout, nous somo^aes des chrétiens.
— Je suppose, dit le constable en promenant son regard ea demi-cercle , que personne ne peut fournir de témoignage sur tout l'argent dont il a pu disposer dans ces derniers temps. Bn savez- vous quelque chose, moi^sieur?;^
M. Garland, à qui la question avait été posée, répondit s
c II avait de l'argent de temps en temps. Mais l'aifient dont
vous parlez lui était donné, m'a-t-il dit, par M. Brass hiiainéma r-^ Oui certainement, s'écpia vivement i&it. Ne pouvez- vous
pas me justifies en cela, monsieur t
— Hein? murmura Brass, dont les yeux se portèrent de visag^a en visage avec une exprei^sion d'ét^nement stupide«
— Vous savez, cet argent, ces petits écus que vous me don^ niez de la part du locataire.
— ciell s'écria Brass en secouant la tète et en fronçant les sourcils, vilaine affaire I vilaine affaire I
— - Ehl quoi, ne lui avez-vous pas donné de l'argent, de la part de quelqu'un, monsieur ? demanda M. Garland avec la plua grande anxiété.
->- Jlfo» P je lui ai donné de Targent, monsieur 1 répondit Sampson. Ohl par exemple, c'est. ^^^P d'effronterie. Gonstable, mon cher ami, nous ferons mieux de partir.
— Gomment!... dit Kit d'une voix déchirante, ose-t-il nier qu'il m'ait donné cet argent?... Demandez-le-lui, je tous en supplie. Demandez-lui à^ déclarer, oui ou non, si ce n'est pas vrai.
— - Est-ce yrai, monsieur ? dit le notaire.
— Messieurs, répondit Brass de l'accent le plus grave, je vous déclare qu'il ne fera que gâter encore son affaire par un pareil détour. Si réellement il vous inspire de l'intérêt, donnez^r lui plutôt le conseil de changer de tactique. Tous me demandez si c'est vrai, monsieur? Certainement non, ce n'est pas vrai.
— Messieurs^ s'écria Kit, éclairé tout à coup par un rayon de lumière, mon maître, monsieur Abel, monsieur Witherden, vous tous, je vous ai dit la vérité 1... Gomment ai-je pu m'attirer sa haine, je l'ignore; mais tout ceci n'est qu'un complot tramé pour ma ruine. Soyez-en sûrs, messieurs, c'est un complot ; et quoi qu'il arrive, ji^squ'à mon dernier soupir je dirai que c'est lui, lui-même, qui a mis le billet dans mon obapeau. Regardez-le, messieurs. Voyez comme il change de couleur. Lequel de nous deux a l'air d'être le coupable, de lui ou de moi ?
— Vous l'entendez, messieurs, dit Bras» en souriant, vou§ l'entendez. Maintenai^t, n'êtes-vous pas frappés de l'idée que cette affaire prend une sombre tournure? Est-ce un acte de haute trahison ou bien un simple délit ordinaire^ Peut-être, messieurs, s'il A'jivait pas dit. cela en votre présence et si je vous l'avaii^ rapporté, vous n'eussiez pa§ voulu le croire, mais vous voyez. »
Grâce à ces observations pacifiques et railleuses , M. Brass avait réussi à dissiper la répugnance invincible qu'inspirait soq caractère. Mais la vertueuse Sarah, obéissant à l'impulsion dç sentiments plus violents, et peut-être aussi plus jalouse de l'honneur de la famille, s'élança d'auprès de son frère sans que rien eût pu faire soupçonner son dessein, et se rua furieuse sur le prisonnier. Le visage de Kit se fût probablement trouvé mal de cette attaque, si le constable, devinant les projets de miss Sally, n'eût poussé Kit de côté d&as ce moment critique. Ce fut M. Ghukster qui paya pour lui : car ce gentleman, se trouvant juste auprès de l'objet du ressentiment de miss Brass, et la rage étant aveugle comme l'amour et la fortune, il fut appréhendé au corps par la belle guerrière ; son faux-col fut arraché jusqu'en
192 LE MAGASIN D'ANTKJUITÉS.
ses fondements et sa cheyelure mko^ans le plus grand désordre avant que les efforts réunis des assistants fussent parvenus à faire comprendre à miss Sally son erreur.
Le constable, averti par cette attaque désespérée et pensant probablement qu'il serait mieux dans les vues de la justice que le prisonnier fût conduit sain et sauf devant le magistrat avant d'être mis en pièces, emmena Kit sans plus de façons vers le fiacre. Là, il insista pour que miss Brass montât en lapin auprès du cocher. Ce ne fut pas sans une violente discussion que cette charmante créature voulut bien obtempérer à cette proposition. ^ Pourtant elle finit par prendre sur le siège la place occupée précédemment par son frère Sampson, qui après quelque résistance se mit sur la banquette à la place de Sarah. Ces arrangements une fois terminés, prisonnier, constable et témoins se rendirent en toute' hâte chez le magistrat, suivis par le notaire et ses deux amis dans une autre voiture. M. Ghukster seul fut laissé en arrière, à sa grande indignation : car il considérait comme si matériellement concluantes , et comme des indices si frappants du caractère hypocrite et astucieux de Kit, les preuves qu'il eût pu fournir sur la manière dont ce jeune homme était revenu pour achever de gagner son schelling, qu'il ne pouvait voir dans la suppression forcée de son témoignage qu'un compromis véritable avec le crim%.
A la salle de justice , ils trouvèrent le locataire qui s'y était rendu directement et les attendait dans une impatience indicible. Mais cinquante locataires ensemble n'eussent pu prêter assistance au pauvre Kit. Au bout d'une demi-heure, il était renvoyé aux prochaines assises. Tandis qu'il était conduit en prison, un charitable agent de la justice l'avertit de ne point se laisser abattre, car la session devait s'ouvrir bientôt ; sa petite affaire y serait, selon toute vraisemblance, jugée très-promptement, et en moins d'une quinzaine il pourrait être confortablelaent embarqué pour se voir transporter à Botany-Bay.
CHAPITBE XXIV.
Les moralistes et les philosophes diront tout ce qu'ils voudront , il est permis de se demander si un coupable eût éprouvé la moitié au moins de Tangoisse que Kit , malgré son innocence, ressentit cette première nuit. Le monde , rempli comme il Test d'une foule énorme d'injustices, est un peu trop enclin à se décharger de toute responsabilité, grâce à cet axiome, que, si la victime de sa fausseté et de sa malice a la conscience nette, elle ne pourra manquer de se tirer d'affaire, et que, de manière ou d'autre, le bon droit triomphera à la fin; auquel cas ceux-là mêmes qui ont plongé le malheureux dans l'embarras , en sont quittes pour dire : c A coup sûr, nous ne nous y attendipns pas, mais nous en sommes bien heureux. > Le monde, au contraire, devrait songer que, de toutes les iniquités sociales, l'injustice est pour une âme généreuse et élevée la plus insupportable , celle peut-être qui inflige le plus de tortures ; et qu'il n'en laut pas da~ yantage pour avoir égaré plus d'une conscience , et brisé plus d'un noble cœur : car le sentiment de leur innocence ne pouvait qu'aggraver leur souffrance et leur en rendre le poids doublement douloureux.
Cependant il n'y avait rien ici à imputer aux erreurs du monde ; Eit était innocent, jQiais son innocence même et l'idée que ses meilleurs amis ne l'en jugeaient pas moins coupable ; que M. et mistress Garland le regarderaient comme un monstre d'ingratitude; que Barbe le confondrait avec tout ce qu'il y avait de plus méchant et de plus criminel; que le poney se croirait abandonné par son ami; que sa mère elle-même pourrait; se laisser aller à la force des apparences qui s'élevaient contre lui et lui imputer sérieusement la faute qu'il semblait avoir com-. mise ; tout cela le plongea d'abord dans un accablement d'esprit inexprimable. Il était presque fou de chagrin , et il arpentait en tous sens la petite cellule dans laquelle on l'avait enfer;né pour la nuit.
Même quand la violence de ces émotions premières se fut un peu apaisée ; quand le prisonnier eut commencé à devenir plus calme, Le Magasin d'antiquités. — a 13
lÇk4 LE MAGASIN D'ÀNTIQUITËS.
une angoisse nouvelle s'empara de son esprit, di, celle-là était à peine moins cruelle que le reste. L'enfant y cette brillante étoile qui avait rayonné sur son humble existence ; Tenfant , qui toujours se représentait à son souvenir comme un beau rêve ; Tenfant qui avait fait, de la partie de sa vie la plus pauvre et la plus misérable, la plus heureuse et la meilleure; que penserait-elle si elle venait à apprendre cet événement!... Quand cette idée vint se présenter à son esprit , les murs de la prison semblèrent s'écrouler pour faire place à la vieille boutique d'autrefois, telle qu'elle était par les nuits d'hiver, avec le foyer, avec le souper sur la petite table, avec le chapeau, l'habit et la canne du vieillard, avec cette porte demi-close qui menait à la chambrette de l'enfant : tout revivait dans son souvenir, tout était à sa place. Nell y était , et lui aussi , tous deux riant de bon cœur comme ils avaient fait souvent; et après s'être égaré dans ces douces visions. Kit ne put aller plus loin; il se jeta sur sa misérable couchette pour s'abandonner à ses larmes.
Qu'elle fut longue cette nuit-là! longue à n'en plus finir! Cependant Kit s'endormit et rêva. Il se voyait toujours en liberté et cheminant tantôt avec une personne , tantôt avec une autre; mais une vague crainte d'être remis en prison traversait constamment ces rêves : ce n'était pas cette prison même qui s'offrait à son imagination , mais bien plutôt une idée lugubre ^ l'image sombre sinon d'un cachot , du moins de la tristesse et de la peine, l'image d'un événement accablant, image toujours présente , quoique toujours indéfinissable.
L'aube apparut enfin, et avec elle la réalité froide, noire, ef» frayante , la réalité en un mot. Mais Kit eut la consolation d'être laissé seul à lui-même. On lui permit de se promener, à une certjaine heure, dans une petite cour pavée : le guichiBtier qui était venu lui ouvrir son cachot et lui montrer où il devait se laver, lui apprit qu'il y avait pour les visites faites aux prisonniers un espace de temps déterminé, et que, si quelqu'un de ses amis se présentait afin de le voir , on le ferait descendre au guichet. 'Après lui avoir donné ces informations ainsi qu'une écuelle d'étain contenant son déjeuner, le guichetier le verrouilla de nouveau ; puis cet homme s'en alla bruyamment le long du couloir de pierre , ouvrant et fermant toux à tour un grand nombre d'autres portes et faisant retentir des échos sonores qui se prolongeaient et se répétaient dans l'étendue du bâtiment^
comme si les échos mêmes étaient aussi sous les yerrous sans pouYoir s'échapper de leurs prisons.
Le geôlier lui avait donné à entendre qu'il était, ainsi que plusieurs autres détenus , logé à part de la masse des prisonniers, parce qu'on ne le supposait pas complètement dépravé ni tout à fait incorrigible , et que jamais il n'avait encore occupé d'appartements dans ce palais. Kit se sentit reconnaissant de cette mesure d'indulgence : il s*assit et se mit à lire très-attentivement le catéchisme , bien qu'il le sût par cœur depuis sa plus tendre enfance , jusqu'au moment où il entendit la clef tottrner dans la serrure et vit le geôlier entrer de nouveau.
c Allons, dit celui-ci, suivez-moi.
— Où , monsieur? » demanda Kit.
L'homme se borna à répondre brièvement : c Des visiteurs , » et prenant Kit par le bras juste comme le constable l'avait pris la veille , il le mena à travers des corridors tortueux et en ouvrant successivement plusieurs portes épaisses , jusqu'à un cou> loir où il le mit derrière un grillage; après quoi, il tourna les talons. Au delà de cette grille, à une distance de quatre on cinq pieds environ, il y en avait une autre , exactement semblable à la première. Dans l'intervalle laissé entre les deux grilles était assis un guichetier qui lisait un journal ; et an delà de l'autre grille , Kit aperçut, le cœur tout palpitant , sa mère avec le petit enfant dans les bras ; la mère de Barbe avec son inséparable parapluie, et le pauvre petit Jacob regardant de son mieux , comme pour voir un oiseau en cage ou plutôt une bête féroce dans sa loge, s'imaginant qu'il ne se trouvait là des hommes que par pur accident; que pouvaient-ils avoir de commun avec des barreaux?
Mais voici que le petit Jacob vit son frère , et passa ses bras entre les grilles pour l'étreindre ; puis, comprenant qu'il ne poa« vait arriver jusqu'à lui, U posa la tête, de désespoir, contre le bras qu'il venait d'appuyer le long d'un barreau , et commença à se lamenter : là-dessus, la mère de Kit et la mère de Barbe, qui s'étaient contenues jusque -là , se mirent à leur tour à pleurer, à sangloter. Le pauvre Kit ne put s'empêcher de joindre ses larmes à leurs larmes ; aucun d'eux n'était en état de prononce^ un seul mot.
Pendant cet intervalle de tristesse muette, le guichetier lisait son journal avec un air jovial ; sans doute il était tombé sur
quelque article facétieux. Ayant détourné un instant les yeux de ce passage, comiQQe s'il youlait savourer à son aise Texcellente plaisanterie qui le faisait rire aux larmes, il s'avisa pour la première fois qu'on pleurait auprès de lui.
c Mesdames , mesdames, dit-il en se retournant avec surprise, je vous engage à ne pas perdre le temps comme ça. Il vous est rationné, vous savez , et puis ne laissez pas cet enfant faire tant de bruit, c'est contre le règlement.
— Ahl monsieur, c'est moi qui suis sa malheureuse mère, dit avec des sanglots mlstress Nubbles en saluant humblement ; et cet enfant est son frère, monsieur^ mon Dieu 1 mon Dieu t
— Eh bien 1 dit le guichetier , étendant son journal sur ses genoux comme pour se mieux préparer à lire le haut de la colonne suivante, je ne peux rien faire à ça, vous savez. Il n'est jpas le premier qui soit dans cette position. Il n'y a pas de qiipi {aire tant de tapage. »
Cela dit, il reprit sa lecture. Cet homme n'était naturellement ni dur ni cruel. Il en était venu seulement à considérer le vol ^amme une sorte de maladie , telle que la fièvre scarlatine ou .^rysipèle : les uns avaient attrapé ce mal, les autres ne l'attrapaient pas, au petit bonheur 1
c mon cher Kit I dit mistress Nubbles que la mère de Barbe avait charitablement débarrassée de son petit enfant; devais- je vous voir ici , mon pauvre fils I J.
— Vous ne pensez pas, j'espère, que je sois coupable de ce dont on m'accuse j ma chère mère? s'écria Kit, d'une voix animée.
— Moi le penser I s'écria la pauvre femme ; moi, qui sais. que jamais vous n'avez menti ni commis une mauvaise action depuis votre naissance I moi à qui jamais vous n'avez causé un moment de chagrin, si ce n'est de vous avoir servi de si maigres repas, que vous preniez encore avec tant de bonne humeur et de satisfaction , que je me consolais de ne pouvoir vous mieux traiter , en vous voyant si aimant et si raisonnable , bien que vous ne fussiez qu'un petit enfant !... Moi penser cela d'un fils qui, depuis qu'il est au monde, a été jusqu'à ce jour ma consolation et ne m'a jamais fait passer une nuit d'insomnie !... Moi penser cela de vous, Kitl...
— Alors , Dieu soit loué I dit le jeune homme saisissant les barreaux avec une vivacité qui les ébranla ; je pourrai sup-
porter cette épreuve, ma chère mère. Quoi qu'il arrive, une goutte de bonheur me restera dans le cœur en songeant que vous m'estimez toujours. 9
A ces mots, la pauvre femme et la mère de Barbe se remirent à pleurer. Et le petit Jacob , dont pendant ce temps les impressions vagues s'étaient résumées dans cette idée unique et distincte que Kit ne pouvait pas se promener s'il le désirait, et que derrière ces barreaux il n'y avait ni oiseaux , ni lions, ni tigres, ni autres curiosités , mais bien un frère mis en cage , Jacob joignit à petit bruit ses larmes à celles qui coulaient autour de lui.
La mère de Kit, essuyant ses yeux sans pouvoir ks sécher, la pauvre âme , prit à terre un petit panier, et, d'une voix humble, ell^ pria le guichetier de vouloir bien l'écouter une minute. Le guichetier, qui était dans un paroxysme de gaieté fo^e, lui fit signe de la main de le laisser encore un instant tranquille , et conserva sa main dans cette position, comme un commandement perpétuel de ne pas l'interrompre avant qu'il eût achevé la lecture de l'alinéa : puis il la suspendit quelques secondes , en montrant sur son visage un sourire qui voulait dire : c Farceur de journaliste , va ! chien de farceur I » puis il demanda à mistress Nubbles :
c Que désirez-vous?
— Je lui ai apporté quelque chose à manger, dît la bonne femme. S'il vous plaît , monsieur, peut-il l'avoir?
— Oui, 11 peut l'avoir. Le règlement ne le défend pas. Donnezmoi votre paquet quand vous vous en irez ; j'aurai soin qu'il lui soit remis.
— Non, mais s'il vous plaît, monsieur.... Ne vous fâchez pas, monsieur, vous avez eu une mère.... Si je pouvais le voir manger seulement un petit morceau , je partirais bjen plus sûre qu'il est un peu moins malheureux. »
Et de nouveau coulèrent les pleurs de la mère de Kit , de la mère de Barbe et du petit Jacob. Quant au poupon , il criait et riait à cœur joie, s'imaginant sans doute que tout ce spectacle^ avait été monté et mis en scène pour son divertissement particujlier.
Le guichetier parut trouver la requête étrange et tout à fait insolite; néanmoins il déposa son journal, et, venant du côté de mistress Nubbles , il prit le panier qu'elle lui présentait;
198 LE MAGASIN D'ANTIQUITBS.
après en avoir examiné la contenu « il lé tendit à Kit , pois retourna à sa place.
On concevra aisément que le prisonnier n'eût pas grand appétit; mais il s'assit à terre et mangea du mieux qu'il put, tandis qu'à chaque bouohée qu'il portait à ses lèvres , sa mère pleurait et sanglotait de nouveau , bien que la satisfaction qu'elle éprou-
aitàcette vue adoucît un peu son chagrin.
Tout en se livrant à cette occupation , ICit fit avec anxiété quelques questions sur ses maîtres , et demanda s'ils avaient exprimé une opinion sur son compte ; mais tout ce qu'il put ap« prendre » fe fut que M. Abel lui-même avait , la nuit précédente, porté à mistress Nubbles avec infiniment de bonté et de délicatesse la nouvelle de l'événement, sans laisser percer son opinion personnelle sur l'innocence ou la culpabilité du prisonnier. Kit était lu moment de réunir tout son courage pour demander à la mère de Barbe des nouvelles de sa fille , quand le porte^clefs qui l'avait amené reparut, en même temps que le deuxième guichetier se montrait derrière les visiteurs, et que le troisième, l'homme au journal, disait à haute voix : c L'heure est sonnée I» ajoutant du même ton : c A d'autres maintenant! » puis il remit le nez sur son journal. En un instant Kit disparut , emportant une bénédiction de sa mère et un cri poussé par le petit Jacob qui retentissait cruellement à ses oreilles. Gomme il traversait la cour suivante, sous la conduite du premier guichetier, son panier à la main, un autre employé vint à eux et les invita à s'arrêter. U tenait un litre de porter.
cGe n'est pas là, dit-il, le nommé Christophe Nubbles, qui est entré ici hier au soir pour crime de vol ? ^
— Oui , répondit le camarade , c'est le poulet en personne.
— Alors cette bière est pour vous , dit l'homme à Kit. Eh bien I qu'avez- vous tant à regarder? Il n'y en a pas de répandue.
f— Je vous demande pardon , dit Kit ; mais qui m'a envoyé lela?
— Qui ? votre ami. Il a dit que vous en auriez autant chaque tOur; et vous l'aurez s'il paye.
— Mon ami I répéta Kit.
-<- Comme vous êtes effaré I... Tenez, voici sa lettre. Prêtiez. )
Kit prit la lettre, et une fois dans sa cellule, il lut ce qui suit:
c Buvez à cette coupe, vous y trouverez à chaque goutte un channe contre les maux de Thumanitë. Prenez ce cordial qui a pétillé pour Hélène. La coupe d'Hélène n'était qu'une fiction ; mais celle-ci est une réalité (Barclay et Cie). Si on vous la remet en vidange , plaignez-vous au directeur.
c Votre ami, R* S. j
c R. S. I dit Kit après un moment de réflexion. Ce doit être M. Richard Swiveller. Ah I c'est bien bon de sa part , et Je le remercie de tout mon cœur! >