Fée d'Ecosse
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connu. Vous n'avez rien de mieux à faire que de vous sauver, car on vous cherche déjà pour vous arrêter. Ils sont restés tranquilles jusqu'à cette heure, parce qu'ils espèrent vous surprendre. Ne |)erdez pas de temps. J'en ai fait autant de mon côté. Je les défie bien de me trouver. Si j'étais à votre place, je ne me laisserais pas prendre non plus. S. B., ci-devant à B. M. i
Il ne faudrait rien moins qu'une lan^e nouvelle pour décrire les divers changements que subit la physionomie de Quilp, en relisant cette lettre une demi-douzaine de fois : jamais on n'a rien écrit, rien lu, rien dit qui fût d'un effet plus énergique. Pendant longtemps, le nain resta sans prononcer une seule parole; mais après un intervalle considérable qui tint mistress Quilp paralysée de terreur sous les regards que lui lançait son mari, celui-ci murmura avec un effort inouï :
c Si je le tenais ici I Ah ! si je le tenais seulement ici I...
— Quilp , dit-elle, qu'y a-t-il donc? Contre qui êtes-vous en colère?
— Je le noierais ! dit le nain sans s'occuper d'elle. C'est une mort trop facile, trop pr(jmpte, trop douce, mais la rivière coule à deux pas d'ici. Ohl si je le tenais I Tout juste pour le mener jusqu'au bord enj'amadouant et causant avec amitié, en le prenant par la boutonnière, en plaisantant avec lui ; puis le pousser tout à coup et l'envoyer patauger dans l'eau 1 On dit que les gens qui se noient reviennent trois fois à la surface. Ah I le voir ces trois fois et me moquer de lui , quand sa figure reviendrait comme un bouchon de ligne à pocher , oh I quel magnifique régal!...
— Quilp, balbutia la jeune femme, qui se hasarda en même temps à lui toucher l'épaule, qu'est-il donc arrivé de fâcheux ?i
Elle éprouvait une telle épouvante du plaisir avec lequel Quilp peignait les tortures qu'il eût voulu infliger au procureur , qu'à peine pouvait-elle parler d'une manière intelligible.
c Ce misérable chien qui n'a pas de sang dans les veines I dit Quilp en se frottant lentement les mains et les serrant étroitement, je comptais sur sa couardise et sa servilité pour nous garantir son silence. Ohl Brass, Brass, mon cher ami, mon bon ami, mon ami dévoué, fidèle ef complimenteur, i|i je vous tenais seulement icil... >
Mistress Quilp, qui s'était un peu retirée à l'écart pour n'avoir pas l'air d'écouter ces apartés , essaya de nouveau de re-
prendra courage et de s'approcher de lui. Elle ouvrait la bouche quand le nain s'élança vers la porte et appela Tom Scott qui , n'ayant pas oublié sa dernière petite leçon , jugea prudent de paraître sans retard.
cici! dit Quilp l'attirant dans la chambre. Rect>nduisez-la à la maison. Ne revenez pas ici demain , car mon comptoir sera fermé. Ne revenez plus jusqu'à ce que vous ayez eu de mes nouvelles ou que vous m'ayez vu. Vous comprenez T »
Tom inclina la tète d'un air boudeur et invita mistress Quilp à partir.
c Quant à vous , dit le nain s'adressant directement à sa femme, ne faites aucune question sur» moi; pas de recherche pour me retrouver ; rien enfin qui me concerne. Je ne serai pas mort , madame , si cela peut vous consoler. Tom aura soin de vous.
— Mais , Quilp , qu'y a-t-il donc?... Qu'est-ce que vous projetez de faire?... Dites-moi quelque chose de plus I...
— Si vous ne partez pas immédiatement, s'écria le nain en la saisissant par le bras , je dirai et ferai des choses qu'il vaut mieux pour vous que je ne dise ni ne fasse.
— Qu'est-il arrivé f...^ demanda instamment sa femme. Oh I dites-le-moi.
— Oui-da I... cria le nain. Non pas. Vous êtes bien curieuse. Je vous ai dit ce que vous avez à taire. Malheur à vous si vous y manquez, ou si vous me désobéissez , de l'épaisseur d'un cheveu seulement I Voulez- vous partir?...
— Je pars, je pars tout de suite.... Mais, ajouta la jeune femme en tremblant, répondez d'abord à une question, une seule. Cette lettre a-t-elle quelque rapport avec ma chère petite Nell? U faut que je vous fasse cette question, je le dois absolument, Quilp. Vous ne pouvez vous imaginer combien il m'en a coûté de jours et de nuits de chagrin pour avoir trompé cette enfant. J'ignore au juste de quel mal j'ai pu être la cause : mais qu'il soit grand ou petit, je ne l'ai fait que pour vous, Quilp. Ma conscience me le reproche. Répondez-moi là-dessus seulement, je vous en prie. >
Le nain exaspéré ne répondit rien ; mais il se retourna et chercha avec tant de violence son arme habituelle , que Tom Scott, mesurant le danger , crut devoir entraîner mistress Quilp de vive force et le plus vite possible. Il était temps : Quilp en effet ,
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presque fou de rage , les poursuivit jusqu'à la ruelle voisine, et il eût prolongé cette chasse, n'était le sombre brouillard qui les déroba bientôt à sa vue, car de moment en moment il semblait devenir plus épais.
( YoUà une bonne nuit pour voyager incognito, dit Quilp comme il s*en revenait lentement , tout essoufflé de sa oôursa. Halte-là. Prenons garde. Nous ne sommes pas en sûreté ici. »
Grâce à sa force incroyable , il ferma les deux vieux battants de porte qui étaient profondément enfoncés dans la boue et les étaya avec de lourdes poutres. Gela fait, il secoua ses cheveu collés sur ses yeux qu'il écarquilla pour mieux voir.
c La balustrade qui sépare mon débarcadère de la propriété voisine peut être aisément franchie , dit le nain après avoir pris ces précautions. U y a ensuite une ruelle reculée. Ce sera par là que je passerai. Il faut un homme qui connaisse joliment son chemin pour le trouver la nuit dans ce charmant endroit. Je ne crois pas que j'aie à craindre de visiteurs par oe tamps-là, »
Réduit à la nécessité de se diriger à tâtons , tant l'obsourité et le brouillard s'étaient accrus, il revint à son repaire, Là, il resta quelque temps à rêver auprès du feu, puis il- disposa tout pour un prompt départ. '
Tandis qu'il réunissait quelques objets de première néeessité et les fourrait dans ses poches , il ne cessait de se redire à voix basse , entre ses dents , ce qu'il avait dit en achevant la lecture de la lettre de miss Brass :
c Sampson, bonne et digne créature I Si je pouvais seulement vous étreindre l Si je pouvais seulement vous serrer dans mes bras et vous presser les cêtesl Oh I oomme je les presserais si je vous tenais là bien contre moil quelle étroite union entre nous! Sampson, si jamais nous nous rencontrons, vous n'oablierez de votre vie l'accueil que je voua destine, je vous en réponds. Choisir exprès le moment où tout allait si bien pour me trahir par pure bonté d'âme, par un remords de charité. Obi si nous nous trouvions jamais face à face dans cette chambre, maître cafard, avec ton visage jaune comme un coing, il y ^n a un de nous deux qui passerait un mauvais quart d'heure I >
Ici il s'arrêta; et portant à ees lèv*^ le bol de punch, il en absorba longuement une bonne lippée , «rJmme si ce n'était poior son gosier brûlant que de l'eau fraîche, un simple rafraîchisse-
ment. Ensuite il le posa brusquement , reprit ses préparatifs et recommença son soliloque.
c Sally 1... dit-il les yeux flamboyants, à la bonne heure! Voilà une crâne femme qui a du cœur, de Ténergie, des idées !•.. Elle était donc endormie ou pétrifiée, qu'elle ne l'a pas poignardé ou empoisonné pour plus de sûreté; elle aurait dû prévoir Ce qui allait arriver. Pourquoi m'avertit-elle quand il est trop tard? Lorsqu'il était assis dans cette chambre, là, là, avec sa face blême, ses cheveux rouges, son sourire dégoûtant, pourquoi n'ai-je pas su deviner ce qui se passait dans son âme ? Si j'avais connu son secret, Je le lui aurais noyé dans le cœur.... Ou bien, il aurait donc fallu qu'il n'y eût- plus au monde de drogues pour endormir un homme , ou de feu pour le brûler I >
Il but encore un coup, et, se penchant vers le feu avec un air féroce, il marmotta entre ses dents :
c Et tout cela , comme tant d'autres ennuis que j'ai éprouvés dans ces derniers temps', c'est ce vieux radoteur avec sa chère enfant qui en sont cause, deux misérables vagabonds sans feu ni lieu! Patience! je serai encore leur mauvais génie, Bt vous, doucereux Kit , honnête Kit , vertueux , innocent Kit , prenez garde à vous. Quand je hais, je mords. Je vous hais et pour bonne raison, mon digne garçoii; et vous triomphez ce soir , mais j'aurai mon tour, n'ayez pas peur. Qu'est-ce que c'est que çat... »
On frappait à la porte que le nain venait de fermer. On frappait très-fort. Puis il y eut un temps d'arrêt , comme si ceux qui frappaient s'étaient interrompus pour écouter. Ensuite le bruit recommença, plus violent et plus obstiné que jamais,
c Sitôt l ... dit le nain; ils sont donc bien pressés !... Je crains fort que vous n'ayez compté 'sans votfe hôte, messieurs, U est heureux que tous mes préparatifs soient achevés. Sally» Je vous rends grâces ! »
Tout en parlant il éteignit sa chandelle. Dans ses efforts impétueux pour dissimuler la vive clarté du foyer , il renversa son poêle qui roula en avant et tomba avec fracas sur les charbons ardents qu'il avait vomis dans sa chute. Une épaisse obscurité régnait dans la chambre. Cependant le bruit qu'on faisait dehors continuait toujours. Quilp alors s^ dirigea vers la porte et se . trouva en plein air.
En ce moment le bruit cessa. H était environ huit heures *.
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mais les ténèbres de la nait la plus sombre eussent été la clarté de midi en comparaison du voile de brouillard qui couvrait la terre et empêchait de rien distinguer. Quilp fît quelques pas en avant, comme s'il pénétrait dans Torifice d'une caverne noire et béante ; mais, eraignant de s'être trompé, il changea de direction ; alors il s'arrêta, ne sachant plus de quel côté tourner.
c S'ils pouvaient frapper encore I dit-il s'eUorçant de percer du regard l'obscurité qui l'çntourait. Le bruit me guiderait. Allons donc 1 frappez donc encore à la porte 1 »
Il resta à écouter attentivement , mais le^ bruit ne se renouvela pas. On n'entendait rien dans cet endroit désert, que les chiens qui par intervalles hurlaient au loin. Ces hurlements partaient tantôt d'un, côté, tantôt d'un autre , et ils ne pouvaient indiquer à Quilp sa direction ; car il savait bien qu'ils venaient pour la plupart des bâtiments amarrés sur le fleuve.
c Si je trouvais un mur ou une palissade , dit le nain étendant ses bras et avançant lentement, je reconnaîtrais par là mon chemin. Quelle bonne et sombre nuit du diable pour tenir ici mon cher amil Si je pouvais seulement réaliser tse vœu, ça me serait bien égal de ne plus jamais revoir le jour 1..;» '
Gomme ce dernier mot passait sur ses lèvres,' Quilp chancela et tomba.... Un moment après, il se débattait. coptre l'eau noire et glacée.
Au milieu du bourdonnement qui se faisait dans ses oreilles, il put entendre les coups retentir encore à la porte du débarcadère, il put entendre un cri qui s'éleva ensuite, ij put reconnaître la voix. Dans la lutte qu'il soutenait contre les vagues, il put comprendre que sa femme et Tom Scott, s'étant égarés , étaient revenus au point même de leur départ , qu'ils étaient tout près de l'endroit où il se noyait , mais sans pouvoir faire le moindre effort pour le sauver, puisqu'il avait lui-même fermé toute communication. Il répondit au cri d'appel par un hurlement qui sembla faire trembler et vaciller les centaines de feux qui voltigeaient devant ses yeux, comme si un coup de vent les eût agités. Vaines clameurs I La marée montait ; l'eau pénétra dans la gorge du nain et emporta le corps dans son rapide courant.
n lutta en désespéré et remonta à la surface, frappant la vague avec ses mains , et suivant d'un regard sauvage et ardent des formes noires qui passaient près de lui. G'ét^t la coque '
d'un vaisseau! Il put en toucher la surface lisse et glissante. Il jeta encore un cri retentissant , mais Teau plus forte que lui l'entraîna sous la quille ayant qu'il pût se faire entendre ; cette fois elle n'emportait plus qu'un cadavre.
Dans ses caprices die se fit un jouet de cette horrible épave , tantôt la meurtrissant contre des pieux gluants, tantôt la cachant dans la vase ou les hautes h^rbes^du rivage , tantôt la heurtant pesamment sur de grosses pierres , ou la couchant sur le sable , tantôt paraissant vouloir la reprendre , et par une aspiration puissante l'attirant en avant jusqu'à ce que, lasse de cet épouvantable jeu , elle rejeta le cadavre dans un endroit marécageux , juste à la place infâme où des pirates avaient été autrefois pendus avec des chaînes par une- nuit d'hiver et laissés à la potence pour y laisser blanchir leurs os.
Le voilà donc là, tout seul. L'horizon était eiybraiié, et l'eau qui avait porté le corps en ce lieu s'était colorée de cette subite lumière , tandis que le nain flottait à sa surface. La maison de bois qu'un homme vivant , à présent cadavre abandonné , venait de quitter tout à l'heure , n'était plus qu'une ruine flamboyante. Un reflet de l'incendie éclairait le visage de Quilp. Ses cheveux, qu'agitait la brise humide, se mouvaient sur sa tête comme par une ironie de la mort , une ironie qui eût réjoui le oœur de Quilp lui-même s'il eût encore été de ce monde, et «lèvent de la nuit soulevait ses habits en se jouant.