‹ le magan d'antiquitesChapitre 28 sur 28 · CHAPITRE XXXIY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIY

La sombre et rougeâtra lueur d'un feu de boiç, c^r ni lampe n! chandelle n'éclairaient la chambre, montra à Kit un personnage assis en faœ du foyer, tournant le dos et penché vers la flamme yacillante. Son attitudf était cc^le d'un homme qui rechercherait la ehaleur. C'était cela, et ce n'était pourtant pas tout à fait eela. Sa pose inclinée, sa taille voûtée semblaient indiquer cette intention; mais ses mains ofétaient pas étendues en avant pour recueillir l& chaleur bienfaisante, mais il n'j avait ni mouvement d'épaules ni frémissement du qorps qui annonçât qu'il savourait le bien*ôtre du foyer en le comparant avec le froid âpre du dehors. Les membres ramassés, la tôte baissée, les bras croisés sur sa poitrine et les doigts étroitement repliés, cette ligure se balançait à droite et à gauche sur son siège sans s'arrêter un moment, accompagnant cette oscillation du son lugubre que Kit avait entendu*

Quand le jeune homme était entré, la lourde porte s'était refermée derrière lui avec un fracas qui l'avait fait tressaillir. La figure ne parla ni ne se retourna pour regarder; elle ne témoigna par auoun signe que ce bruit fût parvenu jusqu'à elle ; c'était la forme d'un^ vieillard, dont les cheveux blancs se rapprochaient par leur teinte des cendres consumées vers lesquelles il tenait la tète penchée. Lui, et la lueur vacillanfe, et le feu mourant, et la efaambre délabrée, et la solitude, et les débris d'une vie frappée au co9ur, et l'obscurité, tout était en harmonie. Gendres, poussière, ruines 1

Kit essaya de parler et prononça quelques mots sans savoir ce qu'il disait. Toujours le même gémissement terrible et sourd, toujours le même balancement sur la chaise. La figure restait courbée, dans sa môme attitude et sans paraître se douter de la présence d'un étranger.

Kit avait la main sur le loquet pour sortir, quand il crut re« connaître ce fiersonnage mystérieux à la lueur que fit une bûohe embrasée en se rompant et roulant par terre. Il retourna plus

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près, puis il ayança d'un pas, d'un autre, d'un autra encore. Un autre pas,- et il put yoir sa figure. Okl oui, toute changée qu'elle était, il la reconnut bien I

f Mon maître I s'écria-t-il tombant à genoux et lui prenant la maîn. Mon cher maître 1 parlez-moi 1 1

Le Tieiljard se retourna lentement Ters lui et murmura d'une Toix sourde :

c Encore uni*.,. Combien dono d'esprits j ai]ra*V»il eu cette nuit?

^— Ce n'est pas un esprit, mon bon maître. Ce n'est que votre aneien serviteur. Vous me reconnaissez, n'est-ce pas, j'en suis sûr T Miss Nell.... où est-elle? OCi est-elle ?

•^ Ils sont tous de même : ils ne savent dire que cela ! s'écria le Vieillard. Ils me font tous la même question. C'est encore im esprit.

— Où est«-elle? demanda Eit. Ohl je ne voua demande que ça t... Où est-elle, mou cher maître?

^ Elle dort là-bas, là.

*^ Dieu soit loué I

->*-' Oui, Dieu soit louël répéta le vkdQavd. Je l'ai prié bien des fois , bien des fois , bien des fois ^ tout le long de la nuit, quand elle s'est endormie. H le sait bieA. Ë<|mtez 1 n'a-t«elle pas appelé ?

-^ Je n'ai rien entendu.

-^ Vous avez entendu. Vêtis l'éntendei maintenaat. Me dires- TOUS que vous n'avez pas entendu ça? »

n se leva et éoouta de nouveau.

« Ni ça peut-être ? s'écria-t^il aved un soufite triomphant. Ahl o'est que personne ne peut connaître sa voix aussi bien que moi?... Chut! chuti i

Faisant signe à Kit de garder le silence , le vieillard passa dans une.autr^ chambre.

Après une courte absence, pendant laquelle Kit put l'entendre parler d'une voix douce et caressante, il revint, portant à la main une lampée.

c Ellet dort toujours, murmura-t-ili Vous aviea raison. Elle B'a pas appelé, à moins que ce ne soit dans son sommeiL Ce ne serait pas la première fois, monsieur, qu'elle m'aurait appelé dans son sommeil, et qu'assis près d'elle à la veiller, j'aurais vu lèvres remuer; et que j'aurais bien reconnu, quoiqu'il n'en

sortit pas de son, qu'elle parlait de moi. J'ai craint que la lumière n'ébloutt ses yeux et ne réyeillât; aussi je l'ai apportée ici. »

U se parlait ainsi à lui-même , plutôt qu'il ne s'adressait au visiteur ; mais lorsqu'il eut posé la lampe sur la table, il la leva, comme s'il était frappé d'un souvenir momentané ou d'un sentiment de curiosité, et la porta au visage de Bat. Puis, ayant l'air d'oublier à l'instant même ce qu'il voulait faire» il se retourna et remit la lampe sur la table.

c Elle dort tranquillement, dit-il, mais ce n'est pas étonnant. Les mains des anges ont semé la neige à flots épais sur la terre pour que le pas le plus léger semble plus léger encore; les oiseaux eux-mômes sont morts pour que leurs chants ne puissent l'éveiUer. Elle avait rbabitude de leur donner à manger, monsieur. Quelque froid qu'il fasse et quelque affamés qu'ils soient, les timides oiseaux nous fuient ; mais elle , ils ne la fuyaient jamais. »

n s'arrêta encore pour écouter, et, osant à peine respirer, il écouta longtemps, longtemps. Passant de cette idée à une autre, il ouvrit un vieux coffre, en retira quelques vêtements avec la même précaution que si c'eussent été autant de créatures vivantes, et se mit à les caresser avec sa main et à les plier soigneusement.

€ Pourquoi perdre ton temps au lit comme ça, chère Nell? murmura-t-il, lorsqu'il y a dehoiB de jolies baies rouges qui t'attendent pour les cueillir? Pourquoi perdre ton temps au lit comme ça, lorsque tes petits amis se glissent près de la porte en criant : c Où est Nell 1 la douce Nell? > et pleurent et sanglotent, parce qu'ils ne te voient pas 1... Elle était toujours mignonne avec les enfants. Le plus farouche était docile avec elle. Elle était si gentille pour eux, si gentille et si bonne! i

Kit n'avait pas la force de parler. Ses yeux étaient remplis de larmes.

f Son petit vêtement de la maison, son vêtement favori!... s'écria le vieillard en le pressant contre son cœur et le caressant de sa main ridée. Elle le cherchera à son réveil. On l'avait ca^ ché ici pour rire, mais elle l'aura, elle l'aura. Je ne voudrais point contrarier nja bien-ahnée , pour tous les biens du monde entier, je ne le voudrais point. Voyez ces souliers, conmie ils sont usés 1 Elle les a gardés pour se rappeler notre long voyage.

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Comme ses petits pieds étaient à nu sur le soll J'ai su depuis que les pierres les ayaieiit blessés et meurtris. Mais eUe^ elle ne me l'aurait jamais dit. Non, non, elle s'en serait bien gardée ! et depuis, je, me suis souvenu qu'elle marchait derrière moi, monsieur , afin que je ne visse pas comme elle boitait. Et cependant eUe tenait ma main dans les siennes, et cherchait encore à me soutenir ! »

Il pressa les souliers contre ses lèvres, et les ayant posés avec soin, il recommença son dialogue intérieur. De temps en temps, il regardait d'un œil inquiet et ardent du côté de la chambrt qu'il venait de visiter tout à l'heure.

« Elle n'avait pas l'habitude autrefois de rester ainsi au lit; mais c'est qu'alors elle se portait bien. Prenons patience. Quand elle se portera bien, elle se lèvera de bonne heure, comme autrefois; elle ira dehors respirer la fraîcheur salutaire du matin» Souvent, j'ai essayé de reconnaître le chemin qu'elle avait suivi; mais ses petits pieds de fée ne laissaient pas d'jempreinte pour me guider sur la tçrre humide de rosée. — Qui est là?... Fermez la porte.... Vitel... N'avons-nous pas déjà assez de mal à la défendre contre ce froid dé marbre et à la tenir chaudement? 1

La porte s'était ouverte en effet. M. Grarland et son ami entrèrent, accompagnés de deux autres personnes. C'était le maître d'école et 1^ vieux bachelier. Le maître d'école tenait à la main une lumière : selon ^t^ute apparence, il était allé chez lui nourrir sa lampe épuisée par une longue veillée, au momejpt où Kit était arrivé. C'est ce qui fait qu'il avait trouvé le vieillard seul. .

Celui-ci se calma à la vue de ses deux amis, et perdant tout à coup l'irritation, si l'on peut donner ce nom à une agitation si faible et si triste, avec laquelle il avait parlé quand la porte s'était ouverte, il reprit sa première position, et peu à peu retomba dans son balancement monotone et dans sa lugubre et vague lamentation.

Quant aux étrangers, il n'y fit seulement pas attention. Il les avait bien aperçus, mais il semblait incapable d'éprouver de l'intérêt ou de la curiosité. Le plus jeune frère se tint debout de côté. Le vieux bachelier prit une chaise et s'assit près du grandpère. Après un long silence, il se hasarda à parler.

c Comment I lui dit-il avec douceur, encore une nuit où vous

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ne vous êtes pas coaehé! J'espérais que tous me tiendriez mieux votre promesse. Pourquoi ne prenez -tous pas un peu de repos t

-— n ne me reste plus de sommeil, répondit le vieillard. Elle a tout pris pour elle.

-*- Ça lui ferait bien de la peine si elle savait que vous veilles ainsi, dit le vièui garçon. Vous ne voudriez pas lui causer du chagrin?

•— Ce n'est pas str^ si je crojais que ça dût la réveiller!... Yoilà si longtemps qu'elle dort!... Et cependant j'ai tort. C'est un bon et heureux sommeil, n'est-ce pas, hein?

-^ Oui, oui, répondit le vieux garçon. Oh! oui, un bienheureux sommeil.

— Bienl.i.. Et le réveil? demanda le vieillard d'une voix tremblante*

. ^^ Il sera heureux aussi. Plus heureiâc que ne paut le dire aucune langue, que ne peut le concevoir aucun cœur. »

Estie voyant se lever pour aller sur la pointe du pied dans la ditimbre voisine, où la lampe avait été replacée, en l'entendant parler encore dans cette chambre muette, ils s'entre-regàrdèrent, et pas un d'eux dont la joue ne fût humide de larmes. Le vieillard revint ; il dit à demi-voix q\i*elle était encore endormie, mais qu'il croyait l'avoir vue remuer, c C'est sa main, dit-il,. ..un peu, un tout petit peu; i mats il était bien ^ûr qu'elle l'avait remuée, peut'étre en cherchant la sienne. Caoï'était pas la première fois qu'il le lui avait vi^faire, et dans son plus profond sommeil encore. A ces mots, il retomba sur sa chaise; et, frappant sa tête de ses mains, il poussa un de ces gémissements qu'on ne saurait oublier.

Le bon maître d'école fit signe au vieux bachelier de s'approcher de l'autre côté et de lui adresser la parole. Tous deux lui retirèrent doucement ses doigts qu'il avait enroulés dans ses cheveux gris, et les pressèrent entre leurs mains.

« Il m*écoutera, j'en suis sûr, dit le maître d'école. Il écoutera l'un de nous, vous ou moi-, si nous l'en supplions. EUe nous écoutait toujours. '

— Je veux bien écouter toute voix qu'elle se plaisait à entendre, dit le vieillard. J'aime tout ce qu'elle aimait!

-^ Je le sais, répliqua le maître d'école, j'en suis certain. Sonà elle ; songez à tous les chagrins, à toutes les épreuves que

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TOUS avez partagés; à toutes les fatigues et à toutes les paisibles jouissances que vous avez connues ensemble.

— J'jr songe, j'y songe bien. Je ne songe à rien autre-

chose.

I —Je désire que cette nuit tous ne songiez pas à autro chose^

inon cher ami, que vous songiez uniquement à bes sujets qui

! meuvent calmer votre cœur et Touvtir aux im|ressions d'autrebis, aux souvenirs du tenlps passé. C'est ainn qa'eUê vous |>a)^ leralt elle-même, et c'est en son nom que je vous parle.

— Vous faites bien de parler à voix basse, dit le vieillard. Gellr fait que nous ne l'éveillerons pas. (âi\ que je serais content de revoir ses yeux, de revoir son sourire. £n ce moment, il y a bien encore un sourire sur son jeune visage ; mais il est fixe et im» mobile. Je voudrais le voir aller et venir. Gela arrivera au temps du bon Dieu. Ne l'éveillons pas.

— Ne parlons point de ce qu'elle est dans son sommeil, mais de ce qu'elle était habituellement quand yous V03ragie2 ensemble, bien loin ; de ce qu'elle était au logis, dans la vieille maison d'od vous avez fui ensemble*; de ce qu'elle était dans votre bon temps d'autrefois.

— Elle était toujours joyeuse, bien joyeuse, s'ëorla le vieillard en regardant fixement le maître d'école. D'ailleurs, du plus loin que je me souvienne, je lui al toujours vti quelque chose de doux et de tranquille ; mais aussi c'est qu'elle était d'un bien lleureux naturel.

— Nous vous avons entendu dire, ajouta le mattre d'éoole, qu'en cela, comme en toutes ses qualités, elle était l'image de sa mare. Ne pouvez-vous y songer et vous rappeler sa mèret »

Le vieillard continua de le regarder fixement, mais sans rien répondre,

€ Ou même, dit à son tour le vieux. garçon, tous rappeler celle qui Tavait précédée? Il y a bien des années de cela, et Taffliction allonge la durée du temps ; mais Voua, n'aves pas oublié celle dont la mort contribua à vous rendre si chère cette enfaot, avant même que vous pussiez savoir si elle était digne de votre affection, ni lire dans son cœurt Tous pourriez, par exemple, ramener vo4 pensées sur les jours les plus éloignés, sur la première partie de votre existence, sur votre jeunesse, que vous n'avez point passée tout seul comme cette charmante fleur. Voyons I ne pouKliez-vous pas vous rappeler, à une longue dis-

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tance, un autre enfant qui vous aimait tendrement, quand tous n'étiez vous-même encore qu'un enfant? N'aviez-yous pas un ftère depuis longtemps oublié, depuis longtemps absent^ dont vous êtes séparé depuis longtemps, et qui enfin, au moment critique au TOUS avez besoin de lui, pourrait revenir vous soutenir et vous consoler?...

— Être enfin p^ur tous ce que vous fûtes autrefois pour lui! s'éQria le plus jeune frère en mettant un genou en terre devant le ^eillard. Oui, un frère qui revient, ô frère chéri, payer votre Ibncienae affection par ses soins constants, son dévouement et son amour ; être à vos cfttës ce qu'il n'a jamais cessé d'être quand les océans s'étendaient entre nous ; invoquer, attester sa fidélité invariable et le souvenir des jours passés, des années de douleur et de misère. Mon frère, témoignez par un mot, un seul, que vous me reconnaissez ; et jamais, non jamais, dans les plus beaux moments de nos plus jeunes années, quand, pauvres pe* tits êtres innocents, nous espérions passer notre vie ensemble, jamais nous n'aurons été à moitié aussi précieux l'un à l'autre que nous allons l'être désormais, i

Le vieillard promena successivement son regard sur les assistants et remua les lèvres; mais il ne s'en échappa aucun son, aucun mot de réponse.

c Si nous étions si unis alors, continua le plus jeune frère, quel lien plus étroit encore pour nous unir désormais t Notre amour, notre intimité, ont commencé dans l'enfance, quand la vie tout entière était devant nous ; ils seront renoués mainte* nant que nous avons éprouvé la vie et que nous voilà redevenus enfants. U y a des esprits inquiets qui ont poursuivi à travers le monde la fortune, la renommée ou le plaisir, et qui aiment à se retirer après, sur le déclin de l'âge, là où fut leur berceau, pour s'efforcer vainement de revenir à l'enfance avant de mourir; nous, au contraire, moins heureux qu'eux au commencement de la vie, mais phis heureux à la fin, nous nous reposerons au sein ^es lieux et des souvenirs de notre jeune Âge; et, retournant chez nous sans avoir réalisé une espérance qui se rattachât k ca bas monde; ne rapportant rien de ce que nous avions emporté, si ce n'est une compassion mutuelle ; n'ayant sauvé d'autre fragment des débris de la vie que ce qui nous Tavait d'abord rendue chère, qui donc nous empêcherait de redevenir enfants comme autrefois? Et même , ajouta-t-il d'une voix altérée , et

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méiQe si ce que je n'ose dire était am>é, oui» même si cela était. . . ou deyait être, puisse le ciel l'empêcher et nous épargner cette douleur I cher frère, ne nous séparons pas, ce sera toujours une grande consolation pour nous dans nôtre affliction profonde. » . Peu à peu le vieillard s'était glissé vers la chambre intérieure, tandis que ces paroles lui étaient adressées. 11 y jeta un regard tout en répondant d'une Toiz tremblante :

« Vous complotez entre vous pour lui ravir mon ccçur. Vous n'y réussirez jamais ; jamais, tant que je serai vivant. Je-m'ai pas d'autlM parent, pas d'autre ami qu'elle ; je n'en ai jamai^eu d'autre ; je n'en aurai jamais d'autre. Elle est tout pour moi. Il est trop tard pour nous séparer maintenant. »

n les écarta du geste, et, appelant doucement Nelly tout en marchant, il s'insinua dans la chambre. Ceux qu'il avait laissés en arrière se réunirent, et, après avoir échangé quelques mots brisés par l'émotion, ils se déterminèrent à le suivre. Us marchèrent avec assez de précaution pour ne faire aucun bruit ; mais du sein de ce groupe s'échappaient des sanglots, des gémissements dpuloureuz, et le deuil était sur tous les visages.

Car elle était mortel Elle reposait sur son petit lit. Le calme solennel de sa chambre n'avait plus rien d'étonnant. Tout s'expliquait.

Elle était morte. Pas de sommeil aussi beau, aussi calme, aussi dégagé de toute trace de douleur, aussi ravissant à contempler. On aurait dit une créature sortie à peine de la maison de Dieu ef n'attendant que le souffle vital pour naître, plutôt qu'une créature qni eût déjà connu la vie et la mort.

Son lit était parsemé de baies d'hiver et de feuilles vertes recueillies dans un endroit qu'elle préférait.

c Quand je mourrai, mettez auprès de moi quelque chose qui ait aimé la lumière du jour et qui ait eu toujou/s le ciel au-dessus de soi, » telles avaient été ses paroles.

Elle était morte 1 Chère, charmante, courageuse, noble Neily 1 elle était morte. Son petit oiseau, un pauvre être chétif qu'un coup de pouce eût étoujQTé, sautait vivement daivs sa cage; et % cœur puissant de l'enfant, sa maîtresse, était pour jamais muet «t immobile.

Où étaient les traces de ses soucis prématurés, de ses souffrances, de ses fatigues? Tout avait disparu. Le chagrin était mort en el^e ; mais la paix et le bonheur parfait venaient de

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naître à k place et se reflétaient dans «a beauté tranquâle^ Jane son repos inaltérable.

Et pourtant toute sa personne d'autr^ois subsistât encore sans que oe changement Teût en rien altérée. Le vieil air de famille, le même calme du coin du feu souriait encore siv ce doux visage; il avait traversé comme un rôve les phases éib la misère et de Tangoisse. Ce môme air de douceur, de bonté affectueuse, il survivait, tel qu'il était par un soir d'été, à la porte dupauvre mattre d'école; par une ûroide nuit pluvieuse, devant )e ^u de la fournaise , ou bien au chevet d^ petit écolier mourant; tels nous verrons les anges dans toute leur majesté.... après la mort.

Le vieilliffd saisit im des bras inertes de NeH et appuya fortement, pour la réchauffer, la petite main «eontre sa poitrine. C'était la main qu'elle lui avait tendue en lui adressant son dernier sourire, la main avec laquelle elle le conduisait dans toutes leurs excursions. De temps en temps il la portait à ses lèvres, puis il la pressait de nouveau sur sa poitrine en disant à demi-voix qu'elle devenait plus chaude; et tout^en parlant ainsi il regardait avec âjteespoir ceux qui l'entouraieht , <K)mme pour implorer leur assistance en faveur de Nelly.

Elle était morte , elle n'avait plus besoin d'assistance. Les chambres d'autrefois qu'elle remplissait de vie môme alors que sa vie allait déclinant si rapidement ; le jardin dont elle a^ait pris soin; les yeux qu'elle avait charmés; ses prcHaaenades silencieuses qu'elle avait visitées à plus d'une hevire de rêverie; les sentiers qu'elle semblait avoir foulés la veiUe encore; ri«i de tout cela ne la reverrait plus.

Le maître d'école se baissa plour l'embrasser sur la joue, et donnant un libre cours à ses larmes :

c Ce n'est pa£, dit-il, sur la terre que finit la justice du d^. Pensez à ce que c'est que la terre, comparée au monde vers lequel cette jeune âme vient de prento sitôt son essor ; et dites- ^ous ensuite, quand nous pourrions, par l'ardeur d'un vœu solennel prononcé près de ce lit, la rappeler à la vie, dites si quelqu'un de nous oserait le faire entendre ? i

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CHAHTBEXXXV.

Qiumd 1b i^foUàsi fat arrivé^ et oue les voyageurs pureni s'entrejtei^ javec plus de calme du sujet de leur tristesse, ils apprirent les dét^^ suivants sur la mort de Nelïy.

n y ^yait deux jours qu'elle ét^t morte. Ses amis du VÛtge étaient auprès d'elle au moment suprême, sachant bien qu'elle tirait à sa fin. Elle mourut peu après le lever de Taurore. Tour à tour ffa lui ^vait fait la lecture, on lui avait parlé jusqu'à une heure assez avancée; mais vers la dernière partie de ^a nuit, elle s'endormit. On put comprendre, aux paroles qu'elle prononçait en rêvant^ que se;? rêves lui retraçaient les excursiçns faites avec le vieillard; les scènes pénibles en avaient disparu ppu^ faire place à l'image des êtres généreux qui avaient assisté et traité avec bienveillance le grand-père et sa petite-fille; car souvent elle disait d'un ton de vive reconnaissance : c Que Dieu voup bénisse 1 1 Quand elle s'éyeilla, elle n'eut pas de délire, si ce n'est qu'elle parla d'une admirable musique qu'elle entendait daQs les airs. Qui sait? c'était peut-être vrai.

Ouvrant les yeux à la fin après on sommeil très-paisible, elle les pria de l'embrasser encore une fois. Lorsqu'ils l'eurent embrassée, elle se tourna veirs le vieillard avec un sourire plein ^e tendresse, un sourire, dirent les témoins,, comme ils n'en avaient jamais vu, et tel qu'ils ne pourraient jamais l'oublier; et de ses deux bras elle entoura le cou de son grand-père. D'abord, on ne s'aperçut pas qu'elle était morte.

Souvent elle avait parlé des deux sœui« qu'elle aimait, disaitelle, comme de vraies amies. Elle souhaitait qu'on pût leur apprendre un jour combien leur pensée l'avait occupée et combien de fois elle les avait suivies de loin, tandis qu'elles se jpromenaient ensemble le soir , au bord de la rivière. Elle eût voulu r&voir le pauvre £it', dont elle prononça fréquemment le nom. Elle formait le vœu que quelqu'un lui portât son souvenir ; et même alors elle ne songeait à lui ou ne parlait de lui qu'aveo une gaieté franche et vive, comme autrefois.

Au reste, jamais elle n'avait fait entendre ni un. murmure ni

une plainte. Toujours calme au contraire , toujours la même aux yeux de ceux qui Tentouraientr si ce n'est qu'elle leur montrait chaque jour plus d'attachement et de reconnaissance, elle s'éteignit comme la lumière du soleil dans un beau soir d'été.

L'enfant qui avait été son petit ami se présenta aussitôt qu'il fit jour, avec des fleurs desséchées qu'il demanda la permission de poser sur la poitrine de Nelly. C'était lui qui dans la nuit s'était mis à la fenêtre et avait parlé ^u fossoyeur. Aux traces de ses petits pieds sur la neige, on reconnut qu'avant d'aller se coucher il avait erré près de la chambre où Nelly reposait. Sans doute il avait craint qu'on ne la laissât seule, et n'avait pu supporter cette idée.

n leur parla encore de son rêve où il avait vu qu'elle leur serait rendue àanà son état habituel. Il sollicita instamment la faveur de voir Nelly ; il promit de se tenir bien tranquille : on n'avait pas à craindre qu'il eût peur, disait41, car il avait gardé tout seul durant une journée entière son jeune frère défunt, content de se trouver jusqu'à la fin si près de lui. On exauça son désir; et vraiment il tint parole, soircourage enfantin dans un âge si tendre avait été pour tous une édifiante leçon.

Jusque-là, le vieillard n'avait pas prononcé une parole, sinon pour s'adresser à Nelly; il n'avait pas bougé d'auprès du lit. Mais quand il aperçut le petit favori de son enfant, il fut plus ému que jamais, et lui fit signe de s'approcher de lui. Alors lui montrant le lit, il fondit en larmes pour la première fois; et les assistants, comprenant que la présence de cet enfant faisait du bien au vieillard, les laissèrent seuls ensemble.

L'enfant sut calmer le vieillard en lui parlant de Nelldans son langage naïf, et lui persuader qu'il devait sortir un peu pour prendre quelque repos.... il lui fit faire enfin tout ce qu'il voulait.

Lorsque vint la lumière du jour, de ce jour où Nell devait, sous sa forme terrestre, disparaître à jamais des yeux mortels , l'enfant emmena le vieillard afin qu'il ne sût pas le moment où elle allait lui être ravie.

Us allèrent cueillir des feuilles fraîches et des baies pour en décorer le lit funèbre. C'était le dimanche , par une brillante et claire jiprès-midi d'hiver. Comme ils suivaient lame du village, ceux qui se trouvaient sur leur chemin se détournaient en leur taisant place et leur adressaient un salut amical. Quelques-u::â

secouaient cordialement la main du vieillard , d'autres se découvraient la tête en le voyant avancer d'un pas chancelant, et s'écriaient lorsqu'il passait près d'eux : c Que Dieu l'assiste I >

c ypisine, dit le vieillard, s'arrétant à la porte de la chaumière qu'habitait la mère de son jeune guide, depuis- quand les gens d'ici sont-ils presque tous en noir le dimanche? J'ai vu à la plupart d'entre eux un rubai^ de deuil ou un morceau de crêpe. »

La femme répondit qu'elle ne savait pas pourquoi.

c Vous-même , s'écria-t-il , vous portez aussi cette couleur. Les croisées sont fermées partout, comme jamais elles ne le sont dans la journée. Qu'est-ce que cela signifie? »

La fenune répondit encore qu'elle ne savait pas pourquoi.

c Retournons-nous-en , dit impétueusement le vieillard; il faut voir ce que c'est.

— Non, non! cria l'enfant qui le retint. Rappelez -vous ce que vous m'avez promis. Nous avons à aller jusqu'à cette pelouse du sentier où elle me menait si souvent et où vous nous atez trouvés plus d'une fois faisant des guirlandes pour son jardin. Ne nous en retournons pas I

— Où est-elle maintenant? demanda le vieillard. Dites-lemoi.

— Ne le savez-vous pas? répondit l'enfant. Ne l'avons-nous pas quittée tout à l'heure.

— C'est vrai, c'est vrai. C'était elle.... que nous avons quittée. »

Le vieillard appuya la main sur son front, tourna autour de lui des yeux hagards; et, comme poussé par une pensée subite, il traversa la route et entra dans la maison du fossoyeur. Celuici, avec le sourd qui l'aidait dans ses travaux, était assis devant le feu. Tous deux se levèrent à la vue du vieillard.

Le jeune garçon leur fit un signe rapide de la main. Ce fut l'affaire d'un moment; mais ce geste, et mieux encore l'expression des traits de son compagnon malheureux suffirent bien.

c Est-ce que.... est-ce que vous enterrez quelqu'un, aujourd'h|ii?.... dit le vieillard avec anxiété.

— Non , non 1 répondit le fossoyeur. Qui donc voulez-vous que nous ayons à enterrer.

— Oui, qui donc en effet? c'est ce que je mci demande.

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— - C'est jour férié, mon bon monsieur , répliqua doucement le fossoyeur^ Nous n'avons pas à travailler aujourd'hui.

— En ce cas, j'irai où vous voudrez, dit le vieillard se tournant vers l'enfant. Yous êtes bien sûr de ce que vous me dites? Tous n'êtes pas capable de me trompera... Je suis bien changé , allez ! même depuis la démiéré fois que vous m'avez ihi.

— Allez en paix av^ lui » monsieur, cria lé fossoyeur, et que le ciel vous conduise.

— Je suis prêt, dit le vieillard d'un ton de soumission. Allons, mon enfant, allons. 3

Et alors il se laissa emmener.

Yoilà que la cloche retentit, la cloche que Nelly avait entendue si sonvoat la nuit et le jour et qu'elle écoutait avec un plaisir gravBf absolument comme une voix vivante. Voilà que la cloche sonna son implacable glas pour die, si jeune, si jolie et si bonne. La vieillesse décrépite, les hommes dans la vigueur de l'âge, la jeunesse florissante, la faible enfance f tous se précipitèrent, tous se rassemblèrent autour de la tombo de lïelly, les uns sur des béquilles, les autres dans l'orgueil de la force et de la santé, ceux-ci dans l'épanouissement des promesses de ravênir encore à Taube de la vie. Il y avait là des vieillards avec lêxitk yetcc émoussés, leurs membres insensibles; des aïeules qui éuâsent dû ' être mortes depuis Aïl ans, tant elles étaient déjà vieilles alors ; il y avait les sourds, les aveugles, les boiteux, lés paralytiqaes, les morts vivants de toute taille et de toute formé, tôusàcôourus pour voir se fermer cette iomBe prématurée. Qu^était-ce que oette mort anticipée qu'on allait y ensevelir, en compardson de cette autre mort intone et tardive qui se traînait i peine vivante encore autour de la fosse!

On la porta le long d'un sentier encombré par la fôtffe; pixté comme la neige nouvelle qui couvrait le sol, elle n^avâit fsdt comme elle qu'apparaître un jour sur la terré.

Elle passa de nouveau souà ce porche 6ù' elle ffétiâi assise quand le ciel, dans sa miséricorde, l'avait conduite V6ri§ cette retraite paisible ; la vieille église la reçut au sein ié son ombre maternelle.

On la porta dans un coin où bien souvent eSe s*était asàise toute rêveuse , et l'on déposa soigneusement sur les daUes le précieux fardeau. La lumière s'y projetait à travers les vitraux d'une fenêtre coloriée , mbie fenêtre que les rameaui iéH afbres

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effleuraient constamment pendant Tété et où les oiseaux venaient chanter doucement tout le long du jour. A chaque souMe d'air qui agiterait ces branches, un reflet tremblant, une clarté changeante tomberait sur le tombeau de Nelly.

La terre retourne à la terre , la cendre à la cendre, la pous** sière à la poussière. Plus d'une jeune main déposa sur lie cercueil sa petite couronne ; on entendit plus d'un sanglot étouffé. Plusieurs, et ee fut le plus grand nombre « s'agenouillèrent. Tous étaient sincères dans leurs regrets.

Le seryioe étant acheyé , les personnes qui Haenaient le deuil se rangèrent de côté , et les Tillageois se réunirent en cercle pour regarder la tombe avant que les dalles eussent été replacées. Un d'eux rappela combien de fois on avait vu Nelly assise en ce môme endroit; combien de fois, son livre de prières sur ses genoux , elle contemplait le ciel avec des yeux pensifs. Un autre disait qu'il s'était étonné souvent qu'une créature si délicate , fût en même temps si eourageuse ; que jamai&^elle n'avait craint d'entrer seule la nuit dans l'église , qu'ait contraire elle aimait à y errer quand tout était tranquille , et même à gravir l'escalier de la tour sans autre lumière que les rayons de la lune pénétrant à travers les meurtrières percées daas l'épaisseur du vieux mur. Les plus anciens du pays murmurèrent entre eux que c'était pour voir les anges et converser a^q^ctpax ; et on n'avait pas de peine à H croire , en se rappelant ÉMriraits , ses discours, sa mort prématurée. On s*approchait de la tombe pa;r petits groupes , on y jetait un regard , puis on faisait place à d'autres et l'on sortait à trois ou quatre en chuchotant. Bientôt il ne resta dans l'église que le vieux fossoyeur et les amis de Nelly.

. Ils virent refermer le caveau et fixer dessus la pierre. Quand l'obscurité du soir fut descendue, quand le oahne sacré du lieu saint ne fut plus troublé par le moindre bruit , quand la brillante clarté de la lune se projeta sur la tombe et sur l'église , sur les piliers, les murailles, les arceaux, et principalement, on eût pu le croire du moins , sur la paisible sépulture de Nelly, à cette heure du repos où tous les objets extérieurs et les pensées de l'âme s'accordent pour témoigner de l'éternité devant laquelle les espérances muettes et les craintes s'humilient dans la poussière , alors ks amis de l'enfant se retirèrent pieusemen résignés, et la laissèrent aveo Dieft.

296 LE MAGASIN D'ANTIQUITES.

Ah! elle coûte cher à apprendre la leçon que donnent de telles morts : mais qu'aucun homme ne la repousse ; car c'est une leçon utile à tous, celle qui contient dans toute sa puissance et son universelle sage^sse la vérité. Lorsque la mort frappe ces petits innocents, il sort de ces fragiles enveloppes d'où elle dégage l'âme palpitante, des essaims nombreux de vertus qui, sous la forme de la bonté, de. la charité, de l'amour, vont par le monde répandre leurs bénédictions. De toute larme versée sur ces tombes verdoyantes par des êtres désolés , il natt quelque bien pour notre âme, quelque progrès pour notre nature. Les traces mômes du génie destructeur fécondent de brillantes créations qui défient sa puissance , et le chemin sombre par où il a passé devient une traînée lumineuse qui conduit au ciel.

Il était tard quand le vieillard rentra^au logis. L'enfant l'avait d'abord conduit chez sa mère , sous quelque prétexte. Assoupi par sa longue promenade et par ses veilles précédentes, le vieillard tomba dans un profond sommeil, au coin du feu. Ëpuisé de fatigue comme il l'était , on eut soIa de ne point le réveiller. Ce repos dura longtemps , et, quand il en sortit, la lune brillait de tout son éclat.

Le plus jeune frère, inquiet de son absence prolongée, attendait son retour à la porte de la maison , quand il vit le vieillard s'avancer^U|ia conduite de son petit guide. Il alla ca-devant d'eux, et fHKnt avec tendresse son frère de vouloir bien s'appuyer sur son bras, il le mena jusqu'en sa demeure où le vieillard rentra d'un pas lent et tremblant.

Û alla tout droit à ]& chambre de Nelly. N'y trouvant pas ce qu'il y avait laissé, il revint avec des yeux humides dans la pièce où ses amis étaient réunis. De là il courut à la maison du maître d'école, en appelant : c Nelly I Nelly I i On le suivait de près, et quand il eut vainement cherché sa, petite fille, on le reconduisit chez lui.

Là, avec les paroles de tendresse et de persuasion que peuvent inspirer la pitié et l'amour, ils l'engagèrent à s'asseoir parmi eux, à écouter ce qu'ils avaient à lui communiquer. Alors, s'efforçant par quelques petits détours de préparer son esprit à ime révélation indispensable , et insistant dans lei^ termes les plus tendres sur le partage heureux qui était échu à Nelly , ils lui dirent enfin toute la vérité. A l'instant même où elle sortit de leur bouche, il tomba roide comme un homme assassiné.

Durant plusieurs heures, on eut peu d'espoir de le ramener à la vie ; mais la douleur a la vie dure, et le vieillard revint à lui.

S'il existait quelqu'un qui n'eût jamais connu le vide affreux qui suit la mort , ni le sentiment de désolation qui s'appesantit sur les esprits les plus forts, lorsqu'ils sentent à chaque instant qu'il leur manque un être précieux et chéri ; ni le lieà étroit qui s'établit entre les choses inanimées, les objets les plus Insensibles et l'idole de'leurs souvenirs, alors qu'il n'est pas un meuble da^s la maison qui ne devienne un monument sacré, pas une chambre qui ne soit un tombeau; s'il existait quelqu'un qui ne connût pas cela et ne l'eût point éprouvé par sa propre expérience , celui-là aurait peine à comprendre comment, pendant de longs jours, le vieillard languissant usa le temps à errer çà et là comme une Âme en peine, cherchant toujours quelque chose sans jamais trouve]^ le repos.

Tout ce qu'il avait conservé de pensée et de mémoire était cone^tré sur elle. Jamais il ne reconnut ou ne parut reconnaître son frère. La tendresse, les soins le laissaient indifférent. Si on lui parlait de tel sujet ou de tel autre, sauf un seul, il écoutait quelques moments avec patience , puis il se dépéchait d'aller recommencer sa recherche.

Quant au sujet qui était dans sa pensée comme dans celle de tout le monde, il était impossible d'e l'aborder. Morte! Il ne pouvait ni entendre ni supporter ce mot. La moindre allusion à ctft égard l'eût jeté dans un accès semblable à celui où il était tom^Dé la première fois. Nul ne pourrait dire dans quelle espérance il supportait la vie : mais qu'il eût quelque espérance de retrouver Nelly, une espérance vague et obscure qui chaque jour fuyait devant lui , et qui de jour en jour lui rendait le cœur plus malade et plus accablé , personne n'en pouvait douter.

Ses amis décidèrent qu'il conviendrait de l'éloigner du théâtre de ce dernier malheur ; d'essayer si un changement de lieu le tirerait de cet état de stupeur et de chagrin. Son frère consulta sur ce point les maîtres les plus habiles de la Science ; ils vinrent et examinèrent le vieillard. Plusieurs restèrent à causer avec lui quand il voulait bien causer, et à suivre ses mouvements tandis qu'il marchait seul et silencieux.

< En quelque endroit qu'on le conduise, dirent-ils, ilcherckera toujours à revenir ici. So% esprit n'en sortira pas. On

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pourrait le garder à vue, veiller sur lui avec soin, le tenir prisonnier enfin; mais s'il réassissait à s'échapper, il ne manquerait pas de retourner au môme lieu, ou bien c'est qu'il mourrait en rout#. »

Le petit garçon, à qui il arail obéi d'abord, perdit sur lui son influence. Le yieiUard ]m permettait parfois de marcher à^8es côtés , il paraissait assez sensible à sa présence pour lui donner la main, ou même encore il s'arrôtait de temps en temps pour l'embrasser sur la joue ou pour lui osresser la tète. D'autres fois il lui enjoignait, sans i^iidesse, oepffliâaiity de s'éloigner, et ne înipportaît pas sa yue près as lui.- Mais soU qu'il fût seul ou ayee sqjû. docile ami, soit qu'il se trouvât areo ceux qui eussent donné tout au monde poi:Qr pouyoïr lui procrurer qôe^ que consolation , quelque repos d'esprity toujours il restait le même : il n'aimait plus rien, il ne se souciait plus de rien dans la yie. C'était txt coelttr brisé à tout jamais^

Un jour enfin en ê'apergut qu'il s'était levé de très^bonne heure et qu^il était parti avec son hayre-sac sur le des(, son bâton à la main, emportant ayeô lui le chapeau de paille de Nelly ayeo son ]()eiit pdoiier rempH des objets qu'eli» ayait coutume^ d'y mettre. Gomme on allait se nïêltfe à sa poursuiterj on yit accourir tout dfràyé un enfant de l'éeole qpï / xm. moment auparavant, l'avait aperçu assis dans l'église, sur le tombeau de Nelly, dit-îl.

On s'y rendît en toute bâttf r et, du seraH de 1* porte , dont on s'était appfofdxé Ém Itt pointe du pierd, oii le vit là daùs l'at^ titude d'un homïne qtii attend. On se garda bieiï de le délranger, on laissai àeuIemeM quelqu'un pour 2e surveiller toute la journée. Quand descendit l'ombre dii soii^, le viefflard se leva, retourna au logis et se mit au Et en mumiinraait : < EU» viendra demain 1 i

Le Ieitdémàin,il se rendît de noiïvesil dans l'église où il resta depuis le matin jusqu'à la nuit; et, la nuit venue, il alla se coucheir en mtirmtirant oomme la teiQie : c Elle viendra demain f jr

Gé fuf ainsi qtte désonàatià chaque jcfuf , et AtÈt^oA Is journée entîè^^, Û attendit Ifelly sur son tombeM.< Qne dsfois dans la vieille , sombre et silencieuse église, i& vil se dresseï^ devffiit 1« les btîQaÀteisi tiéions de te qif avait été N^ly^ de ce qu'il espérait qti'eHê^ portrait fedevotir tittcote : ée» tmmja érsteanMÉs

LE MAGASIN D'ANTIQUITÉS. i^

nouyellés dans de belles campagnes, de haltes pittoresques sous le del tout ouvert, d'allées et venues à ti'avers les champs et les bois ; ces accents de la voit toujours vivante dans son souvenir ; ses traits, sa taille, son vdtement flottant , ses cheveut agités gaiement par la brise f

Jamais il ne dit à ses amis nî 6é q(u^il pensait ni où il allait. Le soir, il éiaii assis parmi euï, méditant avec un secret plaisir, qui n'était un mystère pouf personne, dô fuir avec Neliy avant la nuit suivante; et on pouvait fentendre' de nouveau murmurer dans ses prières : c âion Dieu , làlssez-îa venir demaml i

Ce tni par une belle journée de printemps que finit ce drame. Le vieillard n'était pas revenu à son heure habituelle. On se mit à sa récherche , et on lé trouva couché éur le tombeau def Nelly. il était mort.

On l'iahuma à côté de 6elltf (jà'Û avait si téndrëïâenf aimée, dans cette église où souveiit fis àtaient pri^, fëréj eà sâf tenant par la main. L'enfant éi le vieillard déposent ensemble.

GHAPmffi XXXVI.

Le tourbillon magique qui, iiiài sa coursé aventureuse, a entraîné jusqu'ici te chroniqueur, conubénce à raïetftir son pas; il s'arrête. Lé voilà arrivé au but ; ûoirè tâche va finir aussi.

ÏI ne nous reste plus qu'à prendre éongé deâ a6teùrâ du petit monde qui nous a tenu compagnie tout lé lon^ du chemin, pour terminer notre voyagé.

Entre tous, par-déssùs tous, 16 doucereux Sàmpsoôi Èràsé ti Sally, viennent, bras dessus bras dessous, réclamer notre attention et nés égards.

Nous avons déjà vu que tL SiEmpson était tomb j e&t^e les inains de la justice, après l'avoir invoquée d'abord, et où avait si fortement insisté pour qu^il voulât bien prolonger son séjour dans la prison, qu'il n^àvait pu à'y refuser. Il detnôurâ Sous la protection des lois durant un témpi$ considérable, ténu si étfoiement à l'écart pà^ l'attentiôi^ ilété de sôUidltudé dé déuï qtd

veillaient à ses besoins, qu'il était perdu pour la société, sans pouvoir se livrer à aucun exercice extérieur , si ce n'est dans l'espace d'une petite cour pavée. Les gens auxquels il avait affaire , connaissant son caractère modeste et son gqût pour la retraite, jaloux d'ailleurs de l'avoir toujours près d'eux, ne voulurent pas s'en séparer avant que deux riches particuliers eussent fourni une caution de trente-sept mille cinq cei[its francs ; ce ne fut qu'à cette condition que ses hôtes lui permirent de quitter leur toit hospitalier, tant ils avaient peur qu'il ne leur faussât pour toujours compagnie, s'ils ne prenaient pas leurs sûretés avant de lui donner la clef des champs. M. Brass, frappé de ce que ce badinage avait de spirituel, et le prenant tout à fait au sérieux, trouva dans le vaste cercle de ses relations une couple d'amis dont la fortune réunie s'élevait à un peu moins de un franc cinquante crimes ; il offrit donc ces messieurs en garantie : histoire de rire! Mais, ces~ gentlemen n'ayant pas été accueillis, après vingt-quatre heures de réflexion pour Isl forme, M. Brass consentit à rester dans son domicile actuel, et il y resta en effet jusqu'au moment où un club d'esprits d'élite, vulgairement appelé le Grand- Jury, qui étaient dans le secret de la plaisanterie, l'appelèrent à comparaître pour parjure et dol, devant douze autres personnages facétieux qui, à leur tour, s'amusèrent beaucoup à le déclarer coupable. Il y a plus : la populace elle-même s'associa au badinage ; et lorsque M. Brass l'ut emmené en fiacre vers l'édifice où se réunissaient ses juges, elle salua sa venue en lui jetant à la tête des œufs pourris et des petits chats noyés ; elle fit même semblant de vouloir le mettre en pièces, ce qui accrut infiniment le comique de la situation, et dut, sans nul doute, augmenter d'autant la satisfaction de l'ex-procureur.

Une fois en vaine de gaieté, M. Brass ne s'en tint pas là : il se pourvut en cassation, alléguant en sa faveur que, s'il avait consenti à déclarer lui-même les faits à sa charge , c'était sur l'assurance réitérée qu'on lui avait donnée , et les promesses qu'on lui avait faites d'obtenir pour lui pardon et impunité ; il invoquait l'indulgence que la loi ne refuse pas en pareil cas aux esprits crédules, victimes de leur confiance innocente. Après un débat solennel, ce point, ainsi que d'autres de nature technique, dont il serait difficile d'exagérer la grotesque extravagûice, fut déféré à la décision des juges. En attendant, Sampson avait été

réintègre dans sa première résidence. Finalemeiil, yainqnenr sur quelques points , vaincu sur d'autres , le résultat définitif fut qu'au lieu d'être prié de youloir bien voyager pour un temps en pays étranger, il obtint laC" faveur d'orner de sa présence la mère patrie, sous certaines restrictions tout à fait insignifiantes.

Yolci quelles furent' ces restrictions : il devait, durant un nombre d'années déterminé, résider dans un bâtiment spacieux où étaient logés et entretenus aux frais du public plusieurs autres gentlemen qui étaient Vôtus d'un uniforme gris très-simple, bordé de jaune, portant les cheveux ras et vivant principalement d'un petit potage au gruau. On l'invita aussi à partager leur exercice qui consiste à monter constamment une série interminable de marches d'esc/dier ; et de peur qiie ses jambes, peu accoutumées à ce genre de divertissement, ne s'en trouvassent avariées, on lui fit porter au-dessus de la cheville une amulette de fer pour lui servir dé charme contre la fatigue. Une fois bien convenus de leurs faits, on le transporta un soir à son nouveau séjour» en grande cérémonie, dans un des carrosses de Sa Majesté, en compagnie de neuf autres gentlemen et de deux dames admis au même privilège.

Indépendamment de ces petites peines, autrement dit, de ces bagatelles, son nom fut effacé du rôle des attomeys; et je ne sais pas si vous savez que jusqu'à ces derniers temps cette mesure a toujours été considérée comme une marque de dégradation, de déshonneur pour, celui qui la subit, comme impliquant nécessairement quelque acte de félonie abominable, vu qu'il y a tant de noms très-peu respectables qui se carrent tranquillement aux meilleures places de la liste des procureurs, sans être en rien molestés.

Quant à Sally Brass , il courut sur son compte une foule de rumeurs contradictoires. Il y en avait d'aucuns qui disaient avec pleine assurance qu'elle s'était rendue aux docks en habits d'homme et s'y était engagée comme matelot femelle. D'autres insinuaient qu'elle s'était enrôlée comme simple soldat dans le deuxième régiment des gardes à pied et qu'on l'avait aperçue en uniforme à son poste , c'est-à-dire se tenant un soir appuyée sur son fusil dans une des guérites du parc de Saint- James ; mais de tous ces bruits, celui qui paraît le plus vraisemblable , c'est qu'après un laps de quelque cinq années, pendant lesquelles rien n'indique que personne ait pu la rencontrer, ou vit

plus à'w^ ^^ deux jgaisérftblM çréatares se glisser à la nmt bors ijes réduits les plus recules de Saint-Giles et dieminer le long des rues en tr^a^t la savate, le corps tout cpuibé, scrutant les tas d'ordures e$ les ruisseau^ comme pour y chercher quelgoe débris lîe UQi^^ure, quelc[ue rebut du souper de ia F«Ue. Jjtmiais jt;j^ espèpeç de spectres n'apparaissaient que dans les nuits de Irold et d'obscurité où ces terribles fantômes, ces images ^cam^jBS de la misère, du yic^ et de la famine, qui en toijyt Mitre teoQj^ se sachent dan^ les pluç hideux repaires de Iiondres, sous les po^es cochères ^ leç yoûtes sombres et dans JèB caves, s'asrei^tprex^ ^^Âder d^s les rues. Ceux qui javaient connu Sampson ^ ^^Jp d^sa.iei^;t |oujt bas que ce devait être rAX-t^rocKi^^r et^ sœ]^;^et j[l jp^ralt qu'encore ai^jourd'hui on les voit qAti(]^fQis f^^t l^ nuit^ quand il fait bien noir, avec leur «a}#|kiçpoutr^menjt^ tout contre lé passant, qui s'écarte aveoidégoùt.

On ne retrouva le co^ps ^e Qui}p ^'.au bout de quelques jours. Une enquête fut ouyeTrjie près de l'endroit où les flots l'avaient d^osé.. L'ojpônio]^ gén^^^e fut que le nain s'était suicidé, et comme toutes les circonstances À» sa mort paraissaient s'accorder jkV.ee fïette p^ésonçipi^pn^ ]p verdict f^Lit rendu dans ce sens. H fut enterré nvi^e un pi^H <en|pnpé 4ai;L trj^vers du cœur, fiu beau milieu à'vj^ çarrejtcw^.*

€epend»it, le bjrait fÇpu;cut pjus t^d que (^tte horrible et bar^ bare pratique n'avait pas ité ^is^e h exécution et que les restes de Quilp aviûent éié f^or/ètenient rendus à Tom Scott. Sur ce point même^ N^ii^efois, les ^f^en^ôments furent divisés , car plusietos 4^emi»i«es poi^tçi^ir/ent que Tom Scott avait déterré à minuit la dépouille de son maître et l'avait portée à'un endroit inâupié d'AviuBtee pa^ la .veijive. Il .est à présumer que ces deux histoires i^'aîV'^eftt pas d'^tce i^ndem.ent que les larmes versées pywr Vmif Im ip r«9quête c einoiç^ devons dire à ceux qui m voudment p^ ià (ssov/d, j^pap le fait des larmes est véritable ; bien pl^, ïom ïn,aj;iifejitji le plus vif désir d'aller donner une pile au jury. Voyant qu'on l'en empêchîdt ^t qu'on l'avait même chassé delà salle, il voulut du moins, par esprit de vengeance, en obScurck Tunique croisée en se posant en éventail dans l'embrasure, la tête en bas, jusqu'à ce qu'un sergent de ville, qui ne badinait pas, le promit sur ses piedslestenient en lui faisant faire la culbute.

LS MAGASIN P'AfirflO^TJITlSte. ^

Se troaTani sur le payé, par suite de ia mort ^/j^ofk maîtr«^ il se détermina à courir le monde sur la tête et sur les maiaus, et, en conséquence, il commença à fB.m la roue pour gag]^er sa yie. Cependant , c(mime sa qualité d'A^lais lui p^aissiaijt itp obstacle insurmontable à ses succès dans cette carrière (quoi«que l'art des culbutes soit cbeE nous en assez gi^de &¥euf}, il prit le nom d'un marchand d'images italien aye^ qm il fit connaissance; et sous le nom de Tomsootîno fit désonnaiç ses pirouettes à l'envers avec jon sncoès prodigieux et devianlt un public de plus en plus noml»reux.

La petite mistress Quilp &e as pardonna jamaûs l'unique faute qui pesât sur sa cbnsci^ce, et elle ne pouvait y penser ni en parler sans pleurer ùnèremenjt. Son mari ué Jais^t point de parents, eUe était riche; il n'avait pas fait 4e test^ooiepkti sincm elle fût restée pauvre. S'étaat mariée I4 premère j[6is k l'instigation de «a mère, elle b« consuUa que ^ocl {urof)re goût pour un second ehoix. Ce choix tomba sur un homme f^éable et jeune encore; etoomme il avait posé pour condition ^éliminaire que mistress Jiniwin vivrait hov» à» la muisoii aVjeis un^ pension alimentaire, les deux époux n'eurent, après la jcélébrationdu mariage, que la moyenjoe nécessaire de qu^relies qu'il doit y avdr dans un bon ménage, et menèrent ui^ j^eu^iie existeiCLce avec l'argent du défunt.

M. et mistress Garland et M» Àhàk ceptinutoni l«$ir p^t trantran ordinaire, à l'«iGeptioad'«m chaogem^^t qmfi^ priQdwait dans leur intérieur, icomme nous aljLons l'exposer ; QsLan4 Ifi temps fut venu, M. Abel «'associa a^eo son ami le 4iptair/9. A. cette occasicm, il y eut dîner, bal, EéjouJsfikance>compl^.jâ^]^al,].e hasard voulut qu'on eût invité la jeune personne la plus i^ûdesit^ ^'on ait jamais viie, mA le hasaiid voulut jenoore ^q^e Jf.^Abel tombitt amoureux d'elle. Gomment :fle fit la chose, ou QOfop^eï^ les deux jeunes gens s'jen aperçurent., ou lequel d^ i^uf communiqua le premier à l'autre sa déiQOuverte, e'a^t m qu^ 'on ignore. Toujouro «st-il qu'apxyès un œrtain Itemps ils «b marièrent ; toujours esfr^il qu'ils fuient heureux .à £ur^ envie, toujours est^il enfin qu'ils -méritaient bien leur bcmbeur» Il ^ .pouvait rien y avoir de plus agréahie pour aous foye d'iiioujter à ces détails qu'ils eurent beaucoup .d'enfants; car la bo'nté e$ la vertu ne peuvent se multijdier et se répandra sans que' ce soit un ornement de plus k joindre au^ autres beautés de la

30% LE MAGASIN D'ÂNTIQUITËS.

nature et un sujet de joie légitime pour rhumanitë tout entière.

Le poney garda son caractère et ses principes d'indépendanèe jusqu'au dernier moment de sa vie, qui fut d'une longueur psu commune, et lui valut le surnom de Mathusalem. Souyent il traîna le petit phaéton de la maison de M. Garlaud père à la maison de M. Garland fils ; et comme les parents et leurs enfants se réunissaient très-fréquemment, il eut chez les jeunes époux une écurie à lui où il se rendait de lui-môme avec une étonnante dignité, n voulut bien condescendre à jouer avec les enfants lorsque ceux-ci furent devenus assez grands pour cultiver son amitié, et il courait avec eux comme un chien à travers le petit enclos. Mais, bien qu'il se relâchât à tel point de sa fierté d'humeur, et leur permit des caresses et de petites privautés, comme pftr exemple d*examiner ses sabots où de se pendre à sa queue, jamais il ne souffrit qu'aucun d'eux montât sur son do^ pour le conduire ; montrant ainsi que la familiarité elle-même a ses limites, et qu'il y a des points réservés avec lesquels il ne faut pas badiner.

Vers la fin de sa vie, Whisker prouva qu'il n'était pas encore incapable de former des attachements de cœur : lorsque le bon vieux bachelier vint vivre avec M. Garland i^rès le décès de son ami le desservant, le poney se prit pour lui d'une grande amitié et se laissa volontiers conduire par lui sans opposer la moindre résistance. Deux ou trois années avant sa mort on cessa de le faire travailler ; il vécut à même l'herbe des prés comme un vrai coq en pâte, et son dernier acte, bien digne d'un vieux gentleman colérique, fut de lancer une ruade contre son docteur.... vétérinaire.

Après une longue convalescence, M. Smveller, qui était entré en jouissance de son revenu, acheta une bonne garde-robe à la marquise et la mit aussitôt en pension, conformément au vœu qu'il avait fait sur son lit de souffrance. Il chercha longtemps un nom qui fût digne d'elle, et finit par se décider en &veur de Sophronie Sphinx, nom euphonique, gracieux, qui avait de plus Tavantage de laisser supposer au fond un piyatère. CSe fut donc sous ce nom que la marquise se rendit, tout en larmes, à la pension choisie par M. Swiveller : mais elle en fut retirée, par suite de ses progrès rapides qui l'avaient placée au-dessus de ses compagnes, pour entrer dans un établissement d'un ordre

plus élevé. M. Swiyeller, c'est une justice à lui rendre, bien que les frais d'éducation de la marquise dussent le mettre à la gène pour une deibi-douzaine d'années au'moins, ne sentit pas on instant son zèle se refroidir et se trouva toujours payé am« plement par les rapports avantageux qu'il recevait, avec beaucoup de gravité, sur les progrès de la jeune élève, chaque foif qu'au bout du mois il faisait sa visite à la directrice, qui le considérait comme un gentleman aux habitjades excentriques, très-littéraire et d'une force prodigieuse sur les citations.

En un mot, M. Swiveller tint la marquise dans cette maison jusqu'à ce qu'elle eût atteint à peu près sa dix-neuvième année ; elle avait alors de bonnes manières, de l'instruction, de l'élégance. II se demanda sérieusement, à cette époque, ce qu'il y avait maintenant à faire. Dans une de ses visites périodiques, tandis qu'il roulait cette question dans son esprit, la marquise arriva au parloir ; elle était seule, elle était plus souriante et plus fraîche que jamais : alors la pensée vint à Richard, et ce n'était pas la première fois, que si elle consentait à l'épouser, ils seraient parfaitement heureux ensemble. Richard M posa la question, elle ne dit pas non. Au bout d'une semaine, ni plus , ni moins , ils étaient mariés , ce qui permit à M. Swiyeller de faire remarquer bien des fois plus tard qu'il y avait eu, avec tout cela, une jeune demoiselle qui l'avait attendu pour l'épouser.

U y avait justement à, louer un petit cottage à Hampstead avec une tabagie pour fumer, objet d'enviç du monde civilisé; ils se * gardèrent bien de manquer l'occasion, et allèrent s'y établir après la lune de miel. Chaque dimanche,' M. Ghukster se rendait régulièrement en ce lieu de retraite pour y passer la journée ; il commençait par y déjeuner. C'était lui qui était leur grand pourvoyeur de nouvelles publiques et des cancans de la société fashionable. Durant quelques années, il continua de porter à Kit une haine à mort, protestant qu'il avait encore une meilleure opinion de lui du temps qu'on l'accusait d'avoir SQUstrait le billet de banque, que depuis qu'on avait reconnu pleinement hitù innocence; car enfin son crime témoignait au moins chez lui d'une certaine audace, d'une certaine énergie, tandis que soq innocence n'était qu'une preuve de plus de son caractère souple et artificieux. Cependant il en vint plus tard, mais combien il fallut de temps! à se réconcilier avec lui; il alla même jusqu'à Ls Magasin d'antiquités. — n / 20

Vhonorer de son patronage, comme un homme qui s'était assez visiblement corrigé pour mériter pardon et indulgence. Toute- Ibis, il ne mit jamais en oubli et né put lui pardonner le fait du iK^dling ; Ga^ enfin, disait-il, s'il fût revenu pour en gagner un autre, à la bonne heure, mais rerenjir pour achever de gagner ce qu'on lui avait donné tout d'abord, c'était sur son caractère moral une tache que ni regret ni eontrition ne pouvait jamais complètement faire disparaître. i

M. Swiveller, qui avait toajomrs en du goût pour la philosophie éontioiEiplative, s'y adonnait de temps en tepips avec fureur tdans sa petite tabagie, dont il ne pouvait s'arracher, Durant ces heures de méditation, il s'était mis à débattre dan^ soi^ esprit la question mystérieuse de la famille ds Sophronle. Sophronie ellemême croyait être orpheline; mais M. $\jriyeÛer, d'après quelques légers indices (fn'iï réunit d'autre part, inclina souvent à penser que miss Brass devait en savoir plus lonjj^, et, ayant appris par sa femme les détails de l'étrange entrevue qu'elle avait eue avec Quilp, il soupçonna maintes fois que |e nain eût bîçn pu, de son vivant, fournir la clef de l'éni^e, si cela lui eût convenu. Disons cependant que ces raisonnements ne troublaient aucunement le repos de M. Swi^lter ; car Sophronie était toujours pour lui une femme aimable, dévouée et vigilante. Richard, de son côté, d'humeur égale et paisible, à cela près de quelques brouilles passagères avec M. Ghukster^ , que Sophronie^ en femme de bon sens , encourageait plutôt qu'elle ne les calmait, fut toujours pour elle yn époux plein d'égards et de tendresse. Us jouèrent ensemble des milliers de partie de cribbage. Et nous devons ajouter, à l'honnei:^ de Dick, que, depuis le commencement jusqu'à la fin, il continua d'appeler du titre de marquise celle que nous appelons, nous, Sophronie, et que, chaque année, à l'anniversaire du jour où il l'avait aperçue dans sa chambre de malade, il y avait un dtner au^ubl M. Ghukster était engagé : et, ce jour-là, on mettait les petits plats dans les girands. •

Les joueurs de profession Isaao List et Jcçri, avec leur digne assodé M. James Groves, ce personnage chatouilleux à l'endroit de sa réputation, poursuivirent leurs opérations avec des chances diverses jusqu'au moment où l'ins^ocès d'une aiTaire qn peu liarâiedans l'exercice de leur profession les obligea de se disperser dans toutes les d^*^ons, sans pouvoir éviter l'atteinte de la

justice, qpi a le bras long. Cette déroiité j^roTifiit de Fétonrderie d'un nouTd affldëj le jetiiie Frédérie Imitent, qtd; en diTulgoant le secret de ses complices, détint ainsi, à soninsn, rinfetrmnent de leur châtiment comme dix sieni

Gè jeune homme j^^sà à Féthingéi', ëù^ pendant quelque/ %mps, il s'abandonna à.toutés Sortes d'èicèisl; Iritant dé son in- i làstrie, autrement dit, de l'abus de tonteë left faeuhës qui, di- ! gnement èmplejëes, ël6t6nt l'homme au-dessus de la bêtéi mais qui le ravalent au contraire au-^àsous d'elle lorsqu'il s'est ainsi dégradé. Peu de temps sptèSi son corps, tout meurtri et défiguré par quelque rixe tiolente, fut reconnu par un Anglais qui visitait par hasaM le bâtiment spécial de là Morgue, à Paris, où sont ezposéiï les nojés. Mais cet Anglais garda prudemment lé secret jusqu'à son retour dans son pays, et le corps de Frédério Trent ne fut réclamé par personne.

Le gentleman, désignation familière spus laquelle noua àvonà fait connaître le frère du grand-père de Nelly, voulait absolument tirer le pauvre maître d'école de sa retraite ignorée pour faire de lui son compagnon et son ami; mais l'humble instituteur de village craignait de s'aventurer danU uii monde bruyant, et d'ailleurs, il s'était habitué à aimer le vëisînage du vieux cimetière. Gahne et heureux dans son école , dans son pays d'a-^ doption, et surtout dans son attachement pour sa ehere petilé amie tant pleurée, il continua tranquillement sa vie paisible et demeura, malgré l'insistance du recoimaissant gentleman, ce qu'on peut exprimer en peu de mots, un pamftê maître d'école; rien de plus.

Son ami, le gentleman j ou le plus jeime frère j comme voué voudrez, avait conservé au fond du cœur un pesant chagrin. Mais ce chslgrin ne faisait de lui ni un misanthrope lii un ermite. Il traversait le monde en gardant ses affections. Longtemps, très-longtemps, son principal plaisir fut de rechercher la trace des lieux par où avaient passé le vieillard et l'enfant, , autant que les derniers récits de NeUy lui permireM de retrouver ces indices, de s^arréter là où ils s'étaient arrétél^ de méditer ilà où ils avaient souffert, et de se réjouir là où ils avaient 'éprouvé quelque bon traitement. Ceux qui leur avaient témoigné quelque bonté ne purent échapper à ses recherches. Les deux sœurs du pensionnat de miss Monflathers , qui avaient été aimées de Nelly parce qu'elles-mêmes n'avaknt oai d'amis ; mis-

tress Jarley, la propriétaire des figurés de cire; Godlin, Short, tous, il les retrouva ; et Ton nous a même affirmé qu'il n'oublia pas non plus le chauffeur de la fournaise.

L'histoire de Kit , en se répandant au dehors , lui attira une multitude d'amis et lui valut beaucoup d'offres généreuses. D'abord, il ne songeait nullement à quitter le service de M. Gai^pr land ; mais, sur les représentations sérieuses et les bons avis de ce gentleman, il commença à s'accoutumer à l'idée d'un changement de condition dans le temps comme dans le temps ; mais, en moins de rien et sans qu'il eût seulement le loisir de respirer, un des jurés qui l'avait autrefois cru coupable du crime qu'on lui imputait et qui s'était prononcé en conséquence , lui proposa un bon poste. Il avait la bonté d'assurer en même temps à la mère de Kit des moyens suffisants d'existence et de bien-être. Ce fut ainsi, comme Kit le répétait souvent, qu'jon grand malheur devint pour lui la source de toutes ses prospérités.

Kit resta-t-il célibataire, ou bien se maria-t-il? Il va sans dire qu'il se maria. Et qui pouvait-il épouser, si ce n'est Barbe? Et même, bien mieux, il se maria assez jeune pour que le petit Jacob se trouvât avoir des neveux et nièces avant que ses mollets, déjà mentionnés honorablement dans cette histoire, eussent encore eu l'honneur de se voir logés dans un grand pantalon. Au reste, ce n'était pas nécessaire pour porter le titre vénérable d'oncle, car le poupon Tétait aussi comme lui. Le bonheur que cet événement, causa à la mère de Kit et à la mère de Barbe est au-dessus de toute expression ; se trouvant si bien d'accord sur ce point comme sur tous^ les autres, elles prirent le parti de se loger ensemble et vécurent dans la plus parfaite intimité. Le cirque d'Astley avait un attrait irrésistible pour les réunir tous au parterre à chaque trimestre ; et la mère de Kit ne manquait pas de dire, chaque fois qu'elle voyait badigeonner à neuf l'extérieur de ce théâtre florissant, que son fils, en les y conduisant, n'avait pas nui au succès de la4roupe, et elle s'attendait presque à voir le wecteur sortir pour l'en remercier avec effusion quand elle passait par là.

Lorsque Kit eut des enfants de six et sept ans, il y eut dans le nombre une Barbe, et une jolie Barbe encore, n n'y manquait pas nen plus un fac-similé exact du petit Jacob, tel qu'il était dans ces temps reculés où on lui révéla ce que c'était que des

huîtres. Naturellement, il y avait un Abel, le filleul de M. Garland fils ; il 7 avait un Dick, également filleul de M. SwiyeUer. Le petit groupe d'enfants se réunissait souvent le soir autour du' père, en le priant de raconter encore l'histoire de cette bonne miss Nell, qui était morte. Eit la leur racontait; et, quand les ei^K^ts pleuraient après l'avoir entendue, reg^tant qu'elle ne fût pas plus longue, il leur disait qu'elle était montée au ciel, où vont tous les braves gens, et que, s'ils étaient bons comme elle, ils pouvaient espérer d'aller aussi un jomt au ciel, où ils pourraient la voir et la connaître comme il l'avait vue et connue luimême du temps qu'il n'était encore qu'un tout petit garçon. Puis il leur racontait combien alors il était pauvre, comment elle lui avait enseigné ce qu'il n'avait pas le moyen d'apprendre, et comment le vieillard avait l'habitude de dire : c Elle se moque toujours de Eit ; > et alors les enfants séchaient leurs larmes et se mettaient à rire à la pensée de ce qu'avait fait cette bonne miss Nell, et ils étaient tout joyeux.

' Parfois, Kit les conduisait jusqu'à la rue où Nell et son grandpère avaient habité ; mais de nouvelles constructions en avaient totalement changé la physionomie. Depuis longtemps la vieille maison avait été abattue, et, à la place, on avait ouvert une beUe et large voie. Les premières fois, Eit put tracer encore avec sa canne un cercle sur le sol, comme pour indiquer à ses enfants la place où avait été la maison ; mais bientôt il n'eut plus luimême qu'un souvenir confus de cette place : tout ce qu'il put dire, c'est que ce devait être ici ou là, et que tous ces changements lui avaient brouillé l'esprit. '

Telles sont les métamorphoses que produisent un petit nombre d'années, et c'est ainsi que tout passe, comme une histeire qu'on raconte;

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