‹ le magan d'antiquitesChapitre 27 sur 28 · CHAPITRE XXXin · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXin

Le jour revînt et retrouva les voyageurs en route. Depuis leur départ , ils avaient dû s'arrêter quelquefois pour prendre pi peu de nourriture; et souvent perdre du temps, surtout la nui^ pour attendre des chevaux de relais. Hors cela , ils n'avaient fait aucune halte. Mais le temps continuait d'être affreux; les routes étaient souvent escarpées et difficiles. Ce n'était qu'à la nuit mi'ils pouvaient espérer d'atteindre le but de leur excursion.

Kit, tout gonflé , tout roidi par le froid , supportait cela comme un homme. Il avait bien assez de maintenir son sang en. circulation , de se représenter l'heureuse issue de cet aventureux voyage et de s'étonner à chaque pas de tout ce qui lui passait sous les yeux, sans prendre le temps de songer aux inconvénients de la route. Cependant le jour qui s'obscurcissait, et la fuite rapide des heures accroissaient son impatience, comme celle de ses compagnons. La courte clarté d'un jour d'hiver ne tarda pas à s'évanouir; quand la nuit fut tombée, il leur restait encore à faire plusieurs milles. ^

Le vent tomba à l'entrée de la nuit. Ses mugissements éloignés df Tirent une plainte basse et mélancolique : rampant tout le loug du chemin et effleurant des deux côtés les buissons

desséchés , on aurait dit un grand fantôme pour qui la route était trop étroite et dont les vêtements frôlaient de cliaque côté les ronces du chemin à mesure qull avançait. Petit à petit il finit par se calmer et s'éteindre; ce fut au tour.de la neige.

Les flocons se pressaient , serrés et rapides ; bientôt ils couvrirent la ^rre à quelques pouces d'épaisseur, répandant en même temps un silence solennel, tout alentour. Les roues tournaient sans bruit; et le son éclatant et retentissant du sabot des chevaux ne devint plus qu'un piétinement sourd et comprimé. Leur marche muette et lente ne troublait plus le silence de mort qui régnait partout.

Abritant ses yeux contre la neige qui se gelait sur ses cils et obscurcissait sa vue , Kit s'efforçait souvent de distinguer les premières lueurs vacillantes qui pouvaient indiquer l'approche de quelque bourg. Il apercevait bien de temps en temps ^elques objets, mais aucun d'une manière précise. Tantôt apparaissait un grand clocher qui bientôt après se transformait en un arbre; tantôt une grange; tantôt une ombre qui s'étendait sur le sol , projetée par les brillaotes lanternes de la chaise de poste ; tantôt c'étaient des cavaliers, des piétons, des voitures qui précédaient les voyageurs ou se croisaient avec eux sur 1^1 route étroite , et qui , au bout d'un certain temps ^ devenaient des ombres à leur tour. Un mur, une ruine, im pigpion épais se dressait au bord de la route ; et , lorsqu'on avançait la tête, on trouvait que ce n'était plus que la route elle-même. D'étranges tournants, des ponts, des courants d'eau s^emblaient s'élancer au-devant des voyageurs, rendant la direction plua incertaine encore : et cependant on était toujours sur là route ; tt tout cela, comme le reste , finissait par se perdre en de vaines illusions.

Elit descendit lentement de sa banquette, car ses membres étaient transis de froid, au moment où l'on arriva à une maison de poste isolée, et il y demanda à quelle distance ils étaient encore du terme de leur voyage. Il était tard pour un relais de traverse , et tout le monde était couché. Mais d'une fenêtre d'en haut quelqu'un répondit : Dix milles. Les quelques minutes qui s'écoulèrent ensuite semblèrent avoir la durée d'une heure; mais enfin un homme amena en grelottant les chevaux, et ne tarda pas à repartir.

Le chemin où l'on s'engagea était un ohemin de traverse. Au

bout de trois ou quatre miUes, il se trouva qu'il était plein de trous et d'ornières , couyerts de neige , qui faisaient à chaque instant tomber les cheyauz tremblants et les obligeaient à ne plus aller qu'au pas. Gomme il était impossible, pour des gens aussi agités que Vétaienl nos voyageurs, de rester tranquillement assis et d'avancer si lentement , tous trois descendirent et suivirent péniblement la voiture. La distance semblait interminable , et l'on avait toutes les peines du monde à marcher. Les voyageurs croyaient déjà que le postillon s'était trompé de route, lorsque minuit sonna à l'horloge d'uue église peu Soignée ; la voiture s'arrêta. Elle ne faisait pas grand bruit aiiparavant ; mais lorsqu'elle cessa de faire craquer la neige , le silence fut aussi effrayant que si quelque tumulte étourdissant avait été remplacé tout à coup par un calme complet.

c G'est ici, messieurs , dit le postillon descendant de son cheval et frappant à la porte d'une petite auberge. Holà I... après minuit , dans ce pays-ci , tout est mort. >

Le postillon avait frappé ferme et longtemps, mais sans réussir à se faire entendre des habitants plongés dans le sommeil. Tout demeurait sombre et silencieux. Les voyageurs se reculent pour regarder aux fenêtres, simples trous grossièrement percés dans la muraille blanche. Pas de lumière. On croirait la maison déserte , et les dormeurs déjà morts ; car rien ne bouge.

Les voyageurs se consultèrent avec anxiété et à voix basse , comme s'ils craignaient de troubler les échos sinistres qu'ils venaient de réveiller.

c Allons-nous-«n , dit le gentleman , et que ce brave honftne continue de frapper jusqu'à ce qu'on l'entende, si c'est possible. Je ne puis me reposer avant de savoir si nous ne sommes pas arrivés trop tard. Allons-nous-en, au nom du ciel ! »

Ils s'éloignèrent, laissant au postillon le soin de recommencer à frapper et de se procurer tout ce que l'auberge pourrait fournir. Kit les accompagna avec une petite botte qu'il avait suspendue dans la voiture au moment du départ, sans l'oublier depuis; c'était l'oiseau de Nelly dans sa vieille cage, juste comme elle le lui avait légué. U savait bien qu'eUe aurait du plaisir à revoir son oiseau I

La route descendait-* par une pente (fouce. sn avançant, les voyageurs perdirent 4e vue l'église dont ils avaient entendu

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rhorloge, ainsi qu.% le petit village groupé tout autour. Les coups ae marteau répétés à la porte de l'auberge, et que dans le calme général ils pouvaient distinguer parfaitement, les troublaient. Bs auraient voulu que le postillon se ttnt plutôt tranquille, et regrettèrent de ne pas lui avoir dit de ne point rompre le silence avant leur retour, '

La vieille tour de Téglise , revêtue comme un fantôme de son blano mc^teau de frimas , se dressa de nouveau devant eux ; et en quelques moments , ils s'en trouvèrent tout près. Ce monument vénérable tranchait par sa teinte grise sur la blancheur du paysage dftnt il était entouré. L'ancien cadran solaire placé sur le mur du beffroi avait' presque disparu sous un monceau de neige et cita, eût eu peine à le reconnaître. Le temps semblait luimême avoir caché ses heures, dans son humeur triste et sombre , désespérant de voir januds le jour succéder à cette nuit funèbre.

Tout près de là se trouvait une porte à elaire-voie; mais il j avait plus d*un sentier dans le cimetière sur lequel elle ouvrait; ^ incertains de celui qu'ils prendraient, les voyageurs s'arrôtèrent.

Yoici la rue du village , si l'on peut donner le nom de rue à un assemblage irrégulier de pauvres chaumières de grandeurs et d'époques diverses, les unes se présentant de face, les autres de dos , d'autres avec des pignons tournés vers la route ; gà et là une enseigne ou un hangar, qui empiétait sur le chemin. A une fenêtre peu éloignée tremblait uns faible lumière ; Kit courut vers cette maison pour prendre des informations.

<Jn vieillard qui était à l'intérieur répondit au premier appel, il parut aussitôt à la petite croisée, en roulant un vêtement autour de sa poitrine pour se garantir du froid, et demanda qui pouvait être dehors à cette heure indue et ce que l'on voulait.

€ Par un si mauvais temps , dit-il d'un ton grondeur, on ne dérange pas les gens, lia besogne n'est pas de nature à ce qu'on ait besoin de me relancer jusque dans mon lit. U n'y a pas grand mal à laisser refroidir l%a corps pour lesquels on recourt à moi, surtout dans cette saison. Qu'est-<îe que vous d^nandez?

— Je ne vous aurais pas fait sortir de votre lit, répondit Kit, si j'avais su que vous fussiez Agé et malade. '

•—Agé I... répéta l'awtre d'un aocent bourru; comment pouves-

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Tons êavoir «i jd suis âgé ? Peat-étre pas ausai ftgé que vous le pensez, l'ami. Quailt àôtre malade, vous trouverez bien des jeunesses moins biea portantes que moi, et c'est grand dommage ; àon pas qne je sois robuste et actif malgré mes années, ce n'est pas là ce que je reux dire« mais que la jeunesse ne les empêche pas d'être si faibles et si fragiles. Je vous demande pardon si je TOUS ai d'abord parlé rudement. Mes yeux ne sont pas bien bons «>la nuit , mais ce n'est pas à cause de l'âge eu de la maladie ; ils n'ont jamais été bons, et je n'avais pas vu que vous êtes un étranger.

— Je suis bien fâché de tous avoir fait lever de votre lit, reprit Kit; mais ces messieurs que tous aperceves à la porte du cimetière sont aussi des étrangers qui arrivent en ce moment après un long voyage ,'poui^ aller au presbytère. Pouves-vous nous l'indiquer t

•^ Si je le puisi réponditje vieillard d'une Toix tremblante. Yienne l'été prochain, il y aura cinquante ans que je suis fossoyeur en ce Tillage. Votre ehemin , mon ami , est de prendre à droite. J'espère que tous n'apportes pas de fâcheuses nouvelles à notre bon ministre T i

Kit s'empressa de répoudre négativement 'et de le remercier, n allait s'éloigner quand son attention fut attirée par une voix d'enfant. Il leva les yeux et aperçut une toute petite créature à une croisée voisine.

t Qu'estHse qu'il y a t dit vivement tentant. Est-ce que mon rêve serait vrai t Je vous en prie , dites^le-moi, qui que vous soyez, vous qui êtes là debout et éveillé.

— Pauvre enfant ! dit le fossoyeur avant que Kit eût pu répondre. Comment ça va-t-il, mon mignon t

— Mon rêve est-il vrai? s'écria de nouveau l'enfant d'une Toix si fenrente qu'elle eût fait Tibrer le oœur de quiconque pouTait l'entendre. Non, non, c'est impossible^ Je me trompe. Gomment serait-ce possible?

— Je comprends sa pensée, dit le fossoyeur. Retourne à ton Ut , cher enfant 1

— Oh! s'écria l'enfant dans un transport de désespoir, je " saTais bien que cela n'était pas possible, j'en étais bien sûr STant

de le demander. Mais toute cette nuit et l'autre nuit aussi, mon rêve a été le même. Je ne puis plus m'eadormir sans que ce vilain rêfd me reTienaae.

— Essaye de te rendonnir, dit doucement le vieillard ; ton réye ne reviendra pas.

— Non, non, je préfère qu'il revienne, tout cruel qu'il est; je préfère qu'il revienne. Je n'ai pas peur de le revoir dans mon sommeil , mais après ça , j'en ai tant de chagrin que j'en suis triste, tout triste I... i

Le vieux fossoyeur lui adressa un : c Bleu te bénisse I > L'enfant éploré répondit : c Bonne nuit 1 » et Kit se trouva seul de nouveau.

11 se bâta de retourner vers son mattre, tout ému de ce qu'il venait d'entendre , mais plus encore, de l'accent du jeune garçon, que de ses paroles, dont il ne pouvait comprendre le sens. Les voyageurs suivirent le sentier indiqué par le fossoyeur, et bientôt ils arrivèrent au presbytère. Regardant alors autour d'eux quand ils furent en cet endroit , ils aperçurent, à quelque distance et à la fenô^re ogivale d'un bâtiment en ruine, une lumière qui veillait solitaire.

* Cette lumière entourée de l'ombre épaisse des murs au fond desquels elle était enfoncée , brillait comme une étoile. Vive et radieuse comme les astres qui diamantaient le ciel au-dessus de la tête des Toyageurs , solitaire et immobile comme eux, elle semblait être de la même famille que les étemelles lampes de l'espace et brûler de conserve avec elles.

f Quelle est cette lumière t s'écria le gentleman.

— Sûrement, dit M. Grarland, elle est dans la ruine qu'ils habitent. Je ne vois pas d'autre bâtiment ruiné.

— Impossible, répliqua yivement le gentleman : ils ne peuvent pas veiller jusqu'à une heure aussi avancée !... i

Kit, pour les tirer d'embarras, leur proposa, tandis qu'ils sonneraient à la porte du presbytère , d'aller, en attendant, du côté où brillait la lumière pour reconnaître s'il y avait par là quelqu'un d'éveillé; il s'élança donc, avec leur permission, respirant à peine , et toujours la cage à la main , tout droit vers son but.

Il n'était pas facile de se diriger parmi les too}]bes, et en toute autre occasion Kit eût marché plus lentement ou bien pris on détour. Mais, sans se préoccuper des obstacles , il continua son chemin à pas pressés, et ne tarda point à arriver à quelques pieds de la fenêtre.

Il s'approcha le plus doucement possible, et frôlant la mu-

raille d'assez près pour heurter avec sa manche le lierre blanchi par la neige, il écouta. Nul bruit à Fintërieur. L'église elle-même ne pouvait pas être plus silencieuse. Appuyanisa joue contre la Titre, il écouta encore. Rien. Et pourtant , il j avait alentour un si profond silence^ que Kit était bien certain qu'il eût pu entendre même la respiration d'une personne endormie, s'il y en avait eu dans ce lieu.

Chose étrange qu'une lumière en cet enaroît à une heure aussi avancée de la nuit, et personne auprès de la lumière 1

Un rideau était tiré vers la partie inférieure de la croisée ; Kit ne pouvait donc voir dans la chanâ>re. Mais, sur ce rideau ne se projetait aucune ombre. Grimper au mur et essayer de regarder du del^rs n'eût pas été une tentative sans danger, ni certainement sans bruit, et il eût pu effrayer Nelly, si c'était là réellement le lieu de sa demeure, n écouta encore ; toujours le même silence inquiétant.

Il quitta la place lentement et avec précaution, tourna derrière la ruine et arriva enfin à une porte. Il frappa. Point de réponse. Mais à l'intérieur régnait un singulier bruit. Il eût été difficile d'en déterminer la nature. Il ressemblait au gémissement étouffé d'une personne affligée; mais ce n'était pas cela, car il était trop régulier et trop répété. Tantôt on eût dit une sorte de chant, tantôt une lamentation, selon le sens imaginaire qu'il lui prêtait, car le son était uniforme et continu. Jamais Kit n'avait entendu rien de semblable, et dans cette psalmodie, il y avait quelque chose' d'effrayant, de surnaturel et de glacial.

Kit sentit son sang se figer plus encore peut-être que tout à l'heure par la gelée et la neige : cependant, il frappa de nouveau. Pas de réponse; le bruit continua sans interruption. Alors, Kit posa avec précaution sa main sur le loquet et poussa son genou contre la porte qui, n'étant pas fermée à l'intérieur, céda à la pression et tourna sur ses gonds. Le jeune homme aperçut le reflet d'un feu de foyer sur les vieilles murailles, et il entra.

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