CHAPITRE VU
Dans tout le cours de leur voyage, Nelly et le vieillard n'avaient jamais plus que maintenant désiré ardemment , appelé de leurs vœux , de leurs soupirs Tair libre et pur de la pleine campagne. Non , pas même dans cette mémorable matinée où , quittant leur vieille maison, ils s'abandonnèrent à la merci d'un monde inconnu et laissèrent derrière eux les objets muets et inanimés qu'ils avaient coni^us et aimés; pas môme alors ils ne s'étaient sentis , comme maintenant , émus et entraînés vers les fraîches solitudes des bois, vers les pentes des collines, les champs enfin, à présent que le bruit, la saleté, la vapeur, ces exhalaisons de la grande cité manufacturière , en se joignant à la dernière misère , à la faiblesse et à l'inanition , les entouraient de tous côtés et semblaient leur interdire toute espérance, leur fermer et leur murer l'avenir.
c Deux jours et deux nuits ! pensait l'enfant. Il a dit que nous aurions à passer deux jours et deux nuits au milieu de tableaux semblables à ceux-ci. Oh ! si nous vivions assez pour gagner une fois encore la campagne, si nous pouvions échapper à cet afEîreux endroit, ne fût-ce que pour nous coucher et mourir, avec quel cœur reconnaissant je remercierais Dieu pour un si grand bienfait I »
C'est avec des pensées semblables, avec un vague projet d'aller à une grande distance par delà les fleuves et les montagnes, là où vivaient seulement des gens pauvres et simples de cœur , là où elle pourrait . subsister avec le vieillard en portant leur humble part de travail dans les fermes et où ils seraient affranchis des terreurs qu'ils avaient fuies ; c'est ainsi , disons-nous , que l'enfant, sans autre ressource que le don d'un pauvre homme, sans autre appui que celui qu'elle tirait de son cœur et du sentiment d'avoir agi selon son droit et son devoir , s'encourageait elle-même à ce dernier voyage et poursuivait courageusement sa tâche.
— Nous irons bien lentement, cher père, dit-elle, tandis qu'ils s'acheminaient péniblement à travers les rues; mes pieds sont
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ëcorchés, et la pluie d'hier m'a laissé des douleurs dans tous les membres. J'ai bien tu qu'il nous examinait et qu'il pensait h tout cela quand il a dit que nous serions si longtemps en route.
— Une route affreuse, i^t-il dit, répliqua tristement le grandpère. N'y en art-il pas d'autre? Ne youlez-YOUs pas que nous en prenions une autre?
— Il y a, dit l'enfant ayec fermeté, des endroits où nous pourrons yiyre en paix sans être tentés de rien faire de mal. Nous prendrons le chemin qui promet d'aboutir à ce but, et nous ne devons pas nous e;i détourner, fût-il pire cent fois que notre imaginatioifne nous le fait craindre. Nous ne deyons pas, cher père, nous ne deyons pas nous en détourner, n'est-il pas yrai?
— Non, répondit le yieillard changeant de yoix comme d'attitude, non. Allons de ce c6lé. Je suis prêt. Je suis tout à fait prêt, NeUy. » '
L'enfant marchait plus difficilement qu'elle ne l'ayait donné à croire à son compagnon; car les douleurs qu'elle souffrait dans toutes ses articulations étaient des plus yiyes, et chaque mouvement yenait les'accrottre. Mais elles ne lui arrachaient pas une plainte, rien qui annonçât la souffrance; et bien que les de«x yoyageurs marchassent très-lentement, ils ayançaient; et, ayant ayec le temps traversé la yille, ils commencèrent à s'apercevoir qu'ils étaient bien sur le chemin.
Après avoir suivi un long faubourg de maisons en brique rouge, dont quelques-unes avaient de petits jardins où la poussière du charbon et la fumée des fabriques avaient noirci les feuilles étiolées et les fleurs en désordre, où la yé|;étation luttait et malgré ses efforts succombait sous l'ardente haleine du four et de la fournaise; un faubourg qui leur sembla plus sombre encore et plus malsain que la ville elle-même; \m faubourg long, plat, tortueux, ils arrivèrent peu à peu à un lieu triste où l'on ne voyait pas poindre un seul brin d'herbe, où pas un bouton ne promettait une fleur pour le printemps, où pas une apparence de verdure ne pouvait exister à la surface des mares stagnantes qui çà et là s'étendaiei\t à l'aise, à demi desséchées, sur le bord noirci de la route.
A mesure qu'ils pénétraient dans l'ombre de cet endroit lugubre, son influence pénible et accablaolf pesait davantage sur leur esprit qu'elle remplissait d'une crudle mélancolie. De tous
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côtës^ aussi loin (^e YcbÛ pouvait mesuf er rmtertni&able éten* due, de hautes chemiûëed, supôrpôsëes les uues sur les autres et offrant la répétîtioû invariable de la même forme triste et laide qui est le fond horrible des mauvais rêves, vomissaient leur fumée pestilentielle , obscurcissaient la lumière et salissaient L'air assombri. Au bord de la route, sur des remblais de cendres maintenus seulement par quelques mauvaises planches ou des débris de toits de poulaillers, d'étranges machines s'agir taient et se tordaient comme des malheureux à la torture , fai-» sant retentir leurs chaînes de fer, criant de temps à autre dans leur rapide évolution comme dans un supplice insupportable, et faisant trembler le sol du bruit de cette espèce d'agonie. Des maisons délabrées apparaissaient qk et là, penchant vers la terre, étayées par les ruines de celles qui étaient déjà tombées, sans toit, sans fenêtres, noires, dévastées et cependant habitées encore. Deâ hommes, des femmes, des enfants, pâles et dégue-» niUés, conduisaient les machines, entretenaient les feux, ou mendiaient sur la route, ou se précipitaient ii demi nus hors de leurs maisons sans porte. Alors affluèrent de plus en plus des monstres menaçants, ou du moins on pouvait le croire à leur air farouche et sauvage, criant, tournant dans un cercle aaAs fin; et partout, devant, derrière, à droite, à gauche, la même perspective interminable de tours en briques, n'interrompant jamais leurs noires exhalaisons , détruisant tout être vivant, toute chose inanimée, absorbant la clarté du jour et éludant sur toutes ces horreurs un sombre et épais nuage.
Mais la nuit dans ce lieu épouvantable I la nuit, quand la fumée se changea en feu; quand toutes les cheminées vomirent leurs flammes ; quand les bâtiments, dont la voûte avait été noire durant le jour, s'éclairèrent d'une lueur rouge avec des figures que, par les ouvertures flamboyantes, on voyait s'agiter çà et là, et qu'on entendait s'appeler mutuellement et échanger des cris sauvages ; la nuit, quand le bruit de toutes les bizarres machines fut aggravé par Tobscurité; quand les gens qui les desservaient parurent plus farouches et plus sauvages encore; quand des troupes d'ouvriers sans ouvrage se répandirent sur les routes ou se groupèrent, à la lueur des torches, autour de leurs chefii qui, dans* un langage rude, leur parlaient de leurs maux et les poussaient'.^à jeter des cris violents, à proférer des menaces; quand des forcenés, armés de sabres et de tisons sr«*
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dents, lïïseliSibles ftUi pleurs et aux supplicatioas de leurs femmes qtïi is'efifdrçàient de les retenir, s'élançaient en messagers de terreur et de destruction pour porter partout une destruetion qui lent eMisolftt de leur propre ruine ] la nuit, Cfuand les oorbil** lards roulaient aveé uU bruit sourd, tout remplis de misérables bières (car une contagion mortelle atait fait ample moisson de virants) ; quand léu orphelins dé lamentaient, et ^è lea femmes éperdues de douleur jetaient des eris perçanta et faisaient la yeille des morts ; la nuit, quand les uns demandaient du pain et les autres de quoi boire pour noyer leurs peines; quand lés uns avec des lârmés, les autres en marchant d'un pas chaneelant, d'autres enfin avec les yeut rouges allaient pensant à leuii famille ; la nuit qui, bien différente de celle que Dieu enroi* sur la terre, n'amenait atec elle ni pàii, ni repos, ni doux som«< meil; oht qui dira les terreurs dont cette nuit devait accabler la Jeune enfant errante I . . .
fit cependant elle se coucha sans qu*il y eût d'abri entre alla et le ciel; et ne craignant rien pour elle-même, car elle était maintenant au-dessus de la peur, elle éleva une prière pour lé pauvre vieillard. Toute faible, tout épuisée qu'elle était, elle se sentait si calme et si résignée, qu'elle ne songeait k rien sou** haiter pour elle-même; seulement eUe suppliait Dieu de susciter pour lui un ami. Elle s'efforça de se rappeler Je chemin qu'ils avaient fait et de découvrir la direction où brûlait le feu auprès duquel ils avaient dormi la nuit précédente. Elle avait oublié do demander son nom au pauvrc homme qui s'était fait leur ami; et, quand elle mêlait l'humble chauffeur à ses prières, il lui semblait qu'il y aurait de l'ingratitude à ne pas tourner on regard vers le lieu où il veillait.
Un pain d^un soU, c'était tout ce qu'il! avaient mangé dans la journée. C'était bien peu de chose assurément, mais la faim ell»même avait disparu pour Nelly au milieu de la tranquillité extraordinsdre qui avait saisi tous ses sens. Elle se coucha donc doucement, et, avec un paisible sourire sur les traits, elle s'as* soapit. Ce n'était pas tout à fait le sommeil; ce dut être le som«meil cependant : sinon, pourquoi toute la nuit une* suite de rôves agréables lui oflHt^lle l'image du petit écoliert...
Le matin arriva. L'enfant se trouva l^eaucoup plus faible, beaucoup moins en état- de voir et d'entendre, et pourtant elle ne se plaigùit pal; peut4tre n'eût^lle articulé auouUe plainte,
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quand bien même elle n'aurait pas eu, marchant à ses côtés, on motif pour garder le silence. Elle désespérait de se voir jamais déliYrée avec son grand-père de ce pays misérsJ)le; elle éprouvait la cruelle conviction qu'elle était très-malade, mourante peut-être; mais avec tout cela ni crainte ni anxiété.
Ils dépensèrent leur dernier sou dans l'achat d'un second pain. Une aversion insurmontable pour tO]ate nourriture qui s'était emparée de Nelly, à son insu, l'empôcha de partager ce pauvre repas. Le grand-père mangea de bon appétit le pain tout entier, et Nelly s'en réjouit.
Leur marche les conduisit à travers les mêmes tableaux que la veille : il n'y eut ni changement ni progrès. Toujours le même air épais, lourd à respirer; toujours le même terrain noir, la même perspective à perte de vue et d'espérance, la même misère, la même détresse. Les objets paraissaient plus sombres, le bruit plus sourd, le pavé plus raboteux, plus inégal; parfois Nelly chancelait et avait besoin de to^te sa force morale pour ne point tomber. Pauvre enfant I c'étaient ses pieds épuisés de fotigue qui refusaient de la servir.
Vers * l'après-midi , son grand-père se {flaignit amèrement de la faim. Elle s'approcha d'une des baraques ruinées qui se trouvaient le long de la route et frappa à la porte avec sa main.
c Que demandes-vous ici? dit un homme décharné en ouvrant la porte.
— La charité. Un morceau de pain.
— - Tenez I regardez ça?... répliqua l'homme d'une voix rauque en montrant une sorte de paquet déposé sur le sol. Ça, c'est un enfant mort. Depuis trois mois déjà, moi et cinq- cents autres, nous sommes sans ouvrage. C'est mon troisième enfant qui est mort, et c'était le dernier. Pensez-vous que j'aie à faire la cha* rite, que j'aie un morceau de pain à partager? »
Nelly se retira de la porte, qui se referma sur elle. Sous l'empire de l'inflexible nécessité, elle frappa, non loin de là, à une autre porte qui, cédant à la moindre pression de sa main, s'ouvrit toute grande.
Il semblait qu'une couple de familles pauvres vécût dans cette butte; car deux femmes, entourées chacune de ses propres enfants, occupaient deà parties distinctes dans la chambre. Au centre se Pouvait un grave gentleman vêtu de noir, qui avait
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Tair d'être entré depuis quelques instants et qui tenait par le bras un jeune garçon.
c Femme, dit-il, yoici votre sourd-et-muet de fils. Vous me devez des remercîments pour, vous Tavoir rendu. Il a été conduit devant moi ce matin, chargé d'objets volés, et je vous assure que pour tout autre enfant l'affaire eût été rude. Mai« comme j'avais compassion de son infirmité et que j'ai pu croire qu'il avait péché par ignorance, je me suis arrangé pour vous le ramener. A l'avenir, veillez mieux sur lui.
— Et moi, ne ^e rendrez-vous pas mon fils? dit l'autre femme se levant et s'avançant vers le gentleman. Monsieur, ne me rend|e2>>vouz pas mon fils qui a été transporté pour 1& même délit?
-^ Celuirlà était-il sourd -et -muet? demanda rudement le gentleman.
— Est^e qu'il ne l'était pas, monsieur?
-— Vous savez bien qu'il ne l'était pas.
— U l'était!... s'écria la femme. Il était bel et bien sourd, muet et aveugle depuis le berceau. Son enfant à eUe a péché par ignorance t et le mien, comment pouvait-il en savoir davantage? Où Taurait-il appris? Qui était là pour le mieux élever, et quel moyen de lui apprendre à mieux faire?
— Silence, femme I dit le gentleman. Votre fils possédait tous ses sens.
— Oui, il les possédait, s'écria la mère, et parce qu'il les possédait il n'en était que plus facile k égarer. Si vous faites grâce à cet enfant parce qu'il ne sait pas distinguer le bien du mal, pourquoi n'avez-vous pas épargné le mien à qui personne n'en avait jamais montré la différence? Vous, messieurs, vous aviez aussi l^ion le droit de punir son enfont que Dieu a tenu dans l'ignorance des sons et des mots, que vous l'avez eu de punir le mien tenu par vous-mêmes dans l'ignorance de toutes choses. Combien de jeunes filles et de jeunes garçons, ahl d'hommes et de femmes aussi, sont amenés devant vous sans que vous en ayez pitié, qui sont sourds-et-muets par l'esprit, et qui dans cet état font le mal, et qui dans cet état sont punis, corps et âme, tandis que vous autres messieurs vous êtes à discuter entrt vous si on doit apprendre ceci ou cela! Soyez juste, monsieur, et rendez-moi mon fils.
— Votre désespoir vous égare, dit le gentleman puisant dans M tabatière, j'en suis fâché pour vous.
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