EN TÉMOIGNAGE D'ADMIRATION
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Jai vu, dans une église de Bretagne, le portrait d'une jeune femme souriante, à l'air spirituel, heureux de vivre, et qui était, m'apprit le sacristain, l'image même de Sainte Catherine. Je ne l'eusse point deviné, à lui regarder les cheveux que la poudre argentait encore, la bouche à la fois fine et passionnée, la gorge
couverte fort mal et comme à regret d'un grand manteau de voyage. C'est une conversion, pensai-je, comme il ne s'en fait pas tous les jours. Il est probable qu'à une époque où sans rompre ouvertement avec la religion on se plaisait aux impiétés, un jeune libertin profita de la crédulité d'un prêtre pour mettre sa maîtresse jusque sur l'autel. J'étais en train d'examiner tous les droits que cette belle personne pouvait avoir à une pareille faveur quand le sacristain m'avertit qu'il allait fermer l'église, et je dus me retirer, non sans me promettre de rendre une seconde
visite au gracieux fantôme. Mais, étant revenu un mois plus tard, je ne retrouvai point le portrait qui m'avait tant séduit. A l'endroit qu'il occupait naguère j'aperçus une lithographie, vraiment horrible, qui représentait Sainte Catherine appuyée sur une roue garnie de pointes et boudant le supplice qu'on lui destine. Mon Dieu! m'écriai-je, qu'est donc devenue ma jolie sainte du mois dernier? Le recteur qui traversait l'église d'un pas solennel voulut bien m'en instruire, a La peinture, » me dit-il, « était dans un état déplorable.
Aussi avons-nous jugé bon de la
^remplacer par cette belle gravure qu'une vénérable dame a eu la bonté de nous envoyer de Paris. Cette image a pour beaucoup contribué à remettre en honneur une dévotion "qu'on avait, dans ces derniers temps, tout à fait négligée. C'est en foule à présent que les fidèles viennent prier Sainte Catherine. » Et, pour m»
prouver qu'il n'exagérait point, ij^me montra l'autel environné de cierges allumés et trois jeunes filles, qui venaient d'entrer, agenouillées devant l'image. C'était évidemment un succès. « ]Mais qu'avez-vous fait de l'ancienne sainte ! » demandai-je avec
anxiété. Le recteur conserva sa physionomie placide et indifférente pour me répondre qu'on l'avait brûlée, a comme tous les objets consacrés et qui sont hors d'usage, w
Je ressentis d abord une violente indignation contre ce prêtre incendiaire, mais peu à peu, en réfléchissant à son acte de vandalisme, j'oubliai toute ma fureur et j'en vins à excuser, bien mieux! à approuver le barbare. — Tant qu'à faire de s'occuper des saints, me dis-je, il faut en trouver qui soient susceptibles de plaire aux fidèles. Or ceux qui possèdent un visage agréable ou
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soigné ne seront jamais populaires.
Ils excitent la jalousie, provoquent des extases dont ils ne bénéficient pas, causent mille scandales. Pour inspirer une vraie piété, les plaies, la laideur, les souillures du corps et des vêtements sont indispensables.
C'est là une loi qui subsiste toujours, quelles que soient d'ailleurs les formes accidentelles de la sainteté.
Ainsi, au mois de Novembre 1793, les membres du comité révolutionnaire de Saint-Denis jugcrent le moment venu de jeter au vent les anciennes reliques qu'avaient vénérées leurs grands-pères. Les saints dont on
allait disperser les cendres avaient pratiqué mille vertus. Le comité révolutionnaire voulut seulement se rappeler celle de Sainte Paule qui, nous apprend la légende dorée, fit vœu, le jour de sa consécration, de ne plus laver son corps, et il béatifia l'Ami du peuple dont une histoire providentielle a dit qu'il fut frappé dans son bain pour n'en pas avoir assez pris durant son existence.
Ces réflexions, que m'avaient suggérées les deux Sainte Catherine de la petite église bretonne ne me furent pas inutiles dans la suite.
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J'avais appris que le gouvernement, soucieux de donner une foi aux humbles et trouvant que les saints du calendrier ne répondaient pas aux plus récents besoins de la démocratie, venait de nommer une commission pour leur choisir des remplaçants. Dans l'intention de rendre service à la République, aussitôt je me mis à rechercher des candidats auxquels pussent convenir des auréoles nouvelles, conformes à l'esthétique de la commission.
Selon son désir, les auréoles doivent briller d'un feu discret pour ^e point choquer le sentiment si
respectable de l'égalité. Rome, il est vrai, routinière, opposée à toute nouvelle canonisation, pourrait fort bien rejeter à la lois mes candidats, et mes auréoles, mais cela n'infirmerait en rien leurs qualités. Il faut admettre en effet que les conditions de la- sainteté ne sont plus les mêmes aujourd'hui qu'autrefois. Les saints, dupasse vivaient dans le ciel, tandis que les miens, obéissantau décret qui le supprime, restent sur la terre. Ne les blâmons donc point de suivre une morale toute différente. La {>ertu assignée aux affaires dmnonde^'à. dit Montaigne, e.s7 une vertu à plusieurs-
L£ MAGASIN D AUREOLES
plis, encoignures et coudes, pour s'appliquer et joindre à l'humaine faiblesse.
Jonathas Wehvood était un ministre dissident pauvre, mais plein d'orgueil et d'autorité. Je ne saurais dire à quelle secte il appartenait et peut-être l'ignorait-il lui-même; en tout cas, l'austérité de ses moeurs et de sa doctrine, le ton plaintif ou majestueux de sa parole l'eussent fait aimer d'un puritain de l'époque d'Olivier Cromwell, si un puritain avait pu ne point haïr jusqu'à
son image. Il se divertissait en plein jour ou aux chandelles à parler, devant une multitude d yeux fixes et de bouches ouvertes, de Daniel, Moïse, Samson, et autres bibliques personnages. Il réglait d'un beau geste les affaires de ce monde, prophétisait la ruine des mé.
chants et accablait de ses malédictions le roi Jacques II, déjà en exil et qu* n'avait plus devant lui une longue existence.
Hélas ! le chemin des apôtres et des prophètes n'est point semé de roses, et il n'est que trop vrai que les annonciateurs des vérités divines sont tous persécutés. Isaïe, pour ne pas vouloir se taire, fut scié en deux par le méchant
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roi Manassès, et Jonathas, s'il a échappé à de pareils supplices, n'a pu éviter certaines tribulations.
Chaque matin, Madame Wehvood, dont la sagesse égalait la vertu, venait interrompre le travail et troubler l'intelligence de son mari. Elle lui prodiguait les reproches :
— Est-il convenable, disait-elle, pour la famille d'un ministre du Seigneur, d'habiter dans un bouge, au milieu de voleurs et de prostituées? Considérez ma robe en lambeaux, et voyez notre petite Rébecca étaler sa nudité, faute d'avoir de quoi se couvrir le derrière.
Jonathas alléguait les devoirs de son pieux ministère.
— Et VOS devoirs de père et d'époux ? continuait la dame en furie, allez-vous les oublier? n'est-il moyen de les concilier avec les autres ? Ne pourriez-vous travailler dans la journée et prêcher le soir? N'est-ce pas de la sorte qu'agissent beaucoup de personnes recommandables, par exemple le tisserand Samuel Rainsford et Geoffrey Musgrave, le grand orateur, qui est boucher?
Parfois Madame Wehvood était si emportée que toute phrase d'apaisement eût été inutile. Sans lui répondre, le Révérend levait les yeux au ciel :
— Vouloir retenir la femme querelleuse, se disait-il en lui-même, c'est vouloir arrêter le vent. i
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Connaissant de l'Ecriture les plus piquantes paroles, il avait à citer, dans toutes les circonstances pénibles de sa vie, des textes sacrés qui lui en adoucissaient l'amertume. C'était pour lui une consolation de penser que d'illustres prophètes avaient prévu ses malheurs, et qu'en appréciant leur sagesse il n'était pas indigne de leur être comparé.
D'ailleurs, les reproches de Madame Wehvood ne l'atteignaient point. Il portait avec aisance, et non sans fierté, une misère qui lui donnait le droit de poser en homme intègre devant les foules et qui ne coûtait point de sacrifice à son âme froide et sans passion.
Nourri, vêtu, soigné par sa femme, il ne demandait au ciel, pour être heureux, que de la rendre moins irritable.
Cependant il devint impossible à Jonathas de ne point l'écouter. En effet, lassée de discours qui n'avaient aucun résultat, elle ne parlait plus en son nom, mais en celui du Seigneur. Gomme son mari, elle citait les prophètes.
Une fois, elle le laissa méditer sur le mot de saint Paul :
« Le Seigneur a ordonné à ceux qui annoncent l'Evangile de vivre de l'Evangile. »
Jonathas demeura fort pensif tout un Jour. Le soir, comme Madame Wel-
wood apportait le souper, il découvrit sa résolution.
— Je vais écrire l'histoire d'un martyr, dit-il, et mon livre, tout en servant d'exemple aux hommes, nous procurera l'argent dont nous avons si grand besoin.
A cette déclaration inattendue. Madame Wehvood battit des mains, et, avec l'ardeur d'une jeune épousée, elle courut embrasser le R.évérend.
Jonathas avait trouvé son héros.
C'était un certain Eliézer Dugdale qu'il connut sous l'ancien régime. Cet homme vénérable partageait son temps entre la menuiserie, l'éducation de sa fille, qui était fort belle, et l'apostolat.
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Jonathas l'avait rencontré plusieurs fois, au moment de la persécution du roi papiste; les entretiens et le dévouement à la bonne cause du prédicateur l'enthousiasmèrent. Puis, un jour, il le vit emmener au supplice; incapable de se contenir dans un tel moment, il lui avait crié : « Courage, mon frère ! » paroles qui eussent à jamais perdu le Révérend, si la rufneur de la foule ne les eût étouffées.
Le souvenir de sa bravoure excitait Jonathas à entreprendre cette histoire d'une vie à laquelle il était si glorieusement mêlé. Maintenant qu'avec le roi Guillaume les puritains redevenaient à la mode, il ne pouvait retirer de cet
ouvrage qu'honneur et profit. Mais une démarche, nécessaire pour mener à bonne fin ce travail, l'embarrassait.
De la pieuse existence quil allait raconter, mille traits lui étaient inconnus, et seule pouvait les lui révéler une voix, à la vérité méprisable, mais que toutefois, en cette occasion, il ne devait pas négliger d'écouter.
Debora, la fille du martyr, loin de suivre l'exemple paternel, avait voué son corps à toutes les débauches, et c'était la bouche souillée de cette créature qui allait lui révéler le secret d'une vertu si haute et si parfaite ! Il lui semblait qu'en s'adressant à cette prostituée il profanait jusqu'au nom vénérable du
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martyr. Pourtant, comme le livre ne se pouvait passer du concours de cette femme, Jonathas se mit aussitôt à sa recherche.
Ce n'était point chose facile. Dans la rue où avait demeuré Eliézer, lorsqu'on vint l'arrêter, on déclara qu'on avait cessé de s'occuper de cette donzelle, du jour où elle avait commencé à regarder avec complaisance les jeunes garçons et à leur montrer l'opulence de sa gorge. Jonathas courut plusieurs jours sans arriver à découvrir sa trace. Dès lors, l'existence de cette fille lui fut précieuse et linquiéta.
— Qu'est-elle devenue? se demandait-il; peut-être mêlée à la tourbe
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des prostituées des rues, peut-être emprisonnée, qui sait? peut-être morte.
Heureusement il se souvint d'un petit pâtissier que Debora avait eu pour amoureux. Le garçon s'était marié, mais les plaisirs et les soucis de sa nouvelle condition n'avaient point effacé en lui la mémoire de son premier bonheur; il avait suivi de loin les revers et les triomphes de son ancienne amie, et il put apprendre à Welwood quelle était aujourd'hui sa fortune. Debora Dugdale possédait maintenant dans Jermyn street un vaste hôtel qu'avait fait construire pour elle un grand seigneur français, le comte de Lussan.
Gomme les deux hommes parlaient de l'invraisemblable succès de cette fille, une voiture toute éclatante de glaces et de dorures, attelée de quatre magnifiques chevaux blancs et conduite par un cocher dont la tète n'était plus qu'une touffe de plumes et de panaches, roula dans la rue avec grand fracas.
Dans l'intérieur, une mignonne figure de femme souriait à l'empressement amoureux de ses deux compagnons.
— C'est elle! C'est Debora! s'écria le pâtissier saisi d'admiration. Elle est encore plus jolie qu'autrefois, la coquine !
— Ah ! fit Wehvoold, on voit bien que l'Injustice règne sur la terre. Le
HISTOIRE d'uX martyr 33
Vice se promène en carrosse et la Vertu manque même de chaussures.
Et le Révérend considéra ses souliers éculés et ses bas qui laissaient entrevoir par leurs déchirures sa peau brune et velue.
Il songea cependant que la fillette d'autrefois, qu'il avait si souvent giflée pour ses espiègleries, était devenue une grande dame, et il avait beau se répéter que sa qualité d'apôtre le dispensait de toilette, il craignait de paraître devant elle ainsi vêtu.
Le lendemain, il loua pour quelques shillings chez un brocanteur juif un vieux costume, qui, heureusement, n'avait ni trou, ni reprise, et qui lui
sembla d'une suprême élégance; ainsi nippé, il se dirigea vers l'hôtel de Jermyn street.
Le suisse le prit pour un malfaiteur et ne voulut pas le laisser entrer, mais Jonathas insista pour que cet homme allât prévenir sa maîtresse, prétextant des affaires de famille urgentes, dont il avait à l'entretenir.
— Après tout, se dit le suisse, c'est peut-être son père.
Debora, qui venait de se faire les cartes, était très joyeuse : le sort lui promettait un héritage. Elle crut que le visiteur le lui apportait et elle ordonna de l'introduire.
— Dieu me damne ! s'écria-t-elle,
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si j'ai jamais vu cette vieille peau-là î Ils ne se reconnaissaient point. L'enfant pâle et fluette était maintenant une belle fille aux fraîches couleurs et d'un aimable embonpoint, tandis que le Révérend Wehvood, maigre, voûté?
chauve, en quelques années avait beaucoup changé et paraissait toucher à la vieillesse.
— Debora! commença Jonathas d'un ton solennel après s'être remis de l'étonnement que lui cau'saient la grâce et l'élégance de la jeune femme.
— Un moment! dit-elle en l'interrompant, je ne sais qui vous êtes.... Je vous prie d'être moins familier avec
moi.
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Mais Jonathas n'eut pas Tair de l'avoir entendue. Il avait retrouvé toute son assurance de prédicateur.
— Debora, vous avez souillé la terre par vos fornications !
A ce reproche, les joues de la jeune femme s'empourprèrent, ses yeux brillèrent de fureur et elle se précipita vers son interlocuteur, levant sur lui sa main ouverte.
— Répétez donc un peu ce que vous m'avez dit, espèce de malhonnête !
— Je ne viens point vous adresser des blâmes, mon enfant, continua Welwood sans se troubler. Encore que votre conduite mérite de grands châtiments, je ne veux aujourd'hui que
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toucher votre âme, s'il est possible, par de pieux souvenirs.
Debora regarda le Révérend avec malice.
— Ainsi vous venez me ramener dans la bonne voie? Bien. Que me rapportera ma conversion?
— La paix du cœur.
— Ah ! si je n'ai que cela pour me faire vivre !
— Ne plaisantez pas, Debora...
— D'abord, vous m'ennuyez en m'appelant Debora à chaque instant comme si j'étais responsable du vilain nom qu'on m'a donné! Le comte, mon ami, m'appelle toujours Branche de Lilas. Voilà un nom distingué et qui me
convient vraiment. Les branches de lilas, n'est-ce pas, sont fraîches le matin et se flétrissent vite : ainsi en est-il de ma bonne humeur. Il faut me prendre le matin à mon réveil, quand un long sommeil a réparé les fatigues de Vénus. Je suis alors pleine de grâces et d'agréments et personne ne peut se plaindre de mon accueil. Mais ne me voyez pas le soir à souper : je deviens un véritable petit monstre, je dis des sottises à tout le monde, je brise les plats, je bats mes valets et mes amants, bref, je suis en ces moments-là un être absolument insupportable. Eh bienf vous ne me croirez pas, c'est alors que e comte me trouve charmante et que
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je fais des conquêtes parmi ses amis.
— Jetons un voile sur une existence qu'il vaut mieux ne pas connaître, répliqua Jonathas Wehvood avec gravité. Aussi bien s'agit-il de quelque chose de plus sérieux et de plus important que votre nom : de la mémoire de votre père !
Le Révérend comptait beaucoup sur l'effet qu'allaient produire ses paroles. Il voyait déjà la jeune femme attendrie et repentante au souvenir du vénérable Éliézer. Mais l'émotion qu'elle ressentit ne fut point celle qu'il attendait.
— Je ne veux pas, dit Debora avec une sorte de colère, entendez-vous, je
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ne veux pas que vous me parliez de ce personnage.
Wehvood demeura stupéfait.
— Misérable enfant! s'écria-t-il, ce n'est pas assez d'insulter à la mémoire de votre père par vos déportements, il faut aussi que, par vos discours, vous manquiez au respect que vous lui devez. Je n'aurais jamais imaginé qu'on pût être criminel à ce point. Songez donc que votre père mériterait d'être appelé un saint, si ce n'était pas une impiété de donner ce titre à une créature. En effet, nul homme ne m'a paru plus religieux ni plus héroïque.
— Mais, fit la jeune femme, pourquoi tenez-vous à me parler de mon père?
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Quelle est la raison de rintérêt que vous lui portez? Enfin, qui êtes-vous?
— Je suis Jonathas Wehvood, apôtre du Seigneur. Ne vous rappelez-vous pas l'ami de votre père, qui vous causa tant de frayeur, un soir de prêche?
C'était du temps du roi Charles. J'étais venu dans votre maison enseigner les fidèles. Vous étiez couchée; vous vous êtes réveillée en sursaut à mes paroles, croyant que j'étais le diable. Vous en souvenez-vous ? Vous souvenez-vous aussi du bonhomme qui venait le dimanche avec le petit pâtissier Charley vous apporter des gâteaux?
— Oui ! Oui ! Je me souviens de vous à présent. Même, une fois, vous m'avez
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donné une tameuse fessée pour avoir éclaboussé de boue votre manteau.
— Eh bien ! Debora, maintenant que vous me reconnaissez, vous allez savoir le but de ma visite : je viens vous demander de me raconter tout ce que vous savez sur votre père, parce que je suis son biographe et que je n'ai pas sur sa vie tous les renseignements dont j'aurais besoin. Vous voulez bien me rendre ce service, n'est-ce pas ?
— Dieu nous garde! s'écria Debora, il veut écrire sa vie!...
Alors, d'une voix vive et résolue, elle l'apostropha :
— Je ne vous dirai rien, absolument rien, pas un mol.
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Elle ne se contenait plus; elle avait tourné presque le dos à son interlocuteur, saisi une dentelle sur une table et elle la froissait dans sa main avec rage. Jonathas devint humble et implorateur :
— Debora, vous aviez bon cœur autrefois. Le livre que je veux écrire apportera l'aisance dans ma pauvre maison. Songez que j'ai une femme et des enfants et que je n'ai pas de quoi les nourrir.
Ces paroles émurent la jeune femme, car elle avait l'âme aussi prompte à la colère qu'à la pitié, et si elle se plaisait à meurtrir tous ceux qui l'approchaient, c'était pour panser ensuite les blessures qu'elle leur avait faites.
Elle tendit une bourse au Révérend, mais celui-ci repoussa son offrande d'un geste de mépris.
— Pourquoi me présenter cet or, ditil, suis-je venu solliciter des aumônes ? Je vous ai demandé des détails sur la vie de votre père : est-ce donc si difficile de me les donner? Si j'écris sa biographie, croyez-le bien, ce n'est pas seulement pour gagner de l'argent, c'est pour honorer la mémoire d'un homme que j'aimais et que j'admire.
La jeune femme qui, d'abord, semblait contrariée du refus qu'il venait de lui faire, eut, à ces dernières paroles, un singulier sourire, et, s'étant brusquement décidée :
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— Au surplus, fît-elle, il m'est indifférent que vous pensiez du bifn ou du mal de mon père, et puisque vous désirez savoir son histoire, je vais vous la raconter. Mais avant d'entreprendre ce récit, j'ai besoin de prendre des forces; peut-être ferez-vous honneur à ma collation?
AYelwood jura qu'il n'avait pas faim, mais Debora n'en donna pas moins des ordres à son maître d'hôtel.
Ils passèrent alors dans un petit salon dont le canapé bas, large et moelleux disposait à merveille aux confidences.
Le Révérend n'avait jamais vu une si grande variété de fleurs ni une si
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luxueuse décoration, mais les peintures qui ornaient les murs, à cause de leurs nudités, le forcèrent à baisser les yeux. Il ne savait d'ailleurs oii les diriger, car la tentation se répétait partout et sous toutes les formes.
La jeune femme s'était assise près de lui, le corsage entrouvert ; une odeur fine montait de ce corps voluptueux dont il observait le doux frémissement de vie : abaissant, puis soulevant les seins dans un mouvement alterné de refus et d'abandon ; des chairs grasses, mais délicatement arrondies, apparaissaient dans l'ombre de sa robe ample et lourde qu'elle avait retroussée.
Wehvood, qui n'était pas habitué à de
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pareils spectacles, se leva, inquiet de lui-même.
— Voulez-vous rester ici ! fit la jolie fille, en le saisissant par la manche de son habit. Maintenant que vous êtes entré, vous ne sortirez pas sans ma permission.
En ce moment, un valet de chambre apporta la collation : des confitures de Gonstantinople parfumées, un pâté de bécassine et du vin de Chypre. Le Révérend ne voulait toucher à rien, mais Debora s'amusa à lui mettre les morceaux dans la bouche, et, comme il était à jeun, il ne se fit pas longtemps prier.
— Si le martyr nous voyait, fit-il en
levant au ciel ses yeux affligés et sa bouche pleine.
Debora ne répondit rien, mais ave c une belle ardeur elle se mit à croquer les friandises et à boire le vin de Chypre à grandes lampées ; quand le goûter eut coloré ses joues et allumé son regard, elle se caressa le ventre, secoua les miettes qui couvraient sa robe, s'essuya la bouche d'un revers de main, puis, passant le bras sur l'épaule du Révérend qui recula, scanda lise :
— Maintenant, dit-elle, mon petit papa, je vais vous raconter, de la vie de notre martyr, ce que j'en connais.
Et, comme Wehvood semblait dis-
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posé à l'écouter avec la plus grande attention, elle commença ainsi :
— Il faut vous imaginer que je ne sors pas de la cuisse de Jupiter. J'ignore même quels sont mes grandsparents. Ma mère mourut en me mettant au monde ; quant à mon père, vous l'avez connu, il était menuisier de son état, mais, malheureusement pour lui et pour moi, il s'occupait moins de son travail que de ses prédications. Ce métier-là ne rapporte guère, vous devez en savoir quelque chose, Révérend Jonathas. Je pense même, que loin de profiter, il est fort nuisible à ceux qui s'en occupent. Oui ! je me figure certains jours qu'à lire les Ecritures du
matin au soir, à prêcher aux autres ce qu'il ignorait lui-même, mon père est devenu fou.
— Je le vois bien, s'écria le Révérend : vous ne comprendrez jamais le sublime de certaines existences.
— Mon père est devenu fou, continua Debora sans l'écouter, du moins j'espère pour lui qu'il le fut... Quand il n'avait plus un penny, il allait crier misère dans le quartier. Je vous laisse à deviner comment on Taccueillail. Si les voisins venaient à ses prêches avec plaisir, ils étaient peu satisfaits, en ces circonstances-là, de le recevoir et de lui ouvrir leur bourse. Onluiadressaitalors de durs reproches. Vous feriez mieux.
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lui disait-on, de laisser vos livres et vos sermons et de prendre la scie et le rabot. Mais il avait toujours de bonnes excuses sur les lèvres et il trouvait moyen, pour se justifier, de citer l'Écriture.
— Avec raison, reprit Jonathas ; Christ n'a-t-il pas dit, comme le rapporte Matthieu : « Ne vous inquiétez pas de savoir où vous trouverez de quoi manger pour le soutien de votre vie, ni d'où vous aurez des vêtements pour vous couvrir le corps. Considérez comment croissent les lys des champs; ils ne travaillent point, ils ne filent point ; et cependant, je vous déclare que Salomon, même dans toute sa gloire,
n'a jamais été vêtu comme l'un d'eux. » — Personne n'a mieux suivi que papa les préceptes sacrés : il ne faisait œuvre de ses dix doigts. Un jour vint cependant où il eut besoin de prendre femme. Je dois dire à sa louange qu'il parut vraiment désolé à la mort de ma mère. Pensez ! des gens qui l'ont connue m'ont dit qu'elle avait été l'une des plus belles femmes de son temps. Le malheur futpour elle de ne rien avoir à se mettre sur le corps . S'il avait pu la remarquer, plus d'un riche seigneur qui entretient des putes sèches et vilaines eût fait sa fortune. Mais ce n'est pas sur le fumier des gueux que viennent pondre les poules aux œufs d'or. Quoi qu'il en
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soit, mon .père ne pouvait rester affligé toute sa vie; et je le comprends : il était encore jeune et vert gaillard.
Devait-il faire un pareil mariage? c'estce que je me demande. Savez-vous qui il choisit? Une prostituée que lui fournit une vieille procureuse et qui avait au moins vingt ans festoyé tous les galants de la capitale. La foule de Londres connaissait même la couleur de ses épaules, car elle avait eu le fouet au cul d'une charette. Mais mon père n'avait-il pas prétendu, en l'épousant, suivre la volonté de Dieu ?
— En effet, approuva Jonathas, le Seigneur dit à Osée : a Allez prendre pour votre femme une prostituée et
ayez d'elle des enfants nés d'une prostituée. »
— Mon Dieu! dit Debora, je ne le blâme point. Maman Patty était une bonne pâte de femme, et, quoi qu'on prétende que les belles-mères sont des tyrans pour les enfants de leur mari, je puis vous affirmer que la mienne ne me donna jamais seulement une chiquenaude. Par malheur, papa se chargeait de la remplacer. J'étais en sang, lorsque je sortais de ses mains. Les voisins, qui entendaient mes cris et qui me voyaient toujours les yeux rouges, demandaient grâce pour moi, mais c'était en vain : papa me battait de plus belle.
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— Et il avait raison, s'écria Jonathas. Peut-être ne vous a-t-il pas assez battue puisqu'il n'a pu vous préserver du vice ni vous enseigner la vertu.
D'ailleurs, il ne faisait en cela que suivre les préceptes sacrés, car il est écrit : « Apprenez vos filles k fondre en larmes. »
— Je ne sais pas ce qui est écrit, mais je sais bien qu'il n'est pas permis de rouer de coups un enfant comme il le faisait chaque jour et pour des motifs aussi futiles. J'étais une petite fille douce et obéissante, eh bien î je devins une coquine ! je voulus au moins mériter les corrections qu'il m'administrait.
— Quels penchants déplorables !
— Mais non, je vous assure, je n'avais pas de mauvais penchants. Seule la manière dont on m'a élevée m'a rendue ce que je suis. D'ailleurs, je ne le regrette pas ; et, puisque je ne suis pas princesse, il vaut autant que je sois catin : c'est un métier comme un autre, et quand on s'y conduit bien, on arrive à avoir dans l'existence, une position que plus d'une femme vous envie.
Le Révérend Wehvood soupira longuement.
— Maman Patty, continua-t-elle, manquait de tenue : c'est ce qui a causé sa perte. Autrement elle n'eût pas laissé
HISTOIRE D U.N MARTTR
dévorer toutes ses économies. Elle n'avait point une nature vicieuse, la pauvre femme ! Je m'imagine que si on l'avait condamnée à une perpétuelle continence, elle aurait subi sans trop de peine son châtiment, mais elle était incapable de rompre avec d'anciennes habitudes, et le souvenir du bouge d'où on l'avait retirée l'excitait à y revenir. L'oisiveté de mon père, d'ailleurs, l'y contraignit; elle n'avait jamais exercé d'autre industrie que celle d'obéir, comme un animal docile, à tous les caprices des hommes qui l'avaient approchée ; et, lorsque la faim la poussa dehors, elle ne sut encore que s'abandonner. Elle apportait presque
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chaque soir une pièce d'or à la maison. Mon père feignait de ne point savoir où elle l'avait gagnée ; mais, dès qu'elle arrivait, le visage pâle et les yeux cernés, il fallait qu'elle lui remît son gain, et je l'ai vu la frapper au visage, un jour qu'elle n'avait pu rien lui donner.
— Les enfants, dit Jonathas, n'ont pas le droit déjuger leurs parents. Si la colère est souvent un péché horrible, elle est aussi parfois une vertu. Christ se mit en fureur contre les vendeurs du temple ; votre père, de même, devait avoir un pieux motif de s'irriter. Vous m'avez d'ailleurs, sans le vouloir, révélé un trait bien touchant de son exis-
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tence, c'est le moyen dont se servait sa naïve piété pour suffire aux multiples aumônes qu'elle s'était imposées.
L'être vraiment religieux suit parfois des voies étranges et inconnues des autres hommes, mais le Seigneur, qui regarde au fond du cœur et n'estime que l'intention, le protège et lebénit.
— Mon père ne donnait rien à personne ; je l'ai vu, lui qui ne travaillait jamais, une fois que mère venait de lui mettre deux pièces d'or dans la main, répondre à un mendiant qui lui demandait l'aumône : « Va-t'en, fainéant, tu n'auras rien de moi, car je ne veux pas encourager ta paresse. » Pourquoi alors
encourageait-il la sienne ? Sa bourse n'était pas plus tôt garnie qu'il courait la vider dans les tavernes, s'emplir d'ale et de xérès, pour venir ensuite, le chapeau sur l'oreille, nous accabler d'injures ou nous battre.
— Debora, je crois que vos rancunes vous déguisent la vérité. Vous vous imaginez que votre père était ivre de bière ou de vin, quand il l'était seulement de la divine parole qu'il venait d'annoncer, et, s'il ne vous traitait pas avec douceur, ce n'est point, comme je vous lai dit, que sa raison l'abandonnât, mais bien que l'idée de corruption indignait son esprit de justice.
La jeune femme ne put souffrir d'en-
HISTOIRE d'un martyr 61
tendre Jonathas porter un jugement aussi différent du sien.
— Mes vices indignaient son esprit de justice ! répéta-t-elle, presque révoltée, mais vous ne l'avez donc pas connu du tout, votre prédicateur de sermons moisis ! pour parler de lui avec cette admiration. Que pouvaient être mes vices auprès des siens ! Tenez, écoutez comment il a tué maman Patty.
Vous apprécierez ensuite l'homme à sa valeur. La chose est arrivée un soir qu'il lui avait demandé de l'argent pour aller à cette taverne du Lion Rouge où il se plaisait à rencontrer tous les bandits de l'Angleterre.
— Je vous demande pardon, De-
bora, cette taverne était très bien fréquentée : j'y allais moi-même quelquefois.
— Alors votre présence la sanctifiait, — ce dont elle avait grand besoin. Toujours est-il que, ce soir-là, maman Patty ayant les poches vides, mon père dut se passer d'aller au Lion Rouge, et il sortit très irrité de se trouver sans argent. Maman Patty, qui craignait d'être battue à la rentrée de mon père, se désolait fort, quand vint à passer devant la porte ie charpentier Jack Bird.
« — Bonjour,commère )),dit-il,<c vous voilà en printemps à cette heure ? »
« — Bonjour, vieux «, lui répond-elle.
HISTOIRE d'un martyr 63
« J'espère bien, pour votre salut, que les mois de chaleur ne vous font plus tourner la tête. »
« — Que si! » s'écrie le bonhomme en clignant de l'œil.
Voilà une conversation qui s'engage entre maman et Jack, qui jusqu'alors ne s'étaient jamais parlé. Je ne sais ce que ce gaillard avait bu, mais il était entreprenant. Maman Patty avait de l'embonpoint, des couleurs et une gorge qui faisait encore envie à beaucoup de galants, justement elle la portait découverte à cause du soleil qui était brûlant, et le bonhomme promenait ici et là sa grosse main rugueuse. « Allez chercher du lait chez la fruitière, » me
dit maman. J'obéis, mais, à peine sortie, je m'arrêtai et revins sur mes pas. On avait déjà fermé la porte ; heureusement les planches en étaient disjointes ; collant un œil à la fissure, je pus suivre les mouvements du charpentier qui me parurent bien divertissants et extraordinaires. J'étais toute troublée de honte et de désir quand je quittai mon poste d'observation. Sans me rendre compte de ce que j'éprouvais réellement, je me croyais surtout indignée contre maman Patty : je ne lui pardonnais pas d'avoir reçu chez elle un rival de mon père. Hélas ! quelqu'un se chargeait de la punir de ses complaisances. Eliézer revint au moment où
HISTOIRE d'un martyr 65
Bird, sur le point de quitter sa partenaire, la baisait sur le cou. « Misérable brigand ! » s'écria mon père, et il lui asséna sur le front un coup qui l'étendit à terre ; puis il courut à maman qui tremblait de tous ses membres, et, la jetant à genoux, il la traînait par les cheveux en lui frappant de temps à autre la tête contre la muraille et les meubles. La malheureuse poussait des cris qui eussent ému le diable, mais mon père ne l'écoutait pas et il l'accablait d'injures...
— Oui, il suivait en cela le précepte du prophète Osée, qui a dit : « Élevez vous contre votre mère, condamnez ses excès, parce qu'elle n'est plus mon
épouse et que je ne suis plus son époux. Que ses fornications ne paraissent plus sur son visage, ni ses adultères au milieu de son sein ! »
— Oh! mon père ne prononçait point des paroles de ce genre, mais il appelait Patty de toutes sortes de noms malsonnants d'animaux et de choses honteuses, et plus elle demandait grâce, plus il lui donnait de coups. A la fin, il lui frappa la tête si violemment que le sang en jaillit: maman Patty étendit les bras et tomba à la renverse. Je poussai des cris et j'allais appeler au secours quand mon père se jeta sur moi, et, me fermant la bouche à m'étouffer : « Pas un mot», fit-il, « viens avec moi ou je te tue. »
HISTOIRE D UN MARTYR
Saisie dépouvante, n'ayant plus de volonté, je le suivis, sans oser porter secours à la pauvre femme. Mon père s'enfuit et traversa Londres pour s'engager, près du théâtre du Globe, dans une enfilade de ruelles puantes et obscures.
Bientôt il frappait à la porte de la cure catholique de Saint-Jean-l'Aumônier.
— Il est bien dur, remarqua Jonathas, de ne pouvoir venger son honneur sans être ensuite obligé de demander asile à un papiste.
— Ne dites pas de mal des papistes, s'écria Debora, mon amant, le comte de Lussan, en est un, et vous voyez qu'il est bon à quelque chose, puisque c'est à lui que je dois ma fortune.
— Justement ! c'est parce qu'il a fait votre fortune que je le déclare gibier d'enfer. Si vous n'aviez rencontré sur votre chemin que des hommes du Seigneur comme moi, vous seriez aujourd'hui à Bridewell, ainsi que la justice le réclame, à faire pénitence de vos péchés.
— Est-ce donc un si grand péché d'être tendre pour les hommes ?
Jonathas ne répondant rien, Debpra continua son récit :
— Mon père se retirait chez le curé William Coleman, dont il avait fait la connaissance autrefois. Eliézer Dugdale, à ce moment, n'avait pas complètement abandonné son état de menuisier; du moins, en gardait-il le titre, et
HISTOIRE d'un martyr 69
le curé était venu un jour lui demander de réparer une chaire.
« — Je ne travaille pas pour les papistes », avait répondu mon père.
— Sublime ! s'écria le Révérend.
— Cependant William Coleman, qui avait, paraît-il, grand besoin d'un menuisier, insista longtemps auprès de mon père, et, pour l'encourager à venir, finit par lui mettre dans la main une pièce d'argent: « C'est un acompte », fit-il, « allons ! ne me refusez pas, je vous attends. » Il est inutile de vous dire que mon père garda la pièce, mais qu'il n'alla point chez M. Coleman. Ses principes, ce jour-là, furent d'accord avec sa paresse.
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Jonathas releva cette injuste appréciation d'un acte si raisonnable.
— Eliézer, dans son extrême dénûment, ne devait pas refuser l'assistance que le Seigneur lui envoyait ; et, d'un autre côté, il eût été criminel de travailler pour ces disciples |du mensonge.
— C'est bien ce qu'il pensa. Pourtant il jugea bon de retourner chez « les disciples du mensonge «, et, le lendemain même, il se présenta chez le curé Coleman, non, il est vrai, pour lui offrir ses services, mais pour lui demander l'aumône.
— Le Seigneur ne leluidéfendaitpas.
— Ce vieux curé, dit Debora, était
histoirf: d un martyr
un excellent homme, mais affligé d'une manie singulière et qui lui valut de grandes tribulations. Il se croyait chargé par TEternel de convertir tout le monde au catholicisme ; et, quoique ses prosélytes, — qu'il choisissait d'ordinaire parmi les pires malfaiteurs, — n'eussent jamais cessé de lui causer les plus grands ennuis, il ne se fatiguait pas de chercher, partout et sans cesse, de nouveaux disciples pour leur inculquer sa foi.
— Le misérable imposteur ! s'écria Jonathas, déjà animé d'une furieuse jalousie contre ce rival en religion, qui mettait tant d'ardeur à prêcher le mensonge.
— Mon père, reprit Debora, je ne puis m'empêcher de le dire, ne ressemblait en rien à ma mère : non seulement il n'avait aucune beauté, mais il était très laid ; il avait, de plus, un certain regard de côté et un air sournois pour dévisager les gens, qui éloignaient la sympathie. Cependant, la première fois que M. Goleman l'aperçut, il se sentit attiré vers lui. « Voilà une bonne figure de chrétien ! » s'écria-t-il, « vous verrez que nous ferons de ce brave ouvrier un excellent catholique. » Je vois encore le bonhomme ! chaque pli, chaque fossette de sa grosse face heureuse semblait rire. Éliézer Dugdale ne manqua pas de profiter de la bien-
HISTOIRK d'un martyr 73
veillance que le curé lui témoignait. II ne se passait point de jour qu'il n'allât lui rendre visite, sous prétexte de s'instruire de la religion catholique, en réalité afin de demander l'aumône au prêtre, qui, l'imaginant déjà converti, pour l'engager à persévérer dans la bonne voie, le faisait dîner chez lui et ne le laissait jamais partir sans lui avoir remis quelque argent.
Cette heureuse liaison se prolongea jusqu'au jour où le curé apprit par hasard que mon père avait tenu dans le quartier des discours contre les papistes.
Douloureusement surpris de cette nouvelle, il lui adressa de grands re-
proches, et, bien qu'Éliézer jurât qu'on l'avait calomnié, le prêtre sentit diminuer sa confiance et son zèle peu à peu se refroidir, La maladie d'un parent qu'il aimait beaucoup et qu'il voulut soigner le força même à quitter le quartier; mon père comprit dès lors qu'il ne pouvait plus compter quotidiennement sur ses charités, et il ne retourna plus chez lui jusqu'au soir de l'assassinat que je viens de vous raconter.
En arrivant chez M. Goleman, mon père se jette à ses pieds, et, sentant qu'une complète franchise, en ces circonstances, toucherait l'àme pitoyable du prêtre, il lui avoue son crime :
HISTOIRE D UN MAKTYR
« — Sauvez-moi », lui dit-il, « non pour moi, — je mérite tous les châtiments, — mais au nom de cette enfant. »
Et, pour attendrir Coleman, mon père me serrait dans ses bras et me baisait les cheveux; il jouait l'affection, lui qui, tant de fois, m'avait meurtrie de ses coups et m'avait laissée des journées sans nourriture.
« — Malheureux! malheureux! » répétait M. Coleman, qui, en entendant la confession de mon père, était devenu tout pâle.
Il resta quelque temps sans prononcer une parole, se promenant à grands pas dans la chambre. Puis, brusquement, comme si cette décision lui eût coûté :
« — J'ai, au fond de mon jardin ,»
dit-il vivement, « un petit pavillon caché par des arbres et qui me servait de cabinet de travail. Vous pourrez y demeurer quelques jours. On ne viendra point vous y chercher.
J'espère, d'ailleurs, vous donner bientôt les moyens de fuir sur le continent. »
Je ne savais si je devais admxrer la bonté de cet homme ou déplorer sa faiblesse. Je crus un moment que mon père, au moyen de sorcelleries, était devenu maître de sa volonté ! Je ne pouvais comprendre qu'Éliézer Dugdale, qui me semblait à moi-même un être odieux et redoutable, pût inspirer de la
HISTOIRE D U>- MARTYR
sympathie et que quelqu'un eût l'idée de le soustraire aux poursuites de la justice. Mais, ainsi que je vous l'ai dit, M. Goleman voyait en lui un prédestiné, et même ce meurtre qui, d'abord, l'avait épouvanté, lui parut bientôt un acte providentiel. Il pensa que ce sang, versé involontairement, et dans une minute de folie, allait enfin émouvoir pour le bien une nature dont l'indolence était, à ses yeux, l'unique défaut. Mon père d'ailleurs cherchait à le persuader de son repentir; avec une adresse de comédien, il feignait une profonde afflic • tion et s'excitait à pleurer.
« — Si grand que soit votre crime », lui dit M. Goleman, « il ne faut pas dé-
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sespérer de votre pardon. Les larmes que vous versez me sont une preuve que déjà votre cœur n'est plus endurci et que Dieu n'a pas encore détourné de vous son regard. »
Le prêtre, lui-même, prépara notre chambre dans le pavillon du jardin. Les fenêtres étaient assez hautes pour qu'on ne pût nous voir du dehors, et, par crainte des commérages de sa servante, il ferma la porte à clef. Il ne devait nous ouvrir qu'en l'absence de cette femme, afin de nous apporter à dîner et nous permettre de prendre l'air un moment sous ses charmilles.
Ces précautions, qu'il avait imagi-
nées pour nous sauver, faillirent lui coûter la vie. Voici comment :
Ce fut trois jours après notre installation chez M. Goleman que Titus Oates découvrit le grand complot des papistes...
— Et que l'Angleterre fut délivrée, dit Jonathas. Quel beau jour! Jusqu'alors, parla faute du roi Charles qui non seulement accordaitaux catholiques sa protection, mais encore toutes ses faveurs, nous avions été infestés de ces suppôts de l'enfer. On s'aperçut enfin que ces misérables ne méditaient rien moins que de vendre l'Angleterre à la France et d'assassiner le roi, mais, je m'en flatte, j'ai dénoncé plus de cin-
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quante de ces bandits.. L'un d'entre eux peut se vanter d'avoir passé entre mesmains un mauvais quart d'heure. J'aurais voulu tous les tuer.
— Que vous montrez de zèle! le comte de Lussan m'a affirmé que ce complot était une pure invention des puritains jaloux de l'influence des catholiques.
— Invention ! s'écria Jonathas, indigné de la réflexion de la jeune femme.
— Ah ! fit Debora, je ne connais rien à la politique, moi; je m'en moque d'ailleurs comme du grand Turc ! Ce n'est pas mon métier de m'occuper de ces choses-là. Je me contente d'être du parti de ceux qui me veulent du bien et
HISTOIRE DU.N MARTYR 81
encore seulement lorsque je suis en leur compagnie. Comment! j'ai à être belle, à me mettre une robe comme ceci pour plaire à mon protecteur, une robe comme cela pour rendre heureux mon ami, j'ai à veiller à mon lit pour qu'on y soit bien couché et à ma table pour qu'elle soit bien servie, et il faudrait encore m'occuper de Pierre, Paul, des dissidents, des puritains et de toute la clique ! Quand donc pourrais-je dormir ? Non! que le pape et le diable s'accordent ensemble; moi, je ne me mêle pas de leurs querelles : j'ai assez de celles de mes amants.
Debora respira un instant, puis reprit son récit :
LE MAGASIN D AUKEOLKS
— J'aime un homme qui se comporte bien au lit, dit-elle; qu'il ait la religion qu'il voudra! je le lui permets lorsqu'il m'a bien fêtée; j'aime aussi 1 homme qui, lorsque vous avez un caprice ou l'envie d'un rien, ne vous dit point qu'il a oublié sa bourse. Or, je puis vous assurer que le comte de Lussan s'est toujours conduit pour moi en fort galant homme. Quant au curé Goleman, à force d'être bon il en paraissait bête, ce qui ne l'empêcha pas d'être traité comme le dernier des criminels. On l'accusa de complicité avec Ed^vard Goleman, qu^ venait d'être arrêté et qu'on croyait son parent. Les soldats bouleversèrent tout dans sa maison, cherchant jusque dans
HISTOIRE d'un MAKTYR 83
les garde-robes des traces de sa culpabilité ; et quoi qu'ils n'eussent rien découvert de suspect, le malheureux prêtre n'en fut pas moins arrêté. Pour nous, lorsqu'on nous trouva enfermés dans le pavillon, on nous prit pour des victimes, et mon père, loin de contredire une si fausse prévention, la fortifia encore par les misérables calomnies dont il chargea son bienfaiteur. Ne l'accusa-t-il pas d'avoir été l'amant et l'assassin de sa femme et de nous avoir fait enlever, lui, Éliézer, pour l'empêcher de l'accuser,moi, pour satisfaire de monstrueuses luxures !
De pareils contes, qu'à une autre époque on n'eût même pas voulu
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entendre, furent acceptés comme des vérités. Au milieu de la haine que l'on portait aux papistes, il n'était pas d'accusation, si étrange qu'elle pût être, qui ne fût bien accueillie. Il suffisait qu'on fût catholique pour qu'on vous crût capable de tous les crimes. L'une de mes amies, fille d'un palefrenier, qui débutait alors dans la galanterie, et qui a fait son chemin depuis ce temps-là (elle est duchesse ,m'aditque lorsqu'elle avait à se plaindre d'un de ses amants, elle n'avait qu'à le menacer d'une dénonciation comme catholique, pour aussitôt le remettre dans le devoir et l'asservir à toutes ses volontés. Elle eut de cette façon un hôtel, des chevaux et une
HISTOIRE D U>' MARTÏR
pension de trente mille livres. On n'eut donc pas besoin de nombreuses preuves pour établir la culpabilité de M. Goleman : on en était sûr d'avance. Aussi n'y eut-il d'abord aucune insulte, aucune cruauté qui lui furent épargnées.
La foule avait envahi sa demeure ; on accablait Coleman de coups de pied, on lui crachait au visage ; des femmes allèrent même chercher des cannes pour le battre, sans que les soldats qui assistaient à son supplice voulussent prendre sa défense. Ce ne fut que lorsqu'il eut le visage en sang que l'officier qui les conduisait se décida à le protéger et à faire évacuer la maison.
Son interrogatoire eut lieu sur-le-
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champ, en notre présence, au milieu des rumeurs de la populace qui emplissait la rue et dont les cris de mort parvenaient jusqu'à nous. M. Goleman se contenta de nier tranquillement les crimes qu'on lui reprochait. Parfois, quand on lui posait des questions trop absurdes, il ne répondait rien, et son silence accrut davantage la colère de son juge. Il ne se départit de son habituelle douceur qu'une seule fois, lorsque mon père lui reprocha d'avoir voulu me violer : alors il eut un cri de révolte et il arrêta sur mon père un regard si terrible que je pense ne l'oublier jamais. A ce moment- 1 là, j'eus envie de crier qu'Eliézer avait
HISTOIRE DUX MARTYR 87
menti et que ce prêtre était innocent, mais Eliézer devina mon intention; i^ me saisit à la gorge comme pour m'étrangler et me dit à voix basse qu'il me tuerait si j'ouvrais la bouche. J'étais presque morte de frayeur; je n'osai prononcer un mot. D'ailleurs, quelle utilité pouvait avoir mon témoignage, puisqu'ils étaient décidés à trouver M. Coleman criminel ? Ils l'emmenèrent enfin, et mon père sortit avec moi, très entouré et tout fier de sa délation.
Dès lors, il oublia la menuiserie pour ne plus s'occuper que d'organiser des réunions où il commentait la Bible en même temps qu'il prêchait la guerre aux papistes. Ses prétendus malheurs
avaient intéressé à son sort un grand nombre de personnes, surtout les patriotes ardents qui croyaient au complot. Il put recueillir une petite somme d'argent, se vêtir d'une façon décente et prendre un logement dans la Cité y où sa renommée ne tarda pas à s'établir . On vint en foule, aux soirs de réunion, contempler la victime du curé Coleman dans cette chambre étroite d'Aldersgate street où, la trogne enluminée par le vin, elle évangélisait aux chandelles. Vous devez voir si je suis une fille à écouter des sermons, surtout des sermons comme ceux que faisait mon père. Je ne puis donc rien vous en rapporter, mais il paraît qu'il avait une éloquence persuasive, car, à l'écouter?
HISTOIRE d'lN martyr 89
tout son auditoire était en larmes. Des amoureuses, qui eussent pu être grand'mères, se détachaient de la foule, tombaient à genoux devant mon père et se frappaient la poitrine à grands coups de poing en s'accusant d'avoir caressé mille galants, dont les trois quarts au moins devaient être alors dans la tombe. 11 y avait aussi des coquins de l'âge de Mathusalem, qui se sentaient le besoin de nettoyer leur vieille conscience et se plaisaient à décrire en détail tous les crimes qu'ils se rappelaient encore : l'un avait assassiné sa mère, l'autre violé sa sœur, tous avaient accompli tant de larcins et mis tant de filles à mal qu'ils n'eussent pu dire le nombre de
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ces péchés de moindre importance.
« — Loué soit le Seigneur », s'écriait Eliézer après avoir entendu leur confession, « loué soit le Seigneur puisque sa grâce divine a touché l'àme pécheresse! »
Et il relevait le pénitent, l'embrassait, et les deux hommes, un instant, sanglotaient de compagnie. « Nous allons chanter le cantique pour Les Enfants prodigues de la vertu », s'écriait-il ensuite, et tout le monde se mettait à chanter. Puis avait lieu la quête pour les nouveaux convertis, disait-on, mais dont profilait seul le convertisseur.
C'était l'opération la plus importante et la plus difficile de ces réunions.
HISTOIRE d'un martyr 91
11 s'agissait d'abord d'empêcher le public de sortir avant la fin de la cérémonie, d'arracher quelques pièces des bourses qu'on ne voulait point montrer, et enfin de ne point laisser deviner la recette aux nouveaux convertis, auxquels l'orateur, les larmes aux yeux, déclarait que le produit de la quête se montait à peine à un shilling.
II ne fallait pas décourager ces pénitents de bonne volonté, car le scandale de leurs aveux attirait plus de monde que l'éloquence d'Eliézer. De riches seigneurs venaient, avec leurs maîtresses, à ces réunions, sans se soucier de l'air étouffant et fétide qu'on y respirait, et ils s'amusaient tellement aux
confessions publiques qu'ils me donnaient parfois des pièces d'or.
C'était moi, en effet, qui étais chargée de la quête, et je dois dire que mon père, encore qu'il eût toujours négligé de m'offrir des exemples de vertu, n'avait aucun doute sur ma probité. Les malfaiteurs s'imaginent ainsi que leurs voisins pratiquent toutes les vertus qu'ils seraient eux-mêmes si fâchés de cultiver, et ils ressentent la plus sincère indignation quand ils ont un jour à reprocher aux autres une conduite pareille à celle qu'ils jugent si bien leur convenir.
Cependant, afin de préparer notre dîner du lendemain, et pour prévenir
HISTOIRE d'un martyr 93
des ivresses qui se terminaient par des batailles, j'essayais toujours de sauver quelque argent du gaspillage et je ne remettais à mon père qu'une partie de la recette.
Mon père ne s'apercevait de rien : il eût craint d'ailleurs, s'il avait eu des soupçons, de m'en faire part, car il savait bien que, si la quête était fructueuse, c'est à moi qu'il le devait- J'avais alors seize ans, le teint frais, des yeux vifs, et, encore qu'aucune parure ne vînt rehausser mes charmes naturels, la foule ne semblait pas mécontente de les considérer. Je ne pouvais me glisser entre les rangs pressés des auditeurs sans avoir à souffrir de leur part
LE MAGASIN D AURKOLES
toutes sortes d'indiscrètes constatations, et je devais, bon gré mal gré, les laisser vérifier si c'était bien ma chair qui gonflait ainsi mes jupes et mon corsage. Les plus sages, les plus avares ne résistaient point ensuite à mes prières, d'autant que je ne me lassais pas de les recommencer, jusqu'à ce qu'ils eussent jeté quelques piécettes dans le gobelet d'étain que je leur tendais et où je m'amusais à faire sonner l'argent de la quête. Lorsqu'enfm on se décidait, je répondais à l'aumône par un : (( Que c'est peu ! « ou un « Grand merci, monseigneur », répandant ainsi la honte ou l'orgueil sur les visages. « Elle est jolie et rusée comme
HiSTOïKF d'un martyr 95
une juive », disait-on autour de moi.
Je gagnai à ce jeu quelques galants, dont l'un fut admis à m'enseigner le le plaisir. C'était le fils d'un petit pâtissier de AYhite-Friars, mais vous l'avez connu! Ah! quelle ardeur il mettait à me prouver son amour ! Il avait ces façons charmantes et ce secret d'émouvoir qui vous font chérir un homme plus que votre vie et regarder la joie d'être dans ses bras comme la seule qui vaille la peine d'être ambitionnée.
Le Révérend écoutait, sans en perdre une parole, l'histoire de la jeune femme. Elle la contait avec animation, tour à
tour souriante et furieuse, illustrant son récit de gestes abondants, et Jonathas Wehvood s'intéressait à ces aventures pour les touchants spectacles que son aimable narratrice lui permettait de contempler, tantôt, entre de larges lèvres de sensuelle, lui montrant des dents pures et éblouissantes, tantôt, en les levant au ciel, découvrant les plus beaux bras du monde.
Jonathas avait oublié son martyr.
— Ne revoyez-vous plus votre petit pâtissier? lui demanda-t-il.
— Non, répondit-eile, je craindrais de me compromettre avec lui. Puis, les amours ont une fin. Si je le revoyais à présent, peut-être nemeplairait-il plus.
HISTOIRE D UN MARTYR
Elle demeura quelques minutes silencieuse, attentive à ces souvenirs d'un passé dont le charme l'enchantait encore. Enfin elle céda au désir de son interlocuteur qui la priait de continuer son histoire.
— Mon père, dit-elle, s'aperçut bientôt que j'avais un amoureux, et je crus un moment qu'il allait recom" mencer à me battre comme autrefois- Il me déplaisait d'éprouver de nouveau la vigueur de son bras. J'eus donc l'idée de fuir, mais comme je me disposais à quitter la maison, prévoyant que j'allais bientôt avoir avec lui une vive explication, je le rencontrai à la porte et il m'empêcha de sortir. J'étais
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toute tremblante, et cependant mon père avait le regard doux, endormi et sympathique des vieux ivrognes.
« — Bora y>, dit-il, « tu vas rendre un grand service à ton pauvre papa qui a sa bourse vide. Tu vas la lui remplir. »
« — Comment vous donnerais-je de l'argent, » répliquai-je, « puisque je n'en ai pas ? »
a — Ne fais pas la maligne », continua-t-il, la langue pâteuse, balbutiant et traînant ses mets, « je sais bien que tu as un amoureux, et les amoureux ont l'habitude de donner des petits cadeaux à leurs gracieuses maîtresses. Le tien serait-il différent des autres ? »
HISTOIRE D*UX MARTYR 99
J'étais indignée. Vous le savez :
quand on est jeune, on a sur l'existence des idées singulières.
« — Mon amoureux ne me donne pas d'argent, » m'écriai-je. « et s'il m'en donnait, entendez-vous, je le lui jetterais à la face. »
Mon père, en entendant ces paroles, secoua son ivresse; ses yeux s'allumèrent et il leva la main sur moi.
« — Ah! gueuse, ah! putain! »
s'écria-t-il, « c'est donc le Diable qui t'a élevée, pour que tu te laisses monter sur le ventre sans demander aux porcs que tu amuses de payer les saletés qu'ils se font faire ! »
Jonathas, qui depuis quelque temps
BIBUOTHECA Ott»vt«n;iV
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négligeait son martyr, songea qu'il était bon, en cette circonstance, de le justifier.
— Votre père, mon enfant, dit-il, avait raison de s'indigner contre vous, car si quelque chose peut atténuer l'horrible péché de luxure, c'est le gain qu'il rapporte. Le prophète Ézéchiel me semble avoir en vue une pécheresse de votre genre, lorsqu'il s'écrie :
« Il n'y a jamais eu de fornication semblable à la vôtre, car ayant payé, vous-même, le prix de vos crimes au lieu de le recevoir, vous avez fait le contraire de ce que les autres font. »
Mais Debora ne l'écoutait point.
— Je ne pus souffrir de telles insultes,
HISTOIRE d'un martyr 101
continua-t-elle, je lui lançai à la tête un broc rempli de bière qui se brisa contre son front en mille morceaux et l'inonda. Eliézer poussa un cri et se jeta sur moi, mais j'avais déjà pris la fuite, et je me sauvai si vite qu'il ne put m'atteindre. J'allai retrouver mon pelit pâtissier et je me consolai, en sa compagnie, du malheur d'avoir un père tel que le mien.
Cependant l'Amour, s'il invente pour nos sens d'inépuisables délices, est impuissant à nourrir le corps. Mon ardent ami n'avait à me prodiguer que ses caresses, car ses parents, qui étaient eux-mêmes peu favorisés de la fortune, lui laissaient les poches vides.
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N'ayant emporté que quelques shillings, je vis venir le jour où j'allais mourir de faim. Je ne voulais pas retourner chez mon père et il m'était impossible de rester plus longtemps avec mon ami.
Que faire? prendre un métier? je n'en avais appris aucun; entrer en condition? je n'osais me présenter chez des inconnus, et, dans le quartie^v on me considérait comme une vaurienne qu'on se fût hâté de jeter à la porte, si elle s'était avisée de venir demander du travail dans une honnête maison. Ce fut alors, par bonheur, que je me souvins de certaines conversations de maman Patty, que j'avais surprises
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autrefois, ayant toujours été d'un naturel vif et curieux.
Ma belle-mère, quoique mariée, n'avait pas cessé toutes relations avec cette dame chez laquelle s'était écoulée sa plus belle jeunesse. Cette personne, en des toilettes que je trouvais alors magnifiques, mais qui, en réalité, étaient fort extravagantes, fardée, enrubannée, couverte de bijoux, venait de temps à autre chez maman Patty, au grand scandale des voisins. D'ordinaire les discours me seral)laient pleins de décence, et je m'imaginais volontiers qu'à la cour les princesses ne devaient pas s'entretenir avec plus de majesté que ma belle-mère et sa confidente.
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Mais quelquefois des rires si bruyants secouaient leur ventre, et leur bouche échangeait des paroles si fétides, qu'on eût pris nos deux commères pour des marchandes de poisson de Covent- Garden. Elles se contaient alors des histoires que je rougissais d'entendre, encore que je ne comprisse pas toutes leurs paroles. D'autres jours, leurs propos me rendaient l'âme inquiète^et songeuse. Je me rappelle notamment qu'un matin où maman Patty s'était plainte de ses malheurs, j'entendis la dame aux bijoux (c'est ainsi que je désignais cette étrange visiteuse;, qui lui disait :
c< — Ah ! si vous aviez voulu rester
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avec moi! Voyez donc Esther Stewart.
N'a-t-elle pas fait fortune ! Il ne faut, dans ma maison, que des manières affables, de la gaieté, et quelque grâce. Les jolies filles qui me connurent et suivirent mes conseils n'on* jamais eu à s'en repentir. «
Ces paroles me causèrent une émotion profonde; et, plusieurs soirs, au lieu de dormir, me tournant et me retournant sur ma couchette brûlante, je pensais aux richesses promises par cette vénérable femme à toutes les jolies filles qui voulaient bien accepter sa direction. Je me jurai d'apprendre son nom et de savoir où elle demeurait. Bientôt, une lettre que maman Patty me donna l'ordre
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de lui porter me révéla tout ce que je brûlais de connaître.
La dame aux bijoux s'appelait Elisabeth Bradshaw et elle demeurait dans une petite ruelle noire et infecte qui aboutissait à Southarapton square.
La maison, à lextérieur, avait toute l'apparence d'un repaire de brigands, mais quand on y pénétrait, on était ébloui par les glaces, le? lustres jie Venise, les riches tentures et les corbeilles de fleurs qui la décoraient du vestibule au grenier. De la pièce où l'on m'avait introduite, j'entendis venir, d'une salle voisine, des bruits de danse mêlés à un concert de violons et de harpes, à des applaudissements et à
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des éclats de rire. Tout à coup, par la porte entr'ouverte, j'aperçus une jeune femme très belle et vêtue d'une mince chemise qui laissait transparaître les formes élégantes de son corps et l'éclat de sa peau. Elle courait dans le vestibule, le teint enflammé, les cheveux épars sur le dos, et faisait de grands cris. En même temps un homme ivre, mais vêtu avec un luxe extraordinaire, passa près de moi, me prit par la taille et sortit en chantant. Tout cela ne laissa pas de me surprendre, et, quand Madame Bradshaw me remit sa réponse et me renvoya, je fus presque affligée de quitter un endroit qui excitait aussi vivement ma curiosité, encore que je
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n'eusse pu m'y défendre de quelque effroi.
C'est ce sentiment de frayeur qui m'empêcha longtemps de retourner voir la dame aux bijoux. L'idée de la singulière demeure me poursuivait sans cesse, et vingt fois je me promis, avant de m'endormir, de me diriger le lendemain A'ers la ruelle de Southampton square, mais le jour venu, lorsqu'il fallait me décider, le courage me manquait toujours.
Je ne sais pas pourquoi le souvenir de cette maison et de sa tenancière me revint à la mémoire au moment oîi, résolue à ne pas retourner chez mon père, je me demandais comment j'arri-
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verais à gagner ma vie. Cette fois, je n'eus aucune hésitation, et si une crainte m'agitait encore, c'était celle de ne plus retrouver Madame Bradshaw.
Heureusement! la maison existait toujours, mais la façade avait subi divers changements ; elle ne ressemblait plus à un bouge, mais à l'un de ces élégants pavillons qui servent de pied à terre ou de retraite amoureuse aux grands seigneurs. La porte était entrebâillée et une grosse femme, d'une cinquantaine d'années, à l'air sévère, en gardait l'entrée.
(c — Madame Bradshaw? « demandai-je...
« — Dieu me bénisse! « s'écria-t-
elle, (c ma fille ! D'où venez-vous? Il yabeautemps que Madame Bradshaw est à battre le chanvre à BrideAvell, en expiation de ses péchés. »
J'allais me retirer, tout émue du sort de l'ancienne amie de ma belle-mère, quand mon interlocutrice, qui m'avait considérée avec attention, crut devoir m'avertir que H maison, pour avoir changé de directrice, n'avait pas pexdu sa riche clientèle et que, si je voulais bien entrer, je n'aurais pas à le regretter.
Comme je demeurais étonnée de ces propositions et que j'hésitais à les accepter :
« — Allons! entrez toujours », fitelle, « vous vous expliquerez avec
HISTOIRE d'lN martyr lîl
MadaMie Plunket. N'ayez pas peur.
Il n'y a pas ici de diable qui veuille
vous dévorer. y>
Elle parlait sur un ton de coniniande-
ment qui m'en imposa. Je montai toute
tremblante l'escalier qui conduisait à la chambre de Madame Plunket, la tenancière de l'établissement. Celle-ci, après avoir paru assez surprise de ma venue, me fit causer, s'amusa beaucoup de ce que je lui dis et enfin me conseilla de rester chez elle, m'assurant qu'elle ferait mon bonheur. Ah! je ne prévoyais point l'emploi qu'on me destinait! Quand j'appris ce qu'on exigeait de moi, je me révoltai et voulus m'enfuir, mais Madame Plunket ne me laissa pas
exécuter mon dessein; elle prétendit que j'avais signé un engagement avec elle, que je n'avais pas le droit de le rompre et qu'elle saurait bien, si je persistais dans ma révolte, me contraindre à l'exécuter.
Ses menaces m'épouvantèrent. Je compris que je n'avais plus qu'à me soumettre; et, le jour même, sous la direction de deux jeunes femmes qui me servaient de professeurs, je dus faire bon accueil aux visiteurs habituels de Madame Plunket et me prêter aux plus bizarres de leurs fantaisies.
— C'est abominable! abominable!
s'écria Jonalhas en se frappant la cuisse-
— Qu'est-ce qui est abominable?
HISTOIRE d'un martyr 113
demanda Debora. La maison où j'étais entrée? Mais non, je vous assure, les premiers jours seuls fureni pénibles pour moi. J'étais alors une petite jeune fille toute naïve, et qui ne connaissait des passions humaines que celles de mon Gharley. Jefus frappée de stupeur quand je découvris tout d'un coup, comme un monde nouveau, toutes les luxures des hommes. Mais il ne me fallut pas longtemps pour accepter mon sort, d'autant plus que, trois semaines après mon entrée, je faisais la connaissance du comte de Lussan.
— Debora, s'écria Jonathas, pourquoi me parlez-vous toujours de ce papiste perdu de vices et de crimes?
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— Je VOUS prie d'abord de respecter mon ami, dit Debora, et ensuite de ne point porter de jugement sur une personneque vous n'avezjamais vue. D'ailleurs, réjouissez-vous! je vais vous entretenir maintenant de cet homme pour lequel vous professez une si grande admiration :mon père! Oui, Eliézer Dug^ -laie vint aussi dans cette maison dont l'idéevous remplit d'un si louable dégoût.
— Comment, lit Jonathas étonné, comment Eliézer Dugdale se serait-il départi de cette chasteté qui était, à ce que j'ai observé bien souvent, sa pre* mière vertu ?
— Il faut donc, dit Debora, que j'aie moi-même très mal observé mon père,
HISTOIRK D UN MARTYR
puisque je n'ai jamais remarqué chez lui cette vertu que vous voulez bien me révéler et qui serait, à vos yeux, son principal mérite. Un sentiment chrétien de modestie l'empêcha sans doute d'en faire montre et d'en tirer vanité. Quand je le vis chez Madame Plunket, je vous assure qu'il vous eût été impossible à vous-même de découvrir dans ses gestes et ses attitudes les moindres vestiges de cette fameuse chasteté. On l'introduisit dans une salle où je me tenais avec une autre femme; nous étions toutes deux très légèrement vêtues, puisque mon amie n'avait qu'un voile de tulle sur les épaules et que moi-même je portais pour tout habille-
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ment une ceinture de soie autour de la taille. Avant de voir ma figure, mon père regarda mon corps qui lui offrit un spectacle divertissant et inconnu Déjà, malgré la défense que j'opposais aux entreprises de ses mains, il allait se permettre certaines libertés, quand voulant savoir si le visage, chez moi, répondait au reste de la personne, il leva les yeux et me reconnut. Ce fut un moment horrible. J'entends encore sa malédiction et le coup de poing effrayant qu'il donna sur la table qui se trouvait devant lui. Mon amie en trembla, et je me sauvai épouvantée. La maîtresse ne le fut pas moins que moi, lorsque, me rencontrant dans le vesti-
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bule et me demandant pourquoi je courais ainsi affolée, je fus forcée de lui dire la vérité : elle prévit de grands malheurs, un scandale qui provoquerait la fermeture de sa maison et lui attirerait une condamnation toute semblable à celle qui naguère avait û'appé Madame Bradshaw. Aussi, voulant conjurer le péril, elle m'avertit qu'elle allait me mettre à la porte avec mon père : « Une fois dehors tous les deux, » dit-elle, « vous pourrez vous expliquer comme il vous plaira. »
Moi qui redoutais mon père comme la mort, je suppliai la maîtresse de me garder, l'assurant que mon père me tuerait s'il m'apercevait, mais qu'il
était facile, si je ne me montrais pas, de lapaiser : des caresses et du xérès suffiraient à l'entreprise, et je m'offris moi-même de payer sa dépense. On finit par m'écouter, et mon père s'en alla une heure après, un peu plus ivre, mais sans nouvel esclandre : il m'avait déjà oubliée.
Cependant il revint au bout de quelques jours : justement les portes de la maison étaient ouvertes, personne ne lui en défendit l'entrée. J'allais sortir et je fus la première personne qu'il rencontra. Je tremblai en l'apercevant, mais je sentis tout de suite que ce jour-là il n'était pas mal disposé à mon égard.
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« — Bora! » me dit-il de ce ton plaintif qu'il prenait quand il était gris, « Bora! tu n'as donc pas pitié de ton vieux père qui se désole de ne plus t'avoir avec lui ? »
(f — Ah ! )j lis-je, « pas de phrases, vous savez ! gardez-les pour vos sermons. Ici, elles ne peuvent servir qu'à nous ennuyer. »
c( — Bora! « continua-t-il, '< au nom du Seigneur, au nom de ta pauvre mère, au nom du roi Charles que Dieu protège !), retourne à la maison; depuis que tu m'as quitté personne ne A'ient plus écouter mes pieuses instructions. »
Je lui répondis qu'il m'avait déjà trop
fait souffrir pour que je voulusse encore accepter de demeurer avec lui.
Alors il me chuchota à l'oreille de singulières paroles, il me demandait J d'intercéder en safaveur auprès de mes compagnes et de la maîtresse pour les prier de diminuer leurs exigences. Il espérait que j'allais remplir sa bourse, car, belle comme j'étais, ajoutait-il, je ne devais pas être négligée, ni malheureuse. Que pensez-vous de pareilles demandes. Révérend Jonathas?
Wehvood se recueillit quelques minutes, poussa un soupir, et, comme il n'était jamais embarrassé, il répondit avec tranquillité :
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— Nous ne sommes, hélas ! point maîtres de notre chair, mais si la chair nous entraîne sans que l'esprit donne son consentement, nous ne sommes point coupables. L'Apôtre l'a dit :
« Si je fais ce que je ne veux pas, ce n'est plus moi qui le fais, c'est le péché qui habite en moi. «
— S'il en est ainsi, dit Debora, je suis donc une grande sainte. Je comprends maintenant pourquoi mon père avait l'âme si légère, malgré tous les brigandages qu'il avait commis. Sans doute il s'en déchargeait sur le dos du diable qui les lui avait inspirés. Quand il voulait prêcher, il s'y mettait luimême, mais quand il lui prenait fantaisie
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de courir les bordeaux, c'était Satan qu'il envoyait à sa place.
Le diable vint donc plusieurs fois chez Madame Plunket sous la figure de mon père, et comme, ainsi métamorphosée, on ne pouvait deviner sa seigneurie, qu'il se montrait toujours ivre et couvert de haillons, il y trouva mauvais accueil et se vit fermer la porte au nez. Un soir, pourtant, il parvint à se glisser jusqu'à ma chambre; je m'esquivai, mais une amie dut accepter ses hommages. Je crois que dans la suite il n'a pas eu à s'en réjouir.
A quelque temps de là, je dormais profondément, fatiguée d'une longue veille et des travaux d'amour de la
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journée, quand une jeune femme, dont j'avais fait ma confidente, entra brusquement chez moi et me cria de me sauver au plus vite, parce que le feu était à la maison. Vous vous imaginez quel fut mon réveil. Epouvantée, je sautai à bas de mon lit et, sans même avoir l'idée de me vêtir, je courus à l'escalier qu'emplissait déjà une épaisse fumée. Je m'y précipite, au risque d'être étouffée, je descends à la hâte : je trouve la porte fermée. Je remonte dans ma chambre, au milieu de la fumée, j'ouvre une fenêtre et je m'élance dans la rue. Je tombai sur les matelas que mon amie venait de jeter elle-même pour adoucir sa chute. Par bonheur, je ne
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me fis aucun mal, je n'eus qu'un léger étourdissement. Comme j'allais me relever, j'entendis le bruit d'un écroulement et je vis de grandes flammes jaillir de toutes parts au milieu d'un tourbillon d'étincelles. Une foule noire et tumultueuse s'agitait autour de moi.
Malgré l'horreur de l'incendie, des filles et des jeunes gens avaient le courage de s'égayer au spectacle de^ ces femmes demi-nues qui s'enfuiraient affolées. Sans m'occuper des plaisanteries de ces personnes, si odieuses en cette circonstance, je cherchais à percer la foule, retenue à chaque instant par une main indiscrète ou une étreinte violente, pincée, meurtrie, donnant au
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hasard des coups de poing qu'on me rendait avec usure, étouffée par ceux-ci, battue par ceux-là, et en venant à regretter de ne pas avoir péri dans les flammes. Enfin, privée de souffle, couverte de sueur et de sang, j'allais m'abandonner à la vague qui m'entraînait, prête à tomber dans les bras du premier misérable qui voudrait me secourir, quand j'aperçus, à quelques pas de moi^ monté sur un tréteau semblable à ceux qu'élèvent les saltimbanques au coin des rues, un homme coiffé d'un vaste chapeau, qui dominait la foule de sa parole et de ses gestes solennels, et qui, aux clartés de l'incendie, semblait un démon de feu.
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C'était mon père.
Aussitôt, cet instinct puissant qui dirige nos actes, lorsque la raison nous abandonne, me jeta vers lui, sans que j'aie pu mexpliquer dans la suite par quelle bizarre fascination il agit cette nuit-là sur ma volonté. Ce qu'il y a de sûr, c'est que sa vue me rendit du courage, je tentai un dernier effoi^t, et grâce à une vigoureuse poussée, j'atteignis le tréteau, j'y montai, et, m'asseyant aux pieds d'Eliézer, j'enlaçai ses jambes de toutes mes forces, pensant qu'on n'oserait venir m'en arracher. Mon père ne fit pas un mouvement pour me prendre ou pour me repousser et ne voulut point interrompre
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son discours. Heureusement la foule me laissa tranquille, car je doute que mon père m'eût défendue, .le restai, tout le temps qu'il parla, dans la même position; je ne l'écoutais point; mais, malgré moi, je l'entendis répéter à plusieurs reprises ces paroles de la Bible, qui me frappèrent :
« — Je vous livrerai entre les mains de vos ennemis; ils détruiront votre lieu infâme, et renverseront votre retraite d'impuretés. »
Il descendit de son tréteau; je le suivis, lui pris le bras qu'il m'abandonna instinctivement et sans me prêter aucune attention, puis nous partîmes ensemble. Tandis que nous marchions,
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je le regardai; son visage était couvert de pustules et de rougeurs, ses cheveux et ses sourcils étaient tombés : il était hideux avoir, et j'eus l'idée de m'enfuir, tant j'éprouvais de dégoût à côté de lui ; la crainte d'être reprise et battue seule me retint. Il semblait préoccupé, et, tout le temps que dura le trajet du lieu de l'incendie à sa nouvelle demeure, il ne m'adressa pas une seule fois la parole. Je me demandais s'il ne méditait pas contre moi quelque horrible machination, et je ne me rassurai un peu que lorsque, arrivé devant la maison qu'il habitait, il m'eût ordonné d'y rentrer et qu'il fût parti, après avoir refermé la porte sur moi. Quelque étrange que me
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parût sa conduite, je ne songeai pas à l'expliquer. Les émotions de la nuit m'avaient brisée de fatigue, je me couchai, et le sommeil, qui s'empara de moi presque aussitôt, m'emporta loin des hontes et des misères de ma vie.
Plus tard, voici ce que j'ai appris :
mon père, ayant vu son corps se couvrir d'ulcères, n'avait pas manqué, suivant sa coutume, d'attribuer tous ses maux à une seule cause et d'accuser les papistes de l'avoir, par leurs sorcelleries, empoisonné. Un chirurgien de ses amis eut soin de le détromper : son mal était simplement une galanterie d'une de ses connaissances; laquelle? il n'eût pu le dire. Très nombreuses et éç^alement
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répugnantes, il lui était permis de les soupçonner toutes, interdit d'en accuser aucune. Mon père qui, cette fois, ne pouvait donner son mal au diable, ressentit une irritation extrême, et comme il avait besoin d'épancher sa colère, il tourna toutes ses fureurs contre ce qu'il nommait l'enfer de corruption.
Persuadé qu'il était l'instrument des vengeances divines , ce fut luimême, comme il l'avoua un jour, qui mit le feu à l'ancienne demeure de Madame Bradsliaw, au risque de brûler sa fille, mais le fait eût été pour lui de peu d'importance!
Jonathas jugea convenable, à ce moment, de donner son approbation.
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— Ainsi soient détruits, s'écria-t-il, tous les repaires du crime et de la débauche! C'est servir le Seigneur que d'être incendiaire de cette façon. X"a-t-il pas été écrit : « Le partage des fornicateurs sera dans l'étang brûlant de feu et de soufre. »
— Tout le monde ne pensait pas comme vous, répondit Debora, et Éliézer s'en doutait bien, car, de crainte qu'on n'approuvât pas sa conduite, il ne se permit pas de la révéler, et personne n'eut connaissance de son exploit avant ce soir fâcheux où, le vin l'ayant rendu indiscret, il fit part de la vérité à un ami qui ne sut point la garder pour lui. Mais il s'établit une entente secrète
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entre les criminels, qui craindraient, en ne soutenant pas leurs compagnons, de se livrer eux-mêmes. Aussi, n'y eut-il aucune dénonciation et mon père ne fut pas inquiété.
Cependant il avait annoncé dans le quartier la rentrée de l'enfant prodigue à la maison paternelle, mais, ne pouvant tuer le veau gras en mon honneur, il ne sut mieux célébrer mon retour qu'en invitant le public à un de ces sermons avec quête, dont je vous ai déjà entretenu. Le jour de ce sermon, dès le matin, mon père me recommanda d'être au logis après souper et de m'habiller le mieux que je pourrais. Je ne m'occupai guère de ses ordres; je
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ne songeais qu'à retrouver mon ancien ami le petit pâtissier. Heureusement, il demeurait encore au même endroit, et, ignorant mon séjour chez Madame Plunket, il me reçut avec toute l'émotion d'un amant tendre et passionné. Nous employâmes si bien les heures à nous prouver mutuellement que notre affection n'avait pas changé, qu'en rentrant chez mon père j'étais quelque peu incapable de goûter les charmes de son éloquence.
Cette fois, pourtant, les auditeurs étaient nombreux, et mon père crut devoir user des paroles les plus persuasives, des gestes les plus solennels.
X'eus-je point le malheur de m'endor-
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mir au passage le plus pathétique et d'emplir la salle de soupirs si bruyants qu'ils détournèrent l'attention et provoquèrent des éclats de rire ! Mon père, outré de voir que j'allais compromettre le succès de la conférence, cessa tout à coup de parler, et, s'étant précipité vers le lit ou je m'étais étendue, il m'en fit lever avec force soufflets et me mit à la porte à coups de pied.
La nuit était glaciale, et, comme je m'étais à demi dévêtue pour me coucher, je pensai que j'allais mourir de froid. Je ne pouvais aller retrouver mon ami qui habitait chez ses parents, et je ne savais où passer la nuit. C'est alors que, par une inspiration dont je
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remercie le ciel, je me dirigeai du côté du Globe et que j'eus la bonne fortune de rencontrer M. de Lussan qui sortait du théâtre. Le comte me connaissait déjà : il me reconnut, eut pi tiède moi et me fît monter dans son carrosse. Depuis cejour,il m'estconstamment venu en aide, et près de lui je n'ai pas eu de peine à oublier mon père; je m'étais d'ailleurs juré de ne jamais revoir un être qui m'avait traitée si cruellement; c'est d'une femme avec laquelle il vécut les dernières années de son existence que j'ai appris son crime, sa condamnation et sa mort. Mais je ne sais si je dois vous les raconter.
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— Je VOUS en prie, s'écria Jonathas, en joignant les mains.
— Aussi bien, fit Debora, je ne suis pas responsable des actions d'Eliézer Dugdale, et je n'ai pas, non plus, à respecter la mémoire d'un homme qui ne s'est jamais occupé de moi autrement que pour me battre et m'insulter. Et puis, j'ai eu pour lui, autrefois, tant de haine, que, si je ne craignais d'accuser ma mère, je dirais que son sang ne coule point dans mes veines. Je vais donc finir, à votre intention, le récit de cette misérable existence, comme si le héros n'était pour moi qu'un étranger.
L'avènement du roi Jacques remit
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les catholiques au pouvoir, et, en cette circonstance, tous ceux qu'on n'avait arrêtés que sur de vagues soupçons, et contre lesquels on ne put établir aucune accusation sérieuse, furent remis en liberté. De ce nombre était M. Goleman. En apprenant qu'il était sorti de prison, Éliézer redouta de la part du prêtre mille vengeances. C'étaient là des craintes bien vaines. M. Goleman n'avait pas d'autre dessein que celui de continuer ses charités. Lié avec quelques hommes riches et influents, il put distribuer des aumônes considérables et accroître de jour en jour le nombre de ses partisans. Les puritains ne lui pardonnèrent pas
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de si éclatants succès. Ils voyaientavec envie, les jours de fête, par les portes ouvertes de sapetite église, la foule qui la remplissait, chantant à pleine voix des cantiques devant l'autel paré de fleurs et environné d'un nuage d'encens. Ils appelaient M. Coleman serviteur de Baal, et ils essayèrent d'exciter le peuple contre lui, en l'accusant de s'adonner à la magie. On cro3'ait aussi qu'il gardait des trésors en dépôt, et mon père ne fut pas le seul à les convoiter. Il forma le projet, avec quelques bandits de profession, d'assassiner le prêtre.
Gomme ^I. Coleman habitait une maison isolée, dans ce quartier de Lincoln's Innfields peuplé d'aventuriers et
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de voleurs, Éliézer pensa qu'il lui serait aisé de le faire disparaître. Tuer un catholique lui paraissait, d'ailleurs, un acte d'héroïsme.
Après avoir longuement préparé leur attentat, Eliézer et quatre brigands de sa connaissance se rendent à la maison de M. Coleman. Ils ouvrent la porte sans difficulté, et, tandis que deux des brigands restent au dehors pour ménager la retraite, Eliézer et ses autres compagnons montent à la chambre du prêtre. Là ils rencontrèrent ce qu'ils n'étaient point venus chercher. Des mains les saisissent à la gorge et ils se trouvent face à face avec deux hommes qui les menacent de pis-
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tolets. C'étaient le neveu du curé et son domestique, qui, de passage à Londres, étaient descendus chez lui, ils avaient entendu les brigands et avaient couru au secours du prêtre.
M. Coleman, réveillé en sursaut, arrive lui-même : « Ah ! l'infortuné ! » s'écria-t-il en reconnaissant Eliézer. Ce renfort inattendu affola les bandits, qui, n'ayant même pas la force de se sauver, se laissèrent désarmer et attacher sans opposer de résistance. Les compagnons qu'ils avaient laissés à la porte s'étaient enfuis au premier bruit de la lutte.
Eliézer et ses complices furent, dès le lendemain, conduits sous bonne
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garde en prison. M. Coleman, dont la bonté allait jusqu'à la faiblesse, avait voulu les mettre en liberté, mais son neveu, le domestique et toutes les personnes qui venaient d'apprendre l'aventure, s'y opposèrent. Devant les magistrats, le prêtre eut au moins le plaisir de défendre l'homme dont il avait manqué être la victime. Il imagina, pour le disculper, une histoire si extraordinaire qu'on ne put douter un instant de sa fausseté et qu'elle faillit à jamais compromettre son auteur, personne ne voulant croire que la charité pût dicter de pareils mensonges. Encore que les intentions d'Éliézer fussent évidentes et cpie l'histoire de sa vie semblât, en
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plus d'une page, souillée de sang, sa cause parut trop obscure pour lui valoir une sentence de mort. Le jugement n'en fut pas moins terrible. Eliézer fut condamné à une prison perpétuelle, et, comme Titus Oates, son rival en calomnie, il devait être fouetté, une fois chaque année, de Newgate à Tyburn, après avoir subi, pendant plusieurs jours et dans différents quartiers de la ville, Texposition au pilori.
— Arrêtez! s'écria Jonathas. Vous me dites tenir ces détails d'une femme qui eut autrefois des relations avec le martyr. Cette personne ne fut-elle pas poussée à noircir sa mémoire? Les femmes se vengent toujours de ceux
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qu'elles ont aimés. Pour ma part, je doute qu'Éliézer ait voulu assassiner le papiste Goleman, mais s'il en a eu l'intention, son intention, soyez-en sûre, était vertueuse. Eliézer jugeait avec raison que l'influence des papistes sur les mœurs était déplorable. Il voulut y mettre un terme. Qui pourrait l'en blâmer? Ses juges l'accusèrent, il est vrai, d'avoir voulu dérober aussi des trésors. Peut-être? Mais c'est parce qu'il les jugeait mal placés entre les mains de ce prêtre et qu'il pensait pouvoir en combler tous les misérables.
Quand, comme moi, on fut témoin de ses derniers moments, on a la certitude de sa vertu. On ne meurt ainsi
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que lorsqu'on alaconscience pure. Eliézer n'est pas seulement un innocent, c'est un héros. Il fallait l'entendre chanter les psaumes de David, lorsqu'on le menait au supplice!
Debora demeurait bouche bée à cette explosion d'enthousiasme.
— Je vois, dit-elle enfin, que vous n'avez point assisté à sa mort; sans cela vous n'auriez pas à en rappeler le souvenir avec tant d'enthousiasme; elle n'a, en effet, rien d'admirable. Kliézer passa une journée au pilori, c'est vrai, et la foule, qui manque rarement l'occasion de montrer combien elle est lâche et cruelle, lui lança des pierres, mais aucune de ces pierres ne l'atteignit et les
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soldats firent écarter la foule. Il montra une allégresse de bienheureux et il chanta des psaumes tout le jour sous les insultes, j'en conviens, mais une âme charitable avait pris soin d'acheter le geôlier qui le grisa avant son départ de la prison, de sorte qu'il n'eut point conscience de sa flétrissure publique.
— Mais le lendemain, je l'ai vu, vous dis-je, je l'ai vu au milieu de ses bourreaux, et je ne crois pas que les premiers martyrs chrétiens aient montré, au milieu des tortures, une constance etun courage si inébranlables.
— Le jour du supplice, reprit Debora, aussi bien que la veille, une âme
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charitable s'occupa de lui : seulement, cette fois les soins furent excessifs. A peine Eliézer venait de paraître devant le peuple anxieux, au moment même où le bourreau, au milieu d'une rumeur immense, levait sur les épaulesnues du du misérable les verges qui devaient le flageller, on le vit chanceler et tomber à la renverse. On voulut le forcer à coups de pied de faire sa marche douloureuse; on laissa les verges, et des fouets de lanières et de cordes emportèrent des lambeaux de chair, mais ce fut en vain, car il était mort, mort non point sous les coups, comme le bruit s'en répandit dans la foule, mais mort empoisonné.
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— Empoisonné? demanda Jonathas, et par qui ?
— Empoisonné par ses amis les puritains. Oh! tranquillisez-vous, ils n'agirent point ainsi par charité, pour le délivrer du châtiment, mais par prudence, pour se sauver eux-mêmes d'une dénonciation. Ils craignirent que, dans l'excès de sa douleur, Eliézer n'en vînt à crier certains noms, les noms de ses discrets complices, qui l'exhortèrent à assassiner le prêtre.
Eliézer, en effet, avait beau convoiter les richesses de M. Coleman et détester un homme qui lui rappelait sa trahison, il n'eût cependant pas risqué sa tête dans une pareille aventure, si son entourage,
qui seul pouvait tirer profit du crime, ne l'eût décidé à le commettre.
Telle est l'histoire que vous me demandiez. Vous le voyez : le héros en est un monstre ou un lou. Le malheur veut que sans avoir son âme cruelle, traîtresse, hypocrite, sans avoir peut-être rien de commun avec lui, je sois toujours considérée par le monde comme son enfant.
Jonathas n'écoutait plus. Ne pouvant toucher, comme il l'eût désiré, aux chairs de la belle fille, il se leva tout à coup; il sentait que dans le
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voluptueux boudoir il lui serait difficile d'échapper à la tentation.
— Maintenant, Debora, dit-il, adieu et merci : je possède les renseignements que je voulais avoir.
— Oh ! s'écria la jeune femme qui commençait à regretter son indiscrétion, j'espère que vous n'en ferez pas usage, que vous n'écrirez pas ce livre. Ce serait une honte pour vous aussi bien que pour moi,
— Mais si, j'écrirai ce livre, répondit Jonathas, pourquoi ne l'écrirais-jepas ?
— Quoi! tous ces horribles crimes!... vous auriez le courage de les raconter ?
— Il n'y a de crime qu'en votre ima-
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gination. Eliézer a mené la vie d'un juste. Votre récit n'a fait que confirmer l'opinion que j'avais de lui. Malheureusement vous n'avez pas su comprendre les exemples précieux qu'il vous a donnés. Ainsi le Psalmiste a dit : a Ils ont des oreilles et ils n'entendent point;» ils ont des yeux et ne voient pas, »
— Jonathas, au nom de Dieu! s'écria Debora, laissez mon père dans sa tombe, ne parlez pas des infamies qu'il a commises, et, puisque vous avez besoin d'argent, prenez plutôt cette bourse que je vous offrais tout à l'heure. Vous y trouverez plus d'or que ne pourrait vous en rapporter votre
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travail : seulement, encore une fois, n'écrivez pas ce livre.
— Comme je vous l'ai déjà dit, Debora, ce n'est pas pour gagner des richesses que je méprise, mais pour glorifier le Seigneur, que je veux raconter l'existence d'Eliézer Dugdale.
Cependant, Jonathas se rappela le taudis misérable de White-Friars : il songea à cette table vide où il aurait tant de plaisir à voir fumer la soupe, saigner les vastes quartiers de viande rôtie et la fine mousse de la bière couler le long des gobelets d'étain. Alors, craignant que Debora ne renouvelât point sa proposition :
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— Je ne veux pas, dit-il, dédaigner une générosité si noble, j'accepte cette bourse, puisqu'aussi bien il vous déplairait de la garder pour vous.
Debora fut si étonnée qu'elle le suivit des 3'eux sans faire un geste, sans prononcer une parole ; elle le vit saisir la bourse sur la table, la mettre dans sa poche; elle le vit saluer et sortir : elle demeurait toujours muette et imrm>bile. Mais lorsque Jonathas fut parti, fermant avec violence la porte d'entrée de l'hôtel, comme si le Révérend se fût senti pressé de mettre quelque chose entre sa vertu et ce qu'il regardait comme l'enfer, Debora reprit conscience d'elle-même, elle réfléchit
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à ce qui s'était passé, et, se reprochant ses offres, regrettant sa charité, elle sonna son valet de chambre et lui ordonna de courir aux trousses de Jonathas.
— Attrapez-moi ce voleur, criait-elle, il a pris mon argent! il a volé ma bourse î
Jonathas était déjà loin quand on s'avisa de le poursuivre. Il s'avançait solennellement, la tête haute, fier de sa mission divine et de la bourse qu'il avait dans sa poche.
— En réalité, se disait-il, je ne me suis engagé à rien. Cette lemme m'a offert de l'argent, je l'ai accepté : voilà tout. Mais elle ne peut pas m'empêcher