LK MAr.ArJIN D AVKEOl.KS
d'écrire la vie d'Kliézer Dugdale.
Ne serait-ce pas un crime de respecter les engagements que l'on prend avec une coquine ?
Par malheur, les discours de Debora lui revenaient à la mémoire.
Éliézer Dugdale ne lui apparaisssait plus dans l'attitude sublime d'un martyr, mais comme un ivrogne et. un coureur de filles sans scrupule, qui savait, au besoin, défoncer les portes et étrangler un gêneur. Chassant cette vision infamante de son héros, il pensa qu'il était puni d'avoir eu confiance dans le témoignage des hommes, alors que seul l'Esprit inspire et ne trompe point.
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— Ah î fit-il, je n'eusse point dû me fier à une bouche vendue au diable, d'où coulent sans cesse les mensonges et les impuretés.
Et il se trouva encore que, dans l'Ecriture, les prophètes avaient prévu cette circonstance de sa vie. Ce fut saint Paul qui lui vint en aide :
« A l'homme, animal misérable », dit .l'Apôtre, « les paroles de l'esprit de Dieu paraissent une folie et il ne peut les comprendre, parce que c'est seulement par une lumière spirituelle qu'il est possible de les juger. »
— Cette lumière spirituelle qui manque à Debora, je la possède, grâce au Seigneur, ajouta-t-il.
Et il s'avançait \evs White-Friars, heureux d'y rentrer avec la richesse, mais attristé déjà d'avoir à en faire le partage. Ah! s'il eût trouvé chez lui une femme voluptueuse aux formes grasses et élégantes au lieu de sa sèche et irascible compagne ! Il regrettait tant d'avoir à lui montrer son trésor!
Il ne le regretta pas longtemps.
Comme il arrivait devant sa^misérable demeure, baissant ses regards qui jusqu'alors, ainsi qu'il convient à un homme fier, étaient restés constamment levés, il remarqua qu'il avait un trou à ses chausses, et il s'aperçut que la bourse n'était plus dans sa poche.
Cette fois, il ne trouva dans ses sou-
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venirs nulle maxime qui pût l'aider à supporter son malheur; et, tour à tour furieux et désespéré, il se mit à crier : Au voleur! au voleur! d'une voix si pressante que tous les passants s'arrêtèrent et que Madame Welvood ellemême, entendant de sa chambre les appels de son mari, descendit en toute hâte, et quoiqu'elle ne comprit guère ce qu'on pouvait lui avoir volé, elle joignit ses plaintes aux siennes pour attendrir les passants.
Autour de lui, on commençait à s'attrouper. D'abord accoururent les promeneuses ordinaires de White-Friars, de grandes filles au teint fané, aux yeux cernés, coiffées de vieux chapeaux
lr,S |,E MAGASIN lJAUKÉOI.r:S
défraîchis, toutes nues SOUS le châle qui cachait leur corps maigre et maladif; des galopins aux chausses en lambeaux, des marchands du voisinage ne tardèrent pas à se mêler à ces étranges spectatrices.
Tous considéraient monsieur Wel- Avood avec étonnement; quelques-uns le prenaient pour un criminel et voulaient le conduire en prison, tandis que des enfants demandaient si c'était le montreur d'ours ,
Enfin, un homme grave, l'œil attendri et compatissant, et qui portait un manteau noir,se détacha delà foule, et, s'avançant vers Jonathas, lui demanda quel était le sujet de son affliction.
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— Je viens de perdre toute ma fortune, s'écria le Révérend, d'une voix qui se faisait lamentable et désolée afin de mieux émouvoir l'inconnu.
— Eh bien! mon ami, répondit l'homme grave avec bonté, vous devez remercier le Seigneur, car n'est-il pas écrit : (( Ne vous faites point des trésors sur la terre où la rouille et les v^rs les mangent et où les voleurs les déterrent et les dérobent. ))
A ces mots, Jonathas baissa la tête ; il connaissait la citation et il n'eut point l'idée d'en discuter l'authenticité, mais pour la première fois de sa vie, il osa murmurer contre la parole de Dieu.
LE MAGASIN D AURKOLES
Je trouvai cette histoire dans les papiers du comte de Lussan, Tami et le protecteur de Debora Dugdale. 11 est probable que le fond en est vrai, mais que le comte, fidèle aux habitudes littéraires de l'époque, a seulement un pem dramatisé l'aventure, afin de la rendre" plus agréable au lecteur. J'y ai fait peu de changements et n'y ai enlevé que quelques détails, non qu'ils ne fussent de mon goût, mais parce que les libertés d'esprit et de langage familières à un grand seigneur du xviii^ siècle ne peuvent plus convenir à l'austérité de nos modernes démocrates, et que ces gens, scrupuleux à l'égard des vivacités de la nature, seraient capables de
msToïKK d"i>- martyr loi
s'en offenser. Je souhaite que ces coupures forcées n'en aient pas détruit la plus délicate fleur et que l'esprit de l'aimable gentilhomme, aussi brave que galant, se conserve dans ma transcription.
Je montrai ce récit à un ecclésiastique de mes amis qui possède l'une des intelligences les plus ouvertes et l'un des caractères les plus nobles que je connaisse. Ayant aimé, ayant combattu, ayant vécu de toutes façons dans sa jeunesse, il ajugé que l'abnégation était la vertu de l'âge mur et il s'est fait prêtre, voulant ainsi donner un but aux dernières énergies de son être, et distril)uer aux autres ce que jusqu'alors il avait pris soin de garder pour lui-même.
Ili2 Li; MA(.A>1N D a; KJ.OLl ^
Ce brave homme, sans oublier que je n'accorde à la Bible qu'une valeur documentaire, sait me tendre la main avec franchise et cordialité. L'admiration que je professe pour Bossuet et Massillon me l'a conquis. Il ne peut admettre qu'on ait le culte de ces grands écrivains sans avoir en soi un fond d'esprit chrétien. Comme je lui demandais ce qu'il pensait de cette histoire et si certaines peintures ne l'avaient point choqué :
a De l'ensemble )>, me répondit-il, a se dégage une morale qu'on a jusqu'ici trop négligée. C'est cette morale des hiérarchies dont j'énoncerais ainsi les deux grands préceptes : Chacun doit
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avoirune direction dilférente. — Tous ne doivent pas avoir part à la connaisnaissance. Misérable imprimerie ! me suis-je dit souvent, combien de crimes tu as causés! Les sciences et les arts existaient avant toi et pouvaient se perfectionner sans ton secours. Que nous as-tu apporté ?
« Oui, Gutenberg, tu es l'homme du diable, tu es l'avant-coureur de la Révolution, le précurseur de Calvin, de Robespierre, des socialistes et des anarchistes modernes. Par bonheur, l'Eglise a lutté victorieusement contre ces invasions de l'esprit d'indiscipline et contre l'orgueil de ces médiocres créatures faites pour servir. L'Eglise,
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avec sa sagesse accoutumée, en face de l'anarchie protestante, a établi l'autorité de l'Esprit, et, devant l'égalité démocratique, elle a restauré la hiérarchie instituée par Dieu. Ainsi elle a défendu de lire, de traduire et de commenter la Bible sans son autorisation, et elle a créé cette fonction admirable du confesseur.
« Ah ! ce sont vraiment de pauvres philosophes, ceux qui reconnaissent à tous les hommes le droit de se conduire seuls et sans guide. Il me semble voir une mère qui, en un moment d'orgueil insensé, laisse ses enfants se jeter dans l'abîme, parce qu'elle croirait leur faire injure en doutant de leur
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raison. L'Église ignore cette j^résomptueuse confiance. Elle sait, au contraire, quelle est la faiblesse de la plupart des hommes et elle leur tend la main pour qu'ils ne tombent point dans le précipice. Voici l'enseignement que m'a fourni cette histoire. »
Mon ami l'abbé avait, ce jour-là, l'enthousiasme facile et ne demandait qu'à laisser jouer son imagination; autrement, il se fût sans doute moins diverti.
A d'autres lecteurs je ne demande point qu'ils prennent tant de goût à ces aventures, mais je serai satisfait s'ils peuvent y découvrir quelque moralité convenable à leur existence.
CARTOUCHE d'après sa correspondance
J'ai, dans ma famille, à défaut de parents illustres, un trisaïeul qui a mérité de l'être. Il fut mêlé aux principaux événements du dernier siècle, non comme acteur mais comme témoin, et il connut tous les grands personnages.
Quel excellent nouvelliste il eût fait ! Mais, à cette époque, on ne savait commercer de nouvelles ni s'enrichir d'indiscrétions,et nos ancêtres, trop susceptibles, n'eussent pas été flattés, comme
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nos contemporains, d'apparaître chaque jour dans la gazette en deshabillé de nuit. Il est vrai que dans les feuilles d'autrefois les événements n'étaient point si artistement encadrés de réflexions morales et édifiantes. On ne se croyait tenu que de respecter le roi et ses sujets et on laissait aux prédicateurs le soin de changer les hommes. C'est qu'aussi l'esprit philosophique était fort peu développé.
Si mon trisaïeul n'a rien publié de son vivant, il a pris soin, en revanche, de consigner ses découvertes, et il a laissé sur les hommes de son temps des mémoires inédits que ses descendants peu curieux, encore que pleins devéné-
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ration, conservèrent des années au fond d'une armoire. Je fus pour la pensée de cet ancêtre comme le prince du Conte pour laBelle au Bois dormant.
Sans moi, peut-être, cette pensée eût encore dormi longtemps. Mais un jour qu'il pleuvait, étant à la campagne dans ma vieille maison familiale, j'eus le plaisir de lier connaissance avec ces fantômes d'un autre âge. Je montai à la bibliothèque où régnait une douce odeur de passé et je pris sur les rayons, entre une Pucelle et une nouvelle Héloïse, un in-quarto relié en veau dont la couverture portait cette indication en grosses lettres : Tome un. C'était le premier volume de l'œuvre de mon
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parent qui, hélas ! avait été surpris par la mort avant de commencer le second.
J'eus d'abord quelque difficulté à lire cette écriture rapide et toute menue, mais comme je fus récompensé de mes efforts! Quels trésors n'ai-je pas trouvés! Je puis vous le dire aujourd'hui : ce que vous savez de Rousseau, de Voltaire, de Diderot, de tous les écrivains du XYIIP siècle est absolument faux puisque vous ne connaissez pas les mémoires de mon trisaïeul.
La publication de mon manuscrit ne manquerait pas d'opportunité si elle ne devait inquiéter beaucoup d'éruditsqui prirent, à édifier leurs erreurs, une peine
digne de louanges. Je me borne donc cette fois à parler de Cartouche dont mon parent avait copié des lettres du plus haut intérêt. — Des lettres de Cartouche ! vous écriez-vous. Je m'imaginais qu'il ne savait pas écrire. Ces lettres, cela est sûr, sont apocryphes.
Je vous entends ! Vous redoutez une supercherie de la part de mon trisaïeul et peut-être de la mienne. Eh bien!
vous devez m'en croire. Ces lettres sont authentiques; je ne saurais vous en donnerde meilleure preuve que celle-ci : mon trisaïeul affirme quelles le sont, et comment mentirait-il, lui dont le Roi disait : « C'est un homme d'honneur ! » et qui était en 93 si incorruptible
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que Robespierre en conçut de la jalousie! Mon parent eût pu, il est vrai, nous indiquer la provenance exacte de ces épîtres, mais sans doute il n'a pas voulu compromettre la jeune princesse dont il tenait cette correspondance. Il s'est seulement contenté d'en extraire les passages les plus propres à défendre la cause de la vérité : personne, je pense, ne blâmera sa délicatesse.
Comme on le verra par nos citations, lacrilique moderne a tout à faitméconnu Cartouche. Elle n'a regardé que ses actes, sans en chercher le sens, sans en voir la cause, sans même se demander si son temps ne devait pas prendre la responsabilité de certaines violences,
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— je lavoue, exagérées, — mais bien excusables. Pour moi, qui ai sous les yeux ces lettres pleines d'abandon écrites à une jeune femme qu'il aimait, lettres où il dévoile son âme tout entière avec ses illusions et ses espérances, je ne puis m'enpêcher dépenser que Cartouche ne doit ses malheurs qu'à l'infamie de son siècle. Vivant à notre époque il eût été mieux compris.
« Tout enfant, » écrit-il à son amie, «j'eus l'idée des misères sociales. Mon père, qui était tonnelier, gagnait peu par son travail, et nous ne faisions pas tous les jours la fête. Je voulus aider
ma famille malgré mon âge. Il y avait dans la rue où nous habitions un fruitier qui vendait les plus belles prunes du monde : je pensai, en les voyant, qu'elles figureraient bien sur notre table. Le marchand étant sorti un moment, je profitai de son absence pouremporter un de sespaniers. Quand je retournai à la maison, j'avais l'air triomphant. « Qu'as-tu?» dit mon père.
Je montre les fruits. « D'où viennent ces prunes? — De chez le voisin. — Avec quoi les as-tu achetées? — Je ne les ai pas achetées, je les ai prises. » A ces paroles, mon père ne se contient plus. Il me saisit sous le bras, m'enlève ma culotte et me donne le fouet à me
meurtrir la peau pour huit jours. J'étais bien jeune alors, mais je tirai de cette correction un bénéfice que mon bourreau ne soupçonnait point. Je compris que la famille était une institution regrettable, et qu'il ne devait plus y avoir de pères ni de fils. En conséquence, j'abandonnai la maison de cet homme que je n'appellerai désormais plus que le tonnelier. Je ne l'ai pas revu depuis.
Qu'y a-t-il, aussi, de commun entre lui et moi ? Ne me suis-je pas fait s eul ? » Ce noble esprit d'indépendance dès les premières années, cette fierté d'une âme qui ne veut se soumettre à aucun préjugé, nous les retrouverons à tous les instants de la vie de Cartouche. Très
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jeune, il fut enrôlé dans les Gardes françaises et fit la guerre en Espagne. D'abord il ne se révolta point contre la vie militaire, si rude pourtant! Avec une gaieté charmante il en accepte les souffrances et les joies.
« J'étais encore plein d'illusions, » ditil, « je croyais au roi, à Ihonneur, au drapeau, à mille sottises. Je confessse qu'en dépit des fatigues et des sévérités de la discipline, je passai de bons moments. Je me rappelle le soir^de notre entrée à Barcelone : en vérité ces Espagnoles sont bien jolies, et puis le vin, là-bas, est délicieux... Ces bonnes impressions ne persistèrent point : une balle que je reçus peu de
cartoi«:he IT'.J
temps après, dans la cuisse droite, me donna àréfléchir. La guerre décidément est chose horrible, et mieux vaut, au lieu de détruire son prochain, employer ses jours à chercher une âme sœur de la sienne. »
Par bonheur pour Cartouche la guerre ne dura pas; sa blessure se ferma, il revint à Paris, et il était complètement rétabli, lorsqu'il songea à épouser Mademoiselle Catherine Le Roy. belle et élégante personne, mais qui avait eu des malheurs: elle sortait de l'Hôpital. Certes,pourun esprit libre, pour une âme généreuse, l'emprisonnement que cette jeune fille avait subi, loin de la déshonorer, la rendait encore plus séduisante :
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c'était, comme Cartouche, une victime de l'ordre social.
Voici en quels termes Cartouche raconte à son aimable correspondante les joies idylliques des premiers temps de son mariage, joies qui furent, hélas ! suivies des plus amères décep lions :
« D'abord notre bonheur fut comple t.
Le marquis de V. . . s'intéressait à nous . Je n'avais plus besoin de m'occuper du ménage : le marquis pourvoyait à fout.
Le matin, après avoir embrassé Catherine, je partais en chantant pour retrouver mes amis. On se réunissait d'ordinaire au café du Pont-Mari. Nous passions là des journées exquises. Le
CAKTOUCHE ISl
soir, en rentrant à la maison, je trouvais le souper préparé et Catherine, le rose de ses joues avivé par le travail, me semblait plus jolie encore que le matin. Je voulais l'attirer... Elle m'échappait, moitié rougissante, moitié souriante, a Tu ne songes pas que le Marquis est dans la pièce à côté, » me disait-elle. Cette pudeur me gênait un peu, mais n'était pas pour me déplaire chez ma femme.
« Malheureusement cette entente parfaite n'eut qu'un moment.
« Le marquis vint à mourir et toute notre fortune périt avec lui. Ma femme ne me pardonnait pas d'aller encore au café du Pont-Mari. « Quoi! » s'écriait-
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elle, a tu ne veux pas travailler, quand il n'y a pas de pain à la maison ? — Travaille toi-même, » lui répondais-je, '•. ce n'est pas à un homme comme moi qu'il convient de s'abaissera un métier! »
Hélas ! Catherine n'avait plus cette pureté des formes et cet éclat du teint qui enchantaient le marquis. »
Ici se place un événement que tous les biographes de Cartouche ont dénaturé à plaisir, mais j'espère qu'on sentira tout ce qu'il y a de sincère dans le récit de notre héros et combien la critique s'est trompée sur ce point.
« Sans pain et ayant toujours devant les yeux une infortunée qui n'était désormais plus capable de me secourir.
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je résolus de me procurer de l'argent, coûte que coûte.
« J'avais appris, par un ami. qu'il y avait, du côté de Saint-Cloud. un vieil ermite, possesseur de trésors considérables qu'il conservait jalousement.
« — Comment! me dis-je, voilà un solitaire qui se permet d'avoir une fortune à lui tout seul, lorsque je n'ai pas une croûte de pain à me mettre sous la dent!
« Une faim de justice s'empara de moi. Aussitôt je m'informe du chemin qui conduisait à cet ermitage et je me mets en route. Je n'eus pas de peine à le découvrir. C'était un petit pavillon
LE MAGASIN D AUKEOLES
ouvert, d'un extérieur assez élégant et sur le fronton duquel on lisait cette inscription : « Messieurs les voyageurs sont priés de vouloir bien remettre leur aumône au vénérable ermite pour l'entretien de sa chapelle. »
« — Mais je ne vois pas de chapelle, » dis-jeà l'ermite qui se tenait agenouillé devant la porte, marmottant des prières dans sa barbe, à la façon d'un chat qui ronronne, et tournant vers moi ses gros yeux de verre.
« Le bonhomme ne répondit pas. Ce silence exaspéra encore davantage ma colère. Non seulement j'avais devant moi l'adepte d'une religion dont le marquis m'avait autrefois démontré la
vanité, mais aussi un détestable hypocrite.
« — Indique-moi l'endroit où tu caches tes trésors, » fîs-je en le menaçant d'un pistolet que j'avais armé pour la circonstance. Il se décida enfin à me répondre.
a — Des trésors ! mon Dieu ! mais je n'en ai point. Un pauvre ermite possède-t-il d'autres trésors que les maigres aumônes que la charité des fidèles veut bien lui donner pour sa subsistance ?
« — N'essaie pas de me tromper, » lui dis-je,« je connaistes richesses. Et, pour l'épouvanter, j'envoyai une balle dans la muraille. Vous voyez que je prenais
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soin de l'avertir avant d'en arriver aux grands moyens, mais ce fut peine perdue. Sans prendre garde à mes arguments. Termite se couvrait la tête de son capuchon et continua ses patenôti^es.
" Je ne pus souffrir un manque d'usage si grossier; je me précipitai sur lui et le serrai à la gorge jusqu'à ce que je l'eusse étranglé. Personne n'osera soutenir qu'il ne méritait point ce châtiment.
« Après avoir délivré le monde d'une vie si inutile, je me mis à chercher la fortune de l'ermite. Je l'avais bien gagnée, mais j'eus beau fureter partout, je ne trouvai rien, si ce n'est trois écus de six livres sous un crucifix. Le trésor
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n'est pas grand, pensai-je, encore a-til plus de prix que la misérable existence de ce vieillard. N'importe ! je ne me suis pas mis en si bon chemin pour m'arrêter. La suppression de ce personnage n'est qu'un essai sans importance de la grande réforme que je médite. Il s'agit non plus d'enlever sa bourse à un passant, mais de priver tous les riches d'un or dont ils ne savent point me faire profiter. »
Pensée vaste et féconde! Il y a, dans ces paroles de Cartouche, comme l'idée mère du socialisme moderne. La lettre que nous venons de citer n'est point ambiguë. Personne ne peut plus maintenant soutenir, comme le fit naguère le
docteur Aurelius Esel .de Leipzig , que Cartouche n'a pas agi dans un but humanitaire. Ce noble désintéressement excuse même beaucoup d'actes que certaines personnes, attachées encore à des préjugés, pourraient estimer criminels.
Durant sa vie, hélas! trop courte, Cartouche n'a eu en vue que l'amélioration de la société.
On sait avec quelle adresse, avec quelle habileté géniale il mit à exécution son projet, comment des agents répandus partout avaient pour mission de dépouiller les satisfaits du temps au profit de cette classe nombreuse et si intéressante à laquelle il avait juré de se dévouer. Parfois, il est vrai,
on peut lui reprocher, quand il était maître de trésors considérables, d'avoir quelque peu oublié cette répartition des richesses qu'il fut l'un des premiers à prêcher. Négligence bien pardonnable !
Cartouche avait le défaut des âmes généreuses qui ne connaissent point l'économie. Qu'à la suite d'une expédition périlleuse, une bourse un peu ronde entrât dans sa poche, aussitôt il lui fallait habits somptueux, bonne table et le reste : c'était sa façon de se récompenser lui-même des peines qu'il avait prises en travaillant au bonheur de l'humanité. Cette dissipation, d'ailleurs, est commune à beaucoup de grands hommes. Nous leur sommes
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reconnaissants de ces petits travers qui nous les font paraître plus humains.
Trop parfaits, trop au-dessus de nous, ils ne sauraient plus nous intéresser.
Un trait charmant de sa vie, qu'il raconte dans ses lettres, nous montre de quel amour était capable cet homme illustre, qu'on imaginerait plutôt rude et grossier. Mais laissons-lui la parole :
« Un jour, passant devant le café Procope vers onze heures, j'aperçois une jeune femme qu'à sa mise élégante on n'eût point pensé rencontrer à pied en cette heure nocturne.
'( — Madame, » fis-je en m'approchant,
<( VOUS avez sans doute besoin de quelque secours? — Je vous remercie, de vos complaisances, Monsieur, >jme réponditelle en souriant. « Je suis en effet dans l'ennui, n'ayant point trouvé mon carrosse à l'endroit où je l'attendais.» Jelui offre mon bras et nous marchons ensemble. Soudain j'aperçois à son cou un collier de diamants qui brillaient au clair de la lune. Je songe à mon amie Rosette qui si souvent m'en demanda un pareil. « Madame, » dis-je, « voulezvous me donner vos diamants? — Je le voudrais, Monsieur, mais que dirait mon mari ? — Il me va donc falloir les prendre. » A ces paroles, je saute sur elle, la dame croit que je vais l'assas-
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siner, se débat et veut appeler au secours. Je lui serre le cou comme j'avais fait à l'ermite, si bien que je l'étouffe. La voyant morte, je ne la fouillai point, et me contentai de prendre le magnifique collier. C'était en vérité une fort belle femme et je regrettais qu'elle eût, par sa condition sociale, mérité la mort. Je me hâtai d'aller porter les diamants à ma chère Rosette qui, sur-lechamp, par de bien tendres témoignages, m'exprima sa reconnaissaïKîe de ce que j'avais fait pour elle. »
Cette lettre est la dernière que cite mon trisaïeul. Peu de jours après l'a-
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voir écrite, Cartouche tombait entre les mains du guet et était enfermé dans une geôle. Mon trisaïeul, alors enfant, se rappelle l'avoir vu dans son cachot.
Marc Legrand,un des plus grands poètes du temps, songea à écrire une pièce de théâtre sur Fillustre prisionnier; et pour qu'elle eût une saveur plus piquante de réalité, il obtint d'aller le consulter, avant son exécution, sur le drame dont il allait être le héros. Marc Legrand avait été autorisé à amener avec lui quelques personnes de distinction ; et il envoya une carte d'entrée à la mère de mon trisaïeul qui y vint avec lui, bien qu'il ne fût qu'un enfant à cette époque. Tout le monde alors voulait voir
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Cartouche et Tentendre discourir sur ses sublimes projets.
Voici cette entrevue, telle que Ta relatée mon parent :
« Cartouche, quand nous entrâmes dans sa prison, était attaché par de lourdes chaînes et surveillé par deux gardes, l'arme au pied. Ses yeux, qu'il avait très grands, se fixèrent d'abord sur moi.
<( — Heureux enfant! » dit-il, « tu verras laube du grand jour.
« — A quoi pensez-vous. Cartouche, monamiPwditMarcLegrandquivoulait, sans perdre de temps, recueillir des documents pour sa pièce.
« — Je 2>ense, » s'écria le malheureux, « à la postérité qui me jugera.
« — Cartouche, » poursuivit Marc Legrand cjui avait entrepris de le faire causer, •;( Cartouche, m'expliquerezvous tant de vols et d'assassinats ?
« — C'était, » répondit notre grand homme, « pour le bien de l'espèce!
« — Voilà, » s'écria Marc Legrand, ^c( un mot de la fin qui aura bonne figure dans mon œuvre! — Et il le nota de crainte de l'oublier. »
Qu'on remarque que Cartouche n'a pas vu la Révolution, ni les drames d'Anicet Bourgeois et de M. d'Ennery; que, lorsqu'il mourut, Lesurque n'était pas encore né; qu'il précède Vaillant et Ravachol : il n'a pas eu besoin de ces grands exemples pour égaler les
héros de Plutarque dont il n'avait sans doute pas lu la vie, mais que son intuition avait devinés.
Marc Legrand écrivit sous sa dictée ses dernières volontés. Il y avait danî ce testament de telles hardiesses que notre dramaturge, justement effrayé, ne voulut point le publier. Mais mon trisaïeul, qui l'a vu, affirme que Cartouche y faisait preuve d'une indépendance d'esprit bien rare à cette époque.
« Je ne crois ni à Dieu ni à diable, »^âu rait-il dit, « ni au monde, ni à personne : je ne crois qu'en moi. Je me moque du reste. «
Après une pareille profession de foi, j'espère que l'on n'hésitera pas à
accorder à Cartouche les titres de précurseur, d'individualiste et d'idéaliste : à qui les donnerions-nous, qui les mérite comme lui ?
Mon trisaïeul assistait à l'exécution.
Sa mère l'y avait mené pour l'exemple, — pour bien lui montrer à quoi s'exposent les petits garçons qui sont désobéissants et mangent des confitures sans la permission de leurs parents.
Trop petit pour regarder par-dessus les épaules de son voisin, il se consolait de ne point apercevoir le supplice de Cartouche, se réjouissant des piaffements de chevaux des cavaliers, de la rumeur de la foule et des fusils étincelants des gardes françaises.
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« — Ah! » s'écria la servante qui l'accompagnait, <( cela devient indécent.
Voilà maintenant qu'ils le dépouillent de ses vêtements. »
Et les yeux de cette fille s'écarquillèrent de telle façon qu'en les regardant mon trisaïeul eut, par contrecoup, toute l'impression du spectacle.
Soudain un grand silence se fit sur la place de Grève, puis on entendit une voix qui s'écria :
« — Lâches ! je meurs pour l'humanité ! »
« — Si cela lui plaît,» dit Marc Legrand qui ne sut jamais être sérieux qu'en écrivant ses comédies, «je ne vois pas d'inconvénient à ce que Cartouche,
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après avoir vécu pour son coinptr.
s'offre le luxe de mourir pour les autres. »
Mon ancêtre fut tellement frappé par cette exécution, qu'en 1793 il ne put s'empêcher de faire toutes les démarches nécessaires pour être guillotiné. Que voulez-vous ? Il désirait jouer, lui aussi, sa petite parade devant la mort : l'échafaud le séduisit. Mais il en fut pour ses frais : on ne savait plus alors estimer l'éloquence des suprêmes paroles, et de barbares roulements de tambours empêchaient la postérité d'entendre les phrases sublimes qu'on lui destinait.
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