MÉMOIRES DE GRAMONT
NonmtiÊ édition, pabKée par V. 6. Bmnet. BibHotbèqae-Cbarpdntier, t toU 1860.
Voltaire, dans sa liste des écrivains du siècle de Louis XI Y, parle sévèrement du chevalier de Gramont , le héros des Mémoires écrits par Hamilton , et dont nous annonçons une édition nouvelle : « Il n'a guère d'autre Tôle , dit-il , que celui de friponner ses amis au jeu , d'être volé par son valet de chambre , et de dire de prétendus bons mots sur les aventures des autres. » Ce jugement, dans son sens moral, est excellent, mais, en fait, il est incomplet. Voltaire fait allusion à deux aventures et à quelques passages des Mémoires de Gramont. Il néglige dans cette appréciation trop rapide le véritable intérêt du livre : la peinture de la cour d'Angleterre sous Charles II. C'est là le sujet que la pli^me si vive d'Hamilton a prétendu tracer. C'est bien cette série de tableaux animés des plus brillantes couleurs, mis à l'effet par un heureux emploi des termes les plus justes et les plus pittoresques, présentés avec un art qui joue le naturel à s'y méprendre, tant le laisser-aller piquant du grand seigneur donne de grâce aux combinaisons ingénieuses du style , qui fait vivre le récit d'Hamilton , et lui prête sa
valeur , sinon historique, du moins littéraire. Certainement il n*y faut chercher que des anecdotes , mais elles retracent à merveille les préoccupations frivoles d'une cour mondaine , curieuse d'esprit , qui savait rire avec élégance de toutes les verius et dédaigner tous les scrupules. Hamilton excelle dans le récit de ces aventures dont les détails licencieux, admirés par une société dépravée , empruntent aujourd'hui encore et môme pour nos yeux plus sévères , à la distinction des personnages mis en scène, un charme équivoque, et au talent du narrateur une grâce qui ne laisse pas songer au scandale. Toutefois, quand on réfléchit sérieusement à ces historiettes, où le narrateur , avec une si remarquable insouciance , représente les fourberies les plus basses et les plus criminelles comme des peccadilles divertissantes , à ce héros des Mémoires que Bussy-Rabutin , dans son Histoire amoureuse des Gaules, nomme tour à tour, et aveè une égale indifférence, « le meilleur garçon et le plus grand fripon du monde, m on ne, s'explique point le désordre des principes à cette époque ; on ne sait plus quel était le niveau de l'opinion publique, et en présence des façons de penser et d'agir que les mémoires du temps nous révèlent conune familières à certains gentilshommes, on est honteux et triste de reconnaître en quelques-uns des plus aimés à la cour , les frères et les émules des Scapln et des Sbrigani.