‹ Le Magasin de librairieChapitre 137 sur 180 · MERLIN DE THIONVILLE · texte numérisé non relu

MERLIN DE THIONVILLE

Sa Vie et ta Correspondance , pabliéeipar H. Jean.Reyntnd. Paris; i toI. In-S. Fume, 1860.

La Révolution française^ comiffe toutes les époques de troubles ou de renou-i^ Tellement social, a produit quelques hommes politiques qui laissent l'opinion de la postérité incertaine. L'histoire hésite devant ces personnages étranges : ils ont provoqué des violences qu'elle déteste, en même temps qu'ils ont déployé des vertus qu'elle admire, et elle craint également d'être pour eux trop bienveillante ou trop sévère. Merlin de Thionville est de ceux-là : c'est pourquoi vainement M. Jean Reynaud , inspiré d'ailleurs par un sentiment de pieuse reconnaissance qu'il convient de respecter, soutenu dans sa tâche par le talent élevé dont il a déjà donné des preuves nombreuses, essaye-t-il aujourd'hui d'entourer ce nom d'une auréole, et lui consacre^t-il un panégyrique étendu. Les passions du temps peuvent, il est vrai, dans une certaine mesure, faire excuser chez Merlin les emportements révolutionnaires : il a obtenu dans ses missions aux armées- une gloire incontestée; mais ni ces circonstances atténuantes, ni cet éclat ne suffisent pour le faire absoudre entièrement.

Nous ne nous ferons pas toutefois ici l'écho des accusations injustes, nous le voulons croire, que plusieurs écrivains d'opinions diverses ont répétées tour à tour. Doit-on reprocher à Merlin un luxe obtenu par d'obscures manœuvres? Ceux qui ont ainsi attaqué sa mémoire n'ont jamais pu établir clairement les faits qu'ils ont avancés. On sait trop que la calomnie n'épargne point les hommes publics, et que les rancunes de la politique, plus implacables que ses colères, se plaisent souvent à propager des rumeurs désho* norantes contre des adversaires abattus. Ce n'est point là ce qu'il convient de rappeler contre le conventionnel que M. Jean Reynaud veut défendre : on ne doit juger un homme que d'après ses actions certaines. Ecartons donc de notre esprit ce qui peut être contesté. Faut-il admirer tout ce qui subsiste ?

Merlin, nous dit son biographe, avait horreur de l'échafaud, et n'aimait pas Robespierre ; il contribua pour sa part à la révolution du 9 thermidor. Je suis persuadé, en efiTet, que Merlin, moins compromis que ses collègues dans les saturnales révolutionnaires, et qui d'ailleurs, dans les armées, avait respiré un air plus pur et partagé l'héroïsme de tant de grands cœurs, détestait, sans hypocrisie, le massacre régulier froidement poursuivi par le Comité de Salut public. Il faut toutefois se défier de la prétendue modération des thermidoriens. La nation a été délivrée par eux d'une exécrable tyrannie, mais elle ne doit pas oublier que la plupart d'entre eux avaient participé aux crimes qu'ils semblaient punir; ils avaient jusqu'alors soutenu de leurs votes le régime qu'ils ont renversé ; et, seulement lorsqu'ils se virent menacés eux-mêmes , ils puisèrent dans leur frayeur

l'énergie qui entreprend les grandes luttes et les achève. Merlin a été de ceux qui, jusqu'au 9 thermidor, ne donnèrent pas le moindre signe d'opposition au régime dominant : il n'eut pas la gloire d'être suspect avec la Gironde; on ne lui fit pas même l'honneur de le juger aussi modéré que Danton : il sembla autoriser par son silence les affreux excès de| la terreur et sa patience prudente lui mérita trop longtemps la honte d'être oublié. Gardons notre admiration, ou du moins notre indulgence, pour ceux qui ont payé de leur Tie leur intervention généreuse en faveur de l'humanité outragée, et qui sont montés sur l'échafaud pour avoir réclamé la clémence.

Merlin avait donné aux partis extrêmes trop de gages de dévouement pour devenir si tôt suspect, et c'est là ce que lui reproche la postérité. A l'Assemblée législative , il s'était fait remarquer parmi les plus violents : « On parlait autour de lui, dit son biographe, de concessions et d'atermoiements; il rejette ces vaines mesures. » 11 oublie même, tant les passions du jour obscurcissaient son jugement, il oublie iék principes de cette révolution qu'il veut défendre : la liberté de conscience et la liberté individuelle. C'est lui qui, soutenant jusque dans leurs dernières conséquences les lois iniques dont le clergé était la victime, lois ouvertement condamnées par une saine et libérale philosophie * ; c'est lui qui s'écriait à la tribune : « Je demande que tous les prêtres perturbateurs soient chargés sur des vaisseaux et envoyés en Amérique. » Cinq mois après, cette phrase devenait un décret : l'Assemblée, imposant aux prêtres l'apostasie ou le martyre, leur laissait quinze jours pour mériter son estime par un parjure , et ajoutait : « Passé ce délai , ils seront déportés à la Guyane. » Je m*étonne que M. Jean Reynaud, tout en condamnant un tel acte, n'en parle qu'avec des ménagements presque respectueux. Je m'étonne encore plus de l'expression singulière qu'il emploie en parlant de la Guyane: c La proposition de Merlin, dit-il, appliquée dès l'origine, avec rhumanité désirable , comme une sorte de grande retraite ecclésiastique..., etc. » Cayenne, un lieu de retraite! Est-^e bien sérieux? Cette phrase sonne comme une cruelle ironie.

Merlin n'avait pas moins de haine contre les monuments que contre ses adversaires politiques. Dans sa vieillesse , raconte M. Reynaud, qui aurait pu se dispenser de cette confidence, il regrettait que la révolution , prenant en main le marteau des Vandales , n'eût pas fait disparaître du sol ces cathé* drales et ces abbayes qui seront l'éternelle admiration de la postérité. Telle était la modération du député de Tbionville. Qn le retrouve avant le 40 août, bien qu'il fût alors membre de l'Assemblée, parmi ceux qui préparent l'insurrection. Au jour de l'émeute, tandis que le premier devoir du législateur est la défense de l'ordre dans les rues, il se défie de son éloquence et invoque le canon pour argument suprême. « Armé de deux pistolets, il porte l'alarme au chftteau et l'effroi dans l'Ame du tyran K d Plus tard, il brille aux Jacobins parmi les orateurs applaudis. Si depuis , envoyé aux armées , il demeura étranger à la condamnation de Louis XVI, au décret qui proscrivit la Gironde et à rétablissement de la Terreur, on le peut dire : nul n'avait plus que lui contribué aux événements qui préparèrent ces mesures ; il demeura l'ami de ceux qui avaient envoyé le roi à l'échafaud, de ceux qui avaient lâchement voté, sous la pression de Témeute, l'arrestation de leurs collègues , de ceux qui assistaient sans mot dire à l'organisation du régime révolutionnaire. Que venait-il parler ensuite à la Convention *« des devoirs qu'il faut

. 1 . V. H . J. Simon : De la Liberté de cOfiaci<fic«| et M. Laboolaye : De kk Uberti reKgieuee, p. 13. 2. Paroles de Cbaitofc à U ConreDtioo.

faire respecter au peuple? » Que yenait-il parler de « soumission aux lois?» il l'oubliait alors. U ue sied pas à ceux qui , dépositaires de la puissance législatiTe, ont méconnu toute autre loi que la force, de réclamer Tobéissance. Merlin oubliait encore que les mômes hommes ne peuvent calmer en leur faveur les passions qu'ils ont excitées, que la logique des insurrections provocatrices se retourne contre ceux que les insurrections élèvent et que, laissant dans les âmes un ferment de haine et de discorde , la violence n'a jamais rien apaisé.

Nous aimons à détourner nos regards de l'intérieur pendant cette lugubre année de 93 , et à considérer, à cette même date, les années de la République. Aussi bien , nous serons heureux ici d*étre de l'avis de M. Jean Reynaud. Merlin de Thionville n'est plus à nos yeux le même homme , dès qu'il est éloigné de la Convention ; il consacre tous ses efforts à la cause sacrée de l'indépendance qu'il est venu défendre. Sur les bords du Rtûn, àMayence, il n'est plus un tribun , mais un soldat et un héros : ce sera là sa gloire impérissable. A la' tête de cette poignée de braves qui disputaient avec acharnement une place regardée alors comme la clef de notre frontière , il il a su combattre comme un volontaire enthousiaste et commander comme un général consommé.

M. Jean Reynaud ne sera contredit par' personne lorsqu'il exalte la conduite de Merlin aux armées. La correspondance du conventionnel à cette époque présente un intérêt sérieux : elle le montre uniquement préoccupé du salut de la patrie. On comprend sans peine qu'il n'ait pu , au retour de ces guerres héroïques, regarder sans mépris un rhéteur comme Robespierre. Merlin avait oublié ses injustices et ses colères : en son ftme , le courage , l'élan , les fortes vertus des hommes libres avaient seuls survécu. Peu de temps après la dissolution de la Convention, il rentra dans l'obscurité. Il se résigna à. une vie paisible et cachée, et ne sortit de sa retraite qu'un instant, en 1814, pour lutter avec les derniers défenseurs de la patrie contre l'invasion triomphante. Depuis cet instant jusqu'à sa mort (1832), on ne le retrouve plus dans l'histoire.

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