PAR M. PAUL BRENIER
Je ne me rappelle plus quelle fête on célébrait ce jour-là. Je sais seulement qu'il devail^^y avoir une targue. Des chaises étaient rangées le long des quais, et des échafaudages dressés contre les maisons pour les spectateurs. Dès sept heures du matin, les tambourins parcouraient les rues en jouant des aubades, pendant que les marins portaient en trophée les prix destinés aux vainqueurs de la joute : écharpes, montres, couverts d'argent, larges plats d'étain reluisaient au soleil. Je descendis de ma chambre,* fier de mon costume tout neuf : veste en Casimir de Rouen, gilet de piqué blanc, pantalon de coutil, souliers de même étoffe, car on était en plein été. Ma grand'mère avait mis un gros lis artificiel à ma boutonnière, en me recommandant de ne pas le perdre, et de me montrer ainsi dans le quartier.
Un côté du port, depuis Téglise des Augustins, jusqu'au Coin-de- Reboul, était déblayé de navires. La targue allait commencer. Déjà la foule circulait sur les quais ; les loueuses de chaises appelaient à grands cris les passants; les gradins se garnissaient; les drapeaux blancs flottaient aux fenêtres ; les mâts se pavoisaient. Un buste de Charles X couronné d'immortelles s'élevait au milieu de la palis-sade du Juge du Palais; un groupe d'une cinquantaine d'individus Tentouraient et mêlaient de temps en temps le cri de vive le roi au bruit des tambourins jouant l'air d'Henri IV. Ces cris, cette musique» les détonations des boites, annonçant l'arrivée des autorités, le beau ciel qui souriait à la fête , m'échauffaient le cœur; ce ne fut pas sans une certaine satisfaction royaliste que j'aperçus en rentrant les magnifiques rideaux blancs qui ornaient la façade de la maison.
Je trouvai mon grand-père au salon avec son ami Poucet, vieillard