‹ Le Magasin de librairieChapitre 141 sur 180 · Tome IX. — 3 6* Lirraiioiu · texte numérisé non relu

Tome IX. — 3 6* Lirraiioiu

d'une soixantaine d'années, portant la queue et les cheveux pendants de chaque côté de Toreille. Il est encore devant mes yeux, campé fièrement sur sa longue canne à pomme d'ébène,. avec sa culotte courte de drap gris, ses bas bleus à raies, ciichés par les pans de sa longue redingote, ses souliers à boucles, racontant le siège de Toulon où il avait servi sQXXfk les ordres de JDugemmier* Il venait tous les jours faire la partie de piquet de mon grand-père. Cette fois, il avait conduit, pour voir la fête, sa nièce, petite fille de onze ans, connue moi. Nous ne Tavions jamais vue. Elle arrivait d'Aix , où habitait sa famille.

— Qui t*a donné ce lis? me dit mon grand-père en m'apercevant, voilà M. Jean-de-la-Noce qui met des fleurs à sa boutonnière! Tu vas ôter celle-là, et un peu vite... En même temps, il fit mine de me l'arracher.

Ma grand'mère vint à mon secours*

-^ Voulez- vous bien lui laisser cette fleur! vous feriez bien d'en mettre une. Et vous aussi, ajouta-t-elle en regardant Poncet, qui souriait.

— Ce n'est donc pas assez pour nous protéger, de vos tentures blanches? J'ai vu le moment où vous alliez dresser un buste du it>i devant la porte, comme au bureau de loterie.

Ma grand'mère, femme prudente, et qui depuis 1818 était, non sans cause, sous le coup de la terreur de cette époque, aurait réponda vertement à son mari, si une salve du brick de l'État n'eût ann<mcé le commencement de la fête. Elle prit Rose Poucet par la main, et nous courûmes à la fenêtre.

Les jouteurs formaient deux quadrilles : l'un portant le boudîer et la lance peintes en raies vertes et blanches, l'autre, les mêmes armes à raies blanches et bleues. Debout sur une étroite estrade i h proue, chaque jouteur cherchait en passant à r «inverser d'un coup de lance son adversaire. Le succès dépendait de l'adresse des oombattants plus que de leur force, et surtout de la vitesse des rameurs. La targue durait depuis une heure; j'avais vu tomber xaiid douzakie d'fac»nmes dans l'eau peu limpide du port; la chaleur était grande, la fatigue me gagnait, je revins au salon.

Les deux vieillards n'avaient pas voulu voir la fête, ils faJsaieat dédaigneusement leur cent de piquet.

<~ Trente de cœur, dit Poncet en arrangeant méthodiquement ses cartes, et en sifflotant un petit air guilleret.

SOUYBKrR DE JEUNESSE. 483

^— Ils sont bons.

*— Qainze de trèfle.

— Pas une carte ! Vous aire« gagné. Ces gens-là me portent malheur, reprit mom grand^père, qui n'aimait pas beaucoup à perdre. M*en auront**ils pas bientôt fini arec leur musique !

C'était juste le moment ou le préfet distribuait les prit aux vainqueurs de la joute; les tambourins falsaieBt rage. La musique du régiment se mit à jouer le Chant françcds^ dont les élèves du petit séminaire, installés sur un ponton, entonnèrent tout à coup le refrain:

Vive le roi \ vive la France !

Mon grand-père se leva brusquement, et saisit un violon suspendu au mur, à côté d*uB portrait de Championnet tout couvert de pous^ sière. Il donna un coup d'archet; aussitôt les yeux de Poucet s'animèrent; au mouvement cadencé de sa tête, sa queue sautait d'une épaule à l'autre. Quoique mon grand-père jouât en sourdine, et que Poncet ne fit que Taocompagner à voix basse, aui accents de cette mélodie étrange et ardente, je sentais quelque chose de nouveau en moi; mes joues rougissaient, mes yeux s'animaient, j*étais ému jusqu'au fond des entrailles.

Peu à peu Tarchet devint plus vibrant, et la voix monta. Ma grand'mère accourut.

— Antoine, vouleî-vous donc qu'on vous chasse encore d'id? Et vous, Poncet, n'étes-vous pas resté assez longtemps au fort? Des gens qui se sont vus sur le point d'être fusillés! Ah! les vieux foust se tairont-ils!

Les deux musiciens allaient toujours. On voyait que la bonne femtaie subissait, comme malgré elle, l'influence de ce chant mystérieux.

*— - Pas si fort! du moins, reprit-elle, pas si fort !

Le violon et la voix s'adoucirent. Poncet se leva, le chapeau à la main, en chantant ces paroles :

Amour sacré de la patrie,

Conduis, soutiens nos bras vengeurs*

Une voix Caiible et chevrotante se mêla au même instant à la sienne ; l'enthousiasme gagnait ma grand'mère. Au dehors éclataient les

aubades, les fanfares, la musique militaire. Les trois vieillards, car mon grand-père s'était joint au chœur, chantant dans un petit coin, au son d*un mauvais violon, m'empêchaient d'entendre tout le reste. Jamais musique n'a produit sur moi un effet pareil; il était d'autant plus profond que je ne pouvais clairement m'en expliquer la cause. Tout ce que je puis dire, c'est qu'après la fête, ayant regardé par hasard ma boutonnière, j'en arrachai le lis. Rose Poucet, qui allait partir avec son oncle, le ramassa et le mit à son corsage.

Bien des années se sont écoulées depuis, et pourtant, en écrivant ces lignes, je la revois absolument comme elle était en ce moment; je pourrais dire la couleur de sa robe et celle du ruban qui nouait ses cheveux.

Mon grand-père était passionné pour la chasse. Quand les ramures de pin qui couvraient le poste commençaient à jaunir sous les froides matinées de novembre, il faisait porter ses appeaux à la ville, pour la saison de l'hivernage. Les soins du paysan ne lui paraissaient point suffisants; j'étais chargé de veiller sur eux. Nous avions, au cinquième étage de la maison, une chambre sur la taulisse, où on les mettait. Chaque matin je leur portais la nourriture de la journée. Tous ces oiseaux me connaissaient : le pinson aveugle, que j'avais soin de mettre toujours au soleil, levait la tête au bruit de mes pas; l'ortolan ramageur et le chi-perdrix sautillaient dans leur cage en me voyant; la pive passait son bec à travers les barreaux; le verdier battait des ailes, et la bédouide familière me saluait d'un petit cri. 11 y avait, outre cela, quatre cages à grives, oiseaux plus difficiles à passer. On leur donnait des figues sèches coupées en petits morceaux, dans du son. Toujours en mouvement, elles s'arrêtaient pour me regarder de leur petit œil doux et sauvage. Avril venu, le concert commençait, ce n'était plus que chants et musique dans la chambre ' aux oiseaux. Quel surcroît de vie chez ces êtres ailés! Au mois d'août, le déménagement s'opérait; les cages reprenaient le chemin de la campagne ; on coupait d'autres branches de pin pour recouvrir lepostey et deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche, j'allais à la chasse.

Ces jours-là on n'avait pas besoin de me réveiller. Dès que quatre heures sonnaient aux Augustins, mon grand-père me trouvait debout

Nous partions avec la gibecière et le fusil. Au mois de septembre, le jour ne se lève pas avant cinq heures; nous entrions au café du Commerce. Sauf quelques rares voyageurs prêts à monter en diligence ou en paquebot, le personnel des consommateurs se composait presque invariablement de quatre vieux capitaines marins : deux jouaient aux dominos dans un coin ; les deux autres, fumant une pipe rouge à tuyau de roseau , parcouraient le café , celui-ci , du nord au sud, celui-là, du sud au nord, en ligne droite; le premier en passant disait un mot au second, qui lui répondait aussi laconiquement que possible , et la conversation s'arrêtait pour ne reprendre qu'au tour suivant.

En filant le long du quai et du canal, nous débouchions par le chemin des Princes, à l'extrémité de la rue Paradis. Là commençait la campagne. Assis contre un petit mur, le garde d'octroi nous disait bonjour en passant. C'était souvent un bon vieux nègre à cheveux blancs, coiffé d'un énorme shako évasé, vêtu d'une capote grise rapiécée, le sabre et la sonde passés dans le même baudrier. Comme ordinairement l'heure approchait où on venait le relever de faction, iL tenait d'une main un énorme parapluie, et de l'autre le couffin, qui la veille contenait ses provisions. — Bonne chasse! nous criait-il, en ouvrant ses grosses lèvres par un rire qui essayait d*être narquois.

En^ nous arrivions au poste : tout de suite les cages étaient mises aux cimeauXy nous nous enfermions, et il fallait bien se garder de bouger. Nous attendions souvent une heure sans qu'un seul oiseau passât. Enfin, on entendait le chant d'un pinson ; nos appeaux s'égo^ sillaient, mais en vain, il se gardait bien de s'arrêter. Mon grandpère s'en prenait à moi : — Tu ne peux pas rester un seul instant tranquille, va-t'en ! J'attendais avec impatience ce moment pour me livirer à la chasse libre. Un monticule couvert de ces chênes nains, qu'on nomme avauces dans le pays, voilà ce que j'appelais une colline; ^pt ou huit pins formaient mon bois; la colline et le bois battus, il ne me restait qu'à déboucher en plaine et à explorer les oullières de vignes et de blé. Je passais aihsi des heures entières à poursuivre un fifi. J'avais pourtant mes grands jours. Je me souviens d'un tire-langue qui, ayant eu l'idée de choisir, pour y passer la nuit, le seul buisson qu'il y eut dans la campagne, fut tué par moi d'un superbe coup de fusil un peu avant le lever du soleil. Voilà ce que c'est que de trop dormir, mais ces oiseaux sont paresseux. Une aubre fois, dans le bois, j'entends un ramage joyeux ; les feuilles d'un pin s'agitent, je vois

m SOUVENIR DE J£UNfiSS&

remuer deux ailes d'or; une petite tète emj^iBée, viye et alerta, «itf^ gi( au sommet de la branche : je tire, et je ramasse un siq^erbe loriot. Souvent mon grand-^^père ne tuait rien, alors il &*ea prenait à J'efiEurouchais les oiseaux en me promenant dans la campagne; j*( péchais les appeaux.de chanter : il jurait de ne plus me m^ier avec lui« Le dimanche ou le jeudi suivant tout était oublié*

Nos ai^eaux depuis huit jours avaient fait lew voyage amiud de la ville à la campagne. Mon grand-père voulait qu'on les essayât <{uelque temps avant ce que j'appellerai un peu pompeusement Tour verture de la chasse; il les soumettait ainsi à une sorte à'entr^AuH ment. Le dimanche qui suivit la fête dont j'ai parlé, mon grand-pèni et moi, renfermés dans Uposte^ nous inaugurions donc la chasse de Tannée, Un léger mistral soufflait, œ ^i présaga une passe abondante. Appuyé sur le rebord de mon fenesiron, j'écoutais le ramage de nos oiseaux, lorsque tout à coup mon grand-père me pousse du ooude, en me disant à voix basse et d'un Ion d'impatiénoe : il toi / 4 toi t Je regarde les dmeaux; sur la branche la plus élevée^ un oiaeau battant des ailes répondait au chant du frère perfide qui l'appelait. Prenant mon fusil ^ je vise, et, la détente lâchée, on n'entend que le bruit sec du fer conke le fer. J'avais oublié la capsule, ^i faible qu'il fût, ce bruit avait suffi pour faire partir le gibier. Mon grand-fèrQ était furieux : — Un superbe ortolan! s'écriait-il; va-t'en! tu me porterais malheur. Tu oublies tout, depuis quelque temps. Qui diable peut donc te mettre ainsi la tête à l'envers? ^ J'aurais été bien, embarrassé de le dire. Je me sentais changé et troublé. La chasse, ma grande passion, ne me plaisait plus; je fipLyais mes camarades et les jeux de mon âge. Mon seul plaisir était de res« ter seul et de m entretenir avec un être imaginaire, ime jeune fille, qui m'apparaissait avec un lis à la main. Poocet vivait retiré à Aix dans sa famille; je n'avais vu Rose qu'une seule fois, et son image ne me quittait plus : douce vision de mon enfance, elle ne cessa pas die sourire à ma jeunesse; elle grandit avec moi; Tenfant devenait une jeune fille à mes yeux en même temps que je devenais un jeua^ homme. On a beaucoup disserté sur l'amour. Était-ce de l'amour que j'éprouvais? On dira peut-être que non. Pourtant je ne ressenr lais pas une émotion de joie ou de tristesse sans associer involontaire^ . inent Rose à mes sentiments; je la voyais toujours à mes côtés; si je l'oubliais un moment, une page lue, un vers^ un air, un nuages un oiseau, une fleur, tout me la rappelait.. Que de fois, au milieu de ces

SOnVENIB DB ;BC?fESSE. 481

plmirs Cttii qui trompent la jeunesse, je Tai Tue dans mes rêves se peDeber trîsiement sur moi comme pour me ies r^rocheri Six ans s'éooolèrent aiod . J'allais être nn homme, il fidlait songer à travailler* Que iaire ? Le commerce ne me plaisait pas. Je ne pouvais plus songei^ au haireau. Une faillite venait de ruiner mon grand-père; il ne lui restait q/ae le strict nécessaire pour vivre* On me pressait de prendre une décision^ que je renvoyais toujours au lendemain. Le poids de l'oisiveté est terrftle dans une ville ou tout le monde se livre au tnn vail avec une ardeur fébrile, où Ton assiste tous les jour8> sur un des j^tts grands thàtres de Taclivité kumaine, au spectacle si animé des jeux de la fortune et du hasard, sans y remplir le plus petit rftie; aussi les heures me paraissaienVelies souvent d'une mortelle lon^ gueor. Je lisais une partie de la journée. Vers les cinq heures, j'aifans rejoindre sur les Allées de M eilèan quelques amis déeœuTrés coimne moi, et nous nous promenions en causaoït jusqu'au soir.

ni

Les mœurs de la province ét^rient alors plus simples et plus patriar» cales qu'aujourd'hui. Au soleil coudiant, les demoiselles du quartier venaieot respirer la fraîcheur sur leur porte. Les fenêtres grillées des re2-de*cbau ssée s'ouvraient,, et on voyait à travers les barreaux de fer paraître dé frais et gracieux visages. Des jeunes gens p^ sasent et repassaient encore; de rapides regards s'échangeaient» Que sont devenues cesamourade mon temps? Je ne sais; mais je compte* sais encore les groupes de jeunes filles devant chaque porte, je dirais k nom de celles qui les composaient. Que de jolies tètes à chaque fenêtre ! Mal à Taise daaa leurs habits européens réeemment adoptés, de temps en temps de jeunes dames grecques traversaient les allées m promenant autour d'elles leurs grands yeux noirs vagues et caU'* dhles. Ces chères allées, quelle place elles tiennent dans ma vie f Je déerirais leur aspect k chaque heure du jour et à chaque jour de la semedae* Je me rappelle surtout Tanimation du sunedi soir. On part poof la eampngne» Les propriétaires de S«Qt-Bamabé, de Sainte Just, delà Blancarde, de Saint-Jean-du-Désert, des Agathes, longent les allées. Des familles entières, la bonne chargée de paquets, les jeunes filles portant leur grand chapeau de paille à la main, la mère manant en (âte et traînant son petit garçon, se dirigent vers rentrée du chemin des Chartreux. La cbairette recouverte de toile sla-^

tienne devant l'église des Réformés ; on y monte, on s^asseoit pèle-mMe sur un matelas, la mère, Tenfant, la bonne et les paquets au fond. Le paysan fait claquer son fouet, le mulet donne un coup de collier ; la jeune fille assise sur le devant, les pieds hors du brancard, fiiit un petit geste de frayeur, et bientôt le pied mignon et la jolie tête cahotée disparaissent au milieu d'un nuage de poussière.

On ne dédaignait pas Tâne à cette époque. Presque à chaque porte un de ces animaux est attaché avec sa couverture sur le dos, attendant le moment de servir de haquenée à quelque châtelaine de la Pomme ou des Camoins. A huit heures, tout le monde est parti; portes et fenêtres restent closes jusqu^au lundi matin ; les allées scmt devenues désertes. Que de soirées j*ai passées assis jur leurs bancs, causant avec mon imaginaire maltresse I Ah ! ces arbres, quand ils m*ont revu, ont dû me reconnaître. J*avais une autre promenade favorite. Je montais quelquefois au sommet de la colline Bonaparte, grâce à Teau de la Durance, si verte et si fleurie aujourd'hui. Alors des haies de pourpier grisâtre , quelques pins rabougris, quelques <»ctus surgissant çà et là au milieu des pierres et des rochers, étaient toute la parure du lieu. En suivant le sentier roide et tortueux, Tœil plongeait sur une longue route poudreuse. Marchant en arrière, entouré de sa ceinture de chanvre diminuant à chacun de ses pas, le cordier chantait sa chanson monotone sous un soleil brûlant, pendant que Taigre manivelle tournait sous les doigts de Tapprenti. De temps en temps le bruit sourd d'un maillet sur les douves m'arrivait du côté des ateliers de la rue Sainte , ou le roulement d'un tambour des bastions de Saint-Nicolas. Marseille, avec son immense bassin rempli de navires, s'étendait en demi-cercle à mes pieds. A ma gauche, les savonneries jetaient des nuages de fumée noire sur les minces créneaux des tours de Saint^Victor ; à ma droite, les collines rougeâtres d'Allauch, de Garlaban et de Bretagne; devant moi, par-dessus Arenc, se dressait la montée de la Vis te ^ sur la route de Marseille à Lyon. Par les jours clairs de l'été, je distinguais un point noir : c'était la diligence, qui montait lentement la côte. Je la suivais du regard, me demandant avec un soupir si un jour elle ne me conduirait pas aussi à Paris.

Nous étions à la Saint-Jean de l'année 18... : c'est une des bonnes fêtes du Midi, le jour de la grande foire aux fleurs. Dès la veille, les

jardiniers viennent marquer leur place sur les allées ; les vases , les arbustes s étalent; Fodeur pénétrante des baricots se répand dans ratniospbère. On accourt de tous les points de la ville, les gens du peuple surtout. La Saint-Jean est une fête populaire. Filles et garçons se promènent avec une fleur à la bouche et des branches vertes à la main. On se sourit en passant, on fait un échange de fleurs, on se jette des feuilles à la tète. Heureux quand le nervi effronté ne vient pas troubler ces jeux innocents. Cette fois, la fête paraissait devoir se terminer de la façon la plus paisible. J'errais au milieu de la foule bruyante et joyeuse, regardant les roses, les lis et les œillets, fleurs simples et qui ornaient seules alors le marché. L'horticulture locale a fait des progrès depuis, et je sais qu'on trouve à Marseille , à la foire de Saint-Jean, autant de fleurs rares qu'à Paris. J'étais arrêté devant un magnifique lis, lorsque tout à coup je sentis dans mon cœur une espèce de commotion, quelque chose de rapide, de profond, de poignant et de doux, que je n'ai éprouvé qu'une seule fois, et que je ne saurais rendre. Je venais de rencontrer le regard d'une jeune fille ; j'avais à peine entrevu son visage , elle s'était perdue dans la foule avec une vieille dame. Je ne pouvais la reconnaître , mais je la devinais. Une voix secrète me dit : — C'est elle.

Ce marché aux fleurs, qui ne devrait inspirer que des sentiments paisibles et doux, est fort souvent, au contraire, l'occasicMi de querelles et de luttes. J'ai dit que le nervi en est le provocateur ordinaire. Profitant de la tolérance de la police pendant ces jours de fête, le nervi se livre à tous ses débordements ; il cueille les plus belles fleurs, brise les vases, poursuit les femmes et les menace de la parole et du geste : de là des combats où le sang finit par couler. J'avais trop bien auguré de la sagesse des nervi ce jour-là. Encore tout ému comme au sortir d'une vision, je me sentis tout à coup entraîné par un flot de femmes et d'enfants poussant des cris de frayeur. Les agents de police cherchaient à se frayer un passage au milieu de la foule épouvantée. Les nervi se livraient à leurs excès habituels ; la force armée accourait pour les réprimer. On ne savait pas au juste de quoi il s'agissait, et la terreur n'en était que plus grande. Au plus fort de la bagarre, je sentis un bras qu'on passait brusquement sous le mien. En me retournant^ je reconnus la jeune fille et la dame de tout à l'heure. — Sauvez-nous, monsieur, sauves-nous, me disait-elle avec l'accent du plus terrible effroi... En même temps, sans trop savoir ce qu'elle faisait, elle cherchait à m'entraîner dans le courant,

d'où Qoas aurions eu grand'peine à sortir. Je U retins. Il n'y atait pas de danger à l'endroit où nous étions; la panique d'ailleurs corn» mençait à se calmer; la police s'était emparée des perturbateura et les traînait en prison, suivie par une masse compacte de peuple qni se ruait pour les voir passer. — Nous sommes perdues I criait la bonne dame, fuyons 1 sauvesHM)us I de grâce, sauvei^nous ! Elle semblait avoir perdu la tète. Il y a des personnes que la moindre émotion rend folles. Celle-ci était vraisénaèlaUement de oe aomhpe. J'essayai Y^ementde la calmer; à chaque mot, elle répondait:—- Rose, nous sommes perdues ! Peu à peu œpeodant je réussis à la tirer de k bagarre. Â peine eutrelle le pied sur la chaussée que, se dégageanl de mon bras et entraînant sa compagne; die* se mil à courir «ans m'adresser un seul mot de remerctment. Surpris par cette brofiqoe fuite, je restai à regarder mes fugitives, qui entrèrent bientôt dans une des premières maisons de la rue Guriol. Je restais cloué à ma plaee , lorsqu'une femme s'arrêta devant moi et me demanda des nouvelles de ma famille. Je ne la reconnus pas d'abord. Elle me dit son nom. C'était Théréaon, une pauvre fille que ma grand'mère avmt prise à son service à son arrivée de Barcelcmnette. Des Basses-Alpes à Marseille a lieu chaque umée une émigration de jeunes et robuirfes montagnardes qui viennent chercher fortune dans la grande viUe. On les appelle des Gavoies. Elles se louent pour faire le gros de l'ouvrage dans les maisons. Après avoir amassé un petit pécule, elles retournent au pays et s'y marient. Quelques-unes pourtant prennent goût à la vie des villes; chaque jour une pièce de leur costume monta* gninrd tombe : aujourd'hui la coiffe d'indienne, demain la robe de gros drap marron, après-demain les souliers ferrés. Peu à peu la Gavote se civilise; elle prend le fin bonnet de percale, le corset serre sa taille, elle a des brodequins le dimanche : la voilà devenue MarseHlaise tout à fait. Thérézon avait subi cette métamorphose. Bonne fiUe, avec plus d'intelligence et de sensibilité que n'en ont <HrdinaimtieBt ses compatriotes, ma grand'mère s'était un peu moquée d'dle aa SDJetd'un garçon boucher qui lui promettait de l'épouser, et qui finit par se marier avec la veuve de son patron. Tbéréxon, ne voulant ptas habiter le quartier après cet âffiront, quitta la maison ; j'étais presque un enfant encore. Le dépit amoureux, je présume, ne fiit pas étrsiH ger i l'heureuse transformation de la Gavote. A l'énorme bMcai qa^elle portait sous son bras on s'apercevait aisément <pi'eUe aussi rb^ Tenait du marché aux fleurs. Après m'avoir diargé de toutes sortes

$auYf:^iB DE Jeunesse. 491

<te soukaits do prospérité* et de «aaté pour mes parents» elle me non-* tcala maison où elle était en service* C'était justement celle ou ces dames venaient d'entrer. Je lui demandai le nom de sa maitcesaa. -«* C'est, me répondifc-^lle, la veuve de M« Poncet, avoué à Âix; elle a quitté cette ville après la perifO de ce bravo homsie, parce que Tair était contraire à sa santé; eUe vit à Marseille avec mademoiselle Rose, sa nièce, dont elle et son mari s'étaient chargés à la m^ du frère de celui-cL

A partir de ce moment, je passai trois ou quatre fois par jour dans la rue Guriol. Rose n'était jamais sur sa porte, mais je l'apercevais quelquefois travaillant à des fleurs artificielles quand le vent dérangeait les rideaux blancs du petit salon du reznle-cbaussée. La rue Curiol n'est pas des plus fréquentées* Au bruit de mes pas. Rose était bien d>ligée de lever la tète* Elle me r^rda d'abord avec cette curiosité désintéressée qu'on accorde à tous les passants. Au bout de quelques jours, elle ne me regarda plus. Habituée à mon pas et sachant l'heure ordinaire de mes apparitions, ses yeux ne quittaient pas son ouvrage. Un. jour, j'essayai de passer à une autre heure; surprise, cette fois, elle leva la tête et rougit. Non content de passer dans sa rue, je la suivis à la messe. Les jours où la musique militaire jouait sur les Allées, si elle venait s'asseoir avec sa tante pour l'entendre, aussitôt j'accourais, et si mon regard rencontrait le sien, j'y lisais un embar^ ras pudique qui m'encourageait, sans qu'elle s'en doutât, comme un aveu involontaire. Comment faire pour aller plus loin? On ne pénètre pas facilement dans les petits intérieurs marseillais, et surtout dans un intérieur du genre de celui de madame veuve Poucet. Cette dame vivait fort retirée et ne recevait personne que son confesseur et son médecin. Notre connaissance, si brusquement liée et rompue, ne pouvait me servir de prétexte pour me présenter chez elle. J'eus recours à Théréaon. Toujours un peu romanesque, la bonne Gavote écouta ma confidence avec intérêt. Rose n'était pas très-heureuse avec sa tante; non point que celle-ci fût médbante précisément, mais elle était un peu trop égoïste. Une peur extrême de la mort, dont rien ne pouvait la distraire, la rendait non-seulement attentive à toutes les maladies qu'elle avait, mais encore à celles qu'Ole croyait avoir. Madame Poucet dépensait la plus grande partie de ses petits xevenus à fabriquer des

remèdes, à consulter des empiriques et à faire dire des messes pour le rétablissement de sa santé, nullement altérée. Rose dépérissait dans cette atmosphère de pharmacie; c'était pour la sauver par un mariage que Thérézon consentait à me servir, et à remettre à mademùiselU^ comme elle rappelait, une lettre dans laquelle je lui avouais mon amour, eil lui rappelant notre première entrevue pendant la fête sur le port.

Ce jour-là, je n'osai point passer dans la rue Curiol.

Le lendemain de bon matin, j'étais sur la place du Collège, guettant la Gavote à son retour du marché des Capucins. Dès qu'elle parut, son couffin à la main, je m'approchai plein d'anxiété.

— Eh bien ! lui dis-je, a-t-elle répondu?

— Je ne lui ai pas seulement remis votre lettre.

Je crus que Thérézon m'abandonnait. Je pâlis. Elle reprit :

— Madame s'est crue malade toute la nuit; elle allait mourir! Il a fallu que mademoiselle veillât auprès d'elle. Ce matin, elle dort. Attendez que je trouve une occasion favorable. On ne peut pas, vous le sentez bien, remettre comme ça une lettre d'amour à une jeune fille, sans explication, en lui disant : Voilà ce qu'un monsieur m'a. chargé de vous donner.

La Gavote avait raison. Je passai trois longs jours dans l'attente. Tantôt pour un motif, tantôt pour un autre, Thérézon ne pouvait parler. Madame Poucet eut heureusement l'idée de brûler un cierge à Motre-Dame de la Garde à la suite de la maladie à laquelle, gtfioe à l'intercession de la Vierge , elle venait d'échapper si miraculeusement. Pendant que sa tante accomplissait ce pèlerinage, ma lettre fut remise à Rose. La Gavote, que j'attendais tous les matins au même endroit, m'accueillit par ces mots :

— C'est fait.

— Elle a lu ma lettre?

— Oui.

— Et la réponse?

— Comme vous y allez ! Laissez donc au moins aux gens le temps de la réflexion.

Rose avait lu ma lettre, cela me suffisait. Après beaucoup d'hésitation, je m'aventurai dans la rue Curiol. La fenêtre du salon était fermée. Je revins le soir. Je savais où était sa chambre. Derrière les volets éclairés faiblement, je crus distinguer une ombre. L'espagnolette cria, la clarté disparut. Quelque chose de blanc venait de tomber

sur le payé. Je le ramassai : c'était un lis artificiel. Je courus m'enfermer chez moi pour regarder ma fleur. Sur un petit papier enroulé autour de la tige je lus ces mots : Toi pris le vôire, je vous donne le mien.

Elle se souyenait donc de notre première rencontre I elle m*aimait peut-être depuis aussi longtemps que je Taimais ! Que de joie il y ayait pour moi dans cette idée I Nous nous écriylmes tous les jours. J'aurais aussi youlu lui parler, et Thérézon me promettait de m'aider dans ce projet. En attendant, je deyais me contenter de la regarder de loin. Comme les arbres des allées frémissaient doucement le soir, conune le jet d'eau de la fontaine était harmonieux, quand je l'ayais aperçue! J'écoutais la brise et je croyais entendre la yoix de Rose; je leyais les yeux au ciel, c'était Rose que j'y yoyais. Oh ! les étoiles de la rue Curiol, je n'en ai yu jamais briller de plus belles ! Les maisons bordées d'ombres mystérieuses, le chant lointain du passant attardé, les couples de minuit disparaissant sous les arbres, j'entends, je yois tout cela comme si j'y étais encore. Je descendais enfin les allées; je me croyais parti. A peine sur la place Noailles, je reyenais sur mes pas. La lune se leyait; les morceaux de yerre qui hérissent le mur du jardin brillaient comme des diamants; les feuilles du figuier yoisin jetaient sur le payé leurs bizarres découpures ; je suiyais de l'œil le rayon qui se glissait à trayers sa persienne ; pas un bruit, pas un souffle autour de moi. Je t'aime ! disais-je, espérant qu'elle m'entendrait dans un rêye. La calandre du boulanger lançait tout à coup deux ou trois notes timides, presqu'au même instant une lueur rose se montrait à l'horizon, du côté de la plaine Saint-Michel : l'aube pointait. Je rentrais chez moi, et je me jetais sur mon lit, épuisé de fatigue, de fièyre et de bonheur.

Les lettres ne me suffisaient plus. Que n'aurais-je pas donné pour me mettre à ses genoux, pour serrer sa main! je n'en demandais pas dayantage. La Gayote ayait malheureusement laissé passer le temps fayorable. L'hiyer yenu, un hiyer assez rigoureux, madame Poncet cessa de sortir jusqu'au mois de féyrier, où commencent les belles journées. Je yoyais Rose tous les dimanches à la messe ; le reste de la semaine, je passais dans la rue, mais le plus souyent en yain. Madame Poncet ne permettait seulement pas qu'on écartât le rideau, de peur

404 SOUVEI^IR DE JEUMBSS1&

dé prendre tme fluxi<m de poitriiie • Les médecins pourtant finirent par lui ordonner de respirer l'air une fois par semaine. La promenade était alors au jardin des Plantes. Madame Poncet, Rose et une anrie de sa tante avec sa fille s*y rendaient presque tous les dimanches, ptt le chemin des Chartreux ; je les suivais à distance. Deyant la porte du jardinier Sarrette, elles s'arrêtaient pour acheter des violettes. Je courais ensuite, et je m'emparais des bouquets touchés par Rose. Je. la suis encore par le souvenir, et je note toutes les inflexions de sa dânarche. Arrivées au jardin, ces dames s'asseyaient, et moi, choksissant un endroit d'où je pus les aperœvœr, je restais là, attendant un regard. Au dédin du soleil, madame Poncet donnait le signal da départ : heureux quand dk ne prenait pas nue voiture l je voyais Rose plus longtemps. S'il m'était impossible de la suivre, je passais le pont de Jarret, je langeais le ruisseau jusqu'à une traverse dont j'ai oublié le nom, et qui me conduisait aux abcmls de la plaine Saini- Michel. On bâtissait dé|à quelques maisons dans ce quartier, destiné à servir d'emplacement à une ville nouvelle. J'avais choisi une de ces maisons à deux étages seulement, avec un petit balcon d'où l'on devait avoir une vue magnifique sur la vallée de l'Huveaune. Je ne montais plus à la colline Bonaparte, et je ne songeais guère à la diligence de Paris. Je me voyais, au oratiasre, vieux Marsdllais et bon bourgeois de la plaine, retiré avec ma fenmie dans noire maisonnette, ttitouré d'enlants et de petits^enCants. ^

Au commencement de Tété, la Gavote m'apprit que madame Poncet, ayant entendu parler vaguement de quelques cas de choléra à l'hôpital, venait de louer une bastide dans les environs de Marseille, et que là je pourrais enfin Toir Rose.

Mon grand-père, le meilleur homme du monde, était pourtant un propriétaire terrible. A Tentmdre, son paysan Tisté, un grand diable sec, ridé, ratatiné, avec deux grands creux dans les joues, cansés par la perte de ses dents, ne cessait de le voler. Tisté avait dmit à la moi^ tié de la récolte : de là des récriminations, des plaintes p^pétœUes de la part de mon grand-f ère. A la moisson, armé d'un fusÛ à deux coups, il passait la nuit sur son aire pour garder les quelques gerbas qu'on vernit de couper; il présidait à la vendange, à la cueillette des olives; il comptait les fruits sur les arbres, et si le mistral en fidsait

toBib^ quelques*UD8, il exigeait qu'on les lui représentât; s*il en manquait, les accusations et les menaces de pleuvoir sur Tinfortuné métayer, qui les recevait impassible et sans répondre. Jamais hommei du reste, ne fut plus silencieux que Tisté : soit que la nature Teût fait ainsi, soit que, depuis la perte de ses dents, Texpérience lui eût démontré Tinutilité de ses efforts pour se faire entendre, on ne tirait de lui, dans les plus grandes occasions, que quelques sons gutturaux qui se perdaient dans les cavités de sa bouche.

J'ignore si Tisté justifiait les reproches de mon grand-père, mais je sais bien que ses soustracti<»]s vraies ou fausses n'étaient pas son vrai grief contre lui. Tisté chassait avec passion, avec rage; son long fusil à pierre ne le quittait jamais, même quand il travaiUait à la terre ; embrassant à chaque coup de bêche la campagne d'un regard, si un oiseau s'abattait sur un arbre, il laissait là son instrument, prenait sa canardière, se glissait à la façon des sauvages Vers le gibier, poântaR, visait, appuyait au besoin son arme sur une branche pour ne pas manquer son coup , et lâchait enfin la détente. On eût dit la (détonation d'une couleuvrine; il bondissait alors jusqu'à l'arbre, et ramassait une fauvette ou un pinson. Tous les samedis, sa femme, cinq ou six oisillons passés à un fil, restait toute la matinée debout au marché pour vendre le produit de la chasse de la semaine. Cette vente rapportait* à Tisté juste de quoi renouveler sa provision dé poudre et de plomb. Mon grand-père ne manquait pas d'aller chaque samedi au marché, et d'en revenir furieux , disant que Tisté lui détruisait tout son gibier, et qu'il ne soufirirait pas plus longtemps chez lui ce braconnier.

Un samedi soir, comme j'entrais, selon ma coutume, dans la rue Curiol , le chien de Tisté , à mon grand étonnement, s'était élancé dans mes jambes en aboyant joyeusement. Comment se trouvait-il à la ville? A peine avais-je fait quelques pas, j'aperçus à la porte de madame Poncet l'âne de Tisté en personne. Le propriétaire de la bastide dont mon grand-père s'était défait l'avait louée à la tante de Rose. En effet, Tisté lui-même, assis sur les marches, fumait sa pipe en attendant ces darnes^ qui partaient ce soir-là pour leur résidence d'été.

Deux jours après, la Gavole me remit une lettre de Rose.

Cette lettre me donnait un rendez-vous pour le lendemain à midi. C'était l'heure où sa tante faisait sa sieste. Elle profiterait de ce moment pour s'échapper et pour se rendre à la faillère.

C'était une maisonnette délabrée où l'on renfermait la paille néces-

saire à la nourriture de Tâne; Técurie occupait le rez*de-chaus0ée. Il n*y avait pas d'autre endroit, dans cette campagne aride ^ où nous pussionsr être à l'abri de la chaleur et des regards. On comprend si je fus exact au rendez-Tous.

J'allais lui parler, entendre enfin sa voix ! La certitude de ce bonheur m'était toute impatience. Loin de hâter sa fin, j'aurais touIu prolonger cette attente délicieuse . Pendant que soufflait au dehors un air embrasé, la paillère était fraîche. Sur les oliviers voisins les cigales, aiguillonnées par la chaleur de midi, chantaient de plus belle; je regardais se balancer les toiles d'araignée semées de bouts de paille comme d'autant de parcelles d'or. Pénétrant à travers la toiture délabrée, un rayon de soleil se jouait sur le fer luisant d'une bêche. Une ligne noire et mouvante commençait à l'entrée et allait finir sous les gerbes; les fourmis afiairées ne perdaient pas un instant pour achever leurs provisions d'hiver. Des guêpes volaient vers leur nid suspendu au plafond. Tout à coup le vent soulève un léger tourbillon de brindilles, l'ombre d'un ruban flotte sur le mur, la porte s'entr'ouvre, Rose est là devant moi, je la serre contre mon cœur.

— Adolphe, me dil^-elled'un son de voix tremblant, sans chercher à se dégager, Adolphe

J'étais à ses pieds, la regardant sans pouvoir parler! extase muette! Combien de temps dura-t-elle? Je ne sais. Je la vois encore assise à mon côté, son joli pied chaussé d'une guêtre de coutil appuyé sur la vieille brouette de Tisté. Du rebord de son chapeau de campagne elle se servait comme d'un éventail, ses joues étaient rouges, son sein gonflé, je l'entendais battre.

— Rose , lui dis-je enfin , regarde-moi , et dis-moi que tu m'aimes !

— Je t'aime, me répondit-elle, et pour toujours! Je serai ta femme.

— Ce soir, si tu veux, je parlerai à mon grand-père, et demain il ira chez ta tante.

— Attendons encore; elle est plus malade que jamais, à ce qu'eUe prétend, et elle ne manquerait pas de dire que je veux l'abandonner. Laissons passer la crise, qui touche à sa fin. D'ici là, j'aurai le temps de lui avouer notre amour, ce que je me reproche de n'avoir pas fait

encore. Après-demain, à la même heure, sois ici, nous fixerons le jour de la visite de ton grand-père.

Pendant qu'elle parlait, la paille cédait peu à peu sous la légère pression de son corps. Ses cheyeuz touchèrent mon front. Un brin de paille tomba sur son cou. Je me penchai pour Tenlever; mes lèvres effleurèrent sa peau, je la sentis frissonner. Jusqu'alors c'était sa figure seule que j'avais regardée; je vis son bras nu, à travers la gaze qui le couvrait, un bras ferme, gracieux, d'un brun doré qui ne laissait pas apercevoir les veines. 6n portait dans ce temps-là des ceintures flottantes nouées sur. le côté; la sienne entourait une taille qui n'avait pas besoin d'être serrée. Je l'aurais prise entre mes dix doigts. La vie, la santé, l'amour respiraient dans ses yeux et sur sa bouche, c'était le charme de la fleur dont elle portait le nom, aussi douce à respirer qu'à cueillir. Nos doigts venaient de se toucher, je pris sa main. Une émotion inconnue s'empara de moi Le gravier craqua du côté de la porte.

— C'est ma tante qui s'est réveillée et qui me cherche, me dit Rose ; quelle honte si elle nous surprenait ici !

— N'es-tu pas ma femme? Mais ne crains rien, je reconnais ce pas, c'est celui de Tisté.

Le paysan entra en efiet. En nous voyant, sa figure impassible ne donna pas le moindre signe de surprise; il fit entendre, en me regardant, deux ou tro& de ces sons étoufies qui lui servaient de langage; il prit sa bêche et disparut. Un moment après il était à l'ouvrage; nous entendions le bruit sec du fer contre le terrain pierreux qu'il ouvrait péniblement.

Cette visite inattendue m'avait fait du bien. Après le départ de Tisté, je me sentis plus calme.

— Il est deux heures, ma tante aura bientôt fini de dormir, séparons-nous, ajouta Aose dont la voix me semblait émue. En même temps, elle prit un bouquet d'œillets que j'avais apporté pour elle, et se leva pour partir.

— Reste, lui répondis-je, en tirant doucement ses deux bras pour la forcer à se rasseoir, reste encore, j'ai tant de choses à te dire.

— Adolphe, il faut que je parte, laisse-moi.

— Pars donc, puisque tu le veux, mais donne-moi ce que je t'ai pris tout à l'heure.

Elle me tendit sa joue en souriant; après l'avoir effleurée, jallais recommencer.

Page 1