‹ Le Magasin de librairieChapitre 142 sur 180 · Tome IX. — 86* Li«vai«on · texte numérisé non relu

Tome IX. — 86* Li«vai«on

— Nott, me dit-elle d'une Yoix faible, je n'oserais plus revenir.

Je ne sais quelle langueur me prit. La douceur et la chasteté même de mes émotions redoublaient leur force ; mes yeux voilés se fermèrent. Quand je les rouvris. Rose avait disparu.

Comme les dernières vingt-quatre heures m'ont paru longues! Enfin je vais 1% revoir. Je pars bien avant l'heure convenue. Je n'ai point oublié la douce attente de l'autre jour, je me livrerai encore à son charme. Me voilà hors de la ville. Le vieux nègre est à son poste; assis sur une pierre, à l'ombre d'un énorme parasol, son regard étonné a l'air de me demander ce qui me pousse à cette heure dans le chemin poudreux que brûle l'ardeur du soleil de juillet. Je marche entre deux murailles blanches sur lesquelles courent les lagramues agiles, tournant de temps en temps leurs petites têtes comme pour me voir passer. Pas un pouce d'ombre, pas un souffle d air ; la brise de mer ne se lèvera que dans une heure. Çà et là quelques oliviers montrent au-dessus des murs leurs feuilles blanches et immobiles. J'entends retentir les sonnettes d'un troupeau de chèvres qui se rend aux collines voisines; il me faut traverser un nuage dépoussière brûlante, imprégnée de l'acre senteur des boucs. Quelques pas plus loin, le chemin est si étroit que je me colle contre la muraille pour laisser passer les lourds tombereaux chargés de pierres que le charretier conduit tête baissée comme pour éviter la rafale de chaleur. Enfin, voilà le grand câprier, cachant à moitié la brèche; je la franchis; le long des oliviers et des figuiers je me glisse, et j'entre dans Isipaillêrey heureux, haletant. J'essuie mon front, et je respire.

Je jette les yeux autour de moi ; les toiles d'araignée se balancent, les fourmis travaillent, les guêpes voltigent, un rayon de soleil où se jouent des milliers d'atomes descend du toit, les cigales chantent au dehors; rien n'est changé depuis l'autre jour; moi seul, je ne suis plus le même. Mon cœur bat avec plus de force et de rapidité, un creux marque encore la place de Rose ; à cette vue, je ne sais quel frisson parcourt mes membres. J'oubliais le temps la dernière fois, aujourd'hui il me paraît d'une longueur mortelle. Au moindre bruit, je tressaille d'impatience. C'est elle ! Non, c'est le léger craquement de la paille froissée.

Le temps passe, et elle ne vient pas, L'Ângelus de midi a sonné

depuis longtemps, qui peut la retenir? Vaincu par l'impatience, je sors. Sa tante dort.Tislé, si je le rencontre, ne dira rien ; je trouverai moyen, si je ne vois pas Rose, de parler à la Gavote, En me disant cela et en marchant d'arbre en arbre, j'arrive à quelques pas de la maison; une seule de ses fenêtres est entr'ouverte. La masure du paysan aussi est fermée. Tisté est sans doute en journée, et sa femme est allée porter ses becfigues au marché* De tous c6tés, la solitude et le silence ; les herbes qui croissent entre les briques disjointes de la terrasse étouffent le bruit de mes pas. La maison est close seulement par une porte de liois grillée, à travers laquelle on peut voir ce qui se passe dans l'intérieur. Tout est silencieux au dedans conune au dehors. Je pousse la porte comme malgré moi. D'ailleurs , la tante ne quitterait pas sa chambre à une pareille heure et par une telle chaleur; la Gavote me grondera un peu, mais je saurai ce qui retient Rose. Je suis entré. Me voici dans le 'salon. Au fond est un grand sopha à la turque; sur la cheminée, la pendule et les vases d'albâtre garnis de fleurs artificielles à moitié flétries; autour de l'appartement, une demi-douzaine de fauteuils de velours bleu à ramages, dont l'étoffe usée laisse apercevoir la trame ; près de la fenêtre, un piano de forme carrée avec des ornements de cuivre. La vieille tapisserie de toile peinte, représentant une chasse dont les principaux personnages tombent en lambeaux, fait entendre de petits craquements. Â l'espagnolette est suspendu un chapeau de paille : c'est celui que Rose avait avant-hier ; sur une table, du linge et des robes comme si on avait achevé à la hâte des préparatifs de départ. A cette vue, je me sens pâlir. Partir sans me rien dire, c'est impossible ! pourtant la maison est vide ; sauf le mouvement régulier de la pendule, on n'entend rien. Je m'avance près de l'escalier, prêtant l'oreille aux bruits qui pourraient me venir des étages supérieurs. Sans m'en douter, je me trouve sur les premières marches, ne sachant trop ce que je fais ; je monte peu à peu, et j'arrive au premier étage. Devant moi est une porte entr'ouverte ; j'avance la tête doucement. A droite est un lit fermé de rideaux blancs; à gauche, dans un long vase de cristal bleu posé sur la commode, trempent les fleurs que je donnai l'autre jour à Rose. C'est sa chambre. Sans doute sa tante, dans un de ses accès de frayeur habituels, l'aura obligée de veiller toute la nuit. Vaincue par la fatigue et par la chaleur. Rose se sera endormie. Au moment d'entrer, une sorte de pudeur me retint. Au pied du lit les rideaux ne se rejoignaient pas entièrement. De l'endroit où j'étais je

voyais dans une demi-obscurité ses deux bras étendus sur la couTer^ ture blanche. M'avançant sur la pointe du pied, je prends le bouquet de fleurs ; entre la fente des rideaux je lance un œillet, espérant la réveiller ainsi, puis un autre ; au troisième, ne voyant aucun mouvement, j'appelle doucement : Rose! Rosel

Pas de réponse... Le silence qui règne autour de moi a quelque chose d'étrange et d'effrayant; j'approche l'oreille, je tie saisis pas même le bruit de la respiration humaine; ma main, au moment d'ouvrir les rideaux, retombe; une sueur froide coule sur mon front, je n'ose faire un seul mouvement. Un moment je crois qu'elle a remué; je regarde... Les boucles de ses cheveux, tombant sur ses épaules nues, me cachent son visage; mais je vois son sein, il est immobile. Je me penche sur elle, j'écarte ses cheveux; un cercle noirâtre entoure ses yeux^ ses paupières sont closes, ses joues profondément creusées de chaque côté de sa bouche serrée ; je pousse un cri, et je tombe à genoux en pressant sa main glacée...

Il fallut, je l'ai su depuis, m'arracher de ce lit au pied duquel la Gavote me trouva évanoui quelques minutes après, à son retour du village où elle était allée chercher quelque femme qui voulût bien l'aider dans les derniers apprêts. Personne ne voulut la suivre. Thérézon et moi nous fîmes tout. Le médecin avait déjà semé la nouvelle dans les environs que Rose venait de succomber à une attaque de choléra foudroyant : madame Poncet , éperdue de terreur, s'était réfugiée chez des voisins sans que rien pût la retenir. Tisté et sa femme avaient également pris la fuite; de tous côtés on conunençait à émigrer. Cependant il n'y eut pas d'autre cas de choléra dans le pays. Â la ville, le fléau exerça des ravages terribles. La pauvre Gavote fut une de ses dernières victimes. Il ne me restait plus personne avec qui je pusse parler de Rose.. . On ne me revit plus sur les Allées ; je passais toutes mes journées seul, muet, désespéré, assis sur le banc de la colline Bonaparte, l'œil fixé sur la route de Paris.

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