‹ Le Magasin de librairieChapitre 146 sur 180 · Jacques, p. 73, éd. Charpentier · texte numérisé non relu

Jacques, p. 73, éd. Charpentier

commander à Tamour, écrit Jacques à sa confidente SyWia, et nulle n*est coupable pour le ressentir. Ce qui avilit la femme» c*est le mensonge.•• La résolution de perdre Octave (lamant de Fernande) ne peut se soutenir dans cette âme puérilement sensible, que la plus petite souffrance épouvante et qui succombe sous un véritable malheur. Est-ce sa faute ? Ne serions-nous pas des insensés et des bourreaux, si nous exigions d'elle ce qu'elle ne peut accorder, si nous la frappions pour marcher quand ses jambes se dérobent sous elle?... Pauvre créature souffrante ! sensitive qui se crispe au souffle de l'air ! comment aurais-je le courage brutal de te tourmenter et l'orgueil stupide de te mépriser, parce que Dieu t'a faite si faible et si douce? Oh! je t'ai aimée, simple fleur que le vent brisait sur sa tige, pour ta beauté délicate et pure , et je t'ai cueillie , espérant garder pour moi seul ton suave parfum, qui s'exhalait à l'ombre et dans la solitude;, mais la brise me l'a emporté en passant. Est-ce une raison pour que je te haïsse et te foule aux pieds? Non; je te reposerai doucement dans la rosée où je t'ai prise, et je te dirai adieu, puisque mon souffle ne peut plus te faire vivre, et qu'il en est un autre dans ton atmosphère qui doit te relever et te ranimer \ »

Cependant Jacques , tout fort quMl veut être et quelque fermeté qu'il emprunte à ses systèmes, Jacques ne peut pas supporter d'assister à l'amour de sa femme pour un autre. En vain Sylvia, sa confidente et son Égérie, et qui s'est fait aussi une morale à part, lui écrit : <c Surmonte l'horreur que t'inspire Octave; ce sera l'affaire d'un jour... Laisse-lui sa place et prends-en une meilleure. Sois l'ami et le père, le consolateur et l'appui de ta famille. N'es-tu pas au-dessus d'une vaine et grossière jalousie? Reprends le cœur de ta femme, laisse le reste à ce jeune homme. » Ces conseils, ridicules en dépit de leur prétendue austérité, ne persuadent et ne consolent-pas Jacques. Aussi, pour tirer tout le monde d'embarras et pour en sortir . lui-même, il va faire une promenade dans les montagnes du Tyrol et tombe, comme par accident, dans une crevasse de glacier.

Voilà la doctrine et voilà l'histoire. On aime tant qu'on peut. Le jour où l'amour passe, tout est fini , et, comme il n'y a pas de droit contre l'amour, comme les engagements de la conscience ne sont rien à côté des émotions du cœur, le mari qui n'est plus aimé n'est plus un mari, la femme qui n'aime plus n'est plus une épouse. Le mari

\ . Ibid., p. 339 et 340.

alors doit, s'il est sage et s'il est ferme en sa sagesse, renoncer à sa femme et la céder stoïquement à Tamant. S'il est faible et s'il ne peut supporter d'avoir perdu la tendresse qui faisait son bonheur, eh bien I qu'il prenne son parti et qu'il aille visiter les glaciers et n'en revienne pas. — Mais quoi? s'il faisait ce qui s'est souvent fait dans le monde et ce que la loi n'a pas cru devoir punir : s'il tuait l'amant? — Tuer l'amant ! y pensez-vous? L'amant a droit de vivre : il est aimé; et, comme il n'y a pas, entre l'homme et la femme, d'autre droit et d'autre loi que l'amour, tuer l'amant serait à la fois une folie et un crime : une folie, puisque le mari ne recouvrerait pas de cette façon l'amour de sa femme; un crime, puisque l'amant étant aimé, c'est l'amant qui a droit contre le mari , et non le mari contre l'amant. Dans le code civil renversé qu'ont établi Jacques et Sylvia, le cas de défense légitime doit être au profit de l'amant, et non au profit du mari.

Le suicide ou le renoncement , voilà la conclusion de la doctrine de Jacques. Il faut même dire que le suicide chez lui est une inconséquence, une faiblesse. La véritable conclusion est le divorce par renoncement mutuel : le mari renonçant , par un sublime effort de sagesse, à sa femme qui ne l'aime plus; la femme renonçant plus facilement à son mari , parce au'elle en aime un autre. J'ai bien lu qu'au temps de la primitive Eglise , il y avait des époux qui renonçaient mutuellement au mariage et qui embrassaient la chasteté. Dans Jacques^ le renoncement se fait au profit de l'adultère.'

Je ne dis pas seulement que le renoncement de Jacques est immoral , puisqu'il assiste à l'amour de sa femme pour Octave ; je ne dis pas seulement qu'il est impossible, puisqu'il se tue plutôt que de le supporter; je laisse de côté la question morale et ne m'occupe que de l'intérêt dramatique. Quel personnage que celui de Jacques, qui a toutes les infortunes de Georges Dandin , qui le sait et n'en a pas même les colères ! Il y a des maris qui supportent le déshonneur de leur femme , d'autres qui s'en font une fortune ou une puissance : ceux-là sont à la fois méprisés et ridicules ; il n'y en a pas qui soient plus infâmes. Jacques fait par système ce que ces maris font par calcul , et la différence des sentiments, qui empêche la ressemblance dans le mépris, n'empêche pas la ressemblance dans le ridicule.

Renoncement pour renoncement, j'aime mieux celui de Pauline , qui renonce à son amant. Ce.renoncement-là est honnête et touchant; il coûte à rame qui s'y résout , mais il ne lui coûte rien contre la

dignité. Pauline a aimé Sévère ; elle pourrait l'aimer encore , si elle ne consultait que le penchant de son cœur, si elle croyait , comme le dit Jacques , qu'il n'y a pas d'obligation supérieure à l'amour, « et que personne n'est coupable pour le. ressentir, » par conséquent aussi pour le témoigner. Pauline n'est pas une femme insensible ; elle sait quel est son cœur, elle a aimé :

Une femme d'honneur peut avouer sans honte Ces surprises des sens que la raison surmonte; Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu, Et l'on doute d'un cœur qui n'a point combattu *.

Si elle revoit Sévère , puisqu'enfin il n'est pas mort , elle pourra l'aimer encore. — Eh bien ! cet amour, renaissant avec Sévère ressuscité et jamais oublié , cet amour sera pour Pauline, croyez-en Jacques, une obligation supérieure au serment qu'elle a fait à Polyeucte. Pourquoi donc ne veut-elle pas revoir Sévère? Félix, son père, la prie, par politique et pour avoir en Sévère un appui, de recevoir son ancien amant devenu le favori de l'empereur, ce Moi ! moi! répondelle à son père^

Moi I moi I que je revoie un si puissant vainqueur Et m'expose k des yeux qui me percent le cœuri Mon père, je suis femme et je sais ma faiblesse; Je sens déjà mon cœur qui pour lui s'intéresse Et poussera sans doute, en dépit de ma foi. Quelque soupir indigne et de vous et de moi. Je ne le verrai point!

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