‹ Le Magasin de librairieChapitre 148 sur 180 · Ibid,, scène nr · texte numérisé non relu

Ibid,, scène nr

force qne donne l'idée du devoir. Cependant Félix, plus ambitieux que père , continue à presser Pauline ; ceUe*ci enfin , se décidant à affronter le danger, sûre de leyaincre, mais toujours modeste comme le sont les forts, et prenant sa force dans sa défiance d'elle-même , répond à Félix, qui lui dit que sa vertu lui est connue :

Elle vaiDcra sans doute.

Ce n'est pas le succès que mou àme redoute : Je crainç ce dur combat et ces troubles puissants Que fait déjà chez moi la révolte des sens. Mais puisqu'il faut combattre un ennemi que j'aime, Souffrez que je me puisse armer contre moi-môme Et qu'un peu de loisir me prépare & le voir.

Quels scrupules ! quelles alarmes ! quelles précautions contre elle* même ! Pauline n'est pas une femme insensible , et ce n'est pas sa fitxndeur qui fait sa vertu. Elle a tous les penchants que d'autres prennent pour des lois , toutes les émotions que d'autres prennent pour des avertissements et de» règles. Seulement^ comme du temps de Gomcilie on n'avait pas encore changé le mal en bien , ces surprises des sens s'appellent des tentations et des périls , au lieu de s'appeler des inspirations de la conscience. De là chez Pauline ces scrupules infinis qui nous étonnent. Elle croit, comme tout son siècle, à l'infirmité de la nature humaine , et elle s en défie. Le secret de sa force est là : un péril bien connu est à demi surmonté. Outre l'idée qu'elle a de la faiblesse humaine , Pauline a une haute idée de l'honneur, et c'est ce qui la soutient et la fortifie. Bien savoir ce qu'est la faute , bien savoir aussi ce qu'est le devoir, n'est-ce pas (oate la vertu? L'honneur, tel que l'entend Pauline, n'a du reste rien de subtil ni de raffiné. Pauline n'est ni une prude ni une précieuse : elle est une honnête et digne femme , qui , au lieu de se croire une créature soumise aux lois instinctives de la nature, se croit capable de devoir et d'obligation morale.

L'idée que les femmes et les hommes ont de l'honneur de la femme est le témoignage le plus significatif de l'état moral d'une civilisation. Ârchimède disait qu'ayant, un jour, abordé sûr un rivage inconnu et voyant sur le sable une figure de géométrie , il reconnut qu'il était dans un pays civilisé. Eh bien ! dans quelque pays que vous soyez, partout où vous verrez la femme honorée et respectée « sachez que vous êtes dans un pays civilisé. Ce signe-là est plus

expressif encore que la figure de géométrie. On me dit qu^aux États- Unis une femme peut aller d'un bout à l'autre de ce vaste empire, trayersant des yilles à demi bâties ou des forêts à demi défrichées, et partout, sur les chemins de fer, dans les auberges, sur les bateaux à Tapeur, ne rencontrant qu'égards et respects. A ce signe, je crois à Tavenir des États-Unis , et , pour me persuader de la grandeur de cet avenir, ne me parlez ni du commerce des Américains, ni de leur agriculture , ni du rapide accroissement de leur population, ni de leurs yilles qui s'élèvent comme par enchantement, ni de l'Amérique septentrionale traversée dans toute sa largeur, de New- York à San- Francisco, ni de la bravoure et de la hardiesse des Américains, ni de leur richesse et de leur prospérité; dites-moi seulement qu'une jeune fille peut aller du nord au midi ou de Test à l'ouest, comme si die était partout sous l'œil de sa mère : je suis sûr qu'il y a là une grande et forte civilisation.

Le respect de la femme , c'est-à-dire de l'être le plus fait pour attirer, et le moins fait pour se défendre , est le plus grand triomphe de la loi morale sur la loi de l'instinct. Mais ce respect , qui peut et ' qui doit mieux l'enseigner que la femme elle-même? Pour qu'elle soit respectée, il faut qu'elle se respecte , il faut qu'elle ait , de Vhoaneur des femmes et des scrupules qu'il inspire , l'idée la plus haute et la plus pure. Telle est l'idée qu'en a Pauline. Cette idée règle sa conduite et lui donne la scrupuleuse surveillance qu'elle exerce sur elle-même. Se savoir en péril et y résister, voir le fossé afin de s'en détourner, et surtout ne pas aimer à regarder l'abime , parce que c'est la meilleure manière d'y tomber; ne pas vouloir essayer sa force, ne pas se dire : voyons si j'en mourrai, comme a fait Eve pour son malheur et pour le nôtre % voilà la règle de conduite de l'honnête femme. Elle dit avec Pauline, quand il s'agit de revoir Sévère :

Je ne le verrai point I

ou bien , avec la Monime de Mithridate dans Racine , elle dit à Xipharès qu'elle a aimé :

Oui, quel que soit vers vous le penchant qui m'attire,

i. Nicole dit : « Le péché n*est icntré dans le monde et les hommes ne meurent que parce que la première femme aima mieux éprouver si elle mourrait en désobéissant, que d'obéir et de vivre. »

(Essais de morale, t. V, p. 367.)

Je vous le dis, seigneur, pour ne plus vous le dire. Ma gloire me rappelle et m'entraîne à l'autel, Où je vais vous jurer un silence éternel. J'entends, vous gémissez; mais telle est ma misère : Je ne suis point à vous, je suis à votre père. Dans ce dessein vous-même il faut me soutenir Et de mon faible cœur m'aider à vous bannir. J'attends, du moins, j'attends de votre complaisance Que désormais partout vous fuirez ma présence. • »...••

Enfin je me connais : il y va de ma vie ;

De mes faibles efforts ma vertu se défie.

Je sais qu'en vous voyant un tendre souvenir

Peut m'arracber du cœur quelque indigne soupir;

Que je verrai mon âme, en secret décbirée.

Revoler vers le bien dont elle est séparée ;

Mais je sais bien aussi que, s'il dépend de vous

De me faire cbérir un souvenir si doux,

Vous n'empêcberez pas que ma gloire offensée

N'en punisse aussitôt la coupable pensée,

Que ma main dans mon cœur ne vous aille chercher

Pour y laver ma honte et vous en arracher.

Que dis-je? En ce moment, le dernier qui nous reste,

Je me sens arrêter par un plaisir funeste :

Plus je vous parle, et plus, trop faible que je suis,

Je cherche à prolonger le péril que je fuis.

Il faut pourtant, il faut se faire violence,

Et sans perdre en adieux un reste de constance.

Je fuis. Souvenez-vous, prince, de m'éviter,

Et méritez les pleurs que vous m'allez coûter '•

Quelle intelligence du cœur humain , de sa faiblesse et du plaisir qpi*it trouve à prolonger le péril qu'il fuit ! Les femmes honnêtes craignent tout et ne succombent à rien ; les autres ne craignent rien et succombent à tout.

Au dix-huitième siècle, cette victoire de Thonneur sur la passion est encore la tradition du théâtre. Voyez Zénobie dans le Rhadamiste de Crébillon. Quel époux que Rhadamiste ! Il a enlevé Zénobie qu*il aimait, et, pour la posséder, il a égorgé le père de Zénobie, sa famille

{ . Mithridate, acte 11^ scène vi.

entière. Poursuivi par ses ennemis et craignant de perdre Zénobie, il a mieux aimé, dans sa fureur jalouse , la tuer que de la perdre; il Ta poignardée et jetée dans^l'Âraxe. Des bergers l'ont sauvée, et, cinq ans après, Rhadamiste^ à la cour de son père Pharasmane, la retrouve. Les deux époux se reconnaissent; Zénobie, dès ce moment, renonce au frère de Rhadamiste, à Arsame, qu'elle aimait; mais , toujours violent dans ses passions et toujours jaloux , Rhadamiste la soupçonne d'avoir encore un reste de tendresse pour son frère. Écoutez la réponse de Zénobie à ces soupçons que la cruauté de Rhadamiste peut rendre si terribles :

« Il est vrai que, sensible aux malheurs de ton frère , De ton sort et du mien j'ai trahi le mystère. J'ignore si c'est là le trahir en effet; Mais sache que ta gloire en fut le seul objet : Je voulais de ses feux éteindre l'espérance, Et chasser de son cœur iin amoar qui m'offense. Mais, puisqu'à tes soupçons tu veux t'abandonner, Connais donc tout ce cœur que tu peux soupçonner; Je vais par un seul trait te le faire connaître, Et de mon sort après je te laisse le maître. Ton frère me fut cher, je ne le puis nier, Je ne cherche pas môme à m'en justifier; Mais, malgré son amour, ce prince, qui l'ignore, Sans tes lâches soupçons l'ignorerait encore.

(i. Artftme.)

Prince, après cet aveu je ne vous dis plus rien. Vous connaissez assez un cœur comme le mien Pour croire que sur lui l'amour ait quelque empire. Mon époux est vivant : ainsi ma flamme expire. Cessons donc d'écouter un amour odieux, Et surtout gardez-vous de paraître à mes yeux.

(A Rbadamiite.)

Pour toi, dès que la nuit pourra me le permettre. Dans tes mains, en ces lieux, je viendrai me remettre. Je connais la fureur de tes soupçons jaloux; Mais j'ai trop de vertu pour craindre mon époux \

Les sentiments de Zénobie ont quelque cfaose de plus théâtral que

i. Bhadamiste, acte IV, scène iv.

DANS LB DBAMS. 511

ceux de Pauline, et sa magnanimité cherche plus l'effet Mais, à part ces différences d'action et de langage, Zénobie est de l'école de Pauline : elle sacrifie son amour au devoir, elle soumet la nature à la règle; elle a seulement le tort de se parer un peu de son sacrifice.

Dans [Orphelin de la Chine de Voltaire, Idamé a aimé Gengis- Ean ; mais elle est décidée à rester fidèle à son époux Zamti : elle con^ serve encore la tradition de Pauline, de Monime, de Zénobie. Sa vertu n'est plus aussi simple que celle de Pauline; surtout elle a trop de confiance en elle-même. Nous ne trouvons plus là les vertueux scrupules de Pauline et même de Monime, cette crainte de soi qui iait la force contre les passi(»is. Au dix-huitième siècle et avec les {HTOgrès qu'a faits l'orgueil humain, se défier de soi semble une faiblesse : on met la bravoure dans la fanfaronnade et la force dans l'orgueil. Cependant l'idée du devoir l'empdHe encore sur les suggestions de la passion. Idamé avoue, il est vrai, comme Monime à Xipharës, comme Zénobie à Ârsame, elle avoue à Gengis-Kan qu'elle Ta aimé.

Quoi I vous m'auriez aimé !

dit Gengis-Kan.

C'est à vous de connaître , répond Idamé,

Que ce serait encore une raison de plus Pour n'attendre de moi qu'un éternel refus. Mon hymen est un nœud formé par le ciel même ; Mon époux m'est sacré; je dirai plus : je l'aime. Je le préfère à vous, au trône, à vos grandeurs. • Pardonnez mon aveu, mais respectez nos mœurs. Ne pensez pas non plus que je mette ma gloire A remporter sur vous cette illustre victoire, A braver un vainqueur, à tirer vanité De ces justes refus qui ne m'ont point coûté. Je remplis mon devoir et je me rends justice; Je Jie fais point valoir un pareil sacrifice. Portez ailleurs les dons que vous me proposez; Détachez-vous d'un cœur qui les a méprisés. Et, puisqu'il faut toujours qu'Idamé vous implore, Permettez qu'à jamais mon époux les ignore.

De ce faible triomphe il serait moins flatté Qu'indigné de l'outrage à ma fidélité '.

Cette vertu est un peu guindée, ellea deséchasses : je crains la chute. Mais, comme au théâtre nous devons prendre les personnages tels qu*on nous les donne, je prends Idamé pour un disciple de Pauline: c'est le même respect de Thonneur, la même idée des devoirs et des droits de la femme. Cette idée témoigne de Tétat moral des esprits au dix-septième siècle et jusqu'au milieu du dix-huitième. Je ne prétends pas, assurément, que le dix-septième siècle ne fût composé qoe de petits saints. Les mœurs étaient souvent mauvaises; Tétat moral des esprits était bon : on pensait mieux qu'on ne faisait. De nos jours, souvent on fait mieux qu'on ne pense et qu*on ne dit ; l'inconséquence qui perdait nos devanciers du dix-septième siècle, croyant au bien et fisdsant le mal, nous sauve d'une façon imprévue en nous empêchant de faire tout le mal auquel nous croyons. Nos péchés sont timides en comparaison de nos doctrines ; mais, si nous péchons petitement, nous nous repentons peu ou point, et c'est là notre infériorité morale. Le repentir était la grande vertu du dix-septième siècle. Le mal se faisait ; mais ceux qui le faisaient le condamnaient, et surtout s'en repentaient. La règle était renversée par la passion et relevée par la pénitence. Phèdre elle-même savait ses crimes et les désavouait, tout en s'y abandonnant :

Je sais mes perfidies,

GEnone, et ne suis point de ces femmes hardies Qui, goûtant dans le crime une tranquille paix, Ont su se faire un front qui ne rougil jamais '.

Aujourd'hui, les femmes hardies de nos drames et de nos romans se font mieux qu'un front qui ne rougit pas : elles se font une doctrine qui les pousse à s'enorgueillir de leur faute. On prêche du fond du fossé. Mauvais temps que ceux où le péché s'érige en système ! où le vol dit ; Je suis la guerre ! et plus hardiment encore : La propriété est le vol! — où l'adultère dit : Je suis lamour ! — où l'amour enfin dit : Je suis la loi !

Ici je voudrais faire deux simples questions. Voici la première :

i. L* Orphelin de la Chine, acte IV, scène iv. 2. Phèdre, acte Ilf, scène m.

DANS LE DRAME. JSi3

Tadultère qui s'appelle Famour, la liberté, qui prend tous les plus beaux noms enfin et les plus chers au cceur humain, Tadultère donne-t-il au moins Iç bonheur? Répondez, Indiana. Mal mariée, oui! mais mal aimée aussi par votre amant. Du mari ou de Tamant dlndiana, qui vaut le mieux? Quel est le plus dur, c'est-à-dire le plus égoïste? Qui blesse le plus Indiana? L*un froisse et meurtrit sa main : c'est le mari; l'autre froisse et meurtrit son cœur : c'est l'amant. Ce n'est donc pas là qu'est le bonheur. Est-ce là au moins qu'est l'intérêt romanesque ou dramatique? pas davantage ; et c'est ici ma seconde question. Vous intéressez-vous beaucoup à Fernande, qui cesse si aisément d'aimer son mari pour aimer Octave? Il est vrai que ce n'est pas sa faute : son mari lui-même l'a avertie qu'il n'y a pas d'obligation dans le mariage. Aussi, dès qu'elle n'aime plus Jacques et qu'elle aime Octave, elle reconnaît le cas prévu : elle s'abandonne à son nouvel amour sans essayer de lutter un instant. Mais^ avec cette simplicité d'instinct et d'action, où est le roman? oii est le drame? où est l'intérêt?

A part toute question de morale, le devoir est plus dramatique que la passion. Otez le devoir, la passion n'a plus d'ennemi; ôtez la passion, le devoir n'a plus contre qui lutter. Pauline m'intéresse et m*émeut, parce qu'elle représente la lutte du devoir contre la passion. Madame de Volmar, dans la Nouvelle Héloïse, m'iptéresse et m'émeut, parce qu'elle représente encore la même lutte. Que représente Fernande? Rien qu'un penchant ou un instinct. Je suis forcé de la renvoyer à l'histoire naturelle.

Nous avons étudié dans la trilogie du mari, de la femme et de l'amant, le personnage de la femme. Étudions maintenant celui de l'amant ; voyons Sévère dans Polyeucte

Sévère est l'amant honnête homme : il s'arrête avec respect devant Tobstacle que lui crée la vertu de Pauline. Il sait bien quels sont pour lui les sentiments de Pauline : qui donc a jamais été aimé et ne s'en est pas aperçu? Pauline, d'ailleurs, ne lui cache pas

Qu'un je ne sais quel charme encor vers lui l'emporte;

mais elle n'avoue ce charme que parce qu'elle veut le vaincre; 'et Sévère, respectant la vertu qui le désespère, lui promet de ne plus chercher

ces tristes entretiens,

Qui ne font qu'irriter vos tourments et les miens.

T«M IX. — 8«*LinaiMa. S3

914 DE UAW6UR pONlUGAL

n ne longe pa^i pB instant à pft)fitf r pouF fon fimeiiF dci la ipif^ble pplilique de Félii:, q^i voudrait q\k^ Pauline (néQ^i^t ^Wr»- Ha 8>iiBÇQt, iU se }0 4i^6nt et ilç ^ quittent.

Puisse le juste ciel, content de ma rnine, Combler d'heur et de jours folyeucte et P^iuline I

dit Séyère, cpi, avec la délicatesse la plus niagnanim^, joint If pom de Polyeucte à celui de Pauline, compie pour la rassurer contre s(p amour, a Puisse, répopd Pauline,

Puisse trouver Sévère, après tant de malheur, Une félicité digne de sa valeur !

Puis, quels cris échappés du cœur, mAme en ces adieux pleias d'kêiineur 1 « Cette félicité, dit Sévère, .

Je la trouvais en vous.

i^ 4*penda^ 4'mi péff .

siriRK.

0 devoir qui me perd et qui me dé«espèrel Adieu, trop vertueux objet et trop el^arioaDU

ïAULim.

Adieu, trop malheureux et trop parfait amant * I

Voilà rbonnète homme, voilà Tamant généreux. La géBéretité de Sévère n*est pas seulement Teffet d*un noble caractère : il croit a la vertu et surtout à celle de Paulin^ ; il croit à Tautorité des devoirs que Pauline lui oppose. Entre eux il n*y a pat seulement un lîeii d*amour qui les rapproche, il y a un lien d^bonneur qui les sépara» Aussi ils se quittei^t sans hésiter, tristes, émus, mais décidés et sacnn fiant la passion à la loi, au lieu d*aff£Ûblir ou d^ii^cliper 1^ loi devaat la passion.

C'était là la doctrine du dix-septième siècle , sinon la pratique. Dans le Grand Cyrus ^, dès le p^em^r volume, deux amants, Agfab* tidai et Amestris, séparés par le devoir, puisque Amestrls a épousé

i . Polyeucte, acte II, leène ri.

2. Le premier volume da €ynts est de iSttO; Mif$uci^ est de IS40.

Otane, ee quittent avec les mêmes sentiments que Pauline et Sévère. A^Iatidas, un peu moins généreux peut-être que Sévère, et non moins passionné, demande à Amestrîs de vouloir bien l'écouter quelquefois : « Oui, madame, je mourrai avec joie et avec gloire, si vous souffre? que je vous rende compte de mes douleurs ; et ne craignez pas que je désire jamais de vous rien qui vous puisse déplaire... Vous écoutâtes Mégabise, que vous n'aimiez pas : refuserez- vous la même gr|ce à un homme que vous n'avez pas haï, et que peutrélre ne haïssez-vous pas encore? — C'est pour cette raison, reprit-elle, que je vous dois tout refuser; car enfin, Âglatidas, je vous ai aimé et je ne puis vous haïr, de sorte que c'est pour cela que je dois me défier de mes propres sentiments... — Mais le moyen, madame, de ne vous voir plus? lui répliquai-je. — Mais le moyen, reprit-elle, de se voir pour se voir toujours infortunés? — Les larmes que l'on mêle avec celles de la personne aimée n'ont presque point d'amertume. — Et les douceurs où la vertu trouve quelque scrupule à se faire ne sont plus des douceurs pour moi. — Vous voulez donc qu' Aglatidas ne vous voie plus et peut-être ne vous aime plus? — Je devrais, en effet, souhaiter cette dernière chose comme la première; mais j'avoue que je ne le puis. — Que voulez-vous donc qu'il fasse? — Je veux qu'il m'aime sans espérance, qu'il se console sans me voir, qu'il vive sans chercher la mort, et qu'il ne m'oublie jamais... Adieu, Aglatidas, adieu. Je commence à sentir que mon cœur me trahirait, si je vous écoutais davantage, et que je ne dois pas me fier plus longtemps à ma propre vertu contre vous. Vivez, si vous pouvez ; n'aimez qu'Amestris, s'il est possible, et ne la voyez jamais plus. Elle vous en prie, et même, si vous le voulez, elle vous l'ordonne. En achevant de prononcer ces tristes paroles^ elle me quitta tout en larmes, et tout ce ^pie je pus faire fut de lui baiser la main, qu'elle retira d'entre les mieniiea avec asses de violence '. »

Flous reconnaissons ici les sentiments de Pauline et de Sévère. Seulement, ai je pui3 parler ainsi, le climat est un peu moins bon. Nous sommes dans le roman, au lieu d'être dans le drame de Corneille, dan» cet air pur et vif que son génie souffle partout où 11 passe. Aglatidas et Ameatris donnent un peu plus à la passion que ne font Sévère et Pauline ; non que les cœurs soient plus émus, mais les âmes sont WÛna fartes et moins hautes. Elles sont aussi dociles au devoir ; elles

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