Tome IX. i- S6* LiTrtiMtt
L'acte de foi par lequel débute la science est la croyance dans les lois de la nature et dans l'impossibilité que ces lois soient démenties par aucun caprice miraculeux. Cet acte de foi parait, au premier abord, peu coûteux, mais à mesure qu'on en approfondit le sens, on change d'avis. L'esprit scientifique est encore une si gran^ nouveauté pour nous, cette croyance est si loin d'être devenue un guide de nos actions et de nos opinions, que nous l'oublions le plus souvent dans la pratique, et que nous arrivons à en nier les conséquences les plus éyir dentés, dès que notre intérêt semble l'exiger. La plupart des personnes qui ont reçu ce qu'on appelle de Yéducation admettent volontiers des lois rigoureuses dans le monde physique, mais non dans le monde moral; elles ne savent pas que les sciences positives dans leur état actuel, sans confondre ces deux mondes, ainsi qu'on le leur a reproché, en ont &it les sujets d'études pareilles, et ont établi entre eux une corrélation si évidente, si nécessaire apx expérimentations futures, que chacun de ces deux mondeis considéré isolémentdevient un non-sens, et que s'il n'y a pas de lois invariables dans le monde moral, il n'y. en a pas non plus dans le monde physique. Ce qui les empêche de croire à des lois fatales en histoire et en psychologie, c'est que, disent-ils, le libre arbitre de l'homme viendra sans cesse les démentir. Le libre arbitre leur parait creuser un abîme entre les sciences physiques et les sciences morales; or, c'est précisément cet abîme que les sciences physiologiques et ethnologiques ont aujourd'hui entièrement comblé.
Il faut remarquer que l'objection du libre arbitre peut être faite aux lois les plus certaines de la physique. La loi de la gravité, par exemple, enseigne que tout corps tend à se diriger vers le centre de la terre, jusqu'au moment où il rencontre un obstacle sur lequel il se fixe. Dira-t-on que le libre arbitre de l'homme, qui est ici la volonté de se mouvoir, vient démentir la loi de la gravité? Non, mais on dira que la loi de la gravité, qui suffit seule pour expliquer les mouvements de la pierre, se combine avec des lois physiologiques dans les mouvements plus complexes du corps humain. La loi de la gravité, considérée seule, indépendamment des lois physiologiques, avec lesquelles elle se combine harmonieusement sans cesser d'être complètement vraie et sans perdre la moindre quantité de son action, apparaît conune la limite du libre arbitre de l'homme, lui permettant de marcher sur la surface de la terre et lui défendapt de s'élancer dans les airs. Ou si lliomme s'élève dans un aérostat, loin que ce phéncuntee démente la loi de la gravité, il en est une des vérifications et des généralisations les plus intéressantes, et c'est seulement en la connaissant et en s'appoyaal sur elle qu'il a pu inventer l'appareil qui lui permet de se tenir en Tair.
n en est de même des lois du monde morale elles sont aussi rigoo-
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reines que celles du monde physique, le libre arbitre de rhomme ne les dément jamais, elles sont complètement fausses ou toujours et complètement Traies. Les sciences ethnologiques, par exemple, ont constaté, par la classification méthodique des œuvres d'art, que dans chaque civilisât!^ les beauz*arts, avant d'arriver à la perfection, pas-^ sent par une suite de phases qu'on distingue les unes des autres par les caractères communs de toutes les œuvres exécutées à une même ^oque. Mais, dira-tron, un grand génie, un Titien ne connaît pas ?otre loi et vient la démentir. S'il fût né au temps de Cimabué, la peinture, en Italie, fût arrivée à sa perfection deux siècles plus tôt. II n'en est rien* Titien, né au temps de Cimabué, même à Venise> en supposant les milieux physique, chimique, hygiénique, physiologique, restés les mêmes et ne changeant que le milieu social, Titien appli* quant le même puissant génie et la même volonté à son art, ne nous aurait laissé que de l'imagerie religieuse, fort belle assurément, mais présentant les caractères primitifs de tous les tableaux contemporains, au lien de ces chefs-d'œuvre qu'on connaît.
La légitimité de cette affirmation résulte de ce seul fait, qu'on peut classer par époque les tableaux faits en Italie au moyen âge. Si on peut les classer par époque, c'est que tous ceux exécutés à une même époque présentent des caractères communs, que leur ont donnés les artistes, sans le vouloir, et qu'il faut rapporter à une loi de développement dans les arts qui impose une limite au libre arbitre, loi à laquelle les plus libres et les plus beaux génies sont soumis comme les plus médiocres, de même que le corps de l'athlète est soumis aussi^ complètement que celui de l'homme le plus chétif à la loi de la gravité.
Ainsi donc, toute science positive spéciale débute par la foi en des lois rigoureuses, toujours complètement vraies, incapables d'être démenties par aucun caprice et aucun libre arbitre, lois qui régissent souverainement les phénomènes dont elle traite. Elle peut recon«» naître qu'elle a énoncé des formules fausses ou incomplètes, mais elle en conclut seulement qu'il lui faut recommencer son travail à nouveau, et non que les lois encore inccmnues n'existent point. Et comme^ de nos jours, il n'y a pas d'ordre de phénomènes susceptibles d'être perçus par nos sens et conçus par notre esprit, auquel les méthodes positives ne soient applicables, il s'ensuit que tout dans l'univers, depuis les manifestations de notre pensée et de notre volonté jusqu'aux mouvements et aux changements d'état des minéraux, est conçu par l'esprit scientifique comme soumis à des lois, soit de connexion, soit de développement, toutes également et complètement rigoureuses. Tel est l'acte de foi qu'exige la science à son début. J'ajouterai que l'esprit scientifique, qui débute comme l'esprit religieux
par un acte de foi, exige aussi comme lui des actes de foi continuels. Il y a à peine quarante personnes en Europe capables de démontrer la vérité de la loi de Newton, et d'en vérifier les conséquences, et l'Europe croit en cette loi.
La croyance aux lois scientifiques est si nouvelle et si difficile que la plupart des savants eux-mêmes , qui manquent- d'ordinaire d'esprit philosophique, n'en comprennent ni la portée ni les vraies limites. Beaucoup de médecins, fort capables d'ailleurs, ont dit et écrit que si les faits du magnétisme animal étaient vrais, il faudrait renoncer à toute science. Tel n'est pas, en ce qui concerne de pareilles questions, le langage du véritable esprit scientifique. Il se contente de dire que les phénomènes du magnétisme sont, jusqu'à présent, trop isolés, trop difficiles à observer, pour pouvoir prêter à une étude spéciale, mais que si dans l'avenir il en est autrement, si on arrive jamais à en constater et à en réunir un grand nombre , ils seront certainement comme tous les autres ordres de phénomènes soumis à des lois rigoureuses, et que ces lois ne viendront démentir aucune de celles que nous connaissons déjà. Si les médecins avaient pensé ainsi , ils se seraient préservés du ridicule qu'ils viennent de se donner récemment en annonçant officiellement, sous le nom de phénomène d'hypnotisme, un fait connu depuis trente ans et plus de tout le monde, sous le nom de fait magnétique, et surtout de ce ridicule que se sont donné la plupart des commissaires chargés par les académies d'assister à des séances de magnétisme^ quand ils ont crié à la fourberie et au charlatanisme, parce que les phénomènes annoncés ne se sont pas produits à l'heure dite. Comme si en physiologie on était maître de refaire à volonté les expériences ainsi qu'en chimie ; comme si l'astronomie, la plus sûre des sciences positives, ne se contentait pas de constater, les phénomènes dont elle traite, sans pouvoir jamais les produire ; comme si elle n'était pas souvent obligée d'attendre pendant des siècles le moment de faire une observation.
En ce qui concerne la croyance à un monde surnaturel, à l'existence d'esprits vivant séparés de tout corps, ou ne possédant que des corps invisibles^ croyance encore si répandue, et qui tient une si grande place dans l'histoire, le savant doit se contenter de dire que, dans l'étatactuel de la science, il n'y a pas lieu de croire à Texistence d'un pareil monde, parce qu'aucun fait scientifiquement constaté ne conduitjà l'admettre, mais qu'en tout cas, si ce monde existe, il est, soit en lui-même, soit dans ses relations avec le nôtre, régi par des lois rigoureuses, que, par^suite, il cesse d'être un monde surnaturel pour devenir une partie du monde naturel, et que les méthodes des sciences positives seront un jour applicables à son étude.
La science, avons-nous dit, est, en quelque sorte, une religion, non» seulement parce qu'elle est croyante, mais aussi parce qu'elle présente à l'homme un idéal infini. Dès que l'habitude et l'éducation ont forcé l'homme à admettre partout et toujours l'existence de lois invariables, l'idéal qui en découle s'impose invinciblement à ses désirs et à sa pensée, car il ressort de la contemplation môme des lois, conçues comme distinctes des forcen et des causes , et ne s'appuyant nullement sur les notions que ces deux mots présentent à notre esprit.
Toutes les fois que le mot loi est employé dans les sciences positives, il y est synonyme de rapport ou de corrélation. Quand notre esprit contemple simultanément deux objets, il les constate identiques ou différents. Cette identité et ces différences sont les rapports de ces deux objets, rapports qui nous permettent d'arriver à connaître ces deux objets l'un par l'autre. Entre deux objets quelconques, il y a donc toujours des rapports ; mais, généralement, ces rapports ne sont pas mesurables, même approximativement; les différences que notre esprit voit entre les deux objets sont si étendues et si indéfinies, que les liens que nous pourrions établir entre eux seraient oiseux, et ne présenteraient aucune idée nette ni utile à notre esprit. Le travail, le travail unique de la science consiste à placer entre ces deux objets primitifs des séries d'objets intermédiaires, qui rendent leurs diffé* rences plus nettement appréciables, et permettent d'énoncer ces différences utilement.
Les faits primordiaux de toute science spéciale, ceux qui servent de base à sa classification méthodique, sont donc des rapports, et comme entre deux rapports (ainsi que nous l'avons dit pour deux objets quelconques), il y a toujours un rapport, entre deux rapports de rapports^ toujours un rapport, et ainsi de suite indéfiniment; il est possible à la science d'énoncer un certain nombre de rapports généraux, tenant lieu d'un grand nombre de rapports particuliers, ce sont ces rapports généraux que. la science appelle des lois. Si les lois ne sont que des rapports, notre esprit est forcé d'admettre qu'entre deux lois quelconques, il y a toujours un rapport qu'on ne peut énoncer actuellement , mais qui n'en existe pas moins : une loi inconnue dont les deux lois connues ne sont que des éléments. La foi scientifique n'affirme donc pas seulement que l'univers est régi par des lois invariables, mais par une seule loi, qu'il existe un fait général identique à la foule des faits particuliers : les contenant tous implicitement dans son sein.
Tel est l'idéal que présente à l'homme la science considérée dans son ensemble, seul idéaL admissible dans un pays où dominerait l'esprit scientifique, idéal dont l'importance sociale est d'autant plus grande et persistante que nous ne pouvons ni le connaître ni l'embras-
ser entièrement : que les limites de nos sens, de nos instruments d'observation , de nos facultés cérébrales, de nos langages interdiront toujours à rhomme d'énoncer utilement, et d'une manière compréhensible, la loi unique qui résume tous les faits de TunÎTers; j'ajouterai : idéal dont le caractère religieux est d'autant plus accusé qn^l renferme un mystère en contradiction avec les formes mômes de notre entendement.
Quelle est, en effet, l'idée que nous dcTons nous former d'un unô* vers régi par une loi scientifique unique?
Nous nous servons journellement des mots corrélatifs de farce et de came^ d'une part, et d'effet de l'autre. Ces mots sont trop commodes et utiles pour disparaître jamais du langage, et les pbilologues soni en état de montrer que les notions vives et vagues qu'ils représentent ont été indispensables à la création des langues primitives, qu'elles le sont, par conséquent, à la constitution des langues actuelles, qui ne sont que des altérations mesurables des langues primitives. Qaand nous appelons à notre secours dans les sciences ces notions instinctives, il ne faut pas cependant nous abuser sur le pouvoir qu'elles nous prêtent; on peut dire, sans danger, que la science est la recberche des causes, pourvu qu'on ajoute qu'expliquer scientifiquement un fiiit,' c'est simplement le rapporter à un autre fait qui en tient lieu, et qu'expliquer ce second fait, c'est le rapporter à un troisième qui n'est pas plus une cause ou une force que le premier et le second. Tous les faits généraux que la science appelle lois sont comme les faits particuliers : les lois n'enseignent pas le mode d'action ou de combinaison de forces, de causes mystérieuses, de propriétés réelles de la nature, elles énoncent simplement des rapports de rapports.
— Les planètes décrivent des ellipses autour du soleil.
—On ne peut grouper régulièrement des points autour d'un centre que de cinq manières différentes.
— - Tous les azotates sont solubles dans l'eau.
— Tous les ruminants ont le pied fourchu.
•— Par les croisements de deux races on n'obtient pas de races fixes, mais des séries d'individus qui retournent à l'une on à l'autre des deux races primitives.
Il n'y a jamais lieu de demander pourquoi : les choses sont comme cela parce qu'elles ne sont pas autrement, bien que notre esprit ne répugnftt point à ce qu'elles fussent autrement , eomme il ne souhai* lait pas qu'elles fussent ainsi ; les lois scientifiques ne présupposent pas des causes cachées d'où elles tireraient les motifs de leur vérité. L'énoncé de chacune d'elles satisfait pleinement notre esprit en ce qui concerne les rapports particuliers qu'elle résume. La loi qui résame
REYDË DES SCIENCES. S5i
tonte une science n'est pas plus près des causes et des propriétés essentielles et indécomposées de la nature que la loi secondaire qui n'en résume qu'une partie, ou que ne l'est un fait isolé. Elle njpn parle point, et a une clarté complète sans nous rappeler ces notions.
La loi de Newton telle qu'on l'éoonce habituellement : les corps célestes s'attirent en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré de leurs distances^ a abusé beaucoup de personnes sur la valeur du mot attraction^ et leur a fait croire que Vattraction était une cause, une propriété de la nature, une faculté occulte inhérente à toute particule matérielle, suffisant, ou peu s'en faut, à donner le secret de toute la physique. C'est, encore de nos jours, les idées des forces attractives et répulsives qui sont développées dans les préliminaires des traités élémentaires de physique et de chimie, et qui sont censées devoir donner à l'élève des notions sur la structure intérieure des corps. Mais, outre que Newton, ^qui a une cer-' taine autorité dans la question, a protesté toute sa vie contre la torture qu'on faisait subir au mot attraction , pour lui donner le sens de cause ou de propriété réelle, il suffit de se rappeler que sa loi, telle qu'il l'a trouvée, est exprimée en langage mathématique, c'est-i-dire ne peut être qu'une corrélation établie entre des rapports numériques, et que les notions de force et de cause lui sont aussi étrangères qu'à l'égalité : 3 -f- 2 = 5, vérité nette, facile à saisir, complète en soi, et qui n'a rien devant elle, ni rien derrière. Quand nous traiterons de Vapplication des mathématiques à la physique^ nous montrerons que, bien que les mots de cause et d'effet soient fréquemment et corrélativement employés en mécanique et qu'on ne puisse s'en passer, il faut bien se garder de croire que l'idée de causalité soit nécessaire à cette science, qu'elle est même souvent nuisible à son développement.
Comme les lois particulières des sciences spéciales, la loi unique qui régit l'univers, elle aussi, est non-seulement un rapport, mais elle n'est que cela; si nous pouvions l'énoncer, elle ne nous dirait rien sur les causes, les forces^ les propriétés absolues, la substance, l'essence des choses, leur nature intime, leur réalité, leur être. En regard de cette loi, les notions que ces mots expriment deviennent donc des non-sens, des à-peu-près grossiers, qui nous permettent de parler des rapports que nous ne connaissons pas encore ou que i^ous ne connaissons qu'approxîmativement, puisque cette loi, qui n'en dit rien, ferait cependant comprendre complètement et sans aucune obscurité l'univers à l'animal assez intelligent pour l'énoncer.
Ainsi donc, l'ancien axiome de Técole : pas de qualité sans substanc&f est faux; les êtres et les objets n'ont ni nature^ ni qualités essentielie»; chacoa n'est que par ses différences avec tous les autres; les cause» ne
sont que par les phénomènes que nous leur attribuons, et, au contraire, ces phénomènes sont sans elles; les quantités et les qualités ellesmén\es ne sont que par leur mesure, seule réalité nécessaire, et l'uniyers applirait comme une harmonie, un système de relations entre des choses qui ne sont point, ou ne sont que par cette harmonie.
L'univers n'est pas, comme le croyait la théologie scolastique, nn édifice ayant pour base la matière et pour sommet la cause première ou le premier moteur; c'est une sphère : il n'a par conséquent ni bas ni haut, ni fondement ni sommet, et il n'y a pas plus lieu de demaader comment des rapports, qui ne s'alfirment de rien, peuvent rester aiDSÎ liés, se tenir en l'air et ne pas tomber dans le néant, qu'il n'y a lieu de demander pourquoi le soleil ne tombe pas. Qu'appelez-vous tomber! Quel est le haut et le bas du soleil? Et de quel côté tomberait-il?
Ce sont des considérations de ce genre et les théories qui en découlent sur le rôle des êtres intelligents dans l'univers, qui ont ravivé, rajeuni et passionné la théologie chrétienne en Allemagne, et qui sont en train de la renouveler en Angleterre par l'influence allemande. Les professeurs allemands sont aujourd'hui.'mattres de l'université d'Oxford, et cette invasion germanique va modifier profondément le caractère anglais.
C'est de Dieu, considéré non plus comme la force ou la cause première, mais comme l'unité, comme le fait dont tous les autres faits sont la conséquence, non parce qu'il les crée, mais parce qu'il est leur lien, qu'il a été dit : qu'il est distinct du monde, indépendant, immuable et éternel, car un fait général est distinct des faits particuliers qu'il résume, car une loi qui énonce implicitement toutes les autres ne peut être modifiée par aucune d'elles et reste toujours ce qu'elle a été; qu'il est personnel et conscient de lui-môme, puisqu'en lui est la raison de tous les êtres conscients et personnels; qu'il est la bonté et la beauté parfaites, puisque nous n'acquérons la notion du bien et du beau que par les efforts que nous faisons pour le mieux connaître, le mieux contempler, et que le mal et le laid ne sont que le défaut de cette connaissance et de cette contemplation : défaut éternel, qui est la condition et la définition même de notre liberté morale'.
1 . Les sectes protestantes, qai tendent aujourd'hui plus ou moins confusément vers cette conception de Dieu, le considèrent à la fols comme la loi de l'univers (comme s& forme absolue et parfaite]^ et comme le Saint-Esprit qui connaît cette loi, l'énonce, la possède et en jouit éternellement. On voit qu'un tel Dieu prête à une adoration très-flérieus» et très-pratique : le fidèle, en s'efforçant de le faire descendre dans son Ime par la méditation et la prière, s'élève à nne conception de plus en plus élevée de la loi parfaite, en même temps qu'il trouve dans son commerce et ses entretiens avec l'àme divine une force pour résister aux injustices des liommes, un Areln à ses passions et le mépris de la
Un tel langage et l'ordre de considérations dont il découle répugnent singulièrement à la science française, et ce serait, son plus beau titre, un caractère qu'il faudrait lui souhaiter, de conserver toujours, si cette répugnance provenait, chez les savants français, d'une résignation voulue à ne jamais se figurer l'ordre dans l'univers, de la conviction que ce qui est en contradiction avec les formes mômes de notre pensée ne peut que nuire à la pensée et lui ôter sa clarté et sa force; mais chez la plupart d'entre eux cette répugnance ne vient que de l'étroitesse des vues, d'une spécia)isation exagérée, d'un mépris avoué pour toutes les questions de méthode et de classification, tendances aussi nuisibles aux progrès futurs de la science qu'une alliance, même bâtarde, entre l'esprit scientifique et l'esprit théologique. Politiquement parlant, il faut souhaiter que cette répugnance cesse au moins en partie, car la foi scientifique et la foi religieuse, n'ayant point en France, comme en Allemagne et Angleterre, ce terrain commun de la théologie où elles peuvent se connaître, se concilier quelquefois dans un même individu, apprécier au moins mutuellement leur indestructible vigueur, le prêtre et le savant français vivent dans un mutuel mépris l'un de l'autre, qui produit en ce moment et qui produira de plus en plus de déplorables conséquences, et qui est la cause de cette incohérence dans les convictions, de cette absence d'unité dans la conduite, de ces brusques revirements, de ce détachement pour tout ce qui n'est p^s ou le plaisir ou l'intérêt du jour, que les étrangers nous reprochent avec quelque raison, bien que ces défauts nous rendent supérieurs à eux à beaucoup de points de vue.
XORALB DE LA SGUSKGS.
La morale dans son objet, dans ses applications, n'est pas une science, c'est un art comme la médecine S avec laquelle elle est inti-
MuArance. Cette conception, qui réduit TintervenUon mlracnlease de Dieu dans l'univers à celie qu'il exerce sur rime humaine, et celle-ci à Ui grâce, grâce qui elle-même semble obéir dans son intenréntion à une loi sdenUûque, puisqu'elle est en corrélaUon arec le désir sincère que nous avons de la recevoir, est aussi bien, et même plus, dans les traditions catholiques que dans les traditions protestantes. C'est , sinon le point de vue anlque, du moins le point de vue principal de l'auteur de V Imitation,
1. Ainsi, le diagnosflc est un art dont les bases reposent sur la science, mids que celle-ci ne pourrait seule réaliser.
mement liée en bien des cas ; mais comme la médecine , c'est un art qui s'appuie ou doit s'appuyer ezclusiTcment sur les sciences. Oa peut se servir de Texpression sciences morales pour indiquer les sciences qui servent à l'art du moraliste , comme on se sert de Tezpression sciences médicales pour indiquer eelles qui servent à l'art du médecin ; mais de même que celles-ci ne forment pas une classe nouvelle de sciences distinctes de celles que nous ayons dites, et ne sont autres que les sciences physiologiques, de même celles-là jie sont autres que les sciences ethnologiques.
Examinons le secours que chacune des branches de l'ethnologie prête à l'art moral; mais auparavant, voy^ms comment ce seul fkit que l'art moral peut et doit s'appuyer exclusivement sur la science, détermine nettement le cercle d'études du moraliste, simplifie tous les problèmes qu'il peut avoir à résoudre, et écarte toutes les recherches vaines.
La science, avons-nous dit, n'est pas la recherche des causes, mais celle des lois ; elle n'explique pas la raison des choses ni leur nature intime, elle fait seulement connaître, toujours imparfaitement, mais toujours de mieux en mieux, les rapports qui lient des faits méthodiquement constatés. La morale n'expliquera donc pas l'âme humaine et n'en fera pas connaître les ressorts; elle n'expliquera pas, par exemple, pourquoi, de tout temps, des hommes^ et en grand nombre, se sont dévoués à leurs enfants, à leurs amis, à leur patrie, .s'ils y ont été poussés par l'intérêt bien entendu, ou par Tamour-propre, ou par le souvenir d'une origine céleste, ou par l'espérance d'une vie future; elle se contente de constater que ces faits moraux existent, et dit ensuite que l'amour paternel, l'amitié, l'amour de la patrie, sont des instincts humains, sans plus se préoccuper des causes de la présence de ces instincts sublimes dans l'âme humaine, que de celles d'instincts, aussi utiles, mais plus grossiers, et qui nous sont communs avec tous les animaux, tels que l'instinct sexuel et l'instinct de nutrition. Expliquer quel genre de plaisir nous pouvons trouver auprès de la femme, la jouissance que nous poirvons trouver à nous nourrir, à nous dévouer, n'est pas de son domaine ; une fois qu'elle est arrivée à des instincts bien constatés, elle s'arrête, ou, plutôt, il ne lui reste plus qu'à étudier les circonstances climatologiques, physiologiques et sociales dans lesquelles chacun de ces instincts diminue ou grandit. Ce n'est pas qu'elle n'essaye de faire rentrer les instincts les uns dans les autres, en étar blissant des sous-divisions dans les instincts généraux, en énonçanl la loi de développement par laquelle un instinct arrive à se contredire lui-même, c'est même là tout son art, mais elle n'appuie ses classifications que sur des circonstances extérieures scientifiquement conate^
fées, et non sur la seule analogie que la raison apercevrait entre deux instincts. Elle ne représente pas par les noms des instincts les Traies forces de l'âme humaine , mais seulement des points de repère utiles à la classification des faits moraux et ' servant à en manifester les rapports. Elle est toujours prête à les changer pour d'autres plus commodes, et fait de ces changements une des conditions de ses progrès. Elle étudie les lois de combinaison et de développement de ces instincts, car elle affirme que nous n'agissons qu'en obéissant à des lois rigoureuses qui lient l'état de notre âme au moment de l'acte, vertueux ou criminel, à ses états antérieurs. Le but qu'elle se propose est la conservation ou le rétablissement de notre santé morale : elle recherche pour nos instincts un état d'harmonie qui n'en sacrifie aucun d'essentiel, et qui empêche chacun d'eux de se développer outre mesure.
La science ne sépare donc pas dans l'âme humaine, d'un côté les vices, de l'autre les vet^tm; pour elle ces deux mots n'indiquent pas des forces premières susceptibles de nous mener séparément au mal ou au bien, mais des résultantes du bon ou du mauvais aménagement de l'ensemble de nos instincts. II n'y a pas de priorité à établir entre les instincts humains, ils sont tous bons ou mauvais, suivant que l'édu* cation, *— que nous avons reçue étant enfant, ou que nous nous som* mes donnée étant hommes, — les a bien ou mal dirigés. L'histoire montre que le dévouement à un ami, à la famille, à la patrie, à Dieu, à une conviction politique, à une idée absolue quelconque, peut être aussi fertile en fautes et en crimes que le développement exagéré d'un de nos instincts égoïstes.
Il en est de même de cette satisfaction incomparable que l'honnête homme éprouve dans l'accomplissement continu de tous ses devoirs; la morale scientifique pour ôter tout vague et toute incertitude à sa méthode, et pour être sûre d'arriver à des résultats pratiquement utiles, est forcée de la considérer, non comme un instinct primordial de l'âme humaine, mais comme une résultante générale de 1 harmonie établie entre nos instincts.
La science proteste aussi de toute son autorité contre la prétendue sanction donnée à la morale, par la crainte de châtiments dans l'autre vie. La science encourage la croyance en une vie future, et même en une vie éternelle , parce qu'elle donne aux êtres intelligents une idée de plus en plus haute de leur importance dans l'univers, mais elle exige que ce sentiment soit une consolation dans nos peines, un ressort de plus pour nous roidir contre l'injustice, et point du tout la base de ta morale par l'attrait d'une récompense et la crainte d'une punition. Une telle doctrine, utile aux peuples qui ne sont pas arrivés
à rère scientifique, devient manvaise, parce qu'elle est très-nuisible au progrès pour les peuples qui ont à leur disposition un corps de sciences positives capables d'améliorer leur condition sur la terre.
La sanction de la morale est ailleurs. La moralité étant la santé de l'ftme, nous avons intérêt à nous en occuper comme de celle du corps, avec laquelle elle se confond souvent, et nous sommes naturellement conduits à le faire.
De même qu'il y a des malades qui se croient bien portants, il y a, il est vrai, des gens immoraux qui se trouvent heureux; mais font-il en conclure que l'aménagement raisonné de nos instincts ne puisse nous conduire au bien, sans aucun point d'appui pris au dehors? Il faut remarquer que, i* les vices, comme les maladies physiques, qui ne font pas souiTrir, sont l'exception. La douleur, après avoir couvé longtemps, éclate d'ordinaire avec d'autant plus d'énergie. 2* Notre bonheur n'a pas seulement pour mesure le jugement que nous en portons, mais le nombre des éléments dont il se compose. Un aveugle-né peut se trouver heureux, il n'en est pas moins privé d'une foule de jouissances qui tiennent une grande place dans le bonheur de la généralité des hommes, et nous ne voudrions pas être aveugles. De même le spectacle d'un homme vicieux qui se trouve heureux ne peut être pour nous un mauvais exemple et nous engager au mal, car à sa place nous serions malheureux, y II est vrai qu'il y a eu, et qu'il y aura probablement toujours des vies criminelles plus heureuses que des vies honnêtes, mais le progrès des sciences positives, par son ^fluence sociale, tend constamment à diminuer le nombre de ces existences exceptionnelles. D'ailleurs où donc est la sanction morale prise dans une mythologie, un mysticisme , une théorie des peines et des récompenses après la mort, qui a empêché qu'il n'en fCit ainsi dans la société qui croyait à cette mythologie, à ce mysticisme, à cette théorie des peines et des récompenses après la mort? Au temps de saint Louis , tout le monde , en France , croyait être damné s'il n*o* béissait aux commandements de Dieu et de l'Église : les vols, les brigandages, les égorgements en masse, les lâchetés, les manques de foi , les actes déshonorants de toute sorte ont-ils manqué à ce temps? 4* Enfin l'excitant au bien auquel on pense d'ordinaire le moins, et qui cependant devient l'excitant le plus énergique pour les hommes civilisés, c'est simplement le goût du beau ou de l'harmonie, qui nous porte à conformer la réalité, soit la société, soit nous-mêmes, aux lois découvertes par la raison. Je suppose. un homme ayant l'habitude des conceptions théoriques, et lisant un traité complet de morale scientifique où il trouverait notés tous les instincts de l'âme , les lois de leur accroissement, de leor
diminution, de leurs contradictions et de leur combinaison, il sera poussé à y conformer sa vie et la société, exactement avec la môme énergie qu'un ingénieur à appliquer dans ses travaux les lois de la physique et de la mécanique.
Voyons maintenant les lumières que les séries ethnologiques prêtent à l'art moral.
La première est la concordance, déjà bien constatée dans une foule de cas, et que la physiologie, en se combinant à l'ethnologie, pourra constater dans tous, des maladies physiques et des maladies morales. Un vice correspond presque toujours à des lésions cérébrales et organiques. L'homme qui a mal à l'estomac , ou aux poumons , ou aux nerfs, ou dont le sang circule mal et se réduit en eau, est généralement d'une moralité très-précairç et sur laquelle il ne faut pas compter. L'éducation et l'habitude, un travail spécial qui l'absorbe, peuvent éloigner de sa vie les circonstances qui le rendraient vicieux; mais si ces circonstances se présentent, il sera sans ressort contre elles. L'amour qu'il se croit pour la vertu et le bien , loin de l'écarter du vice, seront les visions mystiques dont l'orgueil se servira pour l'y conduire. S'il est animé d'un véritable amour du bien, la meilleure preuve qu'il puisse s'en donner à lui-môme est d'essayer de se guérir physiquement, dût-il renoncer pour cela à ses habitudes les plus chères et se soumettre au traitement le plus assujettissant.
De toutes les branches de l'ethnologie, la classification méthodique des mœurs dans les différentes races est celle qui prôte le plus de secours à l'art moral. En lui montrant la prédominance, dix et vingt fois séculaire, de certains instincts dans chaque race et chaque fraction de race , elle lui permet de noter les principaux instincts humains avec là presque certitude de n'en oublier aucun. Déjà les grandes lignes de ce genre de recherches sont indiquées. Les races humaines, soit dans le passé, soit dans le présent, montrent quatre genres de vie différentes :
— La vie sauvage, où l'homme vit de chasse.
— La vie nomade, où l'homme vit surtout de l'élevage des troupeaux.
— La vie sédentaire et militaire, où l'homme vit d'agriculture et d'industrie, mais où la guerre, la conquête, la réduction des étrangers en esclavage est le moyen principal et presque le seul d'augmenter ses richesses ; au point qu'on doit reg;arder l'état ou la cité comme une compagnie industrielle, faite sur contrat, compagnie d'exploitation de l'étranger, et d'assurance mutuelle contre l'étranger '.
1 • J'emploierai dans la suite de ce eliapitre l'expression vie militaire^ dans le sens où
— La vie sédentaire et pacifique, où l'homme acquiert des richesses uniquement ou presque uniquement par le travail agricole, industriel et commercial.
Les peuples européens ayant tous passé successivement, soit spoar tanément, soit initiés par des peuples voisins , par ces quatre états sociaux , nous avons en nous les instincts correspondants aux trois premiers genres de vie.
Ces instincts, bien que dissimulés dans l'ensemble de la race par la vie sédentaire et pacifique, n'en agissent pas moins avec énergie chez les individus, et si le moraliste les néglige, il se perd. Si nous voulons bien connaître ces instincts, ce n'est pas en nous où ils sont dissimiH lés, mais chez, les peuples passés et présents qui les manifestent seuls et spécialement que nous devons les étudier.
£t si nous ne voulons pas nous abuser follement sur la noblesse des instincts qui nous ont conduits à la vie sédentaire et pacifique, et qu'elle développe, conserver le respect de nos pères, mesurer ce qu'ajoutent à notre beauté morale les instincts correspondants à la vie sauvage, à la vie nomade et à la vie militaire , et combien ils sont encore vivants dans nos âmes; il nous faut étudier ces races, qui, comme les Chinois, ont seulement manifesté les instincts que nécessite et que développe la vie sédentaire et pacifique»
— En étudiant les mœurs des belles peuplades océaniennes, telles qu'elles étaient, avant que l'avidité et la maladresse des Européens les eussent plongées dans un abîme de maux : réalisant, au dire de ceux qui les Ont découvertes, cet âge d'or et ce paradis terrestre^ que la traditioa BOUS rapporte avoir été l'état primitif de notre race, 'nous apprenons à nommer et à classer nos instincts sauvages.
— En étudiant les Sémites \ nous apprenons quel sont ceux de nos instincts qu'a nécessités et développés la vie nomade.
-^ En étudiant les mœurs des Romains et surtout des Grecs à Té» poque des guerres médiques , nous apprenons à classer nos instioets à la fois militaires et civils, et nous comprenons combien ces instincts sont encore vivants en nos âmes, quand nous songeons au prestige que ces deux peuples ont toujours exercé sur nous.
le fait comprendre Thistoire de Rome et des r^publlctues grecques. Aind aucun peuple eo Europe ne mène aujourd'hui la vie militaire. Et J'emploierai Texpression huiinets mt/ttaîres pour désigner surtout Tlnstlnet de l'État , d'une communauté à laquelle on est prêt à tout sacrifier, et l'instinct des manœurres de troupes agissant par masse, iastfaiel inconnu aux héros d'Homère, aux andens Germons et à tous les nomades, qadqoe gner^ riers qu'ils aient été.
1« Les Joiib 4ncieps gt les Agates Maoderaoi»
-i* En étudiant les mœurs des Chinois, non pas dans l'état de déca* dence où ils sont aujourd'hui, mais tels qu'ils étaient au temps de Confucius, et cela est possible, grâce à la bonne tenue des annales chinoises, nous apprenons ce qu'il &nt penser de nos instincts pacifiques, ce qu'ils produisent d'admirable, mais aussi ce qu'ils produisent de mesquin, d'anti-poétique , de niais et d'anti-intelligent, lorsqu'ils ne se combinent pas harmonieusement avec les instincts sauvages, nomades et militaires. Ainsi des annales d'une antiquité presque fabuleuse nous donneront en partie le secret de notre avenir, et surtout le remède qu'il faut administrer aux Européens.
C'est que la classification des instincts de l'àme par l'ethnologie n'est pas une classification immobile et inutile, comme celle que certains physiologistes ont essayé de faire, en s'observant euxmêmes ou en observant leurs voisins; classification qui, même si elle était vraie , manquerait de preuves et de vérifications. L'ethnologie, en apprenant à définir les instincts par l'étude de leurs mouvements, a pour preuve et pour vérification ces mouvements mêmes, tels que l'histoire nous les montre, c'est-à-dire toutes les grandes révolutions politiques. Par exemple, ce lait que la race germanique n'a pu s'élever d'elle-même à la vie civile , qu'elle a maintenu pendant six cents ans sa vie nomade , en face de l'empire romain, et ne l'a abandonnée que poussée par des invasions et influencée par le christianisme) est en corélatiMi avec la civilisation moderne et explique le salutaire équilibre qui la constitue. La persistance des instincts que nécessite et développe la vie nomade a empêché les peuples germains d'accepter, comme les peuples néo-latins, l'héritage de la Grèce et de Rome. Pendant tootle moyen âge, ils ont supporté avec impatience le joug de l'Église romaine, et l'ont enfin tout à fitit secoué. Croyant retourner à un prétendu christianisme primitif, qui n'a jamais existé que dans leur désir, ils sont retournés et retournent de plus en plus à la religion juive , non la fausse religion juive des rabbins , mais la vraie religion juive, telle que les Juifs la conçurent et l'organisèrent au sortir de la vie nomade, religion pldne des traditions et des souvenirs que cette vie leur avait laissés.
La classification des mœurs devenant la base de Tart moral, les autres séries ethnologiques lui prêtent un secours nécessaire par leur liaison intime avec. la classification des mcsurs. L'anthropologie, en établissant la correspondance entre les caractères physiques de chaque race et ses instincts dominants, indique la liaison entre la santé physique et la santé morale. L'étude comparée des langues donne un instrument d'une grande sensibilité pour mesurer les variations d'intensité des instincts. De même que les races humaines affectionnent
quatre genres de vie différents, les langues forment qoatré.famOIes , aff'ectant quatre états grammaticaux différents :
— L'état synthétique, où l'homme parle par phrases et non par mots. Il correspond à la vie sauvage (Américains). Il a été aussi plus ou moins l'état primitif des trois autres famiUes de langues ; mais de même que chaque race, en quittant la yie sauvage, adopte un des trois autres genres de vie dans lequel elle se fixe , et qu'elle n'abandonne plus que sous l'influence persistante d'une autre race, de même chaque langue, au sortir du synthétisme, se fixe dans un des trois autres états grammaticaux, qu'elle n'abandonne plus que sous l'influence persistante d'une autre langue.
— L'état dit agglutinant^ où les mots sont composés par simple accolement ou agglutination de monosyllabes invariables qui gardent un sens et une individualité propre. Il correspond à la vie nomade complète, c'est-à-dire. non mêlée de stations temporaires et de travaux agricoles (Tartares).
— L'état organisé ou de flexion, dont le sanscrit, le grec et le latin présentent les seuls types accomplis^ où chaque radical, au lieu de rester invariable, s'est épanoui et a poussé en diverses branches comme un arbre. Il correspond à la vie militaire.
— L'état monosyllabique, où, comme dans le synthétisme primitif, il n'y a pas de parties du discours, mais où chaque syllabe représente une idée distincte , a un sens quand on la prononce isolément. Il correspond à la vie pacifique (Chinois, Égyptiens).
Cette correspondance établie entre les quatre grands groupes des instincts de l'Âme humaine et les quatre grandes familles de* langues, qui pourrait laisser quelque doute, à cause delà non concordance actueUe du genre de vie de certains peuples avec l'état grammatical de leur langue , s'affirme d'une manière irréfutable par trois familles de langue intermédiaires qui correspondent précisément aux races qui mélangent ou ont longtemps mélangé deux genres de vie différents :
— Les peuplades sauvages, qui mêlent k la chasse l'élevage, la piraterie et les longues pêches, ont des langues moitié synthétiques, moitié agglutinantes ( Polynésiens ).
— Les peuples qui .mêlent à la vie nomade de nombreuses stations et des travaux agricoles, parlent des langues à flexion, mais à flexion roide, imparfaite, mêlée de tournures agglutinantes (les Sémites).
— Enfin , lorsque des peuples qui ont mené longtemps la vie niilîtaire se mettent à mener la vie féodale , une vie intermédiaire entre la vie militaire et la vie pacifique, on voit apparaître un état grammatical particulier , qu'on a appelé à tort analytique , et qui serait mieux appelé état de désorganisation ^ où les temps composés des
langues à flexion sont remplacés par des verbes auxiliaires, et les cas par des prépositions et des articles invariables, langues qui, par la grande quantité des particules monosyllabiques et par l'invariabilité de la plupart des mots, se rapprochent à un certain point de vue des langues monosyllabiques.
Le secours que prête à l'art moral la correspondance établie par l'ethnologie entre les mœurs et le langage est facile à saisir, nous en .donnerons tout à l'heure un exemple; mais, encore pltj^ que l'étude comparée des langues , l'étude comparée des religions est indispensable à la classiflcation des instincts de l'àme humaine. La religion d'une race (il faut entendre par là, non-seulement sa religion officielle, mais toutes ses aspirations religieuses, ses superstitions astronomiques et numériques, la manière dont elle passe subitement de l'incrédulité à la crédulité en tout ce qui touche à la sorcellerie et aux revenants) est la symbolisation complète de ses instincts dominants, et chaque transformation dans sa religion indique un changement dans ses instincts; c'est*une vérité si facilement constatable dans les races , qu'elle l'est aussi dans les individus d'une même race. Quoiqu'on trouve, mêlés à diverses doses, dans la religion d'un peuple quelconque, présent ou passé, européen ou asiatique, du monothéisme, du polythéisme, du lélichisme et de la sorcellerie; comme on trouve mêlés à diverses doses dans tout homme les instincts nomades, militaires et pacifiques, on doit dire cependant que le monothéisme correspond aux instincts que nécessite et développe la vie nomade'; le polythéisme, aux instincts que nécessite et que développe la vie sédentaire et militaire; le fétichisme et la sorcellerie, aux instincts que nécessite et que développe la vie sédentaire et pacifique.
C'est un fait fort propre à instruire les Européens , que la religion nationale des Chinois, du peuple qui a manifesté de tout temps les
1 • Les héros d'Homère étant à moiUé nomades, la religion d*Homère a une tendance très-accusée rers le monothéisme, quand on la compare à celle d'Eschyle et des républiques grecques. Comme il n'y a pas de religion, excepté celle de Robespierre, qui ait ét^ entièrement monothéiste, pas même Tislamisme , c'est-à-dire qui n'admette qu'un Être suprême sans aucun Dieu intermédiaire, ange ou intercesseur , il faut accepter comme religion monothéiste toute religion où le Dieu suprême a une supériorité incontestable et incontestée sur tous les autres dieux. C'est précisément le cas de la religion d'Homère. Jupiter dépasse de la tête tous les autres dieux, il s'amuse à regarder leurs combats sans s'y mêler Jamais, il a eette bonhomie et cette impartialité qui conviennent à une autocratie sûrement et longuement exereée. C'est un paradoxe de dire que la religion homérique est plus monothéiste que le christianisme populaire du douxième au quatorzième siècle, et cependant rien n'est plus vrai.