CINQUIÈME PARTIE
Les Papet à Atignon. — TenUtite répablietine de Rienii. — Sebime d'Oeddent. — Du rMe de la paiMDté après la prise de Constantiiiople. — Gonquèle de la Romagne par César llorgia« — ToaA- Beat de Jules II. — Léon X et Clément VII. — Toute-puissanoe de Charles-Onint en Italie. — Inflneaee de TEspagae sur la politiqee do saint-siège. -» Efforts de la Franee poor affraneUr la papanté.— Béimîoo do doebé de Ferrare et do doehé d*Urbin aui États pootifieaoz. — Cuotlwiai.
En voyant la papauté s'établir à Avignon, où elle est restée pendant la plus grande partie du quatorzième siècle, on se demande quels étaient les droits du saint-siége sur cette ville et sur leoomtat Venais^ sin. Après le démembrement du royaume de Boui^ogne, Avignon avait été partagé entre le comte de Toulouse et celui de Provence. Le pays, à Touest du Rhône, appartenait au premier de ces deux seigneurs. Le traité de Paris, qui termina la guerre des Albigeois au commencement du règne de saint Louis (1229), céda à TÉglise romaine les terres du comte de Toulouse situées au delà du Rhône, c'éstrà-dire le Comtat. Le pape Grégoire IX rendit ces terres à leur ancien possesseur en 1234. A la même époque, l'empereur Frédéric II cédait au comte de Toulouse les droits impériaux sur le Comtat Ce pays faisait donc partie du domaine de Jeanne, qui épousa le firèrp. de saint Louis, Alphonse, comte de Poitiers, et il fut réuni à la couronne avec le com\é de Toulouse en 1271. Grégoire X le réclama
!. Voir les 32% 33% 34- et 3l>« livraisons.
deux ans plus tard, et Philippe le Hardi consentit à le restituer. A partir de cette époque, il fut considéré comme propriété de l'Église, et administré par des officiers pontificaux qui portaient le titre de recteurs. Quant à la ville et au territoire d'Avignon, le roi de France en possédait la moitié depuis qu'il avait hérité du comté de Toulouse. En 1290, Philippe le Bel céda sa part à Charles, comte de Provence et roi de Sicile, qui devint ainsi seul propriétaire de cette ville, et qui la transmit à ses héritiers.
Tel était l'état des choses, quand Clément V vînt s'établir à Avignon. Le Comtat était domaine de l'Église ; mais Avignon appartenait à la maison d'Anjou. Ce ne fut qu'en 1348 que Clément VI acheta cette ville à Jeanne de Sicile, moyennant 80,000 florins d'or. Comme c'était un fief de l'Empire, la vente fut approuvée par l'empereur Charles lY, qui accorda que les papes tiendraient cette ville en francaleu, c'estr-à-dire comme terre entièrement libre. Mais les jurisconsultes français ont prétendu que cette vente était illégale, aussi bien que la cession du Comtat : ils ont soutenu que ni Philippe le Hardi, ni Philippe le Bel, n'avaient eu le droit d'aliéner une partie du domaine de la couronne, et que Jeanne de Sicile n'avait pu vendre ce qui ne lui appartenait pas légitimement. C'est ce qui fut plaidé par les gens du roi au parlement de Provence, quand Louis XIV et Louis XV occupèrent Avignon et le Comtat '.
Mais, quel que fût le véritable propriétaire de ces domaines, les papes qui s'y trouvaient établis étaient nécessairement soumis à l'influence française. Clément V ne refusa rien à Philippe le Bel : il consentit à cet étrange procès que le roi fit intenter à la mémoire de Boniface VIII; il abolit l'ordre du Temple dans le concile de Vienne (1312). Il cherchait pourtant à se soustraire au joug de la France, en s'appuyant sur l'Allemagne. A la mort d'Albert d'Autriche, il avait favorisé l'élection de Henri de Luxembourg, quoiqu'il eût pnw mis à Philippe le Bel de l'aider à faire obtenir la couronne impériale à son frère Charles de Valois. Le nouveau roi de Germanie passa les Alpes en 1310, se fit donner la couronne de fer à Milan, et, après avoir rétabli la paix dans les villes lombardes, il prit son chemin vers Rome. Il était d'accord avec Clément V, qui avait délégué trois cardinaux pour le couronner empereur. Mais le roi de Naples,
1. Œuvres de Louis XIV, t. II, p. 291. — Bouche, Hist de Provence, liv. IX. — 'D. Yaissette, Hist de Languedoc, t. IV> p. 528.
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Robert , qui se regardait comme le chef du parti guelfe eu Italie, avait envoyé à Rome un corps de troupes, commandé par son frère, pour prendre possession du Vatican et de la cité Léonine. Les Napolitains, fortifiés au Ponte-Molle, fermèrent Tentrée de Rome aux Allemands. Henri VU s'empara du pont et pénétra dans la ville. Secondé par les Colonnai et par le sénat^ir Louis de Savoie, il prit posaessioB du Capitole et de Saint-Jean-de-Latran. Il s'empara aussi du Colisée et de plusieurs forteresses féodales ; mais tous ses efibrts échouèrent contre le Vatican et la cité Léonine. Il fut réduit à se faire sacr^ dans réglise de Saint-Jean-de-Latran , et il se hâta de (piitter Rome pour se retirer à Tivoli (1312).
Florence et Napks, à la tête du parti guelfe, rendaient la position de Henri VII très-critique en Italie. La mort soudaine de Ten^iereur livra les Gibelins à la merci de leurs adversaires. Clément V prétendit que, pendant la vacance de TËmpire, c'était le pape qui devait exercer Tautorité, et, en vertu de ce prétendu droit, il accorda au roi de Naples le tike de vicaire impérial en Italie. Robert avait été reconnu comme seigneur par la Romagne, par les villes de Florence , de Lucques , de Ferrare , de Pavie, de Rergame et d'Alexandrie. Il fut nommé sénateur de Rome ; il était donc devenu , comme autrefois son aïeul, l'arbitre de la Péninsule* entière.
Après la mort de Clément V (1314), le saint-siége resta vacant deux ans trois mois et dix-sept jours. Les cardinaux se rassemblèrent à Carpentras, au nombre de vingt-trois, parmi lesquels il n'y avait que six Italiens* La majorité était acquise aux Français; mais le conclave fut rompu par suite d'une sédition qui avait éclaté dans la ville et qui menaçait la liberté de l'élection. Les cardinaux se dispersèrent, et ce ne fut qu'en 1316 que le comte de Poitiers, frère de Louis X, parvint à les réunir à Lyon, qui, depuis quatre ans, était devenu une ville française. Après quarante jours de dissensions, on élut Jacques d'Euze, cardinal -évèque de Porto, qui prit le nom de Jean XYÏT- Le nouveau pape appartenait à la France, comme son prédécesseur : il était né à Cahors ; il se fit sacrer à Lyon, et alla résider i Avignon. En arrivant dans cette ville, il fit une promotion de huit cardinaux, parmi lesquels il y avait sept Français et un Romain. Cette promotion fortifia encore la majorité du sacré collège, et assura à la France une action toute-puissante sur le gouvernement de l'Église.
Jean XXII n'avait pas plus renoncé que Clément V à ce qu'il regardait comme les droits du saint-siége sur l'Empire. Tandis que
Lcnris de Batière et Frédéric d'Autriche se disputaient la couronne l^emianique, le pape prétendait qoe l'administration lui appartenait pendant l'interrègne, et qu'il avait seul le droit de juger entre les deux prétendants. Quand Louis de Bavière eut vaincu son rival à la i>ataille de Muhldorf (1332), le pontife se prononça contre levaiUf- ^ear : il Qt afficher aux portes des églises d'Avignon une sentence par laquelle il était enjoint à Louis de Bavièf e, sous peine d'excom-* municatîon, de se désister de toute prétention à l'Empire. Louis pnvtesta contre cette décision, et en appela de la sentence du pape an jugement d'un prochain concile dont il demandait la convocation. AussitM que Jean XXII eut connaissance de cet appel, il déclara, ^ plein consistoire, que Louis de Bavière était excommunié ; il lui accorda un délaide trois mois pour coniparaitre en cour de Rome; œ d^ai étant expiré, il rendit un nouveau décret qui annulait tous les droits que le suffrage des électeurs avait pu conférer au duc ûe Bavière , et le déclarait incapable de parvenir jamais à l'Empire. La question des droits de l'Église sur les puissances temporelles agitait vivement les esprits et préoccupait toute l'Europe. Depuis le commencement du quatorzième siècle, un grand nombre d'écrits avaient été publiés sur cette question. Augustin d'Ancône, dans un ouvrage dédié à Jean XXII, avait renouvelé les prétentions des papes h la domination universelle. Il avait soutenu cette proposition, que la puissance du pape est la seule qui vienne immédiatement de Dieu. Cette puissance est à la fois sacerdotale et royale, spirituelle et temporelle, parce que qui peut le plus peut le moins. En vertu de ce pri]> GÎpe, lauteur subordonne complètement l'autorité de l'empereur à celle du saint-siége. 11 va jusqu'à dire que le pape pourrait élire l'empereur, par lui - même, sans le ministère des électeurs qu'il a établis; car il adopte une erreur historique alors fort répandue, que le pape Grégoire V avait créé les sept électeurs, au temps de l'empereur Othon in. 11 va sans dire que le pape peut déposer l'empereur et délier ses sujets du serment de fidélité. Tous les autres princes sont aussi obligés d'obéir au commandement du pape, et de reconnaître qu'ils tiennent de lui leur puissance temporelle. Il peut corriger tous les rois quand ils pèchent publiquement, les déposer pour juste cause, et instituer un roi en quelque royaume que ce soit^
i. Augustin Ancon. Summa potestatis Ecclesiast, ap. Fleury, Hts^ eccîe^ siast., liv. XGIII, § xliii.
Ces propositions furent réfutées par plusieurs docteurs, et particulièrement par Marsile de Padoue, qui avait étudié et enseigné longtemps dans l'Université de Paris, dont il fut recteur en 1312. Il composa, en société avec un autre docteur nommé Jean Jundun oii de Gand, un li^re intitulé le Défenseur de la paix^ qull dédia à Louis de Bavière, et où il s'attacha à défendre les droits des princes contre les attaques de Técole ultramontaine. Dans ce livre, qui est divisé en trois parties, Fauteur nie la suprématie du pape en matière temporelle, par des arguments tirés de la droite raison et de la lumière naturelle. 11 s'appuie ensuite sur les principes de l'Écriture sainte et du droit canonique. Il emprunte aussi des arguments à l'histoire : il soutient que l'Empire n'est point soumis à l'Église, puisqu'il subsistait avant que l'Église possédât aucun domaine temporel; et que l'Empire ne doit pas être réglé par les lois de l'Église, puisque plusieurs empereurs ont confirmé les élections des papes, et assemblé des conciles auxquels ils ont donné la puissance de décider les points de foi.
Le Dante soutient les mêmes principes dans son livre de Monar^ chia. Il nie que l'autorité de l'Église soit cause efficiente de l'autorité impériale, et il le prouve ainsi : « Ce sans quoi une chose a toute sa vertu n'est pas la cause de cette vertu. Or, l'Église n'existant pas, l'Empire eut toute sa vertu. Donc, l'Église n'est pas la cause de la vertu de l'Empire. )> Et plus loin, l'auteur reproduit ce syllogisme en lui donnant la forme singulière d'une démonstration mathématique : soit rÉglise A^ l'Empire B^ l'autorité C. Si, A n'existant pas, C était déjà dans B^ A n'était pas la cause que C fût dans B. Le Dante expose la même doctrine dans la Divine Comédie^ mais sous une forme moins barbare :
a Rome, qui a rendu le monde meilleur, avait deux spleils qui éclairaient l'une et l'autre voie : celle du monde et celle de Dieu. L'un des deux soleils a obscurci l'autre. Le glaive a été uni au bâton pastoral ; ainsi joints de vive force, l'un et l'autre doivent mal s'aecorder; car, réunis ainsi, l'un ne craint pas l'autre ^ )>
Cette thèse, que le Dante et Marsile de Padoue avaient soutenue dans leurs écrits, Louis de Bavière vint la soutenir en Italie les armes