Guicciardini, Istoria (TltcUia, lib. XI
çais du Milanais : pour délivrer la péninsule de ce qu'il appelait \a barbares, il ne Inî restait plus qu'à chasser les Espagnols du royaume de Naples et tes Allemands de quelques villes qu'ils possédaient encore dans le Nord. Il Toulait être, selon l'expression d'un Vénitien, le seigneur et le maître du jeu du monde. 11 laissa à ses successeurs l'État pontirical paciGé et agrandi; les populations, qu'il avait accoutumées à combattre et à obéir, semblaient prêtes à continuer son ouvrage, et Machiavel a caractérisé les résultats politiques de soo pontiGcat en disant : « Autrefois il n'y avait si humble baron qui ne méprisât la puissance papale ; aujourd'hui un roi de France a du respect pour elle'. »
Jamais le saint-siége ne s'était élevé si haut dans l'ordre politique. Il ne faut cependant pas s'exagérer les ressources dont il disposait. Ce n'était pas uniquement à leurs propres eRorts que les papes devaient leurs succès, c'était aussi au concours des puissances étrangères. Sans l'alliance de Louis XII, César Boi^a aurait-il conquis la Romagne? Quelque héroïque que fût le caractère de Jutes U, il aurait succombé sans les armes des Suisses et le secours des Espagnols.
I^a maison de Médicis arriva au pontificat avec Léon X, et Florence se trouva unie à l'État romain. Aussi le nouveau pontife ne mit-il point de bornes à son ambition. H -avait engagé son frère Julien à renoncer au gonvernement de la république florentine en laveur de Laurent, fils de F^erre de Médicis. Q espérait créer pCRU son frère une souveraineté nouvelle, composée des États de Parme et de Plaisance. Il voulait y joindre Reggio et Modène , qui appartenaient à ta maison d'Esté. Il croyait même pouvoir, à l'aide de la France, mettre ce mêine Julien sur le trâne de Naples à la place du roi d'Aragon, Ferdinand le Catholique. Laurent, de son côté, rêvait l'annexion du Milanais à la Toscane. L'Italie entière aurait été le jialrimoine des Médicis; mais la soudaine invasion de François I" fit évanouir tous ces projets. La victoire de Marignan , en donnant le Milanais à la France , enleva au saint-siége les duchés de Parme et de Plaisance (1545).
Quand la lutte fut engagée entre la France et l'Autriche, Léon X, en s'atlachant à la fortune de Charles-Quint, compromit la puissance tempcffrfle de l'Église. Adrien VI, quel que fût son désintére-
I. L. Ranke, Bistoire de la papauté au seizième et au dix ■septième siéclt, liv. I, chap. II.
sèment personnel , n'était qne Finstrument des volontés impériales. Clément YII, qni appartenait, comme Léon X, à la maison de Médicis, essaya d'affranchir FÉglise en s'appuyant sur la France. Il vit Rome elle-même tomber au pouvoir des Impériaux, au moment où les premiers réformateurs attaquaient le dogme catholique. Il se résigna à la nécessité : par le traité de Barcelone (1529), il accorda à Charles*>Quint l'investiture du royaume de Naples , et , Tannée suivante, il le couronna empereur à Bologne (24 février iS30). Ainsi était foulé aux pieds cet ancien principe de droit public , si souvent invoqué par les papes au moyen âge, que le même prince ne devait point posséder le royaume de Naples et l'Empire. A dater de ce jour, il n'y avait plus d'indépendance possible ni pour l'Église ni pour ritalie.
Qiarics-Quînt avait rendu Parme et Plaisance au saint- siège; mais il s'en était réservé la suzeraineté. Tandis qup Florence devenait un duché héréditaire en faveur d'Alexandre de Médicis, Clément YII détruisit le gouvernement populaire qui subsistait encore à Ancône, et plaça cette ville sous son autorité (1532). Les papes tournaient quelquefois les yeux vers la France, comme vers la seule puissance qui pût les délivrer du joug impérial. Paul III disait un jour en présence du cardinal de Guise, qui l'écrivit à Henri II : a J'ai lu dans de vieux livres^ j'ai entendu dire à des gens éclairés, pendant mon cardinalat, et j'en ai fait moi-même l'expérience depuis mon avènement à la papauté, que jamais le saint-siége n'a été heureux et puissant que lorsqu'il a été l'allié des Français. En cas de rupture ou de refroidissement, il n'a éprouvé que des revers. » Le pontife ajoutait qu'il ne pouvait pardonner à Léon X, ni à Clément YII, ni surtout à lui-même, d'avoir quelquefois favorisé l'empereur. c( Mais, s'écriait-il, il me reste quelques années à vivre, et je m'en servirai si bien que je laisserai le siège romain dévoué au roi de France; ma famille s'attachera à ce prince par des liens indissolubles, et je ferai de lui le premier prince de la terrée rt Paul III rêvait une alliance avec les Français, la Suisse et la république de Venise ; mais il n'osa point donner suite à ces projets, et il resta enchaîné à l'Autriche.
L'État pontifical n'a éprouvé presque aucun changement jusqu'à la fin du seizième siècle. En 1S45, Paul III avait aliéné les duchés de Parme et de Plaisance en faveur de son fils, Pierre-Louis Farnèse ;
i • Lettre du cardinal de Guise à Henri II, 3 1 oetc^e 1 547, ap. Ribier, II, 75.
mais la chambre apostolique était rentrée en possession des duchés de Nepi et de Camerioo , qui avaient d'abord été donnés, comme apanage, à Pierre Louis et à son fils OctaTe, gendre de Charles- Quint. Plus tatxl, sous le pontificat de Grégoire ZIII, l'œuvre que les Borgia avaient accomplie dans la Romagne par la conquête fut continuée juridiquement. Le saint-siége revendiqua un grand nombre de cbàteaux et de domaines qui devaient revenir à l'Église, soit par l'extinction de la ligne qui en avait été autrefois investie, soit parce qu'on n'avait point acquitté le cens qu'on s'était engagé à payer. Ce fut ainsi que, dans les montagnes de la Romagne, Castel-Muovo fut enlevé aux Isei de Cesène, et Corcona aux Sassatelli d'Imola. Les Rangone de Modène perdirent leurs seigneuries de Lonzano et de Savignano. Alberto Pio céda volontairement son comté de Bertinoro; il fut aussi dépouillé de Yerucchio et de plusieursautresposseftsions'. Le même système de revendication des domaines aliénés fut étendu à d'autres provinces. Tous les jours, on fouillait dans les archives pontificales, et l'on retrouvait de nouveaux titres que l'on s'empressait de faire valoir. Le pape, disait le cardinal Como, en parlant de Grégoire XllI, s'appelle le Vigilant (c'était en effet le sens du mot Grégoire] : il veut veiller et mettre la main sur tout ce qui lui appartient. La papauté parvint ainsi à établir son gouvernement
et même qu'il porterait la guerre dans les États de TÉglise, comme son père Cbarles-Quint l'avait fait de son temps pour de moindres causes ^ n Clément YIII suivit des inspirations plus chrétiennes : il leva les censures que son prédécesseur avait portées contre Henri IV, et, en prononçant l'absolution du roi de France, îl affranchit Rome de la domination espagnole.
En 1597, le dernier duc de Ferrare, de la maison d'Esté, étant mort sans enfants, Clément YIII réclama ce duché comme un fief qui devait revenir au saint -siège par défaut d'héritier légitime. L'Espagne était opposée à l'annexion, et soutenait un héritier collatéral que le feu duc avait désigné. L'influence de Henri IV décida la question en faveur des papes, et le duché de Ferrare fut réuni aux États pontificaux. La cour de Rome n'avait plus à faire qu'une dernière acquisition. Lorsque le duc d'Urbin, François-Marie H, parvenu à un âge avancé, eut perdu son fils unique, le pape Urbain VHI lui fit signer un acte par lequel son duché était dévolu au saint- siège. Les forteresses furent immédiatement occupées par les soldats de l'Église, et, à la mort du duc (1632), le souverain pontife ressaisit l'administration de ce domaine, qui avait été donné par Jules II à la maison de La Rovère. Depuis cette époque jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, le saint-siége est resté immobile dans ses limites, sans rien perdre de ses possessions et sans y rien ajouter.
La papauté, telle qu'elle nous apparaît à la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, n^avait point abdiqué ses anciennes prétentions à dominer les puissances temporelles. On ne disait plus, comme au temps de Grégoire VII et d'Innocent O, que le pape était le souverain maître du monde et qu'il pouvait disposer de toutes les couronnes; mais on tendait au même but par un chemin détourné. « Le pape, dit Rellarmin, exerce directement son autorité spirituelle; au temporel, il n'a qu'une puissance indirecte : il ne peut et ne doit agir qu'autant que l'exige l'intérêt spirituel. En d'autres termes, le pape n'a point à intervenir dans les détails du gouvernement, à faire les lois, à régler les impôts; mais s'il croit la religion ou l'Église en péril, il a le droit de diriger ou de corriger
i . Mémoires du due de Nevers*
tl06 DB& 0filGlNE6
tous les pouvoirs politiques; il peut même déposer le prince et lui Dommer ua successeur, pourvu que ce soit dans un iatérèt purement spirituel'. »
Cette école politique, qui &it si bon marché des .droits de la rojauté, semble au premi»* abord plus favorable à ceux du peuple. Mariana dit que la puissance royale tire toute sa force de la volonté populaire qui l'acréée ; que le peuple conserve toujours en lui-même «n pouvoir supérieur à celui qu'il a délégué, et que par conséquent les rois sopt justiciables de leurs sujets^. Nulle part on n'a établi d'une manière plus nette et plus ferme le principe de la souveraineté du peuple. Mais ce peuple, qui a droit de juger les rois, n'est-il soumis lui-même à aucune autorité ? Mariana va vous répondre : les évêques ne sont pas seulement les gardiens du pouvoir spirituel ; la première place leur appartient dans la république; ils sont princes dans l'État comme dans l'Église. Le théologien réclame pour eux la plus grande part, d'influence dans ces assemblées qui délibèrent sur les intérêts publics. Il veut que les évêques possèdent des villes et des citadelles. « Qu'on se garde bien, dit-il, de leur enlever les places qu'ils (mt reçues de nos ancêtres; on ferait mieux de leur en donner de nouvelles et des plus fortes. » Si l'Église doit exercer un si grand pouvoir dans l'État, l'État, de son côté, n'a aucune action sur TËglise. Que le prince maintienne inviolables les immunités et les privilèges ecclésiastiques ; qu'il n'inûige à aucun prêtre un cbâliment même mérité. Qu'il respecte le droit d'asile : « Il vaut mieux, dit Mariana, laisser des crimes impunis que de porter atteinte à des lois consacrées par le temps ^. Dans un tel système, il n'y a que l'apparence de la démocratie : le gouvernement que l'on veut oi^aniser, c'est le gouvernement théocratique. Le roi est, il est vrai, bien au-dessous du peuple ; mais le peuple est aux pieds de l'Église, gouvernée par un chef infaillible.
L'Écossais Guillaume Barclay rétablit les vrais principes en séparant les deux pouvoirs que l'on s'obstinait à confondre, a II y a, dit-il, deux puissances qui maintiennent l'ordre dans ce monde, la puissance ecclésiastique et la puissance politique. Toutes deux vtemient
]. Bellarmin, De potestate summt ponliflcts in relus temporalifms, advtrsta Qulielm. Betrelawm, cap. v.
S. }. Mariana, e toc Jma, Dt ngi et ragii iutitationt lihri III, Tokti ISH, lib. I, cap VI.