‹ Le Magasin de librairieChapitre 167 sur 180 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

t5 ATRilL Î860.

Les hommes les plus compétents en ont parlé avec tant d*éIoges que ce n'est pas sans un certain embarras que je viens à mon tour dire quelques mots du dix-septième volume de V Histoire du Consu^ lat et de r Empire j par M. Thiers. Je ne prétends traiter que la question littéraire, et sur ce terrain même, je me trouve en désaccord avec un si grand nombre d'autorités, que j'hésite à faire connaître mon opinion sur le style de M. Thiers et sur sa façon d'entendre la composition historique. Je l'essaye cependant à mes risques et périls, et pour mettre ma responsabilité à l'abri, je commence par citer une des premières pages du livre : a Si telle était la situation là où Napoléon avait commandé, elle n'était guère plus satisfaisante ailleurs, et ses lieutenants, soit en Italie, soit en Espagne, rCavaient pas été beaucoup plus heureux que lui.

a Le prince Eugène, chargé de défendre les Alpes Juliennes, était parvenu, en puisant dans les vieux cadres de l'armée d'Italie, et en les recrutant avec les conscrits du Piémont, de la Toscane, de la Provence, du Dauphiné, à se procurer cinquante mille soldats au lieu de quatre-vingt mille qu'il avait ordre de réunir. Il en avait formé six divisions d'infanterie et une de cavalerie, jeunes en soldats mais vieilles en officiers, et avec leur secours, il avait essayé de garder la Drave et la Save de Yillach à Leybach. Après s'être maintenu pendant les mois d'août, de septembre et d'octobre sur cette ligne si étendue, attendant toujours les Napolitains qui n'arrivaient pas, il avait vu les Autrichiens se présenter en masse aux débouchés de la Carinthie, son armée s'amoindrir par la désertion des Croates et des Italiens, et il s'était replié successivement d'abord sur l'Isonzo, puis sur le Tagliamento. La défection de la Bavière ouvrant tous les passages du Tyrol sur sa gauche, avait rendu sa position encore plus

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difficile, et dans le désir de couvrir à la fois Yécone et Trieste, Q avait partagé son armée en deux corps. Il avait euToyé le général Grenier sur Bassano avec quinze mille hommes, tandis qu'avec vingt mille soldats, il tâchait, en manœu\Tant sur le Tagliaraento et la Piave, de couvrir le Frioul et Venise. C'était Tétude des campagnes du général Bonaparte qui lui avait inspiré, etc... »

Je cite encore ce passage : « Napoléon^ de peur de désorganiser les seules provinces d*£spagne où la guerre n*eût pas été désastreuse, n'avait pas voulu retirer le maréchal Suchet de l'Aragon, et par le motif que nous avons déjà indiqué, il avait choisi le maréchal Soolt. Ce maréchal, qui avait une grande renommée, moindre toutefois en Espagne, où il avait servi, qu'ailleurs, n'était pas aceueiUi de Tar* mée avec une entière confiance. Cependant il pouvait beaucoup lépar rer. Il avait aflaire, etc.. i>

J'examinerai tout à l'heore si ces minutieux déla% stral^qoa sont d'un intérêt bien considérable^ et si le récit ne gagnerait pas à en être allégé. Il y a des histoires spéciales où l'on aime à chep* cher ces sortes de renseignements. Si on les supprimait, oa diminue* rait d*un bon quart la longueur de chacun: des^ volumes de l'ouvrage de M. Thiers, dont ils forment la: base, et le principal mérite aux feux de certaines gens. II n'y faut donc point songer. Reste la façon dont ces détails nous sont donnés. Sous ce rapport, on peut dire que M. Thiers manque d'une des qualités essentielles de l'écriraîn, k variété. Qu'est-ce que le style sinon l'abondance et la diversité des tours, l'harmonie et la facilité de la période? Je ne trouve rien de tout cela dans le style de M. Thiers. Toujours la même forme, la même tournure de phrase : l'imparfait du verbe avoir revenant à 4îhaque instant. J'ai compté jusqu'à deux cent dix avait dans le premier tiers de la première partie de ce volume, VInvasion. J'ai laissé de côté les autres temps du même verbe, les aurait^ les aytaU^ qui y pullulent ainsi que les était. Il estxlifficile, je le sais, de se passer des verbes auxiliaires, mais il ne faut pdnt en abuser seras peine de tomber dans la sécheresse et dans la monotonie. U est indispensable, me dira-t-on, dans des ouvrages du genre de celui-ci, de faire des sacrifices à la clarté. J*en conviens , mais on poif être clair avec élégance, et Voltaire Ta fort bien prouvé' dans ses œuvres historiques.

L^ récit de la bataille de Narva, dans P Histoire de Charles XII, tient quatre ou cinq pages tout au plus, et je le trouve très-suffisant;

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fiao d'essenlid da moins n'y ett omis. Le récit de la bataille de Pnttava, dans laquelle périt la fortune de Charies XII, n'ert goère plse leiig* De combien de pages Voltaire n'eût-il pas greesi son livre s^il se fut cru obligé de dcHiner le chifift*e des régiiMnts qui 7 figuraienl^ la force exacte de leurs bataillons, les gamteons d'où 00 les amit tirés, le nombre des chevaux et des canons, les lieux de remonte des chevaux et l'âge des cavaliers et des cancmniers, ainsi que M. Thi^ns le fiiit avec tant de complaisance : <i Ce n*était pas tout, nous dib-il, que de lever des honmies, il fallait les équiper, les armer, les pourv^r dé ^evaux de selle et de trait Napolécn créa des ateliers extraordinaires à- Paris, à Bordeaux, à Toulouse, à Montpellier, à Lyon, à Metz, etc»i^ afin d*y façonner des habits et du linge avec des draps et des toiies qu'on achetait et requérait en payant comptant. L'équipement, quoique difficile, rencontrait moins d'obstacles que les remontes» La France cependant avait été moins épuisée que T Allemagne en che»- Tanx de selle, et elle en possédait un assez grand nombre d'excdlente. Las chevaux de trait pour rarlillerie et les équipages ne laissaient lien à désirer. On venait <Pen acheter cinq mille» Napoléon ea fit acheter encore autant et ordonna d'en requérir dix mille autres en les payant^ et ces vingt mille chevaux sufflsai^it aVec ceux qui res*taîenl, pour une guerre à l'intérieur. Les chevaux de selle étaient plus rares. Drouot dut en chercher pour la garde. Des fonds furent aiYoyés à tous les régiments pour acheter autour d'eux ceux qu'ils pourraient se procurer, d

Je me demande en vain où est l'intérêt de ces détails qui se r^fodttisent presque à chaque page, et qui dans une foule de cas sont poussés jusqu'à la plus puérile minutie. Nous venons d'apprendite que Napoléon fit acheter et requérir, en payant comptant, des drape et des toiles pour façonner des habits et dn linge, maintenant nous aUoas avoir des nouvelles de nos forteresses* Il suffirait, à ce qu'il semble d'abovd, de nous dire tout simplement si elles étaient en bon ou en mauvais état. Nous nous contenterions de cerensdgnement, mais il faut bleu que M. Thiers naontre l'étendue et la vari^ de ses connaissances : « Huniogue, Strasbourg, Landau, Mayence, jMete, llézières, Valeneiennes , lille, étaient dans le pins complet abandon. » Tout semble dit après cela; pas du tout, M* Thiers continutf : ,« Les escarpes étaiept debout, mais d^adées, les talus déformés, les ponts-levis hors de service. L'artillerie insuffisante n'avait point d'afiiiliiQa manquait d'xNitîla, d'artificesi de baispow les Uindages.»*^^

6t2 L'ANNÉE LITTÉRAIRE.

On appelle cela de l'histoire administrative; pour moi, c'est de la &us6e histoire, comme l'écrirait un chef de division au ministère de la guerre, oa un intendant militaire, d'après les registres et les circalaires de son administration. lia véritable histoire a des vues plus hautes; tout en racontant les événements, elle ne laisse pas dam l'ombre, comme le fait M. Tbiers, le côté moral, intellectuel et économique du pays, qui est le fond même de l'hisloire.

L'année 1814, cette fatale année de l'invasion, est bien faite pour inspirer un historien. Quel tableau que celui que présente la Franœ en ce momenti I^a nation, lasse du despotisme, semble déûntéressée de ses propres destinées; elle fournît des hommes, elle fournit de l'aient à ta guerre, mais elle ne la fait pas. On dirait qu'elle se sent assez grande moralement pour pouvoir supporter quelques revers passE^ers qui lui rendront la paii et la libre disposition d'elle-même. Devant l'ennemi, il y a une armée qui se bat pour son honneur et pour celui de son chef, et partout ailleurs, des gens qui assistent à cette lutte glorieuse d'une poignée d'hommes contre près d'un million d'ennemis sans s'y intéresser, parce que d'avance ils en prévoyent l'inévitable issue. Les défections s'essayent et s'enhardissent, l'instant n'est pas loin où elles jetteront le masque, et où le monde assistera encore une fois à une de ces grandes leçons qu'inflige la bassesse à l'orgueil. De sanglants désastres vont avoir lieu, des hommes nouveaux vont paraître sur la scène, il faudra que l'historien se montre tour à tour moraliste, peintre et poëte, pour me servir détruis mots bien ambitieux, mais qui feront comprendre ce que je veux dire.

Le moraliste n'est ni très-profond ni très-éloquent chez M. Thiers. En général, il ne juge guère les hommes qu'au point de vue de la force et du succès. S'il essaye quelquefois de châtier leurs faiblesses, c'est d'un accent qui sent plutôt le pédagogue que le vrai moraliste. Void, par exemple, les réflexions que lui suggère l'incrédulité qui accueille les assurances que donue l'Empereur de son empressement à conclure la paix lorsqu'elle sera possible. La masse de la nation refuse de le croire , ses amis sincères et attristés doutent de ses paroles, les gens attachés à sa fortune s'écrient qu'il va les perdre tous avec lui. « Ainsi la vérité qu'on n'a pas voulu écouter lorsqu'il était temps de l'entendre utilement, on la retrouve plus tard sous les formes les plus poignantes, non-seulement dans le cri des peuples, dans l'amiction des amis sincères, dans l'humeur silencieuse des amis intéressés, et souvent même dans l'insolence des plus vils courtisans.

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