JUSQU'A NOS JOURS
*Par M« A. Dei Étangs, doeteur en médecine. — Paris; Ticlor Uassoo, in-8*. 1S60. '
S'il y a une histoire terrible, c'est assurément celle que M. Des Étangs entreprend aujourd'hui d'écrire : l'histoire du suicide* Devant le courageux savant qui pénètre dans ces annales, que de lugubres ombres ont compara tour à tour ! que de pensées, que d'angoisses, que de déceptions se sont réTélées à sa méditation studieuse I quelle émotion profonde a dû l'agiter en présence de cette foule de spectres dont il interrogeait les souvenirs, et qui, sous son regard, passaient l'un après l'autre, effarés, sanglants, indignés, comme dans les nuits de Walpurgis, sur les sommets du Brocken ou dans les ténébreuses campagnes de la fantastique Thessalie, aux rayons de la hme immobile au zénith, passaient devant Faust et Méphistophélès, les sorcières du Harz ou les fantômes de la Grèce antique.
Spectacle sombre en effet et problème mystérieux ! il n'est point de qnestions^ parmi celles que la philosophie agite avec une si noble persévérance, qui tiennent par plus de liens aux racines mômes de l'âme : comme le dît H. Des Étangs, « il n'est pas de fictions humaines qui ne pâlissent à côté de semblables réalités. » Aussi, bien que la science l'ait armé d'une force étrai^ et l'ait revêtu de Yœs tripkxy il est effrayé lui-même de tout ce qu'il aperçoit: il avoue qu'il n'a pas eu « le pouvoir d'échapper toujours aux navrantes tristesses, aux défaillances morales qu'une pareille exhumation devait entraîner avec elle. » Il s'écrierait volontiers comme Faust : « HorreurI horreur inexplicable à toute âme humaine que plus d'une créature ait pu tomber dans l'abîme d'une telle misère I »
Toutefois, comme M. Des Étangs n'a point prétendu se livrer à des dédamations inutiles, mais demeurer un historien, il a dû circonscrire son travail et ne rien écrire qui ne soit appuyé sur des documents précis. C'est pourquoi il ne parle que de la France et ne remonte pas au delà de 1789. Il a recherché les faits dans l'histoire d'abord, puis dans ces archives jusqu'alors inexplorées où les administrations successives ont enfoui ces procès-verbaux qui racontent froidement les événements dont ils n'ont pas mission de recher* cher les mystères, et qui retracent avec une impassibilité souvent formidable les détails les plus dignes de pitié et les plus féconds en enseignements.
Cet immense travail a forcé M. Des Étangs à vivre pendant douze années dans le monde des morts, parmi ceux que Virgile a placés dans le vestibule de l'enfer .
Qui sibi iethnm Insontes peperere manu, viUoHine peroii Projeoere animas!
et dont le Dante unit lesftmes aux arbres sanglants du septième cercle infernal. L'auteur ne nous donne encore que la première partie de son œuvre : le suicide politique. Dans la suite, il parlera de ceux' que le scepticisme, l'imagination, les chagrins, l'amour, la misère, le jeu, la folie, ont entraînés à leur résolution suprême : victimes innombrables, pour la plupart inconnues 1 Il raconte aujourd'hui les derniers instants de ces malheureux qui troublés depuis soixante-dix ans par nos commotions politiques, déçus dans leurs plus chères espérances, agiles jusqu'au délire par la fièvre qui surexcitait tous les esprits, plus dignes bien souvent de pitié que de blftme, n*ontpas été oubliés de l'histoire; c'est Valazé le Girondin qui échappe à l'échafaud par le poignard ; c'est Condorcet, lassé de fuir et de dérober sa tôte à ses implacables ennemis; c'est Chamfort qui se fi*appe avec un acharnement héroïque et ne parvient pas à mourir ; c'est Roland qui ne peut survivre à une femme adorée et à la ruine de ses illusions politiques; c'est Loménie de Brienne qui, sans avoir pu évi« ter la prison, môme en sacrifiant à ses craintes ses convictions de citoyen et sa dignité de prêtre, prévient l'arrêt du tribunal et demande la mort au poison.
J'ai cité quelques-uns des noms les plus célèbres : je n'en dirai pas davantage. 11 suffit d'avoir rapidement exposé le but et la portée du remarquable livre de M. Des Étangs. Espérons que bientôt ces études savantes, si tristement curieuses, arriveront à leur terme. Alors; on pourra parcourir dans tous les sens l'immense nécropole des suicidés, et la moralité de l'œuvre apparaîtra. Les conclusions que H. Des Étangs ne peut manquer de résumer à la fin de ses études seront évidemment contraires au suicide. Les faits révélés démontreront de plus en plus ce que les plus grands penseurs ont compris. Ils dévoileront une vraie faiblesse sous les apparences d'un courage parfois déclamatoire, des vices réels sous le masque du stoïcisme, et ils aideront la philosophie à condamner avec une indulgence douloureuse, les malheureux qui, épouvantés par la lutte ou aveuglés parleurs erreurs, ont désespéré de Dieu, des hommes et d'eux-mêmes.