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PRÉDICATION AU XVIP SIÈCLE

AVANT BOSSUBT

PAR M. LOUIS VE LOMËb

lis V

n y a dans notre histoire littéraire un chapitre si b rillant qu'il a complètement rejeté dans l'ombre celui qui le précède. Rien n'est plus connu que la grande époque de l'éloquence religieuse au dix-septième -siècle ; celle qui commence avec Bossuet, qui finit arec MasaiUon, et qui embrasse tous les noms d'orateurs sacrés diversement célèbres dont le souvenir est resté dans la mémoire des hommes. En revanche, rien n'est plus ignoré que la période qui a préparé et produit celle-là.

n a été publié des études intéressantes sur les prédicateurs au temps de la Ligue et sur les moines prêcheurs moitié bouffons, moitié sérieux de la fin du quinzième siècle et 'du commencement du aeiâème. Hais nous ne connsdssons aucun tableau détaillé et suivi des changements considérables qui se sont accomplis dans les formes de râoquence religieuse en France depuis le règne de Henri IV jusqu'à Tapparition de Bossuet. Plusieurs, se trompant sur l'époque où parut le grand orateur^ lui ont cherché des ancêtres parmi ses contemporains. Ainsi on répète souvent après Thomas, l'auteur de Y Essai sur les Eloges, que Mascaron, qualifié le vieux Hascaron à cause de certaines formes vieilles de son style, fut le précurseur de Bossuet. La Harpe lui-même dit de Mascaron qu'il précéda de quelques années Bossuet. La vérité, c'est que le vieux Hascaron, plus jeune que Bossuet de sept ans, débuta dans la chaire en 1663, tandis que Bossuet, qui prêchait à Hetz dès 1652, fit ses débuts à Paris en mars 1657 au plus tard '• De sorte que le premier par le génie de tous les orateurs

1. Voir^ sur ee point, te savant ouvrage de M. Floquet : Eludes sur la vie 4s JBassuetf t. l,p. 391.

sacrés du dix-septième siècle est aussi, par la date de sa prédication, le premier de tous ceux qui à cette époque ont laissé un nom dans l'histoire de l'éloquence religieuse. Il a si bien fait oublier tous ses prédécesseurs que d'autres écrivains, notamment l'abbé Maury, supprimant d'un trait de plume toute une série de prédicateurs estimables qui appartiennent à cette période de transition, rattachent directement Bossuet aux plus détestables sermonnaires du règne de Henri IV, tels que Valladier et même aux prêcheurs grotesques du seizième siècle, tels que Menot et Maillard. » Avant lui, dit Maury en parlant de Bossuet, Maillard, Menot, Corénus, Valladier, et une foule d'autres prédicateurs français, dont les noms sont aujourd'hui obscurs ou ridicules, avaient avili l'éloquence de la chaire par un style abject, une érudition barbare, une mythologie déplacée, de plates bouffonneries, et même quelquefois par des détails obscènes. Bossuet parut * • »

On a souvent protesté contre l'exactitude du fameux hémistiche de Boileau : « Enfin Malherbe vint. » On a essayé de prouver et on a prouvé qu'il y avait eu une poésie en France avant Malherbe. L'assertion de l'abbé Maury est encore plus contestable que celle de Boileau, car elle est plus absolue, puisqu'elle tend à établir que le langage de la chaire s'est élevé tout à coup et sans transition avec Bossuet de l'état le plus abject au dernier degré de la perfection. Les choses ne se passent point ainsi* Les Valladier n'engendrent pas plus les Bossuet que les hiboux n'engendrent les aigles. Les génies supérieur en tous genres sont précédés par des talents d'un ordre inférieur, mais qui déjà annoncent et préparent leur venue. L'histoire des lettres ef de l'esprit humain offre les mêmes gradations que les grands phénomènes de la nature. Là aussi, avant le soleU, il y a toujours une aurore, et si la lumière est belle à contempler dans toute sa splendeur quand elle a vaincu les ténèbres, ce n'est pas non plus un spectacle indifférent que celui de sa lutte avec elles. On aime à la suivre se dégageant progressivement de l'obscurité qu'elle colore de teintes de plus en plus vives, jusqu'à ce qu'elle l'ait entièrement dissipée. Tel est le spectacle que nous présentent dans plusieurs genres littéraires les ciiiquante premières années du dix-septième siècle, et dans aucun genre ce spectacle n'est aussi marqué que dans la transformation subie par l'éloquence religieuse, car le changement ici est tout à la fois assez rapide pour nous étonner et assez nuancé pour nous faire passer successivement par toutes les gradations qui séparent la nuit la plus opaque du jour le plus éclatant.

Quand nous parlons ainsi de la prédication, il va sans dire que nous n'entendons parler que de ses transformations extérieures. Considé-

i. Maury, Principes d'éloquence pour la chaire et le barreau, p. 80. La Harpe parle, sur ce point, à peu près comme Maury, et ne voit également aucun intermédiaire entre les Menot, les Maillard et Bossuet.

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