AU X\II* SIÈCLE
rée dans l'ensemble des yérités morales qu'elle enseigne, la prédication a peu varié. Depuis le jour où le premier sermon fut entendu sur la montagne, l'écho de cette parole divine n'a cessé de retentir à travers les ftgeSy répétant les mêmes préceptes à tous les hommes de tou» .les temps, et dans toutes les langues. C'est sur ce fond moral identique que l'on voit tour à tour paraître et disparaître, comme des ombres changeantes , les différents signes .par lesquels se manifeste l'état des esprits, des goûts, des mœurs, du langage de chaque peuple et de chaque époque chez le même peuple. Ces apparitions mobiles se dessinent ici avec d'autant plus de netteté que le fond reste plus immuable. Ce n'est pas toutefois que l'influence passagère du temps sur la parole sacrée soit également visible dans toutes les sphères de la prédication : plus on descend dans les régions modestes où cette parole se produit simplement et sans éclat, plus on la retrouve semblable à elle-même dans toute la durée des siècles. En lisant un des premiers monuments de la prédication dans notre pays, monument antérieur à la formation de notre langue et à la longue invasion du pédantisme scolastique , en lisant les homélies de saint Césaire , évêque d'Arles au sixième siècle , et particulièrement celles qui sont consacrées à l'enseignement de la morale chrétienne, en comparant ces homélies latines qui, si l'on en croit le savant abbé Lebeuf, traduites plus tard en langue vulgaire, ouvrent la série malheureusement perdue des plus anciens sermons français '; en comparant, dis-je, ces homélies du sixième siècle à tel ou tel sermon très-simple que Ton a entendu prononcer de nos jours par un prédicateur judicieux et ignoré, on n'aperçoit dans la forme et même dans le choix des arguments aucune différence sensible entre deux prédications séparées par quatorze siècles, tandis qu'on en remarquerait une très-grande si l'on comparait successivement les homélies de saint Césaire aux sermons des divers prédicateurs qui d'âge en âge ont représenté avec le plus de renommée et d'éclat les tendances bonnes ou mauvaises, le goût juste ou perverti du temps où ils vivaient. D'après cela on peut conjecturer sans crainte d'erreur que même aux époques où, comme nous allons le voir pour les dix premières années du dix-septième siècle, le goût le plus détestable a régné dans la chaire, cette mauvaise influence s'est surtout exercée sur les sermonnaires en vogue, sur ceux qu'on applaudissait et qu'on imprimait, tandis qu'une foule d'autres qui n'ont laissé aucune trace de leur passage ici-bas, ont continué obscurément à distribuer avec simplicité et sagesse l'enseignement reUgieux. C'est donc chez les prédicateurs en renom que nous chercherons
1. Voir le Mémoire de Lebeuf sur les plus aneiennes traductions en langue française, insér dans la Collection de pièces relatives à V Histoire de France f t. XIV^ p. 83.
des témoignages de Tiafluence du temps sur le langage de la
et nons commencerons par emprunter ces renseignement» ao; g^nre
d'éloquence religieuse qui comporte le plus d'apparat, k L'oraifloii
6infebiie*i
II existe un recueil assez curieux de toutes les oraisons fhnàhcea prononcées en 1610 par les plus célèbres prédicateurs de l'époqiae i l'occasion de la mort de Henri IV i.
Quel sujet pour un Bossuet, que la destinée de ce prince ^pii^ après avoir tant de fois prodigué sa vie sur les champs de bataille, se voit tout à coup, au milieu des préparatifs d'une fête et des apprêts d'one grande guerre qui tient toute l'Europe en. suspens,, enlevé à ses vastes projets par le plus ignoble de ces envoyée secrets de la mort , gui, de temps en temps, comme dit Chateaubriand,, mettent la main sur les rois I Cette existence si aventureuse et si brillante, cette fia si tragique, tant de génie, tant d'esprit, d'habileté, de courage,, de bonté avec assez de faiblesses pour qu'on retrouvât l'homme sous le héros et le grand roi, quelle source d'inspirations pour un orateur sacré, pénétré de l'émotion universelle et capable de la traduire en un langage digne de la chaire, en un langage austère, pathétique et imposant I Mais, quoiqu'en 1610 nous ne soyons séparés que par dizr sept ans de la naissance de Bossuet, il y a un abîme entre sa pande et l'incroyable verbiage qui, en ce temps-là, représente l'éloquence de la chaire.
Parmi les vingt-six ou vingt^sept oraisons funèbres écrites en français * qui figurent dans le recueil en question, une seule, deux au plus nous fournissent quelques indices d'un talent encoœ étouffé d'ailleurs sous le mauvais goût dominant; les autres ne nous offrent guère qu'un tissu d'inepties pédantesques, de subtilités puériles et de grossières platitudes. On voit des orateurs tels que l'évoque de Séez Bertaut, justement distingué comme poète par des vers gra« deux, échouer misérablement dans l'oraison funèbre. IL est vrai qu'il commence par s'excuser sur son émotion, qui l'empêche, dit-il, de conduire ses pensées par les lois du jugement et ses paroles par celles de la rhétorique, c'est pourquoi il entre ainsi dans son sujet :
Donc la misérable poiucte d'un vil et méchant couteau remué par la main d'une charogne enragée, et plutost animée d*un démon que d'une âme rai-
1. Les Oraisons et Discours funèbres de divers auteurs sur le trépas 4e Bemri le Grandy recueillis par Du Peyrat, aumônier servant de Sa Majisté. IPtits, 1611.