DE L'AMOUR CONJUGAL DANS LE DRAME
pu rendbre croyable la patience de son héroïne qu'en lui faisant regarder les mauvais traitements de son époux comme venant de la main de Dieu. Sans cela, ajoute-t-il, on la prendrait pour li^ plus stupide 4d toutes les femmes, ce qui ne ferait pas assurément un bon effet. i> Perrault a raison, La résignation chrétienne a une grande part dans la patience de Grisélidis. Prenons garde cependant : si c'est à Dieu que Grisélidis offre ses souffrances, Grisélidis est une sainte. Dans le conte primitif, elle n*est qu'une épouse patiente et dévouée ; c'est à son mari qu^elle obéit avec un dépouillement complet d'elle-même ; c'est son mari qu'elle continue d'aimer malgré ses affreuses injustices. Perrault, avec le tour de l'esprit français, craint que cette obéissance et cette fidélité à toute épreuve ne fassent prendre Grisélidis pour la plus stupide des femmes. Il a tort^ Oui, nous pouvons détester le mari de. Grisélidis, qui lie la tourmente si cruellement que pour l'éprouver; et j'aimerais mieux. Dieu me pardonne! un persécuteur sérieux que cet expérimentateur de sang-froid. La colère que nous avons contre le mari ne nous empêche pas pourtant d'admirer là patience et le dévouement de la femme, patience excessive, dit-on : dans les sentiments honnêtes et purs, l'excès ne nous déplaît pas. Voyez les saints. 11 y a souvent de l'excès dans leur vertu; mais, comme leur vertu éclate surtout par le dépouillement qu'ils font de leur personne et par l'anéantissement du moi humain, nous ne la blâmons pas ; nous nous contentons de ne pas l'imiter. La vertu de Grisélidis a ce caractère d'abnégation : c'est une sainte, qui a pris son mari pour Dieu. Je puis ne pas aimer le Dieu qui est fantasque et méchant; j'admire la sainte. "
i. La difficulté que trouve Perrault à croire et à faire croire à la patience merveilleuse de Grisélidis perce encore dans l'épilogue de son conte :
Une dame aaui patiente Que celle dont je relève le prix, Serait partout une chose étonnante; Mais ce serait un prodige à Paris.
Aniii je Toii que de tontes façms Grisélidis y sera peu prisée, Bt qu'elle y donnera matière de risée Par ses trop antiques leçons.
Ce n*e8t pas que la patience Ne soit une irertu des dames de Paris ; Ibis par on long usage elles ont la sdenee De la faire eserœr par leurs propres maris. Tome iX. — 33* Utraiaoo.
M DE L*AHOUR CONJUGAL
Boccace, Gbaucer et Perrault oDt raconté Thistoire de Griflélidn, et elle a souvent été mise sur le théâtre jusque dans œs deroicn temps. Sous toutes les formes, récit ou drame, Grisélidis a toujourB touché le public» grâce à Tiatérèt du sujet et du caractère. PreaoM le récit du Décaméron , ce singulier recueil de contes , qui coiii* mence par la description de la peste de Florence, continue par de0 histoires d'amour peu édifiantes, et finit, d'une manière imprévue, par la touchante aventure de Grisélidis,
Le marquis de Saluées était un jeune prince, beau et vaillant, qui ne s'occupait que de chasse et de guerre. U ne voulait paa se marier, se défiant de la fidélité et de l'obéissance de toutes les femmes. En vain ses sujets le pressaient de faire un choix afin qu'il pût avoir un héritier qui empêchât sa principauté de tomber dans des mûna étrangères :
Si donc vous souhaitez qu'à Thymep je m'engage,
leur répond-il dans Perrault,
Glherchez une jeune beauté Sans orgueil et sans vanité, D'une obéissance achevée. D'une patience éprouvée, Et qui n'ait point de volonté.
Je la prendrai, quand vous l'aurez trouvée.
Un jour cependant qu'il était à la chstese, il s'égare et rencontre une jeune bergère si belle, si modeste et dont les traits annonçaient tant de douceur qu'il se décide à la prendre pour épouse. Yoilà Grisélidis marquise de Saluées et qui se tire admirablement de son rôle de princesse. Le marquis de Saluces était heureux. U voulut être certain de son bonheur autrement qu'en le possédant : il voulut éprouver sa femme et voir jusqu'où iraient la patience et l'obéissance qu'il attendait d'elle. Il l'éprouve d'abord dans sa tendresse maternelle. £lle avait de lui deux enfants qu'elle chérissait : il les lui ôte, et même il lui laisse croire qu'il les a condamnés à mourir, parce qu'étant fils d'une pauvre bergère ils ne peuvent pas être appelés à régner sur le marquisat de Saluces. Grisélidis désolée s'incline cependant sous la volonté de son époux comme devant celle de Dieu, en disant que celui qui lui a donné ses enfants les lui ôte, et qu'elle doit res-
DANS LE DRAME. 9i
pecter son arrêt. Le marquis TéprouTe ensuite dans sa fierté à*6^ pouse, car il lui annonce qu'il la répudie et qu'il la renvoie aux champs où il Ta prise. Le conteur italien pousse ici la cruauté da mail et la patience de la femme jusqu'à l'excès. « Grisélidis, lui dit le marquis de Saluées, le pape me permet de te quitter et de prendra une autre femme*.* Tu n'es donc plus mon épouse, et tu vas retour* ner à la maison de ton père avec la dot que tu m'as apportée. » Gri*' sélidis, en entendant ces cruelles paroles, retint ses larmes et répon^dit : c( Seigneuri j'ai toujours reconnu la distance qu'il y avait entre yotre rang et mon humblq condition ; j'ai toujours senti que ce quQ j'étais près de vous, je le tenais de Dieu et de vous^ non comme un don, mais conmie un prêt. Vous voulez le ravoir, et je dois vous le rendre. Voici votre anneau avec lequel vous m'avez épousée : prenez-le. Vous me dites de remporter de votre palais la dot que j'ai apportée : il ne faudra, pour la remporter, ni sac, ni porteur, ni mulet ; car je n'ai pas oublié que vous m'avez prise nue dans ma chaumière S et nue j'y retournerai, si vous croyez convenable que la: mère de vos enfants expose à tous les yeux les flancs qui ont porté vos fils. Aussi je yous prie, en récompense de ma virginité que j'ai apportée ici et que je n'en remporte point , de me donner une che« mise seulement en sus de ma dot.D Tout le monde pleurait en écoutant Grisélidis, et le marquis était plus ému que personne. Mais il voulut que l'épreuve s'accomplit : la pauvre dame sortit en chemise du palais, la tête découverte, et, se recommandant à Dieu, elle retourna dans la cabane de son père«
Voilà un excès d'humilité d'une part, et de cruauté de l'autre, qui sent le conte populaire. Grisélidis étant une légende de patience conjugale, l'imagination du peuple n'a pas cru pouvoir mieux repré' senter le dévouement de Grisélidis, égalé par son abnégation, qu'ea la faisant sortir en chemise du palais de son époux< Les plaintes que le vieux poète anglais Ghaucer met, à ce moment, dans la bouche de Grisélidis, sont plus éloquentes encore que celles que lui prête Boccace :
« Monseigneur, dltrelle, je n^ai jamais ignoré qn Wre Votre liui'' gnificence et ma pauvreté personne ne peut faire de comparaiion. Je ne m'estimai jamais digne d'être votre femme, ni même votre chann
K Le marqob de Salaces, avant d'amener Grisélidis dans ^li palais, Fayalt tait habiller des pied» à la tête*
biière. Dans votre maison, dont vous me fîtes la dame, j'en prends Dieu à témoin, je ne me tins jamais pour dame ni pour maltresse, mais pour Thumble servante de votre dignité, et, tant que je vivrai, TOUS n*en aurez pas de plus humble que moi. Si, par votre bonté, vous m'avez si longtemps entourée d'honneurs et de noblesse, lorsque je le méritais si peu, j'en rend£ grâce à Dieu et à vous, et je prie Dieu de vous en récompenser ; c'est tout ce que je puis dire. Je m'en irai volontiers chez mon père, et je vivrai avec lui jusqu'à la fin de mes jours. Là où je fus nourrie toute petite fille, je veux, jusqu'à ce que je meure, vivre comme une veuve, pure par le cœur et par toute* ma personne. Depuis que je vous donnai ma couronne de vierge, je suis votre femme fidèle ; personne ne peut le nier. Dieu garde la femme d'un tel seigneur de prendre un autre homme pour époux ! Pour votre nouvelle femme, que'Dieu, par sa grâce, vous donne avec elle santé et bonheur ! Je lui céderai volontiers ma place, la place où j'étais si heureuse ; car, puisqu'il vous plaît ainsi, monseigneur, je retournerai à ma vie d'autrefois. Vous m'offrez le douaire que je vous ai apporté ; je n'ai pas oublié que c'étaient mes pauvres vêtements qui n'étaient guère beaux, et qui me paraîtront maintenant bien durs à porter... Oh ! que vous me sembliez doux et bon par vos discours et par votre visage, le jour que notre mariage fut célébré! Mais on a dit, et je trouve ce mot bien vrai, l'ayant éprouvé : « L'amour, en vieillissant, n'est plus le même. » Jamais, pourtant, monseigneur, pour quelque adversité que j'éprouve, et, quand je devrais mourir, jamais en paroles ni en actions je ne me repentirai de vous avoir donné mon cœur dans sa sincérité. Monseigneur, vous le savez, vous me fîtes dépouiller de mes pauvres vêtements dans la maison de mon père ; vous me fîtes habiller richement. Je ne vous apportai rien, je l'avoue, rien absolument que ma foi et ma pudeur. Je vous rends ici mes vêtements ; je vous rends encore mon anneau de mariage... Je n'hésite pas à le reconnaître : nue, je suis Venue de la maison' de mon père; nue, je dois y retourner. Je voudrais me conformer en tout à votre plaisir ; mais j'fsspère encore que votre intention n'est pas que je sorte de votre palais entièrement dépouillée : vous ne voudriez pas que ces flancs qui ont porté vos enfants fussent montrés à un peuple tout entier, quand je m'en retournerai. C'est pourquoi je vous prie de ne pas me renvoyer sans accorder' quelque voile à ma pudeur. Souveniez- vous , mon cher et bien-aimé seigneur» que j'ai été votre fenune, quoique j'en fusse indigne. C'est
pourquoi, ea guerdon de mon innocence de vierge que je tous ai apportée et que je ne remporte pas, accordez-moi, pour ma récom-^ pense, seulement une des chemises que tous m'aviez données, afin que j'en couvre les flancs de celle qui fut votre femme. Et ici je prends congé de vous , ô mon seul maître ! car je crains de vous ennuyer. )».
Perrault est moins touchant ou moins naïf que Boocace et Chaucer. On sait qu'il craint toujours de rendre sa Grisélidis invraisem*^ blable à force de patience. Il ne lui donne que la vertu que les femmes du dix -septième siècle peuvent comprendre, et encore craint-il sans cesse de dépasser la mesure :
Vous êtes mon époux, mon seigneur et mon maître ,
dit la pauvre Grisélidis au marquis de Saluces quand il la congédie,
Et, quelque affreux que soit ce que je viens d*bulr,
Je saurai vous faire connaître Que rien ne m'est si cher que de vous obéir.
La. Grisélidis de Perrault ne demande pas à son mari de lui laisser au moins une chemise pour se couvrir. Ces traits un peu grossiers, quoique touchants, de la légende populaire, sont remplacés par des traits plus délicats et qui ne touchent pas moins :
Dans sa chambre aussitôt seule elle seVetire, Et là, se dépouillant de ses riches habits, Elle reprend, paisible et sans rien dire. Pendant que son cœur en soupire, .
Ceux qu'elle avait en gardant ses brebis. En cet humble et simple équipage Elle aborde le prince et lui tient ce langage : Je ne puis m'éloigner de vous Sans le pardon d'avoir su vous déplaire ; Je puis souffrir le poids de ma misère, Mais je ne puis, seigneur, souffrir votre courroux. Accordez cette grâce à mon regret sincère. Et je vivrai contente en mon triste séjour. Sans que jamais le temps altère • Ni mon humble respect ni mon fidèle amour.
C'est peu d'avoir répudié Grisélidis : le marquis lui annonce qu'if
M DE L*AMOUR CONIUGAL
Ta prendre une autre femme, et , dans Boocace, il lui ordonne de revenir au palais afin de mettre tout en ordre pour recevoir cette nouvelle épouse : a Je vais, lui dit-il, amener ici ma nouvelle épouse, et Je veux qu'elle y soit reçue honorablement. Or, tu sais, Griséiidis, que je n*di point à la maison de dames qui sachent bien faire apprêter les appartements et préparer tout pour la fête que je veux donner à ma femme. Comme tu t'entends mieux que personne à toutes ces choses, fais tout mettre en ordre; dispose, ordonne, commande, comme si tu étais encore maîtresse ici. Après le mariage, tu pourras retourner chez toi. » Quoique chacune de ces paroles fût un coup de couteau dans le cœur de Griséiidis, qui n'avait pu quitter Tamour qu'elle avait pour son époux comme elle avait quitté sa grande fortune, elle répondit : « Mojiseigneur, je suis prête. j> Alors elle fît nettoyer et orner te palais, mettant elle-même la main a Touvntge comme si elle était une servante de la maison* Quand tout fut prêt, elle invita, d*après Tordre du marquis, toutes les dames, et les resMt avec un visage riant. Elle avait ses habits de paysanne, Tàme et le langage d'une princesse. Le marquis avait fait revenir la fille de Griséiidis, qu'il lui avait enlevée autrefois, et qui, ayant maintenant douze ans, était déjà la plus belle personne du monde. C'était là, disait-il, sa nouvelle épouse, et, la montrant à Griséiidis pour achever l'épreuve qu*il faisait de sa patience : <c Que penses-tu, lui dit- il, de ma nouvelle femme ? — Monseigneur, répondit Griséiidis, j*en pense beaucoup de bien, et si, comme )è le crois, elle est aussi sage qu'elle est belle, je suis persuadée que vous vivrez avec elle le plus heureux prince du monde ; mais, je vous en prie, ne lui faites pas éprouver les souffrances que vous avez fait éprouver à celle qui fut votre première femme : je ne pense pas qu'elle pourrait les supporter. Elle est jeune et élevée dans la délicatesse, tandis que celle qui fut votre première femme était, dès l'enfance, élevée à la fatigue et à la souflrance. i» Cette dernière preuve de douceur et de bonté acheva de toucher le marquis de Saluces, qui, faisant asseoir Griséiidis, lui dit que cette belle demoiselle était sa fille, et que toutes les duretés qu'il avait eues contre elle n'étaient qu'une épreuve pour mieux faire éclater sa vertu et sa patience. Grand triomphe, chèrement acheté! Mais, dit Boccaoe, c< le marquis eût mérité de ne pas réussir dans son épreuve, et de trouver une femme moins patiente et moins fidèle. )» Je vois bien ce que le mari eût perdu, si le dénoûment de l'aventure eût changé ; je ne vois pas ce que Griséiidis y eût gagné.
La répugnance inévitable que nous avons pour le persécuteur de Grisélidis a trouvé de quoi se satisfaire dans la Grisélidis allemande, drame qui a eu un grand succès en Allemagne, il y a près de vingt ans, et dont l'auteur est M. Munck Bellinghausen, neveu du prince de Metiemich. L'auteur a transporté sa Grisélidis parmi les cheva* liers de la Table*Ronde. L'un d'eux, le fier et sauvage Percival, a épousé Grisélidis, la fille d'un charbonnier. Il est heureux et fier de la beauté et de la vertu de sa femme; mais étant venu un jour à ta oour du roi Artus, la reine Ginevra, que Percival avait aimée autr»* fois et qu'il avait quittée comme trop orgueilleuse et trop coquette, lui demande d*un air moqueur 8|*il est marié. — Oui. — Et à qui? — A Grisélidis, la fille du charbonnier, répond Percival avec une franchise hautaine. Alors ce sont des sourires et des brocards de la part de toutes les dames et surtout de la part de la reine. Per» dval, irrité de ces railleries, s'écrie que si la vertu réglait les rangs dans le monde , ce serait Grisélidis qui serait sur le trône et la reine à ses pieds. L'amant de Ginevra, Lancelot, prend sa défense; les deux chevaliers se défient et tirent l'épée. Artus arrive, et la reine, pour apaiser la querelle, déclare qu'elle consent à s'agenouiller devant Grisélidis, si cell&-ci résiste à trois épreuves qu'elle propose et qui sont les mêmes que dans la nouvelle de Boccace. Percival accepte cette gageure, dont Grisélidis doit être la victime, n 6te à Grisélidis son enfant ; il la répudie ; il va même^ non pas plus loin que le marquis de Saluées, car qu'y a-tril pour une femme de plus pénible que de préparer elle-même le triomphe de sa rivale? mais il demandé à Grisélidis de sacrifier sa vie pour sauver la sienne, et Grisélidis le fait sans hésiter, Percival a Tâme déchirée en torturant par ces épreuves la pauvre Grisélidis; mais son orgueil ne veut pas perdre la gageure qu'il a faite contre la reine : il veut que celle-ci s'agenouille devant Grisélidis, et il croit que ce moment de triomphe dédommagera sa femme de toutes les soufirances qu'elle éprouve. n croit même que- son honneur engagé excuse sa cruelle persévérance contre Grisélidis. Enfin la reine s'avoue vaincue : Grisélidis a triomphé des épreuves qu'elle a subies. Elle ignorait jusque-là que c'étaient des épreuves; elle l'apprend enfin, et c'est alors que le poëte alle« mand invente un dénoûment tout nouveau, juste, touchant, profond même, qui doit satisfaire notre colère contre Percival, contre le mari qui s'est fait un jeu des soufirances de sa femme ; et pourtant ce dénoûment, tout ingénieux qu^'il est, ne me platt pas autant que l'ancien.
Voyons rapidement quel est ce dénoftment, tout à fait conforme à l'imagination allemande, c'est-à-dire raffiné, quoique vrai.
La reine Ginevra et Ârtus annoncent à Grisélidis, amenée de?ant toute la cour, que les souffrances qu'elle a eues n'étaient que des épreuves de vertu, proposées par la reine et acceptées par Percival. La sœur d'Ârtus, la belle Oriane, lui explique tout avec une légèreté qui sent la femme du monde, ne paraissant pas même se douter que ce qui était un jeu pour la cour était une affreuse douleur pour Grisé* lidis. « Deux mots, dit Oriane, vont, belle Grisélidis, vous mettre au fait. Tout ce que vous avez vu depuis hier n'est que plaisanterie, raillerie; c'est un tour plaisant que Percival, fou qu'il est. parfois, vous a joué ; c'est une mascarade enfin, concertée à l'occasion d'une gageure, au prix de l'humiliation d'une belle reine. Il s'agissait de prouver que la fille du charbonnier, élevée au rang de comtesse, était digne d'un tel sort, digne de s'allier au noble sang des Percival. »
Percival sort de la foule et s'approche de Grisélidis :
«c Grisélidis , ma bien-aimée Grisélidis , tu m'en veux? Ah ! pardonne, pardonne, ma douce amie ! efface de ta mémoire le souvenir du mal que je t'ai fait.... »
Grisélidis recule d'un pas, le regarde avec tendresse ; puis, conune si elle sortait d'un rêve :
a Une mascarade ! une plaisanterie ! Parle, toi , Percival , que je l'entende de ta bouche. Dis-moi ce qui en est. C'était un défi? c'était pour m'éprouver? c'était un jeu?
PERCIVAL
Je f en assure, et tout est fini. Ton enfant t'est rendu ; tout ce que tu aimes est à toi. Pardonne-moi ; n'y songe plus : oubli et pardon !
GRISÉLIDIS, fondant en Urmes.
Un jeu ! un jeu ! Et moi, donc? Ah, ce jeu-là m'a coûté bien des larmes!
PERCIVAL
Tu pleures, Grisélidis I C'est que, vois-tu, on me raillait de ce que j'avais pris pour femme une pauvre fille née au fond des bois; on se moquait de ce que l'image divine de ta beauté n'était pas richement encadrée. Eh. bien ! j'ai opposé à leurs titres d'orgueil tes titres de vertu , ton noble cœur, ton âme d'ange. Pour leur prouver ta supériorité, tu as subi des maux bien cruels f mais tu es sortie glorieuse
du creuset de TépreuTe. La reine Ta reconnu; elle doit s'humilier devantrtoi; elle sera à tes pieds , et l'Angleterre la verra, et l'Angleterre et le monde retentiront de tes louanges, de ta gloire. N'est-ce pas que tu ne m'en veux plus? » «
Pour accomplir ce triomphe, qui, selon Percival, doit consoler Grisélidis de tout, la reine, en effet, s'agenouille devant elle.
6RISÉLIDIS.
Ah! madame, madame, relevez-vous! De grâce, relevea&-vous ! Non, la reine ne doit point fléchir le genou devant la fille du charbonnier. Si la victoire est à moi, je refuse la palme que m'a value une illusion, une illusion bien amère... Oui, madame, toutes les angoisses, toutes les agonies que j'ai souffertes ont été moins déchirantes que le tourment que j'éprouve en ce moment... Jamais la joie n'entrera plus dans ce cœur et ne brillera plus dans ces yeux...
(A PereiTal.) >
0 Perdval, tu as joué mon bonheur, et tu l'as perdu. Ce tendre cœur n'a été qu'un jouet entre tes mains, et tu l'as brisé...
(A son père.)
Ah! partons, mon père!... Je ne peux plus respirer sous ces voûtes...
PERCIVAL
Tout mon sang se glace dans mes veines. Grisélidis, chaque mot que tu me dis est un poignard dans mon sein. Oh ! mais c'est impossible! C'est toi, à ton tour, qui veux me tromper?...
GRISÉLIDIS
Percival, regardé-moi. Mes yeux, quand ils se fixent sur les tiens, sont remplis de larmes ; mes lèvres , quand elles te parlent , sont tremblantes; mais il faut que je te parle, car je dois mettre toute mon ftme à découvert devant toi... Je ne vivais que par toi, Percival; mon ftme était à toi; mais tu ne l'as pas comprise, tu l'as déchirée. Tu t'es fait un jeu de la fidélité, du dévouement de mon amour; tu ne m'as jamais aimée... Je ne puis plus vivre avec toi, Percival...
PERCIVAL
A quoi songes-tu? Non, tu ne nie quitteras pas, Grisélidis !
GRISÉLIDIS
Quoique née sous le chaume, je ne devais pas servir de jouet au caprice, d'enjeu au hasard, être perdue ou gagnée sur un coup de dé.
an DE L'AMOUR CONJUGAL
Tn ne m'as pas aimée, PerdTal; et, dans cette conTictkm, si je pou- Tais aujourd'hui consentir à conserver le titre de ton épouse, je serais indigne de l'avoir jamais porté...
PERCITAL.
Non, Grisélidis, tu ne m'abandonneras pas! Tu es à moi; aucune puissance ne t'arrachera de mes bras ; personne au monde ne pouna te dégager du serment de fidélité que tu m'as juré.
GRISÉLIDIS
Toi-même tu m*en as dégagée; c'est toi qui as brisé les chaînes de Tamour. U faut nous séparer...
PERCITAL.
Grisélidis, Grisélidis I Tu resteras, je le yeux, je l'ordonne !
ÂRTUS.
Arrêtez, seigneur Perctval. Dès ce moment, je prends GrisélkUs sous ma protection. Vous avez vous*mème renoncé à vos droits. Qu'elle reprenne donc, puisqu'elle le veut, le chemin de ^sa cabane... Ta maison sera déserte, Percival; le bonheur vient d'en sortir... Reste solitaire dans ton superbe château ; suffis^toi à toi-même, et tâche de retrouver la paix, si tu le peux.
Ce dénoûment est neuf et touchant, juste surtout, car enfin Perci^ val est puni des cruelles épreuves qu'il a fait subir à Grisélidis. J'ajoute même, pour ne rien ôter au mérite de ce dénoûment, qu'il est naturel. Tant que Grisélidis a cru que les épreuves qu'elle endurait étaient réelles, elle a tout supporté : elle prenait sa force dans l'amour et dans le respect qu'elle avait pour son mari. Mais quand elle apprend que ses souffrances n'étaient qu'une expérience et une gageure, alors il se fait dans son âme une révolution toute naturelle* Percival ne l'aimait donc pas, s'il se faisait un jeu de la torturer? Tout doit être sincère entre le mari et la femme. Si les malheurs de Grisélidis sont en même temps les malheurs de Percival, tout est facile à supporter; mais, si ce qui est la douleur de l'un est le jeu de l'autre, si l'un badine où l'autre souffre, il n'y a plus de confiance et d'affection possibles. Grisélidis peut tout souffrir, elle l'a prouvé; mais elle ne peut pas supporter d'être trompée. Ce malheur-là surpasse sa patience et détruit son dévouement.
Le dénoûment de la Grisélidis allemande est donc vrai , et la révolution morale que l'auteur a observée et représentée dans son héroïne est naturelle. Il y a là une étude psychologique forte et ingénieuse.
D*où vient néanmoins que ce dénouaient , tout nouveau et tout vrai qu'il est, ne me platt pas autant que celui de Boccace et de Perrault? Je n'en sais qu'une raison , qui n'est pas bien bonne : ce dénoûment nous afflige. Après avoir vu tant souffrir Grisé] idis, nous avons besoin de la voir heureuse, et elle ne Test pas, si elle refuse le bonheur et la grandeur que lui rend son époux. JPerrault dit plaisamment, à la fin de son conte :
Des peuples réjouis la complaisance est telle
Pour leur prince capricieux, Qu'ils vont jusqu'à louer son épreuve cruelle.
Il 7 a un peu de raillerie dans cette réflexion* Cependant la joie du peuple, qui s'applaudit de voir Grisélidis triompher de ses épreuves» est plus près de la vérité que le dénoûment juste , mais triste , du drame allemand. La Grisélidis allemande satisfait, par sa rupture avec Percival, à la sévérité que nous avons contre lui ; elle ne satisfait pas à la compassion que nous avons pour elle , et à la joie que nous aurions de la voir heureuse et triomphante. Ce besoin de voir la vertu récompensée est un sentiment vulgaire , mais honnête , toutpuissant au théâtre et dans les romans , «t qu'il ne faut pas heurter sans nécessité.
Grisélidis est le plus beau type de la patience et de la fidélité con<jugales ; mais ce type abonde dans la littérature du moyen âge et des temps modernes. Chose singulière, jamais la femme n'a été plus censurée et plus moquée que dans la littérature du moyen âge, et jamais non plus elle n'a été plus louée et plus glorifiée. Cette grande part qu'elle a en bien et en mal témoigne du rang nouveau de la femme dans la société; elle témoigne surtout de son indépendance. Ce qui honore Grisélidis , c'est que sa soumission est volontaire et dévouée. Il y a eu dans lantiquité, il y a en Amérique des femmes qui ne sont pas mieux traitées que Grisélidis, qu'on prend et qu'on quitte, à qui on arrache leurs enfants ; mais ce sont des esclaves, à qui la loi refuse le droit d'avoir une volonté. Dans Grisélidis, la femme a changé l'e»davage en obéissance ; c'est là son mérite , et la littérature du moyen âge ou la littérature moderne a souvent représenté ce mérite dans la femme , soit qu'elle l'y trouvât par expérience, soit qu'elle l'admirât par rareté.
J'ai rencontré un de ces types de la douceur et de la patience con-
jugales dans un Tieux romancier du dix-septième âëde , qui mériterait d*étre moins oublié qu'il ne Test, d'abord parce que ce romander est un évèque , ensuite parce qu'il écrivait ses romans dans une pensée d'édification et pour comtattrele mauvais effet des romans profanes , enfin parce que ses romans sont souvent intéressants. Je veux parier de Camus ', évêque de Belley, et de son roman de Palombe^ ou la Femme honorable.
Camus a beaucoup écrit : il a fait cent quatre-vingt-six ouvrages , dont quelques-uns ont huit ou dix volumes. Outre cela, c'était un prédicateur éloquent et piquant , qui usait hardiment de la liberté évangélique. C'est lui qui disait un jour, avant une quête qu'on faisait pour une jeune fille qui voulait entrer au couvent : «c Mes frères, j'implore votre charité pour une fille qui n'est pas assez riche pour faire vœu de pftuvreté. » Il y a de Camus beaucoup de mots aussi piquants que celui-là , et de plus hardis encore. D attaquait sans cesse les moines , qu'il regardait comme de mauvais directeurs et auxquels il préférait de beaucoup les prêtres séculiers. Un jour, le cardinal de Richelieu , causant avec lui, le priait de laisser enfin les moines en paix : « Je ne trouve d'autre défaut en vous que cet acharnement que vous avez contre eux ; sans cela je vous canoniserais. — Plût à Dieu , répondit aussitôt M . de Belley , que cela pût arriver ! Nous aurions l'un et l'autre ce que nous souhaitons : vous seriez pape, et je serais saint. »
Prédicateur ardent et accrédité , causeur spirituel et vif s'il en lût jamais, écrivain actif et fécond, beaucoup lu, car plusieurs de ses ouvrages ont eu un grand nombre d'éditions, comment donc Camus est-il si peu connu que, lorsque pour la première fois je parlai de sa Palombe, je fus forcé d'apprendre aux auditeurs de mon cours ce qu'étdt Camus et quand il vivait? Les citations que je fis de la Palombe commencèrent à le faire connaître et même à le faire goûter aux esprits curieux ^.
Fulgent était d'une grande maison de Tarragone. C'était un des plus brillants cavaliers de l'Espagne, beau, riche, aimable, mais malheureusement fort volage en amour. Son frère Siridon aimait une jeune demoiselle de bonne maison, nommée Palombe; il eut
\. Né en i532, mort en 1652.
2. Camus a eu depuis une bonne fortune : M. H. Rigault, mon bien regrettable ami, a publié Palombe et y a joint une préface fort spirituelle sur la vie et les ouvrages de révoque de Belley.
rimprudence de la faire voir à Fulgent, qui, s'épreoant tout à œup de cette beauté nouvelle, résolut de Tépouser. Comme il était le chef de la famille et le maître de tous les biens à titre d'aîné, il fit faire à son frère un voyage à Madrid, et, pendant ce voyage, il épousa Paloiilbe.
Quand Siridon, à son retour, apprend ce mariage, il est désespéré^ et maudit cent fois le droit d'aînesse qui, donnant tout à Fulgent, a fait que la famille de Palombe n'a pas hésité à le préférer. Ces plaintes contre le droit d'aînesse, exprimées avec une grande vivacité par l'auteur, sont curieuses. à entendre. Elles sont une date et un témoignage dans l'histoire des origines de nos institutions nouvelles, a Encore, disait Siridon, si c'était la puissance paternelle qui me traitât de la sorte, il y aurait plus d'apparence de ronger son frein en silence, sans murmurer contre ceux par lesquels le ciel nous a donné l'être. Mais que dois-je à mon frère? Ne suis-je pas autant, et de même sang, et de même nature, et de pareille maison que lui ? Pour avoir plus d'âgé, en est-il plus noble? Cruelle loi, qui fait gémir, sous les injustes rigueflirs d'un aîné, des cadets innocents, les rendant victimes de la pauvreté pour être venus les derniers au monde ! »
Les philosophes et les législateurs du dix-huitième siècle, qui ont attaqué et détruit le droit d'aînesse, n'ont pas dit plus et autre chose que l'évêque du dix-septième siècle.
Il y avait à peine quelques jours que Fulgent avait épousé Palombe, quand il vit Glaphire, une cousine de Palombe; elle lui sembla belle, et bientôt même plus belle que sa femme. « La tentation^ dit admirablement révêque de Belley, est en sa naissance une fourmi qui chatouille, et en sa fin, c'est un lion qui dévore. y> C'est ce qui arriva à Fulgent. Il ne résista pas aux premiers chatouillements de la passion ; son caractère volage s'y prêtait au lieu de l'en défeddre, et bientôt il ne fut plus occupé que de ses nouvelles amours. Un de ses amis^ Cléobule, qui voyait avec peine l'infidélité de Fulgent, essaya de l'en détourner par des conseils : <c Pourquoi n'aimez-vous plus Palombe, lui disait-il? » et il lui retraçait la beauté et la vertu de sa femme. <c Mon cher ami, répondait Fulgent, Palombe a un défaut insupportable et qui ne se peut corriger. — Eh 1 lequel? — Elle est ma femm«. Or, quel déplaisir est-ce à un cœur généreux de se voir attaché, mais qui pis est, de liens indissolubles?... Ma femme est extrêmement vertueuse; elle m'aime éperdument ; elle a un grand soin de moi et de nia maison; quoiqu'en un âge fort tendre, elle a
déjà UD esprit fort mûr ; elle est riche, noble, belle, désirable, douce, chaste; mais, après tout, c'est ma femme. Je Faime comme le devoir m*y oblige; mais y a-t-il rien qui 3e fasse plus mal par devoir que Tamourt»
Chose curieuse, cet évêque du dix-septième siècle procède avec ses personnages comme les écrivains du dix^huitième siècle et du dixneuvième : il érige volontiers en principe les sentiments de ses personnages, et il conclut sans cesse du particulier au général. Siridon, frère cadet de Fulgent, a à se plaindre de son aine : il fait un plaidoyer contre le droit d'aînesse. Fulgent n'aime plus sa femme ! il argumente contre le mariage* Je ne veux pas dire que le bon évéque de Belley approuve les arguments de Fulgent contre le mariage, comme il semble avoir approuvé les arguments de Siridon contre le droit d'alnepse. Il peint le volage et ne l'estime pas. Son héroïne est Palombe, la femme délaissée et résignée. C'est elle qu*il veut que nous aimions, et non point Fulgent; mais il érige son inconstant en docteur d'inconstance, imitant en cela l'Hylas du roman de VAstrée^ qu'il admirait beaucoup. Il met nÊtne dans la bouche de Fulgent et de Cléobule des «tances pour et contre le mariage, comme pour résumer la discussion.