Surge, âge, Belide, de tôt modo fratribas unos
Nox tibj, ni properas, ista perennis erit. Territus exsurgis; fugit omnis iaertia somni :
Adspicis in timidâ fortia tela manu.
Quœrenti causam, dum nox sinit, effuge, dix! :
Dura nox atra sinit, tu fugîs ; ipsa moror. Manè erat^ et Danaûs generos ex cœde jacentes
Dinumerat : summœ criminîs unus abes.
Fert malè cognatœ jacturam mortis in uno.
Et queritur facti sanguinis esse parûm.
Âbstrahor à palriis pedibus, rapkamque capilUs,
Hsec meruit pietas prœmia, career babet.
Dans LE DRAME. 203
et, de la foule qfue noas faisions, toi senl auras snirécu ! Lyncée, si tu le soimens d'une sceur qui t*a sauvé, si tu mérites ]e bien que je Vai fait, viens k mon secours ! ou, si tu me laisses mourir, alors songe à ma sépulture, dusses-tu placer furtivement mon corps sur le bûcher ; donne quelques larmes à mes restes, et grave sur mon tombeau cette courte inscription : « Ici repose Hypermnestre l'exilée, qui, mal récompensée de sa piété, perdit' la vie pour avoir sauvé son frère de la mort ^ ^
Je ne puis pas eiriger d'Ovide qu'H fesse parler Hypermnestre autre» ineift qu'il ne fant parler ises autres héroïnes, et qu'il ne mêle pas ses neffinements ordinaires d'esprit à l'expression de la passion. Ovide est le plus italien des poètes latins; il a déjà les concetti de la poésie italienne. Mais 5on mérite est d'être éloquent malgré son affectation, et de peindre habilement ses persomages, quoiqu'il les enjolive. Son Hjpermnésftre est dévouée comme celle d'Horace ; plus touchante même, puisqu'elle est punie de sa générosité et qu'elle ne s'en repent pas. Quoi qu'il arrive, elle est heureuse d'avoir sauvé son époux ou plutôt celui qu*elle a aimé dès qu'elle l'a vu : car, dans toutes les Hypermnestres antiques, l'amante domine Tépouse. Le vieil Eschyle, faisant prédire par Prométhée le crime des Danaïdes, dit d'Hypermnestre : a Une seule ne tuera point le compagnon de sa couche; l'amour amollira son cœur, émoussera son courage. Forcée de choisir, elle aimera mieux être appelée lâche que sanguinaire *. d Ces mots
i. De fratrum populo pars exiguissima restas;
Quiqae dati letho^ quœque dedere, fleo.
Nam mihi qvkol fratres totidem periere sorores ;
Accipiat lacrymas utraque turba meas.
En ego, qnod vivis, pœnae crucianda réserver :
Quid fiel sonti, cum rea laudis agar?
Et, consanguineee quondam ceniesima turbe,
Infelix, une fratre manente, eadam.
At tu, si qua piœ, Lynceu, tibi cura sororis,
Quaeque tibi tribui muitera, dîgnus babes, Vel fer opem, vel dede neci ; defunctaque yitâ
Corpora furtivis insuper adde rogis ; Et sepeli lacrymis perfusa fidelibus ossa,
Scriptaque sint titulo nostra sepulcra brevi : 0 Exsul Hypermnestra, pretium pietatis iniquum,
Quam mortem ft'atri depulit, ipsa tulit. »
(V. 115àî30.) 2. Prométhée 4*€Achy\e y y. f^90.
montrent le caractère que Vantiquité donnait à Hypermnestre : au moment de frapper Lyncée, Tamour avait fait dans son âme la révolution qu^éprouve Armide quand elle va frapper Renaud.
Les deux auteurs français qui ont traité le même sujet, Gombaud en 1646 et Lemierre en 1758, ont prêté à Hypermnestre plus d'amour conjugal , plus d'afPection généreuse et forte que n'avait &it l'antiquité.
Gombaud, qui mourut en 1666, se vantait d'avoir près de cent ans; mais c'était, dit un contemporain, un gascon qui mettait sa vanité dans son grand âge, ne pouvant plus la mettre ailleurs. Gombaud était un de ces poètes et de ces hommes de talent, aujourd'hui oubliés, qui, dans la première moitié du dix-septième siècle, prirait partout l'essor; qu'on croyait alors les rivaux de Corneille, mais qui l'aidaient à remuer les esprits et à donner à la littérature cette grandeur qui ne va pas sans la fécondité. U a fait un roman intitulé Endymion^ des lettres, la tragédie des Danaîdes^ une pastorale, des sonnets enfin qui lui ont valu un souvenir ironique de Boileau :
A peine dans Gombaud, Maynard et Malleville, En peut-on admirer deux ou trois entre mille.
J'ai lu les sonnets amoureux de Gombaud , ceux qu'il adresse à Philis , ceux qu'il adresse à Amarante , ceux enfin qu*il adresse à Garite, car il a souvent changé la dame de ses pensées ou de ses vers, et je n'ai pas même rencontré les deux ou trois sonnets qu'on peut admirer. C'est dans ses sonnets chrétiens et dans ses épigrammes que j'ai seulement trouvé quelque mérite. Que dites- vous, par exemple , de cette épigramme qui a chaque jour son application?
Voyant la splendeur non commune Dont ce maraud est revêtu, Dirait-on pas que la fortune Veut faire enrager la vertu?
Et cette autre :
Les plus beaux vers pour vous n'eurent jamais d'appas; Vous ne les aimez point, ni ceux qui les débitent. On le dit, monseigneur; mais je ne le crois pas, Cai^ les vers sont aimés de ceux qui lès méritent.
DANS LE D^IAME. 205
Je ne dis pas que ces deux épigrammes de Gombaud valent toute la tragédie des Danaîdes; elles valent mieux, parce qu'elles ont le genre de mérite qui convient à l'épigràmme, tandis que la tragédie est faible et languissante, quoiqu'il y ait un assez grand tumulte d'événements. Hypermnestre refusede s'associer à la fureur sanguinaire de ses sœurs. Une d'entre elles, Théano, la presse d'accomplir la vengeance que Danaûs veut prendre d'Égyptus en faisant massa* crer ses cinquante fils :
THEANO.
Mon père nous l'ordonne (la vengeance) et nous la rend facile.
HTPERICNESTRE.
Aux préceptes du mal mon cœur est indocile...
THiANO.
Mourons, mais en mourant faisons vivre le Roi.
HYPERMNESTRE
Manquons de tout plutôt que de manquer de foi.
THiANO.
Repoussons avec lui notre commune injure.
HYPERMNESTRE
Et ne violons point la loi ni la nature...
th£ano.
Ne ressentez-vous plus tant d'injures souffertes? Avez-vous oublié nos douleurs et nos pertes? A vos seuls ennemis voulez-vous obéir?
HYPERMNESTRE
Les faut-il épouser afin de les trahir?... Quoi I je ferais mourir, en violant ma foi, Celui qui n'a dessein que de vivre avec moi ? Ahl l'horreur d'un tel acte étonne mon courage, Et de la raison môme elle m'ôte l'usage : Par mon crime Lyncée aurait perdu le jour. Et son trépas serait le prix de mo n amour !
Hypermnestre flotte donc entre l'obéissance qu'elle doit à son père et l'amour qu'elle a pour Lyncée. Que faire?
Deux contraires objets partagent mon désir; Je n'en puis suivre qu'un, et je ne puis choisir... Dans ce trouble d'esprit ma raison m'abandonne...
Astres injurieux^ à quoi m'obligez-vous?
Dois-je sauver mou père ea perdant mou époux?
L^Hypennnestre de Lemierre est aussi partagée entre son père et son époux, et comme les coups de théâtre sont un des traits caradéristiques de la tragédie au dix-huitième siècle , dans Lemierre les coups de théâtre abondent pour exprimer cette cruelle incertitude d'Hypermnestre. C'est par un coup de théâtre que tantôt elle saine son époux de la fureur de son père, tantôt son père de la yengeanœ de son époux; c'est par un coup de théâtre aussi qu'elle est sauvée elle-même de la colère de Danaûs. Autre trait caractéristique de la tragédie au dix-huitième siècle : Hypennnestre est philosophe. Quand Danaûs veut la décider à immoler son époux, il lui parle de l'oracle qui a prédit que Danaûs serait tué par im de ses gendres; et voilà pourquoi, ne sachant pas lequel de ses gendres d^t être son meurtrier, Danaûs prend le parti de les faire massacrer tous. Hypennnestre combat cet oracle affreux :
Mais où sont vos dangers,
ditrclle à son père,
et que] est voire effroi?
Quand un prêtre a parlé, tremblez-vous sur sa foi? Cette inspi]*ation, que son visage a feinte, Ces cheveux hérissés d'une horreur qu'on croit sainte, Ces regards égarés, ces sons de voix plus lents Peuvent-ils imposer un moment à nos sens? Avez-vous vu sur lui la vérité descendre? Danaûs, a-t-il dit, périra par un gendre : D'où le sait-il? Ce fourbe a-t-il le droit affreux De rendre l'un coupable et L'autre malheureux?
L'Hypermnestre de Lemierre exprime plus vivement que les Hypermnestres antiques, non pas seulement l'amour qui lui inspire son dévouemfiDt, mais le respect de la foi conjugale. Elle est amaaie comme l'Hypermuestre d'Horace et d'Ovide; mais elle est aussi épouse, et si j'avais à expliquer pourquoi Lemierre a mieux exprimé ce trait du personnage d'Hypermnestre, je dirais que cela tient encore plus à l'esprit qu'au caractère du dix-huitième siècle. Par goût, k dix-huitième siècle n'a aucun penchant à préférer la tendresse con-
jugale à Tamour; mais il aime les idées et les maximes générales. Hypermnestre n'oppose donc pas seulement son amour aux ordres de son père, elle oppose aussi ses droits et ses devoirs : elle ne perd pas cette excellente occasion de traiter une question générale à propos d un sentiment particulier. Toutes les héroïnes du théâtre de Voltaire en sont là. Âbire et Idamé ne sont pas seulement des amantes ou des épou^ fidèles : elles savent défibre les droits de Famour ou de la foi conjugale. Elles ont l'émotion de leurs sentiments ; mais elles en ont la doctrine. Hypermnestre est de leur école : elle refuse d'obéir à son père, qui lui ordonne de frapper son époux. Sob refus est un plaidoyer : « Songez, dit-elle à Danaûs,
Songez qui tous voulez que votre fille immole, Ce qu'il faut renverser de lois, de sentiments. Ce qu'il faut violer de droits et de serments.
Quoi I prendre sans pitié vos gendres pour victimes I
Sans reculer d'horreur, vous me verriez sanglante Du flanc de mon époux retirer (légouttante La main, la môme main qu'aux yeux des immortels Je lui viens d'engager par des vœux solennels !
Quand elle a sauvé son époux, quand Danaûs Faccuse et veut qu'elle se repente^ a Me repentir T s'écrîe-t-ellé.
Me repentir I ô dieux î lorsque j*ai préféré . A de si noirs forfoits un devoir si sacré !
Dussiez-vous resserrer, appesantir mes fers, Me prescrire l'exil, ordonner mon supplice. L'exil, les fers, la mort n'ont rien dont je frémisse î Quand je sauve on époux, quand j'ai dû le servir, Hien ne peut m'arracher même un feint repentir.
Danaûs ne se trompe point à ce langage, qui est d'une amante encore plus que d'une épouse : a Oses-tu donc, dit-il à sa fille,
Me vanter ta vertu, qui n^esl rien que ta flamme?
HYPERMNESTRE
Ma flamme ! ah I l'honneur seul dans mon cœur aujourd'hui
De Lyncée en danger aurait été l'appui. Mais de ce que j'ai fait, quoique mon cœur m'avoue, Je ne m'applaudis point ni ne veux qu'on me loue; J'ai dû servir l'hymen : mes sœurs l'ont profané.
Je ne veux pas dire que Lemierre ait touIu, avec le personnage d'Hypermnestre, faire partout prévaloir Tépouse sur Tamante : il a voulu allier les deux sentiments. Hypermnestre aime dans Lyncée son amant et son époux, deux causes de dévouement :
L'hymen, saint par lui-même, est plus saint par l'amour,
dit Hypermnestre toujours disposée à commenter ses sentiments; pensée générale bien exprimée, vers bien frappé et comme Lemiem: savait souvent les faire. C'est de lui qu'est le vers devenu presque proverbe et que la puissance de la marine anglaise justiGe chaque jour :
Le trident de Neptune est le sceptre du monde.
Lemierre, qui avait un orgueil uaïf, appelait ce vers le Yers du siècle ; et conome à Versailles un courtisan, surpris de le voir à plusieurs audiences du ministre de la marine, lui demandait pourquoi il venait là : «c Je viens, répondit Lemierre, à cause de mon vers. »
Lemierre mourut en 1793. La révolution, qu'il avait souhaitée comme la plupart des écrivains du dix-huitième siècle, Tavait épouvanté et abattu; mais^ dans ce chagrin et dans cet effroi, son oi^ueil naïf et sincère entrait pour une bonne part. Au commencemait de 1793, il disait : « Je me repentirai toute ma vie d'avoir fait Guillaume Tell : cette pièce est une des principales causes de la révolution. J'en mourrai de chagrin ; » et il en mourut.
Le théâtre français semble n'avoir voulu représenter l'amour conjugal que lorsqu'il est en lutte avec un autre sentiment, avec la tendresse filiale, par exemple, dans Hypermnestre. U le laisse de côté quand il est seul, comme n'étant pas assez vif pour occuper la scène. Ainsi Duché qui, après Racine, essaya de faire des tragédies bibliques pour Saint-Cyr, Duché, dans son Absalon ', a fait de Tharès, femme d'Absalon, une épouse fidèle et tendre, attachée de cœur et d'âme à son mari, mais attachée surtout à l'honneur et à la vertu de ce mari.
Quand elle sait qu^Absalon conspire contre DaYid, elle le supplie de renoncer à cette léTolte parricide ; elle se place entre David et Absalon pour les sauver tous les deux; personnage généreux, que Duché, dans sa préface, s'excuse et s'applaudit à la fois d'avoir inventé : « Il a assez contribué au succès de cet ouvrage pour me flatter que les jugements du public ne me feront point repentir de l'avoir imaginé. » Le personnage de Tharès, en effet, est dramatique ou théâtral, et ces caractères manquent rarement leur effet à la scène. Si j'avais à examiner Y Absalon de Duché comme pièce sacrée et biblique, je reprocherais peut-être à l'auteur d'avoir, par l'invention inéme de ce personnage de Tharès, trop rapproché sa tragédie sacrée des tragédies profanes. JQ n'y a pas introduit l'amour : le théâtre à Saint-Cyr excluait cette passion ; il y a introduit le roman ; il a substitué l'intérêt . humain à l'intérêt religieux, l'héroïsme à la foi. Mais ce que je veux surtout remarquer, c'est que Tharès exprime encore plus l'attachement qu'elle a à la gloire et à la vertu de son mari, que l'amour conjugal. Nous voyons combien Tharès aime son mari par les soins qu'elle prend et par les périls qu'elle court pour l'arracher à ses projets de révolte; mais il n'y a qu'un seul moment où elle exprime d'une manière touchante l'amour qu'elle a pour lui : c'est le moment où, voyant Absalon sombre et rêveur, elle le conjure de lui dire quels sont les soucis qui l'agitent. Il y a là un instant où Tharès ressemble à la Porcia de Plutarque et de Shakespeare. J'aurais même voulu que la ressemblance durât plus longtemps. Absalon, pour excuser sa préoccupation, allègue la guerre et le tumulte d'un camp: (( Non, népond Tharès ,
D'autres motifs cachés causent votre embarras.