Je réserve à cet égard mon opinion
nombre d'entre elles. Elles existent bien à priori dans rintelligence honuiine, mais à l'état latent, comme principes d'un certain nombre de jugements qui se produisent en nous sans que nous ayons conscience de la yéritô première qui leur sert de base logique, comme lois intellectuelles' se manifestant d'une manière confuse, inconsciente, et en quelque sorte instinctive. Mais elles n'apparaissent pas naturellement à l'esprit d'une manière directe, sous leur forme abstraite ; et cela est si yrai qu'énoncées sous cette forme, elles n'ont pas le caractère d'une évidence immédiate. Pour découvrir chacune d'elles, pour en constater l'existence et l'action dans l'intelligence humaine, il faut un travail d'analyse ; il faut prendre un certain nombre de vérités de bon sens, de jugements spontanés attestés directement par la conscience, et démontrer que tous, si l'on veut les ramener à leur véritable principe, les asseoir sur leur base vraiment logique, peuvent s'expliquer par cette idée d priori et ne peuvent s'expliquer que par elle, qu'ils sont autant de témoignages et de manifestations de son existence et de son action latente, souterraine, inconsciente, mais réelle.
Si c'est ainsi que nous découvrons l'existence de cette idée à priori^ comment devons-nous la démontrer? C'est un principe que l'école moderne a contribué à accréditer, que la méthode d'invention et la méthode de démonstration sont identiques, que la philosophie, lorsqu'elle a découvert une vérité, n'a d'autre moyen, pour la démontrer, que de faire parcourir à tous la route qu'elle a suivie, en lui épargnant les hésitations et les tâtonnements. Et la raison de ceci, c'est que la nature de l'esprit humain ne lui laisse pas le choiX; pour arriver à la connaissance d'une certaine vérité, entre plusieurs procédés arbitraires, mais lui en impose un, que le rôle de la méthode est seulement de découvrir et de constater. Donc, pour démontrer l'existence dans l'esprit d'une des idées à priori dont nous parlons, il n'y a qu'une méthode : c'est de faire voir qu'elle est le principe logique d'un certain nombre de vérités de bon sens, de jugements communs à tous les hommes. Il ne suffit pas de faire appel à une prétendue évidence qui n'existe pas. II faut prendre l'idée en question comme une hypothèse nécessaire à l'explication d'un certain nombre de faits psychologiques, et, si cela se vérifie, conclure qu'elle est l'hypothèse vraie ; ce n'est pas autrement que Newton a démontré la loi de la gravitation universelle.
Or, c'est précisément dans la catégorie des idées à priori que je range le principe moral que j'énonce ainsi : Chaque homme doit agir de manière à contribuer le plus efficacement possible à la fin universelle^ au bien général. Pour en démontrer la vérité, ma méthode doit donc être celle-ci : i"* Prendre un grand nombre de jugements moraux consa-
crés par l'assentiment général, et deyenus yérités de bon sens, et faiic voir que tous, par l'analyse, se ramènent à ce principe* que tous «ni la Gonclusioa d'un syllogisme dont il est la majeure, et dont lamiaeDR se compose de toutes les considérations de fait tendant à prouTer q«e tel acte est favorable ou défavorable au bien général ; ^ montrer qoeks opinions morales divergentes s'appuient sur le môme principe, mais s'égarent par l'appréciation inexacte de ce qui» en iait« doit le [ilos contribuer ou ûuire au bien général.
A cette démonstration j'ai cru devoir mêler la réfutation d'aolra principes moraux, qu'on a prétendu, dans diverses questions, pMer en axiomes, et j'ai essayé d'en faire ressortir l'inanité, en prounfll qu'ils étaient trop absolus pour s'accommoder aux décisioBS da Im sens, ou impuissants à en rendre compte. C'est dans ce but qnej'ïi consacré la seconde et la plus considérable partie de ce travail à l'e» men des questions suivantes : Définition du Droit, légitinaité de h Propriété, organisation de la Famille^ de l'État, de la Pénalité, de la Cki* rite publique et privée, etc. On le voit, d'après la métbode que je?ieu d'exposer, la démonstration de mon principe se confood en quelque sorte avec ses applications, et s'appuie, non sur une vaine métaphjsique, mais sur des idées positives et accessibles à tous les esprits, f « été beureux, je J'avoue, d'en constater cette conséquence, et j'ai n un indice favorable à la vérité de mes opinions dans cette circonstance, qu'elles aboutissent à réconcilier en morale la théorie et la pratique, et à faire cesser un divorce qui révèle toujours, ou la vanité des idées spéculatives, ou l'étroitesse des idées pratiques.
Après ces quelques mots qui m'ont paru nécessaires pour indiquer l'objet et l'esprit de ce travail, j'entre immédiatement en matière.
J'appelle morale^ dans le sens le plus général du mot, Tensemble de} règles qui doivent diriger l'activité libre de l'homme. Toutes déiivent d'un principe commun, par une métbode commune; tontes répondent, dans l'une des voies ouvertes à l'activité humaine, à b question : Qu'est-ce qui doit être? La politique théorique et la sciesce législative rentrent, comme on le voit, sous cette définition, au mâoe titre que la morale proprement dite.
La morale a deux objets : 1» Démooitrer que Thomme a des devoiiSi des obligations; ^ faire connaître ces devoirs, ces obligations.
De ces deux questions, la seconde nous occupera seule dans ce travail. Pour la solution de la première, nous nous contentons de renvoyer aux travaux de la philosophie moderne, et spécialement à ceat de Jouifroy. Nous supposons démontré, d'une part, que l'homme est libre, de l'autre, qu'il porte en lui un principe naturel demoralitéi l'idée du devoir, de l'obligation; et nous abordons ixamédiatenteat
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la seconde des deux questions dont la solution compose toute la morale.
Cette question si étendue : Quels sont les deToirs de Thomme? nous n'avons pas à la résoudre dans ses détails. Nous devons seulement, d'une part, indiquer le principe d'où cette solution doit, selou nous, résulter, la méthode par laquelle elle doit être obtenue; de l'autre, réfuter les systèmes qui prétendent la résoudre en partaùt d'un autie principe, et en s'appujant sur une méthode différente.
Dans cette double démonstration, quel ordre dcYons-nous adop* ter? La marche la plus usitée en pareil cas, et, sans contredit, la plus séduisante à première vue, consiste à exposer d'abord les systèmes qu'on veut réfuter, à en faire ressortir la faiblesse; puis, après les avoir ruinés, à venir, sur un terrain déjà préparé, poser les fondements de sa propre doctrine, et montrer qu'elle résiste victorieusement aux objections devant lesquelles les autres systèmes se sont écroulés. La marche inverse me parait, cependant, plus scientifique : car, au fond, toute critique suppose un principe sur lequel elle s'appuie ; c'est en partant de ses propres idées que chacun réfute celles des autres, et la véritable logique exige qu'on fasse passer le principe avant la con»é« quence.
Je dois donc, avant tout, exposer quel est, selon moi, le vrai principe d'où découlent toutes les vérités morales, et quelle est la méthode par laquelle l'esprit humain les en déduit
J'entre immédiatement en matière, après avoir préalablement averti le lecteur qu'il retrouvera, dans cette partie de mon travail, un grand nombre d'idées qui appartiennent à Jouffroy, et que, sans signaler chacune d'elles, je lui laisserai le soin de les reconnaître.
Supposons un être quelconque ; nous le connaissons par im certain nombre de phénomènes continus ou passagers \ et nous consta-* tons que ces phénomènes sont rattachés les uns aux autres par des rapports constants, par des lois invariables. Cet ensemble de lois, c'est ce que nous appelons la nature de cet être. Il est de la nature de l'homme de penser, de sentir, de vouloir, de se mouvoir. 11 est de la nature de la pierre d'être immobile et résistante.
Tous les phénomènes quelconques qui se produisent dans un être sont des manifestations de sa nature.
1 • Les «ttribots ou qualités ne sont en définiUve que des phénomènes continus : un Atre est pensant ; cela veut dire que constamment le phénomène de la pensée se produit en lui : un corps est dur ; cela yeut dire qu'une force de cohésion en réunit eonstaiteent les molécules, de manière à opposer une résistance énergique à tout ce ^ai voudrait les séparer.
Est-ce à dire, pourtant, qu'ils nous paraissent tous indifférents? Non, du moins s'il s'agit d'ôtres organisés. Non contents de les constater et de Jes expliquer, nous les déclarons encore bons ou mawmy faisant intervenir ainsi une nouvelle idéç qu'il s'agit d'analyser.
Tout être organisé a un certain nombre de tendances, d'instincts naturels, dont chacun le pousse à une certaine fin et l'éloigné d'une certaine autre. Tout animal a l'instinct de la conservation, qui l'attache à la vie et lui &it fuir la mort comme le pire des maux. Il a rinstinct de la nourriture, de la reproduction; il cherche la jouissance, il cninl la douleur. A ces instincts, communs à toutes les espèces, chacune ajoute ses instincts particuliers : telle est solitaire ; telle autre, sociable; telle est née pour la liberté; telle autre, pour la domesticité. L'homme a, déplus, l'instinct du développement intellectuel et moraL La satisfaction de chacun de ces instincts est, pour l'animal, une fm^ un bien. Biais ces divers instincts ont, les uns relativement aux antref, une importance, une vivacité plus ou moins grande. Ainsi, l'instinct de la conservation prime la crainte de la douleur, qui, le plos sonvent, domine l'amour du plaisir. En les réunissant, et en teuant nn compte exact de leur importance relative, on forme l'idée de leur plus complète satisfaction possible : l'idée de la /în, du bien de cet être.
Ce que nous disons pour les animaux et pour l'honune est vrai aussi pour les végétaux, sauf cette différence que, dans ces êtres dépourvus de sensibilité, les instincts dont simplement des tendances. Mais ils n'en sont pas moins organisés, comme les animaux, poor vivre et pour se développer d'une certaine manière, et la mort estnn mal pour le roseau comme pour l'homme; la force est un fttmpoorle chône, comme l'agilité pour le cheval.
Biais cette idée de bien^ de /fn, trouve-t-elle son application dans l'ordre inoi^nique? Oui, répond Jouffroy, « quoique cela soit moins visible \ » Ici, je ne puis me ranger à son opinion. En étudiant cette masse d'eau ou cette pierre, je vois bien des phénomènes reliés entre eux par des lois constantes, mais je ne vois pas une nature poursuifant un but, une fin. Aussi, tous ces phénomènes me paraissent-ils indifférents, et, s'il nous arrive de dire que cette pierre est belle et que cette eau est bonne, c'est par rapport à nous et à l'usage que nous pouvons en tirer, abstraction faite de leur nature intrinsèque.
Quoi qu'il en soit, réunissant tous les êtres auxquels nous reconnaissons une /tn, un iten, nous pouvons concevoir la réalisatiop la plus complète possible de toutes ces fins. C'est la fin universelle. Or, cette fin universelle^ c'est précisément, selon nous, l'objet du devoii^dontle
1. Court de droit naturel. ÉdlUon Hachette, 1858 ; tome !«>', page 36.
principe peut être ainsi formulé : Chaque homme doit agir de manière à contribuer le plus efficacement possible à la fin universelle ; ou, ce gui est la même chose : La réalisation la plus complète possible de la fin universelle est le bien absolu auquel doit tendre toute activité libre. Tel est le principe duquel nous croyons qjae tout homme tire ses idées morales. Mais il importe de bien comprendre ce que nous entendons par là. Nous n'ayons pas la folie de prétendre que lorsqu'un homme se demande, dans une circonstance quelconque : Quel est mon devoir? il se fait explicitement le raisonnement suivant : Posons d'abord en principe que mon devoir est de contribuer à la réalisation la plus complète possible de la fin universelle, et partons de là pour nous déterminer dans ce cas particulier. Non, rien de pareil ne se passe dans l'esprit. Nous avons déjà eu l'occasion de signaler le mode d'action sourde, latente, de la plupart des principes à j^rtort, et spécialement du principe moral. Ce principe n'est, comme l'indique merveilleusement l'expression de Rant, qu'une forme de l'intelligence, un moule dans lequel viennent se transformer les données expérimentales pour en ressortir sous la forme de jugements moraux. Il est bien réellement le point de départ de toutes nos idées morales; c'est à lui qu'il faut remonter dans l'analyse de nos jugements moraux, si l'on veut les formuler d'une manière précise et les faire reposer sur leur base vraiment logique ; mais il n'est pas formulé dans l'intelligence d'une manière abstraite, et le lien logique qui le rattache à chaque Jugement moral n'est pas apparent; car l'allure habituelle de l'esprit humain, ce n'est pas la déduction analytique, c'est une aperception confuse et synthétique qui a l'apparence d'une intuition. C'est pour cela, comme l'a fort justement remarqué Jouffroy, que les décisions de la conscience morale ressemblent moins à des jugements rationnels qu'aux révélations imniédiates d'un sens particulier. Nous n'entendons certes pas méconnaître cette vérité, lorsque nous formulons le principe premier, d'où dérive, à notre avis, toute vérité morale.
Mais, ces observations faites sur son mode d'action, il faut recon- . naître que ce principe, s'il existe, ne peut être qu'à priori. Par quelle expérience l'homme pourrait-il découvrir, de quel raisonnement pourrait-il conclure qu'il est obligé de contribuer à la réalisation de la fin universelle? M. Yacherot, dans son remarquable ouvrage : la Meta-physique et la Science^ soutient, d'une manière générale, que tous les axiomes sont simplement des propositions analytiques, c'est-à-direidentiques, réductibles à la formule A s» A. Arrivé à l'axiome moral» voici ce qu'il en dit :
LX MéTAPHTSIGnnT.
0 Quant à cet axiome : // faut faire le bien^ remarquez que vous