OEUVRES DE VOITURE
Lettres et Poésies ; doqt. éd., publiée par M. A. Ubieini. Bibliothèque Charpeutier, 2 toi.
Horace, qu'il n'est pas mal à propos de citer en commençant une Bewie tritique, a dit ayec raison : Eabent sua fata libellû II est en effet des écrivains dont le sort a été fixé sur-le-champ; leurs contemporains bien inspirés les ont mis à leur place, soit dans la gloire, soit dans l'oubli. Il en est d'autres qui ont reçu de leur vivant des louanges exagérées ; d'autres ont été victimes d'un mépris injuste ; d'autres enfin , après avoir vu saluer par leur siècle leurs moindres ouvrages avec cet enthousiasme qui semble promettre une renommée durable, ont été rabaissés outre mesure par l'âge suivant, et ne doivent attendre un jugement équitable que d'une époque éloignée d'eux, également étrangère aux entraînements irréfléchis de la mode, et aux inévitables réactions du goût public. C'est parmi ces derniers qu'il faut classer Voiture : nul, parmi les illustres de son temps, n'a obtenu une faveur plus signalée, et cependant le dix-huitième siècle, si j'en crois du moins le témoignage de La Harpe, a réduit « presqu'à rien » les éloges dont le dix-septième avait comblé ce prosateur et ce poète si vanté par le sévère Boileau.
Aujourd'hui l'on est plus juste. L'opinion, mieux éclairée, sait apprécier sagement Voiture :* elle se garde aisément du fanatisme de l'hôtel de Rambouillet ; elle n'admet point en dernier ressort les sentiments dédaigneux du dix-huitième siècle; elle reconnaît à la fois les défauts et le mérite de cet homme d'esprit. Il lui est, il est vrai, plus facile désormais de le bien juger : d'abord on aime à remonter vers ces origines de notre littérature, ensuite Voiture a eu cette bonne fortune d'une excellente édition récenunent publiée par M. Ubieini. Ces deux volumes nous révèlent plusieurs lettres jusqu'à présent inédites; ils fixent les dates incertaines de la correspondance : le commentaire de Tallemant des Réaux, qui accompagne tout l'ouvrage, une notice finement écrite, de nombreux éclaircissements donnés par l'éditeur^ font de cette lecture, autrefois pénible, une distraction agréable ou une sérieuse étude.
Voiture est venu à une époque où la prose française n'était pas encore fixée. Infidèle à la tradition de Montaigne, elle cherchait une forme qu'elle n'avait point rencontrée. Pour échapper à l'incorrection, à la grossièreté qu'elle avait seules conservées du vieux langage, elle se rapprochait d'un autre extrême, l'afféterie et la recherche. Reconnaissons-le : Voiture ne se
défendit point de ce dernier péril : nous le voyons trop souvent affecter ce style étrange qui dissimule le vide des idées sous le clinquant de la période. 11 sait, disposant les termes avec iine éiégasce £actice» chexx^her i'effet dans leur combinaison Ingénieuse et non dans le'sens qu'ils présentent; désireux de plaire et non de convaincre, de briller et non d* émouvoir, il aime ces pensées ténues et subtiles dont la grâce fardée et les évolutions chatoyantes éblouissent les intelligences superficielles, ces jeux d'esprit qui satisfont à peu de frais les imaginations séduites par le cliquetis artificieux des' mots ; il abuse de ces phrases dont les détours menés avec une adresse puérile, dont les détails travaillés avec un soin minutieux, semblent moins destinés à parer des sentiments ou des idées qu'à devenir eux-mêmes Tobjet de l'admiration.
Si Voiture n'avait pas rencontré une autre gloire, il serait peu digne de revivre aujourd'hui. Ces amusements chers aux femmes oisives n^auraient pitts sur nos générations laborieuses l'ascendant que les mœurs pouvaient knr donner autrefois. Mais ce qui assure à ce coryphée de Thôtel de Raml^uillet une véritable renommée, c'est que, soit grâce à cet excès même d^éléganee, soit prédisposition naturefie^ il ^ su bien souvent, laissant de cOté ces préoccupations ingénieuses qui lui attiraient tant d'éloges, parler un langage c)«ir, net, ferme, et inontrer qu'en se dégageant d'un superflu im|>osé par la mode, il possédait à fond cet art si merveilleux et si rare, l'art du bien dire. C'est par là qu'il a exercé sur notre littérature une influence salutaire : il a été, dans certains passages, l'un des premiers qui aient sa donner à la prose française une délicatesse de bon goût jointe à la précision la plus sévère.
Dans une lettre célèbre adressée à un ennemi du cardinal de Richelieu, et où il défend le ministre contre une opposition aveugle et systématique, il nous offre un des plus excellents modèles qui se puissent lire du style rapide, grave, limpide, qui convient aux grands sujets, à l'éloquence ou à l'histoire. L'espace me manque pour de longues citations ; mais doit-on confondre avec les précieux de l'hôtel de Rambouillet celui qui a écrit ces lignes austères et patriotiques : « Lorsque, dans deux cents ans, ceux qui viendront après nous liront en notre histoire que le cardinal de Richelieu a démoli La Rochelle... lorsqu'ils apprendront que du temps de son ministère les Anglais ont été battus et chassés, Pignerol conquis, Casai secouru, toute la Lorraine jointe à cette couronne, la plus grande partie de l'Alsace mise sous notre pouvoir, les Espagnols défaits à Veillane et Avein, et qu'ils verront que tant qu'il a présidé à nos affaires, la France n'a pas un voisin sur lequel elle n'ait gagné des places ou des batailles; s'ils ont quelque goutte de sang français dans les veines, quelque amour pour la gloire de leur pays, pourront-ils lire ces choses sans s'affectionner à lui ?... Je le considère avec un jugement que la passion ne fait pencher ni d'un côté ni d'autre , et je le vois des mêmes yeux dont la postérité le verrai »
Voiture, par ce mâle langage, n'a-t-il pas racheté bien des fadeurs, beaucoup de ses vers surtout qui, sauf l'Ode à Condé, méritent les sévérités de»