‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 113 sur 314 · Tome XXX, -Mm · texte numérisé non relu

Tome XXX, -Mm

les pauvres et libres arrière-neveux des anciens vassaux que protégeaient et tenaient en respect à la fois les murailles féodales. Ur\ cimetière ! Mais comment une procession funéraire parviendrait-elle à gravir ces parois escarpées? C'est, en effet, la chose impossible. Aussi ne conduit-on jamais le mort jusqu'à son dernier asile. Le prêtre , les parents , les amis, c'est-à-dire la population tout entière, s'arrêtent à la base du rocher : des cordes, descendant du donjon mutilé, saisissent le cercueil, le tirent à elles, le tiennent quelque temps balancé dans l'air, puis, le dérobant aux yeux de l'assistance, le descendent derrière les ruines.

Les annales de la famille de Laroque citent deux ou trois faits qui l'honorent. Voici le plus notable (M mériterait un commentaire) : « En 1424, Jean de Laroque fut un des » trois Français choisis par Charles VII pour combattre A » la tête des deux armées campées à Saint-Ouen , prés » Saint-Denis, et où les Français battirent les Anglais. »

En ces derniers temps, on a établi à Laroque un port sec pour la batellerie, dont le service est surtout de transporter deux produits esiiroés de ce pays d'apparence sau-

vage, le chanvre et le vin, en échange de farine et d'autres denrées alimentaires (').

LES DEUX FRERES

NOUVELLE

Suite. —Voy. p. 446.

Je suis convaincu que ma mère fit tout ce qui était en son pouvoir pour rendre mon père heureux. Je l'ai entendu lui-môme dire maintes fois qu'il n'avait jamais connu de femme plus respectueuse, plus soumise, plus attachée qu'elle à» tous ses devoirs. Mais elle n'aimait pas son mari, et il ne tarda pas à s'en apercevoir. Toute sa tendresse était poiy Grégoire. Peut-être le temps aurait-il fait naître l'amour si William Preston avait su attendre; mais il ne pouvait voir sans irritation le sang monter aux joues d'Héjéne et ses yeux étinceler dés que son petit Grégoire approchait d'elle, tandis qu'elle n'avait pour lui, le mari de qui elle et son enfant tenaient tout au monde, que de la soumission et un respect doux, mais glacé. Peu à peu mon père en arriva même à reprocher à sa femme l'attachement qu'elle avait pour Grégoire, et il conçut contre cet enfant une insurmontable aversion. 11 était jaloux jusqu'à l'injustice de cette afTcction qui jaillissait comme une source abondante et fraîche de ce cœur fermé pour lui. Il aurait voulu que sa femme l'aimât davantage, et cela était légitimé ; mais, ce qui était déraisonnable et cruel, il aurait voulu qu'elle cessât d'aimer son enfant. Un jour, poussé à bout , aigri depuis longtemps , dévoré de chagrin » mon père s'abandonna à tout son ressentiment. 11 s'empmta contre Grégoire h propos de je ne sais quel méfait enfantin ; ma mère prit aussitôt la défense de son fils. Dans son exaspération, William Preston s'écria que c'était trop . déjà d'avoir à nourrir et à élever l'enfant d'un étranger, sans être encore forcé d'entendre sa propre femme le défendre contre lui et autoriser toutes ses méchancetés. Les choses s'envenimèrent, la querelle s'aggrava, et ma mère tomba malade : je vins au monde en ces jours malheureux. Ma naissance rendit mon père tout à la fois heureux, orgueilleux et triste. Sa joie et son orgueil venaient de ce qu'un fils lui était né; sa tristesse, de l'état dans lequel il voyait ma pauvre mère, et où l'avait plongée son accès de colère. Mais mon père était de ces hommes qui aiment mieux s'emporter que se repentir, et qui ne savent pas reconnaître leurs torts : aussi ne tarda-t-il pas à rejeter sur Grégoire l'odieux de tout ce qui était arrivé, et ma naissance prématurée devint un nouveau grief de William Preston contre mon infortuné frère. A ce grief vint bientôt s'en ajouter un bien plus grave. A partir du jour de ma naissance, ma mère fut prise d'une langueur mortelle. Mon père appela auprès d'elle les médecins les plus en renom du comté; il aurait monnayé son sang, le pauvre homme, pour sauver sa femme, si l'argent avait pu la sauver; mais ce n'était plus au pouvoir de personne. J'ai quelquefois entendu dire à tante Fanny que ma mère, n'ayant point envie de vivre, se laissa tout doucement mourir faute de faire l'effort nécessaire pour se rattacher à l'existence; mais toutes les fois que je l'ai pressée de s'expliquer, tante Fanny a dû convenir que sa sœur s'était conformle aux prescriptions des médecins avec cette espèce de soumission résignée qu'elle montrait dans toutes les épreuves de sa vie. Un jour, ce fut sa dernière prière, clic exprima le désir qu'on lui apportât Grégoire sur son ht; et quand elle l'eut à ses côtés, elle prit ma toute petite

(M On trouve quelques autres détails sur Laroque dans la Notice bintorique et deicriptwe du chemin de fer de Mvntauban ù Rode* ; YiUefraocbe, veuve Cestau, née Moins. 18&9.

main et la posa dans celle de mon frère. Mon père entra en ce moment dans la chambre, et, la voyant nous regarder l'un et l'autre avec une douceur attendrie, il se pencha vers elle, lui demanda affectueusement comment elle se sentait, et il jeta en même temps sur les deux petits demi- frères un regard de grave bienveillance. Alors ma mère, surprenant cette expression de bonté sur son visage, osa lever les yeux et lui sourit; c'était presque le premier sourire qu'elle adressait à son mari ; et quel sourire ! si doux, si reconnaissant! dit tante Fanny, qui s'arrêtait toujours à cet endroit de son récit. Une heure après, ma mère était morte.

Fanny vint s'installer à la ferme de mon père ; c'était ce qu'il y avait de mieux à faire. Mon père aurait préféré reprendre son ancienne vie de garçon ; mais la charge de deux enfants en bas âge lui rendait la présence d'une femme indispensable ; et quelle femme eût pu mieux convenir à cet emploi que la sœur de ma mère? Tante Fanny s'occupa donc exclusivement de moi dés ma naissance; et comme je fus assez longtemps faible et malade, elle ne quittait guère mon berceau ni jour ni nuit. Mon père était tout autant qu'elle anxieux et préoccupé de ma santé. Depuis plus de trois cents ans, la ferme qu'il occupait avait été transmise dans sa famille de \yève en fils : aussi , lors même que je n'eusse été aux yeux de William Preston que le rejeton destiné à hériter de sa terre, cette considération eût suffi pour lui faire attacher beaucoup de prix à mon existence; mais, pour fui, j'étais autre chose encore qu'un héritier. Cet homme sévère et inflexible pour tout le monde avait cependant besoin de quelque chose à aimer ; ce fut à moi qu'il s'attaidia , comme il se fût sans doute attaché à ma mère si elle n'avait point eu de passé qui eût excité sa jalousie. De mon côté, je payais sa tendresse de retojir; je l'aimais, j'aimais tous ceux qui m'entouraient; car c'était à qui me montrerait le plus de prévenance et d'affection. En grandissant, je surmontM la débilité de ma constitution, et je devins un garçon robuste et gaillard. Tous les passants s'arrêtaient pour m'adresser un mot flatteur, et il n'y avait compliment que je valusse à mon père quand, aux jours de foire , il m'emmenait avec lui à la ville.

«Tétais à la maison le benjamin de ma tante, le bienaimé de mon père, le favori des anciens serviteurs, le jeune maître aux yeux des journaliers et des garçons de ferme, à l'égard desquels je m'arrogeais une autorité qui devait être fort ridicule.

Grégoire avait trois ans de plus que moi. Tante Fann\ ne manquait jamais de bonté pour lui ni dans ses paroles, ni dans ses actes; mais l'habitude qu'elle avait prise, pendant les premières années de ma vie, dç ne penser qu'à moi et de n'agir qu'en vue de mon seul intérêt, empêchait qu'elle eût le temps de beaucoup s'occuper de mon frère. Quant à mon père, jamais il ne surmonta son aversion chagrine pour l'enfant qui lui avait bien innocemment disputé le cœur de ma mère. J'ai même lieu de croire qu'il le rendait injustement responsable de la mort prématurée de sa femme et de la faiblesse de mes premières années : c'est pourquoi, tout déraisonnable que cela puisse paraître, mon père, au lieu de combattre dans son cœur l'aversion qu'il ressentait pour son beau-fils, il la nourrissait presque comme un devoir. Pour rien au monde, cependant, William Preston n'eût refusé à l'orphelin ce dont il avait besoin ou ce que l'argent pouvait procurer; c'était une clause de son mariage, et William Preston était trop homme d'honneur pour y manquer.

Grégoire était un garçon gauche et timide, malheureux

dans tout ce qu'il entreprenait; il suffisait qu'il s'occupât

d'une chose pour qu'elle allât aussitôt tout de travers. Et

> alors, que de dures réprimandes, que d*amers sarcasmes

faisaient pUuvoir sur lui tous les gens de la ferme! On n'attendait même pas que mon père eût tourné le dos pour raolester et menacer Tenfant. Je ne puis me rappeler sans rougir que, trop disposé à entrer dans Tesprit de la maison, je ne me faisais moi-même aucun scrupule de traiter avec hauteur mon pauvre frère orphelin. Je ne me souviens cependant pas de Favoir jamais repoussé, ni de m*être jamais laissé aller à lever la main sur lui ; mais Thabitude d*étre toujours traité avec préférence me rendait insolent. J'exigeais souvent de Grégoire plus qu'il n'était disposé à m'accorder, et, irrité de ses refus, je répétais ces expressions de mépris que j'avais entendu les autres faire pleuvoir sur lui ; je n'en comprenais que bien vaguement la portée : la scntail-il mieux que moi? Je le crains; car en pareilles circonstances il devenait tout à coup sombre et silencieux. Mon père, le voyant ainsi, le déclarait sournois et obstiné, et tante Fanny, croyant prendre sa défense, assurait que ce n'était chez lui que pure sottise et pesanteur d'esprit, et non pas méchanceté. A force de s'entendre sans cesse répéter qu'il était ru$tre et entêté , Grégoire fînit par le devenir en effet. On le voyait rester pendant des heures entières assis sous le manteau de la cheminée, la tête dans ses mains, étranger à tout ce qui se passait autour de lui, n'ouvrant pas la bouche et ne levant pas même les yeux. Si mon père rentrait à un de ces moments, et qu'il lui donnât un ordre, Grégoire se le laissait répéter trois ou quatre fois avant d'obéir.

Quand on nous envoya ensemble à l'école, les choses s'y passèrent comme à la maison. On ne put jamais obtenir de Grégoire qu'il apprît une leçon , et notre instituteur, bien vite fatigué de le gronder sans succès et de le frapper sans en pouvoir rien tirer, engagea mon père à le retirer de l'école pour le mettre h quelque ouvrage manuel plus à la portée de son intelligence. Ce nouvel échec rendit Grégoire plus taciturne et plus gauche que jamais. Il n'y avait pourtant pas de malice en lui ; c'était un garçon patient et serviable, qui se fût mis en quatre pour vous rendre service une minute après que vous veniez de le maltraiter; mais il était si peu adroit, et tel était le mauvais sort qui s'attachait à tout ce qu'il entreprenait, qu'il arrivait bien rarement que ses efforts mêmes pour être utile n'aboutissent pas à nuire.

J'étais, il parait, un écolier intelligent; du moins ne rencontrais-je partout que félicitations et encouragements; le maître d'école de notre village prétendait même que l'on aurait pu faire de moi un savant; mais mon père, n'ayant reçu qu'une instruction très-élémentaire, ne pensait pas qu'il pût être nécessaire d'en savoir plus long que lai : aussi me retira- 1- il de bonne heure de l'école pour me mettre aux travaux de la ferme.

On comptait faire de Grégoire un berger, et, pour lui enseigner son métier, on le mit sous la direction du vieux Tobic, dont le grand âge commençait à glacer l'activité. Le vieux fobie fut le premier à prendre une opinion favorable de Grégoire; il soutenait à qui voulait l'entendre que l'enfant avait ses bons côtés, un peu cachés sous la rusticité de ses dehors, mais que lorsqu'il s'agissait de se retrouver â travers les détours de la montagne et les sentiers de bruyères, il n'avait pas son pareil dans toute la paroisse. Mon père aurait souvent voulu amener Tobie à se plaindre de la sotUse et de l'obstination de Grégoire ; mais le vieux berger ne tombait jamais dans le piège, et dès qu'il voyait où son mattre voulait en venir, il redoublait d'éloges sur le compte de Grégoire.

Comme je touchais à ma seizième année et Grégoire à sa dix-neuvième, mon père me chargea, par un jour d'hiver, d'aller régler une affaire dans un village des ehvirons. Ce village était à environ quatre heures de notre ferme,

en suivant la grande route ; mais en prenant par les sentiers de la montagne, on pouvait abréger son chemin d'une grande heure. « Va par où tu voudras, me dit mon père comme je me disposais à partir; mais reviens-t'en par la grande route, car à celte époque de l'année la nuit tombe plus vite qu'on ne pense, et, bien souvent, il s'élève en même temps de gros brouillards. » De plus, le vieux Tobie, paralysé à cette époque et retenu dans son lit, mais toujours bon prophète, annonçait une tourmente de neige pour la soirée.

La fin à la prochaine livraison.

PEUPLES QUI SE CROIÇNT ISSUS d'une race animale.

Les Beni-Bou-Addou se vantent de descendre directement des singes du Djurjura, et ce qu'ils font remarquer avec un certain sentiment de fierté, c'est qu'ils ont vécu, juscjuà l'arrivée des Européens, non moins libres et sauvages que les grands quadrumanes dont ils se prétendent issus. Quant à leur qualité d'homme, les Beni-Bou- Addou ne racontent ni ne s'inquiètent de savoir par quel procédé ils l'ont acquise.

« C'est, je crois, dit M. Carey, la seule famille humaine qui réclame une origine bestiale et s'en fasse ouvertement gloire. »

Le zélé voyageur est dans l'erreur. En Amérique, plusieurs tribus se glorifient d'avoir des parents très-proches dans le monde animal. Les Chipiouyans, entre autres, qui gardent par tradition des souvenirs mythologiques fort compliqués, font descendre leur nation d'un chien. Selon ces Indiens de l'extrême Nord, l'univers n'offrait jadis à sa surface qu'un vaste océan; il n'existait dans ce monde aquatique qu'un oiseau formidable , dont les regards lançaient l'éclair dans l'espace , et dont les ailes agitées produisaient le grondement de la foudre; il descendit du ciel et plana au-dessus des eaux : la terre parut seulement alors, et tous les êtres qui devaient l'animer se montrèrent à sa surface. Les Chipiouyans parurent en dernier lieu : ils étaient nés d'un chien. Fidèles à la tradition qui leur donne ce quadrupède pour ancêtre, tes Indiens dont nous venons de parler ne le maltraitent jamais.

— La source de nos ^roits est une ^ppe que nous remettons souvent sous le pressoir.

— La réponse invariable de ceux que l'on accuse de se mal conduire, c'est qu'iU ne sont pas les seuls.

— Celui qui a livré sa jeunesse aux passions est obligé de donner sa vieillesse aux regrets.

— Les injustices amoindrissent les petits caractères et élèvent les gnmds. A. G.

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