LA MUSIQUE JAPONAISE ET CHINOISE
Voy. p. 4.
Comme plusieurs autres peuples , les Japonais ont fait du soleil une déesse. C'est un inconvénient : les belles ont des caprices. La déesse Soleil du Japon se prit un jour de querelle avec un de ses frères : le conseil suprême lui donna tort. Par dépit, elle abdiqua et courut se cacher, pour y bouder tout h son aise, au fond d'une caverne profonde, dans les entrailles de la terre. Aussitôt d'épaisses ténèbres couvrirent le monde. Les humains gelaient ; les dieux étaient transis. Les plus jeunes, les plus beaux, les plus éloquents d'entre les h^Hcs du ciel descendirent tonr â
tour pour apaiser et ramener la divinité rancunière; ce fut en vain : elle refusa de les entendre. On lui offrit tout ce qu*on put imaginer, le tonnerre et la grêle, la lune et les étoiles, rien ne put la fléchir; elle ferma sa porte. Cependant il ne restait plus guère de temps à perdre en supplications : tout dépérissait; jamais Tunivers n*avait été si près de sa fm. Un dieu très -intelligent eut, par bonheur, une idée qu'on peut à bon droit appeler lumineuse : il proposa d'inventer la musique. Aussitôt dit, aussitôt fait. Imaginer, créer, perfectionner, pour les dieux, c'est tout un. Chacun de ces maîtres du monde se donna un instrument suivant son caractère : l'un imagina le tamtam, l'autre une cloche, celle-ci une guitare, celle-là un tympanon, un tambour, un triangle, et le concert commença. Ces accords inconnus et charmants émurent l'univers. Les douces vibrations descendirent de sphère en sphère jusqu'à la grotte. La déesse Soleil étonnée prêta l'oreille, puis entr'ouvrit sa porte : les délices de l'harmonie l'attiraient comme les anneaux d'une chaîne d'or invisible ; bientôt-, afin de mieux entendre , elle risqua un rayon, puis deux : ce fut l'aurore; un moment après, ce fut le jour lui-même. Ainsi, pour cette fois, fut sauvé le monde«
Il est seulement fort extraordinaire que la musique japonaise, ayant cette origine céleste, produise sur nos oreilles européennes un effet si contraire à celui dont parle la légende. Dès que nous l'entendons, au lieu d'être attirés, comme la brillante déesse, il nous prend un désir irrésistible de fuir. C'est peut-être notre faute. Nous sommes des « barbares » ; nous ne comprenons pas. Il est incontestable que les Japonais n'ont point cessé de trouver leur musique divine. Ils se délectent de leurs concerts et écoutent pendant plusieurs heures leurs artistes musi- 'Cjens avec une componction vraiment béate. Toute jeune femme bien élevée sait chanter en s'accompagnant sur le samishen. Les voyageurs cependant affirment qu'il leur est impossible de découvrir dans la musique des Japonais ni harmonie, ni mélodie. Tous leurs instruments, disent-ils, jouent à l'unisson , et leurs chants sont presque toujours des improvisations sans régies et sans goût.
Quelle que soit l'autorité de ces assertions, nous restons
Le hing^hou, tambounn chinois et japonais.
dans le doute. Les Japonais ont emprunté la plupart de leurs instruments, sinon tous, à la Chine; comment ne lui auraient-ils pas, en même temps, emprunté au moins un peu de son art? Or, il est certain que chez les Chinois la musique est réellement un art. Une des grandes divisions du tribunal des rites a pour attribution spéciale de veiller à l'encouragement et aux progrès de la musique, à
la meilleure confection des instruments, à la composition de morceaux de musique pour les cérémonies religieuses, les sacrifices, les marches militaires, les triomphes et les spectacles. Le président mandchou de cette division est assisté d'un conseil composé de princes et de hauts dignitaires. A cgtte institution est adjointe une école de danse. C'est un conservatoire complet. D'ailleurs les traités chi-
Le sâng^ instrument à vent chinois et japonais.
nois sur la musique sont nombreux. La notation parait être fort compliquée. A chaque note correspond un groupe de caractères qui désigne le son , la corde et la manière de jouer. On ne se sert point de portée à plusieurs lipes. Dans l'ancienne musique, la gamme n'avait que cinq notes.
Une petite cloche a le privilège de servir de diapason officiel dans tout l'empire.
Les instruments sont nombreux. Nous remarquons parmi les principaux instruments de percussion, outre les cloches et clochettes, diverses sortes de tambours {kou) : le pe-kou, petit tambour; le ta-kou, tambour de forme cylindrique; le hiug-kou, tambour à pied ou à bpse; le lo ou gong, etc.; — parmi les instruments à vent : le hwang-teth , flûte de bambou percée de dix trous qui ne produisent cependant que six sons; le haou-tung, clarinette en cuivre; le châ-keô ou trompette; le teem-tek on chikteih , autre sorte de flûte ; le sang, petit orgue portatif en tubes de roseau de cinq dimensions différentes ; — pour les instruments à cordes : le kin, qui a sept cordes en soie tendues sur une table, ce qui lui donne de loin, à première vue, l'apparence d'une de nos anciennes épinettes ; le pepa, sorte de guitare ; le san-heen ou samishen, guitare à trois cordes, dont le manche est très-long et le corps petit et rond; le yue-ktn, guitare en forme de lune, à quatre doubles cordes, dont chaque couple est montée à intervalle de quinte ; le urh'-keen , sorte de violon très-élémentaire, à deux cordes; diverses espèces de luth ou de cithare, etc.
Un voyageur récent a compté près de cent instruments chinois.
« Les acteurs, dit-il, chantent et parlent alternative-
ment, un peu h la manière du vaudeville français; il n y en a jamais plusieurs qui chantent à la fois; le duo, lo trio, les morceaux d'ensemhle, paraissent inconnus. On ne
Un Concert au Japon, dans le palais du Mikado, d'après Siebold. — Dessin d'Eustaclie Lorsay«
compose pas des airs différents pour chaque nouvelle pièce; on en a cinq qui servent pour toutes. Un de ces airs est employé pour chanter les paroles gaies, un autre pour les tristes, un autre pour les amoureuses, un autre pour les guerrières, et ces airs sont composés de certaines phrases musicales sur lesquelles on revient toujours; le chant n*est pas interrompu tant que durent les paroles.
i Dès que j*eus vu un drame chinois avec des paroles chantées par des acteurs ayant des masques, je ne pus m'empiftcher de penser aux tragédies de Thespis et d'Es-
chyle ; je compris même ce qu*étaîent ces cinq modes qu'on composait pour les pièces grecques et latines... »