‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 115 sur 314 · HISTOIRE D'UNE PIE · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'UNE PIE

On nous apporta un jour une jeune pie qu'on venait de dénicher. Pour lui sauver la vie, nous relevâmes, ce qui ne fut pas difficile : elle ouvrait le bec, tendait son large gosier, et nous y jetions ce qui nous tombait sous la main,

du pain, de la viande, des cerises entières; nous ne lui en aurions donné que les noyaux et les queues qu'elle les auraît sans doute acceptés et aurait trouvé le moyen de s'en nourrir. A mesure qu'elle grandissait, elle devenait plus familière : elle accourait à nous en sautillant du plus loin qu'elle nous apercevait dans le jardin; elle nous suivait dans les allées, venait se percher sur le banc à côté de nous, ou bien sur les barreaux, sur le dossier de notre chaise. Quand elle eut achevé sa croissance, qu'elle eut pris sa belle queue à reflets verts et bleus , aussi longue à elle seule que tout le reste de son corps, et que ses ailes furent poussées, elle n'en profita pas pour s'en aller, bien qu'on ne la mît jamais en cage et qu'elle fiH libre jour et nuit dans le jardin. C'est de son plein gré qu'elle resta notre camarade et fit partie de la famille; avant de l'avoir vu, nous n'aurions jamais cru qu'une pie pût s'apprivoiser à ce point et montrer tant (l'intelligence. Malheureusement l'esprit de Margot tournait à la malice, et ses espiègleries, n'étaient pas toujours divertissantes. Par exemple, si, pour se débarrasser de ses imporltinités, on la renvoyait par la fenêtre, on n'avait pas eu le temps de refermer celle-ci que la pie avait déjà remonté l'escalier et était rentrée dans la chambre. Quand nous semions des graines dans le jardin, elle venait les déterrer une à une derrière nous ; quand elle nous voyait en train de greffer, elle ne manquait pas de nous enlever notre greffoir si nous le posions un instant à terre ; la greffe terminée , elle n'avait rien de plus pressé que d^aller en tirailler la laine et tout embrouiller. Chaque fois que les enfants se mettaient i jouer devant la maison , vite elle arrivait : s'ils s'amusaient à élever de petites pyramides de sable ou de terre, d'un' coup de bec elle les démolissait Tune après l'autre, et avec tant d'adresse qu'ils ne pouvaient jamais la prendre sur le fait ; elle saisissait, pour faire le coup, le moment où ils avaient la tète tournée d'un autre côté ; quant à ranger en bataille leurs soldats de plomb, ils devaient y renoncer : l'armée était à chaque instant décimée, mise en déroute, saccagée par un inévitable ennemi •,, et point de vengeance possible , coup de pied et coup de poing n'arrivaient jamais à leur adresse. Un des mauvais tours favoris de la pie , c'était encore de piquer le bout de la queue du chien tandis qu'il dormait au soleil, et quand, réveillé en sursaut, l'honnête Médor levait la tête pour voir d'où venait cette impertinente provocation, l'oiseau prenait un air de parfaite innocence bien fait pour éloigner de lui tout soupçon, puis il tournait le do^et s'éloignait tranquillement, pour recommencer quelques n^nutes après. Ce système de taquineries, de tracasseries 4îO»tinuelles une fois adopté , Margot fit des progrés ; d'importune elle devint intolérable; c'élî^it chaque jour quelque nouveau méfait. Sans parler des lunettes dérobées, des ciseaux cachés, des crayons disparus, arrivons aux délits plus graves. Comme si elle eût deviné que le bureau chargé de nos livres et de nos papiers était à nos yeux l'objet sacré, inviolable entre tous, elle en fit le point de mire de ses perfides visées. Un jour, elle imagina de piocher avec son bec dans l'encrier, de façon que le bureau et tout ce qui était dessus fut affreusement maculé d'encre. Une autre fois, il nous sembla que l'on avait touché à nos papiers; nous vérifiâmes, et parmi les feuillets, entre deux pages écrites de la veille, nous trouvâmes... quoi?... du veau, une horrible tranche de veau que la pie y avait introduite après l'avoir volée à la cuisine. Ce dernier crime nous parut impardonnable et motiva un irrévocable arrêt d'exil contre Margot; nous la donnâmes à des voisins, qui n'auront peut-être pas supporté avec autant de patience que nous les malices de ce démon incarné. — Le fait est qu'on ne pouvait voir cette étrange créature, avec son long

nez, son œil moqueur, §3 tête enfoncée dans les épaules et son lugubre costume de fantôme, sans songer involontairement à une vieille sorcière, à une méchante fée, et qu'il n'eût pas fallu être bien superstitieux pour la croire hantée par un esprit diabolique.

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