SURNOMMÉE LA NOTRE-DAME DE FRANCE
Ceux de nos lecteurs qui se rappellent ce que nous avons dit, en 1834, de l'efiigie colossale de saint Charies Bor-
(•) Coppet et Weifnnr, Mme de Stoël et la grande- duchetu Louise, pu* l'aoteur des Souvenirs de Mme Récamier.
romée (*), sawnt que la fameuse stitue du lac Majeur est un peu plus haute que la Notre-Dame de France, mais n'a pas été coulée dans sa masse entière. La Vierge du Puy est aujourd'hui la plus grande statue obtenue par la fonte que Ion connaisse en Europe : elle a 16 mètres de hauteur et i 7 mètres de circonférence , au point de «on plus large développement, et la figure colossale de la Bavière, qui vient immédiatement après, n'a que 45",793 de haut, la plinthe comprise (voy. t. IX, 1841, p. 305). Ces chiffres indiquent assez les difficultés prodigieuses qu'ont dû rencontrer le statuaire et le fondeur pour amener à bien leur œuvre.
Conserver la grâce religieuse dans la grandeur, c'était la préoccupation de l'artiste; surmonter les difficultés innombrables qui se présentent dans une fonte gigantesque et dans l'ajustement des parties diverses qui la composent, édifier d'une façon inébranlable ces vastes parties métalKques sur un rocher solitaire, ce devait être, pour le fondeur, l'objet d'essais répétés et de calculs nombreux
Avant d'entrer dans quelques détails sur le mode d'exécution , établissons clairement l'époque précise où commencèrent les travaux; on verra par ce peu de lignes avec quelle célérité ils furent conduits.
Le concours qui appelait tous les artistes de l'Europe à présenter des projets pour l'érection de la statue de Notre- Dame de France fut commencé dès le printemps de 1853. Deux articles publiés, en juillet de la même année, par M. Prosper Mérimée, dans le Moniteur, firent comprendre l'importance et les difficultés de l'œuvre. Quelques semaines après, cinquante -cinq projets d'une exécution plus ou moins remarquable parvenaient au Puy : celui de M. Bonnassieux fut choisi à l'unanimité, et, le 12 septembre 1860, on inaugura la statue de la Vierge sur sa base colossale, à une hauteur de 132 mètres au-dessus de l'hôtel de ville.
Pour arriver à un tel résultat en si peu d'années , il a fallu, de la part de tous ceux qui ont secondé l'habile artiste , un talent et un zèle également dignes d'éloges.
« Le grand modèle en plaire, exécuté à Givors, pesait 40000 kilogrammes, et l'Enfant Jésus, pour sa part, 18 000 kilogrammes; le groupe tout entier en bronze ne pèse pas moins de 100000 kilogrammes, dont 30000 environ pour l'Enfant Jésus. » (*)
Le modèle de la Notre-Dame de France, celui qu'on devait avoir toujouVs sous les yeux pour édifier le colosse, n'avait pas exigé moins de deux années d'un travail assidu. Il mesurait 2'",598, tandis que l'esquisse primitive n'était, selon les indications du programme, que de 80 centimètres; il était parvenu dans cet état au sixième d'exécution. Sur ce type si exactement arrêté, on copia avec une précision mathématique la statue en terre, et, dés ce moment, on put lui donner les dimensions qu'elle devait atteindre.
Le fondeur allait bientôt s'emparer de la statue; depuis plusieurs mois la commission avait choisi M. Prenat, dont les usines sont établies à Givors, dans le département du Rhône (»)..
Le modèle en terre fut mis à Tabri des injures de l'air
(*) Cette sUtue a 66 pieds italiens de haut. (Voy. t. Il, 1834, p. 72.)
(*) Voy. une brochure de M. Ch. Calemard de la Fayette publiée à propos de l'érection du colosse , il y a deux ans environ , au Puy , et intitulée : la Statue de Notre-Dame de France et les fêtes de l'inauguration (le Puy, Marchessou. 1860, in-12). Ce travail sup» pléera à la brièveté du nôtre. Dans le cadre étroit où nous nous restreignons , nous avons dû néanmoins rétablir quelques faits omis ou certaines circonstances oubliées.
(*) C*eflt à M. Fouraier, contre -maître des usines de M. Prenat . qu*est due la construction du grai^d modèle.
sons une vaste guérite d*une solide construction. Le mou- I enfin brisée, et l*œuvre parut alors aux yeux de Tartiste, lage en plâtre succéda immédiatement; la barraque fut | non sans doute telle qu'il Tavait rêvée, mais réalisée
La Vierge colossale du Puy. — Modèle en plâtre de la statue. — Dessin de GagnieL
suffisamment pour qu'il pût lui imprimer son dernier ca^ Ces retouches avaient une extrême importance; elles ractére.
les effets inattendus de la lumière. Le mn!tre fut secondé dans cette partie du travail par M. Bxperton.
Le modèle définitif en plâtre, ayant enfin reçu ses dernières corrections, fut divisé par fragments ou par tronçons qui présentaient entre eux des dimensions fort différentes. Sciées avec art, déplacées une à une avec des soins infinis, ces portions du colosse furent mises à la disposition des mouleurs. Un don provenant du gouvernement, et qui consistait en- 150000 kilogrammes de fonte de fer obtenus à
la suite de la guerre de Crimée, facilitait l'œuvre gigantesque que M. Prenat allait tenter. C'étaient, en réalité, ces vastes fragments « qui allaient enfin donner l'empreinte aux moules de sable où le métal en fusion devait prendre sa forme. A mesure que l'œuvre de la fonte s'achevait, on réédifiâit, ëur l'emplacement et sous l'abri préparé d'aboni au modèle, les pièces successivement obtenues. Ce travail fut exécuté avec une régularité parfaite. M. Experton eut encore mission de M. Bonnassieux de surveiller les raccords,
Tdte de la Vierge du Puy et buste de FEnfant Jésus comparés à la taille humaine. — Dessin de Gagniet.
de sonnoettre au burin les incorrections de détail, et la statue étant enfin debout à Givors, telle qu'elle devait être dressée sur le pic de Corneille, la commission et l'artiste eurent à donner au fondeur leur approbation définitive. • Les travaux d'art terminés, il fallut affronter d'autres difficultés; les plus grandes ne devaient pas venir du transport des lourdes pièces dont se composait le colosse ; ces tronçons métalliques, parfois d'une grande dimension, arrivèrent sans dommage des ateliers de M. Prenat à la base de la montagne. L'honneur d'avoir dressé la Vierge du Puy sur son piédestal gigantesque revient à MM. Sol vain et Micciolo.
« Hisser sur le rocher à pic ces énormes blocs de fonte, les surédifier successivement les uns sur les autres, atteindre enfin aux derniers sommets, c'est-à-dire au front et à la couronne du colosse ; — exécuter tout cet ensemble d'ascensions , d'ajustages et de rapports à des hauteurs j vertigineuses, non pas seulement au bord de l'abîme naturel formé par les pentes abruptes du roc, mais en pré-
sence et pour ainsi dire au milieu de cet autre abime qui se faisait béant toujours autour du piédestal, autour de la statue, prêt à croître, prêt à monter sans cesse en plein vide, en plein ciel, à mesure que monterait la statue ellemême, c'était là quelque chose d'effrayant pour le regard, c'était le dernier tour de force à accomplir.
» Grâce aux combinaisons les plus ingénieuses et les mieux calculées, le svelte échafaudage, dont la légèreté faisait frémir quand on songeait aux masses énormes qu'il s'agissait de hisser, a pu suffire à tout. Toutes les pièces, depuis la première ju^u'à la dernière, ont été enlevées sans nul effort, avec une rapidité surprenante, sans qu'il y ait eu ni accident à craindre , ni même un remaniement ou une modification quelconque à effectuer dans l'appareil primitif. Toutes les pièces ont passé successivement à travers la haute tour qui formait l'échafaudage polygonal solidement serré contre le piédestal, et s'élevant à près de 20 mètres au-dessus ; toutes les pièces, sans heurt et sans secousse, et par conséquent sans la moindre avarie, sont
MAGASIN ï>ITTORESQUE.
arrivées à leur place et se sont saccessivement ajustées avec une précision et une sorte d'aisance qui semblaient tenir dç l'enchantement. » La fin à une autre livraison.